CHAPITRE IX
Jacques continuait à fréquenter Rosalie, au hasard des circonstances, avec un mélange d'orgueil et de haine. Il l'avait presque aimée : elle se parait du charme subit qui enchante les oiseaux, aux mois où l'espèce commande. Ensuite, il la détesta et pour elle-même et pour la révélation qu'il .tenait d'elle. Il négligeait les rendez-vous. Elle le relançait, humble et servile. L'amour s'alimentait en elle par une impression croissante d'infériorité. Dans son petit être infâme, la tendresse était stupide et 'généreuse, rampante et jalouse, héroïque et lâche. Les coups ne l'effrayaient pas et même, par soumission, Rosalie eût travaillé dans une usine.
La seule chose qu'elle n'admettait point, c'est qu'il promenât une autre fille.
Les jours qui suivirent la grande rencontre, elle cessa de « turbiner ». A cette époque, elle obéissait à la grande Flavie, qui avait dix-huit ans, dont l'impudence était sans bornes et la perspicacité surprenante. Flavie savait découvrir ces petites que la protection sociale abandonne. Les unes ont des parents tarés, qui redoutent la police, les autres ont une mère ou un père avides d'aubaines, d'autres encore sont aux mains de mégères; quelques-unes, orphelines, vivent sous le toit de protecteurs haineux; et, enfin, l'insouciance ou l'abrutissement des parias sont fantastiques.
Par surcroit, la grande Flavie savait trier ses sujettes, et les dominer par la crainte, par la douceur, par les promesses ou simplement par un ascendant naturel, qui trouvait peu de rebelles. Ses visiteurs aussi étaient l'objet d'une sélection. Elle préférait les vieillards caducs et timides. C'est eux qui fournissaient les meilleures ressources, non qu'ils fussent prodigues, mais ils tenaient parole et préféraient revenir chez Flavie, plutôt que d'affronter l'inconnu.
Rosalie offrait de précieux avantages. Elle conversait particulièrement avec les nouveaux
venus, dont on ignorait encore le caractère et les facultés. Pleine de ruse et de discrétion, elle donnait à Flavie une sécurité complète. Aussi bien se faisait-elle jusqu'à vingt et trente francs par semaine. Les exigences de Martin la réduisaient à cacher une partie du salaire.
Elle demeura plus de quinze jours sans retourner au travail; il lui fallait user de ruses pour éviter la grande Flavie. De ci, de là, elle faisait quelque allusion à ce chômage :
— Je ne turbine plus, bégayait-elle avec passion... C'est plus fort que moi, je t'aime trop !
Il haussait les épaules avec indifférence :
— Ça t'est égal! chuchotait-elle.
— C'est ton affaire.
D'abord, il avait continué à ne pas comprendre, en vertu de cette inertie qui nous ancre dans l'idée que nous nous sommes faite d'une circonstance ou d'une créature. Sa connaissance des bas-fonds comportait quelques lacunes. Voleur, il connaissait mal les industries1 féminines.
Un soir, cependant, il comprit et il en éprouva plus d'aversion pour Rosalie :
— Fais ce que tu veux, cria-t-il avec aigreur, Et ne m'en parle plus!
Mais par cette voie ignoble, il apprit la jalousie. Une jalousie sèche et sans issue, dont il ne retenait que l'ardeur, sombrement révélatrice. Des heures de consternation et d'affalement lui dilataient la pupille et formaient de grands creux sous les paupières. Tous ses vices s'accrurent. Il fumait davantage, il recherchait avec frénésie les coups de trique des alcools; ses compagnons lui devenaient plus nécessaires, tant pour accroître ses ressources que pour parler de ces projets dont la réalisation leur donnerait des joies incommensurables. D'ailleurs, il endurait de moins en moins la solitude. Peu de délinquants urbains la supportent : la crapule est, à quelques égards, plus sociale que les réguliers. Elle aime les tassements. Dans la fumée, la vapeur d'alcool, la lumière, elle forme des bandes, des agglomérats où les corps se touchent, où les haleines s'entremêlent. Mais ces réunions s ont coûteuses — et ruineuses pour les prodigues , car elles ont leurs parasites.
Le jeune Lérande aimait naturellement le faste. Quand il tenait quelque pièce blanche, il en partageait volontiers la jouissance avec les camarades. En compagnie de Gobiche, dont la barbe surgissait de plus en plus drue, ou de Gargaille le Vieux, qui prenait l'aspect adulte,
il fréquentait trois ou quatre bistros de barrière. On était bien surtout chez le père Manigaud. Ce citoyen tenait un cabaret dans la rue de Vanves, avec une salle d'arrière, qui suait comme un déménageur. Elle était longue, les murs couverts d'un stuc économique et ""qui pelait, meublée de tables en fer, autour desquelles s'entassaient des chaises dures.
Cette salle apparaissait aussi culottée qu'une vieille pipe. Elle facilitait les fermentations humaines qui décortiquent l'âme et pourrissent la volonté. Quoique la police y descendît rarement, elle avait quelque renommée. Les rôdeurs pullulaient, dont la plupart étaient seulement surnuméraires à la pègre ou au ruffianisme : on y faisait un stage qui vous désignait pour des établissements plus solides et plus redoutés.
Jacques se perfectionna dans l'art de jouer aux cartes. Il pratiqua la manille avec ruse et se montra agile au bonneteau. Il gagnait plus souvent qu'il ne perdait, ce qui aurait dû augmenter ses ressources. Seulement, il dépensait ses gains sans compter.
Il lui arriva un jour, en compagnie de Gargaille le Vieux, d'engager une partie avec deux types qui venaient de Vaugirard. Le jeu fut
prompt et onéreux. En un quart d'heure, Jacques perdit quarante-cinq sous. Il était à sec, ainsi que le Vieux. Le jeune garçon faisait sa mauvaise face, durcie au pourtour des joues. Il n'avait plus même l'argent utile pour payer sa verte et le père Manigaud abhorrait le crédit. Dans la fumée, son regard étincelant rencontra celui de Rosalie. Elle était venue sans être invitée, comme elle faisait quelquefois. Elle prenait sagement une cerise, sous le couvert de Gobiche, qui se bornait à consommer un bock.
— T'as pas vingt ronds? demanda le petit chef à Gobiche.
Gobiche retourna les poches de son pantalon avec modestie :
Tout juste ma chope, confessa-t-il.
Rosalie murmura humblement :
— Tu veux pas que je te prête?
Depuis longtemps, elle cherchait à lui faire part des aubaines. Il s'y refusait, par aversion et par orgueil. Tandis qu'il répondait d'une grimace aigre et menaçante, un des types de Vaugirard émit un rire de nègre :
— T'es déjà rincé? Ben! tu n'as pas bossé chez un sangeur!
Jacques tendit rageusement la main et
Rosalie, toute Joyeuse, y glissa un écu de cent sous :
— Quand y en a plus, y en a encore! ricana le jeune Lérande en blêmissant.
Une heure après, les types de Vaugirard subissaient à leur tour la ruine, et Jacques tendait la grosse pièce d'argent à Rosalie. Elle fit un geste de refus : il tourna vers elle un visage si froid et si cruel, qu'elle n'insista point.
Malheureusement, la vie se faisait toujours plus difficile. Plusieurs épiciers étaient sur leurs gardes, à cause des maladresses de Gargaille l'Estomaque et de Cadrousse qui ne progressaient guère. La surveillance devenait agaçante aux bazars d'Alésia et d'Enfert, intolérable au dépôt de vins et liqueurs de Rochetaille. Des courses lointaines s'imposèrent. Il fallait explorer Italie ou Vaugirard, le faubourg Saint- Jacques ou la rue de la Gaieté. Et il y eut de la malchance.
Un après-midi, la bande opérait avenue du Maine, au bazar du Progrès et du Commerce. La Poule avait « réussi » une belle paire de confortables, doublés de flanelle rouge. Jacques emportait un sac à main de cuir noir et Bille-àla-Manque s'était approprié un porte-monnaie.
II aurait fallu s'arrêter là. Depuis quelques instants, an des employés prenait des airs sournois. Déjà la Poule était dans la rue de Vanves; Lancelin se promenait au « Champ d'Asile », le long du cimetière, et Jacques, après avoir fait signe à l'Estomaque, filait doucement vers la Place de la Mairie, suivi de Gobiche qui ne « faisait » que les comestibles. Mais Gargaille le Vieux et Cadrousse, hypnotisés par un lot de cravates, demeuraient à l'affût. Ce fut Cadrousse qui risqua le coup : il fourra précipitamment une cravate cerise et une cravate soufre dans l'entrebâillement de son gilet :
— Acre! soupira le Vieux.
Il était trop tard. L'employé venait de saisir Cadrousse à la nuque, un sergent de ville surgissait de la rue Vercingétorix. Abruti par l'épouvante, le gamin tremblait sur ses jambes, pendant que l'employé extirpait les cravates. Il les agitait avec des gloussements de victoire; la foule se massait, houle de faces et de prunelles, qui s'émerveillait de voir Cadrousse si pâle et si jeune.
- Il a pas l'air bien méchant! rcmarcrua un citoyen alcoolique.
- C'est un pauv' gosse! suggéra Gargaille le Vieux, qui avait le sens de la solidarité.
Le sergent de ville évaluait le délinquant. C'était un agent gras et sans fiel, qui ne prenait plus aucun plaisir à tourmenter les marchands des quatre-saisons ni à bousculer les ivrognes :
— Qu'est-ce qu'y faut en faire?
L'employé ne se lassait pas de brandir les
cravates :
— Au bloc !
Attiré par le tapage, le patron montra une face hépatique. A sa vue, l'employé redoubla sa clameur. Il éjaculait avec zèle :
— Je l'avais vu venir... je le tenais avec mon œil comme avec une pince... Il n'en est pas à son coup d'essai!
Le patron, homme funèbre, que tourmentaient le foie et le pancréas, jeta sur les étalages un regard de naufragé :
— Alors, je l'emmène? demanda l'agent d'un ton veule.
— Il faut un exemple! déclara le patron. J'ai fait le compte : on me vole plus de trois mille francs par an.
— Pas peur! cingla un serrurier... tu coucheras pas sous les ponts.
— Pauv' gosse! criait Gargaille. Pour sûi qu'il avait faim.
La foule s'étendait jusqu'à la rue de Vanves Bt obstruait la chaussée :
- C'est ce gros qu'y faudrait coffrer! s'exaltait le citoyen alcoolique.
Et comme Cadrousse pleurait, la compassion descendit dans quelques cœurs de femmes. Elle n'eut pas le temps de croître. Deux nouveaux sergents de ville émergèrent, dont l'un décelait des instincts atrabilaires :
— Cerculez! aboyait-il, tout pâle d'autorité. Cerculez que je dis.
Le tramway de Saint-Augustin éleva sa clocherie aiguë, une auto brama et Cadrousse, à travers la panique, fut poussé jusqu'au commissariat de police.
La justice ne relâcha pas le gamin, et l'oncle, appelé devant un juge, montra une stupeur honorable. Ce n'était pas un méchant homme : il se bornait à réclamer un ou deux ans de régime pénitentiaire :
— Ça le purgera ! gémissait-il.
La bande craignait des révélations. Si Cadrousse flanchait, tous, surtout Jacques, la Poule, le Vieux et Bille-à-la-Manque, couraient de grands risques. Mais Cadrousse ne flancha pas. Il avait une âme ennemie de la trahison-
Qu'y gagnerait-il d'ailleurs? Il se borna à reconnaître le fait, en jurant que c'était un début, et le juge, que l'aventure n'intéressait guère, ne perdit pas son temps à le cuisiner
Dans l'intervalle, aucun des camarades n'osa seulement chiper une figue. Ils erraient comme des chiens perdus, avec la nostalgie des alcools, du tabac et des cartes.
A la fin du mois, Jacques ne put résister à la tentation : il détacha dix francs du salaire que lui versait le graphologue. C'était la première fois. Par une de ces singularités qui se retrouvent dans les âmes perdues, il avait jusqu'alors fidèlement rapporté ses appointements à Adrienne. Il le faisait sans récrimination intérieure, avec le sentiment d'une chose naturelle et inévitable. Il n'aurait peut-être détaché que cent sous si l'homme aux horoscopes ne lui avait versé deux pièces de dix francs. De plus, il avait emprunté à Gobiche et à la Poule, et il craignait que l'affaire de Cadrousse ne traînât en longueur.
Cependant, lorsqu'il tendit à Adrienne le reste du salaire, il eut une crispation à la cheville :
— J'ai dû faire dix francs aux Gobiche! déclara-t-il avec aigreur.
Une ombre de remords passa, qui se fondit dans le remous des actions accomplies.
— Les Gobiche, tu sais bien, ceux qui m'ont prêté les provisions!
Il n'y avait rien à dire. Adrienne, saisie, retournait les trente-cinq francs. Pour les pauvres, ces incidents sont d'énormes catastrophes.
— Est-ce bien vrai? demanda-t-elle d'une voix assourdie et presque plaintive.
Il rit durement; il la regarda en face :
— Et le rosbif... et le saucisson, est-ce que c'était faux ?
Elle baissa la tête. Toutes espèces de sensations grouillaient en elle, comme ces bêtes qui surgissent l'été, au bord de l'eau, fines, agiles, susurrantes et empoisonnées :
— C'est bien! dit-elle en soupirant.
Depuis le jour où Jacques avait apporté le don surprenant des Gobiche, la vie était moins cruelle. Maurice gagnait soixante francs par mois chez un constructeur, la famine n'avait pas reparu.
-Pas la peine de se faire des cheveux! grommela le malandrin. Faudra bien que ça marche. On va grandir, quoi !
Il épiait la petite Jeanne, qui ouvrait ses cahiers sur la table. Dans son visage argentin, les veux s'assombrissaient avec Vàge. Aussi vastes
que ceux de Jacques ou d'Adrienne, ils semblaient luire au loin, comme des feux à travers une ramure; ils séduisaient d'une manière poignante et crépusculaire. Si le sort s'y prêtait, elle devait fasciner des hommes vacillants et très tendres, créés pour la servitude et incapables de régir une famille.
— Elle sera chic, cette petite! songea le
cadet.
Une imprécise fierté de race le hanta et ramena un remords. Son instinct l'avertit que Jeanne était, comme lui, de l'autre côté de la morale. Elle tournerait donc mal à moins que la famille ne remontât à la surface. Et les dix francs qu'il retenait, peut-être hâteraient
la chute :
— Qu'est-ce que tu fiches, toi? ronchonnat-il. Tu travailles bien à l'école? Pense aux sacrifices qu'on fait pour toi!
Il parlait sèchement, car elle lui était beaucoup plus indifférente que sa mère et que Maurice. Pourtant, à l'idée qu'elle déshonorerait la famille, il s'irrita :
— Mais oui, je travaille! fit-elle avec indolence.
Elle le craignait, en souvenir des coups de jadis; elle avait *n horreur ses yeux éblouissants.
— Tâche voir à marcher droit! reprit-il d'un ton brutal. Car si jamais tu ne marchais pas droit!...
Il s'interrompit, sentant qu'il ne fallait pas lui dire des choses qu'elle ne devait pas encore comprendre, quoiqu'il fût persuadé qu'elle les comprenait :
— On est d'honnêtes gens! menaça-t-il
— Pourquoi lui dis-tu ça? demanda Adrienne, abasourdie.
— Je sais pas!
En somme, il le savait à peine. C'était l'inconscient qui parlait et qui dépassait de loin la eonscience...
Il y eut des manilles acharnées et un bonneteau extraordinaire. Jacques perdit et gagna, reperdit et regagna. En fin de compte, il fit un bénéfice de sept francs. Mais pendant deux soirs, il alla au café-concert, il paya des verres à la Poule et à Gobiche qui suaient la « mouise ». Après ces fièvres, le manque d'argent est plus intolérable. Le jeune garçon circulait avec des mines retorses, les étalages lui donnaient de
•uches nostalgies... Il n'y aurait qu'un geste à faire! Une main subtile le retenait; il voyait le petit Cadrousse. dans une chambre naine,
qui ressemblait à un intérieur de malle : « La cerise! » songeait-il.
Et, ironique :
Et quand reviendra le temps des cerises!
Un vendredi, la pluie tombait, si fine et si lente qu'elle ne parvenait pas à mouiller le trottoir. Il y avait de la tiédeur et de la volupté. Des nuages très bas flottaient au-dessus du Réservoir et se condensaient dans la ligne d'Issyles-Moulineaux. Jacques, par intervalles, fouillait ses poches d'une jnain nerveuse. Il avait démesurément envie d'une cigarette et d'un glasse. L'idée des tables rouges de rouille, de la caverne du père Manigaud, et de la fumée qui flotte contre les murailles, le remplissait d'une mélancolie sensuelle.
Il rencontra d'abord Gobiche. Le fils du » peintre se métamorphosait. Quoiqu'il eût toujours son profil de pièce anatomique, une barbiche comme du vieux lupin, il prenait un aspect honnête. Ce n'était pas qu'une apparence. Un grand besoin d'honorabilité tourmentait son âme.
Depuis l'arrestation de Cadrousse, il était presque heureux, rien que de se promener sans rien rafler aux étalages. Jacques seul l'empê-
îhait de lâcher la bande : la Poule, le Vieux, 'Estomaque, Bille lui étaient plus indifférents :pie du crottin de cheval. Mais il redoutait le oetit chef et l'aimait plua encore.
— Ce qu'on s'embête! Pas seulement du oerlot1 pour rouler une cibiche ! murmurait Jacques.
Gobiche n'osa pas le contredire.
— Ça ne peut pas durer. Faut inventer un grand truc. Toutes ces histoires yde quatre rèches ne mènent à rien!
— Pour sûr, rêva Gobiche, et puis, si on est arquepincé? Ça serait mieux d'avoir une petite boutique... ou même d'être cribleur de verdouze2 !
- Et avec ça? s'esclaffa Jacques. T'as qu'à demander, on va te servir une boutique sur une assiette!...
Gobiche soupira. Il se voyait, poussant une petite charrette, grillant des marrons ou pesant des pommes de terre; ces images avaient une douceur inexprimable.
— Vlà Rosalmoche!