CHAPITRE PREMIER
LA GRANDE FLAVJE
C'est au matin. Maurice, penché à sa fenêtre <onge a cette cité de cavernes où végète sa chétive personne :
- Si pendant trois cents ans, soliloque-t-il je montais des escaliers et pénétrais dans des chambres, je n'arriverais pas au bout!
Cela lui parait fabuleux, comique et sau- •enu. Il se représente l'agitation des êtres, et ne peut comprendre qu'ils subsistent. Car il n'a pas l'impression de l'ordre et son destin incohé- •ent lu. parait le destin de tous les hommes. Us
sont nés, et voilà tout. lisant faim, ils ont soif, ils ont'sommeil. La vie des champs ou des forêts décèle encore quelque logique : on arrache les plantes, on tue les bêtes qu'accumule aveuglément la nature. C'est idiot, mais évident. On profite de quelque chose qui est la. Mais bâtir mille cavernes, dix mille cavernes, cent mille cavernes, se mettre en tas, condamnés à tout faire venir du dehors, et former cet invraisemblable mélange de gens qui s'exténuent et de gens qui ne font rien!...
Candide, Maurice rumine son étonnement; il voit, avec une'précision singulière, les multitudes vertigineuses qui, à cette heure même, boivent du café, du thé ou du chocolat, avalent des petitsjDains et des miches. Puis, son rêve le quitte, comme un visiteur pressé, et Maurice, ayant revêtu l'étrange pelage humain, fourré ses pieds dans le cuir noir, va déjeuner.
Déjà Adrienne a coupé des tartines. Une mince traînée de beurre assaisonne chaque tranche f un liquide alezan clair remplit les tasses. Pour la mère et l'aîné, c'est un moment de douceur; des projets tendres les consolent: l'odeur dif pain frais est "un parfum de foi *
d'espérance.
Jeanne grignote, mécontente de ce café dé-
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bile. Jacques mange vite, brutalement et grommelle :
— B'jour!
Il est devenu si étranger qu'Adrienne finit par mieux connaître l'âme de la boulangère que l'âme de son fils. Son ossature même s'est faite crapuleuse. Il avance la tête et surtout le menton; il a des courbes d'animal qui guette et de gouape qui rôde. La fraîcheur du visage s'éteint. Une peau fumeuse le recouvre, qui se tend et se pétrifie. Les yeux ont pâli qui, tantôt trop mobiles, tantôt fixes et creux, immenses et dévorants, vagues et fureteurs, effarent les gens bénévoles. Une mauvaise herbe blonde sourd de sa lèvre et seules les mains sont fraîches, presque charmantes, n'étaient leurs gestes, qui révèlent la bête de rapine.
Maurice le regarde sortir. Il pressent soudain que le cadet « tourne » plus mal encore qu'il ne le supposait :
— Qu'est-ce qu'il fait?... On aurait dû... Mais l'âme inflexible de Jacques use toute
résistance et la répétition des mêmes actes les rend aussi naturels que l'existence même.
— C'est la rue... la rue! soupire Adrienne. Elle ne la connaît pas, malgré tant de
courses, et la remplit d'images et de pièges. Les
êtres y surgissent comme s'ils naissaient de la pierre ou se frayaient passage au travers des égouts.
— Oui, reprend Maurice, il aurait fallu la lui interdire !
— Est-ce qu'on peut? gémit-elle.
C'est vrai. On ne peut pas. D'abord parce que Jacques a la ruse et la violence, ensuite parce que la rue fait ce qu'elle veut des pauvres. Comment aurait-on pu retenir un tel petit? Par quelle force épouvantante, par quelle surhumaine discipline? La misère est là, et tous ses leurres. On a tout juste la force de ne pas se laisser étrangler ! Puis, le courage d' Adrienne est obscur et obscure son énergie. La faim, le froid? la chasse aux aliments et la peur du lendemain n'enseignent aucune méthode pour enchaîner Jacques.
Maurice a essayé. Après la journée de travail, dans les interstices de ses loisirs pitoyables, que de fois il s'attaqua au cœur du frère. Mais lui-même est un enfant. La distance est infranchissable, qui sépare leurs mentalités!... Comment s'y prendre, surtout lorsqu'on n'est pas souple? On a sa manière. On s'efforce de la changer : elle revient sournoise, opiniâtre, subtile et si terriblement imprévue! L'aîné est plus
grondeur qu'arnica], plus mécontent que persuasif, plus sévère qu'habile. Maintenant, il n'espère plus. Le vide qui est entre eux crée un effrayant silence; ils restent côte à côte, sans ouvrir la bouche, trop sûrs que rien de ce qui touche l'un ne saurait toucher l'autre. - Oui, trop difficile! soupire-t-il.
Au reste, Maurice ne voit guère les profondeurs vertigineuses, il ne sent pas le souffle qui monte des caves de l'âme... Toute divination est impossible, faute d'éléments définis : la mentalité de l'adolescent aurait besoin d'un « choc de réalité » pour franchir les limites qui, actuellement, lui semblent infranchissables. Pourtant, un remords le harcèle, l'inutile remords des choses qui furent impossibles...
— A tantôt, maman!
Elle étreint le grand garçon qui, peu à peur est devenu sa meilleure tendresse. Lui seul demeure. Les deux autres sont au large, presque aussi perdus que Lérande et que le petit Michel dans la terre profonde. Maurice, chaque jour, semble plus proche. Il résume l'instinct de famille. Ses rêves ne le séparent jamais de sa mère. Beaucoup plus intelligent que les autres, il est aussi plus candide. Il lutte avec innocence et, connaissant l'amère injustice et le vaste
désordre, il agit comme s'il croyait à l'harmonie du monde :
— Mon grand! balbutie- t-elle. Mon cher Maurice!
Ils s'embrassent, pauvres petites choses généreuses, bestioles palpitantes, cachées au fond de la brousse...
Quand il fut parti, Adrienne regarda machinalement ses mains. Elle le faisait souvent encore; elles étaient le signe amer de la déchéance; à leur vue, les souvenirs se levaient méchamment, avec leurs tendresses vénéneuses et leurs étouffantes caresses...
— Il faut travailler, Jeannette, s'exclan a-
t-elle.
La petite leva sa face séduisante. Comme ses frères, elle sortait de l'enfance. Son visage retardait, par les joues surtout, qui demeuraient d'une fillette. Mais les yeux vous regardaient avec une calme vigilance.
Elle n'était pas sournoise, mais réservée, et gardait pour elle ce qui pouvait lui attirer des ennuis ou des contraintes.
Elle ne répondit pas à sa mère, elle disposa, sur un coin de la table, l'encrier, une liste autographiée et les bandes où elle inscrivait les
adresses. Tout cela sans hâte, avec méthode, résolue à ne pas se fatiguer.
— Tu ne vas pas vite! fit Adrienne qui, en peu de gestes, avait desservi la table.
— Pourquoi irais-je vite? J'ai besoin de ma jeunesse.1
~ Tu ne la perdras pas en te dépêchant.
— Je crois que si. Je ne suis pas vive comme toi. La vivacité me défraîchit.
Elle parlait avec un léger dédain, sachant qn'Adrienne ne la comprendrait point. La crainte de se flétrir l'obsédait, et elle ne se trompait pas en remarquant que le travail hâtif ou prolongé ternissait sa peau.
— Qu'y gagnerai-je? reprit-elle. Les bandes nous^rapporteront dix francs de plus par mois et je m'userai. C'est stupide!
— Il faut être vaillants, affirma Adrienne. Un peu de colère tourbillonna dans la jeune
femme, mais s'abattit aussitôt.
— A quoi cela me mènerait-il d'être vaillante? reprit la petite. Si je me ride avant l'âge, si je nie débilite ou si j'attrape la tuberculose, est-ce qu'il y aura quelqu'un pour me récompenser? Tâchons plutôt d'avoir une machine à écrire. Ave< la moitié de travail, nous gagnerons le double.
Jamais, dans le heurt des volontés, elle ne se laissait convaincre. Lorsque Adrienne s'exal tait, la petite devenait insaisissable. Son silence était autour d'elle>omme un abîme.
Tout, entre la mère et la fille était dissemblable. Adrienne s'acharnait sur des images ou s'hypnotisait sur des projets visibles. La petite bâtissait son avenir à l'aide de règles générales qu'elle créait avant de les appliquer. Elle méprisait « l'impressionnisme » de sa mère; ses convoitises mêmes comportaient autant de jugements que d'instincts.
— Oui, mais pour avoir une machine à écrire, il faut des économies! ïeprit Adrienne.
— Nous avons cent vingt francs!...
Droite, le dos appuyé au dossier de la chaise,
Jeanne écrivait avec une élégance nonchalante. Rarement elle se trompait. Chaque adresse était claire, tracée avec économie, d'une plume qui n'appuyait point. Néanmoins, ce labeur entrecoupé de haltes, rapportait vingt-cinq à trente francs, au bout du mois. Adrienne gagnait presque autant. Maurice recevait quatre louis et Jacques quarante-cinq francs : la misère était vaincue et les rêves reverdissaient.
C'étaient toujours les mêmes rêves. Ils se succédaient comme les feuilles d'un arbre, avec
de faibles différences d'éclat, de forme et de taille. Adrienne retournait sans relâche au lieu où elle croyait avoir été heureuse. Elle y redisposait les saisons et les circonstances, les sentiers et la lumière, le soir et les nuages, les plantes du jardin et celles de la prairie.
-Nous finirons par y retourner! affîrmat-elle.
C'est un point sur lequel Jeanne évitait toute controverse. Elle exécrait plus encore la campagne que les rues sales, les accoutrements piteux et les chambres 'dégradantes. Bientôt slle aurait quinze ans, Elle serait femme. Sans ioute, la loi ne la libérait point -—- mais pourvu qu'elle marquât assez de persistance, ni Mau- •îce ni la mère ne la pourraient vaincre. Ils la )oursuivraient seulement, avec des fsupplicaions et des menaces. Que peuvent des suppliations et des menaces?
Ce n'est pas d'eux que Jeanne a peur! C'est u grand hasard, du choix qu'il faudra faire, es êtres à séduire et à réduire... c'est de sa ropre ignorance. Son charme, elle, l'essaie jmme une arme neuve; elle compte les pasmts qui l'épient, qui s'arrêtent, surtout ceux ni se retournent. Mais le faubourg est un triste ïamp d'expérience... C'est « là-bas » que vivent
ceux dont elle veut vivre, au pays des étoffes fines et des loisirs féeriques.
Ainsi vont leurs songes, ennemis impondérables, qui luttent dans l'invisible et préparent les réalités. Ils reflètent la pluralité du monde et l'immense incompatibilité des créatures. Par eux, Adrienne est plus loin de sa fille que d'une femme du xvne siècle qui, d'une même discipline, surveillait son verger, le rangement de ses meubles et les événements de son ménage. L'heure passa et la demie de dix heures fit se dresser Jeanne :
— Ma leçon 1
Déjà, elle inspectait son visage et, à l'aide d'une vieille peau, se polissait les ongles. Ses mains étaient parfaites; elles ignoraient toute
œuvre servile :
— As-tu bientôt fini de te lorgner! gronda Adrienne. Il vaudrait mieux que tu sois laide.
— Ah! cela vaudrait mieux! fit la petite d'une voix sifflante.
Elle était pâle d'indignation .:
— - Tu trouves que la vie n'est pas encon assez sale? reprit-elle.
— Est-ce que la beauté la rend meilleure? L'idée qu'une telle question fût possible rem
plissait Jeanne d'horreur.
— Meilleure! ricana-t-elle. Mais c'est la seule chose qui me la rend supportable! Si j'étais laide..
Elle en tremblait, pleine de rancune, incapable de concevoir un univers où elle ne serait pas jolie. Puis elle sourit au miroir, rassurée :
— Écoule, je ne t'ai pas encore dit, pour que tu ne t'excites pas et que tu ne sois pas désappointée ensuite... La dactylographe va se marier. Elle ne travaillera plus. Elle céderait sa machine, une Renner. qui est presque neuve. Elle la céderait pour deux cents francs. Les quatre-vingts francs qui nous manquent, nous aurions six mois pour les payer. Mais nous pourrions nous acquitter beaucoup plus rapidement, Car elle nous procurerait de la clientèle et il me serait i acile de gagner soixante francs par mois, en ne travaillant qu'une demijournée. Tu pourrais toi-même apprendre, tu
, apprendrais même plus facilement que moi... tu es plus adroite et plus courageuse. Alors, tu vois?
A chaque parole, des flammes s'élevaient sur la vie noire d'Adrienne :
— Ce n'est pas possible?
- Je le savais bien. Te voilà exaltée. Il fallait parler cependant. Peu1-Atre devrai-je
donner la réponse aujourd'hui même. Alors, tu veux bien?
— Si je veux! cria Adrienne avec ferveur... Je prendrai une femme de ménage. Je travaillerai dix heures par jour à' la machine. Je gagnerai...
— Cent cinquante francs par mois! fit Jeanne avec dérision.
— Je pourrai économiser cent francs au moins. J'aurai douze cents francs dans une année et nous irons...
— A la campagne! ricana la petite. Oui, je sais... vache, veau, : cochon, couvée!... Mais il y a desjrous dans la clientèle. Je t'en prie, range tes projets dans l'armoire, avec une serviette dessus.
Elle avait mis son chapeau; elle cherchait ses tares dans la glace, l'œil implacable, comme pour une étrangère. Tout de même, elle s'admirait. La peau des Lérande couvrait luxueusement son visage. Pas une tanne, aucune trace d'huile; un fin nuage rose sur le fond d'argent et
de neige :
— Chance! murmura-t-elle avec un petit rire et se tendant les lèvres... Je n'aurais que cette peau!...
Elle en connaissait les grands privilèges.
pouvait la surprendre à toute heure, le jour, la nuit -elle avait autour d'elle ce tissu de beauté et de jeunesse : tant d'autres, charmantes, ont le nez gras, du saindoux après le sommeil des veines, des boutons, de la farine, des roussettes.
-Prends garde! recommanda Adrienne. Je ne devrais pas te laisser sortir seule.
— U y a des sergents de ville!
Elle parlait, si hère et si dédaigneuse, qu Adrienne se rassura.
Jeanne arriva dans la rue Couche, où gîtait la dactylographe. Cette fille au teint de cigare aux cheveux paille de fer, écarta les lèvres' dans un vaste sourire, à cause de ses dents étincelantes. Elle laissa Jeanne continuer la copie ïu'elle était en train de faire :
- Pour la qualité du travail, répéta-t-elle elle le disait chaque fois), vous êtes parfaite, 'oserais même dire supérieure. Moi-même, je iai pas cette exactitude... Mais quelle leneur!
C'est vrai que Jeanne stagnait. Ses doigts fins (aient d'une touche à l'autre avec précaution |t délicatesse :
- On dirait deux crabes qui se promènent
dans le sable! s'éjouit la dactylographe en dési gnant les mains de Jeanne.
' Jeanne souriait, mystérieuse. Elle avait fait traîner les leçons, parce qu'elles facilitaient ses
— Je n'ai pas voulu prendre de mauvais plis, dit-elle. Bientôt, j'irai plus vite. Oh! pas comme vous; vous battez des records. Mais je ferai facilement mes cent lignes à l'heure.
— Ce ne sera pas encore pour cet été!
— Croyez -vous?
Sans quitter sa pose paresseuse et sans que ses doigts parussent se hâter, elle accéléra le
mouvement :
— Comptez I dit-elle.
La dactylographe compta. Puis elle demeura
ébahie :
— Dix en cinq minutes... Cent vingt a l'heure... Et votre mouvement est joli. Vous allez comme ces coureurs qui lèvent à peine le pied et qui bouffent les kilomètres.
Déjà Jeanne ralentissait :
— C'est ce que je voulais, fit-elle. Si j'av commencé par me dépêcher, jamais je n'y serais
parvenue.
Il y eut un long silence. La machine cliquetait, dépourvue de ce rythme qui accompagm
le travail du marteau, de la navette ou même de l'appareil Morse. La dactylographe collationnait des copies antérieures ou vérifiait des manuscrits.
Ce fut Jeanne qui s'arrêta. Elle se tourna vers sa compagne et dit :
— Maintenant, si vous le voulez bien, nous parlerons de la machine.
Le calcul et le rêve froncèrent la face eouleur cigare :
— Est-ce que vous comptez définitivement la vendre? reprit la petite d'un ton sec.
La dactylographe hésita. Elle savait qu'elle finirait par s'en défaire, mais elle avait une âme temporisatrice et elle aimait sa machine. Jeanne insista :
— Il faudra que .nous en achetions une. Si ce n'est pas celle-ci, ce sera une autre. Le moment est venu.
Sa voix cristalline avait de petites acidités qui marquaient une volonté claire. La dactylographe céda :
— Eh bien, c'est entendu!
— Deux cents francs. Cent vingt comptant. Le reste à raison de dix^ francs par mois... et vous me donnerez 'une partie de la clientèle...
Le passé flotta sur la petite machine, lab< rieux, attendrissant et libre :
— J'aurais pu demander quelque chose pour la clientèle, regretta la jeune fille... Elle n'est pas venue toute seule, il a fallu que je la déniche, et non sans peine.
Jeanne écoutait, impassible. Elle savait que la dactylographe tiendrait parole, et elle dédaignait cette récrimination vaine :
— Quand me livrerez-vous la machine?
L'autre eut son sourire aux lèvres retroussées :
— Ah! soupira-t-elle, vous saurez vous retourner, vous!
Dehors, Jeanne marchait à petits pas. Un vieillard attendait, au coin de la rue du Loing. Sa canne d'ébène tremblotait; il avait des yeux extraordinairement agrandis par le retrait des paupières et qui s'aplatissaient comme des yeux de cabillaud. Une des joues, en se contractant, relevait le coin gauche de la bouche; la physionomie décelait une impressionnabilité convulsive. Ce vieillard portait des bottines vernies et sa cravate montrait une grosse perle, en forme d'oeuf.
Quand il vit Jeanne, sa canne trembla davan-
tage. sa face marqua une exaltation démente. Elle lui jeta un regard vague et passa. Lui, tourné vers cette jeune silhouette, avait l'aspect fïrayant des vieux hommes passionnés et sans
e force.
Dans la rue du Lunain, une grande fille. du genre bringue, s'avança vers Jeanne :
- Vous l'avez vu?
- Qui donc? fit la petite avec langueur.
- Vous savez bien!
La bringue avait un visage clair et cynique, des yeux chevalins, qui passaient continuellement de la bravade à l'inquiétude. Bien vêtue, mal ajustée, elle respirait l'aventure, le désordre et la cautèle.
- Je le sais si on veut! riposta Jeanne. Mais qu'est-ce que ça peut bien me faire?
Son œil charmant plongeait dans l'œil de cavale, où reluisait une ruse ardente. Flavie tournait autour de la jeune Lérande sans parvenir à rien deviner, tandis qu'elle-même était 3ercée à jour.
• Ce qu'il donnerait si vous le vouliez! ->es cent et des cent. Y aurait qu'à savoir le nener.
- Est-ce qu'il est seulement riche?
- S'il est riche! Je vous l'ai dit... c'est un
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ancien entrepreneur... pour moi, il est millionnaire.
Jeanne se mit à rire, dédaigneuse :
— Pour vous!... Je préférerais le voir. Mais quand il serait Rothschild, ça ne me regarde pas. Ce n'est pas avec lui que je me marierais, et puis, je n'ai pas l'âge.
Elle avait pris son attitude la plus enfantine Mais la grande Flavie savait que ce n'était qu'une attitude. Puisque Jeanne consentait à l'écouter, c'est qu'il y avait quelque chose à
faire •
— Faut pas me prendre pour une tourte!...
Vous êtes maligne et peut-être plus maligne que
moi mais c'est pas tout à fait au mariage que
vous pensez.
— Je vais peut-être vous le dire!
— Vous ne voulez pas m'écouter une petite
seconde?
Jeanne regarda tout autour d'elle :
— Ça m'est égal...
— Eh bien! Il a dit comme ça que si vous vouliez seulement faire une promenade avec lui, à la campagne, il donnerait cent francs.
— Rien qu'une promenade?
Flavielevalamainavecrairdeprêter serment:
Y lui en faut pas plus, au cher homme
Il porte la mort sur la figure. Tout de même, cent francs!
Tout son être exprimait le respect sacré du billet de banque,
— C'est ridicule, répondit Jeanne. Je vous demande un peu ce que je ferais de cent francs?
Ce fut comme si la grande fille recevait un coup de trique dans la nuque; elle demeura béante, avec un regard baroque qui marquait T ahurissement :
— Ah! bien, soupira-t-elle, qu'est-ce qu'il vous faut, à vous?
— Peut-être rien, si ça me chantait d'accompagner un peu ce pauvre vieux sur la route de Châtillon ou de Clamart.
Flavie eut une grimace malicieuse. Elle supposa que la petite préférait faire ses conditions elle-même. Peu lui importait, si elle recevait la prime promise et si elle pouvait rester au courant des. événements, afin de faire un peu de chantage :
— Si ça vous va, vous me le direz.
— Vous le saurez bien.
— - Oui, mais j'aime mieux qu'il n'y ait pas de cachotterie.
Et prenant un ton de menace :
— La cacho tterie, j e saurais bien me revenger.
— Quelle bêtise ! Quand il ne faudrait qu'un mot pour vous faire cueillir sur F arbre, par les camarades de la rue Sarrette!
Jeanne adressait un sourire ingénu à la bringue qui devint pâle d'indignation et de crainte :
— Faudrait être rien dégoûtant!
— Allons! ne vous montez pas la bourriche! reprit la jeune Lérande. C'est seulement pour vous faire voir que vos menaces ne me font pas peur. Car je n'ai pas du tout l'intention de faire des cachotteries et ça m' étonnerait si je parlais au vieux. Si je lui parle, vous le saurez!
Elle prit un ton froid et dur :
— Seulement, ne m'accostez plus dans la rue, avant que je ne vous aie fait signe... Je ne veux pas être compromise.
— Ah! vous en avez du culot! riposta Flavie. Mais elle baissait les yeux devant les prunelles
acérées de la petite.
— Quittons-nous, fit celle-ci.
Flavie obéit, magnétisée, et passa de l'autre côté du trottoir. Jeanne jeta un coup d'œil agile aux deux extrémités de la rue : dans la rue Sarrette, une silhouette maigre venait de surgir et disparaissait déjà :
— Est-ce qu'il m'a vue? songea l'adolescente.
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Une cendre descendit sur la fraîcheur du /isage.
Jeanne descendit par la rue d'Alésia, avec une traction dans les jambes, qui raidissait la démarche. Quand elle fut près de Saint-Pierre, elle se rassura, tout en regrettant son retard : le cadran de l'église marquait midi et dix minutes :
— Lui-même était en avance! se dit-elle. Le dernier frémissement de Finquiétude
étant évanoui, elle considérait la rivière d'humains qui coulait sur le trottoir. Les tramways Gare de l'Est, Saint- Augustin, Châtillon, les trolleys de Vincennes-Boulogne et Châtenay- C!hamp de Mars, versaient des créatures hâtives. Elle constatait la laideur et la structure vicieuse les femmes. Dans la forêt, le déchet est rare : :oute bête chétive, tardigrade ou mal jointée succombe; sa mère même est son ennemie. Dans les grandes villes, il semble que le déchet soit la règle. La petite Jeanne se plaisait à voir ;ant de teints mastic, crayeux ou lie de vin, :ant de boursouflures et tant d'anémies, tant le membres saugrenus, de poitrines caves ou voulantes, de ventres en oreillers ou en corne-, nuses :
— Ce qu'elles sont laides! chuchotait-elle, tvec une volupté de victoire.
Elle avait, dans sa plénitude, l'impressio d'être une denrée neuve, magnifique, toujours renaissante, indéfiniment échangeable contre des richesses. Dans son intelligence étroite mais suraiguë, elle concevait qu'il fallait appliquer sa patience et son énergie à se mettre en valeur à ne jamais céder aux occasions où Ton déprécie.
Une main s'abattit sur son épaule.
Elle se tourna, elle vit les yeux féroces de Jacques. Leur éclat la blessait et l'impatientait; plus encore les redoutait-elle. :
« Il a vu! » se dit-elle.
La peur lui coulait dans la nuque comme une anguille, mais elle ne fléchit pas. Elle ne voulait pas plus souffrir cette autorité amère que l'autorité généreuse de Maurice :
— Qu'est-ce que tu faisais rue du Lunain? demanda- t-il d'une voix que le tabac et l'alcool commençaient à craqueler.
— J'y passais! répondit-elle en sa façon hautaine.
Ce qui l'humiliait, c'était de se savoir pâle et de sentir la palpitation de sa poitrine.
— Ah! tu y passais! iit-il avec un sifflotement narquois. Et en passant, tu as rencontré, cette salope de Flavie?
de lit;
Elle haussa les épaules, mais te froid augnentait entre les omoplates :
— Qu'est-ce qu'elle t'a dit?
Il grondait, d'unemanière sourde et meurtrière,
jui sécha la bouche de Jeanne :
— De quoi te mêles-tu? fit-elle avec arrogance.
Il la saisit au bras, en la tenaillant; et rapprochant sa bouche de l'oreille de la petite, du même 'este crapuleux dont il défiait un rival :
— Ah! plus un mot sur ce ton, ou aussi vrai jue voilà un marchand de tabac, je te flanque in pain sur la figure, devant tout le monde... Ecoute, plutôt... et rappelle-toi. Si jamais je e vois encore parler à cette gouape ou si je ;e trouve avec un homme, eh bien! ça ne sera 3as pour demain! Tu recevras une dégelée }ui te cuira encore dans tes vieux jours. C'est pas de la ficelle, c'est pas du bluff... ce que j'ai promis, tu l'auras, sans réduction - de tarif! Test entendu? C'est compris?
Basse, la voix devenait plus horrible. La petite, dont les soupçons dépassaient ceux de Maurice et d'Adrienne, sentit passer un souffle de pègre. La haine et la terreur emplirent sa chair:
— Qu'est-ce que ça peut te faire. <) toi? demanda-t-elle.
Il perçut l'accusation et la menace : mal tout, il en ressentit du malaise. Mais il ne 1 convenait pas de Je laisser voir :
— T'occupe pas de moi! goguenarda-t-i Je prends mon droit où je le trouve... et je veux pas, tu entends? Quand je devrais 1 mettre du couteau dans le ventre, j'empêcher que ma sœur soit une pierreuse.
— Une pierreuse! fit-elle avec dédain.
— Ou autre chose, ça m'est égal... tu comprends! Je parle du pain que tu ne dois p manger.
Il tordit le bras qu'il tenait, avec une bruta lité sournoise et efficace :
— Méfie-toi de la rue!
La maison était là. Ils montèrent l'escalier en silence, lui avec son allure de loup, ell sinueuse comme une martre.
C'était pour les deux autres, les réguliers, u grand jour d'espérance : Maurice allait recevoir cent francs par mois, à partir du prochain trimestre. La muraille d'adversité se lézardait; les îles vertes s'élevaient sur les eaux; Adrienne, toujours prête à rejeter l'effrayante expérience, reprenait sa route vers l'énergie et la joie. Plu ombrageux, mais plein de son rude courage,
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Maurice Fécoutait, tandis que les deux fauves, bâillant d'ennui, s'observaient à la dérobée, Jeanne avec une rancune craintive, Jacques, avec la volonté bizarre de ne pas laisser franchir à sa sœur la barrière que lui-même avait franchie.