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CHAPITRE II

Pendant une semaine, Jeanne demeura dans l'attente. Ni durant la course qui la menait, chaque matin, chez la dactylographe, ni durant la sortie de l'après-midi, la jeune fille ne parla à la grande Flavie. Sa peur se ravivait par àcoups. Elle jetait des regards aigus autour d'elle. Elle forgeait sur le frère des légendes qui tantôt frôlaient la réalité et tantôt aboutissaient ] à la fantasmagorie. Elle haïssait sa peur. Au fond d'elle, la bravoure de sa lignée se révoltait. Pour être féminine, avec des sursauts et des saisissements, cette bravoure n'en était pas moins opiniâtre; elle persuadait sourdement Jeanne que la lâcheté nous immobilise dans la misère. Si bien qu'elle se reprit, bribe à bribe, avec un surcroît de ruse et de prévision. Plu-

sieurs fois, elle'avait rencontré Flavie : leurs regards se heurtaient et la petite chuchotait au passage :

— Pas aujourd'hui!

L'autre ouvrit, plus orageux, avec une convoitise lancinante, ses yeux de jument ; la prime promise avait grossi. Le vieillard se retrouvait toujours au même coin, humble et fou. avec une mâchoire distendue par l'insomnie. Jeanne passait plus vite, craignant qu'il ne lui parlât. Elle restait indécise. Ses projets s'ordonnaient mal, parce qu'ils chevauchaient l'avenir.

Dans tous les êtres, il y a quelque coin d'hypnose, quelque idée fascinante ou obsédante : leanne attendait la fin de sa quinzième année*

Jusque-là, elle serait une enfant. Comme enfant, elle redoutait la mère, Maurice, surtout Jacques. Comme adulte, elle se croyait résolue i tout rompre, à marcher seule à travers les 'très et les institutions... Donc, il s'en fallait le quatre mois que le vieillard pût être utile, lais à trop attendre, il se découragerait peuttre ou se rejetterait sur une autrn.

Un matin, espérant que les faits inspiraient sa conduite, elle se décida :

- Allez m'attendre rue Friant, au pont du nomin de fer, dit-elle en frôlant la Flavie.

Elle avait eu soin de quitter la dactylograph* plus tôt que d'habitude; il n'était que onz< heures et demie : Jacques n'était pas hbr( avant midi. A tout hasard, elle calcula ses mouvements. Laissant Flavie descendre par la gare de Ceinture, elle remonta la rue Marié-Davy, toujours déserte, courte par surcroît, et qi donnait une vue large sur la rue Sarrette. Ell< se retourna quatre fois : aucune silhouette sue pecte n'était apparue. Ce passage franchi, il devenait improbable qu'elle fût surprise. Néanmoins, elle eut une légère appréhension, rue Beaunier, où un voyou parut, qui la suivit jusqu'à l'avenue d'Orléans... Il tourna à droite; Jeanne se trouva dans la rue de Coulmiers, qui est une rue sommeillante, malgré les trains qui s'efforcent de la réveiller.

Flavie attendait sur le pont. On entendait au loin un bruit de machine à coudre; il s'enfla et décela une énergie haletante; une fournaise palpita; la vapeur délira contre les pistons; les roues broyaient le rail rauque; il s'éleva un sifflement farouche, suivi de plaintes déchirantes...

Jeanne ne regardait pas le train; elle passa dans la vapeur blanche et dit à la fille :

— Je serai demain, à dix heures et demie,

dans la grande allée du cimetière de Montrouge. Flavie, prise au dépourvu, roulait ses gros yeux cyniques :

— Faut que j'y aille? demanda-t-elle.

— Pourquoi faire? Si j'avais quelque chose à vous dire, je le dirais ici.

— Des fois que vous auriez voulu faire des conditions.

- Ça ne serait pas avec vous que j'en ferais, fit dédaigneusement la petite.

Pensive et vexée, Flavie comprenait que les rôles étaient intervertis. Jeanne la réduisait au rôle de comparse :

■ Vous êtes bien fière! se révolta-t-elle. J'suis pas vot'domestique.

Sa révolte tomba devant l'apparition subite de la prime :

— Je m'en f... ! reprit-elle avec sagesse. Dites seulement si c'est vous qui parlerez la première.

Jeanne eut un sourire de coin :

— Vous me prenez pour une folle? C'est lui qui parlera... et dites-lui bien de me parler comme il parlerait à sa fille ou à sa petite-fille. Au premier mot inconvenant, je le planterais là. C'est par compassion que je lui donne rendez- ^ous !

Oh! par compassion! murmura Flavie

avec admiration et stupeur.

Et elle entrevoyait une combinaison énorme.

Le lendemain, Jeanne arriva en retard, au cimetière de Montrouge. Le vieillard y était. Après avoir contemplé, d'un œil torpide et imbé cile, le caveau de la famille Bossenard, il se remit en route, avec un léger malaise, dans cette rue des morts, où chaque pierre décelait le destin frivole des hommes. Quand il vit venir la jeune Lérande, sa canne eut un tremblement. Elle avait repassé sa jupe et longuement poli ses ongles. Pour le visage, elle se bornait à le laver : la poudre la plus fine eût nui au grain de la peau. Sentant' que son~pouvoir de séduction n'en souffrirait point, elle ne s'inquiétait guère, de* vant ce vieux homme, de l'usure de son costume. Seules, ses chaussures l'humiliaient, car l'avachissement des chaussures ou la bour souflure des gants ressemblent à une déforma tion personnelle.

Elle marchait à petits pas, s' arrêtant par intervalles pour déchiffrer un nom, une date dans la cité minuscule et caricaturale. La petite ne s'y intéressait point. Sa prévoyance, arrêté à la vie, n'allait guère au delà de la jeunesse

Quand elle fut proche, une pâleur jaune et verte se répandit sur les joues du yieiJJard. Ses paupières chauves blanchirent, mais ses yeux n étaient plus stupides : une intelligence d'émotion les animait. Il hésita, il laissa pendre sa mâchoire, puis il balbutia :

^ - - Bonjour, mademoiselle... je... il fajt c'est le beau temps.

Elle répondit avec un sourire indéfinissable :

- Oui, le temps est beau.

L'ombre de son parasol, pleine de lueurs filtrées, lm Jouât un teint d'amande fraîcheau battement des paupières, un ' treillis léger palpitait sui-les prunelles.

Parce qu'elle était si calme, il s'apaisa luimême; son âme faible et tendre se dilatait :

- Voulez-vous me permettre de vous accompagner? murmura-t-il de eeftp w>,v ^

qui est ridée comme lem Cge ^ ^ ^

répTndir ^ Un t0Ur ^^ Je ™°^ U aurait préféré la route, car il détestait - croix, ,es dalles, les cmpes, les cavea x

- -J'irai où vous voudrez! fit-il humblement, osait a peine la regarder; la robe flétrie

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lui gonflait le cœur d'une pitié sénile; il s'élevait de son être toute espèce de renouveaux affreux et charmants, qui lui donnaient envie de pleurer. C'était un vieillard qui avait lu. Sa tête, pleine de lambeaux où elle ne se retrouvait guère, contenait du Soulié, du Méry, du Montépin, de l'Eugène Sue, du Dumas, et même du Victor Hugo, avec un rien de Lamartine et de Musset. Au temps où ils emplissaient les journaux de leur renommée, il absorbait du Zola du Daudet et du Maupassant, pêle-mêle avec' du Richebourg et du Zaccone. Tout cela avait faiblement remanié sa cervelle et ajoute quelques nuances à ses impressions. Tandis qu'il marchait auprès de la petite, un peu de cette littérature ennoblissa.t son vice et se levait au ras des tombes.

Vous me rappelez, dit-il, des souvenirs

très doux.

— Ah' fit-elle, avec indifférence.

Elle détestait les souvenirs. Aux années d'insouciance, Jacques la tourmentait; quand el e prit garde aux événements, elle souffrit de la

pauvreté. „..

Il y a longtemps, ajouta-t-il avec une cah-

nerie discorde, que je désirais vous parler. Ne le saviez-vous pas?

— On me Favait dit.

L'âme du vieillard, recrue de fatigue, accoutumée à la duperie, s'emplit de méfiance.

— Ah! on vous l'avait dit. Et qu'est-ce que vous en pensiez?

Elle garda le silence, gênée et mécontente. Il se trompa sur ce silence, car il n'était pas perspicace et, comme on arrivait dans un coin désert, il saisit la main fine. Jeanne se dégagea avec irritation :

— Ne me touchez pas!

Il demeurait hébété, la lippe pendante, dans cette stupeur des vieilles gens qui se mêle de crainte. Sa sentimentalité persistait à travers ce trouble, obscure et opiniâtre comme l'insecte qui marche ensemble vers l'amour et la mort. A la fin, il balbutia :

— Je vous demande pardon, mon enfant... de vous avoir fâchée... mais je ne savais pas!

Elle ne savait pas non plus. Un vide extraordinaire se faisait en elle. La raison qui l'avait amenée, vague dès l'origine, devenait insaisissable. Il lui semblait maintenant impossible que ce vieillard lui fût jamais d'une utilité quelconque... Lui, cependant, remuait des idées disparates, qu'animaient la curiosité, un attendrissement gâteux et une sorte de respect. Par

éclairs, il redoutait une machination de Flavie. Il assembla tout son courage :

— Pourquoi êtes- vous venue? demanda-t-il. Alors, elle se rappela une phrase qu'elle avait

préparée :

— Vous me faisiez de la peine!

— ...de la peine? bégaya-t-il. De la peine?

Les intrigues les plus extraordinaires lui auraient paru plus simples, car sa vieillesse connaissait toutes les formes de la flatterie, de la câlinerie, du mensonge, de l'impudence et de la cupidité, mais elle n'apitoyait personne. Quoi qu'il n'eût point de vice, après tout, et que s caresse la plus hardie ne dépassât pas un bais sur la bouche (geste innocent selon les Anglai et les Russes), il craignait perpétuelleme quelque plainte en justice.

Pris d'un tel trouble qu'il dut s'appuy contre le grillage d'une tombe, envahi de rêves bizarrement doux, que son âge rendait irré lisables, il haletait devant l'adolescente.

— Alors, reprit-il, presque sanglotant, vo aviez pitié de moi?

Jeanne affirma :

— Vous aviez l'air si triste que ça me faisait mal...

Elle se sentait victorieuse dans sa premiè

,*er res ■a-

iUS

rencontre avec l'homme; et cetteimpression aiguisait sa finesse.

— J'y pensais pendant des heures, achevât-elle, en simulant la mélancolie.

— Ah! cria le vieux.

Ses yeux craquelés s'étaient mis à reluire et, revenant par bribes étincelantes, son enfance transformait le cimetière en jardin des Hespérides. Il rêvait alternativement que la jeune Lérande devenait sa petite-fille et devenait sa petite femme, ou plutôt ces deux aventures formaient un mélange où il y avait de la passion chaste et de la paternité amoureuse, des propos ardents et d'autres comme on en chuchote à une enfant innocente. Dans la cervelle lésée, pleine de fissures, tout allait follement.

— ■ Que vous êtes gentille de m' avoir dit ça! divaguait-il. Les autres sont si mauvaises et si rudes. Elles m'empoisonneraient!... Elles ne pensent qu'à l'argent!

Il répéta plus bas : « à l'argent! » et ce terme réveilla sa méfiance.

— Vous ne m'en demandez pas? dit-il avec l'air rusé qu'il avait, lorsqu'il accrochait jadis une affaire. Ce n'est pas une raison pour ne pas en prendre. Vous en avez peut-être besoin... tout le monde en a besoin.

L'idiotie et la ruse se mêlaient dans son regard. La petite ne s'y laissa pas prendre :

— Je n'en veux pas! fit-elle avec un sourire ingénu. Si j'en voulais, j'en aurais facilement... Votre Flavie ne demanderait pas mieux que de m'en chercher.

■ — Ma Flavie! se récria-t-il, avec un frisson. Mon enfant chérie, méfiez-vous de cette gredine. Vous ne savez pas comme elle est maligne et dangereuse... elle finirait par vous perdre!

— Elle! fit la petite avec un sursaut d'indignation. J'écouterais aussi volontiers une chiffonnière. Elle me suit quelquefois, voilà tout... et elle parle^dans mon dos. C'est comme ça que je la connais... pas autrement.

— Est-ce vrai? Vous ne causez pas avec elle?

— Mais jamais! Ce serait honteux. Je ne réponds que pour lui demander de me laisser tranquille. Si elle était capable de franchise, elle vous le dirait bien! Hier seulement, j'ai consenti à lui parler, à cause de vous.

L'accent était d'autant plus net, qu'elle ne mentait guère :

— Écoutez ! fit-il avec exaltation. Il ne faut plus lui répondre du tout... il faut changer de trottoir quand elle vous suivra... c'est si triste de penser qu'elle cherche à vous perdre!

— Elle ne me perdra pas.

Ils suivaient un petit sentier où la plupart des tombes étaient abolies, à cause du terme des concessions; on avait enlevé les croix ou les dalles; partout paraissaient des ruines (fers rouilleux, marbres rongés par la lèpre des lichens) où des végétaux sauvages exterminaient les plantes funéraires. Ce fut un moment pénible. Le vieillard se tournait par intervalles, avec la peur du gardien et, comme il se sentait éternellement coupable, il cherchait de l'œil un endroit moins hostile.

Jeanne, lasse et comprenant que l'entrevue avait assez duré :

-- Nous nous séparerons avant la grande allée!

Une immense détresse envahit le vieillard :

— Pourquoi? gémit-il.

— Je dois retourner à la maison et puis, il y a longtemps que nous sommes ensemble.

Il le comprenait trop pour faire une objection; il demanda tout tremblant :

— Ne voulez-vous pas me dire votre prénom?

î— Je me nomme Jeanne.

-Jeanne! C'est un nom que j'aimais... et que j'aime maintenant plus que tout... Jeanne!

Il avait les yeux pleins de larmes :

— Nous nous reverrons, n'est-ce pas?... Je vous reverrai?

Elle feignit d'hésiter :

— C'est difficile... mais je veux bien. De jeudi en huit.

— Huit jours à attendre!

— Il le faudra bien. Je ne fais pas ce que je

veux.

Un chagrin d'enfant faisait trembloter les paupières chauves. Le vieil homme bégaya :

— Mais... où?

— A la porte du cimetière, à dix heures.

Il répéta à plusieurs reprises : « Jeudi, à dix heures! », redoutant les défaillances de sa mémoire. Puis, fouillant dans sa poche, il demanda, avec un sourire stupide :

— Vous ne voulez décidément pas accepter

un petit cadeau?

— Vous savez bien que non! répondit-elle

durement.

Elle corrigea la sécheresse de sa réponse par un petit rire :

— Au revoir!

Il la vit disparaître, dans la sente mince qui sépare la famille Bernardon de la famille Vicquelet. Le cœur tendre et corrompu fut plein

de tumulte. Une fois de plus, ce vieil homme rattachait son destin lézardé à une petite forme féminine, et son amour n'était contre la loi des choses que par l'impuissance et par l'inutilité.

Ils se revirent plusieurs fois, sur la route de Châtillon, et parce que le vieillard marchait avec peine, ils s'asseyaient sous une tonnelle, au fond d'un jardin ruineux, où une fille rousse leur servait des citronnades. La conversation était chaotique et parfois pénible. Le vieil homme racontait de pauvres anecdotes. Sa mémoire vacillait; il cherchait un terme, une date ou un nom propre, avec des gestes de pendu.

Elle écoutait à peine. De ci de là, elle introduisait une interjection ou une réflexion rudimentaire, qui suffisaient à le satisfaire. A chaque entrevue, il devenait moins craintif et se laissait entraîner davantage par l'étonnant besoin qu'ont les vieilles personnes d'user du verbe. Ainsi finissait-il par converser tout seul. Il initia la petite à ces déchets de la mémoire, où nous croyons retrouver notre passé. Elle sut d'où il venait, ce qu'étaient ses parents, les succès qu'il avait eus à l'école, avec les dits mémorables de sa mère, de son père et d'un oncle Edouard qu'il

se reprochait de n'avoir pas suffisamment écouté : « Il parlait pour mon bien! »

Ensuite, elle apprit qu'il avait gagné beaucoup d'argent, en fabriquant de la chicorée. En ce temps, il était bel homme, avec une barbe dont l'abondance et le noir éclatant l'enorgueillissaient encore.

Au milieu de ces récits, il s'interrompait par méfiance, ou parce que la fille rousse rôdait parmi les tonnelles. Ayant perdu le fil, il se rejetait sur d'autres histoires. Elles s'enchevêtraient sans qu'il y prît garde; il les recommençait, faute de s'apercevoir qu'il les avait déjà racontées. Ces discours ne l'empêchaient pas de contempler sa compagne. Malgré les fissures de sa cervelle, il commençait à pouvoir se représenter le visage clair en l'absence de la petite. Cette circonstance augmentait terriblement son exaltation.

Sa fragile structure en était ébranlée. Pendant lés heures d'insomnie, et elles étaient nombreuses, il n'avait plus d'autre préoccupation. Tourmenté par une idéalité cruelle, il subissait des frissons de poète et ne cherchait pas à se défendre. Lorsqu'elles étaient selon sa nature, il s'accrochait aux rêveries les plus déprimantes; il ne redoutait que le chantage. Mais il saurait

sauver son argent!... Au reste, il avait accumulé de grandes réserves : dût-il dépenser cent nulle francs, il garderait intact le capital qu'il possédait en se retirant des affaires. Et comment dépenserait-il cent mille francs? Comment une petite fille sans expérience le pousserait-elle à cette folie?

A travers ses méfiances, il croyait au désintéressement de Jeanne. Tout ce qu'elle faisait ou disait le confirmait dans cette foi; et le désir d'une belle fable aveuglait son âme caduque. De ci de là, il posait une question dont il prétendait faire un piège; il tremblait en attendant la réponse. La question était invariablement maladroite : elle s'appliquait à une autre sorte d êtres que la jeune Lérande. Il reculait en outre devant sa propre ruse, saisi par un de ces vertiges qui, chez les vieux désorbités, sont bien oires que chez les jeunes hommes. > Jeanne aussi allait au hasard. Elle suivait aventure parce qu'il lui plaisait d'essayer sa eduction. Par esprit de lutte aussi. Elle s'exerait comme les jeunes bêtes à la veille de quitter md, la bauge ou le repaire. Le vieillard ser- ■ ce but à merveille : sa faiblesse écartait ute crainte de surprise, sa verbosité remplisut le vide des entrevues, ses crises d'exalta-

tion préparaient la petite contre des exaltations

plus énergiques.

Selon les jours et les heures, certaines lectures et certains souvenirs, elle variait le jeu des projets. Parfois, elle épousait le vieillard, parfois elle devenait sa fille adoptive. Son caractère positif rengageant à rejeter ces solutions, elle s'attardait à la pensée de vivre auprès de lui, en qualité de lectrice, assez longtemps pour amasser une petite fortune ou du moins une somme rassurante. Au pis-aller, elle soutirerait au compagnon, pour quelques caresses innocentes, mais longuement différées, deux ou trois billets de mille francs. Elle cacherait ce trésor avec soin, et s'en servirait, à l'heure propice, pour fuir, louer une jolie chambre, se vêtir avec luxe et préparer sa fortune- Un matin qu'ils étaient assis sous la tonnelle, le vieux homme raconta, pour la dixième fois, comment sa femme était morte, presque subitement, d'une occlusion intestinale :

— Elle n'avait rien à six heures... Tout coup elle se renverse en poussant un cri affreux...

Il peignait sa terreur, l'arrivée du médecin, la consultation et le départ pour la clinique :

— Je me promenais dans l'antichambre ■

j'avais froid dans le dos... je savais qu'on était en train de l'ouvrir...

Il a si souvent narré la scène qu'il peut la poursuivre sans presque y penser, tout en s'émerveillant du visage de la petite, dans la lueur de nacre verte filtrée aux feuillages. L'émotion va et vient, se perd et reparaît; il conclut avec un long~'soupir :

.—- Depuis lors je suis seul au monde!

Et, plus bas, d'un air surpris, comme s'il faisait une découverte :

— Tout seul!... je suis tout seul! Ah! mon enfant, si vous saviez comme c'est triste...

Il réclame aide et assistance. Son âme idyllique espère quelque trêve dans l'immense fatalité qui lui sèche le squelette et fait de la pierre avec sa peau.

— Oui, vous êtes à plaindre, acquiesce-t-elle.

Il n'entend pas la sécheresse du ton, une émotion godiche secoue sa décrépitude, et se penchant, les paupières rouges, l'œil vitreux :

— Vous me plaignez !

Puis, comme il est dans sa nature, l'émotion l'enivre d'amour; il ne peut s'empêcher de prendre la main de Jeanne. Elle ne la retire point, elle observe avec patience et curiosité la décomposition de la face, le pâlissement des

prunelles. Le vieillard respire par saccades, ses lèvres bleues se distendent, on voit quelques dents rousses gisant à côté de la langue. L souffle s'échappe avec une odeur de citerne.

Ensuite le visage s'égare et devient idiot tandis qu'une main aux veines saillantes essay d'enlacer la petite. Saisie de dégoût, elle rejett froidement la caresse :

— Prenez garde! On vous voit.

Il murmure avec stupeur :

— Jeanne... ma petite Jeanne chérie... po un simple baiser, je donnerais...

Il ne sait pas ce qu'il donnerait : à travers folie, persiste la lésine des vieilles gens et leur prudence effarée. Tout de même, on sent que la folie pourrait, à la longue, renverser ces cloi

sons. Il geint :

— Comme vous êtes méchante! ah! si vo

saviez... si vous saviez...

La jeune Lérande fait une moue et secoue la tête. Elle croit et ne croit pas; elle sent d'une manière imprécise que, si elle a le temps, ce rêve deviendra réel. Lui, malgré tant de recommencements, a foi en ses propres paroles. Ss passion comporte la naïveté de toutes les passions; la figure de la petite efface les figures anciennes, ou ne les rappelle que pour paraît

Di- »us

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plus tentante. Le mystère aussi le bouleverse, de cette enfant qui consent à le rencontrer, écoute ses propos et ne demande rien en échange :

— Vous n'avez aucune amitié pour moi!

— Mais je ne vous connais pas.

Cette réponse atterre le vieil homme. Il demeure bouche bée, comme s'il venait d'apprendre une nouvelle extraordinaire et détourne les yeux, avec un sentiment de gêne :

— Et vous ne me connaissez pas non plus, reprit-elle. Vous croyez peut-être que je suis une ouvrière?

Elle prend une attitude pleine de morgue, presque arrogante; sa race méprise cet industriel qui, ayant commencé par la pénurie, s'est élevé besogneusement. De plus, une intuition la pousse, qu'elle devine heureuse.

— Oh! non... Oh! non, répond-il tout tremblant, jamais je n'ai cru... au contraire... on voit bien que vous êtes d'une bonne famille.

— Vous pouvez prendre des renseignements!... Mon père a été un grand commerçant, son père était plus riche que lui. Ma mère aussi descend de parents qui avaient de a fortune. Nos arrière-parents étaient plus 'iches encore.

Elle s'accrochait ardemment à son ascendance et c'était un des rares thèmes qui enorgueillissaient sa mentalité réaliste. Elle répéta,

avec force :

— Oui, oui, demandez des renseignements et

autant que vous voudrez...

Il en était presque persuadé, il prenait d'elle une idée nouvelle qui pouvait, par degrés, le conduire aux abdications suprêmes :

— Je vous crois! affirma-t-il.

— Non, ne me croyez pas. Allez voir!

Il garda le silence, méditatif. Gomme beaucoup de vieillards qui méditent, il mâchait à vide : on voyait des muscles se renfler et se

désenfler à l'angle des joues.

— Alors, votre père s' est ruiné? finit-il par dire.

— Oui.

Elle raconta brièvement ce qu'elle savait des circonstances de cette ruine, puis elle parla de son ascendance, en citant des noms. Le vieux hochait la tête, transporté dans un monde très différent de celui où il avait d'abord placé la petite. A mesure tout changeait autour d'elle. Son visage revêtait une élégance neuve et une distinction impressionnante. ïi finit par demander à voix basse :

— Qu'est-ce que vous allez devenir?

Elle leva les bras, dans ce mouvement qui exprime un mélange d'ignorance et de résignation. Le vieil homme fut saisi d'une ardeur généreuse, imaginaire encore, mais que T accumulation d'émotions pouvait rendre positive.

Onze heures sonnèrent à une tour lointaine. Jeanne se leva. C'était un moment presque tragique pour lui :

— Quand vous reverrai-je?

Elle réfléchit :

— C'est bien difficile, ces rendez-vous! Mon frère me surveille... et s'il me surprenait!...

— Vous ne faites rien de mal!

— Il ne le croira pas, fit-elle avec un court frisson.

Ils se rencontrèrent plusieurs fois encore. Les progrès de la petite Lérande, d'abord insensibles, étaient devenus rapides : sa ruse croissait à la façon de ces plantes qui mettent beaucoup de temps avant de montrer une pointe verte et qui développent leur tige avec une promptitude déconcertante.

Leur couple insolite excitait l'humeur des commères et faisait se retourner les hommes troubles qui pullulent sur les routes de banlieue. Le vieux avait l'indéfinissable allure qui

éveille le flair des bonnes gens. Son amour s'exhalait comme un miasme. L'inquiétude qu'il portait avec lui, un certain geste qui esquissait la fuite et le tremblement de sa lèvre bleue, attiraient cette attention aiguë et rapide qui est naturelle à beaucoup de gens du peuple.

Il portait des vestons frais, sans taches, bien ajustés, et des pantalons où le pli était entretenu avec soin. Son chapeau de feutre fin, ses bottines légères, complétaient un signalement de vieillard attentif à l'élégance. Malgré des efforts patients, le costume de Jeanne décelait la pauvreté. Grâce à la machine à écrire, elle avait pu s'acheter des chaussures neuves et un petit corsage perle, orné de faux Chantilly, mais la jupe roussissait au soleil et blanchissait à l'ombre; le chapeau s'affaissait...

En somme, pour échapper aux inquisiteurs anonymes qui veillent sur les normes sociales et qui, sans trop l'avoir prémédité, excitent quelque rassemblement à lyncher un satyre, il fallait varier les itinéraires.

Un matin, ils s'en revenaient par la rue Ledru- Rollin. C'est une voie que l'été rend presque délicieuse. Des légumes, des fleurs et des arbres y poussent une chair surnourrie par des fumiers

qui, à certaines époques, s'élèvent par monticules hauts comme des chaumières et insèrent dans les narines une odeur véhémente. Ce jour-là, on ne discernait que l'enivrement des végétaux gorgés, des pollens en chasse et des jeunes animaux prêts à peupler un monde.

Le vieillard, comme d'habitude, avait sassé et ressassé ses souvenirs. Triste et dernier effort de la bête humaine : du fond de la mémoire, des tentacules s'élancent pour rejoindre ces jours que nous croyons avoir saisis et qui furent insaisissables!

Elle écoutait,, un peu lasse, et finit par dire :

— Nous ne pourrons pas nous revoir pendant quelque temps!

Elle avait différé de lui en rien dire, parce qu'elle n'était qu'à moitié résolue et aussi pour éviter que l'entrevue n'en fût gâtée.

Il eut son tremblotement, sa face se ravagea et il poussa une plainte chevrotante :

-Oh! non, ma petite Jeanne chérie... c'est impossible... je ne peux plus vivre sans vous voir... je ne peux plus, ma petite Jeanne!

— Il le faudra bien, reprit-elle. Mon frère a certainement des soupçons... Je n'ai qu'un moyen de lui faire croire qu'il s'est trompé.

C'est de sortir moins longtemps le matin... et de ne pas quitter le voisinage!

C'était vrai, du moins en partie : elle se croyait surveillée. Ce matin même, elle avait fait de longs détours, par des rues désertes, avant de se décider à franchir la porte de Châtillon. En outre, les entrevues, encore qu'elles ne fussent qu'hebdomadaires, rassuraient le vieillard par leur régularité. Il devenait utile de lui donner quelque inquiétude.

— Quel âge a votre frère ? demanda-t-il après un silence.

— Seize ans. Il est mauvais comme une teigne.

— Comme une teigne! répéta dans un chuchotement la voix usée.

La crainte combattait l'amour. Le vieil homme sentit la débilité de ses membres et la défaillance de son cœur. Tout ce qu'il avait sujet de redouter passa au large de son esprit : les coups, le chantage, la police. Mais il avait l'habitude d'avoir peur et, même pour des intri* gués sans conséquence, il déployait une ténacité obtuse. Quand il eut tremblé pendant quelques minutes, la douleur de ne plus voir Jeanne fut la plus forte :

— C'est presque un enfant! insinua-t-il. Il suffirait de lui donner quelque chose.

— N'essayez pas! s'exclama-t-elle.

Elle avait poussé ce cri avec une entière sincérité. Quelles que fussent ses suspicions, elle croyait que Jacques assommerait celui qui lui offrirait de l'argent pour jouer un tel rôle. Son accent fut si spontané et si tranchant que le vieux ne devait jamais l'oublier; et l'effet dépassa tout ce qu'elle avait pu dire pour faire croire à son désintéressement :

— En... en vérité! bégaya-t-il, à la fois plus peureux et plus passionné.

L'idée qu'il allait ne plus la rencontrer, devenait insupportable; il sanglota :

— Oh! comme je vais être malheureux... je ne dormirai plus... je passerai les nuits à penser à mon malheur... Mon Dieu! mon Dieu! il vaudrait mieux que je n'existe pas, il vaudrait mieux que je n'aie jamais existé...

Il était devenu comme un petit enfant. Des larmes coulaient lentement de ses paupières rouges, il élevait les mains, spasmodiquement, avec le geste misérable de la supplication.

— Prenez garde! dit-elle. Il y a des gens là-bas.

Elle scrutait les jardins, le seuil des maisons, le fend de la rue. Tout à coup, elle devint pâle.

— Sauvez-vous! cria-t-elle.

Elle poussa une porte à claire-voie, entrouverte, elle rejeta le vieillard dans un jardin.

— Vite! vite! s'exclama-t-elle. Il est là... Sauvez-vous... cachez-vous!

Le pauvre homme passa sur-le-champ de l'affliction à la terreur; une stupidité vertigineuse fit chavirer ses prunelles. Néanmoins, l'instinct le servit, il s'enfonça dans le jardin, il se réfugia au hasard dans une cahute à outils où, accroché des deux mains, il se mit à claquer des dents.

Jeanne s'éloignait à petits pas. Affreusement palpitante, elle dominait toutefois sa peur mieux qu'elle ne l'eût pensé. Elle n'avait aucun doute : Jacques allait paraître d'un instant à l'autre et, s'il se cachait, c'est qu'il voulait mieux la surprendre. Tout ce qu'elle espérait, c'est qu'il ne découvrirait pas la retraite du vieillard. Un homme passa, puis un autre. Jeanne avait tourné le coin, lorsqu'il surgit, les mains dans les poches et sifflotant. Tout son être exprimait une gouaille tranquille, hors les yeux, étincelants de menace :

— Faut retourner! dit-il à mi-voix.

Elle avait chaviré, mais à peine, et, de toute

sa résolution, elle poursuivait sa route :

— Ah! non, reprit-il, ça ne va pas... c'est par là qu'on se promène.

Il barrait le passage, son doigt indiquait la direction : comprenant que, si elle résistait, il se jetterait sur elle, Jeanne rebroussa chemin.

— C'est loin de la maison, par ici! goguenarda-t-il. Tu aimes prendre le grand air.- Et comme ça, tu étais seule?

Elle ne répondit pas. Il sifflota plws fort, en avançant le visage :

— Réponds... ou je te f... ma main sur la figure.

— Je n'étais pas seule.

— Ah! tu n'étais pas seule; tu étais avec une amie peut-être?

— Je n'étais pas avec une amie.

— Au moins, tu as du toupet! Alors, c'était un type?

Elle se mordait la lèvre à pleines dents; la haine bouillonnait en "elle, aussi forte que la peur :

- C'était un type? répéta-t-il. Ou des fois un chien?

— Tu le sais bien!

Soudain, il la saisit par le bras et lui dardant

son regard de crime :

— - Finissons-en! Où est-il?

A l'accent, elle comprit qu'il n'avait pas vu uir le vieil homme, ce qui s'expliquait par

la disposition des clôtures et des végétaux

— Pourquoi? demanda-t-elle. Il n'a fait aucun mal.

Soudain, la main de Jacques fila, et la peti sentit la morsure dégradante d'une gifle :

— Pour commencer! ricana-t-il.

La marque des cinq doigts, d'abord blanch

devint pourpre, et la stupeur tenait Jeanne immobile, comme frappée de paralysie. Pui la fureur monta, elle oublia le péril, elle cria :

— Ah! sale voyou... sale crapule... si tu me touches encore...

— Si je te touche encore?... Encaisse!

Une deuxième gifle s'abattit, frénétique, et rejeta Jeanne contre un grillage. Mais elle n'avait plus peur; la brûlure, la honte, une rage aveugle et sinistre palpitaient en elle :

— Bandit! hurla-t-elle... Voleur!... voleur!... voleur!...

Elle criait au hasard, mue uniquement par le besoin de se venger, et lui, à travers sa férocité et sa colère, sentit quelque chose qui le mordait au ventre :

— Silence! gronda-t-il... Silence... ou je te saigne !

Il avait tiré un couteau; il l'ouvrit d'un coup sec. Elle s'arrêta de crier. Son emportement

était coupé net et pourtant elle ne ressentait encore aucune crainte... La crainte semblait à distance, pour plus tard : une stupeur sans bornes ne laissait de place à aucune autre impression.

Après un terrible retroussement de la lèvre, Jacques montrait un visage plus calme. Il était allé trop loin, une inquiétude corrosive lui brûait les entrailles :

— Tu as bien fait de te taire! dit-il. Tu te rends compte ! Et, n'est-ce pas, tu vas répondre... Où est le vieux?

— Je n'en sais rien, dit-elle avec un grand accent de sincérité.

Dans l'excès de son trouble, elle l'avait presque oublié; elle ne savait véritablement plus dans lequel de tous ces jardins il s'était réfugié.

— Il doit être loin! ajouta-t-elle.

Il baissa la tête. Ses sentiments n'étaient plus simples, comme lorsqu'il avait surgi au coin de la rue. Il se demandait si positivement Jeanne connaissait quelque chose de sa vie ou si elle avait parlé au hasard. Cette énigme empiétait sur son indignation fraternelle.

— Après tout, ça m'est égal! marmonna-t-il. Je le connais, ce vieux salaud, je le retrouverai quand ça me plaira : il ne perdra rien pour

attendre! Quant à toi, je t'engage à ouvrii l'oreille, et la bonne. Aujourd'hui, je me suis contenté de Renvoyer deux baffes, parce qu( tu n'avais pas trop menti... et parce que je sais qu'il n'y a pas de casse, tu me comprends. Avec lui, il y a longtemps que la casse est supprimée. Mais ça ne fait rien. Tu es ma sœur! Je ne veu] pas qu'on te touche le bout des cheveux... 01 alors, gare la viande! Celle du type et la tienne.

Il tapa sur la poche où il avait remis son coi teau : v

— Et maintenant... en route!

Là-bas, dans son refuge branlant, à travers les fentes de la cloison, le vieillard avait vi gifler l'adolescente. En son cœur lâche et tendre, l'épouvante, l'amour, une colère chétive se heurtaient lamentablement. Longtemps après que Jeanne eut disparu, il demeura là, paralysé. Mais si ses muscles étaient plus vieux, une jeunesse oonvulsive exaltait son cerveau, et quant il sortit enfin, à pas menus, sur la route chaude, sa passion avait démesurément grandi.

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