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CHAPITRE III

Quelques jours après l'affaire des pavés de bois, Gobiche et Jacques descendaient la rue Gazan.

— Vaudrait mieux qu'on ne voie plus la bande à Cigare! Ça finira par des pains, suggéra Gobiche.

Un vent brutal tordait le parc de Montsouris, les végétaux répandaient une odeur excitante; le ciel, haillonneux, avec des moires de coquillage, était plein de forces mauvaises et fécondes.

Le vent fatiguait et dégoûtait Gobiche. Mais Jacques avait envie de courir, de se frotter à

ri

cette atmosphère agressive qui lui battait la face :

— Alors, tu crois que je vais caner devant ces andouilles?

Gobiche ne le croyait pas, mais il avait une âme opportune :

— Tu parles si je sais que t'as du poil! On dirait que tu n'oses pas grimper sur le Panthéon, t'y grimperais. Seulement, quoi! c'est pas la peine. Martin a deux ans de plus que toi... c'est salaud et compagnie... Il est capable de tout. Même qu'il a un couteau. Petite-Rosse te mangerait très bien sur le dos pendant que le chef t'enfoncerait le ventre. Vois-tu, ça ne serait pas malin.

Jacques devint pâle de rage :

— Ah ! ils se mettraient plusieurs ! ricana-t-il. Cette menace lui ôtait toute prudence. Un

sentiment de caste se mêlait à son indignation. Quoique ses fréquentations eussent presque dissous sa mentalité bourgeoise, il gardait le sens d'une différence secrète. Lors d'une querelle spontanée, il n'y songeait guère : son orgueil demeurait alors primitif comme son courage. Mais l'idée d'un complot faisait reparaître les origines et renforçait son audace :

— Vlà encore que tu t'emballes! fit Gobiche

d'une voix dolente. C'est embêtant. J'aurais pas dû causer. S'agit pas de ta moelle, mais d'être malin. Une supposition qu'on ne les voie plus. Ben! y a pourtant personne qui direrait que tu as eu la trouille. Alors que si tu recevais un sale marron, il faudrait le mettre dans ta poche et t'en aurais pas de plaisir.

— Tu crois que je garderais le sale coup? Tu ne m'as pas regardé!

Il posa sa petite main palpitante sur le bras de Gobiche et Gobiche comprit qu'il n'y avait rien à faire. Ses yeux virèrent au fond de leurs trous osseux, l'humilité et l'admiration remplirent son ame flasque.

Ce, jour-là, la bande vaguait dans le parc, autour de l'étang. A cause du vent, il y avait peu de monde. Les peupliers, ployant leurs longues tailles, et mêlant leurs soupirs au bruit d'élytres des feuillages, semaient des confetti vieil argent ou jade pâle. L'eau simulait une houle; deux cygnes aux plumes rebroussées dispersaient une escadrille de canards.

Jacques discerna la bande à la pointe aiguë du lac, où le ruisseau se déverse, après avoir rôdé parmi des ciments; les poissons y forment des troupeaux, presque au ras de la vase.

Armé d'un filet à papillons, la Poule surveillait ces bêtes comestibles. Par le mauvais temps, lorsque les promeneurs sont rares, il lui arrivait d'en capturer. Les compagnons surveillaient l'étendue. Martin et Rosalie s'abritaient dans le kiosque à musique; un petit, qui traînait des croquenots de facteur, se tenait sur le chemin montant; Petite-Rosse avait élu la bifurcation qui commande le pont et la rive gauche; d'autres se disséminaient jusqu'au delà du restaurant.

— Oua! oua! aboya Petite-Rosse.

Un gamin transmit le signal et la Poule, qui se penchait pour donner un coup, de sonde, se redressa.

— La barbe! gronda Cigare, en reconnaissant Gobiche et Jacques.

Sa haine devenait insupportable; il combinait sans relâche la manière dont il assommerait le rival. Tous les genres de coups lui tourbillonnaient dans la tête, avec des trucs employés dans les bagarres et d'autres dont il est question dans les aventures de Buffalo Bill. Mais la rancune accumulait trop d'images. A chaque instant, il croyait qu'il allait se jeter sur l'autre, et toujours il reculait. Non qu'il eût peur : il ne craignait guère les coups, inapte à

se figurer leurs conséquences et peu sensible à la douleur. Mais il voyait la défaite en elle-même et dans son effet sur Rosalie. Cette prévoyance s'exerçait d'habitude lorsque le flair de Martin lui suggérait une force supérieure. Rarement concernait-elle des individus qui n'avaient pas dépassé quatorze ans.

Sûr d'être plus fort que Jacques, il redoutail quelque chose d'indéfinissable : les faucons el les milans évitent tel passereau de taille médiocre, mais d'une audace déconcertante. Cependant, il faudrait bien finir par se battre. Une partie de la bande subissait déjà l'ascendant du nouveau; Rosalie se montrait fiévreuse.

Martin, s' étant levé, épiait le site frais, à qu] le vent ajoutait sa beauté et sa frénésie. Les basques de Gobiche se soulevaient comme des oreilles d'éléphant, le jeune Lérande s'avançait en sa façon gouailleuse, où la grâce se mêlait è la crapule. Il s'arrêta devant Petite-Rosse poui

dire :

— Tu as tort de n'avoir pas de crampons aus godillots... tu vas fiche le camp chez les cygnes

Petite-Rosse lui darda un regard de rat, que commentait la bouche vénéneuse; mais, ne trouvant rien à répondre, il se contenta de dire :

— T'en as, toi, des crampons?

— Non, mais j'ai frotté de la colle brevetée aux semelles. Alors, tu comprends?

Il y avait autant de haine dans le cœur de Petite-Rosse que dans celui de Martin. Mais le jeu de Petite-Rosse était autre : ses reins pliaient trop facilement, il détestait la morsure des claques et n'avait pas une nature de chef. Son amour-propre se localisait dans une spécialité : grimper mieux que les autres et avoir une main d'escamoteur. Dans la forêt, il aurait tendu des pièges. Ici, il- ruminait un truc.

— Qu'est-ce qu'on fait? s'enquit Gobiche.

— C'est la Poule qui essaie de harper du poisson.

— Méfiance... J'ai vu le garde.

— Vas-y dire. Moi, je reste ici.

Jacques et Gobiche se hâtèrent. La Poule replongea le filet, mais les poissons filaient comme des flèches :

- Peau de balle et balai de crin! déclara Gobiche.

L'autre, qui semblait considérer la cime d'un peuplier, donna un nouveau coup de sonde :

— Veine! s'exclama le jeune Lérande. Bien envoyé, poupoule!

Effectivement, le vieux filet verdâtre ramenait un poisson mousseux, au ventre de nickel,

qui se tendait et se détendait comme un arc. Tous, avec une palpitation méchante, se pressaient autour de la bestiole.

— Y a du bon! grogna la Poule. Il est gros comme un hareng saur.

Il tira de sa poche un débris de serviette pour y envelopper sa prise :

— Tu ne vas pas le garder pour toi tout seul? demanda Cigare.

~- On Fa pas vu! s'exclama Rosalie. Fais-le voir encore.

Elle avait les pommettes chaudes. La Poule entrouvrit la serviette; le poisson fila sur l'herbe, où, d'un élan, il pouvait regagner le lac. Tandis que la Poule bondissait avec désespoir, toute la bande s'était ruée; ce fut Jacques qui l'emporta :

— C'est toi qui l'as pris, goguenarda-t-il en montrant le poisson, mais sans moi tu le perdais. Part à deux!

^ La bestiole froide, aux yeux ronds, mue par l'obscur besoin de vivre, continuait à frétiller : -- Et ceux qui ont fait sentinelle? demanda Rosalie.

— Ils auront la queue et la tête!

La face de Cigare devient crayeuse : un mot va suffire à déchaîner les forces qui entraînent

ni

les vivants à s'entre-combattre. Puisque Rosalie a donné le signal, au moindre recul Martin est déchu. Alors, il cherche en lui la rage qui, même chez les enfants, n'est souvent qu'une façon de s'aveugler, et ne la trouve point. Il bredouille :

— C'est pas tes affaires!...

— Les affaires, riposte le jeune Lérande, c'est du commerce!

Ils se regardent face à face. Un peu de colère consent à s'éveiller chez Martin. Il tente de l'accroître en élevant la voix :

— Tâche voir de pas te f... de nous. Et d'abord, j'suis le chef!

— Le chef de tes puces...

— C'est moi qui fais le partage.

— Quand je n'y suis pas. Moi, je fais mon partage moi-même.

— Rends le poisson à la Poule!

— Va voir dans le kiosque si tu y es!

La colère montait enfin dans les bas-fonds de l'inconscient, elle explosait dans les artères. A mesure, Martin prenait confiance; plusieurs fois, il avait esquissé la détente d'une gifle ou d'un coup de poing. Seuls les yeux immenses du petit le retenaient encore.

— Écoute, reprit-il, avec cette voix dont la

menace est d'autant plus grave qu'elle est plus contenue. T'as rien à faire ici. Si tu ne rends pas le poisson, on verra ce qu'on verra!

Jacques aussi blêmissait. Mais sa pâleur marquait la fureur ivre et aveugle, qui n'attend pas qu'on l'appelle, qui vient toute seule et soulève la chair comme le vent soulève les vagues :

- On en a enterré de plus costauds que toi! Ils projetaient la tête, comme ils l'avaient vu faire par les voyous adultes :

— C'est bien vu? dit Cigare d'une voix basse et crapuleuse. •

Jacques fit un rire aigu et, jetant le poisson dans le filet de la Poule :

— Vlà, ma vieille... je ne veux pas te faire du tort!

— Il a l'Aube! chuchota Petite-Rosse.

Tous, même Gobiche, commençaient à le mépriser et Rosalie, soudain câline, se collait contre le chef :

— Ah! bien, grommelait celui-ci, plus surpris que tous... Je savais bien.

— Qu'est-ce que tu savais, hein? Qu'est-ce que tu savais? grondait Jacques avec un sifflement rauque. Pas ça, peut-être?

A toute volée, sa main sèche s'abattit sur la joue de l'adversaire.

LES HAINES zy

Martin recula d'un pas, dans une stupeur sans bornes, et la bande frémit d'une, émotion plus intense que celle des gens de Séville quand les trompettes sonnent le taureau.

Il y eut un petit silence tragique. Cigare fouillait dans sa poche, Gobiche, malgré les craintes qui l'assaillaient pour soi-même, eut le courage de dire :

— Y cherche son lingue!... il a la frousse! Cigare ne répondit pas. La face revêtue de

meurtre, il bondit à l'attaque et les poings besognèrent. L'aîné eut le recul des bêtes frappées au nez; un coup lourd, sur le sourcil, fit résonner le crâne du plus jeune. Ce fut lui qui reprit l'attaque. Il saisit Martin aux cuisses, Martin lui tordit la chevelure à pleins poings, et ils roulèrent sur la route, dans un emmêlement vertigineux. Enfin, les muscles plus drus de Cigare et son poids dominèrent; on vit Jacques étendu sur le ventre et l'antagoniste lui frottant la face contre l'argile. Un glissement dégagea le petit qui tapa de nouveau aux narines : elles rendirent des jets écarlates.

Alors, étourdis et comme ivres, accrochés au hasard l'un à l'autre, ils se poussèrent en virant :

— Il pleut! s'exclama Gobiche...

Ils touchaient au bord du lac. Cigare perdit

pied et entraîna son adversaire; les corps churent avec un bruit flasque, au milieu des flèches noires des poissons, qui s'éparpillaient éper dûment.

Fiévreuse, toute la bande se pencha sur les eaux.

Gobiche seul endurait la petite asphyxie de Tinquiétude. Une curiosité féroce dominait les autres : Petite-Rosse savait bien qu'il aurait du plaisir à voir noyer Jacques; un instinct plus nébuleux poussait la Poule contre le sauvetage de Martin; Rosalie hésitait entre une pitié vacillante et sa passion pour les cadavres : par la ténacité et la ruse, elle avait vingt fois réussi à envahir des chambres mortuaires. La rancune et l'instinct de délivrance combattaient en elle la vanité d'être « la môme » du chef.

Mais l'eau n'était pas profonde. Martin et Jacques reparurent côte à côte, avec des cheveux en algues et des vêtements qui rappelaient le pelage des otaries. Ils s'étaient hissés sur l'herbe, ils grelottaient dans le vent, la face bleuie et creuse, piteux et pacifiques :

— Le garde! signala Cadrousse.

Tous deux se sauvèrent, l'un par la route du ruisseau, l'autre par le pont. La Poule, Ca-

drousse, Gobiche, les frères Gargaille suivaient Jacques; Petite-Rosse et le demeurant des jeunes mâles prenaient la route de Cigare : la bande se désagrégeait.

Rosalie demeura seule. Le vent enveloppait sa frêle stature, elle subissait des impressions aussi variables que le frisson des rameaux, car, assurée que Martin avait du courage, elle ne savait pas s'il aurait pu vaincre; il n'était plus que la moitié d'un chef. Pour la Poule, les frères Gargaille et Gobiche, il avait perdu son prestige : était-ce encore la peine d'être sa môme ?

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