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L EFFONDREMENT

A quoi servirait la mémoire si le passé ne devait, en partie, être du présent? Il y a des souvenirs qu'on voudrait jeter, ainsi qu'un caillou, dans la rivière; il y en a qu'on serre contre soi comme une amante; il y en a qui s'imposent comme une loi ou qui s'attachent comme un parfum; il y en a qui sont une ardente raison de vivre et d'autres qui consolent de mourir.

Maurice emportait dans le matin clair le souvenir de la veille. Il ne cherchait pas à savoir pourquoi ce souvenir était si brillant, il le subissait avec la double docilité de la jeunesse et de

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sa propre nature, réfractaire au pourquoi. Quand il cherchait à en ramasser les détails, il ne trouvait que des choses insignifiantes... L'événement profond, et qu'il ne voyait point, c'était la griserie d'immenses projets. Dans la petite salle chaude, il avait connu une confiance ardente, et des illusions presque égales à celles d'Adrienne. Le bonheur fut là, le sens d'une vie aérée de fêtes d'âme et de fêtes du cœur, le grand repos de Robinson. Il y fallait l'heureuse période qui avait précédé, et le retour des Paille, l'hospitalité rustique, le merle humain chantant au clair de lune et le chuchotement de la chanterelle...

L'exaltation du garçon rendait les muscles légers, elle l'emplissait d'une ardeur embaumée et presque amoureuse.

Quand il arriva chez Langrave, il avait les yeux si brillants que l'autre se mit à rire :

— Ah! ah! notre triomphe vous éperonne... Maurice leva une face ahurie. Il ne savait

rien, il avait oublié le Grand Dimanche, il n'avait pas lu un journal :

— Oui, balbutia-t-il au hasard, et tout lui revint, il devina que la maison venait de remporter une victoire.

Langrave ne vit pas la surprise, mais seulement

l'émoi. Il tapa rudement sur l'épaule de l'adolescent :

— Je comptais sur la vitesse, oui... Mais pas sur la hauteur... la hauteur, c'est l'air de bravoure, c'est la belle rose rouge... Nous pouvons partir pour le grand circuit.

Cet homme apoplectique était ivre de son propre sang, qui montait à bouillons dans le cou et rendait les yeux pourpres :

— Aujourd'hui, nous ne fichons rien, mon camarade. Je ne pourrais rien faire de bon. Tout le monde a gagné un jour de fête. Quant à vous, je vous porte à deux cents francs, plus la prime, un billet de cinq cents pour la vitesse... un de trois cents pour la hauteur.

Maurice écoutait, presque consterné par tant de chance :

— Est-ce qne ce n'est pas trop? murmura-t-il craintivement.

— Ce n'est pas assez ! grogna Langrave. Seulement, voilà, vous n'avez pas dix-neuf ans... On ne peut pourtant pas vous gâter! Ah! si vous aviez seulement vingt-trois ans... le service militaire fini. Enfin, restez comme vous êtes... avec cette ténacité et ce sens de l'accomplissement... personne ne vous empêchera de passer... personne!... Possible que cette société

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ne soit pas très bien faite, mais quand on a vraiment de la volonté, du courage et de l'intelligence, on boit Fobstacle... Ne vous y trompez pas. Je ne dis pas que vous deviendrez très riche... il y faut une chance. Je dis seulement que vous aurez ou la belle position, large et confortable... ou la petite fortune... mais cela, vous l'aurez !

Il cria plus fort :

— Vous l'aurez !

Il fit presque le geste d'embrasser Maurice, se rétracta et se hérissa :

— Je vais vous remettre la prime.

Quand Maurice revint à la maison, sa mère parut moins étonnée qu'il ne s'y attendait et ce n'est qu'après un moment qu'elle manifesta de la crainte.

— J'ai congé! fit-il.

Voyant qu'il avait le visage gai, elle se rassura et ne le questionna même point. Depuis la veille, elle ne faisait que combiner des arrangements de chambres, de meubles et de culture. Au milieu de la nuit, éveillée pendant une demiheure, elle se disait :

— Pourvu que d'autres ne nous devancent pas.

Et la peur de perdre la petite demeure lui donnait dès palpitations. Au matin, ses calculs se remirent à tournoyer; elle se répétait, avec un vague geste de conjuration :

— J'ai trop envie de l'avoir... je ne l'aurai pas!

Devant Maurice, la même obsession venait et revenait, avec un*bruit de tic-tac. Elle ne voyait plus le sourire de son fils, ni ses yeux où luisait le contentement de la joie qu'il allait faire :

— A quoi penses-tu? dit-il.

Les paroles d'Adrienne s'écoulèrent comme les eaux d'une écluse :

— Le jardin nous fera regagner plus que le loyer. J'ai l'expérience. Je sais ce que je planterai. Nous n'aurons besoin d'acheter aucun légume... et le pain qu'on fait soi-même est si bon! Tu seras tout à fait bien pour étudier, dans la tourelle... Il ne faut pas se dissimuler qu'avec l'emménagement, les poules, les lapins, les semences, le jardinage, les outils, il y en a au moins pour sept cents francs. Nous serons à peu près sans économies... Voilà ce qui m'inquiète... et qu'on nous coupe l'herbe sous les pieds.

— Ce n'est pas seulement la peine de s'en occuper! répondit-il négligemment et d'un ton

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scurnos... Les économies reviendront sans pe'ne.

Accoutumée au pessimisme de Maurice, elle tressaillit à ces paroles :

— Sans peine!... Tu vas bien.

— Sans peine, affirma-t-il. Tu penses bien que je ne parle pas à la légère...

Et comme elle le considérait avec méfiancer il crut devoir préparer la surprise :

— Sais-tu pourquoi j'ai congé? C'est à cause d'une chance qui est arrivée à la Maison. Notre moteur a fait gagner aux Vernant le prix de vitesse et le prix de hauteur. Et le résultat est incontestable. Car ceux des Vernant qui avaient des Blorent ou des Varèque n'ont pas été classés.

, Alors, tu vois, c'est de la chance. On m augmente.

— On t'augmente! cria-t-elle.

Elle avait des yeux de petite fille.

— On m'augmente... et ce n'est pas tout : tu sais que M. Langrave m'avait promis une prime. Eh bien! je l'ai...

— Tu l'as!

Elle serrait ses mains l'Une contre l'autre, avec un étonnement qui décroissait et une joie fougueuse. Alors, il tira doucement le billet de cinq cents francs :

— Oh! fit-elle, avec un grand rire.

Mais comme il y ajoutait trois petits billets, Témotion d'Adrienne devint trop forte... Elle regardait son fils avec un respect qu'elle n'avait jamais ressenti pour sa mère, ni pour son père. Une énigme l'enveloppait, l'énigme du caractère, qui donne l'ascendant à tout âge. C'est peut-être aussi à cause du caractère qu'elle l'avait moins aimé, jadis, que Jacques ou que le petit Michel... A présent, il était toute la race, <out ce qui était bon dans la descendance, v

— Oh! Maurice, balbutia-t-elle, c'était toi, pourtant...

Elle n'acheva pas; les paroles gelaient sur sa lèvre; mais elle lui prit la tête dans ses bras et sanglota de bonheur.

Jeanne les regardait, en clignant. Elle ne pouvait comprendre que ce frère taciturne, qui ne luttait que par le travail, eût rapporté tant d'argent; elle en était presque scandalisée.

Dans l'après-midi, ils s'en allèrent retenir la maison. Et ils revinrent, au soir tombant, ayant réglé leur vie nouvelle. Elle se projetait devant eux, comme ces lueurs de fanaux, qui s'allongent sur la mer interminable.

Adrienne avait terminé ses plans; elle connais-

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sait la place où seraient les objets et les êtres; elle voyait se dérouler l'avenir, avec des circonstances cycliques, comme le cours des astres. Avec moins de précision, Maurice arrangeait les heures du repos, de l'étude et du travail. Il y avait des promenades qu'il voulait faire dès les premières semaines; d'autres qu'il reculait; il s'accordait quelques livres convoités depuis très longtemps.

C'est dans ces dispositions qu'ils dînèrent. Leur contentement se tassait; il y avait déjà un peu d'habitude dans la manière dont ils considéraient les choses. Le timbre de l'entrée leur fit dresser la tête; Jeanne se leva pour ouvrir...

Une voix rauque. Ils surent que Jacques était là... Son pas sonna pesamment dans la petite antichambre; sa silhouette émergea, allongée par un cache-poussière; quand il fut proche, on put voir qu'il avait rasé sa moustache :

— Bonsoir! fit-il, très bas.

Rien que de le sentir là, il y avait de l'effroi plein la chambre. Il était épouvantablement obscur, crapuleux et menaçant. Et surtout, il était si étranger, qu'Adrienne en demeurait écrasée.

Pourtant, quand sa main maigre eut pris

contact avec la main de sa mère et celle de Maurice, il y eut une trêve :

— Tu viens du Havre? demanda Adrienne avec timidité.

Il leva une épaule :

— J'en viens et je n'en viens pas, dit-il... Je fais des affaires.

Il eut son visage téméraire et fanfaron :

— Et pas mauvaises!

Il s'assit et parut pensif. Tout à coup, il eut un petit tremblement; il tourna vers les murs ses larges prunelles phosphorescentes :

— Y a longtemps qu'on ne s'est pas vu!

Il avait ri — un rire court et perçant. Une odeur de tabac, froide, emplissait déjà la chambre; l'alcool aussi se répandait, filtré par les muqueuses et les bronches; toute la présence pesait, sauvage et étouffante :

— En somme, intervint Maurice d'un ton amical... tout va bien... tu n'as pas d'embarras.

— Des embarras?... -On en a toujours. Seulement, ce n'est pas l'argent qui me manque... Môme si vous en aviez besoin...

II avait d'abord planté son regard dans le regard de son frère, avec défi. Ce fut court. Le visage tourné vers le poêle, il eut un

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grand bâillement, un bâillement de chien-ioup :

— Je voulais vous revoir! continua-t-il. On ne se connaît plus... c'est comme si on n'avait plus de famille...

Maurice se contraignit à répondre :

— Nous sommes contents de ta visite.

— Et moi, ça me fait plaisir d'être ici!...

Il cracha par terre, tout en épiant les choses et les êtres... Pendant qu'il examinait Jeanne, son visage devint dur :

— Toi! grogna-t-il... faudra prendre gard* de marcher comme il faut. Tu me connais.

Elle devint pâle de haine. Déjà, il regardait ailleurs; il flairait, il avançait la tête avec des clignotements. .

— Et vous autres, ça va?

— Nous aurions tort de nous plaindre, répondit gravement Maurice...

— Tu es toujours dans les moteurs?

— Oui.

— On t'a augmenté?

— On m'a augmenté.

— Assez pour ne pas crever de faim ?

Il riait de nouveau, les lèvres serrées, avec un sifflement sardonique. Ce rire indigna Adrienne :

— On lui donne deux cents francs par mois.

Le rire s'arrêta dans unetonnement rageur :

— Pas vrai?...

Et Tidée que Maurice, en demeurant du côté des flics, pourrait tout de même réaliser de gros gains, irrita Jacques comme une injustice.

— Ça durera ce que ça durera! grommela-t en aveignant une boîte de cigarettes.

— T'en prends pas? C'est des Muratti... ça coûte cher.

— Je ne fume pas.

Des volutes grisâtres se répandirent. Jacqu

ne parlait plus. Ses yeux étaient très fixes avec, par intervalles, un tremblotement bizarre ou un éveil aigu. En dissipant l'odeur crapuleuse, en répandant un arôme agréable, la fumé chassait la méfiance. Peut-être, après tout, l'existence du cadet se régularisait-elle. Il avai l'esprit vif, le corps adroit...

Quand il eut rôti la moitié de sa cigarette, il prit une voix nonchalante pour dire :

— A propos, vous me mettrez une paillass par terre... Je resterai quelques jours avec vous.

Un grand froid passa sur Maurice. Il n'y eut plus de sécurité, la méfiance devint amère e formidable. Elle se répandait de veine en veine et de fibre en fibre comme un venin très subtil. Jeanne aussi avait perçu le péril et, les paupières

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entrecloses, elle épiait son frère, avec un mélange de crainte et d'espérance. Seule, Adrienne, reprise par le passé illusoire et engourdie dans l'oasis, ne devinait rien.

Une heure passa, insupportable. De ci de là, Jacques contait quelque anecdote, parfois pittoresque mais crapuleuse. Adrienne posait une question rapide; Maurice se forçait à alimenter la causerie.

A la fin, la mère se leva pour préparer un lit; Jeanne, froide et rêveuse, se retira :

— J'ai l'œil sur toi! répéta Jacques.

Quand les deux frères furent seuls, ils demeurèrent d'abord sans se regarder, dans un silence rude et hostile.

— Alors, tu vas rester plusieurs jours avec nous? demanda enfin Maurice.

Et l'autre, avec une âpre ironie :

— Si on ne me chasse pas.

— Pourquoi es-tu revenu?

Leurs paupières s'étaient relevées; ils furent brusquement face à face, pleins d'une vigilance tragique, avec entre eux tout le mystère du passé, toute la menace de l'avenir :

— Pourquoi je suis venu, riposta farouchement Jacques, je te l'ai dit... pour revoir la famille.

Maurice répondit, rauque d'angoisse :

— Je ne te crois pas!

Il avait eu tant de peine à faire cette réponse que ses dents craquaient; et Jacques, lorsqu'il l'eut entendue, ressentit un soulagement brutal :

— Alors, qu'est-ce que tu crois?

— Je crois, reprit l'aîné tout bas, que tu es venu chercher un asile!...

Jacques savait bien, lorsqu'il avait sonné à la porte, qu'il faudrait invoquer un prétexte quelconque, et qu'il ne pourrait pas même attendre jusqu'au lendemain. Car il ne suffisait pas qu'il fût chez eux; il était indispensable qu'ils ne commissent pas d'imprudences. Son histoire était prête; il l'avait ruminée pendant sa fuite à travers les rues; et tout de même, il ne se décidait point. L'orgueil furieux, la crainte mystérieuse, quelque chose de haineux aussi, l'arrêtaient.

Il se décida soudain :

— Eh bien, oui! Tu as deviné... je suis ici pour qu'on me cache pendant quelques jours. D'ailleurs, ce n'est pas grave.

Il parlait d'une voix basse et féroce, en montrant les dents, en tordant une manche de son cache-poussière.

— Qu'est-ce que tu as fait? demanda l'ainé.

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— Je n'ai rien fait... on m'accuse, voilà tout.

— On t'accuse de quoi?

Une rage folle blanchit le visage de Jacques; il se leva, il fit un pas vers son frère, le poing haut :

— De quoi te mêles-tu?

Cette fureur tomba d'un jet; la face se couvrit d'une détresse affreuse et abjecte :

— On m'accuse d'une saleté... on est après moi... des types...

Il n'avait pas besoin d'en dire davantage. Maurice savait qu'une chose ignoble s'était accomplie. Ses épaules s'abaissèrent; il sentit plus sauvagement la Présence...

Jacques ne fumait plus. Accroupi sur sa chaise, il semblait voir des choses lointaines et discerner des bruits imperceptibles. Cette vapeur qui tantôt voilait encore ses tares, s'était relevée; il n'y avait plus de mystère; il n'y avait qu'une réalité impudente et sale. Maurice voyait distinctement la dégradation des traits, la déformation de l'ossature, la bouche contractée par une expérience sinistre et la cruauté hagarde des prunelles. « C'est mon frère! » songeait-il... Ces mots venaient et revenaient, avec les apparences étranges de l'obses-

sion. Tantôt, ils figuraient comme un double de Jacques, tantôt ils se revêtaient de significations si subtiles qu'ils en devenaient inconcevables, tantôt ils puaient le crime, la honte et la prison. Il leur arrivait d'être tendres. Maurice revoyait les événements d'antan, le cadet relié à la famille comme une ramure est reliée à un arbre. Il leur arrivait d'avoir de la grâce, lorsqu'ils ramenaient le visage fin et les jolis gestes du petit garçon aux yeux immenses. Parfois encore, Maurice et Jacques formaient comme un même être et l'ignominie de l'un se répandait intégralement sur l'autre...

L'aîné se révoltait; l'indignation brûlait sa poitrine; il cherchait à se dégager. On ne se dégage point. Si Jacques était demeuré honnête, peut-être, à la longue, l'extrême incompatibilité de leurs caractères les aurait rendus étrangers l'un à l'autre. Mais parce qu'il était criminel, le cadet englobait et dévastait l'aîné; parce qu'il était criminel, sa fraternité semblait plus prochaine...

Il y avait aussi des moments où tout paraissait impossible. Maurice se rassurait, avec un souffle de lassitude. Gela ne durait pas même une minute. La chose se tassait, dans sa réalité puissante et dense elle était, comme furent la

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charrette et la guillotine pour Louis XVI. Même, Maurice s'y accoutumait, il s'y adaptait presque — préparé par des événements antérieurs que la chance, la chance apparente, avait pu faire oublier ou négliger, mais qui s'aggloméraient maintenant autour de la catastrophe. Le sens de l'inévitable, si naturel à l'adolescent, s'y joignait sans que la peine fût moins lourde. Elle l'était plus peut-être, car elle ne comportait pas de réaction, elle ressemblait au désespoir qu'on éprouve à se savoir atteint d'un mal incurable.

— Il vaudrait mieux tout me dire! murmura enfin Maurice...

Jacques répondit avec dédain :

— A quoi ça servirait? Tu ferais des chichis et des manières... Ce qu'il faut, c'est qu'on me cache pendant trois ou quatre jours... Puis, si tu peux, tu iras me prendre un billet pour Londres... J'ai un camarade par là. J'attendrai que ça s'arrange. Et ça s'arrangera!... Tant qu'à cette garce qui m'a donné!...

Ses yeux se rapprochèrent tellement qu'il en louchait; sa crainte s'évaporait dans la rage. Il revécut cette quinzaine farouche où s'entremêlaient les transes de l'épouvante et le déferlement des instincts. Des têtes crayeuses pas-

sèrent, sous des chapeaux énormes, et les hurlements du cuivre, la plainte des flûtes, le coup de marteau des ivresses, l'effondrement des voluptés.

Souvent la peur semblait assoupie. Jacques ne songeait plus au crime et passait auprès des sergents de ville sans presque les apercevoir. Elle revenait à l'improviste, elle bondissait de la tête au cœur, ou bien elle arrêtait le souffle. Des détails surgissaient comme des fourmis ou de la vermine, au hasard, sans logique et sans ordre. Il entendait les aboiements du chien; il voyait la Poule penché dans le jardin; l'escalier craquait; un rai de lanterne sourde filtrait par les ténèbres; la vieille se dressait avec son cri intolérable... Ah! qu'il la haïssait! Il avait la sensation bizarre qu'il la retuerait avec ivresse, pour se venger de ce qu'elle était morte...

Cependant, de jour en jour, la sécurité grandissait. Il avait revu la boniche et personne ne semblait la soupçonner. Puis, un matin, sans raison apparente, on l'avait arrêtée. Elle jouait très bien son rôle; indignée et résolue, elle disait ce qu'il fallait dire. Malheureusement, elle avait mal caché son magot; on le découvrit, dans la doublure d'une jupe, au moment où

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le juge allait la faire relâcher. Alors, perdant tout courage, elle avoua et chargea son complice. Mais, en somme, elle ne connaissait de Jacques que son prénom et un nom faux : elle ignorait son adresse, les sobriquets qui l'identifiaient dans la pègre, elle n'avait jamais vu Carmelot ni la Poule. Par suite, Jacques avait eu le temps de se retourner. Avant tout, il fallait disparaître des milieux où la police ferait des rafles. Il se fit raser la moustache et la barbiche par un petit barbier d'Auteuil. Il eut un entrevue avec la Poule à qui il dit :

— Vous êtes parés, toi et Carmelot. La garce ne vous connaît pas... elle n'a pas seulement vos noms... j'ai tout machiné. Tant qu'à moi, on m'enverrait au faucheur, je ne vous donnerais pas. Si on vous bouclait, vous n'auriez qu'à faire les Jacques. Seulement, pas de bêtises avec le pèze... Acre, vieux poteau... et puis, ton orgue1 ou Carmelot, jamais un mot l'un sur l'autre, jamais un mot sur moi! Celui qui jacterait, y peut commander son cercueil, je le rate pas!

Jacques songeait à ces choses en se rongeant les ongles. Il croyait fermement qu'aucun poteau, et Rosalie moins encore, ne le trahirait.

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