CHAPITRE V
Dix-huit mois coulèrent et ce fut l'avrillée. Fangeuse, aigre et bourrée de vapeur, elle tressaillait au vent d'équinoxe. Il sortait des longues étendues, il traînait des pluies aveuglantes, qui ricanaient sur les vitres. La chair verte des plantes croissait avec patience, ayant en elle l'énergie résignée et la ruse infatigable.
Maurice croissait aussi. Ses membres s'allongeaient comme des branches, son front pâle s'élargissait; il venait sur sa lèvre une herbe maigre dont il était fier et dont il avait honte. A cet âge, on est mal à l'aise. On occupe sa peau avec une sorte d'incertitude. On marche de-
vant les gens avec de brusques rétractions; les jointures font mal et craquent.
Son emploi chez l'ingénieur Barrel rapportait cinquante-cinq francs par mois. Barrel désirait lui donner davantage, mais les affaires s'obstinaient à péricliter. L'établissement revêtait un aspect poussiéreux et anémique. Il n'y avait plus que deux artisans; leur labeur devenait nominal. Le comptable se promenait de long en large pendant des heures, avec une allure de girafe; Maurice passait la moitié de son temps à lire ou à s'assimiler des manuels. Parfois, l'ingénieur entrait dans le bureau d'un air pensif, jetait un coup d'oeil sur les livres de l'adolescent et approuvait :
— Vous arriverez, mon garçon. Vous êtes, sans vous en douter, un bon petit réservoir d'énergie.
Il cuisinait une cigarette :
— Le vrai fumeur, disait-il, ne peut supporter aucun changement ni dans la nature du tabac ni dans celle de l'appareil. Le vrai fumeur représente le dieu Terme.
Par intervalles, il considérait, dans un petit miroir, le poil de renard de sa barbe, et reprenait :
— Ne fumez jamais, petit camarade, jamais,
jamais. L'alcool, c'est la maison de l'ogre, mais le tabac, c'est l'antre glauque de la Sirène.
Sa main avait un tremblotement; il se la passait sur le front avec désespoir.
— Malheur à ceux qui se passent la main sur le front! murmurait-il à voix basse. Malheur! Malheur !
Une fois encore, il se penchait sur le livre que lisait Maurice :
— Votre âme est fraîche comme la framboise dans les bois!... Allons, petit camarade, travaillez.
Et disparaissant dans le corridor aux larges pénombres, il reparaissait dans la cour. Il y restait pendant des heures, à brûler ses funestes cigarettes, à former des projets qui, à la longue, devenaient aussi insondables pour lui-même que pour les autres :
— Où suis-je? grommelait-il. Dans quelles catacombes?... Et quelle princesse me tendra le fil?
Pour en développer l'embarras incertain, Ma sœur du fil fatal eût armé votre main!
Parfois aussi, il se donnait les étrivières et considérait lugubrement son œuvre :
— Ah! elle est belle! La luzerne pousse dans
l'atelier, les guêpes maçonnes s'emparent des bureaux. Pourtant, j'ai inventé quelque chose... oui... oui... j'ai inventé! Hélas!... tout est perdu pour l'homme qui fait une cheminée de sa bouche!
Maurice aimait Barrel. Il comprenait qu'il faudrait le quitter un jour, mais sa prévoyance adolescente ne s'étendait pas au delà de quelques décades. Celle d'Adrienne n'était guère à plus longue échéance. Mme Lérande combattait au jour le jour, avec une bravoure qui, à la moindre éclaircie, pouvait ramener la victoire. Aux cinquante-cinq francs de Maurice, aux quarante francs de Jacques, elle ajoutait une vingtaine de francs qu'elle gagnait à écrire des adresses, sur des enveloppes ou des bandes. Elle donnait à cette besogne trois heures par . jour.. Elle comprenait qu'il ne fallait pas en faire davantage : mieux valait employer le reste du jour au ménage. Car c'est une vérité humaine éternelle que celle des Proverbes :
Le prix d'une vaillante femme surpasse de beaucoup le prix des perles !
Entre les mains d'Adrienne, la valeur de l'argent croissait étonnamment. Bien d'autres, et pas même indolentes, n'eussent réalisé avec
huit louis, ce qu'elle accomplissait avec cent quinze francs. Cet art pitoyable et consolateur exige une connaissance approfondie du débitant, de la marchandise, de la cuisine et des saisons qui conviennent à chaque achat. Il faut ruser avec le charbon, le beurre et la graisse comme avec des êtres. La triste Adrienne acceptait le fardeau. Ses jolies petites mains étaient sacrifiées. Et le sacrifice est lourd à qui les aime : elles sont devant vos yeux, depuis le matin jusqu'au soir; on ne cesse de voir le mal qu'on leur fait...
Le malheur accablait davantage Mme Lérande parce que son idéal n'était ni orgueilleux ni lointain. Tl faudrait si peu de chose pour le réaliser! Mais ce peu de chose ne vient point, et ne semble pas devoir venir. Elle est comme le naufragé qui discerne la côte hospitalière. Il ne peut l'atteindre à la nage, il faudrait un canot, pour le moins quelque poutre... Que de fois, les bra* lourds et le cœur rapetissé, elle a revu la maisonnette pâle et tout autour la terre qui crée et qui rassure! Tant d'autres accourent vers la fumée des villes et eÏÏe, qui pleure en songeant à l'air du matin auprès des arbres, il lui faut suffoquer, dans la chambre funèbre!
Elle croit aussi qu'elle vieillit. Elle épie ce brouillard que la misère met sur les visages, Fattitude que donnent des vêtements usés; elle sent autour d'elle des êtres cruels qui s'appliquent à la défraîchir et à l'avilir. N'importe! elle va, car ceux qui ont du courage obéissent à la fatalité comme ceux qui n'en ont point, et on ne remplit sa tâche, hélas ! que si l'on est créé pour le faire.
Elle s'essaye à reporter l'avenir sur les enfants. Mais, quoiqu'elle ne définisse guère leur mentalité, elle devine que Maurice seul ne lui échappe pas. Jacques est celui qui vient du dehors, qui s'assoit au milieu des siens comme un étranger. Son âme violente ne se laisse voir que par intermittences. Il mange vite, il fixe sur les siens un regard vide ou gouailleur, sa parole est brève. Parfois, la mère fait un effort pour le dominer. Mais elle, qui a tant d'énergie, n'en a aucune pour diriger ses enfants, et sa forme d'esprit ne s'y prête pas davantage. Découragée, elle dit avec dégoût : « Cela s'arrangera! »
La petite Jeanne aussi s'évadait de la famille, mais autrement. Elle était mystérieuse et inaccessible, avec un visage distrait et des yeux
très attentifs. Du^dédain plein le cœur, elle marchait presque sur la pointe des pieds, furtive et tenant tout le monde à distance par une minutieuse politesse. Dès qu'elle rentrait de l'école, elle faisait ses devoirs, très vite, très mal. Ensuite, elle regardait par la fenêtre, penchée sur l'allège aux temps tièdes, derrière la vitre pendant l'hiver. Adrienne ne savait que lui dire, déconcertée par des réponses concises. On sentait qu'elle était, autant que Jacques, une étrangère et qu'il ne servait à rien de le lui reprocher. Quelquefois, Adrienne se fâchait. Jeanne écoutait avec soumission et surprise.
Un jour, elle dit :
— - A quoi cela sert qu'on s'aime?
Adrienne poussa un cri de stupeur, mais elle ne trouvait rien à répondre :
— C'est le bonheur de la vie! fit-elle enfin.
La petite fille s'assit près de la fenêtre et demeura pensive. Vers le crépuscule, elle murmura :
— Ça n'a pas empêché papa et Michel de mourir!
Plus jolie de saison en saison, elle s'adaptait, sans avoir à y réfléchir, les nuances convenables et ne se trompait pas sur la combinaison de ces nuances. Les lignes demandaient plus de
peine, mais elle serait parvenue au but sans les obstacles de la misère. Celle-ci la dégoûtait plus qu'elle ne dégoûtait tous les autres. Seulement, Jeanne ne se révoltait point. Elle avait à peine le sens de la révolte, encore moins de la justice. Son sentiment, obscur encore pour ellemême, était un sentiment d'évasion. Elle voyait déjà la vie comme un ensemble où les êtres et les objets sont, sans jamais se demander s'ils ne déviaient pas être autrement. Les uns demeurent à leur place, les autres en changent et les petites filles doivent attendre. Elle attendait, vigilante, avec la sinistre précocité quelle partageait avec Jacques et que la pauvreté surchauffe.
En somme, l'échelle des instincts décroissait de Jacques à Maurice. Jacques était l'instinct brut; chez Adrienne l'instinct se compliquait de socialité et de mysticisme vide; chez Jeanne la réflexion naissait à l'état de ruse et de combinaison ; chez Maurice, la pensée dominait jusqu'au rêve, elle accompagnait chaque