acte
La destinée de Jacques se développait. Il continuait à ouvrir la porte aux visiteurs de l'astrologue, à qui souriait la fortune. Cet homme croyait pour son propre compte à des influences sub-
ïilés. Quand il avait fini son courrier, qu'aucune ime inquiète ne sollicitait une entrevue, il faisait des rêves do mage,
Il ignorait le jeune garçon. Parfois, il le dé- 30uvrait, il l'enveloppait de son regard de prophète et s'apercevait que c'était un bonhomme pâle dont les yeux éclairaient. A deux reprises, 1 avait examiné son écriture, sans se prononcer i'ailleurs, avec des cillements mystérieux.
Un vendredi, il remarqua :
— Votre vareuse est trop courte.
Et, de son ton prophétique :
— Vous vous développez en hauteur... Les temps sont venus où il faut remplacer ce vêtement...
Des pensées innombrables le contraignirent au silence; il en ressortit pour dire :
- Nous ferons venir le tailleur. Il y aura
tes brandebourgs bleu de roi et des boutons de
uivre, avec un triangle jaune sur l'épaule.
L'ancienne vareuse deviendra votre propriété.
Son geste était auguste, sa prunelle géné-
euse :
— Quel âge avez- vous?
— Quatorze ans.
-— Dans trois mois, vos honoraires seront aortes à quarante-cinq francs! Non... ne me
remerciez pas! Et ne vous attachez pas à moi. Car votre esprit d'entreprise vous conduira à quitter mon service. Vos yeux et votre écriture me le disent.
Le jeune garçon raidit ses joues pour ne pas rire. Il méprisait abondamment l'art du graphologue, mais il admirait ses trucs profitables.
— Est-ce que je deviendrai riche? grommela-t-il.
Le visage du mage se ferma tellement qu'il parut éloigné de plusieurs décamètres. D'une voix qui semblait sortir de son fauteuil :
— Si vous ne vous barrez pas vous-même la route, vous vous élèverez dans le monde...
Mais il faut de la science !
Il faut de la patience.
C'est ainsi que Jacques put exhiber dans le, faubourg une vareuse trop courte, mais où luisaient des galons rouges et des boutons nickelés. Elle enchanta Gobiche, hypnotisa la Poule et accrut notablement le prestige du petit chef. La bande fit en son honneur une expédition vers le Pont-aux-Bœufs.
Le ciel croupissait; une couverture de laine sale le cachait jusqu'à l'Occident; les trottoirs étalaient une couche de cambouis. Les gosses.
m nombre de huit, dont les deux Gargaille, ivaient grandi. La redingote de Gobiche était norte. Il s'enorgueillissait d'un pardessus remaillé en veste; son ossature formait des amonîellements derrière les épaules, ses joues caves )elaient et amalgamaient des poils naissants ivec des boutons couleur viande.
La Poule avait surtout gagné du côté des pattes. Elles haussaient un buste en forme de bouteille, avec un cou creux où sautelait.la )omme d'Adam. Les yeux ronds avaient une ovialité terrible, entrecoupée de détresse. Il mviait la barbe de Gobiche et, après s'être rotté le menton de rhum, d'huile de ricin, de iente de pigeon, de moutarde, il essayait une )ommade empruntée à la parfumerie de la rue 3enfert.
Un des Gargaille poussait comme un peu- )lier et prétendait que ses bras finiraient par omber de ses manches. L'autre se nouait en tubercule : son corps montrait d'étranges bosseures ; il marchait en dérivant vers la gauche, de lorte qu'il ne cessait soit de heurter ses compagnons, soit de leur barrer le passage, soit encore le se frotter aux murs ou contre les réverbères :
— Tu finiras par limer ta gauche! gouaillait acques.
Le fait est que, de ce .côté, les vêtements second Gargaille apparaissaient toujours crayeux ou reluisants. Ce garçon endurait les misères de la dyspepsie. Il avait un teint beurre et des yeux méditatifs. Un tison lui traversait F estomac deux ou trois heures après le repas, ou bien un jus cuisant, lui remontait par l'œsophage. Il surveillait sa souffrance avec des grimaces et prenait l'habitude du monologue. On le surnommait Tire-à-Gauche, l'Estomaque ou les Patates.
Le petit Cadrousse aussi gagnait des centimètres. Son visage, "naguère corné et suif eux, rajeunissait. Il avait presque la physionomie de ces jeunes Scandinaves qui sont si rassurants et si limpides. Il n'était pas méchant. Transporté dans une autre couche humaine, il en aurait suivi les préceptes et les habitudes. Peau-Rouge, il eût scalpé l'ennemi avec innocence; bourgeois, il eût adopté des mœurs douceâtres; syndicaliste, il aurait fait honnêtement ses petites grèves; et, dans un couvent, il n'eût pas été le mauvais moine
Le sort lui assignait un emplacement désastreux. Il vivait sous le gouvernement d'un père naturel qui était aussi son oncle. Sans le torturer, ce père lui faisait bonne mesure de gifles
et ne lui allouait qu'une nourriture intermittente. Ils formaient un ménage sans femme, dont la literie ne valait pas une litière. Une seule chambre les recevait, où l'oncle-père amenait parfois des créatures infortunées. D'ailleurs, cet homme gagnait à peiné sa pro vende. Outre le « poil » qui ralentissait le jeu de ses articulations, il connaissait mal son métier. S'il sustentait chétivement le jeune Cadrousse, il ne confiait que rarement à son propre estomac des mets abondants ou délectables. En sorte qu'il remplissait, tout de même, des bribes d'un devoir qu'il aurait pu décliner.
Hector Cadrousse ne songeait pas à l'incriminer; il se consolait par de longs voyages dans le pays des cavernes et par des liaisons pernicieuses. Il était temps encore, pour les philanthropes, d'intervenir.
Quant à Lancelin, Bille-à-la-Manque ou Bille, en dix-huit mois, il était devenu cacochyme. Son œil unique et le trou vide versaient des larmes dès que le temps fraîchissait. Les dents se déchiquetaient comme des morceaux de craie; des poches lie de vin soulevaient les paupières, il n'avait plus un seul cil; son front et les coins de sa bouche montraient des rides bestiales. Ce petit homme répandait une odeur
de fermentation; il devait probablement mourir avant sa trentième année, mais, en attendant, il déployait l'endurance d'un reptile.
La bande passait par une crise. La Poule s'était fait surprendre deux fois et avait failli connaître de près le commissaire de police. Un des Gargaille, le Vieux, se souvenait des formidables claques -de l'épicier Grobe. L'autre n'avait échappé à la serre d'un sergent de ville qu'en sacrifiant la manche de son veston, incomplète, il est vrai.
Ces événements introduisirent un esprit nouveau dans la bande. Jacques, qui ne se livrait qu'exceptionnellement au vol à l'étalage, divisa les camarades en bleus et en vieux soldats. Les bleus ne savaient rien, en dehors des jeux et des menus chapardages. Les vieux soldats seuls participaient aux expéditions sérieuses : ils ne devaient rien divulguer aux bleus et, en aucun cas, dénoncer les camarades :
— Ceux qui « donneront » un poteau seront salement arrangés. Et je me charge de leur enlever le blair! avait déclaré Jacques.
Tous savaient qu'il tiendrait parole. Il était très redouté. Sa force avait crû avec ses membres. Elle ne dépassait pas la moyenne et pa-
raissait supérieure, servie par l'agilité, l'adresse, la tactique, une déconcertante audace. Le plus fort de la bande, Gargaille le Vieux, avait, dans une lutte amicale, touché des épaules. Encore la lutte convenait-elle moins à Jacques que les autres formes de combats. Il tapait avec une vitesse vertigineuse; à trente mètres, il vous lançait un caillou en plein visage. Mais son autorité émanait surtout de son caractère implacable et de sa témérité.
Ces jeunes rôdeurs lui obéissaient passionnément. Pour tous, sauf Gobiche, c'était un bien. Il refrénait plutôt qu'il n'excitait leurs instincts larrons. Son goût le portait à imaginer des opérations compliquées, qui s'adressaient à la propriété générale.
Dans les chantiers de la ville ou du Métro traînent de menues fournitures ou des déchets; on les revend tels quels, on les casse ou on les démarque. Selon Jacques, on ne faisait tort à personne. On en faisait moins encore lorsqu'on arrachait des fleurs dans les jardins publics ou lorsqu'on attrapait un caneton sur le lac de Montsouris. On devenait de simples marchands lorsqu'on cherchait des herbes et des branches au bois de Clamart. Ces « affaires », jointes aux profits de la voie publique, alimentaient pau-
vrement la bande. Les besoins augmentaient. D'abord, les gosses fumaient davantage. Les mégots leur venaient en aide : il leur arrivait de ramasser quelque bon bout de" sénateur ou de demi-londrès; les fragments de cigarettes ne sont rares nulle part.
Seulement, il y a la concurrence. Outre les simples amateurs, un professionnel écumait les bons coins et déployait un flair admirable. En sorte que l'approvisionnement ne suffisait pas. La Poule et Bille fumaient comme des hommes, et tous appréciaient la saveur du tabac frais.
D'autre part, ils aimaient l'alcool. Les Gargaille avaient fréquenté le cabaret dès leur première culotte. Leur père, homme familial, les y menait trois ou quatre fois par semaine. Il ne les saoulait point, mais il jugeait expédient de les acclimater aux diverses créations de la distillerie : aucune n'était malsaine et la plupart donnaient de la force. Il convenait qu'il ne faut pas en abuser. Pour son compte, il se bornait à attaquer le ver, chaque matin, par un canon de vin blanc, ne prenait pas plus d'un apéritif à midi et le soir, se gardait soigneusement de dépasser un unique pousse-café, n'absorbait qu'une chopine de vin par repas
et consommait sagement dans les intervalles. Malgré cette sobriété, il était mort du mal de
Pott.
La Poule aussi connut de bonne heure la boutique de vin, et Bille-à-la-Manque y était né : il n'avait pas encore cinq ans qu'il léchait des fonds de verre; parfois des consommateurs charitables l'imbibaient de quelque liqueur sucrée. La ruine du sieur Lebloy, son père, avait interrompu de bien douces habitudes!
Tous en somme, hors Jacques et Gadrousse, lequel arrosait son pain de ce que l'oncle nommait du vin de cheval, tous prirent auprès de leurs ascendants un goût qui porte en soi un principe énergique de développement. Ils entendaient le satisfaire. Avec le produit de leurs rapines, ils ne manquaient pas d'acquérir du vin, de l'eau-de-vie, du kirsch ou du rhum. Ils y ajoutaient des cigarettes, quand l'aubaine atteignait quelque envergure.
Consommés en plein air ou dans une cave de bâtiment en construction, ces produits ne donnaient qu'une joie imparfaite. Le cabaret demeurait le grand rêve. Qu'on y est bien! Toutes les incertitudes du vagabondage, tous les asservissements du travail s'y évaporent. On est le maître. Assis devant la table de zinc ou debout
près du comptoir, onjdispose d'une volupté superfme et des services de son semblable. Les camarades "sont là, aimables complices; après quelques lampées, la misère du monde devient une blague, l'insouciance flotte magnifiquement dans la fumée et les arômes...
Quelquefois, à quatre ou cinq, les anciens cédaient à la tentation. Ils entraient au « Rendezvous des Champenois » ou « A la guérison de la Soif », petits cabarets honteux, près des fortifs. Leur'âge les gênait. Des maçons ou des terrassiers poussaient un gros rire ou se tapaient sur la cuisse; le goût des consommations en devenait fade. Néanmoins, ils s'aguerrissaient. Déjà, Gargaille le Vieux, à cause de sa longueur, Gobiche, à cause de son margouillis de poils et de boutons, passaient inaperçus.
Quand ils furent près du Pont-aux-Bœufs, ils subirent une crise. Il y a des jours où l'on s'ennuie parce que le temps est beau, d'autres parce qu'il est laid. Et on se met à désirer des choses.
— J'en ai assez! grinça Bille-à-la-Manque. Personne paye à boire?
— Ça sera moi! glapit Loupeau, quand ma pipelette me donnera des étrennes. -
LA BAKDE RÔDE 67
Gargaille Tire-à-Gauche fouilla ses poches :
— N'en v'ià toujours un acompte!
Il montra un sou de la République Argentine.
Son frère tendit une souris mécanique qui ne
fonctionnait plus. Jacques offrit ses boutons
d'uniforme :
- Si tu veux me raser, ajouta Gobiche, on pourra vendre du poil à gratter.
Tout ça ne les empêchait *pas de traîner la patte. Alors, Jacques devint morose. Quand la bande s'ennuyait, il se sentait responsable : — Y a peut-être une affaire! déclara-t-il.
Il les mena, par des rues solitaires, jusqu'au boulevard Brune, devant une maison presque achevée. Les ouvriers étaient partis; le gardien, ïil existait, se tenait à distance :
V'ià l'affaire! déclara le jeune Lérande. Jest plein de plomb, et le plomb, c'est aux ^aux. On va jouer à l'attelage...
C'est un jeu qu'il leur avait enseigné et qu'ils pratiquaient à merveille. Après une exploration apide, on posta des sentinelles; puis la Poule,
Vieux, Bille et Jacques s'en allèrent cueillir
s plombs. On les enveloppa dans un vieux sac
ui ne quittait pas Loupeau; avec des cordes,
ont Cadrousse était le détenteur, on fit
es rênes, auxquelles s'attelèrent Gobiche, le
Vieux et Lancelin : au bout traînait le sac. — Hue! criait Jacques.
Les chevaux trottèrent. Par intervalles, le jeune Lérande faisait mine de les fouetter; deux sergents de ville, qui passaient près du Timbre, tournèrent à peine la tête. A la fin, dans un bon coin des fortifications, on déharnacha les chevaux et la Poule partit à la recherche d'un amateur. La bande ne traitait pas avec des négociants; elle connaissait seulement des intermédiaires, cambrioleurs ou voleurs à l'étalage, qui prenaient la marchandise et la revendaient à des receleurs établis.
Après une demi-heure d'absence, Loupeau ramena un vovou cauteleux qui scruta l'horizon, jeta un coup d'oeil dans le sac, le soupesa et haussa les épaules :
— Dix sous!
Jacques se mit à rire :
— T'offres pas un cataplasme?
Le drille tourna vers lui une bouche crapu
leuse :
— Un lavement, si tu préfères?
— J'en prends pas entre mes repas.... Quar au gras-double, ce sera deux balles.
-Deux balles! T'as l'idée d'acheter Grande-Roue?
- J'ai déjà- la Tour Eiffel, ça me suffit. Alors, c'est convenu?
Le voyou, ployant ses jambes et tassant son buste, eut vaguement l'apparence d'un accordéon qui s'abaisse :
Tu t'en flanquerais une colique et j'aurais ta mort sur la conscience. Ce sera vingt ronds.
-Un demi-rond la livre, quoi? Faudrait tout de même pas nous prendre pour des godiveaux...
Un immense gouaille éclairait les prunelles de Jacques. Le voyou avait des yeux de pie dont on ne voyait pas la sclérotique. Ce fut son regard qui céda :
- Comprends, fit-il d'un ton conciliant. Faut que je les revende au receleur. Tu dois savoir qu'y donne pas gras! Pis . le risque... sans compter mes heures. Alors, quarante ronds, je mousse pas!
— T'es pire que la môme au biffin! Alors, on va se couper une guibolle. Trente sous! Seulement, c'est le dernier des derniers mots.
L'homme cracha avec vigueur, épia encore ■Jacques, eut un sourire vague et déclara :
Toi, mon vieux, t'écorcheras les pantes omme des anguilles.
Puis, ayant longuement examiné le voisi-
nage, il transborda le plomb du sac de la Poule dans son sac à outils et tendit une pièce d'un franc avec des gros sous
— Je te donnerai quittance à la foire aux lapins! conclut Jacques.
Gobitfhe se chargeait des approvisionnements. Il connaissait les bonnes boîtes, obtenait pleine mesure et réclamait des primes. Comme il avait le sens des affaires, il comprenait qu'il perdait son temps avec la bande et qu'on pouvait pratiquer des industries plus commodes et plus fructueuses. Outre l'habitude d'obéii à Jacques, il y avait beaucoup d'inertie en lu; et un vif instinct de solidarité. Il marchail comme le buffle marche avec son troupeau, sans toutefois prendre goût au larcin.
Il lui arrivait de dire :
— Si qu'on- faisait les camelots ou quoi crierait la « Preusse », on gagnerait tout autant
Il n'insistait point; le peu d'énergie dont i disposait se noyait dans les énergies du groupe
— Qu'est-ce qu'on va s'envoyer? demand.
Bille.
La Poule, sortant une langue en spatuk
éjacula :
— Du fort!
— Moi, ça serait du vin sucré ou de l'anisette, avoua timidement Cadrousse.
— Sirop, mélasse et cassonade!
Gobiche méditait :
— Ben, v'ià... je vous aurai une chopine de rhum, pis trois d'anisette pour Cadrousse, six
I de tabac et du papier à cibiches!
— Trotte-toi! riposta Jacques... On t'attendra ici. On y sera aussi bien qu'en face!
Quand Gobiche reparut, il tenait une bouteille i brune, sur laquelle on discernait un nègre, des 'cannes à sucre, et une inscription en lettres j cinabres : Rhum des Plantations. Ensuite, il jtira de sa poche un flacon-bijou, qui était un 'échantillon d'anisette, plus un paquet de tabac et un petit cahier jaunâtre :
— Y reste un rond! triompha-t-il. J'ai eu le médicament de Cadrousse pour la prime.
Il s'éleva un rire bref, mais le fond des âmes était grave. La bande s'installa devant le mystère des banlieues. Sous les nues plombagiaeuses, un soir insupportablement triste commençait à carder ses ombres. On discernait la sone pouilleuse - cahutes et baraques, - le ^metière de Montrouge, pareil à une cité de lains, de longues fumées laineuses et les tours unestes des usines. Au delà s'ébauche un
monde où couraient les haleines exaltantes et croissaient ies chairs fraîches du végétal.
Les Gargaille exhibèrent deux gobelets de bazar et Jacques fit le partage du rhum pendant que Gobiche roulait une première cigarette :
— Il est bath! déclara Bille-à-la-Manque Une odeur mordante se répandit avec le souffle des bouches; les cigarettes flambèrent. L'alcool calcinant les muqueuses et répandant une gaieté- lamentable, tous proféraient des phrases naïves, incohérentes et cyniques.
La scène, avec ce rhum, ce tabac, cette fraternité sauvage, façonnait leur mentalité pour la répétition de scènes analogues et créait d'irrésistibles besoins.
Quand Gargaille Tire-à-Gauche eut absorbé une deuxième portion, sa voix devint impressionnante. Il disait :
— Soupe-au-Lait, tu connais pas le brocanteur de la rue de la Procession?... Moi, je le connais. Il est vieux et pochard. Des fois, après son déjeuner, y pique une bâche... sans savoir. C'est une heure où y n'passe personne. Si on était ficelle, on raflerait des montres et de Ja broquille comme des cailloux...
Il a raison! confirma le Vieux.
Les yeux de la Poule se mirent à virer, Lancelin regardait furieusement le fossé des fortifs.
— - Il est au fond de sa roulotte, reprit l'Estomaque... y a un coin de la vitrine, tout près de la porte... Quandjel'aivuroupiller,l'aut'jour, tu parles si j'avais chaud.
Cette histoire assombrit Jacques. Il fn' avait pas encore porté la main sur de Fargent et des bijoux : toute conscience étant à compartiments, il y avait là, dans l'âme du gamin, une virginité.
— Hein! si on pouvait, s'exalta la Poule.
Outre l'appât d'argent, il subissait la tentation d'une expédition glorieuse,^une expédition d'homme.
— Faut pas s'y fier! fit Jacques avec mauvaise humeur. Les turnes de brocanteurs, c'est plein d'attrapes... Au moment où no tendrait la patte, y aurait une sonnette ou une machine électrique. Les vieux, ça ne dort jamais que d'un œil. Méfiance! Toi, la Poule, tu as bien été sur le point d'être cuit... et toi, le Vieux, tu dois sentir les pains de Grobe...
Il parlait de sa voix sifflante; une fraîcheur tomba sur les enthousiasmes :
— Faut pas s'emballer, continua le gamin. Y a des choses qu'on ne peufpas faire... On est
encore des mômes... Pas même moyen de vendre directement aux receleurs!
— Il a raison! approuva Cadrousse.
Gargaille le Vieux approuvait aussi; une
petite crainte taraudait l'estomac de la Poule et de Tire-à-Gauche.
— Acre! dit Gobiche, v là des nières!
Les uns se dressaient; les autres avançaient à quatre pattes. La bouteille devint invisible.
— Deux momiches!
— Même qu'y a la Rosalie...
Des souvenir» brûlèrent Jacques : le visage roux, les narines torses, les yeux entreclos de Martin, et ce jour d'ouragan, au Parc de Montsouris, où se heurtèrent les forces ennemies. Ah! Fenfant n'a rien oublié. Aux autres, il apparaît victorieux, rien que pour avoir tenu l'adversaire en échec; mais lui sait bien que la défaite fut prochaine!... D'apercevoir Rosalie, ses instincts sauvages s'élèvent jusqu'à lui faire blanchir les oreilles.
Quand elle fut près du groupe, elle se détacha dans un clair de nuages. Là-bas, au fond d'Issy, la barre de l'Occident s'infléchissait devant un trou pareil à la gueule d'un four. La petite Rosalie élevait un visage blême de poudre, avec des prunelles » injurieuses et agaçantes. Elle
devenait femme. Un peigne couleur de miel raccrochait la meule de ses cheveux, polie par l'huile et la vaseline. Le corsage tenait ferme, la jupe avait la teinte des oranges. Elle vit à peine les autres; tout son regard fut à Jacques :
— Ça boulotte?
— Comme tu vois, répondit le garçon. On n'est pas encore à Bagneux. Et toi?
Elle fit onder sa jupe et l'insolence emplit son visage :
— Pas peur... je connais mon chemin!... Alors, ça colle toujours avec ces'autres, la Poule, Gargaille et ton Gobiche? Cigare afagrandi sa boutique. 11 a des gas costauds... Pense qu'il a seize berges!
La main de Lérande tremblait :
— C'est pas pour dire, siffla-t-il, mais je me fous de Cigare.
Rosalie, tournant la tête, comme pour cacher le rire et l'ironie de sa bouche, dit méchamment :
— Cause toujours!... Seulement, tu l'as pas rencontré depuis les vieilles histoires. Mon vieux, si tu savais ce qu'il a pris de moelle. C'est rare qu'un gonce lui résisterait. Tu sais peut-êt' pas qu'il a boulé le costaud du Kellerme?... Vaudra mieux pour toi ne pas le rencontrer... Y te garde une dent de sagesse... c'est moi que j'te le dis.
Tous s'étaient rapprochés, avec les faces avides des enfants, que le défi et la bataille excitent plus encore que les adultes. Ils examinaient le petit chef téméraire, prêts à le mépriser. Lui, d'abord .blanc, puis les pommettes chaudes, parla par saccades :
— T'as toujours pas de rosserie à la manque! Et tu sais, Cigare ne te payerait pas une broche pour ton boniment. Car, si ça le démangeait de s'empoigner avec moi, y n'avait qu'à faire signe. Tu peux le lui dire de ma part!
— Pauv' gosse! gémit Rosalie.
Elle bisquait une fois de plus devant l'audace du petit et subissait le feu de ses prunelles :
— T'agite pas! fit-elle avec indulgence. J'y dirai rien. Ça ne serait pas à faire. Vu que, de ce coup, tu serais trop salement dépiauté!
Elle agita sa jupe dans le crépuscule et observa successivement la Poule, Gargaille le Vieux, et Cadrousse, d'un œil aguichant. Sa compagne ne voyait que Jacques. C'était une fille au nez de chien, avec des yeux plus hauts que larges et des lèvres en entonnoir. Fraîche et laide, bien pourvue de hanches, elle donnait l'impression d'un animal fécond :
— Alors, vous n'avez pas la frousse? demanda-t-elle.
Il haussa les épaules. Elle ajouta avec tendresse :
— Ça serait pourtant dommage qu'y vous abîme !
Puis elle devint rouge, la bouche humide et le regard goulu.
— Piaule pas! dit-il, pour dix pélos, je lui rendrai vingt ronds!
— Oh! fit la fille, d'un air d'extase. Vous en avez du poil!...
— Faut pas chialer, Cécile. J'y dirai rien! intervint Rosalie avec un rire glacé.
Jacques planta ses yeux exaspérés dans les yeux vénéneux de Rosalie et cria :
- S'il ne rapplique pas, c'est moi qui irai lui cherrer le kiki, et ça ne finira plus par un bain dans le lac...
— T'es louf!
Elle donna un coup de paume sur sa jupe et partit, en balançant les hanches. L'autre suivait, d'un pas de cane : elle se retourna pour voir encore une fois le petit chef pâle.
Jacques avait les sourcils bas et la bouche forcenée. Sa jeune cervelle commettait l'homicide et, si Rosalie n'avait pas été une fille, il lui aurait frotté le visage contre terre.
— - Est-ce que t'iras? demanda la Poule.
L'excitation le faisait piétiner; tous échangeaient des regards ardents; mais Gobiche était triste.
— Tu parles, si j'irai!
Il articulait durement, car c'était une de ces minutes où Ton veut du mal aux créatures : si la Poule était tombé dans le fossé des fortifications, il s'en fût réjoui.
Aucun n'ajouta une parole. La rage de Jacques était sur eux comme un poing; ils conçurent qu'il voulait le silence...
Il y avait du soufre et du cuivre dans les nuages. La sale nuit tombait parmi des vapeurs suifeuses; tout ce qu'il y avait de frais et de jeune s'évanouissait. On ne voyait plus que les masures honteuses, les fumées lugubres des pauvres et le frileux cimetière.
— Je cavale! dit Jacques d'un ton qui écartait les autres.
Quand il lut dans l'avenue de Châtillon, une voix brouillée s'éleva :
— Mon lieux t..
Le visage îlasque et les poils lamentables de Gobiche surgirent.
— Ben quoi? répondit Jacques hargneusement et presque avec menace.
Mais Gobiche n'avait pas peur, parce que ça
lui était égal de recevoir une giflent qu'il aimait Jacques.
— T'as tort, grommela-t-il affectueusement... rapport à ce salaud de Cigare. Qu'est-ce que ça te fout, la Rosalie? Et puis, quoi, il ne tejserche pas, y n'est pas sur ton chemin.
— Mets pas ton blair là-dedans!
— J'cause pas pour moi. Seulement, c'est pas à faire. Ça m'embête que tu attraperais un sale coup... Tu comprends, c'est des grands, avec des lingues et peut-être des blindés... Attends au moins que t'aies l'âge...
— Que que ça te fiche? C'est pas toi qui trinqueras!
— Ça me fait autant de peine que si c'était moi...
Jacques n'était plus capable que de ces attachements épais qui font braver le couteau pour un camarade et vous laissent impassible devant sa souffrance. Mais les plus durs se prennent au piège de la tendresse inquiète. L/œil de Lérande s'adoucit :
— Tu n'es qu'un sinve1! dit-il. Cette rosse de Rosalie rigolerait trop et tu devrais savoir que je ne parle pas pour les becs de gaz!