‹ Dans les ténèbresChapitre 21 sur 29 · LA FRONTIÈRE · texte numérisé non relu

LA FRONTIÈRE

C'est l'immense champ des morts. C'est le cimetière prodigieux où reposent les victimes de la guerre infernale. On commence à ne plus pouvoir les compter. C'est la limite actuelle de la France, de l'Alsace à la mer du Nord. Au delà, c'est le monde barbare.

Quand on pense à la mystérieuse Personne du Saint-Esprit, on pense nécessai-

170 DANS LES TtNEBRkS

rement aux morts, car ce Dieu des larmes est le Dieu des morts. Le sombre Pluton de la mytholog-ie n'était qu'une déformation idolâtrique et fort obscure de cette idée aussi ancienne que le genre humain.

G'estla croyance universelle deschrétiens que les reliques des « bienheureux morts dans le Seigneur» sont l'habitacle de Celui qui doit les ressusciter un jour, et il est raisonnable de supposer sa présence, ici ou là, parmi tant d'ossements immobiles.

Combien sont-ils ceux qui donnèrent leur vie terrestre pour défendre ce qui restait de la Vie divine dans leur patrie malheureuse ! Nous le saurons quand il plaira au Maître de nous le dire.

Là. FftONIIEHB 171

Mais, je le répète, voici la frontière, en attendant qu'il devienne possible de la dépasser. Chrétiens ou mécréants tombés dans les batailles dorment là, pêle-mêle pour la plupart, au milieu de paysag^es effroyablement ravagés. Quelques isolés ont une pauvre croix de bois obtenue de la charité de leurs camarades survivants. C'est affaire à l'Esprit de Dieu de reconnaître les siens.

Il est raconté dans la merveilleuse Vie d'Anne Catherine Emmerich, qu'étant tout enfant, lorsqu'elle traversait le cimetière de son village, elle avait, près de certaines tombes, le sentiment de la lumière, de la bénédiction surabondante et du salut ; près

lya DANS LES TENEBRES

d'autres, celui de divers degrés de pauvreté ou d'indigence; mais, dans le voisinage de quelques-unes, elle était remplie d'épouvante et d'horreur.

Que n'eût-elle pas éprouvé, la sainte fille, dans cette prodigieuse nécropole ? Une incomparable pitié, sans doute, avec des sursauts d'immense terreur, mais quelquefois aussi l'éblouissementde la présence du Consolateur. Il est fidèle, Celui-là, et II n'abandonne pas ceux qui, lui ayant donné leur confiance quand ils paraissaient vivre sur la terre, ont été g"émir avec lui dans la Profondeur.

J'ai pensé souvent que le troublant Cigît qu'on peut lire sur tous les tombeaux

LA FRONTIKRK fjZ

devrait être entendu au surnaturel, la méditation amoureuse excluant l'idée d'abandon ou de solitude pour tel ou tel g-isantdu sépulcre. Qui sait si l'Esprit-Saint n'est pas sur les restes périssables de ce trépassé, avec la colonne de lumière invisisible manifestée à la voyante de Dulmen ? L'Église militante prie pour tous les défunts, sous cette réserve inexprimée de l'élection directe et plénière de quelquesuns qu'elle ne connaît pas, mais le Consolateur qui prie avec elle se plaît quelquefois à les désigner par des signes miraculeux. On ne sait pas ce que peut contenir cet interminable champ de mort qui est devenu notre frontière. Toujours est-il que

les barbares ne parviennent pas à le franchir. Dieu voudra peut-être que du milieu de tous ces g-uerriers immobiles surgisse tout à coup l'Exterminateur dont nul ne peut dire si c'est un vivant ou si c'est un mort.

Page 1