LE LONG DE LA COTE 7I
tend vers le ciel sa façade sans toit. Tels, dans les trous-pas-chers, ces palaces en toc que leurs créateurs n^ont pas eu le moyen d'achever. C'est un lazaret, dont le principe, reconnu non pratique, a été délaissé en cours de travaux. Que de phares on eût construits avec les fonds absorbés par cet avorlement !
La vedette à vapeur de notre bord, une autre, beau canot à moteur, attaché à Kotonou, vont et viennent entre Y Afrique et le warf, remorquant les surfboats, dont les pagayeurs, présents et inactifs, semblent beaucoup apprécier cette forme du progrès.
Soit dit en passant, l'automobilisme nautique m'a paru commencer à s'implanter sur toute la Côte. Grand-Bassam, notamment, possède une intéressante flottille d'auto-canots. Ce mouvement ira évidemment en augmentant, caraucune région ne lui est plus propice que ces rivages de POuest-Africain, avec leurs immenses lagunes, leurs rivières suppléant aux routes, et leur trafic par surfboats.
Pendant que nous nous éloignons, je contemple la barre, cette redoutable et éternelle barre, dont les volutes énormes, déferlant en fracas, frappent depuis toujours, sur des milliers de kilomètres, la même place. Et je songe aux incroya-
bles difficultés vaincues, aux sacrifices consentis àl'insudelaFrance ignorante, indifférente quand, lors de la campagne de 1892, il a fallu débarquer, à travers le formidable obstacle, un corps d'armée et tout son matériel.
« On ne saura jamais, me disait-on, ce qu'on a perdu de monde sur cette plage... »
LIBREVILLE
La nature se complaît parfois au parodoxe. Notre arrivée au Gabon nous donne, froid à part, l'exact sentiment du... Danemark. Le ciel est, une fois de plus, bas, gris sombre, chargé d'eau ; il vente une petite brise assez aigre. Du bord, le pays se présente sous l'aspect de terres plates et boisées, à peine accusées par quelques monticules. La première impression est aussi peu « équatoriale » que possible.
La navigation, dans Testuaire du Gabon, est délicate et exige la plus grande attention. Pas de pilote. Et, pour tout balisage, depuis soixantedix ans que nous sommes dans ce pays, deux petites bouées, à peine visibles. Impossible d'en découvrir une troisième qui, théoriquement, indique un banc dangereux.
Cependant, nous mouillons sans encombre devant Libreville. Ainsi vue, la ville, hier encore capitale de notre Congo, offre un aspect agréable et sans importance: deux chapelles; le palais du
gouverneur; quelques maisons,assez vastes, habitées par des fonctionnaires; un bel hôpital colonial, quelques factoreries; le tout heureusement noyé dans la végétation tropicale : voilà Libreville.
La Gentille, une chaloupe à vapeur, qui représente à elle seule nos forces navales au Gabon, nous conduit à terre; la très grande amabilité de MM. de Bruchard, de vaillants planteurs installés au Gabon depuis une dizaine d'années, nous vaut d'aller en voiture, objet rare depuis Conakry, et par une bonne route, visiter leur plantation de vanille, la première, je crois bien, qui existe dans cette partie de l'Afrique, Les grands vignobles du Médoc peuvent seuls donner une idée de la perfection agronomique à laquelle doit répondre la culture de la vanille; ainsi, chaque fleur est fécondée à la main. Le séchage, le triage, l'emballage lui-même, qui doit s'effectuer avec des ficelles et des papiers spéciaux, sans odeur, demandent des soins méticuleux. Des essais d'élevage ont été également entrepris, et leur réussite sera un bienfait pour ce pays.
Une demi-douzaine d'autres entreprises, cacaoyères ou exploitations de bois, existent dans la région.
Ces Français, qui ont été risquer au loin leurs
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capitaux, et, parfois, leur santé, pour mettre en valeur notre domaine colonial, méritent, dans notre pays où la tutelle administrative se substitue à l'autonomie locale victorieusement employée par les Anglo-Saxons, d'être, par tous les moyens, soutenus, encouragés, récompensés de leurs efforts.
Or, savez-vous combien cette colonie a eu de gouverneurs en quinze ans? Quatorze! dont cinq en deux ans! Peu importe de savoir si ce défilé de personnages a eu pour cause des difficultés spéciales au Gabon; le fait est là. Se sachant éphémères, les gouverneurs ne sont à même de faire de leur séjour, en effet, qu'une période d'apprentissage de leur gouvernement, période forcément stérile; et quand leur activité pourrait s'employer, lorsqu'ils sont sur le point de produire enfin, on les renvoie à d'autres études, non moins chères... pour le budget.
De leur côté, les subalternes, devant la précarité supposée de la situation de leur chef, et quelle que soit la valeur de celui-ci, acceptent mal son autorité. Ajoutez à cette instabilité désastreuse d'autres influences, politiques et locales, et vous vous rendrez compte combien peut être difficile et involontairement stérile le rôle de certains hauts fonctionnaires.
La clé de voûte de notre édifice colonial réside dans la haute direction de chaque gouvernement. Affaiblir ou annihiler sa valeur, c'est frapper d'inefGcacité tous les efforts, tous les sacrifices consentis dans son domaine d'outre-mer par la nation et par les particuliers.
Nous sommes au Gabon depuis J840. Libreville a été, ai-je dit, la capitale du Congo avant le transfert à Brazzaville du gouvernement central de la colonie. On pourrait donc supposer cette colonie parvenue au plein épanouissement de sa mise en valeur et de sa prospérité. Il n'en est rien. Il semble au contraire qu'une fatalité constante ait frappé d'impuissance notre action en ce pays.
Quelle différence, avec tous ces centres, nés d'hier à notre vie moderne et dont je viens de constater la féconde éclosion !
Ici, pas de chemins de fer. Les relations de Libreville avec sa périphérie sont assurées par deux routes. Seulement, celles-ci s'arrêtent à trois kilomètres de la ville. C'est tout. Au delà, c'est la piste, et les Pahouins, guerriers peu réductibles, et, à l'occasion, anthropophages ; quelques-uns viennent cependant peu à peu s'employer chez nous, remplaçantles Mpongwés, dont la race, assez gracieuse, disparaît rapidement, sur
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tout entr'autres causes, par l'effet de l'avortement, pratiqué couramment chez cette peuplade ; et, d'ailleurs aussi, chez d'autres du littoral, me dit-on.
La ville communique donc avec l'extérieur et, plus spécialement, avec Brazzaville, par la mer ou par le télégraphe, quand, par bonheur, ce dernier marche, événement rendu assez peu fréquent par rhostihté de la nature et la sauvagerie des pays que la ligne traverse.
Ce défaut de communications présente spécialement un grave inconvénient. C'est d'obliger constamment les fonctionnaires à pousser jusqu'à Brazzaville pour prendre leurs instructions ou, simplement, connaître leurs destinations. Perte considérable de temps et d'argent.
Peut-être la télégraphie sans fil arrivera-t-elle à parer à ces inconvénients, si les conditions climatériques permettent son application, ce qui demeure douteux jusqu'ici.
170 ou ISOEuropéens vivent à Libreville; surtout des fonctionnaires : quelques-uns avec leur famille.
Pas un magasin, pas un hôtel, pas une ressource. Rien, que deux ou trois factoreries, quelques légumes, produits par des déportés annamites, grâce auxquels furent exécutés, égalemont, certains travaux d'assainissement.
Les Pères de la Mission, à qui Ton doit Téducation primaire d'une certaine proportion de Natifs, et la formation de quelques artisans recrutés parmi eux, étaient cependant parvenus à organiser une production maraîchère dont ils « recédaient » une partie au marché de Libreville. Immédiatement, le fisc, sans doute dans son droit, fit savoir aux Pères qu'ils auraient à payer une lourde patente comme négociants en légumes. Ce sur quoi la Mission garda purement et simplement ses produits pour elle; et les Librevillais se sont remis à manger des conserves coûteuses et indigestes, en bénissant la gabelle.
GAP LOPEZ
Je viens de voir un des plus beaux fleurons naturels de notre domaine africain, et d'éprouver une stupéfaction profonde.
Le fleuron, c'est Cap-Lopez.
La stupéfaction, c'est de voir Cap-Lopez inutilisé, jusqu'à être à peu près ignoré du monde colonial lui-même, à plus forte raison du public français.
Le cap Lopez, oii rien n'existe, qu'un petit phare, a donné son nom à l'un des ports naturels les plus favorisés du monde. Seule, au fond de la rade, une modeste agglomération composée de quelques factoreries, spécialisées dans le commerce du bois et d'un village indigène appelé Mangui, constituent,avec un bâtiment administratif et une poste, un embryon de bourgade, là où nous devrions posséder un des grands ports de l'Afrique, un centre maritime et commercial de haute valeur.
Cap-Lopez présente l'immense avantage de
desservir un immense réseau fluvial etlagunaire, admirable outil naturel de pénétration, de plus de 4.000 kilomètres, et qui sera porté à 6.000 kilomètres le jour oii l'on voudra se donner enfin la peine de creuser sur 500 mètres un chenal Koukino-Gningué.
Cap-Lopez a donc sur bien d'autres ports une inestimable supériorité : c'est d'être tout fait, immédiatement exploitable.
Lorsqu'on aura besoin de warfs et de docks, la forêt est là toute proche, pour en fournir les éléments de pilotis et de charpentes, comme en Nord-Amérique, où l'on se contente de ce mode dans les plus grands porls, tels San-Francisco et Sealtle-Tacoma. Seulement, ce jour-là, il faudra faire exécuter ces travaux par des praticiens pri- \és, et non par les officiants de la technique officielle ; sans cela gare les môles en pierres, les digues en blocs, les(( loups » et la danse des millions...
Une petite traversée de sept ou huit heures, le temps de sortir de l'estuaire sans fleuve du Gabon et de doubler la pointe de Fétiche, où se trouve le phare de Gombé, sépare Cap-Lopez de Libreville. Et pourtant, aucun gouverneur n'est jamais, de mémoire de colon, venu inspecter ce point, où débarque, sans doute, lui premier.
CAP LOPEZ
pour une courte visite, Taimable gouverneur Richaud, venu de Libreville sur V Afrique^ à destination de Brazzaville.
J'ignore encore les raisons qui ont pu militer en faveur de Brazzaville, comme siège du gouvernement général. Quelles qu'elles soient, elles n'infirmeront pas le faitque l'accès de Brazzaville est et restera, jusqu'au jouroù nous posséderons notre propre railway, commandé économiquement par le Congo belge, ses communications subornées à la fragilité, à la précarité du fil terrestre, et son avenir économique limité par son défaut de contact avec la mer.
Quand nous sommes arrivés au Gabon, dans la première moitié du siècle dernier, sans doute crut-on que la profonde échancrure des eaux dans la côte correspondait à un vaste système fluvial assurant l'accès de l'intérieur, jusqu'au cœur du continent africain : on s'établissait, en réalité, à l'extrémité d'un cul-de-sac impropre à toute pénétration future. Puis, peut-être ne soupçonnait-on pas alors l'existence, à moins de cent milles au sud, de la magnifique radeoii se jette rOgooué. La carte anglaise, la seule qui existe, porte bien encore aujourd'hui en pointillé une partie de la côte non connue entre Cap-Lopez et l'embouchure du Congo! Mais, depuis ? Pour-
quoi être demeuré cantonné à Libreville, dont le développement, tout local, doit demeurer le fait de quelques énergiques initiatives privées. Pourquoi n'avoir pas porté l'effort, nepas Favoir concentré, sur le point oij, par la force même des choses^ et en dépit de l'indifférence, de l'ignorance ou delà négligence des hommes, se concrétera un jour la vie économique de ces vastes régions ? Au demeurant, toutnaturellement, sans l'intervention de l'ingérence administrative, souvent plus redoutable que souhaitable, Gap-Lopez devient peu à peu le siège d'un important mouvement maritime. Lorsque nous arrivons, plusieurs vapeurs sont là. Un grand paquebot allemand, deux cargos anglais, le Ga^on, annexe des Chargeurs Réunis, deux ferry-boats fluviaux. A propos de ces derniers, le fait qu'ils stationnent régulièrement en rade est la démonstration de la sécurité du mouillage.
Le lendemain, deux steamers portugais, une grande chaloupe et un vapeur, sont ancrés non loin de nous. Soi-disant, l'un vient chercher l'autre, en avaries.
« Vous doutez-vous du commerce que viennent faire ici ces deux navires? » me demande un de nos compagnons, vieux routier des choses de l'Afrique Equatoriale.
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— Chercher des bois, sans doute ?
— Oui, des bois... d'ébène. La chaloupe va aller à droite, à gauche, dans l'Ogooué, d'où elle ramènera, abord de l'autre navire^ des travailleurs embauchés pour l'île San-Thomé, oii la main-d'œuvre est très recherchée. Le fait en luimême n'a rien de répréhensible. Ce qui l'est plus, c'est que les Noirs ainsi amenés sont liés par un contrat de plusieurs années, sept ans, généralement.
— Sept ans? fais-je, mais c'est alors de l'esclavage déguisé. Gomment tolérons-nous ?...
— D'abord, les Portugais se livrant à ce trafic, qui date de toujours, ne s'en vantent pas. Puis, rapports sur rapports ont été envoyés à ce propos, et, vous savez, quand un Français a rédigé un rapport, il se croit quitte 1... »
L'exactitude du fait qui m'a été signalé étant admise, il est intolérable, tant au point de vue de l'humanité que des intérêts matériels de la colonie, où la pénurie de main-d'œuvre constitue déjà un constant sujet de difficultés.
Cap-Lopez possède une source de richesses, inexploitée dans nos possessions d'Afrique, sage-
ment réglementée et mise en valeur par d'autres colonies étrangères, du Continent Noir. C'est la grande chasse. La portée de ce sujet dépasse le domaine sportif,pour faire corps avec le développement même de nos colonies. On sait quels frais, quel déploiement de personnel et de matériel comportent les caravanes de chasse devenues cependant courantes dans l'Est Africain, et que la bruyante randonnée de M. Roosevelt a définitivement consacrées. Des sociétés commerciales se sont même spécialisées dans ce genre d'exploitation.
Et bien I ce qu'on va chercher si loin ailleurs, on l'a sous la main, presque à la descente du paquebot, en territoire français, à Gap-Lopez. Le bœuf sauvage, l'éléphant, l'hippopotame ont été souvent tués dans les environs, sans qu'aucune chasse organisée sérieusement, scientifiquement, — le mot correspond à la chose — ait probablement jamais eu lieu. Les très confortables ferry-boats peuvent porter le chasseur jusqu'au cœur du pays et lui offrir les ressources d'un champ d'action presque sans limites.
Cela encore, qui le sait, qui l'a dit, en France? On n'a pas cherché à faire profiter notre pays de l'organisation rémunératrice ni du mouvement cynégétique canalisé au profit du Mozambique
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portugais, de l'Est Africain anglais ou allemand, m ouvement dont vous apprécierez la portée quand je vous aurai dit que, depuis la tapageuse expédition Roosevelt, l'ensemble des rapports consulaires estime à une quarantaine de millions de francs l'argent dépensé en organisation ou laissé dans ces colonies étrangères par près de trois cent cinquante expéditions de chasse, et à quatre millions environ le total des recettes de douane perçues de ce chef dans les dites colonies.
La brièveté de l'escale ne nous permet malheureusement pas de déballer nos armes; mais une promenade dans l'intérieur, derrière Mangui, découvre à nos yeux le paysage le plus imprévu, le moins africain du monde. Une plaine plate comme un billard, couverte d'une herbe verte et rase, poussée sur les cendres du feu mis annuellement; cette plaine est plantée de bouquets isolés, d'oii le palmier est absent, mais formés d'arbres et de bois drus, comme en nos parcs les mieux tenus. Là, c'est la nature qui entretient le parc, où la rencontre de quelques indigènes vient seule rappeler que ce décor est seulement une parodie de nos paysages de la Normandie et de l'Ile-de-France.
En rejoignant l'appontement par la route, en paille jetée sur le sable, tout simplement, presque
dirait-on comme « les planches )),àTrouville,nous traversons un petit marigot, assez imprudemment laissé en plein pays par les habitants Blancs. L'eau et la berge grouillent d'êtres bizarres. Je m'approche. Ce sont des poissons, gros comme les cabots de nos rivières, et pareils à eux ; seulement, très éclectiques, ces amphibies nagent, plongent, ou se promènent à terre. Quand je raconterai cela à Paris, plus d'un malin, deceux auxquels « on ne la fait pas », sourira, incrédule. Et, pourtant, le docteur du bord a pris l'un de ces animaux, et Tamis en bocal pour le Muséum. Au fait, je n'en soufflerai mot, pour éviter la délicate et courante apostrophe à « Qui vient de loin î... »
En leur parlant même des baleines, à ces polypes sceptiques, ne risquerais-je pas de tartariner à leurs yeux?
Depuis quelques jours, nous ne cessons de voir des bandes de cétacés. Tantôt un court jet vertical d'eau pulvérisée décèle leur présence; tantôt, tout proches du navire, ils découvrent leur dos énorme. Ou bien encore, parfois, ils batifolent comme de simples marsouins, émergent à la surface, la frappant en gerbe, de leur queue puissante.
Yoici la seconde fois -que je fais cette remar-
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que; alors que j'ai traversé le Pacifique Nord et les Mers du Sud jusqu'à la pointe du Chili, sans voir, ou presque, un seul cétacé, je l'ai trouvé en abondance sur les côtes du Mexique Occidental; à Bahia, au Brésil, existe une pêcherie.
L'observation est la même ici : nous rencontrons les baleines en nous rapprochant de l'Equateur. Est-ce une migration spéciale à la saison? ou bien trouvent-elles sous ces climats plus de tranquillité? Je note le fait sans chercher à l'expliquer. Mais en me demandant si les Norvs^égiens, spécialistes en la matière, ne viendront pas quelque jour ajouter cette industrie aux éléments d'activité de notre Congo.
Une escale imprévue nous fait stopper à Loango.
La nuit équatoriale, invariable dea six en six», a brusquement étendu, sans crépuscule, son voile sur la ville, à peine indiquée par de rares lumières. Loango eut une certaine importance, lorsqu'y aboutissait la route des caravanes de ou pour Brazzaville, alors simple résidence perdue dans la brousse.
Quelques-uns des fonctionnaires de Loango ont affronté la barre pour venir saluer à bord le e^ouverneur du Gabon, embarqué à Libreville. Avec eux se trouve un lieutenant de vaisseau, dont la présence est d'autant plus imprévue que, depuis la France, nous n'avons vu notre pavillon de guerre représenté nulle part, pas même par une modeste petite canonnière fluviale : ce qui fait l'éloge du caractère pacifique des populations indigènes riveraines, et corrobore d'une façon assez inattendue le principe de la centra-
lisalion de nos forces navales dans la métropole. Le dernier de nos stationnaires, r^/cyo;z, finit ses jours comme ponton à marchandises dans la rade de Cap-Lopez.
Ce lieutenant de vaisseau est le chef d'une mission hydrographique, composée de quatre enseignes et d'un détachement de matelots ; elle est chargée de procéder à des études préliminaires en vue de rétablissement éventuel d'un port.
Un port? Dans ce trou? Sans abri, oii la houle du large entre comme chez elle I Sans fond, à tel point que nous devons, malgré le relativement faible tirant d'eau de notre navire, mouiller à plus d'un mille et demi de la terre, oij une lagune sépare en outre Loango du large? Sans hinterland fluvial; mais dont la zone d'action se trouverait encore diminuée par le resserrement de la frontière portugaise de Cabinda et celle du Congo belge, toutes proches.
Un port? Sur cette côte inhospitalière, où l'on n'arrivera à offrir, non pas même des facilités douteuses de débarquement, et à peine un abri précaire à la navigation, qu'à coups de digues et de millions impossibles à calculer en ces pays oii les plus simples travaux exigent un effort énorme?
Et quand la nature a doté la côte de notre
go DANS NOTRE EMPIRE NOIR
Afrique Equatoriale de cette admirable rade de Cap-Lopez, débouché naturel de l'immense bassin de rOgooué ; Gap-Lopez, oij quelques peu coûteuses installations, warfs et appareils de levage, permettront d'assurer sans frais, pour une période illimitée, un trafic supérieur aux besoins I
J'ignore à qui remonte l'initiative de ces études, et n'en ai cure, soucieux de me placer au seul point de vue de l'intérêt général.
L'échec de Port-Bouët, sur lequel une explicable discrétion a été gardée, ne doit pas se renouveler. Nous avons fait,dans le monde entier, assez d'écoles de ce genre, assez gaspillé de ressources alors que tant de travaux urgents restaient chez nous-mêmes en souffrance, pour n'en point recommencer l'expérience à Loango ni ailleurs.
S'agit-il, par contre, d'établir là ou à Pointe- Noire, toute proche, le point d'aboutissement sur l'Océan du futur chemin de fer du Congo Français? Ici encore, le choix de Loango semblerait bien constituer une double erreur : d'abord ce choix entraînerait ipso facto l'exécution du port à cet endroit, projet dont le rejet s'impose d'avance pour les raisons que j'ai dites. Puis Loango est tout à l'extrémité sud de la côte,
juste contre l'enclave portugaise de Cabinda. C'est donc le long de cette frontière et de celle du district belge de Borna que passerait la voie, ainsi rejetée tout à fait en deiiors de l'axe de notre colonie du Gabon, dont seule une très faible partie bénéficierait du nouveau railway.
Gap-Lopez, dois-je ajouter pour être impartial, n'a pas que des partisans comme futur grand port du Congo Français. On objecte, contre ce point, et suivant l'un ou l'autre des projets en étude, ou la nécessité d'assurer par eau le transport jusqu'à N'Djolé, sur l'Ogooué, pour regagner par terre le Haut-Pays, vers Ouesso, ou l'inconvénient d'allonger démesurément la route de la mer à Brazzaville. Ainsi, en mai 1906, les ministères de l'Instruction publique et des Colonies envoyèrent au Congo une mission ayant pour objectif, sous la direction de M. J. Bel, d'étudier à la fois les ressources géologiques et le tracé d'un chemin de fer, entre la Côte et Brazzaville. La mission Bel conclut au choix de Pointe-Noire, comme port.
Une autre mission, privée, a été chargée par le gouvernement d'étudier un tracé de voie ferrée, de Pool à l'Océan.
Le fait d'affranchir notre Afrique Equatoriale de l'intermédiaire étranger pour accéder à la
mer n'en apparaît pas moins comme une nécessité impérieuse et urgente, à instaurer au premier plan des aménagements nécessaires à notre colonie.
Quel que soit le point choisi, Gap-Lopez, Pointe- Noire ou Loango, le trajet pourra s'effectuer en deux jours comme avec le railway belge actuellement, mais sans transbordement par le Pool, ce qui est déjà un avantage considérable; et avec réconomie de deux jours de mer, dont un jour de navigation délicate dans le Bas-Congo.
Sans avoir la prétention de trancher cette très importante et infiniment complexe question, il n'est pas permis de perdre de vue que l'établissement d'un port artificieljaussi favorables qu'en soient les conditions naturelles, mais dans un pays où les matériaux reviennent à des prix fous oii tout doit être transporté de loin, oij la difficulté de la main-d'œuvre est aiguë, grèvera d'une somme colossale, impossible à déterminer maintenant, la dépense afférente à la construction d'une voie dont l'imprévu et le coût absorberont, il serait imprudent de se le dissimuler, un capital déjà énorme.
LOANGO gd
Les Belges, qui, eux, n'avaient pas de port à construire, en ont éprouvé la dure expérience. Sachons en tirer notre propre profit.
Or, la nature nous a donné Cap-Lopez, port déjà en pleine activité, sans que la main de l'homme Tait seulement amélioré. Cela est un argument puissant dans la halance des décisions futures.