‹ Dans notre empire noirChapitre 8 sur 14 · PAR LE CONGO BELGE VERS LE CONGO FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PAR LE CONGO BELGE VERS LE CONGO FRANÇAIS

Depuis Taube, nous naviguons sur une nappe boueuse, rougeâtre, opaque. C'est le flot que le Congo, comme les grands fleuves, tel le Yang- Tsé, projettent au loin dans la mer, à des distances énormes, 100, 200 milles parfois, avant que les eaux s'y confondent.

Le temps est flou, un peu mélancolique.

La côte, basse, est monotone.

Sur une étroite presqu'île se détacbant de la rive droite, quelques maisons à toit blanc, un ou deux caboteurs à vapeur. C'est Banane, le point avancé du Congo belge, vers l'estuaire, dont la rive gauche est l'Angola portugais. Trois embarcations, ~ la douane, la santé, le pilote, — viennent à nous. Coquettes et propres, elles sont montées par des Noirs à la mise soignée, mais un peu risible, aussi, avec leurs vareuses de fantaisie, très décolletées, et leurs ceintures voyantes.

Un détail : les couleurs arborées continuent ici à être celles de Tancien Etat Indépendant: étoile jaune sur fond bleu.

Le pilote embarque. C'est un Scandinave ; tout le personnel de l'ex-Etat est demeuré, quoique avec une tendance à se nationaliser, extrêmement cosmopolite.

En route pour Matadi, le point d'oià part le chemin de fer vers Léopoldville. Le balisage du fleuve est remarquablement établi. Peu à peu, des collines s'accusent à droite et à gauche. Le pays semble désert d'hommes et de faune. Sur la rive portugaise, une roche à pic, surmontée d'une construction, vient rompre un peu la monotonie de la route : c'est la Roche-Fétiche ; les Portugais avaient élevé là, prétendait-on, des fortifications pour répondre à celles que les Belges ont réellement établies, eux, un peu plus haut, sur l'autre rive, à Ghinkakassa. Ces fortifications portugaises se réduisent à la simple maison d'un surveillant local.

Par contre, celles de Ghinkakassa ne sont pas une légende. Leur rangée de tourelles, tapies à mi-côte sur la rive droite belge, laissent deviner leur importance, plutôt qu'elles ne l'affichent. On peut se demander à quel sentiment de mégalomanie militaire les Belges ont obéi en

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obérant leur premier établissement au Congo de cette dépense, très importante et bien somptuaire. Le jour où leur Empire colonial leur suscitera une difficulté internationale, celle-ci, plus encore pour eux que pour d'autres, se réglera en Europe. Puis, la Belgique n'a pas de marine de guerre. Elle n'en aura sans doute jamais. Elle ne peut donc compter, pour sauvegarder ses biens d'outre-mer, que sur le seul respect du droit des gens, et non sar les quelques très coûteux canons de Ghinkakassa.

Ceci montre combien les peuples les plus pratiques et les plus ouverts aux idées générales peuvent voir faux en certaines occurrences.

Par contre, ces fameuses fortifications faillirent coûter à nos voisins un gros ennui, en

Les troupes bengalas de Boma, la capitale de TEtat Indépendant, toute proche, se révoltèrent. Elles ne mangèrent pas leurs officiers, comme, quelque temps auparavant, l'avaient fait les soldats insurgés du baron Dhanis.

Par contre, elles s'emparèrent du fort, en chassèrent les Européens, braquèrent les canons sur Boma et tirèrent. Mal, car Boma ne souffrit pas. Mais l'embarras des Belges, devant une telle situation, était extrême.

Us en sortirent en appelant à eux les quelques centaines de Sénégalais, alors employés au chemin de fer; ceux-ci, mobilisés, et pour la plupart anciens tirailleurs, eurent repris le fort en un tour de main. Seulement, sitôt dans la place, ils hissèrent le drapeau français, le seul qu'ils reconnussent. Un moment, les Belges se crurent tombés de Charybde en Scylla. Tout s'arrangea, heureusement, et les Sénégalais restituèrent leur prise à leurs « patrons » du moment.

Boma nous apparaît, correctement disposée sur un coteau, dont la base aboutit au Congo par de beaux quais de pierre, qu'anime le va-et-vient d'un raiiway minier, poussé jusqu'à la jonction de notre frontière avec le Cabinda portugais et remplissant en même temps dans Boma l'office de tram. Ce tram africain a sur notre vieille C. G. 0. parisienne une supériorité énorme : c'est qu'il est gratuit ! Un a Splendide Hôtel », une grande distillerie, d'élégants cottages; puis, sur le fleuve, le beau yacht du gouverneur, l'Hirondelle, d'autres vapeurs ou auto-vedettes, bien tenus, achèvent de donner à l'ensemble un caractère de sérieux, de souci de faire bien, et, surtout, de définitif, que souligne davantage la nouveauté des débuts de ce centre. Boma passe,

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malheureusement, pour insalubre. On travaille fort à essayer de Passainir.

Les Portugais, sur la rive opposée, ont affirmé leur présence par une petite résidence, isolée sur un monticule, toute seule, toute modeste.

Nous poursuivons la montre. Les collines resserrent maintenant le fleuve en une suite de hauts mamelons, au sommet arrondi et dénudé, aux flancs calcinés par les périodiques feux de brousse; à peine quelques bouquets de bois dans des anfractuosités viennent-ils, de place en place, jeter dans la sévérité de Tensemble une note moins verdoyante.

Sur la rive angolaise, voici une petite ville portugaise, criarde, bariolée et vieillotte :Nocki.

Une canonnière, aux couleurs « encore » royales, quelques petits bateaux sont mouillés en ce point où se concentre le très modeste mouvementmaritime des Portugais surle Congo.

De Nocki, une route conduit à San Salvador, cité vieille de trois ou quatre siècles, siège de missions depuis longtemps abandonnées, mais oii les indigènes ont conservé, me dit-on, la coutume peu banale de se saluer en se signant : Tempreinte reçue peut donc être durable chez ces races primitives?

Tout à coup une formidable et sauvage falaise

ocre, effondrée dans le fleuve, incurvée là à angle droit, barre l'horizon. C'est le Chaudron. Nous virons presque sur place, et notre navire fonce sur le rapide où le fleuve, étranglé entre deux murailles de pierre, roule en torrent ses flots par un fond de plus de 120 mètres. L'obstacle est franchi. Et, tout de suite, nous découvrons Matadi, ville neuve, célèbre et de réputation funèbre parmi les artisans des Mondes Nouveaux.

Une délimitation de frontière, bien regrettable au point de vue français, a donné jadis à TEtat Libre la rive droite du Congo, depuis Banana jusqu'à Manyanga à mi-route entre Boma et Brazzaville. Mais l'autre rive était demeurée portugaise, jusqu'au delà de Nocki. Les Belges, auxquels une inexplicable opposition de notre part refusa le passage par nos territoires, durent donc faire partir leur railway du seul point qui s'offrait à eux : cette cuvette de Matadi, redoutable étoufloir, étranglé entre le Chaudron et les dernières chutes du Congo,

A ce propos, on s'est souvent étonné, en France, que, lors de cette déUmitation, nous

ayons été exclus de Testuaire du grand fleuve africain, réserve faite, sur la rive droite, de l'enclave portugaise du Cabinda. Cette abandon eût équivalu, en tout autre lieu, à nous barrer l'accès de notre Afrique Equatoriale, Mais ici, le fait perdait de sa portée, puisque les chutes du Congo, sur plus de deux cents kilomètres, constituaient un infranchissable obstacle vers l'intérieur. Sans une voie d'accès, le bassin du Congo tout entier, constituait, Stanley l'avait justement dit, une absolue non-valeur.

Il fallait à tout prix une voie de pénétration.

Cette voie, l'Etat Libre a pu l'exécuter, parce que « l'Etat Libre », c'était l'incarnation de l'unité d'action, de direction, de volonté : c'était le roi Léopold.

Le chemin de fer devait coûter 25 millions. Il en a coûté près de 90. A maintes reprises, l'œuvre a failli sombrer inachevée. La mort fauchait littéralement les travailleurs. On ne pouvait compter sur la main-d'œuvre indigène. On fit venir des coolies chinois. En quelques mois ils fondirent. Les ouvriers de l'Est africain ne tinrent pas davantage. Ce furent nos Sénégalais qui, seuls, résistèrent et sauvèrent la situation, comme ce fut un des nôtres, l'ingénieur Espanet, qui assuma la conduite teclinique de

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l'entreprise: tâche écrasante. La foi, l'énergie de l'éminent protagoniste de l'idée, le colonel Tliys, assurèrent le succès définitif.

En 1898, on inaugurait solennellement le premier train qui, de Matadi, aboutissait à Léopoldville, la capitale du Congo belge, sur le Pool.

\J Afrique est accosté à Tun des deux grands appontements, dont Tautre est occupé par le paquebot belge Léopoldville. Au-dessus de la gare, animée, toute prociie, Matadi étage ses constructions banales et utilitaires : factoreries, qui sont en même temps des hôtels, bureaux du railway. Sur la droite, un grand village de huttes indigènes. L'ensemble est sec et triste, comme le cirque de rocs dénudés qui l'entoure. Nous ne faisons que passer, heureusement, dans ce redoutable creuset du progrès africain, car, plus favorisés que nos compagnons de traversée, obligés d'attendre l'un des quatre ou cinq trains de voyageurs qui circulent par semaine entre Matadi et le Pool, nous bénéficions d'un train spécial qui doit nous conduire le même soir à Thysville, où se trouve le relai des deux jours du trajet de 400 kilomètres de Matadi au Pool. En effet, ici

comme en la plupart des pays neufs, ce chemin de fer fonctionne seulement Je jour.

Ce parcours a déjà été décrit. J'avais lu de fort intéressantes pages à son propos. Faut-il le dire : je n'ai pas retrouvé les impressions dépeintes par d'autres. La terrible tranchée qu'on traverse en quittant Matadi, ni la voie en corniche, lieux lup^ubres, oii furent engloutis tant de millions et tant d'existences, ne donnent point l'impression d'effroyable lutte de l'homme contre la nature rebelle dont ils ont été le théâtre : ni le gouffre formé par le Qeuve, ni la masse de la falaise, à cet endroit, ni la raideur de la pente ou le rayon des courbes — car nous avons^ rien qu'en France, entre Ponte-Leccia et Vizzavone/ en Corse, par exemple, de bien plus hardis tracés — pas même la nature du sol, d'apparence plutôt sèche, et non paludéenne, rien, en un mot, ne décèle les épouvantables difficultés auxquelles on se heurta. L'impression est plutôt celle d'un de nos honnêtes petits « tortillards » d'intérêt local. Mais les initiatives, en ces pays, ont, pour le premier adversaire, l'imprévu.

La voie, à écartement réduit, est admirablement établie et entretenue d'un bout à l'autre.

Tout le long de la ligne travaillent à cet entretien des équipes de Noirs.

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Ces ouvriers sont,pour la plupart, des Bakoagos, considérés comme irrémédiablement inassimilables il y a seulement dix ans ; transformés aujourd'hui en dociles travailleurs, dont les villages disséminés le long du raihvay animent seuls quelque peu la solitude traversée. Par contre, les chefs de poste, les mécaniciens, les chefs d'équipe sont des Noirs du Gold-Coast, du Sierra Leone, et surtout des Sénégalais, que leur haute stature, l'œil intelligent, la barbe en collier ras, désignent de suite à l'œil le moins habitué.

Ce nom de Bakongo, qui est celui de la race fixée dans le bas fleuve, appelle une remarque. Un calembour^ sans doute involontaire, en a déduit le mot de Bas Congo ; de là Tappellation du Congo, donnée par les Européens au fleuve tout entier, que nulle part les indigènes ne dénommaient ainsi.

Pendant une longue journée, nous traversons un pays tourmenté, formé de monticules et de cuvettes sans orientation précise; dans quelques creux, l'eau fait jaillir du sol une végétation intense et limitée; sauf les villages espacés des ouvriers de la voie, de loin en loin une maison réglementaire de surveillant européen, ou des gares qui sont plutôt des points de ravitaillement en eau, c'est la solitude absolue. Un désert?

Non pas, car partout où Ton a pris la peine de cultiver, aux abords des gares, autour de deux ou trois Missions, ou bien à la station d'agriculture de Kincbassa, la végétation appropriée s'est montrée vigoureuse. Mais un pays vidé, probablement par la traite, pendant des siècles, puis, à une époque plus récente, par le meurtrier portage. C'est vraisemblablement de ces régions que les Portugais, établis en Angola depuis la fin du quinzième siècle, ont tiré en partie la population noire exportée par eux au Brésil.

L'animation du trafic est intense et la ligne doit être bien près de son maximum de rendement. Si l'affaire présenta les plus graves difficultés, si elle coûta tant de sacrifices, la rémunération est largement venue. La compagnie exploitante est en pleine prospérité. Le trafic est tout entier subordonné à la liaison entre les deux points terminus. Le mouvement intermédiaire est en effet nul. Chaque tonne transportée paie donc un prix de base, établi d'après Tancien coût par le portage, mais susceptible de nombreuses dérogations favorables, de mille francs. Par contre, le transport se fait, théoriquement tout au moins, en deux jours, là où il en fallait jadis dix-huit ou vingt de dures fatigues, par l'ancienne route de caravanes Loango-Brazzaville.

PAR LE COiNGO BELGE

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A la nuit tombante, nous arrivons à Thysville, la station nouvelle où s'effectue le relai. Thysville, placée à l'altitude de près de 700 mètres, dans un climat frais et sain, a doublé le dépôt des machines, jadis unique, de Tomba, jusqu'au jour, peut-être proche, oii l'électricité aura remplacé la vapeur. Une mission belge étudie, en ce moment même, l'utilisation des incalculables forces naturelles représentées par les chutes du Congo, de Léopoldville à Matadi.

Thysville est le type accentué de ces cités surgies du sol, en quelques années, quelques mois, presque, sous la pression de brusques besoins. Expédiées toutes prêtes d'Europe, les maisons coloniales, montées sur pilotis, pourvues à chaque étage de vérandas circulaires, s'élèvent de toutes parts, tandis que les Portugais se chargent de pourvoir aux besoins de la population fixe, européenne ou indigène ; cette dernière installée à part dans un grand village de huttes, comme partout en ces pays.

Deux mots sur ces Portugais, que l'on retrouve dans toute agglomération de quelque importance de l'Afrique Equatoriale,française ou non.

Ils sont à la fois débitants, épiciers, banquiers, prêteurs à la grosse semaine et courtiers en « tout et le reste ». Descendants des anciens

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navigateurs portugais, fixés depuis des générations en Afrique, en contact ancien avec le Noir, ils sont « le Portu^^ais ».

Pour le Noir,tout Européen se dit: Blanc, mais jamais Blanc ne se dit d'un Portugais.

Bons à toutes les besognes, vendeurs de boissons funestes et de bas produits, cette sorte de caste joue néanmoins ea Afrique un certain rôle de pénétration commerciale qui valait d'être souligné.

Nous avons passé à Thysville une soirée délicieuse et fraîche, rendue plus agréable encore par Taccueil de compatriotes qui tiennent là un bel et grand hôtel, dont la seule présence en ces lieux, hier encore sauvages et désolés, est une surprise à laquelle se mêle quelque reconnaissance enversles hommes par le vouloir desquels est né tout ceci.

Dans les pays de vieille civilisation, l'esprit est peu frappé de ce qui entoure, par l'accoutumance rendant tout naturels les plus étonnants résultats du travail humain, matériel et moral.

Gela va chez les peuples civilisés, jusqu'à l'ingratitude envers les créateurs de tant de merveilles, à peine remarquées de la foule. Le

fait tient à ce que ces bienfaits y sont, presque invariablement, l'effet d'une long-ue évolution, tandis que, dans les pays nouvellement ouverts au progrès, le brusque résultat est atteint dans un minimum de temps, sans transition depuis l'initiative première jusqu'à l'aboutissement de l'effort, ainsi rendu apparent dans sa beauté comme dans l'admiration qu'il inspire.

Encore une journée de railway, mais plus courte. Puis le paysage est moins ingrat, les parties de forêt deviennent fréquentes. Notre train débouche dans une vaste plaine. Au loin brille le reflet d'une immense nappe d'eau; c'est le Pool, la cuvette de quarante kilomètres ou le grand fleuve semble se recueillir avant de se précipiter dans les formidables rapides, tout proches ; Kinchassa : point terminus, en face de Brazzaville. Le grand vapeur qui doit nous faire traverser le Pool a amené de la rive française des amis et quelques personnages officiels, venu s saluer nos compagnons.

Sous la surveillance de ces miliciens noirs vus depuis Matadi, sauvages d'hier devenus de corrects policiers belges, avec leur tenue à haut tar-

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bouch, leur vareuse dégagée, leurs pantalons bouffants, le torse barré d'une grande écharpe rouge écarlate, un sabre-briquet battant leurs jambes nues, nos bagages sont transbordés en ordre.

Parmi eux se trouve une malle énorme. Un solide gaillard la soupèse, appelle un camarade moins bien taillé, la lui passe et s'en va. Le camarade tâte la malle, happe un gringalet, la lui met sur le dos et s'adjuge pour son travail le port d'un petit sac à main.

Au fait, cette mentalité est-elle exclusivement nègre ?

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Il y a maintenant une trentaine d'années, lorsque Stanley, héros surhumain, déboucha, avec ce qui restait de sa troupe, après trois ans de combats et de luttes, sur l'impressionnant déploiement du Pool, sans doute fut-il, lui, l'homme au cœur impassible, stupéfait d'apercevoir nos couleurs couronnant un mamelon. Fut-ce dans un esprit de revendication qu'il aborda la troupe française? Celle-ci se composait... d'un sergent sénégalais, tout seul, Malamine, laissé là par de Brazza, avec un drapeau national et la consigne de veiller sur ce dépôt.

Malamine n'eut pas deux façons d'exécuter sa consigne: « Si toi y a pas t'en aller, dut-il dire à Stanley^ moi y en a tirer dessus. »

Cloué par tant d'aplomb, ou bien désireux d'éviter un incident, l'indomptable Stanley obtempéra. Et, nouvelle, peut-être future grande ville française, Brazzaville se dresse aujourd'hui sur les lieux que conserva à la France la fidélité

militaire de Malamine,dont le nom, porté depuis par une de nos canonnières, en témoignage de reconnaissance nationale, doit survivre dans nos mémoires.

Peut-on, au fait, appeler une ville, Brazzaville, devenue la capitale de notre Afrique Equatoriale, au détriment de Libreville, réduite aujourd'hui au simple rôle de chef-lieu du Gabon? C'est plutôt un ensemble d'agglomérations hétéroclites. Sur un vaste plateau, l'importante cité indigène, la mieux ordonnée que j'aie vue jusqu'ici. Sur un autre espace, la ville administrative, le palais du gouverneur général, modeste, et celui du gouverneur du Moyen Congo, plus modeste encore. Un tribunal, tout neuf, en style de monument zoologique ; des logements de fonctionnaires et d'officiers ; d'autres en construction ; un Institut Pasteur; un jardin public plein de bonne volonté; des comptoirs portugais aux relents désobligeants de bric-à-brac exotique ; une ou deux factoreries ; un petit marché oïj, parfois, encore aujourd'hui, on débite de la viande d'hippo ou de crocodile. Le tout coupé par

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des rues à angle droit, en sol naturel; mais situé, par une conception initiale incompréhensible, en retrait de la vue et de la bienfaisante brise du Pool.

Sur un troisième plateau, quelques constructions encore ) et la caserne des tirailleurs sénégalais, agglomération régulière de huttes rondes séparées, où les braves troupiers noirs vivent avec leurs femmes et leur marmaille.

Une observation au sujet de ces troupes si renommées, peu connues, ensomme, dans la Métropole, et à la valeur desquelles nous sommes en partie redevables des conquêtes coloniales effectuées depuis plus d'un demi-siècle. Jadis exclusivement composées de Sénégalais, ceux ci y sont maintenant en minorité. A noire déjà long contact, le brave et beau Sénégalais s'est affiné, ses besoins ont grandi. Il est devenu artisan, traitant, et on le retrouve dans toute TAfriqucoccidentale équatoriale, jusque dans le Haut-Congo, où il constitue souvent un excellent auxiliaire pour notre œuvre de pénétration en Afrique.

Les tirailleurs sénégalais d'aujourd'hui comprennent un peu toutes les races du Haut-Sénégal et du Soudan. Les Bambaras et les Ouolofs dominent parmi eux. Au Congo, le recrutement se panache encore de Dahoméens, de quelques

Bakongos, et même de Yakomas, des gens du Haut, à la stature élevée, aux tatouages frontaux proéminents, aux dents aiguës. Comme les trou pes guerrières et très allantes, les tirailleurs sénégalais sont parfois de turbulents garnisaires.

A la rigidité de la tenue, ils semblent généralement préférer une mise quelque peu disparate. Ce sont des soldats d'un maniement spécial. La mort, à Brazzaville, du lieutenant Dulac,tué par un de ses hommes. Fa, entre bien d'autres faits, démontré. Cependant, le parti qu'en ont su tirer sur tant de points du monde les officiers et sousofficiers d'infanterie coloniale qui les commandent montre que leur méthode est la bonne.

En amont, séparé du reste de Brazzaville par un long espace vide encore, le quartier du haut commerce ; deux ou trois somptueuses demeures privées; de superbes jardins oij s'acclimatent peu à peu les légumes, les plantes, les fruits, les arbres de nos pays, et notamment l'eucalyptus, trop négligé dans nos colonies ; une banque en construction ; de belles factoreries dont les principales suppléent aux hôtels, absents jusqu'ici ; de vastes ateliers comprenant la mécanique, la

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chaudronnerie, la menuiserie ; une briqueterie, une fabrique de gJace, une manutention de caoutchouc: tout cet ensemble né d'une très remarquable initiative privée.

Fait particulièrement digne de remarque : si les contremaîtres sont des Blancs, les ouvriers sont des indigènes, et plusieurs de cette race BakongOjdontles Belges ont tiré l'excellent parti que j'ai dit, pour l'exploitation de leur railway. Le Bakongo, m'empressé-je d'ajouter, est, au point de vue de ses facultés relatives d'assimilation, une exception parmi les races qui peuplent l'hinterland de l'Afrique Equatoriale.

Sur le fleuve, des chaloupes, des chalands, des vapeurs, les beaux ferry-boats des Messageries Fluviales, dont les dimensions croissantes, presque d'année en année, sont comme une matérialisation des progrès économiques de notre Afrique ; ceux de l'Etat Belge, et du Cameroun allemand, inférieurs aux nôtres. Chacun de ces navires, dont certains sont de grandes unités, il a fallu le transporter par fractions réduites, et le monter pièce à pièce, comme tout ce qu'il y a

Enfin, très en arrière, sur une éminence plus élevée, dominant Brazzaville, la Mission, d'où rayonnent, à travers une plaine en partie cul-

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tivée, une série de jolies avenues qui, un jour, deviendront à leur tour des rues, mais, pour le moment, s'arrêtent encore en cul-de-sac.

Le tout donne l'impression disparate d'une création dont les bases ont été jetées sans idées d'ensemble ni souci de l'avenir.

Brazzaville a été manifestement faite de bric et de broc, au jour le jour, « comme ça c'est trouvé », Un embryon de voirie existe bien dans chacun des groupes d'habitations qui, sur une étendue de plus de cinq kilomètres de front, constituent la nouvelle capitale de notre Congo. Mais ces groupes ne sont reliés par aucune voie convenable. Et comme trois ravins les séparent, franchis dans le fond par des passerelles légères, les communications sont infiniment pénibles et précaires.

Aucun éclairage encore.

Tout cela s'arrangera, évidemment, et si notre Congo se développe comme on peut, comme on doit l'espérer pour notre pays, Brazzaville deviendra une grande cité coloniale (1).

(1) Ces lignes ont été écrites avant les événements qui ont abouti à la cession, en faveur de l'Allemagne, d'une partie de notre Moyen-Congo. Cette tractation, onéreuse pour l'Afrique

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Un enseignement ne s'en dégage pas moins de celte lacune initiale. Nous en trouvons, par comparaison, la preuve non seulement en Amérique : là le système méthodique des « blocs » dans le Nord, des « cuadres » dans le Sud, a permis a des cités oii les habitants se comptent en quelques années par centaines de mille, de se développer en une belle ordonnance oii le sens du pratique est poussé à Textrême ; mais aussi chez nous.

J*ai cité, dans cet ordre d'idées, la gracieuse capitale de laGuinée, Conakry, ainsi conçue, par l'initiative de son fondateur, le gouverneur Ballay, qui put mener à bien un plan méthodique dans la liberté de toute entrave.

Ce qui y a été fait par la volonté d'un organisateur clairvoyant doit devenir un principe, partout oii, dans les pays neufs, notre expansion présidera à l'éclosion de centres tout nouveaux, où le champ est par conséquent ouvert aux créations méthodiques basées sur une idée d'ensemble.

Le défaut de senspratique,sifréquentcheznous,

Equatoriale, pèsera sans doute assez lourdement sur la progression future de Brazzaville.

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si évident quand on a présents à Tesprit tant d'exemples pris au dehors, se décèle, en d'autres domaines encore. Ainsi, voici un centre jusqu'ici seulement relié au monde par le Congo Belge, donc par la traversée du Pool; il est l'aboutissement d'un immense réseau fluvial ; aujourd'hui, une très importante flotte de ferries, de vapeurs, de chalands, de chaloupes, assure sans interruption le trafic entre Brazzaville et Textérieur, par Kinchassa, tète de ligne du chemin de fer belge, d'une part; entre Brazzaville et le bassin du Congo tout entier, d'autre part. Or, Brazzaville a été fondée assez longtemps après l'incident de Malamine: en 1886. Elle est la capitale de l'Afrique Equatoriale depuis cinq ans. Les Américains, les Anglais, les Allemands se seraient, n'en doutez pas, préoccupés d'abord des communications entre la terre et la navigation; ils auraient établi, fût-ce sommairement, avec les éléments pris sur place, un warf ou un appontement qu'ilseussent vraisemblablement commencé par doter d'appareils de manutention. C'est, au demeurant, ce que l'Etat Libre avait fait chez lui.

Chez nous, rien. Certes, on ne peut reprocher à l'Administration de laColonie d'avoir consacré ses ressources à des dépenses somptuaires. Car tout, sauf quelques belles demeures privées, y

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est encore modeste. Mais une semblable organisation s'imposait avec une telle urgence que son défaut,aprèsiantd'annéescroccupation, surprend, quelque serrés qu'aient pu être les budgets de la Colonie. Une lacune si flagrante, par le temps même depuis lequel nous sommes installés sur ces rives, choque vivement. Et quand, pour embarquer sur les vapeurs qui font le service du Haut-Fleuve et de ses affluents, il faut passer par des berges en leur élat primitif, patauger, franchir le vide sur des planches superposées, installées tant bien que mal, voir, dans notre principal port fluvial congolais, les Noirs se jeter à Teau et braver les caïmans pour porteries amarres à quelque tronc d'arbre, on est bien obligé de constater une manifeste inégalité entre le résultat obtenu par l'initiative privée, et, dans le domaine pratique, le rendement négatif de la technique officielle, quelle que puisse être généralement la valeur individuelle de ses représentants. Gela va chaiïger, assure-t-on. Une mission hydrographique a été chargée de procéder sur le Pool, — et ceci n'est qu'une partie du programme, — à des travaux de balisage, malheureusement rendus précaires sans doute par le déplacement Constant des bancs. Un vapeur du gouvernement, le Dolizie, a été mis à la disposition de la mission,

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après réparations, chez les Belges, des outrages des ans aggravés par un long abandon. D'autre part, un embryon de port va naître de rétablissement d'un warf par une compagnie minière privée. C'est un commencement. Mais pour doter Brazzaville des aménagements dont elle a un besoin si urgent, il est nécessaire que Ton se décide à adopter, sous ce rapport, la méthode américaine, en recourant aux pilotis de fer ou de ciment armé, aux transporteurs mobiles, sans se lancer dans de dispendieux travaux de quais, de cales, voire de bassins, suivant les onéreuses méthodes chères aux dirigeants de nos travaux publics. Ainsi seulement on pourra s'en tirer à bon compte et sans grever la colonie.

Voici qui, avec plus d'évidence encore peut-être, démontre notre indifférence pour tout ce qui touche à l'organisation pratique de nos services publics; à Brazzaville, la douane, — laquelle, soit dit incidemment, perçoit dans toute l'Afrique Equatoriale un droit uniforme de 10 0/0 ad valorem^ véritable paradoxe fiscal aggravé par ce fait que les objets doivent être détaillés.,, pour la statistique : 10 litres de cognac, 10 bouteilles, 1 caisse ! ! ! la gaieté des gabslous ne perd jamais ses droits, même sous l'Equateur, — ne dispose ni d'un quai, ni d'un hangar. Les opé-

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rations se font sur la berge, en plein soleil tropical, au mépris des lois les plus élémentaires de la prudence, et de l'hygiène dos pays chauds. Et je pourrais citer tel officier haut gradé qui dut attendre ainsi plusieurs heures la délivrance de ses bagages.

L'infortunée administration pourra exciper, pour son excuse, qu'elle dispose à peine d'une baleinière pour elle-même, et que ses superbes marins noirs, tout flambants neufs, sont autant dire des marins de terre...

Des pousse-pousse, à cadres de tubes, montés sur une roue unique, à la mode chinoise, et d'ailleurs encore ici objets de luxe dont l'usage s'étendra peu à peu, nous conduisent à la Mission où doit nous recevoir Mgr Augouard. Son renom dans toute l'Afrique Equatoriale égale, à coup sûr, celui dont jouit jadis le cardinal Lavigerie dans le Nord-Afrique. Grand, bien découplé, les traits accusés dans l'encadrement de sa barbe grisonnante, Mgr Augouard fait revivre en toute sa personne ces moines du moyen âge, guerriers dont le froc recouvrait la cuirasse. Au fait, guerrier^ le prélat fut cela d'abord, puisque ,

tout jeune, il combattit parmi les zouaves de Charette, en 70, à Patay. Le soldat d'alors cachait un apôtre. Car, seul, le don de l'apostolat a permis à l'humble missionnaire d'accomplir Fœuvreconsidérableàl'apogée de laquelle assiste le vénérable prélat d'aujourd'hui. Œuvrede propagande oij l'effort civilisateur, surtout religieux, est attesté par le nombre des Missions répandues par toute l'Afrique Equatoriale et Centrale, pour partie desservies par une flottille de vapeurs, le Pie X, le Léon XI II et le Diata-Diata, qui furentparmi lespremiersà sillonner le grandfleuve africain.

Et Mgr Augouard, quelle que soit sa modestie, commune aux hommes très supérieurs, ne doit pouvoir se défendre de quelque légitime fierté, lorsque, voyant atteint le but de son existence, il se rappelle le jour, lointain déjà, — c'était en i877 — où le jeune missionnaire, seul, sans défense, vint, las, s'abriter sous un baobab, devant l'horizon du Pool. Les indigènes, hostiles, s'approchaient en méfiance : « Achète l'ivoire et va-t'en », ordonnaient-ils. Le missionnaire n'était venu pour rien acheter, mais pour rester.

Il est resté. Et il est devenu l'un des grands pionniers de la civilisation blanche en Afrique,

BRAZZAVILLE

en même temps que l'une des plus éminentes figures françaises dans le Continent Noir.

Nous visitons la Mission, le grand pavillon central, les pavillons annexes qui servent de demeure à Tevêque et aux Pères ; la « cathédrale » , grande chapelle sans style, mais tour de force en ce pays où — c'était avant le chemin de fer belge, — il a fallu apporter et porter pièce par pièce, sur SOO kilomètres de piste, tout ce qu'on ne pouvait fabriquer sur place; quelques vitraux; sur Tun deux, le nom d'Uzès atteste un pieux souvenir. J'ai entendu là un Esprit Saint descendez en nous et un Domine, salvam fac respublicam, chantés par quelques centaines de petits Noirs à moitiés nus, et pressés, en foule odorante et compacte, dans le temple; ces hymnes étaient exempts de banalité, je vous assure.

Un jardin où s'acclimatent comme ils peuvent nombre de nos fruits « végétables ».

Dans une cour, sous les grands arbres, un missionnaire fait, en une langue indigène, le catéchisme à de petits Noirs, presque nus, toujours. Dans quelle mesure ces demi-singes s'as-

similent-ilsrinitiation à la foi, bien compliquée pour eux?... Plus loin, d'autres, armés de bâtons jouent au golf. Tout simplement. Oh ! un golf très primitif. Seulement, quand leur balle de caoutchouc est usée, ils vont, dans la brousse voisine, recueillir le latex nécessaire à la confection d'une autre balle. Supériorité évidente sur les champions snobs et les belles joueuses de nos élégantes stations à la mode.

L'Afrique Equatoriale devra-t-elle à l'énergie hardie d'une entreprise privée d'être enfin dotée de cet accès direct à la mer, sans lequel la vie économique de la Colonie restera soudée à l'issue que le railway belge lui offre sur l'extérieur, depuis 12 ans? Appoint précieux, au demeurant, puisque nous lui devons le développement, encore réduit devant les espérances futures, de notre Afrique Equatoriale. Mais combien onéreux, aussi, de par le privilège de son monopole générateur de maintes complications formalistes, dont la portée, il convient de l'ajouter, est atténuée cependant par la neutralité belge.

Une Compagnie minière, celle dont je parlais à propos du warf projeté, a entrepris la construc-

BRAZZAVILLE

tion d'un railway à voie étroite de Brazzaville à un point nommé Mindouli, à 160 kilomètres de la ville.

Est-ce là Tamorce, rudimentaire assurément, quoique significative par sa réalisation, du futur chemin de fer de Ti^friqueEquatoriale française? L'avenir le dira, comme il tranchera Tépineuse question du choix du point d'aboutissement à l'océan. La hardiesse d'une semblable entreprise évitera-t-elle à la colonie le préjudice de ces interminables périodes d'enquête, fléau de notre organisation, non pas seulement coloniale, mais nationale, de ces études officielles, sur lesquelles plane toujours, trop d'exemples le prouvent, la menace de l'avortement? Lui épargnera-t-elle, surtout, de tomber dans l'erreur d'un impérialisme vide de sens en ce pays oii tout doit tendre à la mise en valeur immédiate et fructueuse ?

On doit le souhaiter vivement pour l'avenir de notre expansion dans cette partie du monde.

Et l'espérer aussi par la présence à la tête du gouvernement général, d'un homme à la haute valeur duquel tous ceux qui le connaissent rendent un juste hommage : M. Merlin.

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