LES FRANÇAIS DEXTREME-ASIE
vue militaire. Dès 1905, le Courrier Saïgonnais prévoyait : « N'omettons pas de dire que, de minute en minute, on entend, à Tsing-Tao, la détonation de formidables pièces de canon dont les projectiles portent à 8 kilomètres en mer. Avant peu, Tsing Tao sera la plus forte place de guerre de tout l'extréme-Orient. »
On comprendra que nos compatriotes d'outre-mer aient tressailli d'une joie ardente pour la victoire japonaise qui a porté à l'Allemagne coloniale un coup irréparable. La constatation du désastre n'a pu manquer d'influencer les peuples jaunes, soumis aux puissances alliées, comme elle a touché les neutres que pouvaient étonner les escapades impunies du fantastique Emden. Le roi de Siam a notifié à son armée une rigoureuse et loyale neutralité, dans les termes les plus élevés et les plus favorables à la France. Cependant, que de tenaces efforts la diplomatie et le commerce teutons n'ont-ils pas fournis pour détacher les Siamois de l'Angleterre et entretenir la friction sur nos frontières communes du Cambodge et du Laos.
Ainsi le roi s'est adressé aux Tigres-Eclaireurs, un corps composé de fonctionnaires civils et militaires, en un discours admirable, dont je ne puis extraire que quelques lignes qui nous intéressent plus directement : « Pour ce qui regarde notre qualité de Siamois, la guerre, qui affecte tant de nations d'Europe, ne nous intéresse en rien directement, car nous n'y perdons et n'y gagnons d'aucune manière directe... Il est préférable de ne pas trop parler. Moins vous parlerez, moins vous aurez à rétracter... Mais quand nous entendons parler d'autrui aux prises avec son prochain, s'entre-tuant, se blessant, et quand on nous montre la perte des vies humaines, un devoir nous incombe, à nous tous Bouddhistes, celui d'être remplis de compassion... envers les veuves, les orphelins, les vieilles gens qui doivent perdre fds et petits-fîls... De plus, ceux de nous dont le devoir est de défendre notre patrie, les soldats au premier rang et les Tigres au deuxième, savons-nous quand notre jour arrivera? La pensée de nos souffrances à venir doit nous aider à compatir...
LES FRANÇAIS D EXTREME-ASIE Oy
Que VOUS soyez soldats ou non, vous devez tous tirer une morale de cette guerre et profiter de ses leçons, w
Et le sage monarque exhorte son auditoire à remarquer comme l'union s'est établie dans chaque pays, entre Anglais et Irlandais, — puis chez nous :
« Que se passait-il, en France, avant la guerre? Les présidents du conseil des ministres étaient changés tous les trois ou sept jours. Et il y avait constamment des récriminations réciproques. Dès la déclaration de guerre, toutes les querelles furent instantanément enfouies et tous les Français se retrouvèrent unis pour faire face aux Allemands... En ce qui nous touche, Siamois, examinons le tréfonds de nos cœurs. Si une crise imminente menaçait notre patrie, serions-nous en état de nous comporter comme ceux dont je viens de parler?... Soldats et Tigres, pesez et rappelez-vous bien ces paroles... »
Il ne paraît pas, à ce langage, que Berlin en ait fait accroire à Bangkok. Peut-être notre attitude en Indochine n'est-elle pas étran-
gère au résultat? Le Siam est renseigné sur la manière des Français et des Anglais d'Extrême-Asie. Il ne semble pas pressé de goûter la façon teutonne. Les Bouddhistes du Mé- Nam ne veulent rien savoir du vieux bon dieu allemand.