LA VIE CONTINUE
8 octobre igi/i-
Paris vidé par les vacances, — et par la semaine de septembre où nous entendions la canonnade de Senlis ou de Meaux. — Paris se repeuple.
Quelle différence depuis un mois. Je faisais à pied le trajet de la Porte-Maillot, — où me conduisait le tramway de Saint-Germain — par l'Etoile, les Champs-Elysées, la rue Royale, la Madeleine, les boulevards, jusqu'à la rue Montmartre, la Porte Saint-Martin...
Ah, l'on pouvait tourner autour de l'Arcde-Triomphe, admirer les perspectives nues jusqu'à la Concorde, et toute la longueur de la rue de Rivoli, ou la Colonne au bout de la
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rue de la Paix... Seules quelques autos militaires dévoraient l'espace. Plus de voitures, plus de piétons : le désert. Il fallait monter aux faubourgs, à Montrouge, à Belleville, à Montmartre, pour retrouver la vie...
Aujourd'hui, il y a eu de fortes rentrées, — pour les établissements d'instruction, de la primaire aux lycées, au Conservatoire, au Palais de Justice... Gela fait une foule, où naturellement, dominent les enfants, les femmes, les hommes non mobilisables ; une foule très tranquille qui, n'ayant pas subi la cruelle alarme de l'autre mois, et retrouvant Paris intact, dégagé de la sauvage étreinte, ne comprend guère l'émoi de ceux qui ont senti les minutes tragiques I
Depuis des semaines, les Parisiens du Camp retranché s'étaient habitués au silence et à la solitude comme à des rites sacrés. Naguères, vers trois heures, c'étaient, çà et là, quelques groupes d'hommes attendant le Communiqué d'après-midi. Maintenant les promeneurs défilent en flot profane, ininterrompu! Les gens ont fait des achats. Les
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collégiens, les gamines ont quelques paquets sous le bras. Sans doute, sont-ils ravis, les internes, de ce que leur rentrée est retardée d'une semaine, — leurs bahuts ayant reçu des blessés, qu'il faut évacuer...
Les enfants î Ce sont eux qui ont ramené la vie. Leur babil, leur grâce, leur insouciance détournent une minute nos pensées de l'obsession effroyable. Ils sont l'espoir, ils sont l'avenir, ils sont ce qui ne meurt pas, ce qui ne saurait périr...
Heureux petits, auxquels a été épargnée l'angoisse, qui étreignait les gamins de 1870 î En ce moment, leurs yeux s'émerveillent d'apercevoir ces magnifiques Anglais en kaki, ces Ecossais aux genoux nus, mêlés fraternellement à nos soldats. 11 y a quarante-quatre ans, nous savions que nous étions seuls, sans alliés... Et nous commencions à manger le pain du siège. Or, les ménagères d'à-présent trouvent légumes et fruits à un bon marché inconnu depuis des années. L'hiver peut être dur: il y aura eu des mois d'abondance. Aussi, malgré tous retards et délais, pas une
famille de combattant n'est sans allocation : tout de même, la question sociale a fait quelque progrès, depuis l'autre guerre.
Voilà bien des raisons qui expliquent l'aspect de sécurité de la foule rentrée à Paris, normalement, comme à chaque octobre; ce sont, surtout, les familles de fonctionnaires, dont les appointements sont assurés, et qui n'auront pas à subir de chômage...
Ce retour ne rend pas évidemment, à la capitale, son allure de fête perpétuelle, avec les milliers d'étrangers rués au plaisir et à la dépense. Paris, couché à neuf heures du soir, ce n'est plus Paris..; c'est tout de même autre chose que Bordeaux.
La lune est à peu près la seule compagnie d'éclairage qui n'ait pas obéi à l'état de siège. . . Et Paris découvre la lune, qui fut la seule lumière nocturne de cet été. Et nos plus rares monuments s'en accommodent merveilleusement: les architectes du roman et du gothique n'avaient pas prévu les réflecteurs électriques, ni les enseignes d'américaine publicité. On aura pu voir Notre-Dame.., comme la con-