‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 13 sur 48 · LA VIE CONTINUE · texte numérisé non relu

LA VIE CONTINUE

nurent ses contemporains ; du moins, sans le fracas des autos et sous le seul rayon de la pâle Séléné.

Enfin, M. le Président de la République, M. le Président du Conseil, M. le ministre de la Guerre, revenant de visiter les armées ont traversé Paris, — où ils ont couché cette nuit, et pris leur Taube tout à l'heure, à 8 heures du matin...

Eh ! oui, nous plaisantons, à Paris, — à travers cette guerre de tranchées ou de nuages, de Tauben ou de taupes ! Que pouvons nous faire, ceux qui ne font rien de rien, que d'opposer aux hordes monstrueuses notre résistance morale, notre confiance infinie, et le défi de notre rire à leur prétention de mettre V Allemagne au-dessus de tout!

Ils pourraient avoir leurs bottes sur la nuque de la France — qu'ils ne nous auront pas.

Leurs taubes ! ça fait le vingtième, — toujours la même chose î quelques bombes, qui blessent un passant, une fillette... ça n'effraie personne. J'imagine que, lorsque Garros ou

Marc Pourpe survoleront Berlin, ce sera plus varié, plus spirituel, et qu'ils trouveront autre chose que de pétarader lourdement dans les airs...

On rira, on rigolera même par-dessus toutes les misères, toutes les blessures, tous les deuils, — par-dessus la brute germanique, par-dessus la barbarie vaincue pour longtemps, — et à jamais.

Oui, l'Europe se bat pour que les enfants de la civilisation n'aient plus le front barré, la lèvre morose, le rire contraint de leurs pères, depuis près d'un demi-siècle...

i6 octobre igii-

Les intellectuels allemands, l'élite de la science, de la littérature, des arts, se sont mobilisés, à la suite de l'Empereur et du peuple.

On ne pouvait demander à tant de noms fameux de renier leur patrie, si criminelle fût-elle envers la civilisation, à l'heure où, dans les combats monstrueux de TOise ou de la Vistule, coule le sang germain et se dresse le spectre de la défaite. On ne pouvait demander, même aux esprits les plus libérés, qui se croient au sommet du progrès philosophique, de se détourner de la barbarie déchaînée par Guillaume sur l'univers.

Les hommes sont liés au destin de la terre natale et des plus sauvages traditions.

Aj ALBERT. 5

66 DA>'S PARIS, LA GRANd' VILLE...

Les socialistes allemands, déjà, nous avaient montré ce que valait leur pacifisme social.

Les intellectuels allemands ne pouvaient donc renoncer à se solidariser avec les armes de leur pays. Ils pouvaient, l'horrible maclîine déclanchée, pousser à la roue.

Seulement il y avait la manière.

Ils ne l'ont pas.

Leur appel pouvait être enflammé, leur proclamation brûlante : elle ne devait pas respirer la haine, suinter la louche rancune, l'immonde jalousie rétrospective.

A la plupart des signataires de ce document fétide, nous avions fait fête officiellement ; nous les avions reçus, gâtés dans les groupes, les familles, où ils se présentaient, modestes et débonnaires. Et, là-dessous, se cachaient des orgueils insensés, sournois et brutaux. Alors, leur factum d'aujourd'hui apparaît comme l'aveu de la plus hideuse traîtrise. Ils déchirent le voile.

Gavés, saturés de notre admiration de leur génie ou de leur talent, les misérables

n'étaient pas satisfaits encore. Ils comprenaient que l'âme française était assez riche pour ne pas se dépouiller de sa supériorité, en constatant, en prônant la grandeur du voisin \ Et cela leur empoisonnait l'existence. Nous avions beau nous éprendre de leurs productions de philosophie, de théâtre, de musique, ils sentaient bien qvie les succès de la mode germanique ne pouvaient entamer le génie latin. Pour en triompher, il n'était qu'un moyen : l'anéantir.

Au total, c'est ce droit à anéantir la suprématie morale de la France, plus encore que sa fortune matérielle, que proclament les intellectuels allemands : débarrassons-nous

I. A propos de l'Exposition de 1867, Miehelet a écrit: « Quel accueil, nous fîmes, alors, à nos hôtes ! Quelle confiance ! Quelle aveugle hospitalité ! Comment ces avances étrangles, excessives, étaient-elles reçues ? D'un air douteux, équivoque, parfois ironique. .. Que voyaient-ils? Les boulevards, les spectacles. Ils ne soupçonnaient en rien le profond, le fécond Paris : ce foyer, cette force ardente de tant d'arts dont l'Europe accepte les produits sans les comprendre... Il est odieux, mais certain, que ces promeneurs curieux que nous conduisions partout, reg-ardaient et dessinaient nos murs, nos forts, les côtés faibles des défenses de Paris » (La France devard l'Europe, 187 j).

de ce qui nous gêne — telle est la délicate formule de la kultur allemande, dans le domaine de l'idée, — comme dans celui des faits.

La bassesse du dernier des Teutons s'allie, dans ce factum^ aux pratiques mensongères d'en haut. Tous ces maîtres mentent comme un seul Kaiser, avec une effronterie de valets :

« // n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué la guerre.

« Un est pas vrai que l'Allemagne ait violé la neutralité belge, détruit Louvain, etc.

« // n'est pas vrai que l'Allemagne fasse la guerre en barbare.

(( Il n'est pas vrai, enfin, que la kultur allemande se distingue du militarisme allemand, l'un et l'autre ne faisant qu'un. »

Nous n'en doutons plus.

La conclusion, c'est que l'Allemagne de Goethe, de Beethoven, de Kant et, sans distinction de classe, « ira jusqu'au bout... »

Oui, mais au bout... du fossé la culbute.

A quoi bon donner la liste des noms illustres des signataires de « ce chiffon de papier » :

ils y sont tous : philosophes, médecins, écrivains, peintres, professeurs, musiciens, comédiens, directeurs de théâtre — dont tant et tant ont été abreuvés des acclamations de Paris, depuis leurs chefs d'orchestre montés à nos pupitres nationaux jusqu'à leurs exposants de nos Salons annuels. Et les voici levés en masse, pour déclarer, eux, la guerre à la pensée française où ils trouvaient une compréhension dont ils ne bénéficiaient pas toujours de l'autre côté du Rhin.

A l'heure présente, non, nous ne pouvions songer à la sympathie, ni à la neutralité de ces mainteneurs de leur tradition nationale. Mais, il était, du moins, à croire que notre fréquentation aurait adouci leurs instincts tudesques. Nous en avons connu d'aimables, d'empressés, qui semblaient si heureux de nos attentions, de notre humeur, de notre gentillesse désintéressée. Nous les voyons, soudain, tombés, retombés à la goujaterie la plus abominable. Qu'ils nous fassent la guerre, soit; qu'ils bombardent et incendient, selon leur nature, à leur aise ; mais, du

moins, qu'ils ne crachent pas dans les verres où nous avons porté leur santé ; qu'ils s'évitent de paraître des imbéciles, en niant l'évidence : « // n'est pas vrai » que l'Allemagne ait provoqué la guerre, envahi la Belgique, brûlé Louvain I Tristes sots I Ils pouvaient faire « leur devoir d'Allemands » jusqu'au bout, jusqu'à l'extermination rêvée, sans s'avérer les plus sinistres mufïles du globe, par les insultes, les injures, la grossièreté, le mensonge, et la menace...

J'ai, devant les yeux, conservé comme un très lointain et cher souvenir, la photographie dédicacée, à Berlin en iSgS, du portrait de Gerhardt Hauptmann, par Max Liebermann, deux signataires du méchant et baveux prospectus. Antoine avait joué, dans une mise en scène et avec une interprétation prodigieuse, les « Tisserands » interdits à Berlin. Et nous partîmes, pour y assister à la répétition générale à'Hannele Mattern, une sorte de « mystère », représenté depuis, aux semaines saintes, sur les scènes qu'a occupées l'ancien directeur du Théâtre Libre et de l'Odéon.

Ce fut un voyage inoubliable. Hauptmann et ses amis faisaient le meilleur, le plus chaleureux accueil à Antoine, au traducteur Jean Thorel, à nous tous. L'unique préoccupation était le théâtre, et des machinistes aux directeurs, ce n'étaient que fastueux banquets offerts à Antoine, — qui les rendit, d'ailleurs, il y a deux ans encore, à Max Reinhardt, l'un des novateurs de la mise en scène allemande, l'été au Vaudeville, — signataire naturellement de l'affiche des « Intellectuels », sur le théâtre de la guerre.

Plus tard, l'Œuvre représentait la Cloche engloutie. Ce fut, ainsi, tout un mouvement, en faveur du dramaturge silésien, qui doit à Paris le plus clair rayon de sa gloire.

Au moment de signer, il n'a donc pas hésité, pour souhaiter un texte qui conciliât le plus atroce devoir — avec l'adoucissement du souvenir ?

Non, la kultur alleboche doit exterminer la culture française I Et ça se réclame de Gœthe et de Kant. Ah, ils l'ont, V impératif catégorique, — les c ochons 1

Anatole France, dans une lettre mal comprise, et hâtivement condamnée, écrivait, — distinguant entre le militarisme et le peuple, à tort, — que, la guerre terminée, la France pourrait rappeler la nation allemande « dans son amitié ». Anatole France sait bien que nous ne pourrions haïr éternellement le vaincu. Delà, le geste et la phrase précipités. Ils ont choqué, justement, dans leur publicité, à la minute, où, du côté de l'ennemi, il n'est question que d'extermination.

Tout de même, au plein de l'épreuve, quelle noblesse, dans l'écrivain français, en regard des intellectuels prussiens. Et ne devons-nous pas préférer notre douce culture à leur bestiale kultur ?

Et puis Anatole France a demandé à servir, — dans l'emploi où l'on pourrait l'utiliser. Gerhardt Hauptmann se contente d'approuver, de loin, les horreurs du vandalisme impérial et populaire...

Il y a kultur et culture...

i8 octobre.

C'est d'être des grands... Tous les petits ont passé par là, ceux de la « primaire » et ceux du lycée.

Çà et là, j'ai voulu voir la reprise des études : elle a commencé parles quartiers excentriques, par le peuple dont les mioches ne connaissent guère d'autres villégiatures que celles du voisinage : Buttes-Chaumont, bois de Vincennes, parc deMontsouris, les fortifs ; elles valent bien des plages et des Alpes : ils ont regagné la laïque, comme de si rien n'était. Ça été la rentrée en masse, alors que les écoles manquent d'instituteurs, — en foule mobilisés...

Ailleurs, dans les arrondissements fortu-

nés qui se vident à chaque canicule, les fenêtres n'ont pas toutes rouvert les yeux. Les vacances se sont un peu prolongées ; l'automne était si beau I Pour l'enseignement secondaire, il ne s'est guère présenté qu'un tiers des élèves dans les établissements d'externes ; ceux qui reçoivent des internes ayant reculé la date habituelle, — les dortoirs servirent d'ambulances. Les lits de fer des enfants ont été la couche douloureuse des héros.

On rentre quand même. Et c'est la ribambelle espiègle et bruyante des enfants hâlés par la mer ou la montagne. Voici rompu le grave, l'altier silence de septembre par ces voix innocentes d'octobre. Paris en est tout changé ; malgré les deuils accumulés, le visage froncé de la capitale s'est détendu pour sourire au retour annuel de ses potaches ; depuis juillet, ils étaient disparus. Où détourner notre pensée de l'épouvante des hécatombes quotidiennes ? Voici le réconfort, l'espoir sublime, la leçon miraculeuse des générations qui montent, et qui devront à leurs pères un avenir étincelant de paix,

de travail et de grandeur. Caria pire détresse de l'heure est tempérée du souffle prometteur de l'immanquable victoire finale. Ce n'est pas la torpeur glacée d'il y a quarante-quatre ans, où s'annonçaient les horreurs du siège. Le canon couvrait la voix des professeurs : pour jouer aux billes, nous avions des biscaïens ; nous défoncions nos poches et nous crevions nos gibecières des éclats d'obus ramassés sur le trajet de « la boite »...

Aujourd'hui, la tâche des maîtres est simplifiée ; ils n'ont qu'à fortifier la confiance de leur auditoire dans le succès indubitable. 11 faut que les enfants le sachent, pour le rapporter inlassablement dans les familles où la parole du professeur retentit avec autorité ; la leçon répétée des petits aux grands peut être d'un rebondissement efficace.

Aussi, l'enseignement des faits, dans le décor et l'atmosphère proches de la bataille, portera, pour nos gamins, mieux que les meilleurs discours. On a eu raison de prescrire la rentrée des classes à la date habituelle. Il est précieux qu'ils vivent leur épo-

que, qu'ils s'y trempent, qu'ils y puisent des souvenirs impérissables. Il ne faut pas faire de nos fils des étrangers à leur temps, en les maintenant dans des villégiatures écartées. Ce n'est pas dans les livres de demain qu'ils sentiront le frisson de l'histoire et de l'épopée dont notre terre est aujourd'hui secouée, comme ne le fut sans doute jamais aucun autre solde l'univers...

J'ai voulu voir la rentrée, où je pouvais le mieux en juger, à Bonaparte-Fontanes-Con~ dorcet. J'y suis allé par mon itinéraire de jadis, par la rue de Madrid. Et je découvre le Conservatoire, — où je n'avaisjamais pénétré depuis ce transbordement des Muses dans l'ancienne résidence des Jésuites. M. Bourgeat est à son poste, — même de nuit, avec un lit improvisé, dans le cabinet directorial. Nombre d'élèves femmes sont en province, — et les jeunes gens tous mobilisés ; les apprentis tragédiens, comédiens et chanteurs débutent, cette année, sur le théâtre de la guerre. Devant une glace du vestibule, cependant, s'animent quelques jeunes filles;

la poudre parle, la poudre de riz, dont elles se saupoudrent le museau. Dans une classe lyrique, une future Manon tricote des chaussettes pour nos soldats.

A Condorcet, j'éprouve toujours l'émotion d'un pèlerinage. Un roulement de tambour, et les escaliers retentissent d'une dégringolade effrénée. Pas de livrée humiliante pour ces externes, si fiers de ce privilège d'arborer chacun sa tenue, du dernier cri. L'élégance, c'était la firme du grand lycée de la rive droite. Ça n'a pas changé.

— Dix-sept élèves, au lieu de cinquante, me dit un professeur, c'est la proportion dans toutes les classes.

Tout de même, cela fait un flot de jeunesse qui déferle, dont je fus une goutte, il y a trente ans, hier : nos fils même ne sont plus du dernier bateau, partis tout à l'heure, d'ici, pour le régiment I

Mais un groupe s'est formé autour d'un grand jeune homme au képi rouge, au manteau bleu, vraiment bien pimpant dans ce costume flambant neuf. Un bras seul est

passé dans une manche, l'autre manche jetée sur l'épaule gauche. Ainsi, jadis, nous cachions notre serviette sous le pardessus nonchalant, pour ne pas avoir l'air de collégiens I

Hélas ! ce n'est pas du chiqué...

— « Un de nos élèves, qui nous dit bonjour, en passant: X... ; fils du grand chirurgien. Il a été blessé, immobilisé trois semaines, et repart pour le front. . . »

Seulement, ce lycéen d'hier est de Condorcet. Alors il a profité du congé pour prendre un uniforme frais, où il est bien capable d'avoir insinué quelque fantaisie.

Et voilà un « complet » qui rallie tous les suffrages.

— Épatant! fait un camarade... Où donc, que j'y coure?

Le glorieux et brillant volontaire a fait bien des jaloux avec son bras en écharpe, sous le manteau bleu qui se porte tant cette année.

A Condorcet, on s'habillait bien ; au front on s'habille mieux...

Page 1