CHACUN SON METIER
30 octobre.
C'est l'anniversaire du combat de la Malmaison, en 1S70; la riante contrée avait déjà connu l'invasion de 181 5. Comme les divinités aiment les nombres impairs, le vieux dieu du Kaiser revenait sur Bougival et Rueil pour la troisième fois, mais c'a été zéro...
Quelle mélancolie d'automne, d'une densité étrange, sur ces rives de friture, de canotage et de polkas, — si gaies et si légères, malgré l'histoire ! Sans doute, c'est le clair royaume des blanchisseuses. Mais il y a eu Richelieu et Napoléon, et le passage des armées aux années terribles ; les murs, les arbres, les statues sont incrustés de mitraille. . .
Quelle solitude, quel silence, — après
CHAGU^^ SON MÉTIER 83
l'exode de septembre. Plus d'autos, de voitures, plus rien que le fidèle tramway de Saint-Germain. Des plaques de marbre rappellent que des hommes illustres aimaient ces jolis paysages. « Ici mourut Tourguéiiief)) ; là, Bizet : « ce parc abrita la DuBar^nj » ; a Ludovic Halévy posséda ce pavillon ». Traversons le pont et voici File célèbre où les valses de Métra, jadis, faisaient les joyeux dimanches de la Grenouillère I
Mais, défense d'entrer : parc militaire. . . Tout de même, je pénètre. Quel spectacle imprévu, d'un innombrable bétail dans ce délicat décor des frondaisons de la Seine. L'immense troupeau mêle tous les pelages. Jamais concours agricoles et champs de foire ne réunirent autant de races et de variétés. En voici de Gascogne, aux robes blanches et voilà les petites bretonnes, tachetées de noir : d'Auvergne sont descendus les rouges Aubrac et les jaunes Salers; des milliers de cornes s'arquent dans le crépuscule doré ; est-ce la Suisse ou quelques Pyrénées dont les vacheries transhument? Non, pas de ranz des
vaches à travers l'Alpe, pas de sonnailles qui tintent : 'parc militaire. Les bouviers sont des territoriaux qui se démènent avec zèle parmi les ruminants mobilisés ; aujourd'hui, le principal habitant de ces régions désertes, de Croissy et de Chatou, c'est le bœuf.
Je fais la causette avec l'un de ces nourrisseurs improvisés, un bel homme de quarante-cinq ans, teint coloré, vastes moustaches.
— a Moi je suis garçon de banque... Mais ce sera triste de reprendre le bicorne... Ici le travail est dur. Pensez : quatre hommes pour 5oo animaux... Tout de même, je ne me suis jamais si bien porté... N'est-ce pas! on a remplacé l'apéritif par une tasse de lait. C'est ça qui vous retape. Si je suis heureux I Pensez, moi qui avais toujours rêvé d'une petite ferme... »
Évidemment, l'homme ne songeait qu'à soigner le précieux bétail. Avec zèle, ses bras plongeaient dans les mangeoires en plein air et mêlaient la paille hachée et la drêche.