LA GRANDE MUETTE
que ce frivole et bruyant Paris se plierait ainsi à la plus étroite discipline, Paris dont le Kaiser escomptait les discussions, les fièvres et les colères, et que voilà si solidement uni dans la défense morale du Camp retranché.
3i octobre.
Il paraît que l'Allemagne excelle dans l'espionnage.
Pourtant, son génie mouchardeur ne lui a guère réussi, pas plus vis-à-vis de la France, et de la Russie, que vis-à-vis de l'Angleterre et de la Belgique.
Du haut en bas, de ses ambassadeurs à ses laveurs de vaisselle, de ses intellectuels à ses équipes de guides incendiaires, le Kaiser et son empire auront été victimes de leurs médiocres informateurs, qui volant leurs gages, ont conduit leurs maîtres à l'abîme, au lieu de les mener au triomphe d'une promenade militaire.
Aujourd'hui, après avoir accueilli les émi-
grants de Germanie en toute confiance dans nos usines, nos magasins, nos maisons, nous n'en exceptons plus aucun de l'accusation ignominieuse. Comme si pas un natif d'au delà du Rhin n'avait pu traverser la France, sans y être chargé de quelques hideuses missions de renseignements en vue de la guerre.
Qu'il y ait eu le réseau d'espionnage le plus infâme, on ne saurait y contredire. Des milliers de faits nous apportent des preuves irrécusables. Chacun de nous, dans la revision des camaraderies littéraires, artistiques, ne tarde pas à découvrir des visages suspects.
Tout de même l'espionnage est fatalement limité. Quantité de ménages français, troublés rétrospectivement, peuvent rassurer leur confiance, pour ce qui touche à la défense nationale. Leur bonne prussienne n'a rien pu tirer de dangereux de sa fréquentation de tant d'humbles logis où le fardeau des occupations nombreuses ne lui laissait guère de répit pour d'autres besognes. On aura seu-
Ajalbert. 7
gS DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...
lement profité de la différence du prix de ses gages avec celui des domestiques compatriotes*.
Le grand exode provenait, surtout, du besoin de vivre qui faisait sortir d'Allemagne une telle foule en quête de travail, — qu'elle donnait à bon compte; de là, son embauchage chez nous.
Mais l'espionnage réclame des dons qui ne sont pas dans l'humble journalier, voué à d'âpres besogne. Espion, c'est vite dit, d'un personnage qui déplaisait. Mais espion de quoi ? De plans, d'armements, de monuments, de procédés de toutes sortes 1 11 y faut des techniciens, des professionnels I
I. Dès 1870, Michelet faisait entrer dans l'histoire l'espion fixe, l'observateur domicilié, qui interrogée ses compatriotes « les Allemands établis dans l'endroit... Les officiers qui y viendront pour faire des réquisitions, n'auront nul besoin de voir les rôles de contributions. Ils savent parfaitement d'avance ce que chacun peut payer. On s'étonnait à Ablon (Seine) qu'ils sussent qu'une ferme avait a5 vaches, et non 20. Mais on se fût plus étonné si l'on eût su combien ils savent de détails domestiques, intimes, même inutiles à la guerre. Leur curiosité infinie trouve à se satisfaire sans peine, auprès de nos domestiques allemandes, bonnes créatures, qui disent tout ce qu'elles savent à un brave homme qui vient de leur pays (La France devant l'Europe y 1871).
Les Allemands étaient très bien renseignés sur les habitants, les ressources des villes, des particuliers ? Mais quoi d'étonnant î N'avons-nous pas des Français qui connaissent très bien telle ou telle capitale étrangère, tel ou tel coin de pays 1 Est-ce que depuis des années de paix trompeuse, des sociétés pour l'encouragement des études franco-allemandes n'expédiaient pas nos enfants à Goblentz, à Heidelberg, à Berlin — où l'an dernier étaient magnifiquement reçus une centaine de nos lycéens, devant qui s'ouvraient tous les musées, tous les théâtres, gracieusement. La plupart de ces jeunes gens pourraient bien passer de prochaines vacances là-bas. Sans doute, ils reconnaîtront les maisons où ils furent reçus. Si quelqu'un s'abaissait, à la manière allemande, à ne se souvenir du passé paisible, que pour pilier ou incendier plus vite — il ne s'ensuivrait pas qu'il ait été un espion.
Ainsi des masses allemandes ont vécu parmi nous, par nécessité de vivre. Rien de plus ! Tout cela a filé, dès le début des hostilités,
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dit-on ! Évidemment, que pouvaient-ils faire ? Nos nationaux n'ont-ils pas dû répondre aussi vivement à l'appel de la Patrie.
Soyons implacables pour tout ce qui est allemand ; mais ne voyons pas un espion dans tout Allemand. On nous dit que le premier lieutenant du Taube qui jeta une bombe sur Paris était un caissier d'une maison de commerce de la rue du Sentier. Donc, c'était un espion I Pas du tout ! 11 pouvait très bien n'en être pas un. Si la guerre n'avait pas éclaté, il continuerait, sans doute, à être un caissier bien vu de son patron. La guerre a éclaté, il est rentré faire son devoir.
J'entends bien le cas de conscience; mais jusqu'où se prolonge-t-il. Un Français, employé à Berlin, redevenu sous-officier français, refusera-t-il de marcher contre la capitale où il eut sa place momentanément. Mais non, je pense.
Ne voyons donc pas d'espions dans tous les pauvres bougres qui s'expatrient, — et jusque dans nos colonies, — pour y gagner un pain moins dur que dans leur difficile patrie.
Ne soyons plus dupes, à l'avenir, et cela vaudra mieux que de gémir après coup.
Cependant, il y a des espions: des vrais, d'innombrables. Veillons bien, il aurait pu nous en cuire d'avoir été trop nonchalants, quoique nous n'ayons qu'à nous louer des professionnels. Pour le mal qu'ils ont essayé de faire, que de services incalculables î Ils avaient si bien repéré les positions morales de la France qu'elle devait être isolée, terrassée en quinze jours, après quoi, ce serait le tour de la Russie. Quant à l'Angleterre, et à sa « misérable petite armée », son compte était clair.
Et la ruée allemande se heurte à une Belgique imprévue. Quarante ans de préparation militaire, d'armements colossaux, où rien n'avait été laissé au hasard, tout cela se brise, éperdùment, à l'improvisation de la résistance franco-anglo-belge, à la mobilisation inachevée des Russes.
On ne peut pas tout prévoir. L'Empereur des Hobereaux ne s'était pas dit que l'espion peut se tromper et tromper qui le paie.
L'espion, d'autre langue, d'autre mentalité, d'autre race, ne comprend jamais rien aux peuples chez qui il se glisse. Il peut susciter un traître, acheter quelque plan fragmentaire. L'espion allemand s'est vastement blousé sur notre caractère, notre légèreté apparente, notre décadence présumée, nos dissentiments politiques, nos rapports avec les autres peuples.
Aussi, que ne devons-nous pas à l'espion allemand 1 Nous lui devons toute la morgue imbécile de la « Kultur » germanique, la folie orgueilleuse de l'Empereur, la foi de la nation dans son droit à dominer l'univers, toute la sottise allemande, toutes les fautes de nos adversaires.
L'espion allemand a droit à toute notre reconnaissance ; il aura décidé de la chute de l'Empire allemand — grâce à quoi s'installera la longue, la radieuse paix future.
Il y a un prix Nobel de la Paix, — qui n'a pas été distribué cette année ; après la guerre, le prix appartiendrait à l'espionnage allemand qui a provoqué la guerre, en fournis-
l'erreur des espions io3
sant les plus monstrueuses assurances au Kaiser.
Malheureusement, même demain, la justice ne sera pas de ce monde et les espions ne pourront être récompensés, comme ils le mériteraient :
Car, il faut espérer qu'ils auront été fusillés tous^
I. Je n'ai rien voulu retrancher de cet article, où se montre l'erreur commune à des millions de Français. Inutile de dire, je pense, que j'ai changée d'avis !