‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 26 sur 48 · LES JOURS ET LES JOURS · texte numérisé non relu

LES JOURS ET LES JOURS

3o novembre.

Comme ils sont lents, et comme ils passent. Le cinquième mois de la guerre, — déjà ; de cette guerre, qui avec le progrès, les moyens de destruction perfectionnés, ne devait durer que trois semaines !

Une ou deux batailles, colossales, qui décideraient du sort des nations ! Or, l'on combat au centimètre, en se marchant sur les pieds. On est assuré de la victoire, et, pourtant, dix départements demeurent envahis. Tout de même, sur tous leurs plans, les x\ustro- Allemands ont été refoulés en échec, de Paris, de Calais, de Varsovie. Sans doute, à Berlin, la confiance règne encore, avec l'illusion facile : les armées du Kaiser ont approché

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Paris d'une cinquantaine de kilomètres, et presque atteint nos chefs-lieux maritimes du Nord. De Berlin, sur la carte, Paris et Meaux se confondent. Gomment le peuple abusé ne croirait-il pas que ses enfants exécutent le pas de parade sur nos avenues ! La désillusion ne saurait tarder. « Avant la chute des feuilles » les soldats de Guillaume devaient avoir, victorieux, regagné leurs foyers: ils hivernent dans leurs tranchées meurtrières, d'où, souvent ils ne sortent que chassés par la faim, pour [arracher quelques betteraves gelées. Ghaque minute nous apporte une émouvante nouvelle, submergée par les suivantes. Gela fait une continuité d'émotions où nous vivons tout naturellement. Il faut quelque document, comme le dernier résumé du Bulletin des armées, pour que nous nous rendions compte de la tâche fabuleuse exécutée, à peu près à l'improviste, par nos soldats et nos généraux ! Quatre mois où il ne s^est déroulé que trois ou quatre batailles, mais de quelle ampleur et de quelle durée I Maintenant, nous ne sommes plus agités des

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tragiques soubresauts du début. C'en est fini des menaces d'attaques brusquées, de raids abracadabrants, de terrorisation irrésistible. Les tauben, depuis longtemps, ne s'aventurent plus au ciel parisien. Les uhlans ont renoncé à leurs cavalcades provoquantes, et les automobiles vertigineuses, qui devaient pulvériser nos ponts et nos rails ont calé dans leurs garages, comme les Zeppelins persistent à ne pas sortir de leurs hangars. Si prodigieuses que puissent être les forces ennemies, elles ne permettent pas un incessant gaspillage. Le pillage, l'incendie, les crimes barbares continuent, avec le minimun de risques.

Bientôt, les hordes dévastatrices ne nous étonneront que par leur prudence. On n'a pas aperçu que jusqu'ici elles aient encombré la mémoire de leurs adversaires de ces milliers de traits héroïques, chevaleresques, tout à l'heure légendaires, dont le Français a prodigué des masses. Ne parlons pas de courage, de résignation. Comme les autres, les Boches se battent et se font tuer. Leurs cadavres enfouis ou calcinés par centaines de

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mille, sur le sol étranger, ont droit, même dans l'abjection de leur cause, au salut « Aux morts pour leur Patrie ». Ils se battent et tombent. Mais ils n'ont pas la manière.

C'est en gants blancs, galons d'or, képis rouges, que nos premières phalanges d'officiers, ont commandé la charge. C'est rasées de frais que les équipes anglaises ont marché au feu. Quelle noblesse et quelle simplicité, chez ce roi, cette reine des Belges, dans tout ce peuple pressé autour de ses souverains, à travers leurs derniers villages vides, quelle tenue, quelle grandeur et quelle invincibilité narquoise, en [regard du cabotinage épais, grotesque et sanglant du grand et du petit Willie.

Que vous dirais je ? Que vous dire ! Vous devez en savoir autant que nous, presque aussitôt que nous, puisque la seule chose c'est le Communiqué. Et votre sensation doit être la nôtre, toute de confiance dans la patience. Que vous dire en songeant que mes pauvres réflexions ne paraîtront que dans des semaines. Avec moins de détails, vous êtes.

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sans doute, rapidement instruits aussi, de nos deuils. Il en est que le temps ne fera qu'aviver. Toute jeunesse fauchée a droit à l'immortel souvenir. Cependant, il est de nos héros, quelques-uns qui ont donné plus que d'autres à la Patrie leur génie déjà éclatant ou sensible, un Charles Péguy, un Nolly, un Gh. Muller, un Ernest Psichari, Allain-Fournier qui avait débuté parle Grand MeaulneSy ce livre ravissant de fantaisie et de poésie, une demi-douzaine d'autres jeunes, qui portaient en eux le chef-d'œuvre certain. Et des savants, des artistes...

Je suis appelé au téléphone par Garros, de passage à Paris. Nous prenons rendez-vous pour déjeuner, le lendemain ; Garros vient d'apprendre que Marc Pourpe est mort — combat? — accident? — après tant de vols héroïques. Pourpe était de la même escadrille que Garros ; ils avaient pris l'uniforme le même jour ; je les revois encore ici, par un brûlant midi d'août ! Garros très ému n'a que des éloges pour le compagnon charmant, dévoué, parti dans le brouillard, tombé

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quelques heures après, retrouvé tué sous l'appareil piqué en terre.

J'interroge Garros.

— Que donne l'aviation?

— Pas ce qu'elle devrait donner... Gomme taxiy oui, ça marche...

(G'est-à-dire, en pilotant des observateurs, pour les reconnaissances voulues). Mais comme instrument de guerre, nous n'y étions pas encore... cela va venir... Le monoplan, c'est le pur sang, il ne vaut que comme cheval de course ; il faut trouver le moyen de lui garder la vitesse, — en l'armant pratiquement... on cherche... »

De la bouche de Garros, si simple, si modeste, cela veut peut-être bien dire, que l'on est en train de trouver. . .

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