‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 28 sur 48 · LE DOUX HIVER · texte numérisé non relu

LE DOUX HIVER

de nouveaux. Les perceurs de Paris sont partis aux tranchées. Ils tiennent à leur monopole, et ils n'ont pas permis à l'ennemi de venir opérer place de la Concorde. Nous aimons mieux ça, aussi.

Rien de changé ?

Et le Gouvernement qui, de Bordeaux, vient siéger à Paris ?

De tant de réouvertures, ce sera, certainement, la plus courue. Paris boudera-t-il le gouvernement qui l'avait un peu vivement décapitalisé, au début de septembre ! Non, les ministres un peu frondés vont prendre leur revanche. Quatre mois que les solliciteurs n'ont plus pu l'aire antichambre ! Ils vont se rattraper.

Seulement, ne croyez pas à de l'ironie à tout bout de champ ! Des milliers de quémandeurs n'attendent la reprise officielle des pouvoirs publics à Paris, que pour obtenir la laveur de servir, et d'aller se battre.

Sans doute, j'ai rencontré, l'autre jour, un brave homme qui m'a dit :

— « Eh bien, n'est-ce pas, vers janvier.

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février on pourra bien reparler de mon mérite agricole?.... »

(Il a d'ailleurs fait 1870).

Mais, contrairement à l'habitude, ce sont, aujourd'hui, des dévouements qui s'offrent, de tous âges, de toutes situations, incroyables...

Mon ami Léon R..., artiste célèbre, graveur émérite, à qui l'Indochine doit l'un de ses meilleurs billets de banque, se proposait, depuis la déclaration de guerre :

— « Je veux faire quelque chose... »

Il avait 5o ans...

— « Attendez, lui dit-on. »

Il avait une auto, mais ne voulait pas paraître s'embusquer.

Il vendit son auto, acheta une motocyclette et s'entraîna... Comme il n'obtenait aucune affectation, et perdait son temps à prendre des sauf-conduits, il lâcha tout, et se mit à la bicyclette, abattant des records de 100 kilomètres par jour...

Enfin, il se décida à ne plus rien demander à « nos amis politiques ». Il alla seul au re-

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crutement, passa le conseil de santé, fut déclaré bon, et versé dans les autos. L'autre midi, il me fît signe pour déjeuner chez Maxim's, qui est la taverne de nos grands mobilisés. Léon R... était en artilleur, sa croix battant la poitrine, l'uniforme déjà frotté de service...

— « Mon cher, je conduis des camions, en attendant... Je suis très heureux... je suis en retard, mais voilà, j'ai été accroché, dans le métro... Ma croix fait retourner les gens... Un groupe m'a offert des cigarettes. Une femme, des fleurs. Ils veulent que je leur dise comment j'ai eu la croix... Je ne peux pas leur raconter que c'est en gravant sur bois ou sur cuivre. C'est enivrant... Par exemple, ce qui l'était moins c'est l'engagement... Ah! J'en ai fait des bureaux... Enfin, tout allait être conclu, quand on me demande mon diplôme. J'avais un brevet de chauff'eur... Maisje n'étais pas breveté de bicyclette...

— « Allez passer votre examen... »

— J'arrive à la caserne de .... Un caporal me dit: — « Eh! bien, tournez par quelques rues, et revenez, je vous regarde... » Je tourne,

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tourne un quart d'heure, une demi-heure... De temps à autre, j'apercevais le caporal, occupé à la grille, avec des soldats, qui ne m'arrêtait pas. Je continuais. Dans une rue, un agent m'arrête :

— « Votre numéro... Qu'est-ce que vous fabriquez à repasser ici, tous les quarts d'heure... Je vais vous flanquer un procèsverbal... »

— ce Mais je passe mon examen... »

J'échappe à l'agent, quand, devant la caserne, un officier me hèle :

— « Qu'est-ce que vous fichez à rouler et à corner, depuis une heure par ici ? »

— « Mais, mon lieutenant, je passe l'examen : le caporal m'a dit de tourner... » Ça été le diable de retrouver le caporal examinateur. Bref, tout s'est arrangé. J'avais demandé à être automobiliste, puis motocycliste, puis bicycliste, pour aller à l'armée; on m'a fait camionneur ; je dirige un immense fourgon automobile... Tout de même, quelle existence... Je suis avec des citoyens étonnants, tous dessalés, des chauffeurs de

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Paris, joyeux et braves... Je suis rudement content... »

Nous prîmes un autre rendez-vous. Mais Léon R... n'est pas venu... Il m'a écrit:

— « Je pars pour destination inconnue, avec des camions chargés de mitrailleuses, cette fois, il y a lieu de croire que c'est pour le front... ^ »

I. Léon R... a eu le bras cassé, d'ua cclat d'obus, à la bataille de l'\ser — où il était chauffeur d'un colonel ; après des semaines d'hôpital, il est re-affecté aux camions lourds. Il réclame. En vain. Un matin, il est dirig^é sur Versailles, versé dans les novices^ pour faire son apprenlissag-e ! Il proteste contre l'erreur. Il reçoit l'ordre de se soumettre. Il monte sur le siège d'un camion d'école, conduit par un débutant, qui se jette contre un mur.

Léon R..., rentre à l'hôpital gravement blessé, maintenant réformé.

la décembre 1914.

A la première semaine de décembre, les autres millésimes, on commençait à se réjouir. Encore un peu, et les jours s'arrêteraient de raccourcir. Dès Noël, cela devenait stationnaire. Et, bientôt, le soleil se faisait sentir. Chaque matin, chaque soir, on progressait, comme disent les Communiqués^ et la lumière se propageait plus ample. La jeune année s'annonçait nimbée de toutes les grâces d'un prochain renouveau. Sous le gel, les bourgeons tressaillaient. Janvier se parait des mille promesses splendides de l'éternelle nature...

Au moment où igi/i s'enlise dans la dou-

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leur et le sang, que sera igiS, qui s'avance drapée de deuil et voilée d'inconnu 1

Même en ces temps fantastiques, que la vie est « quotidienne » ! comme disait Laforgue. Gomme l'existence se traîne, moutonnière et minuscule, pour la masse de l'humanité I Nulle catastrophe ne lui change ses quelques vieux gestes habituels. Les boutiques préparent leurs étalages de bonbons; il faut réveillonner, quand même. Aussi pour gagner « la dispense » de sacrifier au boudin rituel, on s'entraîne à ravitailler les tranchées de victuailles et de friandises, pour les soldats. On pourra s'imaginer qu'ils réveillonnent aussi, de la Flandre à l'Alsace...

Pourtant, malgré les deuils etles détresses, plus fort que la mort, persiste le défi de la vie à tous les désastres. L'enfant ignore et babille; le gamin se rue au jeu; l'adolescent rêve à la cousine et à la voisine. La nature continue...

La guerre? qui embrase l'univers précipite à la lutte dix nations? Et après! La blanchisseuse a repassé notre linge. La fruitière

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a ouvert sa boutique. Par endroits, il semblerait que rien n'a changé, en façade. N'allons-nous pas revoir un Sénat, une Chambre I Mais tout cela n'est qu'apparence 1 Quelques cents d'embusqués ne constituent pas la population formidable d'avant la guerre, d'où sont retranchés tous les hommes, de vingt à quarante ans! Or, ce qui reste n'a pas l'air suffisamment veuf ou orphelin de tout ce qui est parti. Par moments, un rire, une voix détonent, vous blessent cruellement. On se retourne, on voudrait crier : — « Mais vous ne savez donc pas qu'il y a la guerre? » Et l'on aperçoit des visages tellement innocents, indifférents, que l'on est sufloqué! Et l'on réfléchit que c'est là, peut-être, un des ressorts merveilleux des peuples, cette acceptation, cette résistance, cette indiflPérence, l'instinct. On nous dit que dans l'ouest, le sud-est, le sud-ouest, même à la Loire, un voyageur étranger saisirait mal la différence de cette année aux précédentes! Tant mieux alors, que les obus allemands, leurs trous creusés, n'ébranlent pas le sol au delà des tranchées.

n'émeuvent pas et ne terrorisent pas une nation au delà de leurs éclats et de leurs incendies I Tant mieux que le mal se limite à quelques départements, et qu'au delà les travaux et les joies ne soient pas rayés du calendrier...

Le calendrier, l'almanach... Ils sont en retard... Xaguères, dès septembre, on nous encombrait... Sans doute, nous ne perdrons rien pour attendre, et des facteurs, qui ne nous ont pas apporté de lettres depuis des mois, arriveront avec le carton traditionnel! igiDl...

Quelles échéances! A quel point de la victoire atteindrons-nous? Il faut bien espérer que nous aboutirons à un règlement de comptes, sérieux et durable.

En tous cas, il est un progrès, certain, de grandeur sociale. Si trop d'individus n'ont pas été ébranlés de la commotion formidable où s'abattent des millions d'hommes, versant leur héroïsme pour la liberté du sol natal et le salut de la civilisation, si trop de gens, loin du péril, se satisfont de traverser l'époque

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d'une manière un peu trop désintéressée, un vaste courant s'établit de solidarité, et de responsabilité communes. Le Midi versera, sur son soleil et sa vigne, au Nord ravagé et détruit. Les riches devront une forte part à ceux que l'invasion a ruinés. Les heureuses provinces épargnéesn'auront pas assezdeleur ciel, de leurs fruits et de leurs bas de laine pour honorer les survivants de la bataille...

A tous ceux qui se seront battus, à qui le pays devra son salut et sa gloire prodigieuse, toute neuve, telle qu'il n'en connaissait pas de pareille dans son plus glorieux passé, à tous ses vainqueurs, il faudra /bien faire des jours paisibles et reconnaissants...

Et voilà les temps nouveaux, où tant de formules économiques, politiques et sociales devront capituler devant le droit éclatant du sacrifice. Le pays l'a compris. Les départements saufs votent des crédits pour les régions envahies. Il y a loin d'Arras à Nice. Mais, de ce que la guerre a lieu dans le Nord, l'autre moitié de la nation n'entend pas être exonérée de la casse.

Il n'y a qu'une France qui souffre de toute blessure à n'importe lequel de ses membres.

D'ailleurs, que l'on ne craigne pas de mettre la main à la poche ! Ce ne seront que des avances. On peut espérer sur le règlement final de igiô, pour passer au compte du Kaiser les dépenses de 1914.

Hélas, il y a de l'irréparable, où l'Histoire seule peut intervenir, par l'opprobre éternel infligé à la mémoire du Massacreur teuton.

20 décembre.

Car, dans Joanne, comme dans Bœdeker, Compiègne, et au delà, c'est « des environs de Paris ». Comment l'Allemagne dont les hordes passèrent l'Oise et l'Aisne, en septembre, n'aurait-elle pas été convaincue de la capitulation de Paris, ville ouverte, décapitalisée, par le transfert gouvernemental à Bordeaux...

Après les glorieuses régions de la Marne, j'ai voulu voir celles de l'Oise et de l'Aisne. Mêmes difficultés d'arriver aux zones des armées ; mêmes mesures prohibitives, bien explicables; même désir, qui n'a rien d'extraordinaire, ni de blâmable, non plus, de ceux qu'immobilisent, — momentanément, — l'âge et les circonstances, — de sortir de leur

morne vie, d'aller respirer l'héroïsme voisin, de s'évader du tombeau de silence, qu'est Paris, pour entendre le murmure de grandeur, de victoire qui rase la plaine, palpite à travers les bois, tout à Theure piétines par les soldats du Kaiser...

D'abord, le sauf-conduit délivré par la mairie, le commissariat de police de votre lieu de domicile. Chiffon de papier d'une valeur toute relative, — aux yeux de l'autorité militaire, dont les prescriptions et consignes varient, naturellement, avec les événements, d'heure en heure. Il faut courir le risque d'avoir à rebrousser chemin en cours déroute, ou à stopper quelque nuit dans une gare I

Essayons toujours; vraiment, une mauvaise nuit en perspective, ce n'est pas terrible ! Une mauvaise nuit, peut-on parler ainsi : quand des millions de Français sont dans le froid, la boue, sous les obus... Une mauvaise nuit I Comme s'il en était de bonnes, parmi l'angoisse, la fièvre, 1 attente cruelle où nous nous abîmons tous I

De la gare du Nord, un train part à six

heures vingt-quatre, qui doit aboutir à Gompiègne à neuf heures et demie, par Chantilly etCreil. Mon compagnon de voyage, l'éditeur Stock, a emporté des victuailles ; moi le pain et le vin, — du pain depuis quatre moisinconnu des Parisiens, condamnés au gros ^dîm fendu ou boulot, alors que, franchie la barrière, les surburbains ont continué à recevoir de leurs boulangers les pains de fantaisie de tous les formats : la banlieue a dubon I

Cependant, l'appétit ne va guère... Le train stoppe à toutes les stations, — dont sonnent « les noms de guerre », dans les ténèbres, les noms d'hier...

Saint-Denis I Je ne sais si j'y suis revenu, depuis 1871... Je n'avais que huit ans; je m'en souviens, brusquement, comme d'un fait d'aujourd'hui. On fuyait la Commune, — barrée à Saint-Denis par les lignes allemandes. Les Pruscos, comme on disait alors, occupaient encore le territoire ; des soldats au casque à pointe jouaient aux boules, dans un jardin de traiteur où nous avions déjeuné, un an ou deux avant, alors que l'on visitait

dans cette région les tombes provisoires des sept victimes de l'assassin Tropmann !

Qu'était-ce auprès des millions de meurtres prémédités d'un Empereur teuton I

Survilliersl Jadis, de là, une diligence, aux samedis d'été ; à la Pentecôte ; au i^i juillet, emportait des poètes et des artistes à Plailly, à Mortefontaine, Là, François Coppée vécut une idylle d'arrière-saison.

Forêts d'Ermenonville, de Pontarmé ; de Chantilly, de Coye I dont les arbres ont abrité nos courses juvéniles 1 Adorables pays de la Bohême Galante, de Gérard de Nerval :

0 Primavera, gioventù del'anno !

Bella madré di fiori, D'herbe novelle e di novelli amori !

Tout le paysage n'est qu'une masse ténébreuse. Les bois couchés dans la nuit reverrontils le jour. Je me redis les vers deRonsard:

« Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras :

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;

Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,

Des nymphes, qui vivaient dessous la dure écorce !

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Chantilly ! dispersé, le monde des entraîneurs, des jockeys, des éleveurs et des propriétaires, — et les coursiers illustres ont quitté leurs boxes somptueux à l'arrivée des barbares. Car, ils s'étaient avancés jusque par ici !

Les chevaux de course...

Eux, aussi, ont connu l'exode de septembre. Par centaines, ils avaient gagné la Normandie:

— « Crois-tu, mon vieux, me disait un camarade de journal, des rubriques sportives, il y en a plus de quatre cents, à Deauville, et Vermuthv, Cascadetta. Jtembouchuncoin, les bétes les plus fameuses... Oui, mon vieux, tout cela est allé de Chantilly à Deauville, et sais-tu comment, mon vieux? A pied^ mon vieux, à pied... »

Notre amateur n'en revenait pas que tous ces pur sang, eussent pu fournir à pied, par leurs propres moyens, ce trajet, en dehors des champs de course, où, d'habitude, les transportent des camions rembourrés, des wagons de luxe.

Creill Quelle stupeur, quand, vers la fin d'août, on apprit que l'ennemi tenait l'Oise, à Creil et battait la forêt d'Halatte 1

Tout le monde descend. Il faut changer de train. Des voyageurs s'inquiètent, pour leurs sauf-conduits. On entre dans la zone des armées, hors du Camp retranché. Faut-il faire viser le papier ? Personne n'en sait rien. On continue. La pluie tombe. Impossible de rien voir, mais le train, si lent, ralentit encore, sur des ponts de fortune. On traverse l'Oise, des voix montent :

— « Journaux... journaux... »

(Génie, gardes-voie), — ils ne connaissent des événements que ce qu'ils apprennent par les feuilles tendues, jetées des portières 1

— « Journaux, journaux... »

On se penche... k des lueurs de falots, on aperçoit les silhouettes étranges, tous les accoutrements de territoriaux, qui n'ont pas touché « l'habillement » complet. Ou bien, l'uniforme d'été ne garantissant guère contre les nuits de décembre 1 Chacun se préserve

de son mieux ; — des sabots remplacent les « godasses » fatiguées ; il y a des sacs sur les épaules, des couvertures ; des foulards s'enroulent aux képis, des cache-nez, des passe-montagnes emmitouflent les visages au poil grisonnant. Tout le long de la ligne, à la lampe des wagons, s'éclairent ces veilleurs nocturnes ; ils gardent un sol doublement sacré, puisque repris à l'envahisseur ; et presque tous sont debout pour la défense de ce territoire dont si peu possèdent un lambeau où vivre et mourir ; mais qu'est-ce que la propriété de la terre et des pierres ? il s'agit d'autres biens sublimes, d'une flamme inextinguible de devoir et d'honneur. Soleil de la Patrie où la pauvreté, la misère même ont une part égale à celle des plus grands bénéficiaires des richesses de ce monde. Gertainenement, par ces nuits rudes, nul ne fait le décompte de ses risques personnels ; sans doute, ils souhaitent la fin de tant de misères, — mais pas pour recommencer à subir les incessantes provocations de l'Allemagne d'hier. Non, personne ne voudrait plus de la molle

paix d'hier. Non, la pensée va en avant...

— « Journaux, journaux... »

Ceux que « leur classe » immobilise devant le rail, les disques et les passages à niveau veulent savoir quelle besogne font les jeunes, ceux du front, des tranchées — et de la prochaine offensive...

— « Compiègne... »

On y arrive, mais ce n'est pas tout. Il faut sortir de la gare — sévèrement bouclée. Les gendarmes examinent les sauf- conduits. Sur cinquante, trente sont refusés:

— « Pas valables... »

— « Pourquoi? Cependant... Je... »

— « Vous vous expliquerez avec le commandant, commissaire delà gare... »

La fournée est conduite à travers les salles et les quais, à un bureau où, un par un, les voyageurs sont interrogés :

— « Pourquoi tous ces permis n'ont-ils pas été visés à Creil ? »

Protestation unanime. En effet, pendant une heure d'arrêt, aucune formalité n'a été requise...

Ajalbert. la

— « Que venez-vous faire ici? Combien de jours !... »

Et nous voici dehors, sous la pluie... Pas de voitures, pas de porteurs... On traverse l'Oise sur des passerelles de bois, le pont ayant été détruit... A peine dix heures... Tout est clos... Nous errons, vers un hôtel, anciennementconnu... Rien d'allumé. Noussonnons, un quart d'heure... Une sorte de garçon d'écurie ouvre, nous mène, par des couloirs puants, à des chambres dont il pousse les portes :

— « Je ne sais pas s'il y a quelqu'un dans celle-ci. »

Et,, comme éclairage, des chandeliers à la bougie dont il ne reste guère que la mèche... Il n'y a qu'à se coucher, et vite, — juste le temps de se déchausser. Il suffit de songer à nos fils dans les tranchées, — même à ceux, seulement qui gardent le ballast et les signaux, pour juger confortable la chambre sordide, — la chambre occupée par l'ennemi, il n'y a que quelques semaines, — et pour s'endormir dans un bon sommeil, coupé de rêves du meilleur espoir...

Ah ! le réveil est empuanti comme le coucher... Personne ne répond à la vague sonnette.. . Je descends en quête d'un broc d'eau. . . Je tombe dans des pièces encombrées de roues, de pneus, mais qui dégagent une telle odeur 1 Ces disques énormes ne sont pas du fer, ni du caouthouc, mais des fromages énormes, pour les troupes anglaises... Ailleurs, des seaux de confitures... Enfin, une bouffée tiède, parfumée, — de café au lait... ; les propriétaires de l'auberge, effarés :

— « Mais d'où venez-vous... Veuillez signer la feuille de police... Le garçon n'a rien dit... Nous serions en contravention. »

Un peu plus, et je vais être ramené à la gare, ou conduit à la place, en pyjama...

— « Monsieur, il y a des ordres très sévères...

« Il faut porter vos sauf-conduits, tout de suite, au commissariat...))

Diable ! 11 ne sera pas facile de circuler:

— « Jusqu'où peut-on aller aux environs? à Choisy-au-Bac ? à Pierrefonds? »

— « Nulle part, Monsieur — si vous n'avez

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pas de laisser-passer militaire, et l'on n'en délivre pas sans motif sérieux... »

En route, pour le commissariat, — et pour un hôtel moins caséeux, — qui me rappelait par trop les caves de fourme de mon vieux Cantal.

Par la rue Solférino, nous montons à la place de l'Hôtel-de-Ville... Pour la description — lisez le Bœdeker, mais oui le BœdeheVy de igi/i, car il est à jour, et le seul guide sérieux. En bien des endroits, on cherche l'Espion. On nous dit : Ils étaient admirablement renseignés I Mais, sur bien des points, ils n'avaient qu'à consulter leur Bœdeker. Nous en sommes-nous assez moqués, des touristes à lunettes arrondies sur le rouge Baedeker I Mais quel Guide français les aurait dirigés comme l'universel Bœdeker. J'en sais quelque chose, pour y avoir collaboré, tout gracieusement. Avec quelle méthode, avec quelle politesse procédaient les éditeurs de Leipzig. On recevait des demandes courtoises, enveloppes prêtes et timbrées pour la réponse. Des épreuves vous étaient renvoyées, et il était

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tenu compte des plus infimes corrections. Les remerciements abondaient alors qu'il fallait se gendarmer avec les maisons françaises, rechignant à tous remaniements, et tirant à la légère et à la va-vite, avec un sans-gêne incroyable. Ainsi les visiteurs étrangers sont-ils les mieux avertis, pratiquement— , et instructivement. J'ai, sous les yeux, les Environs de Paris de Bœdeker, et ceux d'une de nos librairies parisiennes, la plus considérable. Aux deux, j'ai fourni la même documentation d'actualité, pour leur tirage de 1914. Elle semble ignorée du volume français, et le bouquin saxon n'insère aucune des erreurs monographiques grossières dont se dépare l'ouvrage français. La camelotte, pour une fois, n'est pas made in Germany...

Place de V Hotel-de-Ville \ mais nous nous soucions bien du monument I Nous cherchons la porte du commissariat. L'agent nous explique :

— « Vous laissez votre sauf-conduit, — en indiquant le train par lequel vous repartez. Le commissaire viendra à onze heures. Et

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puis, après avoir visé, il les envoie au souspréfet ; — car, il y en a toujours cent ou deux cents...

— « Mais, nous ne repartons pas... Nous voulons dépasser Gompiègne, la forêt... »

— ({ Oh I Alors ça regarde l'autorité militaire... et vous n'aurez pas l'autorisation ; on ne sort pas de Gompiègne... »

Nous reprenons nos papiers, — et nous attaquons la sous-préfecture. Portes closes. Je lis : Entrée des Bureaux sur un côté. Entre les barreaux d'une grille, je fais jouer la crémone, nous grimpons un escalier, et rencontrons le plus paisible et lent portier qui soit :

— « Oh ! oui, monsieur le secrétaire va venir ; ah I bien ; à lo heures... »

— « 11 est 10 heures et demie... »

— « Ah bien, tout à l'heure... »

— « Et M. le sous-préfet... »

— « M. le sous-préfet est là... Non, il est sorti en voiture... Peut-être qu'il est rentré. »

Cependant, nombre de personnes font le siège du bâtiment, — dont un monsieur

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d'aspect administratif, noir, avec une serviette, le visage renfrogné de ne pouvoir se faire ouvrir... Car, le portier continue de parlementer avec les assiégeants. Mais le secrétaire, chef de bureau, s'incline devant un nouvel arrivant rapide, dont l'allure décèle une autre autorité. Nous tenons le souspréfet. Il téléphone, à la Place, — à un lieutenant, qui se trouve nous connaître. Nous aurons toutes les autorisations possibles...

(Quand je dis : nous connaity je n'ai pas la fatuité de parler de moi, — mais je veux dire la Malmaison, et la recommandation de l'ombre de Napoléon possède une puissance encore... Et puis, tandis que nous nous présentions à M. le sous-préfet, des autos officielles arrivaient, avec M. le Président du Conseil, de qui je pouvais me recommander... Ainsi, le hasard facilitait nos désirs de pénétrer dans les régions voisines.)

Nous avons fait prix avec un voiturier pour l'après-midi. L'attelage est à la porte du restaurant à l'heure convenue ; or, ce n'est pas le même cocher :

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— c( Oui, VOUS avez parlé avec le patron... Il ne peut pas venir... Je le remplace... »

Il le peut... Les sauf-conduits portent nos noms et désignations, pour voyager avec « cocher et voiture à cheval ». iVinsi, alors que l'on exige tant de minutieuses références pour le voyageur, n'importe qui peut se hisser sur le siège, et franchir les zones interdites...

Sous un ciel bas et compact, le fiacre nous traîne à Choisy-au-Bac, dans la boucle de l'Aisne et de l'Oise, et vers le Puits-d'Orléans y dans la forêt de Laigue ; quelques kilomètres, et, — Tracy-le-Mont, Tracyle-Val, — ce sont nos tranchées, et les autres !

Dès le faubourg, il faut soumettre les saufconduits aux postes qui barrent les routes. Nous sommes dans les zones armées, d'où le Boche a reculé pour se tapir dans les tranchées. L'étranger — je l'ai dit déjà, je crois, — n'apercevrait dans ce paysage défait que l'habituelle détresse d'un pluvieux hiver. Il y a moins de soldats qu'en temps ordinaire. Un passant non prévenu n'y prêterait pas d'attention. Ce sont des charretiers, des ter-

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rassiers, sur qui rougeoie ou luit encore quelque fragment d'uniforme, quelque trait d'or de galon, mais tout est tellement culotté de pluie et de boue ! Seulement, si l'on s'arrête, quels yeux, quels visages, qui ne sont pas de cantonniers sur la route départementale.

Quelle transformation des êtres et des choses I Il y a un air de désolation commun à tous les horizons qui ont été souillés de l'envahissement. 11 y a un air de fierté de tous ces Français confondus dans la lourde besogne de rétablir des routes, de relever des ponts. Ce ne sont plus des mercenaires professionnels qui usent la journée de huit heures. Ce sont des Français retrempés au terroir, qui en comprennent mieux ou en apprennent mille détails, jadis indifférents. Il faut que des ponts aient sauté, que des riverains de la même eau aient été séparés immensément, pour sentir ce que ce passage de pierre signifiait de civilisation — et de parenté. Aussi, tous ces travailleurs improvisés, — dont ce n'était pas le métier, ou qui n'en avaient jamais pratiqué de manuel — confèrent-ils à ces âpres tâches

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une noblesse, une gaîté, un sens magnifique. Je ne me lassais pas de les admirer sur ces rives profanées, et dans ce village ruiné de Choisy-au-Bac, où l'incendie n'a pas laissé pierre sur pierre : seulement quelques maisonnettes intactes à travers le désastre, sans quoi l'on ne pourrait imaginer que ces éboulements ou ces maigres pans de murailles étaient naguères des habitations de labeur ou de plaisance de ces délicieuses rivières et forêts d'Oise et d'Aisne.

Le village est évacué. Plus de séjour possible dans cette dévastation. Rien que quelque cantonnement de troupe d'arrière, qui déblaie, emporte des matériaux, sans doute pour la réfection du pont. Çà et là, d'entre les parois noircies, se dressent les cheminées, dont le rouge squelette de brique atteste l'ancien foyer détruit. Ici, l'une plus importante que les autres, montant d'un four de boulangerie. Une escouade y a apposé sa marmite. Une réconfortante odeur de soupe monte dans l'air brumeux, — de bouillon, de viande, de légumes :

— « On ne manque pas de nourriture, saine et abondante, témoignent les mobilisés...»

Oui, où l'intendance peut opérer... mais la subsistance est plus incertaine à la ligne de feu, où le ravitaillement devient une opération de guerre. Et comment chauff'erles aliments ! Il y a des tranchées où il faut y renoncer. Cependant, l'ingéniosité publique est en train d'y pourvoir. Le joujou de Noël, c'est le réchaud du Soldat : une boîte de fer-blanc, format à peu près d'un camembert, mais le fromage est de l'alcool solidifié. On enlève le couvercle de cette conserve ignée, qui s'allume sans mèche, fournit de la chaleur à cuire un repas, à faire bouillir une quantité de liquide, redevient une pâte froide utilisable plus tard, si tout n'a pas été usé. Cent inventions surgissent pour adoucir le sort du combattant, le préserver du froid, de la pluie, de la fièvre. Je ne parle pas du tricot, — pourquoi il n'y a plus assez de laine aux marchés. Mais voici une boîte de fer-blanc, dimensions d'une savonnette, contenant dix tubes de médicaments, d'aliments concen-

très, de première qualité, qui peuvent ranimer, sauver combien d'existences...

C'est à peine si, dans certains milieux, l'on peut parler de la vie terrible des tranchées, comme n'en a jamais menées la bête la plus sauvage de la Jungle. Les journaux n'en rapportent que le pittoresque, les amusements, et la fantaisie : la salle de lecture, la douche, etc. Oui, dans les cantonnements, à quelques kilomètres de la ligne de tir... Mais là, les hommes enfoncés dans les trous... I D'aucuns y sont restés des semaines... J'en sais qui n'ont pu se nettoyer, se déboutonner de trois semaines... Qu'on suppute leurs souffrances 1 D'autres guerres ont-elles exigé des combattants cette spéciale, résignée et formidable endurance I sans doute, plus d'un sera étonné, plus tard, de la légende des tranchées, par les reporters et les photographes aimables, soucieux de ne pas contrarier la Censure I Les tranchées où l'on fait le whist, où l'on reçoit, où l'on cause I Comme si le meilleur moyen de hausser les âmes et de les tenir tendues au sacrifice, n'est pas

d'en dire toute l'horreur, toute la féroce et sublime beauté ?

A ces réflexions qui nous hantent, en parcourant les pierrailles éboulées de ce qui fut un riant et paisible village du Valois, nous sommes entraînés et ramenés sans cesse ; des cavaliers galopent, des autos filent, des convois d'approvisionnements cheminent. Un cordon de sentinelles barre tous les passages, vers Plessis-Brion, Tracy-le-Mont, la zone extrême où s'affrontent encore les forces adverses. Tant que l'on rencontre des troupes en marche, des véhicules, des campements, des postes, ça va bien, c'est chez nous ; mais bientôt, ce sont les espaces vides, silencieux ; la plaine d'hiver étend son sol mou, sa moisissure verdâtre...

— (( Vous ne voyez pas la tranchée ? »

Au loin un liséré terreux, une mince rainure dont le tracé échappe à la vue du promeneur.

Désormais, c'est la ligne de feu, l'inconnu, — la canonnade dirigée à travers le ciel par les avions, au-dessus des tranchées repé-

igO DANS PARIS, LA GRAND VILLE...

rées, les obus s'abattant sur le sol découpé, enterrant parfois les hommes sous leurs fragiles abris, dans leurs obscures cachettes... Il faut retourner, rentrer avant la nuit. A peine quatre heures. De ce fangeux crépuscule à l'aube vaseuse de demain, une quinzaine d'heures que ceux du front vont vivre dans le guet, l'alerte, le ravitaillement essayé dans les profondes ténèbres, — peut-être l'assaut parmi les ronces de fer de la ligne ennemie I Que d'intense héroïsme, pour préparer le prochain Communiqué : — « Nous progressons légèrement ! » Misérable, folle et splendide humanité. 11 pleure dans nos cœurs : Comme la boue du chemin se plaque à nos bottes, l'immense détresse de l'heure se plaque à l'âme. Nous rentrons par la forêt saccagée. La ville est détrempée, accablée. Cependant, au Café de la Cloche, il y a du monde, des officiers, — et des consommateurs du dimanche. On fait la partie. On est loin delà guerre. On n'en parle pas. On ne sait les événements voisins et du jour que par les journaux du surlendemain. C'est-à-dire que l'on se fami-

liarise avec les temps nouveaux. On accepte que la situation durera longtemps. L'état de guerre apparaît normal.

Si, seulement on ne décourageait pas les promeneurs...

— « Nous aurions du monde, dit le maître de l'hôtel. )>

En effet, les Parisiens iraient bien revoir leurs chers « environs de Paris ».

Mais nous sommes du Camp retranché , et, au seuil du camp, c'est la zone des années. Il faut patienter encore, — avant que la foule puisse aller en pèlerinage à tant d'endroits aimés et flétris. Mais le printemps va parer tout le désastre de soleil neuf et de tendres fleurs. Et l'on rapporte le plus sûr espoir, — quand on revient des campagnes mutilées parle plus récent vandalisme, sans avoir entendu une plainte d'aucun de ceux qui sont debout, pour la revanche sans phrases.

i5 janvier 1915.

Je reprends la plume, sans savoir si je vais pouvoir penser et écrire les quelques feuillets d'une chronique, après les crises de larmes, la brutalité du coup, les insomnies hagardes, l'hébétude de la détente, le morne désespoir au seuil de la solitude infinie...

Je n'avais qu'un fils, à qui j'avais voué toute ma vie, né en 1896. Il s'est engagé à 18 ans, au début de la guerre. Il est tombé mortellement frappé devant Verdun le 26 novembre. Je l'ai appris, par protection, grâce aux plus hautes influences, le 28 décembre : je n'avais plus de nouvelles depuis le 20 novembre. J'ai passé par toutes les fièvres de l'attente, avant le billet ministériel contenant

ce simple renseignement : Décédé le 28 noi^embre à Clermont-en-Argonne y des suites de blessures de guerre. Pas un détail, sur le trépas de nos fils héroïques. Cela ne changerait rien à l'irréparable. Tout de même, il y aurait, peut-être, un adoucissement à la peine immense, de pouvoir situer l'endroit de la catastrophe, d'en connaître, dans la mesure possible, quelques circonstances. On possède encore la dépouille, qui est sous la terre d'une tombe. C'est effrayant, de pleurer dans les ténèbres et dans le vide, à la recherche inutile de l'absent...

Hélas, ces plaintes sont formidées depuis la mobilisation; il ne paraît pas que les améliorations se soient produites! Comment le splendide effort de la nation, en argent, en vêtements, en tabac, en remèdes, en correspondances, pour maintenir la santé physique et morale des combattants et parer à la défectuosité de notre préparation militaire ne risquerait-il pas d'être appauvri, s'il ne rencontre pas le zèle, l'activité parallèles des administrations publiques 1 Ma dernièrelettre,

Aja.lbert. i3

ig^ DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

adressée à mon fils le 3 décembre, me revient aujourd'hui, six semaines après, avec la mention : Le destinataire n'a pu être atteint en temps utile. Du dernier des scribes au premier des ministres, n'y a-t-il donc personne pour corriger la goujaterie exorbitante de pareilles formules : Le destinataire n'a pu être atteint. Evidemment, l'inventeur de ce libellé postal ne saurait comprendre notre rage hébétée devant sa trouvaille : Le destinataire n'a pu être atteint en temps utile !

Cependant, le devoir exige toute abnégation, et le renoncement le plus large ne nous coûterait rien, si nous avions la conviction de l'entente absolue, de la volonté unanime de tous ceux qui ont charge des rouages de la mécanique sociale, d'en surveiller tout le fonctionnement: mais les pires cataclysmes n'atteignent pas l'infrangible routine, la formidable inertie qui continuent de sévir fin 191/i, comme aux molles époques de la paix. J'en ai eu l'exemple le plus typique, le i"janvier. Une lettre d'avis me fait connaître que j'ai un colis en gare, qui ne peut m'être livré

à domicile, ce genre de transport ne s'eftectuant plus. J'envoie quelqu'un. Le magasinier refuse de remettre le paquet, o^'^^X. jour férié; je renvoie le surlendemain ; même refus, c'était dimanche. Qu'il s'agisse de marchandises périssables, ou d'un objet pouvant intéresser la défense nationale, pièce d'auto, d'aéroplane, médicaments, qu'importe, les dimanches et jours fériés sont sacrés, sur le réseau de l'Etat, voire en grande vitesse.

Mais laissons ces misères. En attendant le renouveau décisif, retournons vers les grands jours resplendissants de flamme, où les alliés se sont dressés, à peu près armés du seul bon droit, contre l'invasion criminelle, préparée depuis un demi-siècle. C'est au soleil d'août que des enfants, des collégiens quittant les vacances et les jeux, sont devenus, en une minute, des hommes ; dès qu'ils ont entendu l'écho de la bataille, le délire sacré s'est emparé de tout leur être ; dès les premiers jours de la lutte, mon petit Charles m'écrivait de Normandie, pour s'engager. Il invoquait les beaux noms de son

origine maternelle : Charles Dorian, député de la Loire, son grand-père, qui avait été le vaillant lieutenant de la mission Foureau- Lamy, et avait servi en 1870; Frédéric Dorian, le ministre des travaux publics de la Défense Nationale. Mais, déjà, les communications avec Paris devenaient diffîcultueuses. Alors, il se dirigea sur Rouen. La première fois, bureaux fermés. On ne facilitait guère les démarches I 11 fallait de l'obstination aux bonnes volontés! de mon côté, j'écrivais aux ministères amis, qui emportaient les courriers dans la Gironde I II y avait quinze jours que mon volontaire faisaitl'exercice à Blois, quand il me parvint une réponse sur les moyens d'entrer au régiment! L'exercice, ai-je dit? Bien peu. Le lycéen de la veille se plaignait, au contraire, de ne pas assez travailler. Il y a des dépôts admirables, j'imagine. Celui où mon fils faisait son instruction ne semblait pas parfait, dans sa compagnie. J'ai pu, au jour le jour, par les lettres assez régulières, où l'enfant ne se plaignait pas, mais manifestait la plus gentille ardeur à se préparer,

constater une entière acceptation des duretés de la vie nouvelle, dans l'espoir des randonnées glorieuses ; en effet, c'était, en quelques heures, un rude contraste..., le cantonnement hâtif, le gîte sur la paille, pêle-mêle avec des inconnus de toutes catégories sociales et mentales, le changement de régime qui éprouvait les jeunes organismes ; rien n'était guère préparé pour accueillir les petits soldats, éprouvés par les bronchites, la dyssenterie qui nécessitaient leur transfert de l'installation primitive dans un casernement de l'archevêché désaffecté où le matériel de couchage n'était toujours que la litière des bêtes. Et, tout de même, le cher enfant s'ingéniait à me rassurer, comme on verra par des fragments de correspondance que je m'impose l'épouvantable et douce torture de recopier, parce que, de temps à autre, je m'arrête à pleurer, à songer, et qu'il y a des secondes où je suis reporté à l'époque où je les recevais, où j'oublie, un éclair de temps, que depuis la fatalité s'est déchaînée :

« Mon cher père, tu excuseras la brièveté

igS DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

de ma dernière lettre, mais j'ai eu très peu de temps à moi. Aujourd'hui, j'espère en avoir un peu plus, car, je suis à la chambrée, porté malade depuis plusieurs jours déjà. Maintenant, je vais pour ainsi dire assez bien, et j'espère pouvoir reprendre bientôt le service... Gomme tu le dis, la vie au régiment est monotone et pour moi elle serait déprimante si ce n'était la beauté de la cause et du bvit, que j'aperçois chaque jour plus proche. Oh! oui, je suis heureux, moi, encore un enfant, de pouvoir, à côté de mes aînés, remplir la plus belle mission qu'il soit jamais donné à un homme d'accomplir...

« Je conçois que tu te sentes seul à Malmaison, et que tu ne te fasses pas à l'idée d'avoir vu 1870 et 1914 sans y avoir pu prendre part; mais l'accomplissement des plus beaux devoirs n'est pas toujours celui qui offre le plus de gloire ; mais avec le nom que tu t'es fait, on ne peut que te louer et reconnaître ton tourment de n'être pas soldat; mais on sait que ton fils est sous les drapeaux, et c'est le même sang. A chacun son œuvre ou sa dette.

« Ici, j'ai trouvé en M"'*' C. B. une personne on ne peut plus aimable qui m'a reçu à bras ouverts et dont l'hospitalité m'a fait du bien, entouré d'étrangers et d'indifférents comme je suis. Et puis, il fait bon s'asseoir à une table, boire dans un verre, manger avec un couteau et une fourchette ! C'est autre chose aussi que de causer des gens que l'on connaît et d'impressions communes, plutôt que du maniement d'armes et de la plus on moins équitable distribution des corvées...

« Nous logeons à l'Evèché, au 4^ étage d'où je t'écris, vautré dans la paille, qui me semble bonne, quand même...

« Aujourd'hui, bien que tout le monde soit là, il y a peu d'animation au quartier ; c'est qu'hier on a vacciné contre la typhoïde, vaccin assez douloureux et qui provoque des dérangements de l'organisme assez ennuyeux ; moi j'y ai « coupé » à cause de mon état de santé et vais tout à l'heure me faire poser des ventouses pour la dernière fois... »

« Mon cher père, il est inutile de te dire que

ta lettre m'a beaucoup touché, je suis même un peu confus... Tu me félicites très chaudement d'un acte qui n'est que l'accomplissement de ce que je regarde comme un devoir. Je sais bien que rien ne m'obligeait à être soldat, que mon âge m'enlevait tout devoir militaire, mais alors que des gens, parfois assez vieux pour être mes parents, vont sur le front, comment un jeune homme de dixhuit ans, assez solide pour faire campagne, puisque les médecins le jugent comme tel, resterait-il inactif dans ses foyers ? Un engagement, je t'assure, n'a jamais fait pour moi l'ombre d'un doute et, quand j'y pense, je me trouve à peine étonné d'être soldat, et je me fais très vite à la vie d'ici. Certes, je ne te cacherai pas que je la trouve dure, comme tu dis, mais le but est si beau, qui se trouve an bout I Et cela vaut tous les dévouements, tous les sacrifices. Mais cela tu le comprends aussi bien et même mieux que moi, puisque tu as vu 70.

« Je t'envoie une photo ci-inclus ; elle n'est pas très réussie, car c'était au moment de

ma bronchite, mais mes traits y sont assez nets. Je t'en enverrai encore une, un de ces jours, où nous serons nous tous de notre escouade.

« Demain, sûrement, je vais t'écrire plus longuement car la question du vaccin revient sur le terrain. Voici ce qui s'est passé. J'ai été piqué une première fois, il y a quinze jours, ce qui m'a rendu malade, car c'est un vaccin contre la typhoïde, qui doit être renouvelé trois fois. La seconde fois, il y a huit jours, je n'ai pas été piqué à cause de ma bronchite, mais je viens de l'être, ce matin, et nous en avons pour deux jours à ne rien faire, ce qui me donnera bien du temps pour écrire, en général, et à toi, en particulier. »

(c Ta lettre m'a fait un très grand plaisir, et j'en suis même un peu confus... Et puis, les éloges que tu me fais ne sont pas sans m'émouvoir. Je ne crois, d'ailleurs, pas les mériter entièrement. Je sais bien que rien ne m'obligeait à partir, et que j'étais libre de

toute obligation militaire, mais je crois que tout homme valide devait accomplir son devoir envers la Patrie menacée, et que, si jeune que je sois, j'avais ce devoir ; les médecins, du reste, m'ont jugé capable de faire la campagne ; c'est qu'en réalité je le devais à mon pays. Et puis, j'ai des noms qui parlent pour moi, dans notre famille. Je ne te cacherai pas, cependant, que c'était dur pour moi de partir et que la vie de cantonnement n'avait rien de gai, mais ce que j'ai de désagréable à supporter ici est amplement effacé par la perspective toujours plus proche du but véritable de toutFrançais : le sacrifice possible de son sang, et ce sacrifice, je jure bien que je pourrai le faire, le cas échéant, avec tout l'enthousiasme de ma jeunesse. Il ne faut pas, non plus, croire que j'ai obéi à un élan irréfléchi, c'est avec la haine d'un ennemi que j'ai été à même de connaître ' que je suis parti, avec la colère de voir un peuple, moralement inférieur au nôtre, attenter à ce

1 . Il avait appris l'allemand, et séjourné à Wiesbaden et à Berlin, en août et septembre 1912 et 1918.

que j'ai de plus cher, le raffînement de notre ( ivilisation française, la beauté de notre sol et de l'œuvre nationale. Comment ne pas se révolter contre ceux qui viennent fouler aux pieds notre beau pays, détruire les chefsd'œuvre de notre passé, anéantir le présent et retarder sinon empêcher notre marche vers un avenir admirable. Et c'est tout cela, vois-tu, en plus de l'hérédité, qui force à aimer la patrie inconsciemment, qui m'a fait accomplir le geste que tu trouves beau, et que je ne trouve que respectable. Ceci dit, je voudrais te parler encore de bien des choses, mais j'ai peur que le temps ne me manque. Je voudrais écrire à Frédéric Masson, qui m'a envoyé une lettre que je garde comme un emblème précieux, comme un titre conféré par un maître... Demain, je t'écrirais, sans doute, plus longuement, car je serai moins fatigué. Je viens, en effet, d'être vacciné pour la seconde fois contre la typhoïde (on doit l'être trois fois) et à la suite de ça, on est généralement fichu deux ou trois jours, mais ma bronchite s'est passée... »

« Mon cher père, la lettre que je te promettais ne sera peut-être pas aussi longue que j'aurais voulu. Bien que dimanche, j'ai peu de temps à moi... Nous pensons, en effet, partir bientôt. Pslt ôientôt, y entends une huitaine... Je fais partie de la première section de marche, 3" escouade, la i"^* en réalité, les élèves caporaux composant les deux premières; c'est-à-dire que dès qu'un détachement sera réclamé au ii3% j'en ferai partie. Je ne demande d'ailleurs que cela, et c'est avec joie, sinon sans émotion, que j'attends le départ... Je voudrais t'envoyer une photo meilleure que la dernière, et en équipement complet. Pourrais-tu m'envoyer la tienne, une photo récente... »

Peu après, un mot, le dernier pour m'accuser réception d'un pli recommandé, et puis, du 20 novembre au 27 décembre, rien, l'entassement des jours chaque jour plus lourds de silence, où la pensée doit se révolter, à de brusques visions, au bord du gouffre...

Puis, on tourne, lit et relit la noteministé-

rielle. Et l'on ne comprend pas, on ne peut pas comprendre que le néant s'ouvre de la sorte... Je plonge dans l'enveloppe où j'ai conservé ses lettres, et celles de sa spontanée et dévouée correspondante, à Blois :

« Monsieur,

« Votre fils Charles a passé sa fin de journée et dîné avec nous... 11 était gai, bien portant ; sa fine orientation d'esprit m'intéresse. Ne vous préoccupez pas, Monsieur, à l'excès de cet engagement; je crois, dans une grande mesure « au fatalisme ». 11 suit là une belle impulsion à laquelle ni son milieu, ni ses études ne l'avaient préparé ; c'est qu'il devait en être ainsi, ne lui laissez surtout pas soupçonner que vous tremblez pour lui.

Comme élève officier, votre fils est très pris...

« Xe me remerciez pas, Monsieur, je vous en prie, pour ces menues choses ; c'est moi qui demeure votre obligée, estimant, non sans raison, que le plus grand luxe qu'on

puisse s'offrir, c'est celui qui consiste à faire plaisir autour de soi... »

« Gomme endurance au froid, il est bâti pour faire la campagne d'hiver ; il en a toujours assez sur le dos, et sa paille comme litière ne lui fait en rien peur. Si je vois la possibilité de lui faire admettre tricot et caleçon de laine, je le ferai, soyez-en sûre... »

« Je l'ai vu hier, lui ai porté tout ce qu'il pouvait endosser comme vêtements chauds ; ce matin, je suis allé, avec mon petit André, lui dire au revoir à 7 h. 5o ; ils partent pour l'Argonne.

« 11 est parti comme un soldat; comme un soldat, l'avons-nous traité, car c'est avec de vulgaires provisions de bouche que nous l'avons gâté, — à elles, joints les derniers œillets du jardin, avec lesquels ces grands enfants ont orné leurs fusils. Je lui ai dit au revoir avec les dents serrées et des larmes dans la gorge, mais avec du sourire plein les yeux.

« Il s'en va, s'étant créé des amitiés solides à la caserne ; ils sont cinq, s'étant promis

aide et soutien. J'ai serré la main d'un grand garçon qui ma dit :

— « Avec xAjalbert, on ne se quittera pas, « et on reviendra ensemble. »

« Mattis, c'est un paysan des Hauts-de- Meuse, qui s'est déjà battu. Il sonne franc de la main et du regard. Je lui ai dit d'enfermer ses affaires personnelles dans le même sac que celles de votre fils, je remonte le tout <i au Chapitre » et je compte bien les^ leur remettre en mains propres, la guerre finie...

« Sur l'indication de mon médecin, je lui ai remis une bouteille de permanganate de potasse, dont quelques gouttes arrivent à antiseptiser l'eau ; de l'iode, de l'alcool ; et ce qui vaut mieux que tout, c'est qu'il part d'aplomb, moralement et physiquement. Tous ces détails, Monsieur, pourvous tranquilliser ; car j'ai bien conscience que ceux qui restent sont plus à plaindre que ceux qui partent...

(c Je suis aux regrets qu'il n'ait pas trouvé le temps de passer chez un photographe ; il voulait avoir sa nouvelle tenue et ils n'ont été

habillés qu'hier soir. Il est vêtu de neuf des pieds à la tête, et avait belle allure, ce matin, je vous assure...

(( Pas de remerciements, je vous en prie, monsieur ; le peu que j'ai fait m'a causé autant de joie qu'à votre fils. »

Voilà le seul adoucissement que nos soldats aient trouvé pareil accueil, dans beaucoup de familles françaises...

Enfin, c'est la terrassante nouvelle :

« Votre triste lettre a achevé de me bouleverser ; j'étais, comme vous, anxieuse sur le sort de ce grand enfant qui m'avait tant promis de m'écrire ; je suis allée de suite au dépôt. Là, j'ai eu la grande douleur d'apprendre que lepauvrepetitavait été grièvement blessé, le 25 novembre, à Vauquois, près de Verdun, évacué sur une ambulance d'arrière, où il était décédé trois jours après... J'ai écrit à Mattis; il a été jusqu'ici épargné... Me répondra-t-il... Je suis passée au quartier, afin de tâcher d'avoir des détails. On m'a répondu que, par ordre, ces détails avaient été demandés au front ?

« Cher monsieur, nos lettres se sont croisées ; je ne puis que vous dire que je partage votre douleur dans une proportion que vous ne pouvez supposer. Votre grand enfant était devenu mien ; il entrait chez moi comme chez lui ; j'étais très fière d'avoir fait se livrer ainsi ce garçon d'abord assez muré ; oui, soyez-en sur, je causerai de lui avec douceur, car votre fils a été mien, pendant ces derniers mois de sa vie...

(( Je détiens les derniers souvenirs qu'il vous reste de lui ; un paquet de vieilles choses ; du linge sale qu'il m'avait défendu de toucher ; il voulait, me disait-il, la campagne finie, retrouver ces souvenirs intacts de sa vie de caserne ; un paquet de lettres...

« Il m'avait fait, votre pauvre grand, ses confidences d'avenir ; je le sermonnais, et lui disais : Entre André (12 ans) et vous ; il n'y a pas grande différence d'âge.

« Je le vois encore, le soir, quand il n'avait pas la permission de la soirée, partant du Chapitre avec une grosse tartine de rillettes, et des fruits dans ses poches. Je lui

Aj ALBERT. l4

avais prêté une bicyclette, qui lui permettait de venir rapidement...

« Tous ces détails sont bien futiles, hélas, devantla brutalité du malheur qui vous touche, mais c'est la dernière trace de vie du cher disparu. 11 m'avait dit la douceur que lui avait causé une longue lettre reçue de vous... Vous le voyez, cher monsieur, j'avais su gagner son amitié, et j'en suis doublement heureuse. 11 disait à mon petit André : « Vois-tu, « mon gosse, si j'attrape un pruneau, je ne « désire qu'une chose, c'est de revenir me « faire soigner dans l'hôpital de ta mère... »

« Tous les dimanches, je réunissais autour d'une tasse de thé des gens intelligents ; vous ne savez la joie qu'il éprouvait à se retrouver dans un milieu où l'on causait et gentiment, il me disait : « Je croyais par vous, madame, « connaître la vie de province, et voilà que « je me sens à Paris. » Et combien d'autres souvenirs.

« Ne vous laissez pas aller, cher Monsieur, aux regrets sur le passé ; notre vie est, hélas, tracée ; et quoi que nous fassions, nous en

faisons bien peu dévier les grandes lignes 1 11 est mort héroïquement, croyez-le, car il avait pris le métier très courageusement. Croyezvous que la vie vaille à ce point, qu'on la regrette pour ceux qui sont fauchés si jeunes? »

Ah, si ! La vie est à vivre, au-dessus des réalités, pour ses rêves de jeunesse, d'amour, d'ambition, pour tant d'espoirs et d'enthousiasmes, et de passion I

Je viens de trouver un gros cahier de vers, où s'essayait le pauvre enfant, qui ne me les avouait pas, tandis que je le grondais pour son indolence à ses études. Quel mystère qu'une âme d'enfant, qu'un caractère qui se forme à notre insu. Je n'aurai guère causé avec le mien, profondément, que par lettres, pendant ces quelques semaines, où, par sa décision, il avait fixé son sort, il s'était dressé à la plus haute virilité, dans la splendeur d'une volonté qui le faisait maître de notre nom et de son sang ; désormais, qu'est-ce que des parents, nos conseils et nos tendresses, devant les soldats à qui la Patrie et nos foyers devront de survivre 1

Je reprends ces lettres de l'inconnue, qui, par recommandation d'un ami commun, est devenue la tutrice suprême de mon fils ; alors je revis, tant que je lis ; je le revois vivant ; et puis, soudain, je tombe de vertige... Depuis ce train, où M"^ C. B. l'a vu « dans sa belle allure, en tenue bleu pâle » avec des œillets au canon de son fusil, ce sont d'horrifiantes ténèbres, c'est l'inconnu, le vide I Retrouverai-je l'endroit où sa dépouille a été mise dans la terre...

Maintenant, ce sont des télégrammes, des lettres de condoléances, que je n'ai pu lire, les premiersjours. Mort glorieuses, héroïsme, sacrifice, Patrie I Ce sont les mots qui éclataient à mes yeux — et, au lieu de consolation, ne m'apportaient que la plus douloureuse colère, et l'imprescriptible remords. 11 n'avait dix-huit ans que depuis peu. Pourquoi cet engagement I Pourquoi mon acquiescement, mon encouragement, mes éloges !

Alors qu'il y a par ailleurs, tant de prudence dans bien des familles I N'était-il pas de mon

NOS FILS 2l3

devoir de lui faire attendre son heure, — et je lui sauvais la vie ! Certes, des centaines d'inconnus, des parents frappés aussi, surtout, m'adressent de touchantes, de nobles paroles. Mais je sais, moi, si je dois le taire aujourd'hui, que nos enfants ne sont pas exercés, soignés comme ils devraientl'être. Et je m'interroge, avec horreur, sur l'utilité du sacrifice. Et je sais que les parents peuvent souffrir tout le martyre des doutes les plus angoissants pendant des semaines, et n'être avisés de l'abominable réalité, dans la forme la plus brutale, qu'après un mois de démarches...

— C'est la guerre? Non, c'est l'incurie et la routine administratives des années de paix qui se prolongent dans les situations nouvelles où il faudrait des hommes nouveaux, des énergies et des initiatives que les malheurs de la Patrie n'ont pas encore fait surgir. L'union sacrée ! Elle n'est pas dans le statu quo, mais dans le mouvement, la recherche du mieux, par la critique ardente et désintéressée des erreurs et des fautes ! Quand

2l4 DANS PARIS, LA GRAND ' VILLE...

nous disons que des milliers d'existences pourraient être épargnées, des milliers de blessures mieux soignées, et le moral de la nation mieux réchaufFé, on nous demande toute abnégation, et l'on nous objecte : — C'est la guerre ! Eh bien, non, ce n'est pas la Guerre, mais l'incompétence des hommes, l'insuffisance, ou l'inutilisation des moyens d'action qu'en six mois de temps l'on aurait pu améliorer...

— C'est la guerre ? — que je ne sache pas où mon fils est enterré, alors qu'il est mort à l'ambulance, où il a été identifié 1 Allons donc I Et il va falloir que je fasse la chasse à sa dépouille parmi les ruines de l'Argonne ?

11 faudrait une minute, pour recueillir le suprême renseignement aux familles! — C'est la Guerre? Qui, si la guerre se faisait à des centaines de lieues, à l'étranger, mais c'est chez nous que ça se passe, à cent kilomètres, contre nos villages, en des tranchées où, par l'hiver, on n'a pas bougé de cinquante centimètres depuis des semaines. Cependant, chaque jour, plusieurs fois par jour, il vient,

à vide, des automobiles du front. Ça ne les dérangerait pas beaucoup, qu'on jetât dans la voiture quelques carnets, sur les morts et les blessés. On peut en inscrire cinquante sur un feuillet de papier écolier.

J'aurais bien le droit de m'isoler dans ma douleur, et de ne pas songer aux autres. Or, ce n'est pas mon seul chagrin qui gronde en moi, je le sens bien ; mon sanglot est celui de la vague que poussent des milliers et des milliers d'autres vagues dans une clameur de tempête...

En d'autres temps, les pères gardent leur douleur silencieuse. Aujourd'hui, il y a trop de douleurs pareilles pour qu'elles ne se fondent pas dans une lamentation unanime, où chacun, en proférant sa plainte propre, exhale la détresse de toutes les âmes meurtries du même deuil.

7 mars igiS.

Une âpre et savoureuse légende de Forain, à l'un de ses derniers et meilleurs dessins : deux soldats, face à l'ennemi, dans la tranchée, qui ne doutent de rien, eux, et voudraient croire qu'il en est de môme à l'arrière :

— « Pourvu que les civils tiennent!... »

Mais, chers et braves poilus, pourquoi ne tiendraient-ils pas? Ne sont-ils pas vos pères, vos frères, vos femmes, vos enfants?

Alors ?

Mais sous la mâle ironie vous avez confiance. Car vous savez, aussi, qu'ils ont besoin de courage pour lutter contre le noir de l'hiver, la vie morne, l'absence des êtres aimés,

le manque de nouvelles, les rumeurs sinistres, les deuils accrus, chaque jour...

Ils ne risquent pas leur peau, à toute minute. Elles n'ont rien à faire, qu'à attendre. Est-ce donc si terrible ? Oui, c'est abominable ! Et le moral le plus solide en peut être, à la longue, diminué...

A chaque seconde, ceux qui se battent au front, ou servent par toute l'armée peuvent être frappés d'une balle, accablés d'une maladie, mais ils combattent, ils sont dans l'action, ils portent des coups aussi ; à chacun de leurs pas, ils entrent dans la gloire, à chacun de leurs gestes, ils étreignent la victoire... A chaque seconde, le civil tremble pour eux et pour la patrie. Le soldat reçoit les obus. Mais tout le pays a été bombardé d'alarmes cruelles, souvent renouvelées. Comment les nerfs des femmes, des vieillards, résisteraientils sans défaillance, ou sans troubles, à tant d'assauts renouvelés?...

Pourtant, ils ont tenu... On a dit, et l'on ne redira jamais assez le sourire de Paris, alors que l'invasion n'était plus guère qu'à une

2l8 DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

portée de canon des hordes teutonnes... Et Paris demeurait impavide et fier, debout, à travers l'exode nécessaire des étrangers, des provinciaux, que rien ne retenait ici, des pouvoirs publics, condamnés, par la prudence, à s'éloigner temporairement...

Ce fut une secousse, qui pouvait ébranler une population pour longtemps. Mais non. Les vainqueurs de la Marne n'ont-ils pas senti, sur leurs nuques la caresse ardente, le baiser fidèle, le souffle d'espoir et de force de Paris?. . .

Après, à quel régime ne furent-zY^ pas soumis, ceux et celles qui n'eurent plus, pour nourrir leur fièvre, que les renseignements hasardeux d'une presse démontée et réduite.

Un matin, ils apprenaient, quasi-officiellement que tel corps d'armée avait fléchi, et la suspicion était ainsi jetée sur toute une province française. Ou bien il nous était annoncé que le rouleau russe, le rouleau à vapeur, était sur Kœnisherg y sur Berlin, tenant la Prusse occidentale, d'où il était refoulé peu après...

Gomment ne pas se prendre à douter de la force de nos alliés? Peu à peu, l'éducation

publique s'est faite : quand on a vu les Allemands infailliblement battus, dès qu'ils se rapprochaient des frontières de l'empire du Tsar, et leur impuissance sur Varsovie. Eh oui? tant que les troupes du Kaiser opèrent avec leur chemin de fer, elles avancent, mais, hors de là, le rouleau concasseur manœuvre, et, du front occidental, il faut retirer des corps d'armée pour enrayer l'avance russe. Les pertes sont énormes et irréparables, tandis que, de la profonde Russie, des masses se lèvent, innombrables... Maintenant, on suit d'un œil paisible le flux et le reflux de la lutte sur le théâtre oriental où le dénouement heureux n'est pas douteux, après les péripéties fatales.

Du côté anglais, que n'avons-nous pas dû entendre de « leur petit nombre » — qui devient une armée de trois millions d'hommes ! Et leur flotte, qu'est-ce qu'elle faisait? elle n'avait pas anéanti la marine boche d'un coup, c'est exact; mais, avec le lent et sûr blocus, elle serrait le barbare à la gorge, et lui faisait danser la danse du ventre.

Et le déclanchement des neutres I Pendant des semaines, on nous promettait le grand branle-bas, la ruée de 5ooooo Japonais, de l'Italie et d'autres. Or, rien ne venait, que le succès par nos propres moyens.

Comment le cerveau de la foule, ainsi martelé de coups les plus divers ne serait-il pas meurtri ?

Or, l'âme française a résisté à toutes les émotions. Sagesse inouïe, elle a surtout résisté aux suggestions optimistes. Il y a quelque chose de changé dans nos mentalités. Nous [devenons prudents. Avec quel calme, nous avons écouté les rodomontades de Guillaume dont les sous-marins devaient isoler l'Angleterre et tout faire sauter. Et ces zeppelins à qui il faut, pour évoluer, des circonstances atmosphériques telles qu'elles ne se produisent pas deuxfois par an ! Par contre, la flotte anglo-française travaille dans les Dardanelles, sans que nous manifestions prématurément; si l'on conquiert Constantinople, c'est bien ; s'il n'y a pas la décision voulue, nous attendrons. Que ce soit par là, que ce

soit par ailleurs, nous ne doutons pas du résultat. C'est le gros point.

S'ils tiennent, les civils? Mais ne va-t-on pas jusqu'à leur reprocher leur calme et que la vie continue, presque pareille, à quelques kilomètres du front?

Oui, Monsieur Forain, î/s tiennent. Comment pourraient-e/* faire différemment, quand leurs fils, leurs frères, 'aux tranchées — tels que vous nous les montrez, d'un crayon heureusement renouvelé et rajeuni — tiennent si héroïquement, et tiennent le bon bout, et le tiendront jusqu'au bout.

Mars 191 5

Cette fois, je suis allé vers le Nord.

Les (( sous-marins allemands » torpillant la Manche, les « Zeppelins » planant sur le détroit, les « Tauben » évoluant sur Dunkerque et Calais, je pouvais croire que les trains ne seraient pas encombrés? Les foudres aquatiques et aériennes du Kaiser sont mouillées comme ses menaces terrestres. On n'y prend plus garde. Et le direct Paris-Calais était bondé, comme à l'ordinaire... Il ne semblait pas que personne fut empêché de voyager par tant de menaces vaines. Sans doute, ce n'était pas le public habituel d'insulaires rentrant de villégiatures hivernales du Midi. Beaucoup d^Anglais, mais qui ne rêve-

n-aient pas du golf, — des officiers, et des Belges, et des Français, tous en route pour le front...

Peu de femmes... On ne se déplace pas pour le plaisir... Mais quel changement d'attitudes... Plus besoin de présentations... Tout le monde a l'air de se connaître... Tout le monde est ensemble, contre celui que l'on ne rencontre plus, l'allemand abhorré... On se fait de la place, au lieu d'essayer d'accaparer pour un ou deux tout le compartiment... Tout le monde se lève aux mêmes endroits, à Chantilly, avec l'émoi profond quils sont venus jusque-là, et que là est aujourd'hui notre Grand Quartier Général, à Creil où l'on contourne le pont rompu ; après Amiens, Abbeville, vers Etaples, nous verrons les campements indiens.

Alors que tant d'héroïsme, à chaque minute, monte de la bataille immense, de la Vistule à l'Yser, on n'ose s'arrêter aux menus détails de la vie ordinaire. Pourtant, dans la simplicité de l'au-jour-le jour, il y a l'intime communion de ceux et de celles qui sont restés

« à la maison » avec ceux qui sont partis à la guerre...

Dans le wagon-restaurant, je suis en face d'un monsieur âgé, à qui les voyageurs manifestent des égards, et d'une dame plus jeune, qui semble gênée de sa place luxueuse. On cause ; mon voisin est député de la région :

— « Que vont penser de moi mes électeurs I »

11 me raconte l'histoire ! Sa compagne accidentelle est la jeune femme d'un soldat, — employé au Palais-Bourbon... Alors, elle voyage comme femme de chambre de M. le député, et pourra, ainsi, embrasser son mari, retiré, quelques jours, du front, pour maladie... En effet, à une station, l'épouse sautera au cou d'un « Poilu » qu'elle n'a plus vu depuis la mobilisation d'août...

— « Un joli métier que je fais là, — sourit notre député, mais j'ai une excuse. Je crois qu'ils vont bien travailler pour la Patrie... I »

Je n'avais jamais vu Calais aussi animé, un Calais tout Anglais, aux pâtisseries nombreuses, fort achalandées, où le fîve o'clock

me semble fort suivi, autour des tables de thé et de gâteaux ! Je m'arrête aux Bourgeois de Calais, de Rodin, qui commémorent l'admirable passé historique de la cité 1 Ils sont sublimes, Eustache de Saint-Pierre, et ses compagnons de sacrifice. Le génie de l'artiste les a dressés inoubliables, recréés tel qu'on les verra à jamais. De leurs visages, de leurs attitudes s'exhalent les sentiments incomparables que nous prêtons à leur résolution magnifique. Cependant, par tous les cafés d'alentour, des milliers de chefs et de soldats boivent et fument, pareils à ce qu'ils seraient en temps de paix, revenant du feu, y repartant tout à l'heure, sans rien qui les différencie des troupiers d'une garnison ordinaire. Pourtant, la flamme est en eux qui va brûler tantôt, invisible au regard du passant, mais que le génie fait jaillir dans ses traductions visionnaires et les interprétations de la profondeur et de l'infini de Pâme humaine... Jusqu'à Calais, pas de difficultés, avec le sauf-conduit civil. A présent, il faut des autorisations spéciales pour continuer, —

Ajalbert. i5

qui se délivrent comme toujours, un peu au petit bonheur. Une fois encore, j'ai pu me débrouiller, et je passe dans le lotdes personnes, des officiers, rencontrés dans le train. Je pourrai arriver à Dunkerque, où, de nouveau, l'on épluche les papiers. Depuis les randonnées des Tauben sur la ville de Jean Bart, tous feux sont éteints, dès la nuit. C'est à la lueur d'un vague quinquet que le commissaire prétend scruter les titres de chaque voyageur, une centaine. On devine la bousculade. Pas de voitures. 11 faut cheminer, sa valise à la main. Enfin, nous sommes aux Arcades^ avec la chance de trouver une chambre libre. Car, avec les troupes, et les réfugiés, tout le littoral bénéficie d'une « saison » inaccoutumée.

Dunkerque 1 A trente, quarante kilomètres de l'ennemi I de Furnes, Ypres, Dixmude, de Lombartzyde, d'Ostende... Quelle nuit calme, quel silence, où chante aux heures et aux demies la musique du beffroi I Quelle sécurité, qui semble suffisamment assurée par l'épée du Jean Bart, de David d'Angers sur

la grand'place ! mais je ne puis dormir, — avec cette musique du carillon, et les voix de la tempête, qui ne sont pas que les voix de la mer, — écoutez — avec ces millions de soupirs humains, là-bas dans les dunes. Je lis la Mer du Nord, d'Henri Heine :

« La nuit est froide et sans étoiles ; la mer fermente, et, sur la mer, à plat ventre étendu, Finforme vent du Nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires, des histoires de géants... « Pauvres histoires, qu'il racontait jusqu'à présent. Il va pouvoir renouveler son vieux stock ressassé. La terre, la mer et le ciel sont désormaishantés d'une épopée inédite, auprès de laquelle nulle histoire du passé ne peut plus être racontée. Toutes les guerres — est-ce que c'était la guerre, en regard de cette campagne incroyable de igi^-igiô-igiô- 191. dans les tranchées?

Je ne vous promènerai pas à travers la ville, où je fais une promenade matinale. J'imagine que l'animation d'aujourd'hui y

est inaccoutumée. En effet, on aperçoit plus de soldats que de marins et de pêcheurs. Ce ne sont qu'autos et camions militaires, un va-et-vient de garnison considérable... Aux murs d'affichage municipal, des avis de circonstance indiquentles heures d'extinction de lumières, de fermeture des débits, et que le tocsin avertira la population de la visite des avions ennemis. Je vais au port, je contourne les bassins, je longe les canaux, dont on ne voit plus l'eau, tant les barques et les chalands se pressent, les mâts serrés comme les allumettes dans une boite ! Cependant, la navigation ni la pêche ne sont interrompues. Voici la halle aux poissons, où abonde la marée, que se disputent les acheteurs. Les tramways circulent vers Malo-les-Bains, ou Saint Pol-sur-Mer, au delà de l'enceinte qui, d'en haut, me dit un aviateur, donne à Dunkerque l'aspect d'une marguerite de pierre...

C'est des aviateurs que j'espère la sortie. Car, je ne suis pas venu à Dunkerque pour m'éterniser à l'hôtel des Arcades et à son café où nous avons rendez-vous.

Onze heures, le café se remplit en quelques minutes d'uniformes les plus divers. Il devient bien difficile de reconnaître les armes, dans tous ces costumes où le velours à côte, le kaki, et toutes les peaux de bêtes se mêlent aux anciens vêtements réglementaires. Surtout, les chaussures, les guêtres, les bandes, les molletières, les bottes sont infiniment variées. Enfin, quelle différence de ceshommes d'avec les militaires d'il y a quelques mois. Naguères, tous de vingt ans, — de vingt-cinq, de trente, aux manœuvres I II y a, désormais, de tous les poils, du blond et du noir au gris et au blanc, et de l'imberbe au chauve. Et c'est ce pêle-mêle de tailles, d'âges, de corpulences, de toutes classes, qui fait l'heure émouvante, de l'arrière au front, du pavé de la place provinciale à la tranchée dans la craie champenoise ou dans la poussière de la dune...

Enfin, je suis débloqué. Une auto amie m'emmène au parc d'aviation, à Saint-Pol, à travers le vent furieux. On ne vole pas. La bourrasque sévit depuis quelques jours. Ce

23o DANS PARIS, LA GRANd' VILLE...

dont bénéficie Tescadrille nouvelle, affectée à la région. Les Tauben ne viennent plus. En ville, on dit : c'est depuis que X. et Y. sont ici. L'ennemi a un espionnage infaillible. Il sait que les maîtres de l'air sont arrivés. A quoi, nos aviateurs plus modestes ajoutent : — « Il fait surtout un temps impossible. »

Mais les autorités locales n'en démordent pas : — « Nous sommes infestés d'espions. Parmi les réfugiés, dévalant en masse, à l'évacuation de la Belgique, se sont glissés les espions, des femmes, surtout, impossibles à démasquer...

Je répète les propos entendus, pour déterminer l'état d'esprit de nos populations au voisinage des armées, sans pouvoir trancher les questions. Même on ajoute: « Nous avons été bombardés avec des projectiles français I par conséquent livrés à l'adversaire. » Ce à quoi l'objection est que cela n'a rien d'étonnant, avec le matériel et les munitions trouvés dans nos places fortes de la frontière, encore aux mains de l'ennemi...

La flotte aérienne des alliés est au repos,

abritée, pas assez, derrière les dunes du rivage désolé... Les oiseaux de guerre sont à terre, comme rafales sous les hangars et les tentes, dont les cordages et les toiles gémissent, à la menace d'être soulevés par les bourrasques...

Visitons les ateliers, mais il m'est interdit de rien rapporter des choses les plus intéressantes que j'ai vues. On a beaucoup travaillé en aviation, depuis la guerre. Au début nos avions n'étaient guère que des oiseaux de parade, — des chevaux de course, auxquels on a demandé du charroi et du transport, en ne perdant pas leurs qualité de vitesse. Ils ont servi pour les reconnaissances, et l'on dira, plus tard, quel fut leur rôle effectif, mais ils n'étaient pas parés pour le combat. Le pilote et le passager partaient avec une carabine. Comme il n'en allait guère autrement, de l'autre côté, c'étaitle duel à bout portant, fantastique, mais sans résultats pratiques. Pour les monoplans, maîtres du ciel, par la vitesse, pas d'armes du tout, un revolver ! Maintenant, les avions sont mieux outil-

lés. Des biplans ont de petits canons. Le souslieutenant Garros a inventé et fait adopter un monoplan monoplace avec une mitrailleuse, tirant à travers le champ de rotation de l'hélice*. Et ce que l'on ne croyait pas non plus possible, il a imaginé un système de déclanchement permettant d'emporter et de jeter des obus d'un fort poids, d'un monoplan. C'est à qui réalisera d'ingéniosité et il apparaît que, pour le printemps, notre flotte d'enhaut, qui a travaillé en silence, pourrait causer quelque étonnement à l'adversaire, dont les Zeppelins colossaux et les Tauben et les Aviatick n'ont pas provoqué les catastrophes annoncées...

Je suis l'hôte de la « popotte » des officiers de l'escadrille, pilotes et observateurs. Ils logent dans une villa réquisitionnée. J'y retrouve deux concurrents fameux, gagnants des raids sensationnels de naguères, aujourd'hui

I. Garros prisonnier, l'Aéronautique militaire s'est désintéressée de son appareil — qui est revenu sur nos lignes, six mois après, copié par les Allemands, sous le nom de Fokker (Voir l'Aviation au-dessus de tout, même librairie).

LA MER DU NORD 23c5

militarisés, Garros, et l'enseigne de vaisseau Beaumont (Gonneau). Il y a trois ans seulement que je les voyais atterrir à Rome, dans l'enthousiasme de la foule, et que nous déjeunions au Grand Hôtel, près des thermes de Dioclétien. Que la vie était bleue et chaude et parfumée. Maintenant, nous sommes devant la m^er du Nord, dont le vent nous apporte le tumulte violent et glacé. Mais, — un souvenir donné aux radieuses journées italiennes, — l'on revient à l'heure présente, sans nostalgie du passé. Nul ne regarde en arrière. Ici, il fait fraternellement bon. Il n'y a pas de grades ni de champions, mais le plus heureux mélange de déférence, d'admiration, de confiance, distribuées comme il convient, selon les galons ou la renommée. On parle peu de la guerre. La conversation est surtout professionnelle, — fort instructive pour le profane. Ici, l'escadrille est à peu près indépendante du corps d'armée. Ce n'est pas un endroit à reconnaissances. Le travail est à peu près laissé à l'initiative de chacun, qui va survoler et bombarder, de Dunkerque à

Ostende, à sa guise. Les Anglais, eux, du hangar voisin, partent plutôt en nombre. Alors, quelques Français, quelques Belges, se joignent au raid britannique. Nos aviateurs ont presque tous fait tout le front, de Nancy à la Belgique. Seuls, de tous les temps de l'histoire, des aviateurs auront vu des combats entiers, des batailles d'ensemble, et non quelque court épisode. Eux, racontent tout naturellement des choses fantastiques, à travers lesquelles le danger qu'ils paraissent avoir le plus réellement couru, c'est d'être descendus par nos soldats, en s'élevant ou en atterrissant, dans nos lignes. Car, au-dessus de l'ennemi, l'aviateur peut monter et échapper aux projectiles; il garde ses distances; mais, pour rentrer au camp, il faut bien descendre...

Une des déceptions de l'aviateur qui a poursuivi un Taube, et tiré dessus, c'est de n'être presque jamais renseigné sur le résultat de son tir : l'ennemi s'empresse de piquer dans ses lignes, où le poursuivant ne peut s'aventurer...

Les récits s'entre-croisent, sans que les narrateurs y attachent grande importance. C'est en quelques mots que l'un des convives rapporte que volant au-dessus de X..., il a vu un hydroaéroplane sinistré en mer, et qu'au lieu de secourir, les Allemands canonnaient delà côte, et coulaient...

Il n'y a pas que des histoires de combats. On en raconte d'autres, savoureuses, dont le propriétaire de la villa réquisitionnée fait les irais ; il ne semble pas d'ailleurs, en avoir fait d'autres, pour ses hôtes illustres et forcés. Il leur a juste ouvert le nombre de chambres dues, et il émettait la prétention de leur supprimer le « petit local » intérieur, pour les envoyer... au fond du jardin ; en tous cas, il avait dévissé et emporté les robinets de la baignoire, qui se trouvait dans la même pièce. Cependant, il avait oublié certaine cuvette équestre, que le capitaine s'était adjugée. Hélas, cette monture de porcelaine devait bientôt lui être retirée. Un matin, le propriétaire « s'amenait », demandant à reprendre l'objet :

— « Vous comprenez, ce n'est pas convenable qu'un capitaine se serve du meuble de ma fille... »

Alors, il emporta le ... poney de son héritière. Et tous les camarades de rire de la mésaventure du capitaine... mis à pied.

Mais tous les propriétaires ne sont pas aussi stricts vis-à-vis de nos combattants de la terre ou de l'air. Un invité proclame :

— « Notre châtelain à nous, n'est pas du même calibre. 11 est revenu, l'autre jour, pour nous prier d'accepter les clefs de sa cave, qu'il s'excusait d'avoir emporté par mégarde... »

Mais un coup de téléphone consterne notre après-midi. Une tempête de neige, effroyable, s'est abattue, comme je n'en avais vu que dans les montagnes, — de la neige fouettée par un vent immense... La neige n'a pas duré ; mais le vent a redoublé... Il a soulevé les tentes et les bâches françaises ; les toitures de planches des légers garages anglais n'ont guère plus résisté ; tout cela s'est abattu sur les avions. Nous courons au parc, où gisent les

appareils, bousculés, écrasés... Tout à l'heure, ils se dressaient — les ailes tendues, les hélices pimpantes, comme frémissants pour le vol ; les voici empêtrés, tassés sous le poids des toiles foraines, aplatis et déjetés. C'est la tristesse d'après l'incendie ou le naufrage : non, pire encore ; car, ces appareils, sont aussi fringants que des chevaux familiers ; leurs cavaliers en connaissent les ressources vivantes, — la résistance du fuselage, le rythme de cœur du moteur. C'est une crise de colère et de désespoir î On l'avait bien dit, que ces tentes étaient trop fragiles. 11 y a une semaine que les aviateurs signalent le risque « aux bureaux )> du parc. Mais l'administration est l'administration, même à la guerre. Enfin, chacun va à son coursier blessé. Le mal n'est pas si grand, si irréparable qu'on l'avait cru... Les pièces vitales sont indemnes. Ce qui a souffert peut s'arranger assez vite, mais on espérait une si belle randonnée des appareils fignolés maintenant immobilisés pour quelques jours...

Puisque les voies de l'air nous sont inter-

dites, je me rabats sur la terre ferme, si l'on peut dire de cette poussière blonde des dunes, transformée en boues et mastics par l'hiver.

Un ami de Saigon m'avait adressé une somme à distribuer aux mutilés de ma connaissance. Je ne le nommerai pas, pour ne point offusquer sa généreuse et patriotique modestie. Qu'il trouve ici mon remerciement le plus ému. Grâce à lui, j'ai pu pénétrer plus avant dans la contrée.

On ne dépasse pas X..., m'avait prévenu le député. C'est bien regrettable, j'aurais voulu vous montrer notre ^u^erhe S aiiatoriuin maritime de Zuydcoote, fondé par M. Georges Vaucanwenberghe... Un hospice modèle, considérable, créé pour les enfants scrofuleux et rachitiques, qui y viennent par milliers, et retrouvent la santé à l'air marin, et aux traitements appropriés... Il n'en reste que quelques centaines... Les malades militaires et les blessés ont trouvé ici deux mille lits, face à la mer, dans un établissement qui leur semblait tout destiné... Mais ce n'est pas facile de s'y rendre, à 12 kilomètres de la ville...

LA MER DU r^ORD 289

— « Mon cher député, il faut arranger ça... J'ai des fonds pour offrir du tabac en masse à nos blessés... Vous comprendrez que je désire le leur offrir moi-même... »

— - « Oh I mais, je vais voir M. le sous-préfet... »

Ainsi, j'avais vu M. le député, M. le souspréfet, et l'auto officielle nous emportait par les routes défoncées, au rivage de Zuydcoote. Ce sanatorium est une ville. On ne saurait trop rendre hommage aux hommes qui ont consacré leur vie, leur fortune à de telles œuvres philantropiques. Les constructions s'étendent sur 5oo mètres de front de mer, 3oo mètres de profondeur; une galerie de 4oo mètres court entre les dortoirs d'infirmerie et les salles de jour, d'où les lits mobiles roulent vers la plage 1 Je ne vais pas vous décrire la machinerie gigantesque nécessaire à ce domaine, ses cuisines, buanderies, boulangerie mécanique, brasserie, ses dépendances, ferme, étables, pâturages, créés dans le sable I Vous imaginez quelle galerie des machines...

iliO DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

Allons aux blessés, un millier, aux typhiques, un autre millier... mais je ne fais que traverser les salles, c'est trop douloureux de s'approcher, d'interroger, avec la terreur de paraître un vain curieux, d'être maladroit... Quelle terreur de laisser tomber une phrase gauche, qui avive la douleur, au lieu de consoler ou de distraire... Quelle est la blessure, sous ces draps, à travers ces bandages... I Chose abominable... L'autre jour on me racontait : Une femme parvient au chevet de son mari... Bonne mine... :

— « Alors, dis-moi, où es-tu blessé. »

La femme se penche : l'homme n'ose expliquer... La tête, les bras, le buste émergent sains et saufs... Sous la couverture, c'est le vide, les deux jambes amputées...

Nous parcourons l'établissement, sous la conduite du zélé directeur, M. Vallet... Le vent souffle, pousse le sable et l'embrun aux baies vitrées, qui laissent aux hospitalisés toute la vue de la mer... Cependant, la température est délicieusement réglée... On est là, comme dans une serre très douce, où les

blanches infirmières, au bout de la longue galerie, sont comme de grandes fleurs, et, à travers les rafales, nous entendons comme le chant innombrable d'une volière ; ce sont les enfants, quatre cents, qui babillent et jouent, dont le tumultueux ramage enchante les plaintes de la vague et celles des malades et des blessés. En 1888, le Sanatorium primitif hospitalisait 20 malades, 676 enigiS; Sy gamins de colonies scolaires en 1896, i 5i8 en 1918. Aussi, 2000 soldats ont-ils pu y être évacués. Que d'héroïsme et de gloire sous ces toits humanitaires I On rougit de n'être qu'un passant inutile entre ces milliers de Français qui se sont battus, qui souffrent, dont tant et tant demeureront infirmes, estropiés, malgré tous les soins... Pourtant, ce sont les heureux, les « rescapés » dans les bons lits chauds de Zuydcoote, alors que par centaines de mille d'autres sont tombés, qui ne se relèveront pas, des fourrés de l'Argonne aux boues de l'Yserî

Six heures... Les cafés se remplissent. Les officiers des formations extramuros viennent

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