A J ALBERT
prendre un air de ville. Que l'on boit de drôles de consommations en temps de guerre 1 C'en est fini de « la verte » bien tassée. La fée d'émeraude s'est évanouie avec ses maléfices. Bien des diablotins méchants doivent errer encore dans tous ces liquides bruns. On sait les habituels dialogues, chaque buveur défendant son apéritif préféré :
— « Ohl l'absinthe, ça n'est pas plus mauvais qu'autre chose, à condition de n'en pas abuser... »
— « Quelques gouttes, ça assainit l'eau... »
— » Est-ce que le père un tel n'a pas lampé son Pernod jusqu'à 80 ans ? »
Etc., etc.
Dans une traversée, nous avions des préférences pour un bitter, dont l'étiquette sympathique recommande : « Offre un verre de bitter à ton meilleur ami... n Nous aimions tous beaucoup le D' Hahn, résident supérieur au Cambodge. Il était partisan d'un cock-tail, dont il avait la formule, comme on la pratiquait sur les anciens bateaux où l'homme de bar savait encore et prenait la peine de doser,
d'agiter, de faire mousser, de servir frais I Maintenant, il y a des cock-tails tout préparés, comme du punch en litres! Le docteur protestait contre les amers. En discutant, on pouvait le faire monter aisément...
— « Du bitter, vous en mettez bien dans le cock-tail ? »
— « Oui, une ou deux gouttes pour quatre verres... »
— « Enfin, ça n'est pas plus mauvais que... »
Le père Hahn s'échauffait :
— « Votre bitter, vous ne m'apprendrez pas ce que c'est... Je le sais qu'il fait mal, j'en ai pris pendant 25 ans... »
Ce fut du délire... Car, le D"" Hahn était encore dru et solide, après une rude carrière coloniale... Désormais la bouteille de bitter portait l'attestation qu'un camarade avait rédigée :
— « J'en ai pris pendant vingt-cinq ans... » Ces souvenirs sont là-bas, par quelque soir
de « rayon vert » sur l'Océan indien... Revenons à la place Jean-Bart, diux Arcades où.
SOUS tous ces plastrons militaires, persistent les estomacs civils, prudents et sobres... Les alcools sont vastement dilués d'eaux minérales, par ce temps de typhoïdes, et chacun prend « son infusion » avec une feuille de ceci, de cela. Les garçons de café sont transformés en herboristes; d'ailleurs, les garçons de café le sont si peu: les vrais servant... au front.
— « Nous n'en trouvons plus, disentles patrons. Mais les patrons, eux, aussi... »
Notre amphytrion est le sergent L. B., frère de l'ancien président du Conseil. Il est dans V aviation ; il y était depuis des années, il y a beaucoup encouragé les jeunes générations. Il est engagé, car il n'avait plus d'obligations militaires. Il s'est engagé, pour l'honneur du nom, comme par devoir, maintenant, il pourrait être officier ; il a tenu à son grade modeste, ne voulant rien qui sentît la faveur politique. 11 est à Dunkerque, où se rencontrent d'autresnotoriétés. On a découvert Jules, le « Maxim » local, une petite salle paisible, au fond d'une brasserie, où l'on peut causer;
mais OÙ, ce soir, on dînera... Nous arrivons à 7 heures, à 8 heures nous recevons une omelette, et vers 8 heures 3//i, un morceau de poulet, avec cette objurgation :
— « Le patron m'a dit de ne pas déboucher la bouteille. Vous n'auriez pasle temps... On ferme à g heures juste. »
Nous protestons ; d'habitude, Jules jouit de quelque immunité de prolongation. Il y a l'heure de grâce. Mais des événements se sont produits. On loue des chambres, dans le même immeuble.
Il y a eu une descente , l'autre nuit... Et l'on a trouvé des dames, qui n'étaient pas seules, — dont les camarades de traversin étaient des militaires ; ce qu'il y avait de plus grave, c'est que c'étaient des couples légitimes, des maris qui avaient fait venir leurs épouses : voilà ce qui est contre la discipline. On le comprend ; des personnes libres cela n'a pas le même inconvénient. La discipline n'a pas encore imposé la chasteté forcée...
Quoi qu'il en soit, — nous errons, par les
rues éteintes, lestés de la seule omelette. Tout est fermé. Cependant, à l'hôtel, j'obtiendrai peut être quelque chose. Là, nous sommes chez nous. Le restaurant est fermé, mais pas 1 office. Et c'est l'orgie : du tilleul, avec un verre de rhum.
Tout cela est bien insignifiant, comme littérature de guerre ? Grandeur et servitude militaires... 11 n'y a pas que des patriotes qui se battent, à toutes les secondes. 11 n'y a pas que le front, l'arrière compte aussi. Il n'y a pas de front, sans pieds ni nombril. Ce mécanicien qui lime le crochet où se suspendra l'obus de l'avion ; cet homme de peine qui raffermira les piquets des tentes d'aréonefs, ces hommes qui transportent des gamelles de ratatouille, à travers les casernes, — ils sont indispensables. Au passant, ce capitaine élégant, qui prend son porto en face de moi, n'apparaît pas du tout guerrier. Il va sauter dans une auto tumultueuse. Eh ! bien, il a déjà un frère tué, un autre prisonnier, et, , tout à l'heure, au dessert, il dira : — « Tout de même, on ne peut pas se coucher à neuf
LA MER DU NORD 'i.^']
heures. Si nous allions voir si les cafés sont ouverts à Ostende ? »
Et, à travers les ténèbres et les gémissements de la mer du Nord, s'enlèvera l'oiseau de France, se guidant sur la blondeur du rivage, et la pâleur des eaux de la mer et des canaux...
Suivant l'âge, la santé, les professions, les grades, l'armée est diversement répartie. 11 est naturel que l'idée fixe, l'admiration première aille aux héros des tranchées, mais ne limitons pas, non plus, la patrie, à la ligne de feu. La guerre et le danger sont partout. Quand nous espérons, au coin du feu, n'ayons pas d'indifférence pour tout ce qui n'est pas la lutte sanglante. La guerre 1 Quelle image terrible que celle de ces pauvres vieux en chaussons, grelottant sous une vague capote trempée, gardant la voie ferrée, un pont, une rue de village. Voici, dans quelque bureau, quelque autre mobilisé qui, depuis six mois, n'a pas vu les siens, une femme malade, des enfants appauvris ; cet autre a son commerce disparu, cet autre son emploi.
peut-être, à jamais perdu. La guerre est partout avec ses détresses, ses angoisses, ses sacrifices, ses dévoûments, ses abnégations, ses horreurs, ses désolations, ses deuils, ses élans sublimes ! Volontiers, je croirais que je n'ai fait qu'une promenade habituelle, d'où je ne rapporte rien de sensationnel. Ah I si je pouvais traduire en mots tout ce que je comprenais dans le vent de la tempête. Quelle malédiction montait des flots soulevés de fureur... La guerre est partout. Au moment, où j'achève de relier mes impressions, le Temps m'arrive... Il relate le Zeppelin qui vient de tuer une dizaine d'employés, dans des wagons, d'en blesser d'autres, dans cette gare de Calais, que nous traversions, il y a quelques soirs. Ces employés de chemin de fer, sans doute, devaient paraître des embusqués, aux camarades revenant de l'Yser I
Certes, il y a quelque différence entre qui va à la bataille, et a des risques, et ceux qui sont frappés, par le hasard, dans un morne métier, mais de proche en proche, la so-
lidarité, dans le danger, est fatale, inextricable.
La guerre est partout, et honte à qui ne vibre pas du frisson sacré. Là, seulement, est la vie, malheur à l'égoïsme qui croit pouvoir se réserver, et profiter..., dans la diminution de la concurrence, qu'il s'agisse de négoce ou de littérature 1 C'est le moment de sortir de soi-même, de se détacher du passé, de se laisser aller au grand courant...
« Gomme une fleur fanée dans l'étui de fer-blanc du botaniste, mon cœur se desséchait dans ma poitrine, — chante Henri Heine. Il me semble que durant l'hiver, je m'asseyais comme un malade dans une chambre sombre et malsaine, et maintenant voilà que je l'ai quittée tout à coup et le vert printemps, éveillé par le soleil, resplendit à mes yeux éblouis, et j'entends le tendre soupir des arbres chargés d'une neige parfumée, et les jeunes fleurs me regardent avec leurs yeux odorants et bariolés, et l'atmosphère pleure et bruit, rit et sou-
rit, et dans l'azur du ciel les oiseaux chantent... »
La guerre est partout, — la course à la victoire. Et, après la Guerre, la Paix immense, le triomphe définitif, illimité, puissant, et fécond...
P. S. Je me suis couché tard — minuit, c'est tard, maintenant, pour le noctambule le plus forcené, et j'ai lu dans mon lit, et je me suis endormi... Vers sept heures du matin, un vieux jardinier m'apporte les journaux, ouvre les volets :
— « Monsieur n'a pas entendu le canon, cette nuit? »
— « Le canon ? »
— « Oui, que ça a pété, de 2 h. à ^ h... ça doit être sur les journaux... »
Le jardinier prête aux journaux une rapidité d'informations vertigineuse I
— « Pourquoi le canon, quel canon...? » Près du Mont-Valérien, nous entendons
parfois des tirs d'essai...
— « Des ballons, peut-être bien... »
Je téléphone à Paris...
— « Oui... deux Zeppelins, cette nuit.,. Grand branle-bas, mais sans effroi... On a sonné le « Garde à vous », et les pompiers ont corné... Résultat: quelques personnes sont descendues dans les caves... Mais la masse était aux fenêtres... Spectacle inoubliable, dans la nuit glacée d'étoiles, les Zeppelins, arrosés de rayons des projecteurs. Ils ont lancé des projectiles... Pas de victimes, et peu de dégâts matériels ; de quoi faire un but de promenade aux promeneurs de dimanche. »
Les journaux, ce soir, disent l'itinéraire. Les Zeppelins ont suivi le trajet de l'invasion d'août. Ils sont passés à Saint-Germain, Colombes, Puteaux, Xeuilly, laissant tomber quelques vains obus... Sans doute, l'imagination des foules, plus tard, fera que tout le monde les aura vus; je vous assure que ce n'est pas pour me singulariser, mais, sans mon jardinier, et les journaux, je n'en aurais rien su I Ce qui ne m'aurait pas empêché de songer à la guerre. Je n'ai pas toujours le
sommeil aussi calme 1 mais la venue des Zeppelins a du bon. Elle rappelle à trop de citadins, qui seraient tentés de l'oublier, que la guerre n'est pas qu'au front mais partout, avec toutes les surprises possibles...
17 avril 1915.
C'est la Gazette de Cologne, du 26 mars, qui parle.
« L'observateur, qui sait regarder la vie de Paris, doit constater que l'on y travaille, que le peuple y est sain, et que, ce qui a disparu, c'est simplement une vie frivole, sous laquelle se cachait un noyau de vertus solides. »
Parfaitement...
Cependant, surveillons-nous I La vie frivole s'est effacée ; elle n'a pas toute disparu ; elle n'était pas que le lot empoisonnant et empoisonné de cosmopolitisme enfui ; nous y avions notre part.
Cette guerre immense — et limitée — dont on ne souffre pas, en deçà des régions envahies et de la zone des armées, laisse trop
en paix nos populations des grandes villes où les deuils sont noyés dans la foule. Au village, — à familles plus nombreuses, — les pertes apparaissent davantage.
Les enfants de Paris sauvé, que sauront-ils de la détresse des régions envahies? Nous, gamins de 1870, qui avons mangé du pain de fumier, et subi le bombardement, nous n'avons pas oublié... N'y a-t-il pas quelque chose à faire pour frapper les jeunes imaginations ? Et celles des grandes personnes aussi ? On a proscrit le cinéma, censuré les récits et les images de guerre réalistes? N'estce pas une erreur ? Il y a trop de gens pour qui les tranchées, bordant nos départements au pouvoir du Teuton, ne sont qu'une solide frontière rétrécie, dont ils s'accommodent bourgeoisement ; ils en bénéficient, simplement, comme d'un moratorium territorial, dont ils se désintéressent volontiers...
Il y a plus: les embusqués...
On prépare l'appel de la classe 1917...
Mais la Chambre a résisté. Elle désire que les enfants de 18 ans ne soient envoyés au
feu, que lorsque les aînés valides seront à la bataille...
C'est la question des embusqués, si courageusement et opiniâtrement traitée par Clemenceau, dans \ Homme enchaîné, par Gustave Hervé dans la Guerre sociale . Qui n'a pas son embusqué 1 Sans doute, il faut redouter les soupçons injustes. Mais on ne saurait nier qu'il y ait des jeunes gens, et des parents, préférant des bureaux de tout repos aux régions des combats. Le plus beau fruit a son ver — mais qui n'attaque pas le noyau...
Lit- on V Intransigeant, où les littérateurs mobilisés font fréquemment passer leurs adresses? Ils donnent, par exemple, le numéro du régiment héroïque, sur le front; mais, eux, sont en sécurité dans quelque bon dépôt où les confine leur âge, quelque infirmité ; mais ainsi font-ils vaillante figure.
Ces subterfuges de poétereaux, inconnus le plus souvent, cherchant deux lignes de publicité, ont fatigué quelques lecteurs, d'où la lettre que V Intransigeant enregistre avec ce commentaire:
« A propos du cas, heureusement assez rare, de ces jeunes écrivains qui ne vont pas au feu, nous avons reçu de nombreuses lettres ; nous ne les reproduirons pas. Pourtant, il nous faut publier celle que nous adresse M. L. Dumoulin, parce qu'elle résume fort exactement le sentiment général. Nous ne saurions trop engager M. Fraudet, dit Frondaie, à la méditer :
« Pour les jeunes écrivains qui ne sont pas soldats.
« Monsieur,
« Dites-leur donc...
« Dites-leur donc, aux jeunes athlètes de 3o ans, mis à la réforme et qui ne craignent pas de faire parler d'eux en ce moment, qu'il n'y a plus faible constitution ni pieds-plats qui empêchent aujourd'hui un jeune homme de prendre du service à l'armée, quand il le désire réellement.
« Tous ceux qui insistent vraiment, on les « case » suivant leurs aptitudes physiques.
On ne leur demande qu'une seule chose : un peu de cœur.
« Dites-leur donc, aux jeunes écrivains qui ne craignent pas de se déclarer publiquement inaptes à tout service, — hormis le leur, — qu'il est malséant de profiter de l'absence de ceux qui se battent pour leur l'aire ici une concurrence... facile.
« Dites-leur donc que leur tâche d'écrivains, les autres la continuent là-haut, sur le front, en nous écrivant chaque jour, avec leur sang, une page de gloire
(( Dites-leur donc, aux jeunes gens qui sont restés, que les seuls écrivains à qui ils aient le droit de faire concurrence aujourd'hui se nomment :
« Charles Péguy, Pierre Ginisty, Marcel Drouet, Charles Muller, Pierre Gilbert, Guy de Cassagnac, Emile Nolly, Léon BonefF...
« Dites-le leur, monsieur, pour qu'ils se taisent!... »
« Un admirateur des vrais jeunes écrivains français. »
Ajalbert. 17
Et ce n'est pas troubler l'union sacrée, je pense, que de dénoncer les mauvais poètes et les mauvais soldats. D'ailleurs, de mauvais poètes peuvent être des citoyens admirables, des guerriers magnifiques, — ce n'est pas les diffamer que de juger leur production littéraire à sa valeur — à son manque de valeur !
Ainsi, M. Léon de la Morinerie envoie un prospectus pour annoncer ses Heures tragiques de 1914 :
« Ce livre qui rappellera toujours l'émouvante crise d'angoisse vécue, est passionnant par la réalité de ses tableaux pris sur le vif et par sa noble allure patriotique. »
Voulez-vous un échantillon :
Première visite des Zeppelins.
C'est le vingt et un mars et le printemps se lève. Paris dort quand soudain, comme à travers un rêve Retentit dans l'espace un bruyant « Garde à vous ! » La horde des vautours se dirige sur nous...
On commence aussitôt la chasse à la lumière, Si parfois, pour veiller, la lampe coutumière Donne encor ses rayons, l'on fait l'obscurité, Mesure de police et de sécurité...
« Mesure de police et de sécurité ! » Que voulez-vous I Sous vingt-cinq Zeppelins, je ne saurais avaler cet alexandrin préfectoral I
Mais laissons tous ces enfantillages I Le gazetier de Cologne ne s'y est pas trompé. Il n'a pas situé la France, l'âme française, dans quelques salles de rédaction, dans quelques administrations et bureaux propices aux embusqués, dans quelques boutiques ou restaurants où des péronnelles rient trop haut, inconscientes et stupides.
Que de dévouement, que de sacrifices profonds, innombrables, de partout, dans la nation non combattante, pour secourir les blessés, réconforter nos soldats !
Et que d'exemples formidables ; ce Collignon, à bà ans, qui fut un haut fonctionnaire.
quittant le Conseil d'Etat, s'engageant, devenu porte-drapeau, tué dans une attaque 1 Espérons que son nom, — qui a été inscrit après celui de la Tour d'Auvergne I et qui sera appelé comme celui-ci en recevant la même réponse : mort au champ d'honneur ! — espérons que ce nom de Collignon deviendra sacré aux cochers, — que les charretiers injuriaient en souvenir d'un automédon de ce nom, et assassin !
Collignon I Glorieux conscrit cinquantenaire 1
Mais le voici dépassé. Lisez dans le Temps :
« Nous apprenons avec un vif regret la mort de M. Jean Bayet, rédacteur au ministère des Beaux-Arts. 11 est tombé glorieusement, le 7 avril dernier, à la tète de sa compagnie, qu'il conduisait à l'assaut d'une tranchée. Ce vaillant jeune homme était au front depuis le début de la guerre et avait, avec le plus grand courage, pris part à plusieurs actions.
<t On se rappelle que son père, M. Charles Bayet, ancien directeur de l'Enseignement
supérieur, s'est engagé à l'âge de soixantesix ans. Il était tout près de son fils quand celui-ci fut tué ; et il combat lui-même, près de cette tombe si prématurément ouverte. »
Jean Bayet ! Nous avions correspondu naguère. Il s'était intéressé à Bagetti, peintre des Campagnes d'Italie, sur qui j'avais écrit une brochure, après avoir exposé ses œuvres à la Malmaison. C'est sur ces visions de guerre, — il en avait fait un article de revue, — que le jeune soldat était parti, à son heure, pour la bataille I Mais qu'est-ce que son jeune héroïsme, en regard de celui de Charles Bayet, ancien directeur de l'Enseignement supérieur — engagé à 66 ans...
Oui, l'observateur rhénan a bien observé : le noyau est solide.
Mai 1915.
Jamais, les Parisiens n'auront joui de Paris, comme en ce formidable, douloureux et grave et dernier hiver.
Je n'appelle pas Parisiens quelques cent mille oiseaux de passage qui n'ont jamais vu la capitale qu'à travers les glaces d'une auto, dans l'excès de vitesse et le vertige du luxe, parmi la fête incessante, le tumulte cosmopolite, et les modes scandaleuses. Le Tout- Paris n'a jamais été représentatif du vrai Paris. D'ailleurs il s'était vivement dispersé, au dernier été. Pourtant, ce fut une occasion furieusement rare de rester et d'assister au drame le plus gigantesque qui ce soit déroulé jamais sur la surface de l'univers et dans l'humanité.
Les Parisiens que nulle obligation n'appelait au dehors ont attendu. Et vous les aurez connus à ce qu'ils ne se sont jamais plaints du changement de l'existence, dans les rues, les cafés, les théâtres, restreints ou supprimés. Ce n'est que depuis Thiver, où sont rentrés quelques éléments anciensqui s'étaient retirés, que des réclamations sont venues. A ceux-ci, il fallait des distractions, des spectacles. Le Parisien s'en passait : la ville lui suffisait, la ville retrouvée, toute simple, dépouillée, surtout, de tout le grossier clinquant de publicité lumineuse, qui l'encanaillait et la vulgarisait comme les faux bijoux aux poignets, au col, au front des filles et des parvenues.
Quelle joie des yeux, maintenant, à voir, ou à deviner dans le noir, dans la nuit, dans le clair de lune, les avenues, les monuments, les façades, la Seine, sans que le regard se heurte à ces blessantes enseignes de feu déshonorant la nuit de leur raccrochage incendiaire !
Il y a des lois pour la protection des cités
et des paysages. On voulait sauvegarder les champs, les montagnes, contre la hideur des panneaux de la réclame effrénée et stupide. Espérons que l'on songera à protéger, dorénavant, les profils admirables de nos boulevards et de nos rues, et la face de nos maisons, trop longtemps disparue sous la flamme des annonces, comme sous le plus effréné maquillage. Une porte, une fenêtre, un balcon, plus rien de tout cela n'existait plus ; les maisons étaient des visages morts, sans regards et sans lèvres...
D'abord, se sont éteints tous les gaz flamboyants, toutes les électricités dévergondées qui obscurcissaient le ciel de leurs zébrures diaboliques. Impossible de lever la tête, de chercher là-haut, vers les profondeurs étoilées, sans recevoir, à travers la figure, la fulgurante apostrophe de quelque chimiste en délire vous proposant ses dentifrices incomparables ; dans un déluge de feu, les inventions les plus saugrenues dégringolaient des toitures, assaillaient la rêverie, la pensée, la conversation des passants, abrutis, par en bas, de la
course et du fracas des autos. Mais y avait-il encore des promeneurs? La foule n'était plus qu'un troupeau précipité à travers la fournaise et le fracas d'un enfer...
Maintenant, le Parisien peut regarder en l'air, comme l'homme des champs. Le Parisien a découvert qu'il y avait, sur Paris, un dôme d'azur, de nuages, d'étoiles, le môme qu'il ne pouvait admirer que l'été, à la campagne!
Qui l'eût cru que Ton pourrait plonger la Cité Lumière dans les ténèbres, sans douleur pour les citadins! Ils s'y sont faits: d'ordonnance de police en ordonnance de police, voilà que ce n'est plus seulement dehors, mais dedans, à présent, que l'on pourchasse la simple lampe de famille ; il faut boucher les volets, tendre les rideaux, que pas un rayon ne filtre ; c'est toutes les précautions, tout le mystère d'une messe noire, pour bavarder autour d'une tasse de tilleul.
Mais qu'elles sont éloquentes, ces fenêtres d'aujourd hui derrière lesquelles il se passe quelque chose que nous savons bien! Quelle
est la chambre qui ne serait pas hantée de la pensée commune I
Je ne vais pas entonner le couplet des fenêtres l quand il y a le poème en prose de Baudelaire, (c Celui qui regarde du dehors, à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins éblouissant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie...
« Par delà les vagues des toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. xAivec son visage, son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme ou plutôt sa légende, et quelquefois je mêla raconte à moi-même en pleurant.
(( Si c'eut été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne, tout aisément.
c: Et je me couche, fier d'avoir vécu et souflert dans d'autres que moi-même.
— Peut-être me direz-vous : Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi. Si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis... »
Point ne serait besoin du génie de Baudelaire pour reconstituer la légende, plutôt l'histoire de ce qui se passe derrière nos fenêtres, à travers les deuils, les exaltations, les espoirs et la foi suprême! Mais il y faudrait son verbe précis, pénétrant et chaud ; mieux encore, il y faudrait la lyre de fer qui manque à cette épopée déroulée dans le silence de la tribune, de la presse et du Parnasse. Ceci encore est une différence fantastique avec les guerres des autres temps...
Mais que n'eùt-il pas fallu, et les mots existent-ils, pour traduire les Français et la France et l'histoire de ces derniers moisi
Et les fenêtres vont tout à l'heure s'ouvrir à la tiédeur de mai, au parfum des lilas, au souffle qui n'avait pas traversé l'air de France
depuis un siècle, au souffle fabuleux de la victoire...
Elles encadreront bien des fronts en deuil, aussi, nos fenêtres de Paris 1 Alors, qu'on nous laisse l'ombre des soirs et le noir des nuits, désormais : et que c'en soit fini des hideuses illuminations cosmopolites qui incendiaient le Paris d'avant la guerre. Cela n'était pas du goût français. Gela était d'importation étrangère, grossière et superflue.
Eclairons-nous, sans nous aveugler. Que nos jeunes filles, soulevant leur rideau quelque soir prochain, puissent apercevoir ceux de nos jeunes gens qui auront cueilli le dur laurier; et que nos héros aux glorieuses blessures sentent planer, sur leur détresse, les regards et la reconnaissance des demeures qu'ils ont sauvées!
Que Paris, qui a montré qu'il était toujours Paris, ne se laisse plus imposer le masque de publicité et de battage qui le défigurait ; qu'il garde la grâce et la simplicité retrouvées depuis quelques mois, en se contentant de fleurir ses fenêtres, comme ses mansardes
chantées si délicatement jadis par Albert
Mérat :
Les Parisiens entendus
Aux riens charmants plus qu'au bien-être
Se font des jardins suspendus
Dun simple rebord de fenêtre.
On peut voir en toute saison
Des fils de fer formant treillage
Faire une fêle à la maison
De quelques bribes de feuillage.
Ainsi, tout en haut, sous les toits, L'enfant aux paupières gonflées, Qui coud en se piquant les doigts, A près d'elle des giroflées.
Quelquefois même, et c'est charmant, Sur la tête de la petite On voit luire distinctement Des étoiles de clématites...
Et c'est peut-être bien aussi esthétique qu'une annonce aux feux intermittents et versicolores d'eau minérale, de cirage ou de corsets antidérapants.
2 2 mai 1910.
Le mois des lilas et du rossignol s'achève, le printemps s'évapore, des aurores délicates aux longs crépuscules : ce sont les grands jours qui s'apprêtent de diminuer sur la deuxième année de la guerre y qui commence .. .
Oui, c'est immense, ce qui s'est accompli, déjà ; mais incommensurable, ce qui reste à faire...
Voici l'Italie debout — et d'Annunzio nous promet le miracle italien, après le miracle français.
Nous avons les veux vers Rome, vers toute sa splendeur antique. Qu'est-ce que ses luttes historiques auprès de la bataille qu'elle affronte ; et l'Italie s'y jette de propos délibéré, sachant que, tout à l'heure, l'avalanche
sauvage, qui a dévasté la Belgique, peut se ruer sur ses villes de beauté et d'art ; mais l'Italie ne veut pas être, selon la parole du poète : « un hôtel, un musée, une villégiature, un horizon peint en bleu de Prusse, pour les lunes de miel internationales. » Et, qu'on le sache, en vérité, c'est le souci de l'honneur et de la tradition qui a soulevé nos nouveaux alliés ; car, en fin de compte, le marchandage austro-allemand leur eût fait tous les avantages possibles...
Mais que peuvent garantir la parole avariée et les signatures si facilement chiffonnées du Teuton... !
L'Italie neutre, était-ce possible, quand s'entrechoquent les destinées du monde I Evidemment, la tentation devait être formidable de recueillir les fruits de la victoire, le Trentin et Trieste, et mille promesses, sans une goutte de sang ; comment les malins de la politique n'auraient-ils pas nourri cette pâle ambition ^?
I. De si cruels malenleadus s'étaient produits, une telle tension s'était raidie, si habilement exploitée, entre la France
Tout de même, le plus souvent, les peuples valent mieux que leurs maîtres timorés et abaissés aux habiles procédures. La nation a bien senti la valeur éphémère de ces gains tombés des Empires aux abois ; l'Italie a compris qu'il lui fallait mériter sa part, — dans le sacrifice et les périls communs de la civilisation assaillie parles barbares...
Et vive l'Italie ! qui apporte la magnifique sonorité du verbe latin à nos âpres luttes du Nord. La voix d'un poète a retenti au Càpitole,
et l'Italie, d'ailleurs rivée à la Triplice ! Il est aisé de conseiller à un peuple de partir eu guerre, — alors qu'une partie de son opinion publique, de son g^ouvernement est nettement neutraliste, alors que l'on ignore ses ressources, son degré de préparation militaire. Ce n'est pas qu'à la Poésie, mais à la Presse aussi que les « Alliés )> doivent beaucoup du mouvement énergique, qui emporta toutes les hésitations et fit taire trop de calculs. La plupart des journaux italiens sacrifièrent leurs intérêts à leurs sentiments. A peine l'Italie a-t-elle fait ce bond énorme, que quelques-uns lui demandent : Pourquoi ne déclarez-vous pas la guerre à l'Allemagne ? Peut-être, conviendrait-il de laisser l'Italie maîtresse de l'heure : ses hommes d'Etat, qui ont les responsabilités, doivent avoir toute latitude de manœuvrer.
au-dessus du Forum qui entendit, aux âges révolus, tant d'appels incomparables. Ce rôle magique de celui en qui trop de Parisiens n'ont jamais vu qu'un littérateur, épris de la vie de Paris, déconcerte quelques personnes qui n'ont jamais deviné que d'x\nnunzio n'était pas en déplacement et villégiature parmi nous, mais en exil ! 11 y a les poètes en exil, les âmes désheurées à qui les circonstances ne s'offrent pas ; qu'elles surgissent et, d'un bond, l'homme rejoint la place assignée à ses dons.
Gabriele d'Annuzio traînait en France son génie désaffecté, et le snobisme qui s'était emparé de lui pour l'admirer d'abord, sur ses défauts plus que sur ses mérites, le délaissait peu à peu, raillant \ italianisme incompris « de ce chauve échevelé », tout ce par quoi il était tout personnel, représentatif de sa race, et témoin lyrique de ses plus vastes aspirations. Or, cet Italien de Paris, que se disputaient les salons du dernier bateau, c'était un grand exilé, de la' lignée du Dante, promenant sa nostalgie blessée, Ajalbert. i8
loin d'une Patrie, qui n'était pas encore redevenue elle-même.
Mais la Louve romaine secouait ses chaînes ; et le poète entendait la rumeur sacrée qui encerclait les trafiquants de la politique ; il pouvait bien être question de « concessions » de l'Autriche, proposant ce qui ne lui appartient déjà plus ; l'Italie réclamait autre chose, d'être à la peine, pour se rassasier de gloire aussi !
Alors, dans l'attente fiévreuse, le peuple se tournait vers les descendants de sa récente épopée, vers les Garibaldi qui, tout de suite, étaient accourus dans l'Argonne, mêler leur sang au sang fraternel. Et voici d'Annunzio à Quarto, célébrant les Mille, dans un appel à la guerre fastueux et retentissant ; le voici à Rome, avec sa parole de flamme, du haut du Capitole...
Oui, les embusqués de la plume, à Paris, ont, tout de suite, fait un joli mot : La guerre des Balkans ! C'est très bien de garder notre esprit. Conservons le sourire. Mais, il y a des moments où l'on sourit à faux. Ceux qui
souriraient aujourd'hui montreraient qu'ils ignorent tout de l'Italie et de l'Italien.
Envions l'Italie de ne pas rougir de ses poètes, de les croire égaux aux parlementaires. Cela ne lui a pas si mal réussi que des papes et des rois aient honoré les lettres et les arts, — les littérateurs et les artistes. Le roi et M. Salandra ont reçu officiellement d'Annunzio, et, peut-être, cet homme qui, depuis dix ans, vivait loin du pays natal, a-t-il pu leur dire des choses qu'ils ignoraient, qu'ignorent les ambassadeurs, et les chefs de bureaux I
N'est-ce pas à faire frémir toutes nos diplomaties de République : le roi, le président du conseil, s'entretenant avec un simple porte lyre ! Avec l'exemple de l'étranger nous finirons, peut-être, par nous démocratiser I
Ainsi, quel précieux enseignement nous
arrive d'Angleterre. L'union sacrée a voulu, paraît-il, que les ministres en place, au début de la guerre, devinssent intangibles. Les plus âpres plaintes ont été proférées sur nos Services de santé, des postes ; et la Censure, débordée a dû reculer, peu à pevi, devant le sentiment public... Quand on parlait de remédier aux erreurs et aux incompétences, la réponse était: on ne peut risquer une crise ministérielle, en face de l'ennemi, et que penseraient de nous nos Alliés ! Les Alliés ? Ils se soucient peu de l'opinion de l'ennemi, sur nos tractations politiques. Notre force est que nous pouvons nous améliorer sans souci dynastique. Le ministère anglais, soutenu comme le nôtre, par le préjugé de la première heure, a œuvré comme il a pu. Les Anglais ont marqué le pour et le contre. Sur quinze ministres, il est fatal que tous ne soient pas parfaits. Les meilleurs peuvent se tromper.
Le Parlement leur demande des comptes, — et exige les remaniements qu'il juge profitables. Car, le Parlement agit, à Londres, et l'opinion publique s'exerce, par les journaux
libres de censure ; l'Angleterre n'a pasrenoncé à nos grandes conquêtes de la Révolution. Seulement, la crise ministérielle aux bords de la Tamise n'avait pas pour but de réaliser des combinaisons de couloirs : vraiment, on voulait appeler, à la place voulue, les hommes qu'il fallait...
Ainsi, vient-on de faire, hâtons-nous de le dire, à Paris...
M. Albert Thomas, socialiste unifié, est nommé sous-secrétaire d'état à la guerre. C'est de la politique, a pu croire l'opinion pas informée. Non, ce n'est pas comme socialiste unifié, que ce député est admis au gouvernement ; c'est pour les services considérables qu'il a rendus — et qu'il rendra plus encore officiellement. Dans l'artillerie ! mais oui I A quoi rien ne l'avait préparé ! M. A. Thomas est normalien, comme Jaurès, et professeur d'histoire.Or, au début de la guerre, M. A.Thomas s'est préoccupé de la question des muni-
lions ; par ses enquêtes, dans les usines, par sa connaissance des milieux ouvriers, il a apporté au ministère un concours puissant, qui ne se mesure pas au nombre des galons ; avec de la méthode, de la patience, il a trouvé le moyen d'intensifier notre production de matériel de guerre : il a pu faire prévaloir ses vues auprès du haut commandement :
probablement, M. A. Thomas n'avait jamais vu un obus, et, peut-être, pas un général, avant la guerre. Nos chefs ne fréquentaient pas à V Humanité.
Cependant M. A. Thomas a pu prouver son esprit d'organisation, ses capacités de travail, son dévouement illimité ; il avait pu être un pacifiste résolu ; cela ne l'a pas empêché de choisir son poste, au plus pressé de nos besoins militaires ; devant les résultats acquis, grâce à son initiative et à sa persévérance, d'accord avec le généralissime, le ministre et les grandes commissions, le président de la République a investi M. A. Thomas d'un titre gouvernemental.
Voilà qui est parfait. Et qu'on ne nous dise
plus que, sous le couvert de l'union sacrée, un ministère doit être considéré comme infaillible, et des crises ministérielles redoutées comme une calamité nationale. Ce que ce pays supporterait peu, c'est le jeu misérable, criminel, des personnalités. Mais la France n'est pas du tout opposée à des remaniements qui élèveraient the rightmen in the right places ; c'est une expérience qui peut se faire sans danger de remplacer des hommes médiocres, — s'il s'en trouvait, dans nos conseils, — par des compétences prouvées et éprouvées, qu'elles soient droitières ou unifiées.