A GUSTAVE HERVÉ
Juin 19 15.
A l'heure où disparaît Camille Pelletan, s'évoque pour moi le souvenir des temps magnifiques du journalisme, où il luttait d'esprit et de conviction avec les Rochefort, les Vallès, les Drumont, les Gassagnac, les Fouquier, que d'autres dont le nom ne revient pas instantanément sous ma plume! Quelles joutes incomparables!
A vingt ans, j'entrai à la Justice^ par Gustave Geffroy qui y assurait une critique d'art dont la nouveauté, la probité égalèrent son œuvre de critique à son œuvre personnelle ; par Albert Clemenceau, mon aîné et camarade du Palais ; j'y entrai par la petite porte
de l'information, des variétés sous la rubrique à Paris et ailleurs ; ce n'est pas en deux cents lignes que je redirais ma présentation à Clemenceau, à Piclion, à Millerand et les soirs merveilleux d'il y a trente ans où tous les maîtres d'aujourd'hui apparaissaient déjà, à ma vingtième année, comme sur le plateau de leur destinée. A vingt ans, les hommes de trente, quarante ans vous semblent déjà aux sommets, et sur la pente à descendante. Du moins, n'ai-je à me reprocher aucun scepticisme. Se commettre dans les journaux était, pour les camarades symbolistes du Quartier latin, la tare indélébile. J'en fus vite marqué, d'autant plus que mes nouvelles relations me conduisirent chez Concourt, chez Daudet, chez Zola ; je désertais la délicate chambrée de Stéphane Mallarmé.
(( Avec qui sont les jeunes, aujourd'hui, nous demandait Daudet !
— Vous allez chez Dodette, scandait Jean Moréas I »
Quels hasards de l'existence! Que déjeunes gens, sevrés de plus belles joies litté-
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raires, par l'enfermement dans les petites chapelles I
La Justice 1 Clemenceau ! Laguerre, Millerand, Pichon, Pelletan — le radicalisme...
Oui — mais, avec Clemenceau et Pelletan, quelle profonde et saine culture — classique avec le premier, romantique avec le second.
Quelle stupéfaction, pour nous, gamins de la troisième République, d'entendre ces hommes, qui avaient été républicains sous l'empire, qui s'étaient battus, de toutes lesforces de la jeunesse ! Alors, il n'y avait pas divorce entre la politique et la littérature ; il y avait un Daudet au cabinet d'unMorny ; un Vallès était bachelier, un Gambetta débitait l'éloquence latine ; un Clemenceau connaissait Racine, un Pelletan savait tout Hugo, — et tous les parnassiens. Et la Justice avait pour secrétaire de rédaction un Louis Mullem, un délicieux nuisicien, un virtuose délicat, qui défendait qu'on parlât politique dans son bureau...
Et la Justice n'était pas le seul journal de
ce genre. Les journaux étaient encore des milieux pensants, écrivants, agissants, avec une grande liberté intérieure ; il y avait encore des rédactions intimes, où chacun avait sa place, ses droits acquis, son jour, — comme ce fut à la Dépèche de Toulouse. Les journaux n'étaient pas devenus les officines de ces dernières années, avec des directeurs ignares, financiers, et marchands — sous prétexte de journalisme d'informations — de fausses informations, et d'affaires à outrance...
Mais revenons à la Justice, à Pelletan ; gloire à nos morts 1
Sous le couvert de l'union sacrée, on a enterré prestement l'ancien ministre de la marine, — le péril national — parce qu'il préférait les sous-marins auxcuirassés ; le politicien a sa revanche, malheureusement, et ses ennemis de jadis ne le lui pardonnent pas.
Mais fuyons ces querelles, regrettons seulement que l'on n'ait pas assez loué l'admirable polémiste, si admirablement désintéressé. Oh, il était facile de railler sa
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redingote négligée — assez lâchement, d'ailleurs, car infirme, Pelletan n'avait pas toutes commodités de parfaire son nœud de cravate. Quelle vie intense, toute vouée à la chose publique, et à sa profession I
a QviElle était belle, sous l'Empire, disait mélancoliquement, delà République, un autre grand journaliste républicain de la Justice, Edouard Durrane I »
Elle continuait d'être belle, pour Pelletan, mais qui la voulait plus belle encore.
Aussi, comme il la défendit, quand il la crut menacée ! De Voltaire à P. Louis-Courier il n'y a pas de pages plus incisives que celles de Pelletan contre la Boulange. Et comme orateur il fut célèbre, dans les discussions les plus arides du budget... quand l'on discutait le budget.
Je célèbre d'autant plus librement Pelletan que je ne l'ai guère approché ; je le rencontrais chaque soir, mais il m'intimidait ; sans doute, inconnu, venant du Quartier Latin, décadent, où l'on conspuait Hugo, il n'avait guère d'accueil à me faire, et moi, j'étais
gêné par nos puériles légendes sur les hommes politiques. Depuis, j'ai passé par tous les journaux; c'étaient des usines à copie, énormes et grossières, à côté du clair atelier où, sous la direction de Georges Clemenceau, Pelletan, Geffroy, Charles Martel, Millerand, Pichon écrivaient librement.
Seul, à ma connaissance, Gustave Hervé a noblement salué la fin de Pelletan, mort, subitement, la plume à la main.
« Pauvre cher Pelletan I Quelle revanche pour lui aujourd'hui ! Car il l'a eue, sa revanche ! Il a assez vécu pour l'avoir vue ! Il l'a eue le jour où les gros mastodontes cuirassés se sont terrés au fond des rades bien abritées, essayant de se garantir par des fdets protecteurs, pendant que les sous-marins invisibles venaient insolemment rôder autour de l'Angleterre et jusque dans la Méditerranée I II l'aurait eue trop belle même, sa revanche, si les Allemands avaient consacré à construire quelques centaines de sous-marins, les milliards qu'ils ont engloutis dans la construction des gros mastodontes qui moisissent
au fond du canal de Kiel depuis onze mois !
« Quelle belle revanche de l'intelligence et de l'esprit critique sur la sottise et la routine I
« Quelle belle vie et quelle belle mort I
« Adieu ! mon cher Pelletan I »
Ainsi Pelletan aura été salué par Gustave Hervé, devenu le plus sûr écrivain de la défense nationale. Aux jours douteux, il projette une flamme. A toute heure, il incarne le sentiment français par le tact de la chose à écrire, parlant à chacun, à la femme nerveuse, au civil neurasthénique, au simple poilu ou à ses chefs, le langage le plus droit, le plus fraternel, de quel cœur, de quelle plume, de quelle verve I
De la Justice à la Guerre Sociale, quelles étapes politiques — et quelle dégringolade de la langue française, dans le journalisme, tout rempli, maintenant, de charabia parlementaire. Et quel affaissement de l'amourpropre professionnel, que Gustave Hervé, du moins, aura su relever :
« Au surplus, on peut nous saisir, et nous
tuer à coup de saisies : il y a une chose qu'on n'obtiendra pas de nous : c'est que nous nous inclinions volontairement devant une Censure qui, usurpant un pouvoir que personne n'a jamais entendu lui accorder, constitue une insulte à la raison, une violation de la liberté républicaine, une menace permanente pour la défense nationale.
« La Censure a été instituée pour empêcher la presse, par des indiscrétions involontaires, de renseigner l'ennemi sur les mouvements, les forces et l'organisation de nos armées et de nos flottes : elle n'a pas été faite pour bâillonner l'opinion publique, pour couvrir les abus, pour protéger les administrations publiques, civiles ou militaires contre la libre critiques de citoyens.
« Nous les connaissons, nos administrations publiques : routinières, paperassières, formalistes, sourdes, aveugles, culs-de-jatte, culs-de-plomb — à moins qu'elles n'aient trouvé, comme notre intendance et notre service de ravitaillement, des hommes de valeur pour les organiser — étrangères à tout es-
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prit industriel ou commercial, elles ne marchent qu'à coups de trique : la trique, c'est la liberté de la presse.
« Faut-il, parce qu'on est sûr de la victoire — et je redirais plusieurs fois encore quelles sont les fortes raisons que nous avons de croire à la victoire finale, aune victoire finale complète, écrasante — faut-il laisser les administrations publiques dormir sur leurs ronds-de-cuir, faut-il cacher la vérité à la nation et lui laisser croire que l'heure des grandes épreuves est finie ?
« Mes autres confrères, dont plusieurs ont montré une patience d'agneau, feront ce qu'ils voudront.
« Moi, j'en ai assez des coups de force et de l'arbitraire de la Censure.
« Je refuse de saluer le chapeau de Gessier ! ))
De la sorte, aurait écrit Pelletan.
Oui, la Censure, comme l'accepte aussi Clemenceau pour tout ce qui est d'ordre militaire, diplomatique, vis-à-vis de l'ennemi.
Mais que nous n'ayons pas le droit de dé-
noncer l'hôpital mal tenu, la malpropreté d\in dépôt et les menaces de l'épidémie, et qu'au lieu de porterie remède au mal, de par la bêtise de quelque censeur, le silence soit imposé, non... Et nous prétendons, sans injurier personne, user du droit d'écrire qu'il peut y avoir des censeurs imbéciles, — et que la Censure n'est pas infaillible, remplaçât-on les ciseaux d'Anastasie par un Sabre.
Ajalbert.
12 juillet 1915.
Quelle histoire que celle de nos prodigieux héros de l'espace, avec ces reconnaissances savantes, ces chasses fabuleuses, où leur génie de l'air domine l'ennemi, malgré tout, à travers les tâtonnements des méthodes, et les expériences indécises d'une arme neuve I Hélas, aussi, les deuils ou les détresses suivent implacablement les plus éclatantes victoires. Warneford se tue, dans un essai à Bue, quelques jours après avoir abattu, de sa barque aérienne, un zeppelin I C'est au bout de quinze jours de prouesses incomparables que Garros, le premier combattant seul, qui ait descendu un aviatick, doit atterrir dans les lignes ennemies. C'est au lende-
main de la série la plus glorieuse que Gilbert doit se livrer en Suisse ; ces deux magnifiques enfants sont prisonniers, mais, en vérité, sans avoir été pris; il ne peut résulter de leur capture accidentelle aucune fierté pour l'adversaire.
Les frères de l'air! Oui, si nos millions de soldats ne font qu'une famille, elle est trop innombrable pour s'entre-connaitre toute, à travers les tranchées, les villes, les fleuves, les montagnes. Nos merveilleux oiseaux ignorent les séparations, tous dans le même nid d'azur du ciel de France, qu'ils traversent d'un aile vertigineuse en quelques heures ; ils ne sont pas foule et s'étaient rencontrés en tant d'épreuves sportives, avant la guerre que point n'était besoin de la mobilisation pour qu'ils fussent présentés les uns aux autres aux heures sublimes de la Patrie ! C'est tout naturellement, qu'ils se croisent de l'Est au Nord, survolant la guerre la plus immense de tous les temps; nul autre au monde, avant eux, n'aura vu une bataille d'ensemble. Quels récits nous pouvons espérer, si j'en augure
par le journal de Garros ; mais ces notes sacrées doivent rester inédites ; je n'en peux tirer que des lignes qui ne touchent en rien aux événements militaires, et ne font que préciser une actualité sentimentale...
Les frères de l'air 1 Voici aux premières pages du cahier, la composition d'une escadrille fameuse aujourd'hui toute décimée :
Capitaine de Vergnette, sauf; capitaine Le Révérend \ adjudant Pinsard, Gilbert, Garros ^ Bobba,Marc PourpeM Evidemment, il ne peut se former ailleurs, avec des hiérarchies et les attributions diverses, la fraternité plus étroite encore entre professionnels, pour que les grades, les compétences, les risques se confondent dans le pareil effort individuel.
Roland Garros, de l'île Bourbon, ne devait pas le service, il s'était engagé à 25 ans. Gilbert, Auvergnat, avait fait ses deux ans comme aviateur; il fut mobilisé au premier