‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 31 sur 48 · Tués · texte numérisé non relu

Tués

jour. Ces deux fils des volcans, de TOcéan indien, de la montagne française, étaient allés tout droit à l'aviation, avec leurs économies de gamins, on sait leurs raids fantastiques; un numéro du Flambeau ne le contiendrait pas. Disons seulement, pour Garros, le record de l'altitude, le circuit d'Anjou, la traversée de la Méditerranée ; pour Gilbert, de prestigieuses randonnées de vitesse. Paris, Gaceres (Espagne), i 3oo kilomètres dans la même journée, dont 825 sans escale, en 7 heures. Paris, la Baltique, i 000 kilomètres en 5 h. 1 1 . Ce n'est pas l'heure d'écrire quel concours de tels champions apportaient ; mais ils appartiennent à un corps où l'on n'avance guère, l'un sous-lieutenant, l'autre sergent...

Quelle aventure ils vont vivre, depuis le 16 août où ils se rencontrent, dans la même désignation, voyageant côte à côte, de tout près. Le 28 août, ils peuvent déjà échanger leurs souvenirs de guerre ; ils ont opéré les reconnaissances les plus scabreuses, les chasses les plus périlleuses. Un jour de brouillard les immobilise. Nous employons l'après-midi,

Pinsart, Gilbert et moi, à ravitailler notre popotte. Une première expédition dans un verger voisin nous donne un assortiment de légumes frais. Une deuxième, en auto, dans un village, du vin, du lait, des œufs, un beurre frais exquis. Au 3i août: « Je vais à X. en volant très haut près de Gilbert, qui me photographie... Contre-ordre, l'attaque est remise à demain; nous rentrons, à Toul, de conserve, et nous faisons ensemble une descente de fantaisie, hélice arrêtée ; entraînement pour de futures exhibitions. » Je ne voudrais pas alourdir de commentaires ces délicates impressions, mais j'appelle l'attention sur les dates; déjà, nos vaillants pilotes ont eu leurs appareils criblés de projectiles.

Ils vivent dans l'angoisse des nouvelles de la Marne. Et puis, la jeunesse reprend le dessus : « Nous allons nous promener à pied dans Nancy avec Gilbert et Pourpe, arrivé hier, à qui on a placé avec succès, notre coup des uhlans, le soir » on devine en quelle alerte de comédie cela consiste. Le dur travail continue à travers les schrapnells. Au

23 septembre accident de piston : « Jules me monte rapidement un autre moteur, et je rentre à la nuit avec Gilbert comme passager. Il fait de l'acrobatie sur le fuselage. iVujourd'hui, c'est l'anniversaire de la traversée de la Méditerranée. » Au 26 septembre: « Grande reconnaissance... Itinéraire... Le voyage dure 2 h. lio... Pendant la dernière heure, un cylindre m'abandonne, et le moteur trépide tant que l'angoisse de la panne s'empare de moi, nous sommes loin de toutes nos lignes. C'est une des heures les plus désagréables que j'aie passées. » Quelle a du être abominable, celle du 18 avril dernier où il a fallu s'abandonner au destin.

En novembre, Garros est du camp retranché, il y met au point son monocoque Morane avec mitrailleuse tirant à travers l'hélice, la machine de vitesse et de précision avec laquelle il descendra tout ennemi rencontré ! Quelques semaines, il fut mon hôte de ce tragique hiver. iVvec quelle flamme, il escomptait les victoires printanières. 11 partit pour le Nord, dont il nettoya le ciel des souillures

boches. Que ne puis-je transcrire le récit de ce duel aérien, à 2 ou 3oo mètres dont tant de témoins oculaires ont parlé 1 alors que le seul compte rendu exact demeure à peu près inédit 1 L'adversaire est devenu prudent: « Avril: Dégoûté de ne rien voir, je croise jusqu'à... On ne rencontre 'vraiment plus rien... Je rentre... A peine déshabillé, un coup de téléphone de... signale quatre avions ennemis. Je repars, croise jusqu'à la nuit, et atterris dans l'obscurité sans avoir rien vu qu'une étoile filante, que j'ai poursuivie un moment, la prenant pour un feu d'avion... » Gilbert a repris l'avion système Garros, qu'il a baptisé le Vengeur^ et il écrivait le 23 juin: « Après Garros j'ai montré la supériorité du tir individuel dans un avion extramaniable. Au troisième combat que j'ai livré sur ce modèle d'aéroplane inconnu avant la guerre, j'ai abattu mon adversaire avec la sensation d'une supériorité croissante. Avec un avion de 25 000 francs, et le risque d'un pilote, j'ai détruit un avion de 60000 francs minimum, monté par deux hommes. Tous les

genres de chance ont été essayés par moi. Un seul m'a donné l'impression d'une entière supériorité, la mitrailleuse fixe et la visée obtenue par les évolutions de l'avion. Je suis heureux qu'on m'ait autorisé à me servir du Vengeur qui a justifié son nom. La capture de Garros et les balles que j'ai rerues ont été ainsi provisoirement payées par nos ennemis... Vingt pilotes, au moins, attendent, avec la plus grande impatience, qu'on leur permette de refaire ce que j'ai fait, pour confirmer les éclatantes démonstrations faites par Garros et par moil... »

Ainsi Gilbert n'a pas vengé Garros que de l'ennemi commun ; il a encore fait justice de la grotesque et dangereuse opinion que l'appareil Garros ne pouvait être piloté que par Garros I il a été monté triomphalement par Gilbert aussi, et vingt de leurs frères de l'air attendent, pour voler sur leurs traces.

Ohl quelle sainte, quelle superbe fraternité.

Dans un groupe, on parlait de la lointaine forteresse où était emprisonné Garros.

Une voix s'éleva, très peuple, qui jetait:

— « Oh ! bon Dieu, si c'était qu'à 4oo kilomètres... »

Ils sont capables de tout, les frères de l'airl

Page 1