‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 9 sur 48 · LES DEUX EXODES (187O · texte numérisé non relu

LES DEUX EXODES (187O

et d'effroi que je n'ai plus rencontré, il racontait un épisode terrible, où il s'était échappé d'un lot de prisonniers... Le lendemain, il avait rejoint et je ne l'ai plus revu...

Mais le tambour passe, — il faut évacuer la banlieue en quelques heures... Alors, je l'ai vu, le défilé vertigineux et lamentable, qui se pressait sous le canon du bombardement... Quelle cohue de détresse et de misère, sous la rafale de la défaite, dans une marche effroyable de lenteur avec les enfants et les vieillards... Quel piétinement exaspéré à la barrière, sur les glacis des fortifs, transformés en champ de foire ; car la population traînait toutes ses bêtes, la maigre vache suburbaine, et de la chèvre des talus à la cage des serins ou du perroquet. Pour moi, trottinant agrippé à la main d'un plus grand, on n'avait pu m'arracher un coq nain gardé jusqu'au milieu du siège, où il fallut le vendre.

Par cent mille êtres, l'exode envahissait la capitale — sans logis, d'abord ; on dut camper au champ de Mars, où bientôt pleuvaient les obus...

Rien de pareil, aujourd'hui. Tous ceux à qui le manque de travail, le défaut d'argent, les charges de famille rendaient le séjour à Paris difficile ont pu gagner le refuge du pays natal. Des trains encombrés, des départs angoissés? Certes, mais tous ceux qui sont partis sont arrivés. Et les trains n'avaient-ils pas de retards avant la guerre? Et les gares n'étaient-elles pas débordées aux grandes vacances? Seulement, les trains de plaisir étaient des convois de rapatriement. Oui, il se faisait des adieux déchirants. Pas plus qu'à tant d'embarquements habituels de la classe où la famille et la camaraderie nombreuses accompagnent le nouveau conscrit. Car les cœurs se sont haussés au sacrifice. Tous ceux-là l'ont constaté qui ont approché des gares, au premier soir de la mobilisation.

Sur cette route de Paris et de Cherbourg, — de la Porte-Maillot à Saint-Germain — qui semblait tout d'abord menacée, comme en i8i5 et 1870, j'ai assisté au défilé fantastique des autos qui emportaient verslaNormandiele

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Paris du luxe, les étrangers. C'était logique sans rien d'inquiétant, comme à une fin de saison de ville d'eaux. Puis, de notre banlieue, se sont retirés les hôtes de l'été. On a déménagé le plus précieux, on a transporté les paquets ; il y avait des valises sur les genoux, dans les tramways, rien de plus. Nul effarement devant la bourrasque ; mais des dispositions raisonnées, en vue des mois rudes à franchir.

Enfin, il est passé des fardiers chargés de K zoniers » que l'on écartait de l'enceinte militaire, installés doucement dans le foin. Notre sensibilité s'exalte vite au passage des nomades. Réservons nos émotions dont nous aurons besoin. L'éloignement de tant de pauvres hères ne leur vaut pas un surcroît de misère ; ils seront mieux aux champs que dans leurs taudis des remparts...

J'ai vu rouler des milliers d'autos, de voitures. Je n'ai pas revu l'épouvante de l'évacuation ancienne où les familles, les rues, les communes entières « de nos environs » émigraient — les pieds meurtris — chacun

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emportant quelque lambeau du logis familial, le matelas, la lampe, le poêle ou le biberon.

Et maintenant, en ce Paris dégagé, il y a ceux qui restent, imperméables à toute panique. D'ailleurs à toute minute, quelqu'un arrive du front, qui jette un renseignement précis, de bon augure...

Et les boulevardiers indéfectibles, il yen a, auront renouvelé leur répertoire. L'autre soir, vers la fermeture, deux Anglais entrent chez Maxim's. Car il y a beaucoup d'x\nglais à Paris. Mais ils sont vêtus de kaki et reviennent de se battre. Ceux-ci étaient souillés de boue, de sang. Ils commandent deux boissons.

— « Nous sommes blessés. Nous allons à l'hôpital. Tout de même, nous n'avons pas pu passer sans prendre un drink. »

L'ambassadeur d'Amérique qui dine là, leur offre une coupe à' extra-dry et les voilà partis.

Il y a celles qui restent aussi. Une élégante jeune femme sort d'une boutique où l'on vend des insignes patriotiques, des petits drapeaux. Elle dit au revoir à des amis :

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— « Je vais travailler... »

— « Travailler ? »

— « Mais oui... Nous prenons la leçon tous les jours, chez moi... Gomment ferions-nous pour danser quand on rouvrira, si nous nous laissions rouiller les jointures... ? »

Et la jeune artiste, qui n'a plus sa limousine, saute dans un fiacre — avec une prestesse qui semble loin encore de Tanlcylose.

i5 septembre 191 4-

Des minutes sont des siècles, et des jours deviennent une éternité. Nous vivons quelques moments de l'univers, qui multiplient innombrablement nos chétives existences.

Tout à rheure, Paris se taisait, retenait le souffle de sa poitrine et le battement de son cœur pour écouter le canon lointain ! Un océan de vagues humaines s'entrechoquaient, dans la plus furieuse tempête qui ait menacé le vaisseau de Paris. Et puis le calme est descendu, l'impuissante marée s'est reculée, laissant des épaves immenses. C'est le calme, une détente sereine ; enfin, le mot de victoire, inscrit en tête des journaux...

Si Ton peut dire des journaux, — des lam-

beaux de papier qui représentent la grande presse — dont les maîtres ont gagné la province... Mais taisons-nous. Ce n'est pas l'heure de parler. Laissons à un prochain avenir le soin des paroles nécessaires. Nous pouvons prédire seulement que la France régénérée ne sera pas tendre aux élites plus pressées de garer leurs peaux et la caisse que de hausser leur cœur au sacrifice. Vraiment, il y en a trop — de déplacements imprévus et de villégiatures soudaines. Trop de personnages en vue sont retournés à a la petite patrie », quand il ne fallait penser qu'à l'autre, à la grande et à la seule. C'est étonnant ce qu'il y a eu, dans le Tout-Paris, de citoyens bons pères, bons fils ou bons époux, qui se découvraient des parents en province ! C'était, plus généralement, vers l'ouest et le sud. L'exode familial était tout à fait rare pour le nord ou pour l'est.

Et Paris devenait colonial — avec Galliéni, l'âme du camp retranché. Il paraît que son œuvre a été prodigieuse d'élan, et de décision. A vue d'œil, des travaux prodigieux Ajàlbert. 3

s'exécutaient, démontrant la plus sûre énergie, la plus irrésistible volonté. Tout de suite les fronts se sont éclairés. On sentait quelqu'un là... Et c'était notre Galliéni — qui proclamait : « Jusquau bout. . . »

Paris a tenu le coup. A la France, toute maintenant, d'aller plus loin...

Nous respirons... Le ciel est dégagé... 11 nous parait même un peu vide et vaste, maintenant que les tauben n'y accomplissent plus leur petit tour de cinq heures.

21 septembre 191 4.

i5 heures...

23 heures...

Les deux moments du communiqué, — toute la vie de Paris, depuis des semaines.

Entre i5 heures et 23 heures, on attend, on espère.

Quelle attente, quelles hypothèses, quand il n'y a pas eu de communiqués.

En vain, s'explique-t-on qu'il ne se produit

pas à intervalles réguliers des faits précis à signaler. Les sédentaires, les immobilisés tâchent vainement de commander à leur fièvre. Ils ont beau se raisonner, se prouver qu'il y a des besognes plus urgentes que de rédiger des comptes rendus à l'adresse des citadins ! Ils voudraient savoir ; — tous ces Français, ces Parisiens fidèles du camp retranché, — qui est l'enjeu de la bataille voisine.

Une bataille ! Il faudrait un autre mot. Une bataille, — c'était bien pour les carnages d'autrefois qui duraient du matin à la nuit, et donnaient la victoire, infligeaientla défaite. Comment dénommer cette bataille de l'Aisne, — à son septième jour, aujourd'hui I Heureux, bienfaisants communiqués I Vers quatre heures, La Presse, L'Intransigeant y La Liberté nous apportent celui d'après midi. Plus un cri. Les journaux ne peuvent être criés. Alors, les camelots, ou les camelotes — car tant d'hommes sont partis ! — s'élancent : Ce journal ne peut être crié, clament-ils. Les gens achètent, s'immobilisent.

En un clin d'œil, à l'allure du boulevard, on sait s'il y a du bon : Nous progressons, nous communique-t-on, de plus en plus. Certainement, à cette heure-là, nos combattants doivent se sentir jetés en avant, du souffle d'un million de poitrines, qui derrière eux, le cœur battant, les pousse à la rescousse.

Sans doute, toute la France, de même, tend ses énergies...

Mais il n'y a qu'avec Paris, en ce moment, que nos armées de l'Aisne et de l'Oise, et les Anglais, gardent vraiment contact, — de Joflre à Galliéni 1 la bataille de la Marne, la bataille de Paris. Nous avons senti sur la joue de Paris le souffle immonde du Prussien avancé jusqu'à trente kilomètres. Nous avons subi le crachat de la bombe des tauben, évoluant au-dessus de la capitale. Aujourd'hui, l'auront est vengé. La horde recule, et Paris resplendit, libre et fier, dans le plus doux et somptueux décor* d'automne dont il se soit paré depuis bien des années.

Après le Communiqué., c'est une détente, le soulagement apaisé de la douce pluie après

l'électricité de l'orage : Nous progressons ! Mais à travers quels deuils ! Comment détacher notre pensée de ces crimes incroyables, auxquels l'imagination se refuse à souscrire ; les Vandales ont anéanti la cathédrale de Reims, la cathédrale des croisades et des sacres, la merveille chère à toutes les nations, à toute l'humanité...

Et maintenant, nous ne saurons plus rien, jusqu'à demain.

Le Communiqué de 2 3 heures, qui peut le lire, hors les rédacteurs des journaux qui l'impriment pour le matin. iV onze heures du soir, tout repose, tout est censé reposer, — les restaurants, cafés fermés à huit et neuf heures, tout repose — dans l'insomnie I Quelle minute, au réveil, où chercher le titre qui annonce le Communiqué. C'est admirable: Nous progressons, en face du plus colossal effort des armées teutonnes, sans cesse renforcées ! Que vouloir de plus! Et le soupir de soulagement de notre million de poitrines court enfler l'élan de nos régiments qui, dans le froid de l'aube, continuent de chasser l'envahisseur...

38 DAîs'S PARIS, LA GRANd' VILLE...

La Cathédrale est en flammes ! oh 1 délire sauvage des brutes contre les sommets de la civilisation. Si quelque monument devait leur demeurer sacré, c'était bien celui-ci. Dieu est avec eux, disent-ils. Du moins leur assassin d'Empereur le proclame. Et ils déversent la mitraille sur les pierres de la demeure la plus précieuse, entre tant et tant de chefsd'œuvre de l'architecture religieuse.

La dernière fois que j'ai aperçu la divine cathédrale, c'était d'un aéroplane, où je faisais mon premier tour de l'air.

— « Je ne passe jamais au-dessus, » — me dit le pilote, — revenus à terre...

— « Dégringoler sur les flèches, en cas d'accident...? »

— « Non, ce n'est pas ça... C'est que j'aurais plutôt peur de causer du dégât; — vous savez un appareil, le moteur, et le pilote, c'est du poids lourd ; n'importe où ça entre dedans, ça fait de la Casse... »

C'était un Belge qui me tenait ce propos d'un extraordinaire scrupule, de ne pas survoler les cathédrales, par peur de la Casse...

Les Allemands, eux, entrent dedans, avec des boulets I Evidemment, ils ne peuvent comprendre les délicatesses de la petite Belgique, et du bon Belge I

i5 heures el 28 heures.

Voilà les deux points de repère de la vie parisienne, les Communiqués qui, maintenant, nous annoncent bi-quotidiennement que nos armées franco- anglaises refoulent l'envahisseur, harcelé par le Belge, tandis que le Russe avance en Prusse.

Cependant, les destinées profondes de l'Europe s'élaborent. Tôt ou tard, l'Allemagne défaite subira la loi de Londres, de Paris, de Pétrograd, de Bruxelles. Quels remaniements géographiques, quels gages économiques et politiques sortiront de là?

Et quelle ère de paix, de prospérité pour l'Europe débarrassée du cauchemar germanique...

4o DANS PARIS, LA GRANd' VILLE...

Après la guerre ! Nous étions déjà marqués, les enfants d'avant 1870 I Mais après 1914... !

La parole sera aux seules générations qui auront créé l'époque magnifique. Toutes nos anciennes histoires ne seront plus que radotages. Mais il sera doux de se taire pour écouter tant de récits héroïques. Ceux d'entre nous qui vieilliront connaîtront une adorable vieillesse, bercés des plus suaves chansons. La victoire I Cela consolera les vieillesses les plus douloureuses et les plus solitaires ; cela adoucira les deuils sacrés des morts pour la Patrie, pour le Droit, pour la Civilisation...

Ah I oui, qu'il sera beau, le langage de demain...

Cet après-midi, je l'ai passé au chevet de mon ami, le commandant X. . . qui a eu l'épaule fracassée aux batailles de la Marne. 11 lui a fallu faire trois kilomètres, perdant son sang, avant de pouvoir s'arrêter vers l'ambulance.

11 est à l'hôpital ; il venait de se marier quand, au premier jour, il a dû quitter sa garnison de Paris. Sa jeune femme est là. Le

LE VERTIGE DES HEURES 4l

blessé, très calme, nous conte sa campagne ; mais sa parole hésite, parfois. Il voit notre inquiétude et nous dit:

— « Mais non, je ne suis pas fatigué. Mais il y a des mots que je ne trouve plus. Remarquez que ça va très bien quand je vous parle de la guerre, de mes hommes, de la bataille. Mais ça ne va plus, quand je veux rentrer «dans le civil ». Tenez, si je veux nommer... »

Et il cherche...

— (( Un ruban, un chapeau — en regardant la toilette de sa femme ; nous sommes tous comme ça. C'est des mots que nous n'avons plus employés, depuis six semaines... »

Souhaitons qu'ils se répètent bientôt les mots de l'intimité, du foyer, de la vie habituelle.

Mais que d'autres, de la politique, par exemple, demeurent oubliés, et ne revivent pas sur les lèvres des hommes, dont le sang se mêle, aujourd'hui, sur les champs de carnage, pour la défense d'un commun et grandiose idéal I

a 4 septembre.

Pourquoi pas?

Oui, Paris garde le sourire, à travers les heures les plus tragiques, peut-être, qui aient sonné dans l'histoire des civilisations.

Et pourquoi pas ?

C'est dans des trains fleuris que nos mobilisés sont partis à la bataille. Au ralentissement des convois surchargés, les hommes sautaient des wagons pour cueillir les coquelicots et les marguerites des talus qu'ils plantaient au canon du fusil I

Un soir, je reçois la visite d'un soldat d'infanterie coloniale.

C'était une ligne griffonnée sur une carte

du capitaine DétangerS(en littérature Emile

I. Quelques mois après, je recevais la lettre suivante, du soldat Sylvain Lang^:

Paris, le 26 avril I9i5.

MOKSIEUR,

J'avais écrit ces jours derniers à M. le Directeur du Journal, lui demandant de bien vouloir me confier votre adresse. Je viens de recevoir une réponse très aimable du secrétaire général, qui m'informe que ma lettre vous est donnée en communication. Je vais donc vous exposer le plus rapidement possible la raison de ma lettre, et d'abord permettez-moi de commencer par ce qui vous est le plus cher, la mort du capitaine Détanger. Voici comment j'ai su qu'il était votre ami. Vous devez, Monsieur, tous souvenir d'un de vos articles, au début de la guerre, où parlant de la victoire finale, vous disiez avoir reçu la visite d'un soldat envoyé par le capitaine Détanger, le jour même du départ du régiment pour la frontière. Ce soldat, un de mes meilleurs amis, avait été désigné le jour même par le capitaine Détanger, comme cycliste de la 18'^ G'*, c'était un garçon boucher de la Villette, rouge, plein de santé, ainsi que vous le disiez vous-même. Le malheureux ne devait jamais revenir. Le 20 août au terrible combat de Morhange, il était tué d'une balle en pleine poitrine.

Le capitaine Détanger m'avait distingué parmi tous, le jour ou nous nous étions présentés devant lui. Il avait vu nos livrets à tous. J'étais employé de chemin de fer, bachelier es lettres, très bien noté, et ayant de belles promesses d'avancement. Ce ne fut pas pour nous un officier, ce fut un véritable père, ferme et énergique comme pas un, lorsqu'il le fallait, et doux et soucieux de notre bien être chaque fois qu'il le pouvait.

Nous avons quitté Paris le 8 août, à 11 heures du soir, et deux jours après, en retard de 3^ heures, par suite d'un terrible accident à Troyes nous débarquions près de iSancy. Vous savez ce que fut le ao août le combat de Morhange.

Uli DANS PARIS, LA GRANd' VILLE...

Nolly, dont on connaît les beaux livres sur l'Indochine, le Maroc.) Au revoir ou adieu 1...

— « Vous avez chaud?... Voulez-vous boire?...

— « Ah I mais non... J'ai chaud... Je suis venu à bicyclette... Et puis n'est ce pas, on est excité... Vous savez, avec un chef comme ra, on va vous en ramener une de victoire!... Je suis rouge, mais je ne bois pas, vous savez. Seulement je suis garçon boucher à

Chargés de proti^g^er là retraite d'un corps qui devait nous être fatal, les régiments du 20'^ corps, parmi lesquels se trouvait le nôtre, furent décimés pour ne pas dire anéantis en quelques heures. Le capitaine Détanger reçut là sa première hlessure. Une phalange d'un doigt de la main droite fut complètement sectionnée, il ne quitta pas pour cela le commandement de sa compagnie. Les débris du régiment furent réunis à Saint- Nicolas-du-Port, d'où après quelques jours de repos relatif nous nous dirigeâmes vers Rosières-en-Salines, et de là vers le bois deVitremont face à Lunéville; c'est là que le capitaine Détanger devait trouver la mort. Depuis trois jours nous étions dans ce bois, creusant nos tranchées, et arrosés d'une manière effroyable par l'artillerie lourde allemande. Le capitaine toujours gai, toujours brave même, car sa bravoure devait lui coûter la vie, nous encourageait, nous rassurait même dans les moments les plus difficiles. Le 3 août, le tir ennemi fut encore plus efficace que les jours précédents. Repérés dans notre tranchée par un aéroplane allemand portant le drapeau français, nous ne tardâmes pas à recevoir les fameuses marmites. Il élait environ U heures du soir. Le capitaine Détanger, qui

La Villette, ça donne des couleurs... Tenez, ce que je voudrais, c'est une rose d'ici. Il me semble que ça nous portera bonheur jusqu'à Berlin. »

Quand le troupier et l'officier se parent de fleurs, nous ne garderions pas le sourire aux lèvres? C'est donc que nous n'aurions pas tout l'espoir au cœur I Allons donc I à travers toutes les douleurs et les larmes, Paris voudra sourire encore I

s'était lait faire une tranchée spéciale, un peu en arrière de la nôtre, venait d'en sortir pour essayer de barrer la route à un sodat d'un régiment de ligne placé à notre droite. Pris de panique ce soldat avait quitté son poste, et fuyait au hasard dans le bois. A ce moment, et coup sur coup, tombant à quelques mètres de la tranchée cinq dernières marmites arrivèrent. Le capitaine Détanger, debout fut atteint à la nuque, et cependant presque personne dans la compagnie ne sut qu'il avait été blessé, car il ne jeta pas un cri. Presque souriant, puis sachant bien cependant qu'il était frappé à mort; il se fit conduire un peu en arrière de la ligne de feu après avoir régulièrement passé le commandement de sa compagnie.

Vous savez la fin, Monsieur, conduit à Blainville il survécut quelques jours, et mourut après avoir eu la joie de voir épingler sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur.

Avec lui nous perdions tout; car avec lui nous serions allés au bout du monde à travers mille dangers. Il avait su nous inspirer une confiance aveugle. Lui disparu, qu'allions-nous devenir? C'était ce que chacun de nous se demandait. Quatre jours après j'étais atteint à mon tour, et évacué à rarrière.

Paris l'a bien compris, et c'est au plus dur moment que Paris s'est repris à travers tant de fantastiques nouvelles.

Par exemple : Paris apprenait que toutes ses richesses d'art déménagaient pour des destinations secrètes. Sans doute, d'utiles mesures ont été ordonnées, des tapisseries incomparables, des tableaux rares, des objets précieuxgarés dans des abris moins précaires. Surtout, le personnel des palais et des musées ayant, en grande partie, dû rejoindre les armées, il a fallu fermer et ranger les salles. On ne redoutait pas tant les Prussiens que les mites : voilà le terrible ennemi contre lequel il faut lutter obscurément. On aurait pu tout laisser en place, ne manquera-ton pas de dire, selon la tournure des événements. Tout de même, le branle-bas n'aura pas^été en vain. Tant de cadres n'avaient pas été décrochés, tant de tapis n'avaient pas été battus, tant de meubles n'avaient pas été déplacés, depuis des dix, quinze, cinquante ans, depuis l'autre guerre I On pourra nettoyer, enfin, à fond.

Palais et musées étant clos, où sont mes-

sieurs les conservateurs? ai-je entendu interroger, malignement, sous la vague rumeur que, de-ci de-là, quelqu'un avait fait Charlemagne. Mais j'ai aperçu, sauf un, ayant excipé à'angor pectoris, tous nos collègues, à leurs postes. Et quelques-uns y ont du mérite, comme M. Lapauze, au Petit-Palais, où il est rentré quittant le lit sur lequel il venait de subir, à la campagne, plusieurs opérations délicates et douloureuses, et qui occupe ses loisirs à servir, avec sa femme, des milliers de soupes populaires aux Champs-Elysées.

Et comment ne pas sourire, en pénétrant à Giuny I On se souvient que M. Dujardin-Beaumetz avait exilé M. Homolle — du Louvre, comme M. Haraucourt — de Gluny, sous prétexte que, de leurs logements, pouvait surgir l'incendie ! Qu'allait devenir Gluny, privé de ses gardiens, avec un conservateur habitant au loin?

Le poète à.e,\Ame Nue n'a pas hésité. Il a fait transporter des lits pliants, et campe au milieu de ses collections.

Le sourire, ce doit être l'arme du Parisien que l'âge ou les circonstances immobilisent. C'est le meilleur vaccin contre tant de défaillances qui nous guettent. Il faut refouler les pensées sombres, par une discipline nécessaire qui écarte la contagion.

— « Je ne change pas mes habitudes », m'écrit un ami. « Je reprends mes déjeuners du mercredi. »

Et nous nous retrouvons une douzaine, à la table familiale où un Parisien de Paris reçoit des notabilités de toutes professions, que relie entre eux la formidable passion de la pêche ! Presque tous des célibataires, dont les « samedi au lundi » et les vacances se passent à capturer le poisson le plus difficile.

Aujourd'hui, quelques convives sont en uniformes. D'autres, en civil, qui m'en voudraient de redire leurs noms célèbres, fournissent leur appoint savant à la Défense nationale. Aussi le déjeuner ne se prolonge pas. Chacun parle des parents, des amis au feu. Tout de même, on aborde le sujet ancien.

Enfin on étudie la carte, les mouvements des troupes. Le savoir géographique de mes voisins est infaillible. Des endroits où l'on se bat, ils connaissent toutes les sources, ies mares, les étangs, les ruisseaux, les moindres cours d'eau, qu'ils ont appris en y jetant leur ligne passionnée, aux beaux jours de la paix. Et cela a déjà servi à un camarade officier, mobilisé cette fois pour la chasse à la grosse bête, où Tépée a remplacé la gaule de jonc...

Un des convives doit s'esquiver pour courir à son hôpital. Le maître de maison l'accompagne dans le vestibule. La porte refermée, j'interroge, si c'est bien X...

— « Lui même. »

Mais comme si cela ne comptait pas, toute sa renommée, notre hôte s'écrie :

— « Mon cher, si tu le voyais, ce type-là, il n'y en a pas deux comme lui pour noyer le brochet ! C'est renversant I »

Cet enthousiasme sportif, à la seconde où nous nous précipitons vers le Communiqué de i5 heures, nous apporte quelque hila- Ajalbert. 4

5o DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

rite. Cependant, d'avoir ri, bien franchement, n'empêchait pas d'être le cœurbattant devant le journal, toute notre pensée tendue vers les héros de France, d'Angleterre, de Belgique, grâce à qui Paris pourra bientôt tremper du fil dans la Marne et dans l'Oise !

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