LA GRÈCE ET ROME
C'est en Grèce que l'art chorégraphique eut ses manifestations les plus souverainement belles.
Les Hellènes, d'ailleurs, avaient rendu la danse obligatoire au même titre que les autres exercices physiques auxquels les enfants étaient entraînés par une pratique journalière. (Je ne saurais dire si c'est en vertu de cet antique usage que nos professeurs de gymnastique joignent à l'enseignement des « tractions », « renversements » et « rétablissements » un cours de danse.)
Des personnages fort distingués, parmi lesquels il suffît de citer MM. Anacréon, Epaminondas, Socrate, Platon, eurent pour la
danse une manière de culte et, s'il faut reléguer au rang des légendes les histoires de rois épouseurs de bergères, il est, au contraire, historiquement certain que S. M. Philippe, souverain de Macédoine, ne dédaigna point de prendre pour femme Larissea, simple ballerine dont l'entrechat l'avait ravi.
A Sparte, une coutume, qu'on verrait volontiers s'introduire chez nous, voulait que les jeunes filles, nues entièrement, s'exerçassent, sous l'œil des magistrats et des citoyens, à la lutte et à la danse: L'œil des citoyens et des magistrats Spartiates ne devait pas s'embêter, comme le constate Lamartine avec beaucoup de bon sens.
Enfin, on offrait des couronnes d'or et l'on élevait des statues aux danseurs illustres : il est regrettable que les fouilles entreprises par l'Ecole d'Athènes n'aient point mis au jour les livres des Monts-de-Piété de l'époque; nous y aurions sans doute découvert des indications précises et précieuses sur le poids exact de ces couronnes honorifiques déposées chez
« ma tante », aux jours de dèche, par les baladins primés.
En Grèce, du reste, les dieux eux-mêmes se plaisaient à « jouer des flûtes » (l'expression est de Fénelon). Gaston Vuillier, qui possède là-dessus des lumières particulières, assure que les Muses se présentèrent aux hommes en un chœur que menait Terpsichore : il faut croire Gaston Vuillier.
Pan, en personne, enseigna aux bergers de l'Hellade les danses champêtres enguirlandées de fleurs; peut-être faut-il voir en lui l'auteur de la ronde enfantine: « Pan, Pan, Pan, qu' est-ce qu'est là?... »
Des mortels privilégiés surprirent , dans les bois sacrés de l'Olympe et du Pélion, les Grâces se mêlant aux Nymphes des fontaines en des rondes qu'éclairaient les rayons de la lune; mais les Grâces jouissent d'une réputation de chasteté si fortement établie que ce cas particulier de nymphomanie n'a pu nuire à leur bon renom.
Enfin, témoignage irrécusable, Hésiode affirmait avoir aperçu les Muses, déjà nommées, effleurant en cadence, de leurs pieds d'albâtre, les pentes fleuries du Parnasse. (Quel précieux avantage que des pieds d'albâtre pour des personnes qui font de leurs « ripatons » un usage si violent !)
Apprenez, gens de bien, que les danses religieuses en Grèce furent de deux sortes : mimiques ou ballatoires. Cette simple connaissance, habilement mise en valeur, vous permettra, en maintes circonstances, au dessert par exemple, devant des convives un peu naïfs — entre les « poires » et le fromage — d'étonner l'assistance par l'ampleur de votre érudition.
Que si vous voulez étaler une science encore plus étendue, vous ajouterez que les danses mimiques représentaient les aventures des dieux, demi-dieux, et autres fractions de divinités et que les <( ballatoires » accompagnaient les sacrifices et consistaient surtout en rondes autour des statues.
Faites mieux encore, si la solidité de vos muscles labiaux vous permet de supporter^ plus longtemps le poids des auditeurs suspendus à vos lèvres : parlez, avec la bonhomie diserte et la négligence courtoise d'un qui condescend à communiquer quelques bribes de son immense savoir, parlez des guirlandes de fleurs que des processions de jeunes filles venaient suspendre autour du socle de Vénus, citez les chœurs d'adolescents célébrant les bienfaits d'Artémis chasseresse, et gardez pour la bonne bouche les vierges de Délos étalant, aux fêtes de printemps, leurs charmes aux yeux de tous <( sans mauvaises pensées » disent les textes, lesquels ajoutent : « Souvent ainsi elles trouvaient un mari ». — D'où je conclus qu'en cette île fortunée, les épouseurs avaient imaginé le meilleur moyen de s'épargner les déceptions dont s'accompagne trop souvent le premier déshabillage.
Bien qu'elles eussent pour prétexte d'honorer Vénus, il nous paraît convenable de clas-
ser parmi les danses profanes, celles, très lascives, qu'exécutaient à Corinthe, en deux camps très distincts, mais avec une indécence égale, les hétaïres d'une part et, de l'autre, les femmes honnêtes.
Profanes également, nous le voulons, les trémoussements orgiaques auxquels se livraient, aux Dyonisies, des bacchantes brandissant en des mains frénétiques des serpents qu'elles enlaçaient à leur chevelure (ce qui devait être bien désagréable pour ces reptiles) et des entrailles de victimes (d'où, sans doute, le mot frip-atouiller).
Nos lecteurs n'auront point la cruauté d'exiger — s'ils l'avaient, d'ailleurs, cette cruauté, nous refuserions nettement de leur obéir — d'exiger que nous énumérions les deux cents — environ — dénominations dont les Grecs se servaient pour distinguer les divers exercices mimés. Ils se tiendront pour contents et satisfaits — et nous enverront du monde, si nous leur citons : la Gymnopédie que dansaient, en se frappant dans le dos de jeunes
garçons nus, la Kylistesis qui consistait à marcher sur les mains (procédé très pratique pour éviter l'usure trop rapide des sandales), la bibasis où les femmes devaient se frapper le dos de leurs talons — exercice d'assouplissement qui tendait à mettre en relief, pour ainsi parler, ou, si l'on veut, à faire saillir les parties les plus intéressantes de leur académie; enfin, la célèbre Pyrrhique, ainsi nommée de Pyrrhus, disent les uns, de Pyrrhicus, certifient les autres : c'étaient, accompagnés au son des flûtes, rythmés du choc des épées sur les boucliers, des mouvements cadencés simulant des attaques et des défenses. Les femmes y prenaient part souvent et c'est pour avoir vu Hélène danser la pyrrhique que Paris conçut la violente passion qui devait rendre Ménélas, l'homme le plus ridicule de l'histoire, déterminer la guerre de Troie et, jusqu'à la fin des temps, faire pâlir sur les livres d'Homère les générations successives.
La plupart des danses grecques s'accom-
pagnaient de chants licencieux; pourtant, certains hellénophiles s'obstinent, en leur respectable naïveté, à affirmer que ce n'est que par exception qu'elles servirent en Grèce aux manifestations de la débauche publique ou privée « malgré le caractère lascif qui se dégage inévitablement du mouvement des chairs » (je vous crois ); car le Mothon, qui se dansait à Lacédémone avec des gestes obscènes, n'était en usage que parmi les esclaves.
Les mêmes candides auteurs ne nient pas que les danses comiques n'observaient point cette extrême décence qu'ils s'obstinent à louer dans les autres; mais ils s'empressent d'ajouter qu'elles étaient réservées à ceux que troublaient les vapeurs du vin : s'adonner à l'une d'elles de sang-froid, disent-ils, eût paru honteux et il était même considéré comme une action déshonorante de ne pas être complètement ivre en dansant la Cordace (1).
(1) Anacharsis s'esprime ainsi sur la Cordace : On célébra le jour suivant la naissance d'Apollon. Parmi les ballets qu'on exécuta, nous vîmes des nautoniers
Pourtant, l'auteur de la Danse antique, Maurice Emmanuel, ne paraît pas pleinement convaincu de la moralité hautaine de la danse grecque: moi-même, si porté que je sois par nature à admettre l'universelle vertu, je suis bien forcé de reconnaître que ces fêtes de Corinthe, citées plus haut, que les réjouissances des Dyonisies, que les danses de Lesbos dont on devine suffisamment le caractère), que les Priapées, enfin, (ce nom seul me dispense...) différaient sensiblement des sages polkas ou schottischs enseignées à nos fillettes par le professeur de maintien du « Sacré- Cœur » ou des <( Oiseaux ».
passer autour d'un autel et se frapper à grands coups de fouets. Après cette cérémonie bizarre, dont nous ne pûmes deviner le sens mystérieux, ils voulurent figurer les jeux innocents qui amusaient le dieu, dans sa plus tendre enfance. Il fallait en dansant, les mains derrière le dos, mordre l'écorce d'un olivier que la religion a consacré. Leurs chutes fréqueutes et leurs pas irréguliers excitaient parmi les spectateurs les transports éclatants d'une joie, qui paraissait indécente, mais dont ils disaient que la majesté des dieux n'était point blessée. »
Selon Démosthène, l'homme corrompu se distingue par trois vices : La dissolution, l'ivrognerie et la danse de la Cordace.
De même, les divertissements, qui accompagnaient la fm des repas, ne sauraient être considérés comme des modèles de décence; de quoi, du reste, nous devons nous réjouir puisqu'ils ont inspiré des pages exquises à notre Pierre Louys. Relisez, notamment, le « dîner chez Bacchis )> :
« ...Une à une, douze danseuses parurent, les deux premières jouant de la flûte et la dernière du tambourin, les autres claquant des crotales. Elles assurèrent leurs bandelettes, frottèrent de résine blanche leurs petites sandales, attendirent, les bras étendus, que la musique commençât... Une note... deux notes... et sur un rj^thme léger les douze jeunes filles s'élancèrent.
Leur danse était voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que toutes les figures en fussent réglées d'avance. Elles évoluaient dans un petit espace; elles se mêlaient comme des flots. Bientôt, elles se formèrent par couples, et, sans interrompre leurs pas, elles dénouèrent leurs ceintures et laissèrent choir
leurs tuniques roses. Une odeur de femmes nues se répandit autour des hommes, dominant le parfum des fleurs et le fumet des viandes entr'ouvertes. Elles se renversaient avec des mouvements brusques, le ventre tendu, les bras sur les yeux. Puis elles se redressaient en creusant les reins, et leurs corps se touchaient en passant, du bout de leurs poitrines secouées... »
Et ce portrait de la « danseuse aux crotales »:
<( Tu attaches à tes mains légères tes crotales retentissants, Myrrhidion ma chérie, et, à peine nue hors de la robe, tu étires tes membres nerveux. Que tu es jolie, les bras en l'air, les reins arqués et les seins rouges!
Tu commences: tes pieds l'un devant l'autre se posent, hésitent, et glissent mollement. Ton corps se plie comme une écharpe, tu caresses la peau qui frissonne, et la volupté inonde tes longs yeux évanouis.
Tout à coup, tu claques des crotales ! Cambre-toi sur les pieds dressés, secoue les reins,
lance les jambes, et que tes mains pleines de fracas appellent tous les désirs en bande autour de ton corps tournoyant!
Nous, applaudissons à grands cris, soit que, souriant sur l'épaule, tu agites d'un frémissement ta croupe convulsive et musclée, soit que lu ondules, presque étendue, au rythme de tes souvenirs. »
Et je ne parle point, parce que je suis un auteur chaste, moi — ah ! mais ! — je ne veux point parler — voiturât-on, pour me tenter, jusqu'à ma porte et par grande vitesse tous les trésors d'Artaxerxès — de YAnihema populaire, danse chantée où des postures aguichantes soulignaient le double sens enclos sous des paroles d'apparence naïve, telles que l'interrogation : « Pou moi ta xala seluna; où trouverai-je de beau persil ? » Non, certes, je n'en parlerai mie — ah! çà pour qui me prenez-vous ? — non plus que de cette Théano effrontée qui mimait par dérision la Fable de Daiiaé en simulant une volupté folle à chaque
pièce d'or qui la pénétrait, tire-lire... d'un air penché.
Ma vertu ne sait point cependant résister au désir de citer cette « danse des fleurs » du délicieux conteur qui discourut péri tou basileos Pausolou.
« Antis, danseuse de Lydie, a sept voiles autour d'elle. Elle déroule le voile jaune, sa chevelure noire se répand. Le voile rose glisse de sa bouche. Le voile blanc tombé laisse voir ses bras nus.
Elle dégage ses petits seins du voile rouge qui se dénoue. Elle abaisse le voile vert de sa croupe jusqu'aux pieds. Elle tire le voile bleu de ses épaules, mais elle presse sur sa pudeur le dernier voile transparent.
Les jeunes gens la supplient : elle secoue la tête en arrière. Au son des flûtes seulement, elle le déchire un peu, pas tout à fait, et, avec les gestes de la danse, elle cueille les fleurs de son corps.
En chantant : « Où sont mes violettes parfumées ? Où sont mes touffes de persil ? Voilà
mes roses, je vous les donne. Voilà mes violettes, en voulez-vous? Voilà mes beaux persils frisés. »
Avec votre permission, mesdames, malgré vos protestations, messieurs, nous allons, détournant nos regards de ces dépravations séduisantes, les porter sur les danses romaines.
Hélas! force nous est de constater qu'elles devinrent de très bonne heure licencieuses. Certes, au début, elles furent classées parmi les rites religieux : les prêtres saliens furent ce que nos modernes anticléricaux prétendent que sont tous les « curés » sans exception — des sauteurs. Mais ces histoires-là finissent toujours par mal tourner: les danses ne tardèrent point à changer de caractère — telle ma concierge qui, tout miel le 31 décembre, se montre tout... le contraire le 2 janvier parce qu'elle n'a plus à craindre que je diminue ses étrennes, — les danseurs professionnels apparurent et prirent rapidement une importance capitale — '( crurale » serait plus exact — dans la Cité.
Un temps vint où ils furent entretenus — à toutes les époques, les membres de cette corporation, hommes ou femmes, ont toujours réussi à se faire entretenir — aux frais de l'Etat. Même, deux mimes admirés, Pylade et Bathylle furent jugés dignes de donner leur avis sur les choses de la République: habitués à diriger les chœurs des figurants, ces personnages, en qui il faut voir, paraît-il, les créateurs du ballet, profitèrent de la circonstance pour provoquer des mouvements populaires: ainsi, les évolutions se transforment en révolutions!
Bientôt, la danse s'épanouit en orgie; sous le nom de « danses nuptiales » on exécute alors des pas échevelés, où la pudeur surprise des ép.ousées se traduit en « grands écarts » ; à de certaines dates les prêtres du dieu Pan, les Luperci, nus comme vers — mais des vers à pieds — parcouraient les rues romaines, en criant — c'était assurément un bon procédé pour se donner de la voie — gesticulant et frappant la foule à grands coups de fouet —
de ces coups de fouet dont on a dit qu'ils renverseraient les montagnes. Les femmes, assure-t-on, recherchaient ardemment cette flagellation qui, je ne sais par quel prodige les rendait fécondes (ici, l'opération du Saint- Esprit était remplacée par celle des esprits frappeurs !)
Détail qui montre à quel degré de corruption les mimes et danseurs étaient parvenus, les Massiliens — oui, les ancêtres de nos Marseillais — refusèrent de leur ouvrir leur théâtre, de peur que le spectacle de leurs obscénités 'ne corrompît les mœurs ; vous qui connaissez la liberté d'allure des gens de la Canebière, zuzez un peu!
Vous pensez si, à constater cet état de choses, le vertueux Scipion Emilien — qui était un peu le Père la Pudeur de son temps — devait se faire des cheveux (ceci, d'ailleurs, avait son bon côté, l'excellent homrii^ étant chauve comme un œuf de serpent) :
— Lorsque j'entrai dans une de ces écoles où les nobles envoient leurs enfants, conte-t-il
avec tristesse, j'y trouvai plus de cinq cents jeunes filles et garçons qui recevaient, au milieu d'histrions et de gens infâmes, les leçons de lyre, de chant, d'attitudes et je vis un enfant âgé de douze ans, le fils d'un candidat, exécutant une danse digne de l'esclave le plus impudique.
Pauvre Scipion Emilien! que ses mânes — maniaques de vertu — durent souffrir si, du fond des Enfers, leur demeure dernière, elles recueillirent l'écho des frasques de Messaline, cette '( louve jamais assouvie », comme la nomme l'historien latin (une louve qui voyait bien souvent le loup !)
Cette ardente personne, à qui l'on peut comme à la Tour-d'Auvergne rendre ce témoignage qu'un régiment ne lui eût pas fait peur — c'est d'ailleurs, la seule ressemblance qu'on lui puisse trouver avec le premier grenadier de France — cette impériale hystérique demanda à la danse d'illustrer ses débauches: « Au milieu de l'automne, dit Duruy,
elle représentait dans son jardin une scène de vendange; les pressoirs foulaient les raisins, le vin coulait dans les cuves; des femmes à demi vêtues d'une peau de daim, comme les bacchantes, dansaient à l'entour, tandis que Messaline, les cheveux épars, le thyrse en main et Silius, couronné de lierre, accompagnaient des chœurs lascifs. »
A ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient, des réjouissances organisées par l'épouse de Claude, une description plus colorée que ces quelques lignes de l'honnête historien qui inventa les palmes académiques, nous signalons le suggestif récit d'une fête dans les jardins impériaux, dû à l'auteur de la Chimère^ Louis Dûment:
— Des mélodies troubles issaient des instruments qui disaient les affres du désir inassouvi et les félicités somptueuses de la chair repue. Et de partout, des bosquets de perseas et de lauriers, des massifs d'orangers et de roses, dont les pétales, lentement, neigeaient sur les nudités confondues; des pelouses drues
OÙ s'épanouissaient des fleurs étranges aux parfums inconnus et aux couleurs chatoyantes; des grottes encapuchonnées de jasmins, de glycines et de lierre; des bassins ovales de marbre sinadique où, peu profonde, sous le manteau sombre des nymphéas et des lotus, l'eau silencieuse dormait; des oratoires discrets où veillaient, à la lumière tremblotante des lampes syriaques, des divinités complaisantes; des gradins écartâtes au sommet desquels, lubriques et facétieux, des Priapes de bronze souriaient, des râles et des sanglots, des bruits de baisers et des rires espiègles, des lambeaux de phrases obscènes, des murmures satisfaits, reconnaissants et las, montaient vers le ciel, sombre comme un champ de violettes où mystérieusement sillaient les étoiles taciturne. Et l'on eût cru, véritablement, qu'était refleurie sur le monde millénaire une heure miraculeuse à l'aube des âges....
Les chansons voluptueuses de l'Ionie et de la Locride rythmaient, dans l'éloignement
mauve où neigeaient des fleurs, les danses lascives des jeunes filles et des jeunes hommes, insatiables. Mêlée aux claquements précipités des crotales d'or, la voix extasiée des syrinx exaspérait le désir et fouettait le sang dans les artères tumultueuses...
En ces temps fortunés, un certain Mnester fit fureur. Alfred Jarry l'a dépeint (l'auteur à'Ubu Roi vit tour à tour en des pays imaginaires et parmi les époques abolies, en vertu de la devise : ubu bene, ibi patria) : « Il était vêtu d'une trame d'écaillés d'or, en figure de croissants qui avaient une pointe entre leurs deux cornes, comme des crocs de haut en bas sur toute sa chair ou des marques de baisers. Une plus grande demi-lunule d'or pendait à son oreille gauche et semblait une boucle de sa chevelure roussie par la faute du calamis- Ireur; une autre sur son front y dessinant un froncement de sourcils, et une fort large, qui lui servait de subliger sexuel, jouait le rôle
d'un masque imitateur de la face qu'il orne {sic}.
Pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Claude, le cinquante-huitième, au théâtre de Caligula ou plutôt sur une estrade au pied de l'obélisque de granit rose de Caïus, au milieu du cirque de Caïus, au son des flûtes, de l'hydraule et des scabelles pneumatiques, Mnester dansa,
La tunique d'écaillés d'or frémit au soleil comme le vent hérisse l'échiné d'un fleuve.
Toutes les parties de son corps souple ont l'air de jongler les unes avec les autres, et chacune, où qu'elle aille, est suivie amoureusement d'un morceau de soleil.
Et toujours Mnester ondule et se disloque, et le bruit de sa voix sourde est comme un roulement d'engrenages précieux et terribles, et toujours chaque partie de son corps, où qu'elle s'égare, est suivie amoureusement d'un morceau de soleil.
Il jongle avec les débris du soleil.
...Le mime, après un saut et demi périlleux.
est retombé sur les mains, en posture de cubiste; les écailles d'or, renversées, écartent leurs feuilles, les lunules polies ne réfléchissent plus que l'ombre; la lumière et la vue baisent Mnester tout nu par les entremailles et le subliger se rabat comme on hausse une visière.
Le mime saute sur un seul bras par bonds énormes sans interrompre ni saccader sa morne complainte, et le voici qui tourne très vite et de plus en plus vite sur sa main, ouverte à terre, qui brille toute blanche dans l'ombre ronde de son corps vertical, comme une étoile timbrée. »
Domitien... mais, pardon, ma tâche ici devient si délicate que je n'ose la poursuivre sans y aller, au préalable, d'une petite invocation à la Muse :
0 Muse, viens au secours de l'écrivain qui défaille; tu le sais, Muse, je suis un homme doux qui ne voudrait pas faire de mal à une mouche; à plus forte raison, me refusé-je à
blesser les convenances. Et pourtant, mon devoir d'historien consciencieux m'oblige à ne rien celer de mes vastes connaissances sur le sujet qui nous occupe. Inspire-moi donc des phrases à la fois enveloppées et précises qui, sans choir dans la pornographie, expriment nettement le genre d'intérêt qu'inspira le danseur Paris à l'empereur Domitien.
Ou plutôt, réflexion faite, ô Muse, ne m'inspire rien du tout : car mes lecteurs perspicaces auront suffisamment deviné de quoi il retourne si je puis dire, et que cet intérêt fut assurément excessif quand j'aurai dit qu'après avoir, pour ce Paris, répudié l'impératrice, Domitien fit égorger par jalousie le pauvre mignon. Bien mieux, un autre baladin, assez imprudent pour ressembler vaguement au favori défunt, fut également mis à mort par ordre de ce prince charmant. Puis, le césar interdit les pantomimes — et allez donc !
L'aimable Caligula et cet amour de Néron les remirent en honneur; sous la protection de ces empereurs bénins, la licence spéciale
des saltimbanques ne connut plus de bornes ou, si elle en connut, les assimila à celles des grands chemins et s'assit dessus. Ayant perdu tout talent mimique, ces intéressants personnages n'étaient plus guère que des figurants lubriques dont les peintures pompéiennes nous ont laissé quelques images : fresques et frasques.
Du resle, en aucun lieu de l'Empire on ne dansait autant qu'à Pompéi (on y dansait, sans s'en douter, sur un volcan) : surtout, on y raffolait de la Bibasis, cette curieuse gymnastique que nous avons naguère mentionnée parmi les danses helléniques. Ici, les adolescents grecs l'exécutaient, aux cheveux bouclés abondamment, vêtus de tuniques courtes et brodées d'or comme celles des jeunes filles. (( Leurs visages, dit Jean Bertheroy, avaient la douceur du ciel de leur pays: du moins en jugeait-on ainsi au premier coup d'œil, car, à peine arrivés sur l'estrade, ils se retournaient et lançaient en arrière leurs jambes lisses soigneusement épilées, ils se frappaient les reins
à coups de talon. Bientôt des gouttelettes de sang jaillissaient... à un moment, on ne voyait plus que l'étincellement du sang rouge sur la peau blanche, que le battement éperdu des mollets nerveux s'élevant et s'abaissant toujours plus vite, tandis que les talons, sans jamais manquer le but, rebondissaient comme des balles sur la chair blessée des éphèbes. »
Selon moi, ces jeunes gens méprisaient à l'excès le précepte : « Ne forcez point votre talon,.. ))
J'avoue — dussé-je me faire conspuer par tels décadents qui ont l'esthète près du bonnet — que je leur eusse préféré les danseuses, et surtout cette Nonia, enfant menue et jolie, qui ((, avait des yeux violets dans un visage d'une blancheur de cire, un nez d'une forme encore indécise, aux ailes légèrement arquées, et une gracieuse petite bouche, à la fois ingénue et perverse et qui voltigeait, si fluide, si aérienne, si éthérée, qu'on eût dit un souffle à peine revêtu de chair, un rien idéal et déce-
vant qui n'avait que les apparences de la matière. » Et je ne me défends pas d'envier les convives à qui le fastueux armateur Labéon, au cours d'un festin, offrit cette primeur :
« Elle ondulait d'avant en arrière et de gauche à droite, et ses cymbales, agitées audessus de sa tête, traçaient des paraboles lumineuses. Parfois un coup plus sec indiquait brusquement une flexion plus violente du torse ployé en arrière; alors le reflet rapide des disques faisait partout resplendir son corps.
Bientôt elle rejeta loin d'elle ses cymbales, pour jouer avec le voile soyeux qui l'entourait; ses mains menues disparaissaient pour un instant sous l'étoffe qui, tantôt couleur de rose morte, tantôt bleu d'azur, embrassait sa chair étroitement. Alors les hommes, soulevés sur les lits, se lassèrent : ils réclamèrent davantage, la figure bachique, telle qu'on la célébrait aux fêtes du dieu. Et Nonia peu à peu se découvrit.
D'abord elle enroula autour de son bras gauche un pan de l'écharpe, et l'on vit surgir
ses seins menus, que les secousses effrénées de la danse ébranlaient à peine. A chaque tour que la petite danseuse accomplissait sur elle-même, l'écharpe à son bras s'enroulait d'un tour davantage, et un peu plus de son corps fragile apparaissait.
C'était vraiment une merveille que ce corps en bouton, une merveille de grâce et de vénusté.
Maintenant l'écharpe, gonflée et haule flottait librement à côté d'elle, et rien ne protégeait plus sa nudité, rien que l'éperdu tourbillonnement du délire bachique, qui dispersait sur tous ses membres à la fois les regards avides. »
Aux personnes qui ont des loisirs je conseille vivement une visite au musée de Florence (il y a un chemin de fer très commode): elles y pourront admirer les treize danseuses qui ornaient les panneaux d'une maison pompéenne découverte en 1811 (vous savez bien, ce temps où des peuples sans nombre attendaient, prosternés sous un nuage sombre que
le ciel eût dit: oui!) Ces treize saltatrices, fort gracieuses sont vêtues, les unes en bacchantes, les autres en canéphores, d'autres enfin... en peau naturelle, nullement dissimulée par un voile de soie qui ne voile rien du tout, sorte de gaze, fabriquée à Cos, si transparentes que Varron les qualifie de uitrese et si légères que l'inflammable Pétrone les nomme vent et nuage :
Muqum est induere nuptam ventum textilem Palam prostrare nudam in nebulà lineâ.
Le charme de ces peintures est tel qu'il faut une vertu bien rare ou une frigidité singulière pour ne pas donner dans ces panneaux-là.
L'auteur d'Amour étrusque^ qu'on ne s'étonne point de voir particulièrement documenté sur le passé du pays du maca-Rosny, nous a révélé la Danse Arquinienne: « C'était une danse étrusque, pratiquée seulement dans les villages. Les danseurs, mêlés en guirlandes et en rondes, alternativement allaient à la rencontre les uns des autres, ou tour-
naient en hélice ainsi que les gouffres de la mer. Elle remontait aux temps de la grande gloire de Rasenas et ne s'était guère répandue en dehors des peuples de cette race, encore qu'on en trouvât des vestiges dans les bacchanales. Elle était voluptueuse, complexe, variable. Elle exigeait un sens exquis de la mesure dans la pleine frénésie.
Cependant, une femme s'avançait, dont l'éclatant visage effaçait la beauté de tous les autres.
Elle sourit, puis, d'une voix pleine, pure comme un miroir d'argent, passionnée, ardente, ailée, elle accompagna la flûte aux ondulations fines.
La foule, aussitôt, avec un instinct infaillible, la soutint à mi-voix, et l'on eût cru entendre, à l'amont des âges, une tribu étrusque célébrant sa gloire encore invaincue et son profond instinct de volupté.
La danse s'engagea, grave, lente, mais pleine d'ardeur. Les hommes et les femmes s'y pressaient les uns contre les autres, les
chairs s'y mêlaient « dans un désir tendu plus fort que la contrainte ».
Regrettons que, fâcheux anachronisme, la description de cette danse, purement latine, se termine par un vers... alexandrin.
Vers la fin de l'Empire, Constantin expulsa les philosophes et entretint trois mille danseurs. Plus que jamais, les baladins du sexe fort furent préférés aux saltatrices. Il fut de mode, après les festins, de faire danser des hommes habillés en nymphes, en néréides, ou entièrement nus et de les faire mimer des scènes lascives. Même dans les tavernes de bas étage, la faveur des consommateurs allait d'abord aux histrions mâles. Oyez l'évocateur Jean Lorrain :
Au fond d'un bouge obscur où boivent des marins, Bathyle, le beau Thrace, aux bras svcltes et pâles, Danse au son de la flûte et des gais tambourins. Ses pieds fins et nerveux font claquer sur les dalles Leurs talons peints de pourpre où sonnent des crotales Et, tandis qu'il effeuille, en fuyant, brins à brins. Des roses, comme un lys entr'ouvant ses pétales, Sa tunique s'écarte
Bathyle alors s'arrête et, d'un œil inhumain, Fixant les matelots rouges de convoitise. Il partage à chacun son bouquet de cytise. Et tend à leurs baisers la paume de ses mains.
Dans la Mort des Dieux, Merejkowsky nous montre le futur restaurateur Julien, je veux dire: Julien, le futur restaurateur du culte des Olympiens, s'arrêtant devant une baraque, à la porte de laquelle paradait un danseur, battant des mains en mesure et chantant la chanson à la mode :
Hue, hue, convenite nunc Spatolocinœdi !
Pedem tendile, Cursum addiie...
« Ce maigre baladin, impudique, était vieux; dégoûtant et gai. De son front rasé ruisselaient des gouttes de sueur mêlées aux fards; ses rides plâtrées de céruse ressemblaient aux crevasses d'un mur dont l'enduit fond sous la pluie. »
(A noter ici un souvenir de Pétrone, à qui le romancier russe ne se fait pas faute d'emprun-
1er, — ce qui a fait dire que son travail sentait l'huile, l'huile de Pétrone.)
Puis, ayant pénétré dans la baraque, celui qui devait être le César Apostat se divertit comme une petite folle à voir un enfant de quinze ans exécuter la Cordace ou, si vous voulez, le Kordax, le même ou la même que nous avons cité ou citée dans la première partie de ce chapitre, mais modifiée, et que tous maintenantdansaient,pauvreset riches, femmes de sénateurs et filles des rues en dépit des anathèmes lancés par les Pères de l'Eglise et des lois romaines qui l'interdisaient.
« La jolie fille commença à danser négligemment, comme lassée déjà. Au-dessus de sa tête, dans ses mains fines, les gros grelots d'acier, les crotales, vibraient à peine, mollement. Puis les mouvements s'accentuèrent, et tout à coup, de dessous les longs cils, brillèrent les yeux jaunes, clairs et fiers comme des yeux de fauves. (Ceci n'est point donné à tout le monde: fauve qui peut.) Elle se redressa et les crotales d'acier s'agitèrent avec un tel défi
dans leur son perçant, que toute la foule frémit et se tut.
Alors, la fillette tourna sur elle-même, vive, mince, souple comme un serpent. Ses narines s'enflèrent. Un cri étrange s'échappait de sa gorge. A chaque mouvement brusque, les deux petits seins bruns, comme deux fruits mûrs sous le souffle du vent, tressaillaient, retenus par les mailles d'un filet de soie verte et leurs pointes fortement pourprées se dressaient, voluptueuses.
La foule hurlait d'enthousiasme. Julien délirait. Subitement, la fillette s'arrêta. Un léger frisson courut sur son corps. Un silence profond régna. Au-dessus de la tête renversée de la danseuse, avec d'insaisissables vibrations vives et tendres comme deux ailes de papillon capturé, s'agitaient les crotales. L'éclat des yeux jaunes s'était amorti, bien que la prunelle jetât encore des lueurs étincelantes. Le visage restait sévère, mais sur les lèvres épaisses, pourpres, les lèvres de
sphinx, tremblait un faible sourire, aussi faible que le son mourant des crotales, »
Et comme la chair, elle aussi, est faible, Julien, après la représentation, voulut entretenir en particulier la jeune danseuse; mais ceci nous entraînerait hors du cadre sévère de notre sujet...
Pour être complet, complet comme l'intérieur de l'omnibus Madeleine-Bastille, un jour de pluie, à l'heure du dîner, il nous faut enfin mentionner que les Gaditanes, dsmseuses venues de Cadix, passionnèrent Rome à son déclin : c'est l'une d'entre elles, la Telethusa, que représente, assure-t-on, la Vénus Callipyge. Je tiens ce renseignement d'un de mes amis, fervent admirateur de l'art antique ei joueur passionné de poker qui, lorsqu'il a deux as en main, ne manque jamais d'annoncer à ses adversaires légèrement ahuris : « J'ai la Telethusa » — traduisez: « J'ai une belle paire! »