‹ DanseusesChapitre 4 sur 14 · ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

ET SES ENVIRONS

Au pays des bayadères, le cycle entier des rites religieux — si quelque fabricant de pneus consent à se fendre de vingt-cinq louis, je suis prêt à affirmer que ce cycle était muni de ses enveloppes increvables — le cycle entier des rites religieux, disais-je, la plupart des belles légendes et la naissance même des dieux se rattachent à l'histoire de la danse; à preuve ce texte: <■<■ Toute joyeuse d'être créée, Rhavani témoignait son allégresse et célébrait son créateur en sautant et bondissant dans les airs. »

Cette allégresse capricante eut des conséquences imprévues, car il est dit encore : « Tandis qu'une douce et innocente ivresse

animait de plus en plus ses mouvements, elle vil s'échapper de son sein trois œufs d'où sortirent les trois dieux Brahma, Vichnou et Siva (1) ». On frémit en songeant que, si un passant, non prévenu, avait ramassé et converti en omelette ces trois « cocos », le brahmanisme n'eût jamais existé.

Une autre fiction — que mon coiffeur baptiserait une « fiction Portugal » car je la trouve relatée dans les récits d'un voyageur originaire de Lisbonne — montre Tachounade frappant en cadence de ses pieds légers l'œuf de Brahma (le globe terrestre) soutenu par la tortue sacrée — une tortue qui avait le dos large!

La Fage, enfin, — de qui l'œuvre présente un tel intérêt qu'on ne se lasse point de tourner la fage — raconte la naissance de Rhemba que Vichnou évoqua des eaux du déluge — bien curieux, quant à l'obstétrique, ce cas

(1) Une glose ancienne et piquante, qui se perd dans la nuit des taons, explique que Brahma symbolise la puissance, Siva la guerre, et Vich... nous la paix.

Rhemba — et qui devint Yasparasa^ c'est-àdire la danseuse : plusieurs centaines de millions d'asparasas devaient entourer Brahma en son paradis — vous parlez d'un corps de ballet ! — et charmer les dieux et les élus. (De même, la religion chrétienne assure aux justes leur entrée permanente et gratuite au « Concert des Anges » : l'analogie, comme toute analogie qui se respecte, est frappante.)

Il y avait dans l'Inde des séminaires de danseuses, dites deradasi (ce qui signifie <( esclaves des dieux »), où, sous la surveillance des chevronnées du métier, les futures prêtresses de Brahma s'assouplissaient en des poses variées : ainsi, dans l'histoire de chaque peuple, on trouve mêlés les coups de pied au culte.

Ce caractère sacré des danseuses n'empêchait pas qu'elles exécutassent des pantomimes fort suggestives. Religieuse ou non, la danse hindoue ne tendait en réahté qu'à représenter des scènes — je n'aurai point

l'hypocrisie de dire des (( scènes inférieures », ce serait, d'ailleurs, un non-sens géographique — mais voluptueuses, et les ballerines savaient en ligurer les divers moments avec une telle perfection qu'elles paraissaient éprouver réellement les sentiments qu'elles traduisaient et que des spectateurs se laissaient gagner par un émoi semblable: la danse Tchega, qui s'est perpétuée jusqu'à nous, est l'une des plus caractéristiques.

M. Louis Jacolliot, d'une plume émue, nous donne des renseignements précieux: « La vraie bayadère ne peut danser en public; devant échauffer les sens (gare l'incendie !) qu'elle satisfait après (brave fille, va!), il lui faut l'ombre et le mystère (c'est bon, on laissera la lampe!); il faut qu'elle s'exalte par degrés, que sa taille frissonne sur ses hanches (feu Pailleron comparaît la femme à un violon, on voit qu'elle est plutôt un instrument à hanches), que sa gorge bondisse (soit!), que tous ses muscles tressaillent (oh! l'odeur affolante du muscle!), que son corps se cambre

SOUS l'excitation matérielle d'une extase frénétique (je ne demande pas mieux).

(( Tantôt, elle s'en va à demi courbée, les cheveux épars sur ses épaules nues, rampant sur la natte du salon (notez ce savoureux contraste: tandis que la danseuse laisse ses cheveux épars, le salon, lui, a une natte), tordant ses membres comme une chatte lascive (ceci n'eût pas été du goût de Napoléon qui voulait qu'on ne fit ce sa lascive » qu'en famille), dardant sur ceux qui la regardent ses grands yeux noirs pleins d'éclairs et qu'elle sait rendre humide de langueurs et de désirs (c'est le premier devoir d'une prêtresse, disait Bruant, de savoir se servir de ses <■<■ châsses »).

« Tantôt elle envoie ses élans aux cieux comme' une vierge inspirée {sic), dans des poses splendides d'invocation ardente. Tantôt c'est une folle en délire se pâmant sur des plaisirs inconnus comme les filles de Louvain ou les inspirées du cimetière Saint-Médard. Puis, à cela succèdent les inflexions du corps les plus séduisantes, les plus molles, les plus pro-

vocantes, avec des temps d'arrêt (buffet?) sur celles qui font le mieux valoir la cambrure des hanches, la souplesse de la taille et la richesse de l'ensemble (oùsqu'est mon kodak ?)

« Nous ne parlions plus, enfoncés que nous étions dans le rêve poétique ou matériel suivant les tendances et les organisations, quand, tout à coup, sur un signe du rajah, un rideau tissé de soie et de fils d'argent se souleva par enchantement (M. Jacolliot veut nous en conter : nous savons bien que les rideaux, dans tous les pays du monde, se soulèvent, non par enchantement, mais à l'aide de «tirettes») et quatre bayadères, rayonnantes de grâce, de beauté et de jeunesse, parurent. Figurezvous ce grand salon mélangé d'arabesques musulmanes et d'architecture hindoue où le soleil ne pénètre jamais (je me figure : hé ben! mon salon! comme parle Courteline); partout une lumière mystérieuse et discrète. et, à six pas de nous, quatre femmes, âgées de quinze ans à peine, belles comme les races de l'Himalaya, lascives par tempérament (bref, ce que

nous appelions plus simplement, au Quartier, de « bonnes affaires ») dont tous les gestes, toutes les altitudes ont été formés dès l'enfance par un maître savant dans l'art d'émouvoir les sens; quatre femmes aux yeux noirs largement fendus, aux longs cils humides, les cheveux épars, la gorge nue, le reste du corps à peine recouvert d'une gaze de soie frangée d'or, venant animer cette obscurité et ce silence sans les troubler! On eût dit quatre apparitions fantastiques, quatre houris descendues du paradis d'Indra pour révéler aux hommes le secret perdu de la forme la plus pure. Elles se mirent à danser. »

(Quand le rajah est là, les houris dansent.) (( Prenez les poses les plus gracieuses consacrées par l'art et les tableaux des maîtres; faites-leur succéder des élans de bacchantes enivrées par des libations et de mystérieux parfums; puis, représentez-vous ces femmes se traînant à vos genoux, souples et caressantes, l'œil noyé (et dire que je ne sais pas nager !), éperdu de langueur, le sein palpitant

d'excitations fiévreuses, les membres tressaillant sous l'action du haschisch — Dieu vous bénisse! — comme aux approches d'une crise nerveuse, et vous aurez une faible idée du spectacle étrange et fascinateur qui se déroulait devant nous. »

Sapristi! monsieur Jacolliot, c'est peu de dire que l'eau m'en vient à la bouche ! Poursuivez, je vous en prie :

« La danse doit toujours finir, pour ces prêtresses de l'amour, par l'épuisement complet de toutes leurs forces. Si elles résistent aux premières exaltations, à ces spasmes qu'une longue habitude leur fait presque se procurer à volonté, elles se mettent à tourner sur elles-mêmes avec une incroyable rapidité jusqu'à ce que, n'en pouvant plus et prises de vertige, elles tombent anéanties et demi-nues sur le parquet. »

Quoique d'un style plutôt médiocre, ce récit dit assez bien l'enchantement de la danse indienne et sa splendide impudeur, auprès de laquelle la chétive polissonnerie de tels ballets

applaudis en nos music-halls apparaît un méprisable excitant pour collégiens tourmentés par la puberté.

Ce sont également des scènes voluptueuses que miment les danses théâtrales, les natyasarakas, les prasihanas, le hallisa. De même qu'en Egypte, il existe une classe spéciale de danseuses, les Naichés, qui font des tournées, exhibant à travers bourgades et villages, leur talent, leur beauté et... autre chose encore. On connaît aussi à Ceylan une secte spéciale de ballerines, les aramblé, qui ne se produisent guère que chez les particuliers et tiennent leur nom de Rhambé, déesse de la danse, concubine d'Indra de qui elle eut deux fdles : Nandrie (la Luxure) et Bringie (le Plaisir), — des filles qui ont mal tourné.

Citons, enfin, les danses masculines qui toutes enchantèrent Loti, au cours d'une escale à Mahé : « Sur un rythme triste marqué par des cymbales, une trentaine de petits danseurs, qui s'étaient rangés en cercle, s'ébranlent doucement, et tournent, le regard éteint,

comme en sommeil. Ils portent à la main gauche un bouclier, à la main droite un glaive large et court. Garçons ou filles?... Au premier abord, on ne sait pas. Mais ils sont jolis tous, avec leurs grands yeux frangés de cils noirs. Les cheveux bouclés, attachés aux tempes par une bandelette à l'antique, puis retombant épars sur les épaules jusqu'à la ceinture. La poitrine grasse et bombée, la taille étonnamment fine, prise d'ailleurs dans des pagnes très longs serrés en gaine. — Silhouettes trop sveltes, ayant quelque chose de pas naturel, ressemblant aux personnages hiératiques des bas-reliefs égyptiens; ils sont l'explication de ces vieilles peintures de l'Inde où l'on voit des êtres très beaux, d'un sexe ambigu, ayant la poitrine ronde, pas de reins, la taille mince à se briser, une grâce moitié mystique et moitié sensuelle.

...Au début, ce n'était qu'une sorte de marche cadencée, avec un chant grave; peu à peu, cela s'accélère beaucoup. Tous les boucliers se heurtent en mesure avec un bruit sec ;

les glaives avec un son clair de métal. A tout instant, il y a des changements brusques de rythme et de mélodie. Plus vite, toujours plus vite; ces voix denfants, qui d'abord chantaient avec douceur, commencent à hurler d'une manière sinistre, comme des voix de démons. Toujours plus vite et les boucliers se heurtent plus fort. A l'orchestre aussi, c'est maintenant une fièvre; les joueurs de tambours s'agitent avec frénésie; ceux qui soufflent dans des flûtes de bois ont les joues tendues, les veines gonflées, les yeux injectés de sang. On dirait un crescendo de cornemuses enragées courant après des cymbales. Un vieil homme à figure de sorcier, qui menait la danse rien qu'avec des signes, vient de prendre une patte de bête emmanchée d'un bâton et, rendu comme furieux lui-même, les yeux hors des orbites, frappe de droite et de gauche, à tour de bras, sur les fesses des petits retardataires, qui bondissent plus haut, ([ui hurlent plus fort. On ne distingue plus rien qu'un pêlemêle de petits bras, de petites jambes, de pe-

tils corps qui se tordent, de clievelures affolées qui s'allongent comme des serpents noirs. On suit, en haletant soi-même, avec une sorte d'angoisse, cette exaspération croissante de mouvement et de bruit. Cela est devenu une clameur stridente qui déchire, un tourbillon, un vertige, une chose de l'enfer...

— Et puis, brusquement cela s'arrête, — tout court — danses, musique, — subitement apaisé, figé, silencieux. La figure est finie; le plus tranquillement du monde, les petits exécutants s'essuient le front et le vieux meneur, redevenu très paternel, les fait boire.

Ensuite, paraissent des éphèbes, presque des hommes faits, qui se groupent en rond comme les enfants de tout à l'heure. Comme eux aussi, ils ont la taille mince, les seins saillants, de longs cheveux d'un noir lustré et, dans les moindres gestes, une grâce féminine exquise; ils sont tous d'une extrême beauté, musclés mieux que des antiques, avec des attaches plus délicates,

Dans la première partie nonchalante de leur

danse, il y a des arrêts pleins de langueur, des attitudes pâmées, mourantes. — Leur crescendo est terrible, — et, vers la fm, à leur paroxysme de frénésie, quelque chose d'erotique se mêle. — Puis, tout à coup, les voici qui se révèlent de surprenants clowns : lancés tous à la fois, comme par un immense tremplin, ils pivotent sur eux-mêmes, tête en bas, dans le vide, retombent debout et recommencent indéfiniment leurs sauts au bruit d'une musique sans nom, qui fait peur. On en voit qui semblent couchés dans l'air et tournent sur eux-mêmes, le corps horizontal, comme dans une espèce de chute perpétuelle, se soutenant à force de vitesse, en repoussant de temps à autre la terre d'un coup de jambe nerveuse; se soutenant contre toutes les notions que l'on avait de l'équilibre des êtres. Leurs grands cheveux déroulent leurs anneaux noirs comme sur des têtes de furie. Le choc précipité de leurs pieds nus fait trembler le sol, qui résonne sourdement en cadence. A les regarder, la tête se perd, toutes ces exha-

laisons chaudes, cet air lourd saturé de parfums, cette lumière d'or dans laquelle les choses sont baignées, cette voûte de palmes qui vous écrase, ces sons déchirants de cornemuses, les contorsions de ces chairs, le vertige de ce mouvement, — tout cela vous a pris peu à peu comme une ivresse; — la tête se perd et on s'alanguit, dans l'excès de ce bruit, sans plus rien voir... »

Malgré la différence des latitudes, on peut rattacher les danseuses javanaises aux salta- Irices indiennes: leurs accointances morales, leur parenté avec l'Hindoustan de Brahma sont incontestables. Quoique musulmanes, les Javanaises ne sentent-elles pas frémir en elles les vieilles traditions de la Djemma et de ce Gange qu'a chanté Gounod {Gange pur, Gange radieux!)

Les danseuses javanaises! qu'elles nous ravirent en 1889 ! Elles étaient quatre petites idoles jaunes — Wakiem, Seliem, Saœkia et Damina — les bras et les jambes teints de

safran, les dénis et les gencives rouge-sang entre les lèvres couleur d'ambre. On nous les promettait pour 1900 — elles ou, du moins, leurs sœurs cadettes — et elles ne vinrent point : à cause de cela, j'ai conservé contre la dernière Universelle une molaire solide (qui porte à trente-trois le nombre de mes quenottes). Abusé par des annonces fallacieuses, j'accourus, dès l'ouverture de l'Exposition, pour les voir; vainement, des amis dévoués lâchaient à me retenir : « Imprudent! disaient-ils, restez chez vous : rien n'est prêt encore, vous risquez votre vie, quelque poutre vous cherra sur la tête; un peu de patience, que diable! » Je ne voulus rien entendre; à peine pris-je le temps de rédiger mon testament et, muni d'un alpenstock, je me ruai vers le Trocadéro bouleversé, eût-on dit, par d'effroyables secousses volcaniques. Que m'importait ! j'allais voir les petites Javanaises. Le cœur battant d'espoir, j'escaladai d'un jarret intrépide les terres soulevées, je franchis des fossés, glissai dans des crevasses

bourbeuses; de solides terrassiers, qui portaient une lourde pièce de bois, m'endommagèrent l'épaule, puis m'injurièrent. Enfin, après des efforts surhumains, défaillant, meurtri, je parvins jusqu'au Pavillon des Indes néerlandaises. Enfer et damnation! les petites Javanaises n'étaient point là !

Sur le moment je pensai mourir; mais je me rappelai à propos que j'avais convoqué mon pédicure pour le lendemain. Afin que ce brave homme ne se déplaçât point inutilement, j'avais le droit de vivre et je vécus ! Et, naturellement, je me repris à espérer. Je me disais: (( Elles ont manqué le bateau, ou bien elles se sont égarées sur le chemin de fer de Ceinture; elles ont dû monter dans le « circulaire nord » et ont oublié de changer de train à la station de l'avenue Henri-Martin. C'est un retard, un simple retard ! Elles arriveront demain... »

Et je revins le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours. Vainement. Pour tuer le temps, je parcourais l'Exposition dans tous les sens. Le désordre que j'y constatai me

fournit un nouveau motif d'espoir. Je vis le portrait de madame Sarah Bernhardt dans une « rétrospective » — déjà! — et, dans le Pavillon de la Ville de Paris, les vues de... Versailles! la baignoire de Marat dans la section de l'Assistance Publique ! parmi les produits du Tonkin, une robe de fabrication lyonnaise! dans un restaurant grec une troupe de chanteurs napolitains! Je conclus de là qu'on avait dû installer mes Javanaises en un rayon du Grand Bazar où nul ne s'aviserait a priori d'aller les chercher et qu'à force d'investigations, je les découvrirais sans doute aux palais des Armées de terre et de mer, ou de la Métallurgie, dans les galeries de la Céramique ou des Appareils de chauffage, ou ailleurs. Mes recherches, pourtant demeurèrent infructueuses et lorsqu'ayant exploré tous les bâtiments officiels je visitai les attractions particulières, je ne réussis qu'à accroître le nombre, incalculable déjà, de mes déceptions; à l'auberge du Tyrol, chez les traiteurs viennois, allemands, roumains, suédois, espa-

gnols comme au restaurant italien, ce fut partout le même liasco: pas plus de Javanaises que de cheveux sur ma tête.

Comme moi, André Hallays se lamentait de leur absence et le Journal des Débais accueillait ses doléances: « Pourquoi ne sont-elles pas venues ? Serait-ce que, en débarquant à Batavia les quatre bayadères de 1889 épouvantèrent leurs compatriotes par tout ce qu'elles avaient appris à l'Esplanade des Invalides? Elles y avaient appris tant de choses! Elles appartenaient, dit-on, à un prince qui s'appelait Manka-Negoro et qui avait vu avec tristesse ses danseuses s'en aller danser dans les foires européennes. Le retour dut être fâcheux. Et peut-être Manka-Negoro a-t-il publié par tout Java qu'il était périlleux de laisser les danseuses sacrées fréquenter dans les Expositions universelles. Prince Manka- Negoro, vous nous avez joué là un bien vilain tour! »

Combien j'envie la fortune de M. de Phocas! Ce dilettante neurasthénique se paya, un soir,

le régal de contempler deux de ces exquises et menues ballerines, faute desquelles la dernière Exposition fut pour moi le martyre que je viens de décrire... Vous vous rappelez cette page où son biographe note : « les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les longs contournements de mains comme désossées et mortes des deux idoles javanaises.

« Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du tapis sous le martèlement de leurs talons, leurs genoux luisaient ainsi que leurs cuisses minces dans l'envol des gazes transparentes. D'étranges diadèmes les coiffaient, espèces de tiares en cône qui faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement de leurs torses et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient s'abattre à leurs pieds

dans un léger crissement de coquilles tombant sur le sable, les tuniques de soie blanche suivaient la chute lente des bijoux, et maintenant toutes minces dans leur nudité irritée en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit, dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux serpents noirs. »

L'audacieuse authoress qu'est Mme Jane de la Vaudère, en un roman de langueur et de volupté, nous montre les bayadères, plus exactement les bédayas, dansant devant le Sultan, leurs pieds nus, constellés de rubis et de saphirs frôlant le marbre rose : <( Un être frêle qui semble givré de rayons de lune et de poussières d'étoiles — tant brillent sa simarre et ses joyaux — s'avance mollement. C'est Soakia menant une tremblante farandole de rêve. Une autre bédaya apparaît derrière elle, glissant aussi sans mouvements appréciables des membres, puis une troisième, puis dix, puis vingt, puis cent. Les apparitions charmantes se dirigent comme des vols de libellules, au

corselet diapré entre les ailes ouvertes, vers le centre du hall, apportées par les brises des fiabelles ou par le souffle passionné du Gamelang.

Ce sont, d'abord, les musiciennes des chants défendus, objuratrices d'amour, qui laissent pendre leurs cheveux de ténèbres, mêlés de tubéreuses, et dansent au son des tymbrils et des cymbales. Puis, voici les charmeuses du baiser, qui offrent leurs seins et leurs flancs, font tinter les clochettes d'argent qui brodent la frange de leurs syndônes, les courtisanes sacrées, drapées de pourpre, filles de délices, fleurs vives des solitudes brûlantes où s'ouvre la bouche des volcans. Elles tournent en agitant des voiles lamés, des serpents verts et des guirlandes de lantanas roses et jaunes. »

Plus loin, nous assistons, par faveur spéciale, à la répétition de la pantomime du héros Pandji, sous la haute direction de la duègne Soukouta. Fantômes puérils et charmants, les danseuses se meuvent, sans presque soulever leurs pieds fins. « Pas un frisson ne dérange

la savante disposition de leurs cheveux, fleuris de clochettes blanches, et les sept triangles d'or fatidiques qui brillent sur leurs fronts. Elles tiennent droites leurs têtes enfantines, aux paupières reculées, vers les tempes, par des tirets de teinture lilas, aux lèvres fardées, crépitantes dans la nuance ambrée du teint. Elles portent des robes pareilles, égrenées de flammes bleues et de manda j ores, avec des ceintures d'orfèvrerie, remuent les doigts comme pour saisir des papillons de rêve... Leurs attitudes expriment des choses graves, douloureuses presque, et l'on ne sait pas si elles pleurent un dieu ou demandent de l'amour. Mais voici que deux bédayas se détachent du groupe et se poursuivent en riant. Elles font la nique à la duègne, avec des gestes vifs, des bonds de jeunes chattes en liesse.

— Soukouta, nous nous moquons de toi!

— Soukouta, tâche donc de nous prendre!

— Oh! la vilaine!...

— Oh ! la vilaine 1...

— Hou! hou!

Les petites révoltées sont dépourvues de tout voile.

— Tu dis que nous ne savons pas danser? fit Wakien, regarde donc!

Ses pieds, vivement, passent l'un devant l'autre, elle tourbillonne comme une abeille, comme un feu follet intrépide et vagabond. Puis, les paupières mi-closes, elle se tord la taille, balance son ventre avec des ondulations bizarres, évocatrices des lascivités de l'Islam qui arrachent des cris indignés à Soukouta.

— Une telle danse! Ici!... C'est une horreur !... Quelle inconvenance !..,

— Regarde ! Regarde !

Taminah, maintenant, se balance comme une fleur que la brise caresse; elle ploie doucement sur ses hanches, se redresse et tourne frénétiquement autour de la vieille; puis, se jetant sur les mains, les talons en l'air, demeure immobile avec un air de bravade comique... »

De même qu'il existe à Paris — on me l'a

dit du moins — des parfumeries où l'acheteur de bonne mine, invité à passer du magasin dans une pièce voisine, trouve de fort aimables vendeuses beaucoup moins préoccupées de lui montrer de la « peau d'Espagne » que la leur propre, on rencontre à Java des antres louches tenus par des vieilles Chinoises qui, sous couleur de vendre des gâteaux de miel et des vins épicés de jujubier ou de lotus, exercent un commerce plus mystérieux.

« Dans une sorte d'arrière-boutique, sur des nattes blanches, se tiennent une demi-douzaine de figurines jaunes, aux yeux d'émail retroussés, aux lèvres peintes, si enfantines que leur sexe se devine à peine. A un signal, elles se lèvent, rejettent l'écharpe de gaze qui les couvre et, par des poses lascives, des gestes lents, mais précis, miment le désir et l'amour. Elles' glissent, se poursuivent, simulent la crainte, s'enlacent et s'étreignent, soupirent, semblent fuir et appeler une caresse plus directe. Leurs flancs frémissent, elles balancent les mains, remuent la poitrine, cris-

pent la croupe, puis se couchent, épuisées, s'offrant dans les fleurs mutilées de leurs cheveux. Une odeur de femmes nues se répand, mêlée au parfum exaspéré des vins et des corolles mourantes. Les hommes, alors, font leur choix... »

Un spectacle plus rare, — surtout dans le département de la Seine — est celui de trois Javanaises choisissant le sommet d'une montagne pour se livrer à des ébats chorégraphiques inédits; ainsi firent, tout en haut du Papandayang, les <( trois fleurs de volupté » Soakia, Sigète et Manaï, à seule fin de copieusement « rincer l'œil » d'un jeune peintre français: « D'une entente tacite, elles se sont prises par la main dans une danse folle sur le sable fumant, une danse de petites damnées qui se détache sur le fond nuancé de bleu et de vert des flammes vagabondes. Dans cette envolée fantastique, il n'y a plus rien de la mimique solennelle, des bédayas aux attitudes nobles d'idoles, aux gestes graves de guer-

rières casquées d'or. C'est un trémoussement de bacchantes, ivres de parfums et d'amour.

Elles ont ramassé des pierres roses et les choquent comme des castagnettes; leurs pieds fins s'agitent sans trêve, leur torse ondule et se balance en un mouvement de plus en plus vif; leurs longs cheveux sombres tournent et s'étalent, s'enflent sur leur tête comme un parasol d'ébène; leurs genoux s'écartent, leurs cuisses fléchissent, elles se baissent et se relèvent en heurtant plus fort leurs cailloux de corail.

Puis, elles bondissent, légères, pivotent sur le bout d'un pied, battent l'air d'une jambe nerveuse, et reprennent leur élan pour se poser plus loin. Après les bonds, les attitudes souples et félines, elles s'arrêtent, font mouvoir les seins et le ventre en voluptueux frissons; se penchent pour cueillir le papillon de rêve, que leurs doigts fluets saisissent par ses ailes translucides, cambrent les reins, la croupe saillante, lancent au ciel leur désir ailé... Leurs prunelles dilatées le suivent dans

l'azur, la corolle de leur bouche s'entr'ouvre pour le baiser, et elles restent les bras levés, montrant la mousse brune de leur jeune corps... Un cri, un éclat de rire, elles sont loin, glissant comme des libellules, agitant, comme des ailes, leurs écharpes derrière elles. Elles osent toutes les attitudes... »

Pendant que nous sommes en Océanie, une partie de manille nous requiert et je m'en voudrais de vous priver de ce récit, parfaitement inédit du reste, que le glob galopper Boris Curnonsky, m'a fait au retour des Philippines. Vous y prendrez la notion la plus inattendue des danses locales. Que cela vous serve de Luçon.

— ...Un des plus riches négociants américains, de Manille, nous avait invités à passer la soirée chez lui et comme, après dîner, nous dégustions pieusement le plus admirable Devvar's wisky (le Dewar avant tout !), l'un de nous s'attrista sur la disparition de ces danses manillaises que l'Espagne semble avoir remportées pour toujours.

— Croyez-vous vraiment, dit notre hôte, qu'il n'y ait plus de danses aux Philippines. Et d'abord, pouvez-vous croire que l'art chorégraphique soit ignoré des indigènes, ces Tagals...

— Tagal, Bébé ! interrompit en anglais le vice-consul de France, ce charmant J.-M. Levey, que la diplomatie a enlevé aux lettres et l'Extrême-Orient au boulevard de Clichy.

— Les Tagals, fit à son tour le commodore Suigé Nérisse, un mulâtre né à Cincinnati d'un père cbngolais et d'une mère moldovalaque, — Les Tagals nous détestent bien trop, nous autres Américains — (ici, notre hôte fit une bien bonne tête ! — ) pour nous laisser pénétrer le secret de leurs mœurs.

— Il est vrai, opina le signor Hermenegilde Alarcon de la Union de Caramanchel, ils ne vous accueillent pas mieux que nous autres avant la conquête; et tout Européen qui s'aventure dans l'intérieur risque follement sa peau...

— Mais alors, fis-je timidement, si les Es-

pagnols sont partis sans avoir laissé quelques danses — si les Tagals ne pensent qu'à en flanquer aux Européens — que reste-t-il ?

— Oh ! fit notre hôte avec un sourire équivoque, il y a autre chose et si vous voulez voir de jolies danseuses...

— Mais je ne demande que cela...

— AU right ! elles seront ici dans un quart d'heure.

Et s'avançant sur le perron, il donna, dans une des 1.432 langues qui me sont inconnues, quelques ordres brefs à un boy qui disparut dans la nuit.

J'essayai vainement pendant la demi-heure suivante d'arracher à notre hôte quelques détails sur ces danseuses. Le même mystérieux sourire plissait à intervalles réguliers, de sept en sept minutes, sa large face rasée et mon compatriote J.-M. Levey avait l'air de s'amuser comme on ne s'amuse que dans les consulats d'Extrême-Orient — où la rigueur protocolaire n'empêche point qu'il ne reste toujours quelque chose de... l'Est.

...Enfin, à une heure 43, je précise, car ces détails appartiennent à l'histoire (Victor Hugo, passini), le gravier du jardin cria sous les roues des caromatas... Ne vous effrayez pas... et ne croyez à une invasion d'iguanodous ou d'alligators ou à raison : les caromatas sont les sapins de Manille. Il est difficile d'y pénétrer, impossible d'en sortir et ça coûte 11 francs l'heure...

Cinq de ces voitures vinrent se ranger au perron et les boys accourus en eurent vite extrait huit femmes noires enveloppées de la tête aux pieds et qu'ils déposèrent sous la vérandah.

Si la trop rance métaphore du papillon qui brise sa chrysalide ne me donnait pas la nausée, je ne me ferais aucun scrupule de l'employer ici; car elle ne fut jamais mieux à sa place. Des huit fourreaux noirs qui s'abattirent à leurs pieds de la même chute, habilement réglée, jaillirent, dévêtues en fillettes européennes, robes courtes à mi-jambes, jolis bras nus, longs cheveux bouclés, les huit

plus délicieuses girls ! Et bien avant que la mienne eût cessé de refléter le plus complet ahurissement, les huit Barrisson manillaises avaient rempli le vaste hall de l'envolement de leurs robes rouges, découvrant la blancheur de jambes charmantes dont les chaussettes noires accentuaient la nudité perverse.

Ah ! que je regrettais peu les torticolis et les torsions de... reins à quoi nous habitua la violente et huileuse Espagne ! Et comme ça m'était égal, les habaneras, les fandangos, et tous ces remuements de nidoreuses guenilles, maintenant que ces huit gamines blondes me grisaient du parfum de leur peau fraîche — entrevue, puis dérobée ! Et quel plaisir je pris à ce cake walk échevelé et aux souples mouvements des jolies jambes, dont l'absence de maillot écartait toute idée de rembourrage.

...J'eus pourtant l'affreux courage de dire ironiquement à notre hôte :

— Eh ! quoi ? ce sont là ces danses locales ?

— Evidemment, me répondit-il avec simplicité. Ne sommes-nous pas ici en Amérique ?

...Il va sans dire que la fêle se prolongea fort avant dans la nuit et qu'il fut loisible à nos mains exploratrices de s'assurer qu'en effet les huit girls n'avaient ni maillots, ni corsets. Mais que ces petits pantalons fermés sont donc incommodes pour causer !

Comme nous rentrions, le diplomate et moi, en suivant la Luneta (la seule promenade sans arbres qu'il y ait au monde).

— Je gage, lui dis-je timidement, que vous vous doutez un peu de l'aimable plaisanterie par quoi notre hôte a mis le comble à son hospitalité.

— C'est en effet, me répondit-il, la vingttroisième fois que je la lui vois faire. . . Et pourtant elle me cause toujours le même plaisir !...

...Que voulez-vous, ajouta-t-il, évasivement, nos fonctions sont si peu rétribuées...

Une Lettre de Malaisie, datée de Bornéo — ce qui assure à son auteur une place enviable parmi les stylistes contemporains, car « qui ne sut Bornéo ne sut jamais écrire — nous

DANSEUSES iQ'à

présente un divertissement d'autre sorte: « Imaginez une immense scène, peu à peu remplie par des quadrilles de danseuses en maillot collant contre leur nudité. Le faune reprend sur sa flûte la symphonie du début amplifiée par tous les moyens d'un puissant orchestre invisible. Avec un art savant, les danseuses deviennent elles-mêmes les forces naturelles qu'il chante. Elles filent comme des nuées sous le vent, elles s'unissent et imitent Teau avec la houle de leurs hanches, de leurs gorges. Elles sont la cascade et la rivière, puis les biches du troupeau effaré, puis les enfants, les filles, les femmes, des voix au bord du fleuve.

Soudain le faune surgit; les nymphes fuient, reviennent, l'entourent. Voilà que de sa flûte il tire le son d'un baiser. Elles rient, elles frissonnent. Elles lui représentent qu'il est trop vieux, trop laid... Il veut en étreindre une. Les autres la dérobent à ce désir. Alors il reprend sa flûte et en tire l'imitation de ce que l'amour a de baisers sonnants, de murmures, de rires

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énervés, de soupirs, de râles, de hoquets et de cris. A l'entendre, les nymphes d'abord se moquent, puis s'étonnent, puis s'exaspèrent. Une embrasse l'autre et commence une autre phase du ballet, où les corps s'étreignent, se roulent, où la passion s'assouvit dans les postures. D'autres faunes se ruent. La priapée se dénoue. »

Réflexion faite — le faune étant un animal tout à fait inconnu dans celle de la Malaisie — j'incline à croire que l'auteur a bluffé en situant dans l'Océan Indien des rêveries écloses en sa matière grise d'anarcho parisien. Soyez content, mon cher Paul Adam : j'ai « marché ».

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