LES DANSES EN INDO-CHINE
11 n'est si beau pays qui ne se quitte; abandonnons donc celui-ci, non sans quelque « malaise ». J'ai hâte de vous dire tout ce que je sais sur la danse indo-chinoise. Soyez tranquilles, ce sera long.
J'ai fait de loyaux efforts pour m'instruire, en 1900; je suis entré dans une salle de spectacle où un monsieur, ancien résident au Cambodge, devait, selon une afiiche fallacieuse, parler du théâtre annamite et du théâtre cambodgien. Je m'apprêtais à sténographier consciencieusement les moindres propos d'un homme qui venait de si loin; malheureusement il se borna à nous entretenir de Mlle Cleo de Mérode qui allait lui succéder sur la scène
et grâce à qui nous pourrions voir, disait-il, (( la Parisienne, la Cambodgienne et l'artiste réunies en une charmante trinité ».
Le respect de la vérité m'oblige à déclarer que, lorsque Mlle de Mérode s'exhiba à mes yeux charmés, je constatai qu'elle se livrait à des contorsions point exemptes d'agrément, mais, malgré une attention extrême, je ne vis point la trinité annoncée. Je ne la découvris pas davantage parmi les membres du corps de ballet qui entouraient la célèbre ballerine et je ne sais quoi me dit que les gesticulations de jambes et de mains exécutées par ces charmantes personnes — recrutées, m'a-t-on assuré, dans les parages de la Chine, à Ménilmontant — étaient beaucoup moins indo-chinoises que fantaisistes.
Mieux valait, au reste, pour l'agrément des spectateurs, leur offrir des frimousses invraisemblablement « pantruchardes » au lieu de vraies Cambodgiennes trop évocatrices des lettres navrées que le pauvre Bonnetain, regrettant l'Algérie, adressait du Tonkin à
Alphonse Daudet : « Les belles filles aux yeux de flamme, ce sont pour moi des poupées jaunes qui mâchent des consonnes dans des rires idiots montrant des dents noires, laquées comme le peigne de leurs cheveux huilés! Mes aimées chiquent le bétel, et leur turban a le gris de leur ciel, leur robe le rouge sale du sol, leur gorge la monotonie plate du pays! »
Transportons-nous par la pensée et par les Messageries maritimes vers ce Cambodge où les danses n'ont Pnom Penh, n'ont pas de peine, veux-je dire, à être nationales. Et puisque aussi bien le voyage est un peu long, empruntons froidement à l'aimable explorateur Alfred Raquez une bouteille de son Romanée Conti (il nous avertira que c'est la dernière... mais nous la donnera quand même)... et quelques descriptions de danses qui ne sentiront point leurs alentours du Trocadéro ...
Adoncques, oyez la véritable danse cambodgienne, où il y a du reste quelque plaisir.
« ...Le roi qui vient d'arriver à Kralié voyage avec sa troupe de soixante-quinze danseuses et de vingt musiciens. Les quinze jonques qui portent la troupe sont restées au bourg de Kompong Tram, mais les premiers sujets du corps de ballet sont ici même, dans la jonque aperçue tout à l'heure. Ces dames viendront faire montre de leurs talents, ce soir, en petit comité, veut bien nous promettre le roi. Elles arrivent en effet. Trois sont filles de rObbarach, quatre ses petites-filles et deux ses favorites, les étoiles du firmament royal. Quelques-unes gentilles tout plein...
Comme vêtement le sampot de soie s'arrêtant au genou par devant et un peu au-dessus du genou par derrière... »
Ici je crois devoir faire un trou à la description de Raquez, pour vous définir le sampot. C'est exactement une culotte de cycliste non pas le kékouan des Annamites, que vous connaissez aussi bien que moi, puisqu'à défaut de
(1) Il s'agit du second roi du Cambodge, exactement, VObbarach.
rindo-Chine nous avons tous vus, dans les bals costumés, de jolies filles travesties en débardeurs. Le kékouan est un pantalon (comme un jour sans pain) long comme le discours d'un académicien et qui tombe jusqu'aux pieds... Le sampot est court comme tout ce qui finit, selon la belle parole de saint Augustin, or il finit le plus tôt possible, au genou et souvent au-dessus. Les dames dont Raquez a dessein de parler portaient donc le sampot. Elles y ajoutaient une matinée, ajustée, en soie avec application de dentelles sur le devant, au coude et aux poignets, une écharpe éclatante passée en sautoir, des bas noirs et de petits souliers vernis.
L'une des favorites seule porte comme unique vêtement le sampot court et l'écharpe, laissant voir de superbes épaules et des jambes impeccables. Coquin d'Obbarach !
Deux énormes anneaux à chaque cheville ornent ces dames. Aux poignets, de cinq à sept lourds bracelets d'or, olives et noisettes finement ciselées, toujours encadré en haut et
en bas, par deux bracelets de gros fils d'or en spirale du modèle de Luang Prabang. Plusieurs ont jusqu'à des chaînes d'or tombant d'une épaule à la hanche opposée.
Des diamants aux oreilles et aux doigts.
Rien dans les cheveux courts, en racines droites (à la Dressant) — sauf pour la plus jeune fille du roi qui porte les cheveux plats, à la vierge, avec la natte pendante... L'an prochain, au moment de ses quinze ans, on la tondra — et ce sera fête de famille.
Les cigares ne font pas peur à ces dames qui lancent consciencieusement leurs bouffées de tabac.
...En avant pour la danse !
Le second roi désigne deux des belles filles.
Elles quittent aussitôt leurs souliers et s'avancent au milieu du salon.
Les autres entament une douce psalmodie, en langue siamoise sur le rythme des bonzes priant le soir à la pagode.
Mais le salut est commencé, à genoux, les mains jointes, écartées en forme de fleurs de
lotus qui s'ouvrent pour se refermer après une courbe élégante. — Le buste se meut par petites saccades; — la tête comme désarticulée par un léger et brusque mouvement du cou, les traits presque immobiles, sans contraction pourtant.
Elles miment une scène de jalousie.
Seule la danseuse porte l'écharpe : celle qui remplit le rôle masculin a quitté l'ornement de son sexe. Danse bizarre qui rappelle les belles soirées, passées chez les sultans javanais de Solo et de Djokiakarta.
Les membres sont d'une souplesse féline, les mouvements nets et assurés, d'une autorité à rendre jalouses nos plus grandes mimes — celles qui se mettent en actions... On s'étonne de la dislocation des mains et du poignet qui permet aux doigts de loucher l'avant-bras; on admire la fermeté de ces petits pieds nerveux qui se tiennent parfois sur les pointes et souvent sur les phalanges seules. Ce sont bien les attitudes des bas-reliefs séculaires et des palais.
...Les scènes se succèdent, gracieuses toujours, qu'elles se déroulent sur le parquet du salon ou sur une table qu'occupent deux danseuses accroupies, l'une de face, l'autre de profil.
Il s'agit cette fois d'un galant déclarant sa flamme, qui n'est point partagée. Seuls, le buste, la tête, les mains se meuvent aux sons de la mélopée... et cela donne pourtant une impression intense de vie et de passion... Elles sont quelque peu gênées par la simplicité de leurs vêtements, ces ballerines sur le corps de qui l'on coud aux jours de fête les tissus resplendissants d'or et de pierreries qui les moulent. Mais nous éprouvons la joie rare de pouvoir étudier de près, à les toucher (vas-y donc, mon vieux Raquez!)... ces curieuses poupées dont le fard n'altère pas les traits comme lors des soirées de galas... et d'apprécier la savante mise en valeur de leurs charmes élégants. »
Si (des fois) vous n'aimez pas ça, je ne vous offrirai point de faire monter de la bière, mais
je vous initierai à la danse des Kho, toujours d'après Alfred Raquez, l'un des dix Européens qui l'aient vue, le seul qui l'ait jamais décrite.
Ces braves Kho sont une population du Haut Laos occidental... dont la sauvagerie rappelle assez notre civilisation. Ils ont l'habitude d'enlever leur fiancée, avant de la demander en mariage; ils glissent subrepticement leurs morts dans des troncs d'arbres et caressent volontiers les reins de leurs épouses avec du rotin quand elles ne sont pas sages. Mais ce sont de charmantes gens et qui n'ont aucune opinion sur VAHaire !
Les Khos portent une petite veste à plastron brodé qui rappelle celle des Bretons, un turban étroit enroulé en couronne, un long effilé garni de verroteries descendant du cou jusqu'aux reins. C'est à peu près le curieux costume uniquement composé de tuyaux de pipes qu'un de mes amis avait revêtu pour le dernier bal des Quat'z Arts. Quant à leurs dames, elles sont coiffées en ventre affamé, à la Cleo,
et sont couvertes (si peu) d'une courte veste semée de coquillages cousus et d'une plus courte jupe qui laisse à découvert d'un côté le nombril (qu'elles ont parfois en forme de 5), de l'autre la naissance de leur croupe. Des molletières à jarretières de perles emprisonnent le bas de leurs jambes. Leur coiffure est tout un poème auprès de quoi le schapska de Charbovary peut passer pour un modèle de simplicité; elle se compose d'un casque chargé de boutons, de plaquettes, de coquillages et d'où tombe parmi des fils et des verroteries multicolores toute une pacotille de bibelots d'argent : cure-oreilles, pinces à épiler, débouchoirs pour les pipes de ces dames, anneaux ciselés, serpents enroulés et cent autres produits de l'imagination de ces doux montagnards (Laos, Laos, sur la montagne !...)
Et maintenant, regardez par les yeux de Raquez la danse des Kho à Xiepg Kok... Regardez bien de tous ses yeux, regardez 1 car vous ne verrez pas ça tous les jours.
« ...Et la danse commence !... hommes et
femmes se suivant en cercle, marchant ou plutôt sautant tantôt sur un pas de polka tantôt sur une façon de mazurka, pivotant ensuite sur eux-mêmes, chaque danseur faisant face au centre et s'en rapprochant par petits sauts, pour s'en éloigner sur un autre rythme et reprendre en long avec ses camarades une sorte de bourrée lente. Danse très compliquée, point banale, et qu'accompagne chaque danseur sur une sorte de biniou.
L'alcool de riz circule; la gaieté commence à se manifester chez les Kho qui deviennent loquaces et incitent leurs femmes et leurs filles à chanter. Alors s'élève une mélodie infiniment douce, de tonalité wagnérienne avec le leii motiv et les chutes hardies, mais que ne saurait cotîdamner le plus guétaryste des arthurpongins. Chose curieuse, l'harmonie des Kho ne choquerait aucune oreille européenne; leurs intervalles sont les nôtres. Et le chœur à trois voix d'un timbre différent se prolonge. Nouvelles rasades... et deux charmantes jeunes filles de la tribu, un peu timides d'abord.
mais ragaillardies peu à peu par la liqueur généreuse, commencent la danse de présentation au grand chef.
Se faisant face à trois mètres environ, elles entonnent à l'unisson, sur un rythme lent et gracieux, une invocation aux phi, pour leur demander de proléger le grand chef.
Et tout en chantant, les joHes filles se font de coquettes révérences, pliant les genoux joints, puis avançant chaque fois d'un pas, pour se rencontrer à la fin du couplet et reprendre leur place au début du suivant.
Les femmes entreprennent un exercice qui est une vraie figure du quadrille américain. Elles se placent en étoile comme pour les petits chevaux pied contre pied, la main gauche dans la droite du vis-à-vis et tournent en renversant le corps en arrière, tandis que les hommes chantent et jouent de leur biniou.
Tous ensuite se lèvent par quadrille.
Deux cavaliers, deux dames, se tenant la main par couple, se saluent en chantant, puis forment un grand cercle à longueur de bras
et le rétrécissent à se toucher, chaque danseur pivotant sur lui-même pour revenir à sa position première. » Et nous nous vantons, pauvres Occidentaux, d'avoir inventé le quadrille!
Notez que les Kho sont une peuplade sauvage et qui ne connaissaient pas les Européens avant de devenir nos chers administrés!
Ne quittons pas Raquez sans faire une connaissance avec une autre danse laotienne, la danse du sabre.
...Fête au commissariat de Xieng-Khong ! Et quelle fête ! Etrange, empoignante pour les plus blasés !
Dès la tombée du jour, les groupes arrivent de tous les villages voisins, en file indienne, suivant l'usage, au son des gongs et des tamtams. Chacun se glisse courbé jusqu'à terre, dans la grande salle du poste qui bientôt regorge.
Eblouissement de couleurs. Echarpes, turbans de soie variés à l'infini, vestes lamées d'or et d'argent. Et le silence règne.
Tout à coup une musique sauvage jette du
fond de la salle les battemenls de la darbouka, des gongs argentins, des cymbales stridentes. Les danseurs ont bondi. Ils sont plus de trente qui saluent militairement, à la française, puis s'accroupissent en deftii-cercle laissant un espace vide au milieu duquel quatre baïonnettes Lebel en croix, par paire, se font face. Un signe du dol. Deux Kho, bien découplés s'élancent pour la danse des sabres.
Se défiant du regard, ils commencent une série de passes bizarres, tournant sur euxmêmes, se pelotonnant pour bondir, redressés sur un pied et se frappant l'autre violemment de la main, tournoyant encore, s'élançant d'un saut de deux mètres, se rejetant le buste cambré en arrière comme s'ils ployaient sous l'effort d'un ennemi invisible, cherchant à le terrasser tandis que bras et mains s'agitent sans cesse, autour de la tête couvrant le buste ou les jambes, parfois rasant le sol en une suite de mouvements gracieux et rapides.
Les deux hommes doivent saisir les baïonnettes qui gisent à terre, et cela sans heurt,
sans temps d'arrêt par la suite naturelle des passes.
Ils ont maintenant une baïonnette dans chaque main. Face à face, ils font tourner les terribles armes, qui se croisent et s'entre-croisent, menaçant, préservant par de superbes parades de tête, sans que jamais un cliquetis d'acier se tasse entendre. Pas de choc !
Les camarades de l'orchestre font rage; ils accélèrent le rythme : c'est du délire. Souples comme les fauves, les danseurs bondissent; leurs armes étincellent; et, tout alentour, les miliciens dont les yeux brillent comme les éclairs des baïonnettes, excitent les danseurs par de petits cris sauvages.
Et les hommes ont déjà d'un mouvement rapide posé leurs armes à terre. Ils sont maintenant immobiles, une main dans le rang, de l'autre saluant comme les plus exercés des petits fantassins de France. Bravo !
Le vieux Paya mong Keun s'avance à son tour avec le corps de ballet : une vingtaine de fillettes dont la plus âgée ne compte pas plus
de seize printemps... Elle porte uoe veste blanche que raie une écharpe voyante passée sous les bras, un sin (robe) à lignes horizontales rouge, noir et or, serré aux hanches, collant et descendant jusqu'à terre.
Le même orchestre prélude sur un ton alangui, et tout ce petit monde s'agite. Ce n'est point la danse ignoblement lascive, brutalement provocatrice des filles d'Afrique, non plus que le mouvement presque insensible des bayadères bengalis, ni la saccade des Javanaises jouant de l'écharpe, ni les poses hiératiques et les dislocations du Cambodge et du Siam, mais un peu de tout cela fondu en un harmonieux ensemble, une ondulation contenue de tous ces petits corps souples comme des lianes, se tordant comme autour d'un invisible fil, avec des soubresauts très doux, alanguis comme le rythme, un tournement sur une sorte de valse lente, les pieds couverts par les plis de la jupe, un bras se relevant très haut avec un mouvement successif de l'épaule, du coude, du poignet et de la main, enveloppant,
en forme de coupe, gracieux et d'une élégance infinie. L'autre main qui exécute le même mouvement dans la ligne basse, tournée vers la terre, va s'élever à son tour pour imiter l'autre pendant les perpétuelles ondulations de la danse.
Quelques gamines sont délicieusement gentilles avec de longs cils noirs, les traits rappelant les plus jolies Indiennes, mais la peau plus claire et presque blanche.
Elles dansent avec une conviction religieuse, les yeux modestement baissés.
La jolie enfant du vieux chef a paré sa chevelure noire d'un papillon de fleurs blanches. »
Ce n'est pas le cas de dire que le papillon couvre la marchandise; car ces jolies filles ne sont point à vendre ; et de là leur vient tout leur prix. Les Laotiennes se donnent à qui leur plaît. Je ne doute pas, qu'après ces descriptions si documentées de leurs danses nationales, vous n'alliez tenter l'aventure de leur plaire... à domicile. L'air est pur, la route est large. Elle est même longue. Mais la fin jus-
lifie les moyens; et si les vôtres vous permettent d'aller faire un tour dans la France d'Asie, ce ne sont pas les colons de là-bas qui y trouveront à redire. Colonie soit ! qui mal y pense ?