La hûMue Bleue t àxx 18 février
est mis en Fair, et que les lois éternelles sont transgressées, et que les bienheureux s'inquiètent et que les messagers célestes se dérangent. Si aucune œuvre peut-être n'a une portée plus universelle, il n'en est sans doute pas de plus personnelle.
La Vita nuova nous offre l'apparence d'une autobiographie où il semble qu'il n'y ait qu'à s'efforcer de dégager, des allégories qui l'obscurcissent, l'histoire d'une passion romanesque dont on peut admettre que le génie du poète ait gardé une empreinte jamais effacée, mais qui ne paraît avoir exercé aucune influence sur les péripéties ultérieures de sa destinée.
C'est une œuvre de jeunesse et qui ne se rapporte qu'à une courte période de sa vie ; c'est un hymne enthousiaste à l'amour glorieux; c'est un lamento touchant sur l'amour brisé : mais c'est là tout.
La Commedia, au contraire, nous montre riiomme viril dans sa prodigieuse émotivité, ses passions ardentes, les grandeurs et les faiblesses de son caractère, les énergies et les défaillances de son être.
La Vita nuova est un portrait où Fart remporte sans doute sur la ressemblance.
La Commedia c'est Fhomme lui-même.
Il paraît impossible de toucher à cette œuvre étrange sans s'y arrêter un peu, ne serait-ce que pour y retrouver encore quelques traits de la physionomie du poète.
Il a eu plus d'un prédécesseur dans la
peinture imaginaire de TEnfer*. Mais son véritable précurseur est Virgile, qu'il appelle son auteur, son maître, son guide [il suo duca). Mais qu'il y a loin du doux fe.^ori d'Auguste au sévère Florentin!
L'Enfer de Virgile est d'un poète ; celui de I^^nte est d'un visionnaire.
Si l'œuvre de l'Alighieri a une portée universelle, embrassant toute acception de t^mps et de lieu, si elle plonge au plus profond de la pensée humaine, elle se trouvait d'abord écrite, naturellement, pour ^€s contemporains et pour ceux de son pays ; Uussi est-elle remplie de souvenirs, de récits et d'allusions dont l'intérêt véritable se concentre dans un cercle bien circonscrit d'acteurs et de spectateurs. 11 en était alors de l'histoire comme de la morale. Les
1. C. Labitte, la Divine Comédie avant Dante, Hevtie des Deux Mondes, 1842, et Traduction Brizeux.
moindres hommes, comme les moindres incidents de Florence ou de la Romagne, prenaient aux yeux du poète une importance capitale, comme les questions de morale se mesuraient à ce qui régnait autour de lui, et s'accommodaient aux circonstances du petit monde où il vivait. Son esprit, quelle que fût son étendue, avait dû se modeler dans une certaine mesure sur les divisions infinies de son pays. Les cercles de son Enfer répondaient aux cercles des vices et des faiblesses des hommes de son temps et de son milieu, mais auraient aujourd'hui de tout autres destinations.
Nous retrouvons ici un caractère très général de l'histoire. Il faut arriver aux temps modernes pour voir successivement les intérêts et les spectacles s'élargir. Dans l'antiquité, — et il en était également ainsi
alors que Dante écrivait, — le monde était étroit pour chacun, et quelque intuition que l'on pût avoir de son étendue, les intérêts, comme les connaissances, se circonscrivaient dans des limites bien restreintes, que Dante cependant, il faut le reconnaître, avait su élargir. Rome seule, à son apogée, avait eu du monde une notion analogue à celle qui appartient aux époques modernes.
Mais cette notion s'était perdue, ou au moins très afiPaiblie.
Le voyage des deux poètes à travers les méandres infernaux, sur la montagne du Purgatoire et parmi les splendeurs étincelantes du Paradis, a une durée nettement
déterminée. Il commence et se termine à des heures précises. C'est dans la matinée du Vendredi-Saint de Tannée 1300 que Dante s'est égaré dans la forêt obscure où il rencontrera Virgile. C'est le soir du même jour qu'il entre dans \ Enfer ^ et il en sort le dimanche de Pâques, à une heure et demie du matin. Tous les incidents de son voyage dans les régions infâmes, comme dans les séjours glorieux, sont minutieusement rapportés. Aucun accessoire n'a été négligé pour la représentation du drame.
Des schémas ont été tracés de V Enfer et du Purgatoire de Dante; mais c'est une carte géographique qu'il faudrait. A défaut de celle-ci, force est bien de suivre docilement ses pas, comme il suivait ceux de Virgile, par tous les trajets qu'il nous impose. C'est ainsi qu'il faut l'accompagner sur de hauts sommets, sur des pentes croulantes
et vertigineuses, au bord des abîmes, sur des rivages douteux, des voies sinueuses, des couloirs étroits. Il faut avec lui fixer ses yeux en haut, regarder en bas, tourner à droite, prendre à gauche... C'est le réalisme dans la féerie. Peut-être a-t-il vu tout cela dans son rêve?
La sensibilité que témoigne le poète en présence des spectacles terribles auxquels son imagination le fait assister, à travers les cercles infernaux, paraît surtout nerveuse : s'il se laisse quelquefois attendrir, et sait, en quelques mots, nous émouvoir profondément, ainsi dans les épisodes de Francesca di Rimini ou du comte Ugolin, il se montre encore plus accessible à la frayeur qu'à la pitié. Il succombe quelquefois à de violentes émotions, et il tombe sans connaissance, encore égaré quand il a recouvré ses sens.
Laissons pieusement dans Tombre la sécheresse, la dureté, rironie avec lesquelles il accueille les plus douloureuses rencontres, les satisfactions qu'il procure à ses propres animosités et à ses vengeances personnelles, les promesses fallacieuses avec lesquelles il ne craint pas quelquefois d'extorquer à des âmes souffrantes des confessions souhaitées par sa curiosité*
Plus tard, dans le Purgatoire et dans le Paradis^ où il aura affaire, peut-on dire, à un personnel plus sympathique, il s'abandonnera plus facilement à d'affectueuses expansions et quelquefois aux tendresses les plus touchantes.
Par un contraste étrange, cette dureté, qui était de son temps plus sans doute que de lui-même, cette impassibilité apparente de son âme, alors que tout son corps frémissait de crainte ou d'horreur, se fondent
à toute heure dans les plus doux épanchements auprès de son guide, son maître, son poète, son père, pour qui il épuise tout le vocabulaire de la tendresse. Avec quelle soumission et quelle confiance il mesure ses pas sur les siens, quelles délicatesses dans les moindres paroles qu'il lui adresse, comme il craint de le blesser par des questions indiscrètes, comme il s'incline devant sa raison supérieure!
Ce n'est plus l'intraitable Toscan accablant de son dédain les successeurs de saint Pierre, frayant avec les têtes couronnées, flagellant Florence de ses invectives, et faisant la leçon aux plus puissants. C'est un fils timide et tendre, docilement attaché aux pas d'un père vénéré et adoré.
Une remarque intéressante encore.
Une des formes du langage que le poète affectionne est la comparaison. C'est à elle
qu'il recourt à chaque instant, pour représenter aux yeux ou à l'esprit de son lecteur une image ou un phénomène dont il a été frappé lui-même.
Ces comparaisons sont empruntées de toutes parts : à la mythologie, à l'histoire, à des événements auxquels il a pris part, à des scènes tragiques ou lamentables ; mais le plus souvent à des scènes familières, et surtout à la vie des champs, à ses aspects et à ses travaux. Quelques mots lui suffisent pour faire apparaître des tableaux complets, paisibles et riants, dont la fraîcheur reposante vient en quelque sorte se refléter dans l'atmosphère sinistre dont il venait de vous envelopper. Ce sont comme des instantanés, saisis au vol et retenus dans son vers.
Je reproduis quelques-unes de mes propres impressions. Ce sont celles qui m'ont
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paru de nature à ajouter quelques traits, ceux-ci bien véridiques, aux lignes plus indécises du portrait que j'ai essayé de retracer.
Il ne s'agit plus des allégories mystiques de la Vita nuova. Ce ne sont plus les procédés scolastiques d'i/ Convito. Le poète de la Commedia nous livre ici, sans préparation, tous ses modes de voir, de sentir, de comprendre, de vivre enfin. Il nous les livre parmi ce mélange inexprimable de colères et d apaisements, de rudesse et de douceur, de justice implacable et de mansuétude chrétienne.
Et sur tout ceci plane la sincérité, qui fut la vertu capitale de Dante, et qui fait une de ses gloires, après avoir été peutêtre la cause première de ses malheurs.
Le poète de la Divine Comédie parait avoir été hanté toute sa vie, et sans s'en laisser détourner par les vicissitudes terribles dont elle a été traversée, de deux idées d'ordre bien différent, mais qu'un lien commun rattachait peut-être dans son esprit, Tune de politique, l'autre de linguistique.
Le traité de Monai^chia et celui de Vulgari Eloquio peuvent être rangés parmi les operœ minores de l'Alighieri : mais ils nous révèlent plus d'un côté intéressant de cet esprit étonnant, que le mysticisme religieux elle mysticisme passionnel laissaient ouvert aux spéculations politiques et littéraires les plus élevées.