L ENFER
Clopâtré, Achille, Paris, Tristan, vont parmi la file de ces âmes qui a traînent leurs plaintes » comme les grues passent en chantant leur lai ». Dante en remarque deux dont il s'informe : ce sont celles de Fràncesca da Rimini, fille du seigneur de Ravenne, et de son amant Paolo, frère du mari difforme qu'on lui avait donné. Et ici se place un de ces épisodes qu'on relit éternellement :
Après que mon maître m'eut nommé les dames anciennes et les cavaliers, la pitié m'accabla et j'étais comme éperdu.
Je me pris à dire : <c Poète, je parlerais volontiers à ces deux qui volent ensemble et paraissent si légers au vent. »
Etluiàmoi: « Attends qu'elles soient plus près de nous; alors prie-les par cet amour qui les mène, et elles viendront. »
Sitôt que le vent les inclina vers nous, j'élevai la voix: « âmes tourmentées! venez nous parler, si nul ne s'y oppose. »
Gomme des colombes, appelées par leurs désirs, volent vers le doux nid de leurs ailes ouvertes et fermées, et portées dans l'air par leur vouloir ; de même les deux âmes sortirent de la foule où était Didon, venant à nous à travers l'air malfaisant, si fort avait été mon appel amical.
« Etre gracieux et compatissant, qui viens nous visiter dans cet air obscur, nous qui teignîmes le monde de sang,
« Si le roi de l'univers était notre ami, nous le prierions pour ta paix, puisque tu as pitié de notre mal cruel.
• Tout ce qu'il te plaira entendre et dire, nous-mêmes l'entendrons et le dirons de bon cœur, tant que le vent, comme il le fait à présent, se taira.
a La terre où je suis née est située sur le golfe où le Pô descend avec tous les fleuves qui le suivent pour se reposer dans la mer.
• L'amour, qui s'empare vite du cœur noble, prit celui-ci de ce beau corps qui me fut ravi (et j'en souffre encore).
« L'amour, qui ne dispense nul être aimé d'aimer, me prit si fort de plaire à celui-ci, que, comme tu vois, il ne m'abandonne pas ici même.
a L'amour nous a conduits à une même mort. La Caïne attend celui qui nous arracha la vie. » Ces paroles nous furent dites par eux.
Dès que j'eus entendu ces âmes blessées, je penchai le visage, et je le tins si longtemps baissé, que le poète me dit : t A quoi penses-tu? »
Quand je lui répondis, je commençai : « Hélas! combien de doux pensers, combien de désirs les ont menés à ce douloureux passage ! »
Puis je me tournai vers eux et je leur parlai ainsi : « Francesca, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié jusqu'à en pleurer.
l'enfer. 105
« Mais dis-moi, au temps des doux soupirs, à quoi et comment l'Amour vous a-t-il permis de connaître vos incertains désirs ? »
Et elle à moi : o II n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler un temps heureux dans la misère, et ton maître le sait bien.
a Mais, si tu as un si grand désir de savoir quelle fut la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et parle.
« Nous lisions un jour, par passe -temps, les aventures de Lancelot, et comment il fut épris d'amour; nous étions seuls et sans aucune défiance.
a Plusieurs fois cette lecture fît nos yeux se chercher et notre visage changer de couleur ; mais ce fut un seul passage qui nous vainquit.
« Quand nous vîmes le doux sourire de l'amante couvert par le baiser de l'amant, celui-ci, qui jamais ne sera séparé de moi.
« Me baisa la bouche, tout tremblant; le livre et celui qui l'écrivit furent pour nous un autre Galléhaut ; ce jour-là nous ne lûmes pas davantage.»
Tandis que l'un des esprits parlait ainsi, l'autre pleurait si fort, que, par compassion, je défaillis comme si j'allais mourir ; et je tombai comme un corps mort tombe.
Revenu de ce second évanouissement* Dante se trouve dans le troisième cercle, celui de « la pluie éternelle, maudite, froide et lourde », qui « tombe
toujours et toujours la même », et fait hurler les damnés que déchirent encore les griffes de Cerbère. Les pieds des deux poètes foulent involontairement les fantômes qui croupissent sur le sol. Une de ces âmes interpelle Dante : c'est celle du bouffon florentin Ciacco, qui expie là sa gourmandise. Il prédit à son compatriote quelques-uns des bouleversements qui menacent leur commune patrie.
Le quatrième cercle est gardé par Plutus : car à l'entrée de chaque cercle se trouve un des monstres de la mythologie ancienne. Il est réservé aux prodigues et aux avares, qui forment deux troupes distinctes et sont condamnés à s'entre-choquer éternellement. Leur peine les a déformés et rendus méconnaissables.
En poursuivant leur route, les deux poètes traversent les marais du Styx, dans lequel sont plongées « des âmes fangeuses », toutes nues, les traits irrités, se frappant avec les mains, la tête, la poitrine, les pieds, et se déchirant des dents. Ce sont les âmes des colères, qui répètent, comme un lugubre refrain :
l'enfer. 107
« Nous fûmes tristes dans l'air doux que réjouit le soleil, et portant au dedans de nous une lourde fumée ;
a A présent, nous sommes tristes dans le noir bourbier. »
Les deux poètes entrent dans la barque de Phlégyas, qui doit leur faire traverser le sinistre marais. Une des ombres qui restent plongées dans la fange les interpelle et demande à Dante : — Qui es- tu donc, toi qui viens avant l'heure ? — Si je viens, je ne demeure, répond Dante ; mais qui es-tu, toi-même, qui t'es rendu si dégoûtant ? L'autre répond : — - Tu vois bien que je suis un de ceux qui pleurent. — Si Dante a répondu avec une brutalité si impitoyable, c'est qu'il a reconnu l'âme du Florentin Philippe Degli Adimari, surnommé Argenti :
« Dans les pleurs et les gémissements, esprit maudit, demeure ! lui dit-il encore. Je te reconnais, quoique tu sois lourd de fange ! »
Virgile se joint à lui et le félicite de sa sévérité :
IvV* DANTE.
« Ame dédaigneuse I bénie soit la femme qui t'a enfanté !
« Celui-ci fut au monde un homme orgueilleux ; nulle bonté n'a honoré sa mémoire; c'est pourquoi son ombre est ici toujours furieuse.
« Combien sur la terre se croient de grands rois, qui seront couchés comme des porcs dans ce bourbier sans laisser d'eux autre chose que d'horribles mépris ! d
Et moi : « Maître, je voudrais bien le voir plongé dans cette fange, avant de sortir de ce lac. »
Et lui à moi: « Avant de voir la rive, tu seras satisfait ; il est bon que tu jouisses de ce désir. »
« A ce moment, je vis les ombres fangeuses le déchirer de telle sorte, que j'en loue encore Dieu et l'en remercie.
a Toutes criaient : A Philippe Argenti ! Et le Florentin à l'esprit orgueilleux, se tournant contre lui-même, se déchirait avec ses dents.
a Nous le laissâmes là, et je n'en parle pas davantage, ù
C'est là un de ces morceaux où se montre tout entière l'âme passionnée de Dante : il emporte en son voyage les haines et les rancunes dont les événements de sa vie agitée lui ont rempli le cœur, et il tire de ses ennemis — Philippe Argenti en fut certainement — la vengeance de savourer leur supplice.
l'ehfer. 109
Cependant, les deux voyageurs arrivent devant Dite, la ville infernale ; des esprits tumultueux leur en refusent l'entrée, et pendant qu'ils attendent, inquiets de cette nouvelle épreuve, les Furies viennent les menacer. Mais déjà un ange arrive à leur secours, met en fuite les damnés rebelles et leur ouvre les portes delà cité. Un spectacle plus douloureux que tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors s'offre à leurs yeux :
« Gomme à Arles, où le Rhône est stagnant, comme à Pola près du Quarnaro qui ferme l'Italie et baigne ses frontières,
a Des sépulcres rendent le terrain montueux; de même ici, sauf que c'était plus effrayant, des sépulcres savaient de toutes parts ;
a Car entre les tombeaux couraient des flammes qui les rendaient plus brûlants que le feu ne Test pour les besoins d'aucun métier.
a Tous leurs couvercles étaient soulevés, et il en sortait de durs gémissements qui semblaient bien ceux de misérables et de suppliciés. »
C'était le tourment réservé aux hérésiarques de toutes sectes. Là, se trouvent Epicure et ses sectateurs « qui font mourir l'âme avec le corps ». Parmi eux, Farinata degli Uberti, le plus illustre
chef ghibellin de Florence, le vainqueur de la bataille de Montaperti, qui se soulève à demi hors de sa tombe brûlante, oc comme s'il avait l'enfer en grand mépris » . Une autre ombre condamnée au même supplice est celle de Cavalcante di Cavalcanti, père de Guido, l'ami du poète. Il interroge le voyageur sur son fils, et, ne recevant pas de réponse précise, tombe à la renverse dans son tombeau et ne reparaît pas. Auprès de ces deux ombres se trouvent encore celles de l'empereur Frédéric II et du cardinal Ottaviano degli Ubaldini, l'ardent ghibellin qui disait que, s'il avait une âme, il l'avait perdue pour son parti.
Mais tous les hérésiarques ne sont pas renfermés dans l'enceinte de Dite : en s'éloignant des murailles et en suivant un sentier qui descend vers une vallée, les voyageurs arrivent au-dessus d'un gouffre qui exhale une horrible puanteur. Pour se garantir des exhalaisons qui les poursuivent, ils s'abritent derrière le couvercle d'un grand tombeau, où ils lisent celte inscription :
a Je garde le pape Anastase, que Photin a entraîné hors du droit chemin. »
l'ekfer. 111
Ils descendent lentement, ce afin d'accoutumer un peu leurs sens à cette triste odeur », et tout en marchant, Virgile explique à Dante comment sont disposés les trois cercles où ils vont descendre, et qui se rétrécissent de degré en degré. Il faut reproduire toute cette explication, qui facilitera l'intelligence de ce qui suit :
« Mon fils, continua-t-il, au milieu de ces rochers sont trois cercles, se rétrécissant de degré en degré, comme ceux que tu as quittés.
« Tous sont remplis d'esprits maudits ; mais, pour qu'il te suffise de les voir, apprends comment et pourquoi ils sont enfermés.
« L'injustice est la fin de tout mal qui s'attire la haine du ciel, et l'on arrive à cette fin qui blesse autrui, ou pai" la violence ou parla fraude.
« Mais comme la fraude est un mal particulier à Thomme, elle déplaît davantage à Dieu ; pour cette raison, les fourbes sont placés au-dessous, et sont en butte à une plus grande douleur.
« Ce premier cercle est tout entier pour les violents ; mais il est construit et divisé en trois enceintes, parce qu'on peut faire violence à trois personnes :
a A Dieu, à soi, à son prochain. Et je dis qu'on peut leur faire violence ou dans leur propre personne ou dans leurs biens, comme tu vas le comprendre par ces raisons très claires.
« On fait violence à son prochain en lui donnant la mort ou en lui faisant des blessures douloureuses ; ou dans ses biens, par la ruine, par l'incendie ou par les larcins.
« Donc les homicides, ceux qui font des blessures, les incendiaires et les brigands, sont tourmentés dans la première enceinte.
« Un homme peut avoir tourné une main violente contre lui-même ou contre ses biens ; il est donc juste que dans la seconde enceinte il fasse pénitence, et sans espérance d'un sort meilleur,
a Celui qui s'exile, par sa propre volonté, du monde où tu vis, qui joue, dissipe ses biens, et pleure là où il aurait dû être en joie.
a On peut faire violence à la Divinité, en la reniant dans son cœur, en blasphémant contre elle, en méprisant la nature et sa bonté.
a Voilà pourquoi la plus petite enceinte tient scellés de son sceau Sodome et Gomorrhe, et quiconque, méprisant Dieu, l'injurie dans ses discours et dans son cœur.
« La fraude laisse des remords à toute conscience ; l'homme en peut user contre celui qui se Vie à lui, et contre celui qui se défie ;
« Cette seconde fraude parait donc briser les liens d'amour faits parla nature ; pour cette raison, dans le second cercle sont enchaînés :
« Les hypocrites, les flatteurs, ceux qui jettent des sorts, les faussaires, les voleurs, les simoniaques, les rufians, les fourbes, et tous ceux qu'ont souillés de semblables ordures ;
l'ejnfer. 113
a La première fraude détruit l'amour qu'établit la nature, et cet autre sentiment qui le suit, et d'où résulte la confiance.
a Voilà pourquoi dans le plus petit cercle, centre de l'univers et fondement de Dite, quiconque a trahi est éternellement tourmenté. »
Dante demande à son guide pourquoi les damnés des cercles supérieurs sont punis moins sévèrement ; il apprend alors que l'incontinence déplaît moins à Dieu que la malice et les vices auxquels sont réservés les espaces inférieurs.
Pour entrer dans le septième cercle, il leur faut descendre dans un précipice gardé par le Minotaure. Le monstre ne leur dispute pas le passage, et ils arrivent devant une ample fosse tendue en arc. Entre le pied de la roche qu'ils ont descendue et cette fosse, courent des centaures armés de flèches. Virgile fait reconnaître à son ami Nessus, Pholus et Chiron auquel obéissent les autres : c'est lui qui charge Nessus de prendre Dante en croupe et de le porter sur l'autre rive du Phlégéton, le fleuve de sang dans lequel « bout quiconque par la violence a nui aux au-
très ». Les noyés qui se débattent dans l'écume rouge du fleuve poussent d'horribles cris. El ce sont des morts illustres, « les tyrans qui vécurent de sang et de rapine » : Alexandre le Grand, Denys de Syracuse, Ezzelin da Romano, Attila, Pyrrhus, d'autres moins connus. Le centaure les nomme, puis quille les voyageurs et repasse le gué pendant qu'ils entrent dans la seconde enceinte de ce septième cercle.
Ils pénètrent dans un bois où ne passe aucun sentier :
i Le feuillage n'en était pas vert, mais de sombre couleur ; les branches n'en étaient pas unies, mais noueuses et enchevêtrées, mais des épines et des broussailles. »
Les Harpies nichent dans ces tristes fourrés, et dans ces arbres sont enfermées les âmes de ceux qui ont été violents contre eux-mêmes, c'est-àdire des suicidés. Dante cueille une branche : aussitôt le tronc, saigne et crie. Il servait de prison à Pierre des Vignes, le chancelier de Frédéric II qui, accusé de trahison, se brisa la ête contre les murs de son cachot. Il se déclare
l'enfer. 1 1 5
innocent du crime qui Ta poussé au suicide, et demande qu'on relève sa mémoire, « qui gît encore sous le coup que l'envie lui a porté ». Puis, interrogé par Virgile, il explique comment s'opère l'étrange métamorphose qui est son supplice.
a Quand l'âme cruelle est partie du corps dont elle s'est elle-même arrachée, Minos l'envoie au septième ciel.
a Elle tombe dans la forêt, et sa place n'est pas choisie ; mais là où la fortune l'a lancée, elle germe comme un grain (Tépeautre.
« Elle pousse en rejeton et en plante silvestre ; puis les Harpies, en se repaissant de ses feuilles, la font souffrir et ouvrent un passage à sa douleur.
c Gomme les autres âmes, nous voudrions recueillir nos dépouilles, mais aucune de nous ne s'en pourra revêtir : car il n'est pas juste d'avoir ce qu'on s'est ôté soimême.
« Nous les traînerons ici, et dans la triste forêt nos corps seront suspendus chacun à l'arbre de son ombre tourmentée. »
Ils écoutaient encore l'âme qui s'était tue, quand ils furent arrachés à la pitié dont elle les avait remplis par un spectacle nouveau : des chiennes noires, « avides et courant comme des
lévriers détachés de leurs chaînes », poursuivaient des dissipateurs et les mettaient en pièces.
La forêt dans laquelle s'accomplissaient ces douloureux mystères sert de ceinture à une lande déserte couverte de sable aride : c'est la troisième enceinte du septième cercle, où pleurent des âmes nues, soumises à des supplices différents : celles des violents contre Dieu, la nature ou la société. De larges flocons de feu pieu vent incessamment sur l'arène, qui « s'embrase comme l'aurore sous la pierre, pour doubler la souffrance des âmes ». Parmi ces âmes, qui essayent en vain de repousser les flammes dont elles sont battues, ils remarquent celle de Capanée qui semble mépriser son supplice et braver l'incendie. Plus loin, pendant que Virgile explique à Dante l'origine et le cours des fleuves infernaux, ils rencontrent la troupe des violents contre la nature. L'une de ces âmes, qui doivent marcher sans cesse sous la pluie de feu, reconnaît Dante etl'arrête : c'est celle du philosophe Brunetto Latini qu'il avait en tout cas connu et aimé, car il lui parle avec compassion et paraît souffrir de sa
l'enfer. 117
peine. Brunetto lui prédit quelques-uns des malheurs qui le menacent.
« Si tu suis ton étoile, tu ne peux manquer d'arriver à un port glorieux, si j'ai vu juste quand j'étais dans la belle vie ;
« et si je n'étais mort sitôt, voyant le ciel si bienveillant pour toi, je t'aurais réconforté pour ton œuvre.
« Mais ce peuple ingrat et malin, qui est autrefois descendu de Fiesole et qui tient encore de sa montagne et de son rocher,
« se fera ton ennemi, en récompense du bien que tu auras fait ; et c'est justice, car il ne faut pas que la douce figue mûrisse parmi les âpres sorbiers... »
Quand Brunetto les quitte pour rejoindre ses compagnons, les deux poètes rencontrent une nouvelle troupe, dans laquelle se trouvent encore trois illustres Florentins, qui les arrêtent aussi, les interrogent sur leur patrie, et prient Dante de s'occuper d'eux lorsqu'il aura revu « les belles étoiles » : la prière habituelle de ces pauvres âmes qu'ont perdues les passions de leur vie, et qui, hors du siècle, en conservent cependant la continuelle préoccupation.
L'arrêt est bref, les deux voyageurs sont déjà
à l'extrémité du cercle, à l'endroit où le fleuve infernal se précipite dans le huitième giron. C'est à ce moment que leur apparaît Géryon, le hideux symbole de la fraude. Pendant que Virgile va lui demander de les transporter à travers l'abîme, Dante s'attarde un instant à contempler le supplice des usuriers, qui se trouvent aux confins de cette troisième enceinte du septième cercle. Puis les deux poètes montent sur le dos de la bête et arrivent au lieu appelé Malebolge (fosses maudites), dans le huitième cercle occupé par les fraudeurs et divisé en dix fosses. La première est celle des séducteurs, que des démons cornus armés de fouets frappent continuellement. Dans la seconde, les flatteurs et les courtisans sont enfoncés dans une mare d'immondices. La «troisième est réservée aux simoniaques : ils y sont plongés la tête en avant dans des trous ardents, et leurs pieds flambent comme des bûches, L'un de ces misérables est le pape Nicolas III.
a Si tu as envie de savoir qui je suis, au point d'avoir franchi ces rochers, sache que je fus revêtu du grand manteau ;
l'enfer. 119
« et véritablement je fus fils de l'ourse ; et si cupide, que, pour élever les oursins, j'ai mis tout l'or de la terre dans ma bourse, et moi-même dans celle d'en bas.
a Sous ma tête sont les autres simoniaques qui m'ont précédé, enfoncés dans cette crevasse de pierre.
c J'y tomberai aussi, quand viendra celui pour qui je t'ai pris, lorsque je t'ai fait ma subite demande.
a Mais depuis que mes pieds brûlent et que je suis ainsi sens dessus dessous, plus de temps s'est écoulé qu'il n'en restera, lui, à souffrir aux pieds la même cuisson ;
« car après lui viendra du couchant, et chargé de plus de crimes, un pasteur sans loi ; c'est celui-là qui doit me recouvrir;
a ce sera un nouveau Jason, pareil à celui dont parle le livre des Macchabées. Et comme son roi fut faible envers l'autre, ainsi sera pour celui-ci celui qui règne en France. »
Je ne sais si ici je fus trop emporté, mais je lui répondis en ces termes : c Or, ça, dis-moi quel trésor
« Notre-Seigneur voulut-il de saint Pierre, avant de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda rien, sinon : a Suis-moi. »
a Ni Pierre ni les autres n'enlevèrent à Mathias son or et son argent, quand il fut élu à la place que perdit l'âme traîtresse.
« Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse mal acquise quit'arendu hardi contre Charles.
« Et si le respect des clefs souveraines que tu tins dans la douce vie ne me retenait encore,
« j'userais de paroles encore plus sévères, carie monde s'attriste de votre avarice qui foule aux pieds les bons et élève les méchants ;
t il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est assise sur les eaux se prostituant aux rois,
« celle qui naquit avec les sept têtes et tira sa force de ses dix cornes, tant que lavertu plut à son époux.
t Vous vous êtes fait des dieux de l'or et de l'argent, et quelle différence de vous à l'idolâtre, si ce n'est qu'il en ado, o un et que vous en adorez cent?
« Ah 1 Constantin ! de quels maux fut la source, non ta conversion, mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent ! •
Et tandis que je lui chantais ces notes, soit colère ou conscience qui le mordît, il secouait fortement les pieds. »
Les devins occupent la fosse qui suit celle des simoniaques ; ils marchent à reculons, le visage tourné vers le dos, expiant ainsi leur coupable curiosité de l'avenir. Parmi eux se trouvent les devins célèbres de l'antiquité, Tirésias, Arons, Manto, etc. ; quelques magiciens modernes et les devineresses qui « firent des maléfices avec des herbes et des images ». Le singulier supplice imaginé par Dante pour ces sacrilèges est un des exemples les plus frappants du fait qu'il cherche