CHAPITRE IV
Nous avons réduit à leur strict minimum les explications indispensables à l'intelligence du poème de Dante ; nous en pouvons maintenant commencer l'analyse.
Au milieu du chemin de la vie, c'est-àdire à 35 ans, Dante s'était égaré dans la forêt obscure qui symbolise la vie coupable. Il allait entreprendre l'ascension d'une colline qu'éclairent les rayons du couchant, et qui représente la vie vertueuse, quand il fut arrêté par la peur que lui inspirèrent trois bêtes sauvages : une panthère, symbole de la luxure, un lion, symbole . de l'orgueil, et une louve, symbole de l'avarice. 11 reculait déjà, quand s'offrit devant ses yeux <. quelqu'un qui, par son long silence, semblait
devenu muet ». — Aie pitié de moi ! lui cria-t-il, que tu sois une ombre ou un homme réel ! — L'ombre, ainsi invoquée, lui répond avec bienveillance qu'elle n'est plus un homme, mais qu'elle Fa été, et que, sur terre, son nom était Virgile. Puis elle lui oflre d'être son guide, et de le conduire « à travers le royaume éternel ». — Mène-moi là où tu dis, répond Dante, et il suit Virgile qui se met en marche.
Mais bientôt il est repris par les terreurs que la présence du poète avait un instant calmées. 11 n'a aucun droit, pense-t-il, à entreprendre un voyage qu'ont pu accomplir des êtres prédestinés comme Enée ou saint Paul, mais qui n'est point accessible à un simple mortel. Pour le réconforter, Virgile lui expose comment il a été amené à venir à son aide : c'est par l'ordre même de Béatrice, que la clémence divine avait avertie du danger où se trouvait son ami, par l'intermédiaire de la grâce. Ce récit relève le courage de Dante, qui se déclare prêt à obéir à son guide.
« Ainsi les fleurs inclinées et fermées par le gel de la
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nuit se dressent ouvertes sur leur tige sitôt que le soleil les blanchit ; ainsi je fis de mon courage abattu... »
Et ils entrent tous deux dans le chemin « profond et sauvage » qui conduit en Enfer.
Le début du chant III, qui nous montre les deux poètes arrivant devant la porte du funèbre royaume, est un des plus admirables morceaux du poème.
« Par moi Ton va dans la cité des pleurs, par moi Ton « va dans la douleur éternelle, par moi Ton va parmi la a race des damnés.
o La justice a inspiré mon sublime architecte; la Puisce sance divine m'a faite, avec la suprême Sagesse et le « premier Amour.
« Avant moi n'existaient pas les choses créées, si ce « n'est les éternelles, et je dure éternellement : laissez « toute espérance, vous qui entrez !
« Ces paroles de couleur obscure, je les vis écrites au sommet d'une porte; aussi je dis : a Maître, leur sens me semble dur. »
« Et lui à moi, comme plein d'assurance : «Il faut ici laisser toute crainte; ici toute lâcheté doit être morte.
« Nous sommes venus au lieu que je t'ai dit, où tu verras la race douloureuse de ceux qui ont perdu le bien de l'intelligence *
« Et après que sa main se fut posée sur la mienne, avec un visage joyeux qui me réconforta, il m'introduisit dans les choses secrètes.
« Là des soupirs, des plaintes et de profonds gémissements résonnaient dans l'air sans étoiles,, en sorte qu'au commencement j'en pleurai.
«Des langues diverses, des parlers affreux, des paroles de douleur, des accents de colère, des voix hautes et rauques, et des bruits de mains qui les accompagnaient,
a Faisaient un tumulte qui roule dans cet air éternellement obscur, comme le sable quand souffle un tourbillon. »
Dans ce vestibule se trouvent lésâmes de ceux qui, ayant été sanctifiés du péché originel par le baptême, vécurent sans vertus ni vices : les bons d'après Boccace, et d'après la plupart des commentateurs, les indifférents, les gens mous et sans consistance. Leur peine est d'être continuel* lement poursuivis par des mouches et des guêpes • le sang qui ruisselle de leur visage est recueilli à leurs pieds par des vers dégoûtants. Dante voudrait être renseigné sur ces malheureux, mais son guide ne répond à ses questions que par quelques bonnes paroles :
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« Le monde n'a gardé d'eux aucune renommée ; la miséricorde et la justice les dédaignent ; ne parlons pas d'eux, mais regarde et passe.. »
Ils passent donc et arrivent sur le bord de FAchéron.-Caron, qui transporte les âmes d'une rive à l'autre, refuse de les conduire et les menace ; mais Virgile l'apaise en invoquant la volonté de Celui qui peut tout: un tremblement delà «sombre campagne » et un vent mêlé d'éclairs enlèvent le sentiment à Dante, qui s'évanouit.
Quand le poète retrouve ses sens, le fleuve des morts est traversé. Avec son guide, il pénètre dans le premier cercle de l'Enfer, qui contient les Limbes. Là, il n'y a pas de plaintes : ce sont des soupirs seulement qui font trembler l'air éternel. C'est le séjour des âmes qui n'ont pas péché, mais qui n'ont pas reçu le baptême et n'ont par conséquent pas été purifiées du péché originel. Les âmes des enfants se trouvent ainsi dans le même lieu que celles des grands hommes de l'antiquité. C'est parmi eux qu'estla place de Virgile : peu de temps après y être arrivé, il a vu un être puissant, couronné du signe de la victoire
(Jésus), y venir chercher l'ombre d'Adam et cellesdespatriarches.il s'y trouve dans la compagnie des quatre grands poètes Homère, Horace, Ovide et Lucain, qui viennent au-devant de lui, se tournent vers Dante avec un geste de salut et l'admettent sixième en leur compagnie. Dans la même région se trouvent d'autres personnages ce aux regards lents et graves, aux allures pleines d'autorité » : ce sont des héros, des gens de bien, des sages, qu'il faut quitter pour passer a dans les lieux où rien ne luit. »
C'est dans le second cercle que commencent les vraies douleurs. A l'entrée, siège Minos, qui examine les fautes de ceux qui entrent, les juge, et par le nombre de fois qu'il se ceint de sa queue indique dans quel cercle elles sont envoyées. Le second cercle est un lieu muet de toute lumière, qui mugit comme la mer par l'orage, quand elle est battue par des vents contraires. Il est habité par les âmes des luxurieux, qu'emporte un éternel tourbillon qui les fait tourner sans cesse, les frappe et les tourmente, comme des étourneaux volant en troupe dans le vent. Sémiramis, Didon