‹ DanteChapitre 11 sur 17 · L* ENFER · texte numérisé non relu

L* ENFER

toujours à créer un rapport entre la faute et la peine : quelquefois, ce rapport n'est pas facile à reconnaître, et nous paraît, à travers les explications des commentateurs, bien subtil et bien compliqué. Il existe pourtant, comme il existe ici, d'une façon plus frappante et plus simple.

Les deux poètes assistent ensuite au supplice de ceux qui ont trafiqué de la justice; ils sont plongés dans un lac de poix bouillante ; dès qu'ils essayent de se rafraîchir un instant, ils sont mis en pièces par des démons armés de harpons, pareils à des cuisiniers « qui font enfoncer par leurs aides, avec de longues fourchettes, les viandes dans la chaudière, pour qu'elles ne surnagent pas ». La bizarrerie de cette image indique à elle seule que les deux chants consacrés à la description de cette cinquième fosse du huitième cercle sont d'un ton particulier : et en effet, l'Enfer y prend cette apparence grotesque qu'il avait si souvent au Moyen-Age ; les démons, difformes et cornus, ressemblent à ces diables que la fantaisie des architectes semait dans les cathédrales ; ils portent des noms grotesques :

Malacoda, Scarmiglione, Calcabrina, Graffiacan, etc. Dans l'exercice de leurs offices, ils se querellent entre eux, se battent, tombent euxmêmes dans les poix bouillantes où ils se brûlent à demi. C'est l'Enfer de Callot, qui nous arrache un instant à la haute et tragique impression que dégage le poème, et où Ton voit reparaître, sous le sublime poète, le superstitieux qui, effrayé des menaces de l'autre monde, s'en venge d'avance en s'en moquant. Mais quelle angoisse au milieu de ces rires ! On dirait qu'en même temps que l'esprit raille, la bouche se crispe et les dents claquent de terreur. Les démons grimaçants et haineux commencent à marcher contre les voyageurs : arrêtés par les paroles que leur adresse Virgile, qui invoque la volonté d'en haut, ils se ravisent plus tard, les poursuivent, et ne peuvent leur nuire : car ils sont confinés dans la cinquième fosse, et Virgile, prenant Dante dans ses bras, s'est laissé rapidement glisser dans la fosse suivante, où ils ne peuvent pénétrer :

* Là nous trouvâmes une troupe aux brillants dehors,

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qui marchaient en tournant à pas très lents, et en pleurant, et qui semblaient fatigués et vaincus.

« Ils portaient des chapes avec des capuchons bas devant les yeux, taillés comme ceux que portent les moines de Cologne.

« A l'extérieur, ces chapes sont dorées et éblouissent; mais à l'intérieur, elles sont toutes de plomb, et si lourdes, que celles de Frédéric sembleraient de paille.

« fatigant manteau pour Télernité!... »

Telle est la peine des hypocrites, dont ridée a été fournie à Dante par une cruelle invention de l'empereur Frédéric H, qui enveloppait les criminels de lèse-majesté dans une sorte de vêtement de plomb épais d'un doigt; et les jetait ainsi sur des charbons ardents.

Les poètes ne s'attardent pas auprès de ces misérables, dont la peine méritée par un vice odieux ne leur inspire aucune pitié, et pénètrent dans la fosse des voleurs et des concussionnaires. « Nus et épouvantés, sans espoir d'un asile »nid'un remède, ils courent au milieu d'une effroyable masse de serpents, qui les poursuivent, les enveloppent de leurs anneaux, leur « fourrent dans les reins leurs queues et leurs têtes ». Quand un

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coupable est piqué, il s'embrase à l'instant ; puis, la cendre se ramasse d'elle-même et reforme le " corps tel qu'il avait été. Un des misérables qui subissent cette transformation en présence des deux voyageurs, est un Toscan, de Pistoja, Vanni Fucci, qui avait volé des vases sacrés et fait condamner un innocent. D'autres fois, la piqûre du serpent produit un autre effet : celui qui Ta subie se transforme et devient lui-même serpent, tandis que le serpent reprend forme humaine. Puis l'âme devenue bête s'enfuit en sifflant dans la vallée, et l'autre lui crache dessus.

Au-dessus des voleurs les conseillers frauduleux sont enveloppés de flammes. Parmi eux, Ulysse et Diomède forment une flamme unique à deux pointes, « soumis à la même vengeance pour s'être livrés à la même colère ». Virgile les interroge, et Ulysse lui répond par un rapide récit de ses voyages et de sa mort :

« Quand je m'éloignai de Gircé, qui m'avait retenu plus d'une fois auprès de Gaëte, avant qu'Enée eût nommé cet endroit;

« ni la douceur d'un fils, ni la piété d'un vieux père,

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ni l'amour mutuel qui devait rendre heureuse Pénélope.

« ne purent vaincre en moi le désir de connaître le monde, les vices et la valeur des humains.

a Je me hasardai sur la haute mer ouverte, seul avec un vaisseau et la petite troupe qui ne m'abandonna pas.

« Je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, jusqu'à Maroc, l'île de Sardaigne et les autres lies que la mer entoure et baigne.

« Moi et mes compagnons, nous étions vieux et lourds quand nous arrivâmes à cette gorge étroite où Hercule arrêta ses regards

t pour que l'homme ne passât pas outre. A ma droite je laissai Se ville, à ma gauche j'avais laissé Geuta.

« Alors je dis: « frères ! ô vous qui, à travers cent mille dangers, avez atteint l'occident,

« pour ce peu de temps qui vous reste à vivre, ne vous privez pas de visiter, par delà le soleil, ce monde sans habitants.

a Pensez à votre origine ; vous n'aviez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais bien pour poursuivre la vertu et la science. »

« Par cette brève harangue, je rendis mes compagnons si ardents au voyage, qu'à peine ensuite j'aurais pu les retenir.

« Et, tournant notre poupe au levant, nous fîmes, de nos rames, des ailes à notre vol insensé, et de plus en plus nous avançâmes vers la gauche.

« Déjà la nuit voyait briller toutes les étoiles de l'autre pôle, et le nôtre était si bas, qu'il paraissait à peine audessus du sol marin.

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