‹ DanteChapitre 12 sur 17 · DA5TE · texte numérisé non relu

DA5TE

t Cinq fois la lumière de la lune s'était éteinte et rallumée depuis que nous étions entrés dans cette grande mer,

c quand nous apparut une montagne que la distance rendait obscure, et qui me semblait la plus haute que j'eusse encore vue ;

« nous nous réjouîmes, mais notre joie bientôt se changea en plaintes; car de cette terre nouvelle s'éleva un tourbillon qui frappa la proue du vaisseau ;

« trois fois il fit tourner le navire avec toute l'eau, puis à la quatrième, il mit la poupe en haut, la proue en bas, et comme il plut à l'autre,

« jusqu'au moment où la mer se referma sur nous. »

Une autre de ces flammes errantes renferme l'âme du comte Guido de Montefeltro, coupable d'avoir conseillé au pape de « promettre beaucoup et de tenir peu ». Guido raconte entre autres comment, au moment de sa mort, saint François, dans Tordre duquel il était entré, vint le réclamer :

« Mais un des noirs chérubins lui dit : c Tu ne peux remporter ni me faire tort. Il faut qu'il vienne en bas, parmi nos malheureux, car il a donné un conseil frauduleux, à cause duquel je le tiens aux cheveux.

« On ne peut absoudre qui ne se répent pas, et nul ne

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peut se repentir et vouloir le péché en même temps ; la contradiction ne le permet pas. »

« Oh ! que je fus malheureux quand il s'empara de moi, me saisit et me dit : « Tu ne pensais pas que j'étais logicien !... »

Cependant les supplices deviennent plus cruels à mesure que les fosses se resserrent : « il n'est pas parmi nous de langue qui puisse, sans faiblir, exprimer ce que l'esprit a peine à concevoir » ; et Dante ne sait plus par quelles paroles dire tout le sang et les plaies qui se pressent autour de lui. Ce sont maintenant les fauteurs de scandales, de schismes et d'hérésies, Mahomet, Ali, le Bolonais, Pierre de Medicina, qui avait semé la discorde entre les nobles et le peuple de sa ville natale ; Bertrand de Born, qui poussa un des fils de Henri II d'Angleterre à se révolter contre son père ; d'autres encore, dont les conseils de haine ou d'ambition ont troublé la paix des Etats et fait couler le sang sur la terre : l'épée d'un démon les taillade sans cesse, leur fait éternellement d'affreuses blessures qui se referment pour qu'ils puissent être frappés de nouveau. Là encore, la

correspondance entre la peine et la faute est frappante. Bertrand de Born tient à la main sa tête coupée :

« Je fis se révolter, dit-il, le fils contre le père; Architophel n'en fit pas plus, par de méchants aiguillons, entre David et Absalon.

« Aussi, pour avoir divisé des êtres unis par de tels liens, je porte ma tête, hélas ! séparée de son principe, qui reste enfermé dans ce tronc.

« Ainsi s'observe en moi la loi du talion. »

Lorsque Dante pénètre dans la dixième fosse, les cris qui y retentissent sont si aigus et si lamentables, qu'il se couvre les oreilles de ses mains. De ce gouffre ^ort une puanteur pareille à celle qui s'échappe des membres gangrenés. Ce sont les charlatans et les faussaires qui, couverts de lèpre, gisent l'un sur le ventre, l'autre sur les épaules de son voisin, ou rampent à quatre pattes à travers le triste chemin. De leurs ongles, ils arrachent les croûtes de leur lèpre, « comme le couteau arrache les écailles du scare ou celles encore plus larges d'un autre poisson. *

Les supplices des faussaires sont variés et pro-

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portion nés au genre de leurs tromperies : ceux qui, dans quelque dessein criminel, ont pris la figure d'autres personnes, se poursuivent en se mordant. Les faux monnayeurs, gonflés d'hydropisie, sont tourmentés d'une soif inextinguible. Les calomniateurs sont dévorés par la fièvre.

Cette fosse, si remplie, est la dernière du huitième cercle. Dans l'espace qui le sépare du neuvième,, se trouvent les géants bibliques et mythologiques : Nembrod ce dont la folle entreprise a forcé le monde à user de plus d'un langage » ; Ephialte, Briarée, ïyphée. C'est Antée qui, prenant les deux poètes, les dépose au fond du neuvième cercle; un instant il reste penché sur eux, puis il se relève « comme le mât d'un vaisseau. »

Le neuvième cercle, divisé en quatre enceintes, est réservé aux traîtres, que Dante considère donc comme les plus vils et les plus criminels parmi les damnés :

D'abord les traîtres à leurs parents, qui sont plongés dans un lac de glace :

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a Comme pour coasser la grenouille se tient la tête hors de l'eau,à l'époque où la villageoise songe à glaner,

a ainsi, livides et plaintives, les ombres étaient plongées jusqu'à mi-corps dans la glace, faisant claquer leurs dents comme des becs de cigognes.

« Chacune avait la face tournée -en bas : leur bouche témoignait du froid dont ils souffraient ; leurs yeux, de la tristesse de leur cœur. »

Punis du même supplice, sont les traîtres à la patrie, parmi lesquels Anténor, qui favorisa les ruses d'Ulysse contre Troie en le cachant dans son palais, et surtout les deux âmes de l'archevêque Rugghieriet d'Ugolin. Leur supplice est un des épisodes les plus connus de la Divine Comédie, un de ceux dans lesquels se montrent avec le plus de puissance les qualités si profondément dramatiques et saisissantes de Dante :

. . . . Je vis deux damnés glacés dans la même fosse, de sorte que la tête de l'un servait de chaperon à l'autre.

Et comme quand on a faim on mange le pain, ainsi celui qui était dessus enfonça à l'autre ses dents là où le cerveau se joint à la nuque.

Ainsi Tydée broya par haine les tempes de Ménaiippe, ainsi celui-ci broie le crâne de sa victime.

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c toi qui montres, par un si féroce témoignage, ta haine contre celui que tu manges, dis-moi quel en est le motif, lui dis-je, car il convient,

« si tu te plains à bon droit de lui, que, sachant son crime et qui vous êtes, je te venge encore là-haut dans le monde,

c si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche

pas. » „

Ce pécheur détourna sa bouche de son féroce repas en ressuyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière.

Puis il commença en ces termes : « Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée qui m'oppresse le cœur dès que j'y pense et avant d'en parler.

« Mais si mes paroles sont une semence qui produise l'infamie pour le traître que je ronge, tu verras pleurer et parler à la fois.

« Je ne sais qui tu es ni comment tu es venu ici en bas ; mais tu me semblés vraiment Florentin, quand je t'entends parler.

« Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin, et celuici l'archevêque Rugghieri. Je vais te dire pourquoi je suis pour lui un voisin si cruel.

c 11 n'est pas besoin de t'apprendre que, par l'effet de ses mauvaises pensées, moi qui me fiais à lui, je fus saisi et ensuite mis à mort.

« Ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien ma mort fut cruelle ; tu l'entendras et tu sauras le mal qu'il m'a fait.

« Une petite ouverture à travers la tour, qu'on ap-

pelle à cause de moi la tour de la Faim, et dans laquelle bien d'autres seront encore enfermés,

« m'avait déjà, par son soupirail, montré plusieurs fois le jour, lorsque je fis le mauvais songe qui déchira pour moi le voile de l'avenir.

« Celui-ci me semblait tel qu'un seigneur et maitre chassant un loup et ses louveteaux vers la montagne qui empêche les Pisans de voir la ville de Lucques.

« Avec des chiennes maigres bien dressées et agiles, Gualandi avec les Sismondi et les Lanfranchi allait en avant.

« Après une petite course, le loup et ses petits me parurent fatigués, et il me semblait leur voir ouvrir les flancs avec des dents aiguës.

« Quand je fus éveillé avant l'aurore, j'entendis mes fils, qui étaient avec moi, pleurer au milieu de leur sommeil et demander du pain.

a Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attendris pas en pensant à ce qui s'annonçait à mon cœur, et si tu ne pleures pas, qu'est-ce donc qui peut te faire pleurer ?

a Déjà ils étaient éveillés, et l'heure s'approchait où Ton avait coutume d'apporter la nourriture, et à cause du songe chacun doutait.

c Et moi , j'entendis fermer la porte d'en bas de

Thorrible tour, et je regardai mes enfants sans mot

dire.

t Je ne pleurais pas, tant je devenais de pierre ; ils

pleuraient, eux, et mon petit Anselme me dit : « Pour

nous regarder ainsi, mon père, qu'as-tu ? »

a Cependant je ne pleurai ni ne répondis de tout ce

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jour et la nuit <Taprès, jusqu'à ce qu'un autre soleil se leva sur le monde.

« Quand un faible rayon se fut introduit dans la prison douloureuse, et que je vis sur quatre visages l'aspect que je devais avoir moi-même,

t je me mordis les deux mains de douleur; et eux, pensant que j'avais envie de manger, se levèrent tout à coup,

« et dirent : f Père, notre douleur sera beaucoup moindre si tu manges de nous ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, dépouille-nous-en. •

« Alors je me calmai pour ne pas les attrister davantage. Ce jour et les suivants, nous demeurâmes tous muets. Ah ! dure terre, pourquoi ne t'ouvris-tu pas ?

« Quand nous fûmes arrivés au quatrième jour, Gaddo se jeta et s'étendit à mes pieds, disant: « Mon père, pour- * quoi ne viens-tu pas à mon aide? »

« Il mourut là, et, comme tu me vois, je vis les trois tomber l'un après l'autre entre le cinquième et le sixième jour. Ensuite je me mis,

« déjà aveugle, à me rouler à tâtons sur chacun d'eux; et je les appelai encore deux jours après qu'ils furent morts ; ensuite la faim eut plus de puissance que la douleur. »

Quand il eut ainsi parlé en roulant les yeux, il reprit le misérable crâne, où ses dents, comme celles d'un chien furieux, entrèrent jusqu'à l'os

Les traîtres envers leurs hôtes, dans la troi-

sième enceinte, sont traités de la même manière. Parmi eux, se trouve un vivant, le frère Albéric, qui avait fait assassiner ses parents au desserl d'un repas où il les avait conviés : son corps est encore sur la terre, où un démon le gouverne jusqu'à ce que son temps soit révolu ; l'âme a été, avant l'heure de la mort, précipitée dans la froide citerne, tant la Justice a hâte de le punir.

Les traîtres envers leurs bienfaiteurs sont enfermés dans les glaces de la quatrième enceinte, parmi des douleurs telles que le poète renonce à les décrire, a parce que toute parole serait peu de chose ». Lucifer, Judas etBrutus remplissent du spectacle de leurs châtiments les dernières terzines de Y Enfer.

« L'empereur du douloureux royaume, depuis le milieu de la poitrine, sortait de la glace ; et je suis plutôt de la taille d'un géant,

que les géants ne le seraient de la longueur de ses bras; vois donc quel devait être le tout qui serait proportionné à cette partie de son corps.

S'il fut aussi beau qu'il est difforme aujourd'hui, et s'il leva les yeux contre son créateur, de lui doit procéder toute souillure,

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Ah ! qu'il me parut une grande merveille quand je vis trois faces à sa tête ! Tune sur le devant et qui était vermeille ;

les deux autres, qui s'attachaient à celle-là, s'élevaient sur le milieu de chaque épaule, et se joignant au sommet de la tête,

le visage de celle de droite paraissait jaune et blanc ; celui de gauche était de la couleur de ceux qui habitent au lieu où s'engouffre le Nil.

Sous chacune de ces têtes étaient deux grandes ailes comme il en fallait pour un tel oiseau ; de voile sur mer, je n'en ai jamais vu de semblable ;

elles n'avaient point de plumes, mais ressemblaient aux ailes de la chauve-souris ; et quand il les agitait, il faisait mouvoir trois vents.

Tout autour de lui le Cocyte était tout gelé ; de ses six yeux il pleurait, et sur ses trois mentons coulaient les larmes et une bave sanglante.

De chaque bouche il brisait avec les dents un pécheur comme avec un brisoir, de sorte qu'il faisait ainsi trois malheureux.

Pour celui de devant les morsures étaient nulles, comparées aux blessures des griffes, qui étaient telles, que parfois les reinsrestaient tout dépouillés deleurpeau.

« Cette âme qui, là-haut, souffre la plus grande douleur, dit le maître, est Judas Iscariote, qui agite sa tête au dedans de la bouche et ses jambes au dehors ;

€ des deux autres qui ont la tête en bas, celui qui pend de la bouche noire est Brutus ; vois comme il se tord et comme il ne dit pas un mot ;

a et l'autre, qui paraît si membru, est Gassius. Mais la nuit revient, et maintenant il faut partir, car nous avons tout vu. »

Selon son désir, je m'attachai à son cou ; il prit son temps et choisit le lieu favorable, et quand les ailes furent assez ouvertes,

il s'accrocha aux côtes velues de Lucifer, et de poil en poil il descendit entre la toison épaisse et les glaçons

U Enfer est, des trois « cantiques » qui composent la Divine Comédie, le plus connu, le plus généralement admiré. Certains de ses épisodes, comme celui de Francesca da Rimini et celui d'Ugolin, ont été repris mille fois par des poètes et par des peintres, et se sont à jamais emparés de l'imagination populaire. C'est que Y Enfer, si nous pouvons nous exprimer ainsi, est plus près de la terre que le Purgatoire et le Paradis. Un lien subsiste entre les vivants et les illustres damnés que rencontrent les deux poètes, ces damnés dont les crimes ont eu de longs effets dans le monde, où l'on en peut en quelque sorte retrouver les traces sanglantes. Leurs figures sont dessinées avec un relief tragique, et l'imagina-

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tion du poète, mise au service de ses haines d'homme de parti, de patriote et de ghibellin, semble s'épanouir dans le récit des supplices qu'il décrit, qui tantôt l'émeuvent de pitié et tantôt au contraire semblent à peine apaiser son ardente soif de justice, prête à devenir parfois une cruelle soif de vengeance. Nous allons voir, dans les cantiques qui suivent, sa pensée échapper à ses attaches terrestres, s'épurer et se développer, avec moins de puissance dramatique peut-être, mais avec plus d'ampleur et plus de majesté.

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