LA DIVINE COMÉDIE. — LE PURGATOIRE
Les premiers chants du Purgatoire sont parmi les plus beaux de la Divine Comédie, et frappent d'autant plus qu'ils contrastent plus vivement avec les derniers chants de l'Enfer. Là, l'imagination de Dante se baignait dans l'horreur ; les supplices qu'il décrivait atteignaient à des raffinements dont la seule idée donne le frisson, et l'intensité de sa langue colorée, pittoresque, vibrante, leur prêtait comme une tragique réalité. Brusquement, le ton change, les cris s'apaisent, le paysage s'étend sous le soleil, la voix du poète devient plus haute et plus sereine :
« Pour courir sur de meilleures eaux, l'esquif de mon
génie lève à présent les voiles, et laisse derrière lui une mer si cruelle ;
f et je chanterai ce second royaume où l'esprit humain se purifie et devient digne de monter au ciel...
« ... La douce couleur dU/Saphir d'Orient qui se fondait dans la pureté de l'air jusqu'à ce premier cercle,
c ramena la joie à mes regards dès que je fus sorti de l'air de mort qui m'avait attristé les regards et le cœur.
« La belle planète qui conseille d'aimer faisait sourire tout TOrient en cachant les Poissons qui lui faisaient escorte.
« Je me tournai à main droite, et je dirigeai mon esprit vers Tau tre pôle, et je vis quatre étoiles qui ne furent jamais vues que par les premiers hommes.
« Le ciel paraissait se réjouir de leurs flammes: ô région veuve du septentrion, qui es privée de contempler ces étoiles !... •
La garde de la montagne du Purgatoire est confiée à Caton, que Dante a fait tirer de l'Enfer par Jésus-Christ, malgré sa foi païenne et son suicide, en considération sans doute de ses vertus civiques. Il interroge les deux poètes sur le but de leur voyage : Virgile lui explique sur quels conseils il est venu arracher Dante aux égarements de sa vie. Avant de continuer leur route,
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Couvent d'Ave]|ona,
Virgile lave le visage de son protégé pour le purifier, et lui ceint les reins d'un jonc, symbole de la patience, de l'humilité et de la simplicité .
De même qu'à l'entrée de l'Enfer, les deux poètes avaient assisté àl'arrivée des âmes damnées, ils assistent ici à l'arrivée des âmes qui vont se purifier de leurs fautes à demi pardonnées. C'est un ange qui, après avoir fait sur eux le signe de la croix, les conduit sur t une barque si frêle et si légère qu'à peine elle enfonçait un peu dans l'eau. » A la respiration de Dante, les âmes s'aperçoivent qu'il est encore vivant ; elles en deviennent « pâles d'étonnement. »
« Et comme, autour du messager qui porte le rameau d'olivier, se presse la foule pour entendre les nouvelles, sans crainte d'être foulée,
a ainsi ces âmes fortunées se pressèrent autour de moi, oubliant presque de s'aller faire belles. »
Parmi ces ombres, il en est une que Dante re* connaît : c'est celle du musicien Casella , son ami, qui, sur sa prière, lui chante de sa voix aimée une de ses oanzones. Les âmes restent suspendues à ce chant terrestre jusqu'à ce que le
sévère Caton leur reproche leur lenteur à s'avancer vers le lieu delà purification.
c Comme lorsque, cueillant le blé ou l'ivraie, les colombes réunies pour la pâture s'en vont tranquillement sans faire entendre leur vivacité habituelle,
c si une chose apparaît qui les effraie, elles quittent soudain leur manger, assaillies d'un souci plus grand •
« ainsi je vis cette fraîche troupe laisser le chant et s'enfuir vers la c<Ue, comme un homme qui va et ne sait où il arrivera :
« et notre fuite, à nous, ne fut pas moins prompte. »
Les deux poètes s'apprêtent alors à gravir la montagne du Purgatoire. Un instant, Dante est pris d'inquiétude, car, tandis que son ombre se détache au soleil, il ne voit pas à côté celle de son guide. Celui-ci luireproche son doute et lui explique le phénomène qui Ta effrayé :
« Maintenant, si nulle ombre ne s'étend devant moi, ne t'en étonne pas plus que du spectacle des cieux, car un rayon ne projette pas d'ombre sur un autre rayon.
« La vertu céleste dispose des corps comme les nôtres à souffrir les tourments, le chaud et le froid ; mais comment cela se fait, elle ne veut pas nous le dévoiler.
f Fou qui espère que notre raison puisse pénétrer le
Le purgatoire. 44?
mystère infini, qui tient en trois personnes une substance unique.
« Contentez-vous, race humaine, du quia; car si vous aviez pu tout voir, il n'était pas nécessaire que Marie enfantât ;'
« et tels ont désiré sans fruit dont on eût satisfait le désir qui leur est imposé pour supplice éternel.
t Je parle d'Aristote et de Platon et de bien d'autres. »
Les roches de la montagne sont si escarpées, le sentier qui s'offre aux poètes leur paraît si difficile, qu'ils hésitent sur leur chemin. Ils s'adressent à une troupe d'esprits qu'ils rencontrent, pour savoir « où la montagne s'abaisse. » Celui qui leur répond est le roiManfred, le vaincu de Bénévent, qui, lorsque son corps eut été percé de deux coups mortels, se remit « en pleurant à celui qui volontiers pardonne », et échappa ainsi à lapunition qu'auraient méritée ses nombreuses fautes.
Cependant les voyageurs montent entre les pans rompus des rochers, en s'aidant des pieds et des mains ; car la montagne est rude à gravir à sa base, et devient plus facile à mesure qu'on approche du sommet. Après bien des efforts et de la fatigue, ils arrivent sur une plate-forme. Là
se tiennent paresseusement couchées les âmes des négligents, qui ont attendu jusqu'à la fin de leur vie pour se repentir. En punition de leur lenteur, ils doivent, avant leur purification, passer dans ce lieu autant d'années qu'ils en ont vécu, à moins ce qu'une oraison s'élevant d'un cœur vivant dans la grâce» ne vienne à leur aide. C'est là ce qu'explique à Dante l'âme d'un de ses compatriotes, Belacqua, qui de son vivant avait été fabricant d'instruments de musique et qu'il avait sans doute connu avec Casella.
En quittant les négligents, un peu plus haut les poètes rencontrent une autre troupe d'âmes qui, verset à verset, chantent le Miserere. Ce sont ceux qui, quoique morts de mort violente, ont cependant eu le temps de se réconcilier avec le ciel. Dante n'en reconnaît aucune, mais plusieurs lui parlent, et se recommandent à ses prières, entre autres Buonconte de MontefeltrOj le chef des ghibellins, qui fut tué à cette bataille de Campaldino à laquelle la tradition a fait assister Dante dans les rangs des guelfes, et dont le corps dispa* rut mystérieusement :
« Je fus de Montefeltro, je suis Buonconte. Ni Jeanne ni les autres n'ont cure de moi, c'est pourquoi je vais avec ceux-ci le front baissé. •
Et moi à lui : a Quelle violence ou quel hasard t'a ainsi arraché de Campaldino, que jamais on n'y connut ta sépulture ?
— Oh ! répondit-il, au pied du Gasentin passe un fleuve qui a nom l'Archiano, qui naît dans l'Apennin, au-dessus de l'Ermo.
« Là où son nom se perd, j'arrivai, la gorge percée, fuyant à pied et ensanglantant la plaine;
« là je perdis la vue, et ma parole finit dans le nom de Marie; là je tombai, et il n'y resta que ma chair.
« Je te dirai la vérité, et tu la rediras parmi les vivants : Tange de Dieu me prit, et celui de l'enfer criait : «O toi du ciel, pourquoijn'en prives-tu?
c Tu emportes la partie éternelle de celui-ci pour une petite larme qui me l'enlève; mais je traiterai autrement l'autre partie de lui-même. »
c Tu sais bien conune dans l'air se condense cette humide vapeur qui se résout en eau dès qu'elle monte là où le froid la saisit ;
a arrivé là, le mauvais vouloir, qui à chercher le mal met son intelligence, déchaîna les exhalaisons et le vent par le pouvoir que lui donne sa nature.
« Ensuite, dès que le jour fut éteint, il couvrit de nuages la vallée, depuis Prato-Magno jusqu'au sommet de l'Apennin, et il prépara le ciel,
« de sorte que l'air épais se résolut en eau; la pluie
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tomba, et les rayins regorgèrent de tout ce que la terre n'en put absorber ;
c puis, selon la pente des grandes eaux, elle se précipita vers le fleuve royal avec tant de rapidité, que rien ne la retint.
c L'Archiano puissant trouva mon corps glacé vers son embouchure, et le poussa dans l'Arno en ouvrant sur ma poitrine la croix
« que j'avais faite de mes bras quand me vainquit la douleur. Il me ballotta sur ses rives et dans ses bas-fonds, ensuite il me couvrit tout entier sous le sable qu'il charrie. »
A peine Buonconte s'est-il tu, qu'un autre esprit s'écrie :
a Ah ! quand tu seras retourné dans le monde... souviens-toi de moi, qui suis la Pia : Sienne me fit, la Ma* remme m'a détruite : il le sait bien celui qui en m'épousant avait passé à mon doigt son anneau de pierreries. »
Tout un drame est renfermé dans ces deux terzinés ; et il n'est pas possible d'éclaircir complètement le mystère dont s'enveloppe celle qui se contente de dire son nom et de rappeler sa mort. Il s'agit sans doute d'une Pia de la famille siennoise des Tolomei, qui avait épousé Nello délia Pietra (mort
en 1322); elle fut assassinée par ordre de son mari, soit qu'elle eût commis quelque faute, soit sur un simple soupçon, ou encore parce que Nello voulait se débarrasser d'elle pour conclure un second mariage avec la comtesse de Montfort.
Quoi qu'il en soit de son histoire authentique, ces quelques vers énigmatiques dans lesquels son souvenir est comme embaumé, suffisent à éterniser la Pia; ils ont inspiré au grand peintre D.-G. Rosetti un de ses plus admirables tableaux.
Beaucoup d'autres âmes que Dante avait connues sur la terre se présentent à ses regards, toutes demandant des prières pour hâter le temps où elles entreraient dans la béatitude. Parmi ces ombres, celle du poète Sordel se tient à l'écart, altière et dédaigneuse ; mais quand elle a reconnu en Virgile un compatriote mantouan, si grand est en elle l'amour de la terre natale, qu'elle se jette dans ses bras. Dante interrompt le récit de leurs discours par une digression sur la grandeur et la misère dePItalie, qui est un des morceaux les plus souvent cités de son poème.
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Ah ! Italie, esclave, hôtellerie de douleur, navire sans nocher dans une grande tempête, non pins reine des provinces, mais lien de prostitution !
Cette âme noble fut prompte, rien qu'au doux nom de sa terre natale, à faire fête à son concitoyen ;
Et maintenant tes vivants ne peuvent demeurer sans guerre, et ceux-là qu'une même muraille et qu'un même fossé renferment se rongent les uns les autres.
Cherche, misérable, autour de tes rivages, et puis regarde dans ton sein si une seule partie de toi-même y jouit de la paix.
A quoi sert-il que Justinien ait rajusté ton frein, si la selle est vide ? Sans lui la honte serait moindre pour toi. race qui devrais être fidèle et laisser César s'asseoir sur la selle, si tu comprenais bien ce que Dieu te prescrit, regarde comme cette bête est devenue rétive pour n'avoir pas été corrigée avec les éperons, depuis que tu as mis la main sur sa bride !
Albert le Germain, toi qui abandonnes cette bête, devenue indomptée et sauvage, et qui devrais enfourcher ses arçons,
qu'un juste jugement tombe du ciel étoile sur ton sang, et qu'il soit nouveau et évident, tel enfin que ton successeur en ait peur :
car, distraits de ce qui se passait ici par la cupidité, vous avez souffert, toi et ton père, que le jardin de Pempire fût désert.
Homme sans soin, viens voir les Montaigus et les Capulets, les Monaldi et les Filippeschi, ceux-ci déjà tristes, ceux-là pleins de soupçons.
Viens, cruel, viens voir l'oppression de tes nobles, guéris leurs souffrances, et tu verras comme Santafiora est en sûreté.
Viens voir ta Rome qui pleure, veuve délaissée, et qui crie jour et nuit : « Mon César, pourquoi n'es-tu pas avec moi ? »
Viens voir comme on s'aime, et si nulle pitié pour nous ne t'excite, du moins aie honte de ta renommée.
Et s'il m'est permis de le dire, ô souverain Dieu qui fus sur terre pour nous crucifié, tes justes yeux sont-ils tournés d'un autre côté ?
Ou est-ce une préparation que, dans l'abîme de tes conseils, tu fais à quelque grand bien inaccessible à notre entendement ?
Car les villes d'Italie sont toutes pleines de tyrans ; tout villano qui entre dans un parti devient un Marcellus.
Ma Florence, tu peux être contente de cette digression ; elle ne te touche pas, grâce à ton peuple qui est si raisonnable !
Beaucoup ont la justice dans le coeur, mais leur cœur est lent à la décocher, afin de ne pas tirer l'arc imprudemment ; mais ton peuple a la justice sur le bord de ses lèvres.
Beaucoup refusent les charges publiques ; mais ton peuple, plein de sollicitude, répond, sans être invité, aux charges de la loi, et crie : « Je m'y soumets ï »
Donc sois joyeux, car tu as bien de quoi, tu es riche, tu as la paix, tu as de la sagesse. Si je dis vrai, l'effet ne me dément pas.
Athènes et Lacédémone, qui firent les antiques lois,
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et furent si bien administrées, donnèrent dans l'art de bien se conduire un petit exemple,
auprès de toi qui fais de si subtils règlements, que ceux qu'en octobre tu files n'arrivent pas jusqu'à la moitié de novembre.
Combien de fois dans ces temps, dont tu peux te souvenir, as-tu changé les lo.is, les monnaies, les offices, les coutumes, et renouvelé tes membres ?
Et si tu te le rappelles et si tu vois clair, tu te verras semblable à cette malade qui ne peut trouver une position sur la plume,
mais qui, en se retournant, tâche de calmer sa douleur.
Cependant Sordel, en apprenant le nom de ce compatriote auquel il a fait fête par amour de M an loue, s'empresse de rendre hommage à son maître en poésie. Interrogé par Virgile sur la route à suivre, il répond qu'il est impossible de gravir pendant la nuit la montagne du Purgatoire, et conduit les voyageurs dans une verte vallée, où des âmes illustres chantent le Salve Regina. Il semble qu'aux approches de la nuit qui baigne le paysage sacré, les visions deviennent vagues de plus en plus. Les âmes se sont tues ; puis Tune d'elles, demandante être écoutée, entonne l'hymne de saint Ambroise « avec des
notes si douces, que cette hymne me força de m'oublier moi-même ». Une nouvelle apparition vient encore augmenter le ravissement du poète : il voit sortir d'en haut et venir en bas deux anges armés de deux épées flamboyantes.
a Ils étaient vêtus de robes vertes comme les petites feuilles nouvellement nées, qui, agitées par les plumes vertes de leurs ailes, flottaient par derrière et jouaient au vent.
« L'un vint se poser un peu au-dessous de nous, et l'autre descendit sur le bord opposé, en sorte que la troupe des âmes se trouvait entre eux deux.
« On distinguait bien en eux leur tête blonde, mais l'œil s'égarait sur leur face, comme une force qui par excès s'amortit.
« Tous deux viennent du giron de Marie, dit Sordel, pour garder la vallée contre le serpent qui va venir. »
En effet, le serpent, l'antique ennemi, cherche à se glisser dans ce lieu sacré : et cette tentative toujours répétée du symbole de la tentation fait peut-être partie du demi-châtiment auquel sont soumises les âmes négligentes avant de commencer leur voyage de purification. Le serpent se montre « à travers Y herbe et les fleurs », mais
c'est pour s'enfuir dès qu'il sent l'air se fendre sous les ailes vertes des oiseaux célestes. Deux compatriotes de Dante lui parlent encore : son ami Nino Visconti, de son vivantjugedeGallieraenSardaigne et chef du parti guelfe, qui lui recommande, comme d'autres déjà, d'intercéder pourlui,et Conrad Malaspina, seigneur de la Lunigiane, qui lui prédit son prochain exil.
Vaincu par le sommeil, Dante s'était étendu sur Therbe. Vers le matin, t à l'heure où l'hirondelle commence ses tristes lais », il lui apparut en songe un aigle suspendu dans le ciel, un aigle aux plumes d'or qui, les ailes ouvertes, s'apprêtait à descendre.
«... lime semble que, tournoyant un peu, terrible comme la foudre, il descendit et m'enleva jusqu'à la sphère du feu.
c Ainsi tressaillit Achille promenant autour de lui ses yeux éveillés et ne- sachant où il se trouvait,
t quand sa mère, l'ayant pris à Ghiron, le transporta dormant dans ses bras à Scyros, d'où ensuite les Grecs l'emmenèrent ;
« ainsi je tressaillis, le sommeil s'enfuit de ma face, et je pâlis comme celui que glace l'épouvante. »
Le sens de celle vision a été beaucoup discuté : cependant, Virgile l'explique lui-même à son protégé en le rassurant : pendant que l'aigle lui apparaissait, Lucie, ou la grâce illuminante, a enlevé les deux voyageurs jusqu'au Purgatoire. Il semble donc que l'aigle soit la forme que la figure réelle de Lucie ait prise pour apparaître en songe au poète.
Sordel et les autres ombres sont restées dans leur vallée : Dante et son guide se trouvent maintenant près du haut rempart qui entoure la montagne sacrée. Un ange en garde la porte, une épée nue à la main. Il ne refuse point l'entrée aux voyageurs qui invoquent l'ordre céleste ; mais avec la pointe de son épée il trace sept fois sur le front de Dante la lettre P (péché), et lui dit : « Quand tu seras entré, fais en sorte de laver ces taches ». Puis il introduit les poètes, après les avoir avertis que celui qui regarderait en arrière serait condamné à sortir.
Le premier cercle du purgatoire est réservé à la purification du péché d'orgueil : sur le rocher , des sculptures merveilleuses représentent divers