‹ DanteChapitre 15 sur 17 · DAIS TE · texte numérisé non relu

DAIS TE

On remarquera que la doctrine exposée ici est absolument conforme à la croyance orthodoxe : la première partie de la réponse de Marco est même, à peu de chose près, la traduction versifiée d'un passage de saint Thomas d'Aquin {Summa, p. I, qu. cxv, art. 4). Quant à la comparaison célèbre des deux soleils, elle traduit avec une grande énergie, en une image brève et frappante, la théorie politico-religieuse que Dante a développée dans son traité De Monarchia, et que nous avons exposée plus haut.

En sortant de l'épaisse fumée avec Virgile, Dante voit en imagination plusieurs exemples de colère. La nuit survient et ralentit la marche des deux poètes. Dante demande à son guide quel péché se purifie dans le quatrième cercle, et Virgile, en lui répondant que c'est le péché de paresse, lui explique la théorie de l'amour dirigeant nos actes, et, selon sa nature, les poussant dans un sens bon ou mauvais. Cette explication ramène la question du litre arbitre, que Virgile expose à son tour, et toujours dans un sens absolument conforme aux enseignements de l'Eglise : si l'a-

mour qui s'allume en nous surgit de nécessité, il trouve un contrepoids dans la raison, qui a le pouvoir de le réprimer.

Pendant que Virgile explique à Dante ces mystères, la lune s'est levée et fait paraître les^ étoiles plus rares. Dans l'ombre passe une troupe d'esprits qui rappellent des exemples d'activité opposés à la paresse où ils sont tombés durant leur vie : la hâte de Marie de courir à la montagne, la célérité de César dans son expédition d'Espagne. Leur peine est d'aller toujours, sans s'arrêter jamais, poussés par leur propre volonté, par leur propre zèle. D'autres, qui les suivent, rappellent des exemples de paresse ; quand elles ont passé, Dante s'abandonne au sommeil qui Ta gagné.

Ce second sommeil est rempli par une seconde vision, trop obscure, ou en tout cas d'une interprétation trop difficile pour que nous puissions nous y arrêter. Puis les deux poètes parcourent le cinquième cercle, où les avares, étendus à plat ventre sur le sol, se purifient de leur vice. Parmi les tristes âmes ainsi punies, se trouve celle du

pape Adrien V, qui explique à Dante le sens de leur peine : la justice céleste brise vers la terre leur œil qui, fixé aux choses de la terre, ne s'élève pas vers le ciel ; elle les tient à la gêne, liés des pieds et des mains, de même que l'avarice éteignit en eux l'amour pour tout vrai bien ; et cette punition durera aussi longtemps qu'il plaira au Seigneur. En écoutant ces choses, Dante s'était agenouillé, respectueux de la dignité de celui qui parlait ; dès qu'il s'aperçoit de cet hommage, l'esprit coupable s'empresse d'y mettre fin, en rappelant au poète qu'en dehors du siècle les dignités et les distinctions humaines n'existent plus.

Un autre esprit interrompt ses gémissements pour évoquer des exemples de pauvreté : celui de Marie, qui déposa son saint fardeau dans une étable, celui de Pabricicus, qui préféra « la vertu avec la pauvreté que de grandes richesses avec le vice ». C'est l'esprit de Hugues Capet, qui répond aux questions de Dante en invectivant sa propre race, « les Philippe et les Louis par qui, depuis peu, la France est gouvernée t. Il ne faut

pas oublier que, parmi les princes français, se trouvaient les hommes que Dante devait haïr le plus : Charles d'Anjou, qui, en exécutant Conradin, avait fait disparaître le dernier espoir que les ghibellins fondaient sur les Hohenstauffen et amené le triomphe définitif du parti guelfe ; et Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, qui vint en Italie sur la demande de Boniface VIII, chassa de Florence les Blancs, parmi lesquels l'Alighieri lui-même. Hugues Capet rappelle des exemples d'avarice, et Dante vient à peine de le quitter, qu'il est frappé de terreur par un subit ébranlement de la montagne. En même temps, un cri s'élève de toutes parts, et toutes les âmes chantent le Gloria in excelsis. Une âme qu'ils rencontrent leur explique que ce tremblement et ce cantique accompagne chaque âme qui, se sentant purifiée, se lève pour s'élancer vers le Paradis : l'âme purifiée trouve dans sa seule volonté de changer de condition la preuve que sa purification est accomplie. Auparavant, Pâme voudrait s'affranchir, mais elle est retenue par le désir de se purifier :

« Et moi, qui suis resté gisant sous ces souffrances cinq cents ans et plus, je n'ai senti qu'à l'instant la libre volonté d'un séjour meilleur.

« C'est pour cela que tu as entendu trembler la montagne, et les pieux .esprits louer le Seigneur, auquel il plaise de les admettre bientôt auprès de lui. i

L'âme qui s'achemine ainsi vers des lieux meilleurs est celle du poète Stace qui, d'après une tradition très répandue au moyen âge, aurait embrassé le christianisme. Grande est sa joie de rencontrer Virgile, qu'il proclame son maître et auquel il rend hommage. Ce n'est pas l'avarice, dont Stace vient d'achever de se purifier, mais la prodigalité ; car la faute directement opposée à chaque péché est soumise à la même expiation que ce même péché. Tout en s'entretenant, les trois poètes, qui feront désormais route ensemble, sont entrés dans le sixième cercle : au milieu du chemin, ils trouvent un arbre chargé de fruits « suaves et bons à l'odorat » ; une voix sortant du feuillage, murmurait des exemples de tempérance :

« Marie pensait plus à ce que les noces fussent hono-

rables et complètes, qu'à sa bouche qui maintenant pour vous intercède ;

« et les anciennes Romaines se contentaient d'eau pour boisson ; et Daniel méprisa la nourriture et acquit la science.

« Le premier siècle, qui fut plus beau que l'or, rendit par la faim les plantes savoureuses, et par la soif faisait de chaque ruisseau un nectar.

« Du miel et des sauterelles furent les mets qui nourrirent Baptiste dans le désert ; c'est pourquoi il est glorieux et aussi grand

« que vous le montre l'Évangile. »

Ce sont donc les gourmands qui sont retenus dans ce cercle, autour de cet arbre auquel il leur est interdit de toucher : les yeux noirs et caves, la face pâle et décharnée, rongés de lèpre, ils endurent la peine de la faim et de la soif, qu'excite en eux l'odeur des fruits de l'arbre mystérieux et de l'eau qui le baigne. A sa voix Dante reconnaît l'un d'entre eux : c'est Forese Donati, le frère de Corso et de cette Piccarda qui « sur le haut Olympe triomphe joyeuse de sa couronne » ; son parent, son ami, — le compagnon peut-être de la période troublée de sa vie* Les prières de sa femme Nella l'ont délivré des

autres cercles, et il espère s'élever bientôt dans des régions meilleures. Il nomme à Dante quelques-unes des âmes qui passent en troupe, entre autres celle du poète Bonagiunta de Lucques, qui salue en lui l'auteur des a Nouvelles rimes » commençant ainsi :« Dames, qui comprenez l'Amour». Puis, après avoir écouté les voix mystérieuses qui tout à l'heure avaient chuchoté des exemples de tempérance, murmuré des exemples de gourmandise, les trois poètes entrent dans le septième et dernier cercle, où se purifie le péché de luxure : des esprits vont et viennent à travers les flammes, en chantant l'hymne du samedi des Matines : Summœ Deus clementiœ, qu'ils interrompent pour citer des exemples de chasteté. Un de ceux qu'ils invoquent est celui de Diane, chassant de son bois la nymphe Hélice, « qui avait goûté le poison de Vénus » : et je crois que nulle part, dans la Comédie, un lecteur moderne et non préparé n'est plus étonné, plus froissé, pourrionsnous dire, du continuel mélange de la mythologie à l'élément chrétien. Les apologistes de Dante se sont appliqués à démontrer que, pour lui, les

dieux païens n'étaient que des symboles : en réalité, il n'a pas besoin d'être défendu d'une habitude qu'avaient tous ses contemporains, et qui devait persister longtemps encore dans les lettres.

Une autre troupe d'esprits, cependant, rappellent des exemples de luxure : parmi eux, se trouvent deux poètes : Guido Guinizelli, de Bologne, et le troubadour provençal Arnault Daniel. Il faut citer cet aimable épisode, dans lequel Dante salue en maître deux hommes qu'il devait laisser bien loin derrière lui, mais qui, le premier surtout, avaient contribué à créer avant lui ce qu'il appelle « le doux nouveau style, il dolce stil nuovo » :

« Je suis Guidp Guinizelli (poète de Bologne), et déjà je me purifie pour m'être repenti avant mon heure suprême. »

Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère en butte à la colère de Lycurgue, Thoas et Euménius retrouvèrent leur mère Hypsipyle au moment où Lycurgue, roi de Némée, allait la faire mourir, tel je me montrai, mais non avec autant d'empressement que j'aurais voulu,

quand j'entendis se nommer lui-même, Guido, mon

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père et le père de beaucoup d'autres meilleurs que moi qui ont écrit des rimes d'amour douces et gracieuses.

Sans entendre et sans parler, je marchai longtemps pensif en le contemplant ; mais à cause du feu je ne pouvais approcher davantage.

Quand je fus rassasié de le regarder, je m'offris de tout cœur à son service avec ces serments qui font croire autrui.

Et lui à moi: « Tu me laisses, par ce que j'entends, une trace si profonde et si claire, que le lettré ne pourrait reffacer ni la rendre obscure.

a Mais si tes paroles ont juré la vérité, dis-moi, pour quelle raison montres-tu que tu m'as pour cher dans tes propos et dans tes regards? »

Et moi à lui : « Vos douces rimes, qui, tant que durera le langnge moderne, rendront bien chère l'encre qui les a tracées.

a frère! dit-il, celui que je t'indique du doigt (et il me montra du doigt un esprit marchant devant lui) fut meilleur ouvrier dans sa langue maternelle (Arnault Daniel, poète provençal).

« En vers d'amour et en prose de romans, il surpassa tous les autres, et laisse dire les sots qui pensent que le Limousin (Gérault Bertueil, rimeur de Limoges) est audessus de lui.

a Ils tournent la tête vers le bruit plutôt que vers la vérité, et ainsi ils arrêtent leur opinion avant d'écouter l'art ou la raison.

« Ainsi firent beaucoup d'anciens pour Guittone, en lui donnant, de cris en cris, la première place, jusqu'à

Fenêtre de la cellule occupée par Dante au couvent d'Avellana.

ce que, par la bouche de plusieurs personnes, la vérité Tait vaincu.

« Maintenant, si tu as un si ample privilège qu'il te soit permis d'entrer dans le cloître où le Christ est abbé du collège (le Paradis),

fais dire pour moi le Pater noster, qui seul nous est nécessaire dans ce monde où nous n'avons plus le pouvoir de pécher. »

Et puis, peut-être pour faire place à un autre qu'il avait après lui, il disparut dans le feu, comme dans l'eau le poisson qui va au fond.

Si des dissertations morales et théologiques un peu abstruses diminuent pour nous, en certaines parties, le charme du Purgatoire, le poète nous regagne de nouveau, et avec quelle puissance,dans les derniers chants de sa seconde cantica. Il est oiseux de chercher, dans une œuvre aussi une que la Comédie, des parties plus belles que d'autres ; et pourtant, comment ne pas préférer au reste du poème ces morceaux où la vision évoque le Paradis terrestre, dans sa fraîcheur et sa grâce pfintanières, où des paysages célestes défilent sous les yeux ravis de Dante, qui les décrit en quelques traits brillants et précis, comme les Primitifs peignaient les fleurs, où reparaît enfin la radieuse

Béatrice, où, après le long voyage accompli h travers le3 douloureux royaumes de la Justice, on rentre dans le règne de l'Amour ? Les chants 27 à 33 sont de ceux qu'on relit sans cesse, où Ton trouve toujours des traits nouveaux, qui ouvrent à nos rêves les horizons les plus vastes et les plus séduisants. Ce ne sont pas encore les ciels des Bienheureux, trop hauts parfois pour notre pensée mondaine, et nous sommes pourtant loin de la terre...

Pour pénétrer dans ces espaces où il n'y a plus d'expiation, il faut traverser un mur de flammes; et Dante, devant cet obstacle, est repris des angoisses qui l'ont si souvent abattu au cours de son douloureux voyage. En vain son bon guide essaye de le rassurer et lui affirme que dans cette flamme on peut trouver un tourment, non la mort : il demeure « immobile et opiniâtre », jusqu'au moment où Virgile trouve la parole magique qui le décidera : ce Vois donc, mon fils ; entre Béatrice et toi, il n'y a que cette muraille... » C'en est assez pour vaincre sa résistance, et il suit le guide paternel qui lui sourit « comme on fait à l'enfant vaincu

par un fruit ». Stace marche derrière eux, et ils traversent les flammes, où la chaleur est telle que, « pour me rafraîchir, je me serais jeté dans du verre bouillant ». De l'autre côté, le soir approchant, ils se livrent au repos, et Dante, pendant son sommeil, a une troisième vision :

« Il me semblait voir en songe une femme jeune et belle qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne, et disait en chantant :

« Quiconque demande mon nom sache que je suis Lia, et que je vais étendant partout mes belles mains pour me faire une guirlande.

« C'est pour me plaire devant le miroir qu'ici je me pare ; mais ma sœur Rachel ne quitte jamais le sien et siège devant lui tout le jour.

« Elle est désireuse de contempler ses beaux yeux, comme moi de me parer de mes mains ; elle, c'est voir ; moi c'est agir qui me contente. »

Cette gracieuse évocation des deux filles de Laban, que les théologiens prenaient pour symboles de la vie active et de la vie contemplative, semble placée là pourrappeler les deux procédés de sanctification que les docteurs recommandaient inégalement, mais qui conduisent Pun et l'autre h la

béatitude. (Cf. S. Thomas, Sum. theol. p. n, 2*, qu. clxxix, art. 1 ; et qu. clxxxii, art. 1 et 2.)

Le voyage accompli et l'épreuve de la purification ont placé Dante au niveau de son guide, qui désormais ne lui donnera plus de conseils et le laissera agir selon son propre jugement. Ils entrent cependant ensemble, et, toujours suivis de Stace, se dirigent vers la forêt du Paradis terrestre :

« Un air doux, sans aucun soufûe perturbateur, me frappait le front, comme frappe un vent suave,

« par lequel les feuilles, promptes à trembler, se plient vers le côté où le mont sacré jette sa première ombre (vers l'occident) ;

« cependant elles ne s'écartaient pas tant de la ligne droite que sur leur cime les petits oiseaux ne pussent pratiquer leur art ;

c mais avec une pleine joie ils accueillent en chantant les premières heures au milieu des feuilles, dont les murmures se mêlaient à leurs rimes... »

Ce délicieux paysage est parcouru par le fleuve Léthé, aux eaux plus pures que les eaux les plus pures d'ici-bas : son cours arrête les poètes, qui voient sur l'autre rive une dame seule qui « allait

chantant et cueillant Tune après l'autre les fleurs dont sa route était émaillée ». Dante ose l'interpeller, et c'est elle qui lui explique comment le Paradis terrestre, dont les hommes se sont rendus indignes, a été placé là où il est maintenant. Son nom est Matelda : quel que soit son sens allégorique, en admettant qu'elle représente, par exemple, la philosophie, inférieure à la théologie (Béatrice) à laquelle elle conduit, il nous plairait devoir en elle un ressouvenir de la Donna pietosa, de la Vie nouvelle, qui lui ressemble , qui joue un rôle à peu près pareil au sien. Ainsi Dante aurait réuni, au point culminant de son divin poème, les trois êtres qui lui tenaient de plus près : Virgile, son maître en poésie, le sage dont les beaux vers lui avaient révélé les harmonies du rythme et de la pensée ; Béatrice, son premier amour, que son intelligence avait ensuite identifiée avec les hautes pensées de son âge mûr ; et la mystérieuse inconnue dont le regard compatissant l'avait consolé. Cette interprétation est trop séduisante pour êlre inattaquable : acceptons-la pourtant, car elle vaut toutes celles qui ont été proposées.

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Les trois poètes suivent Matelda, dont le fleuve les sépare toujours, et qui va toujours chantant sur l'autre rive. Mais bientôt leur attention se détourne d'elle pour observer un cortège qui est une éblouissante allégorie de l'Eglise. Et dans ce cortège figure Béatrice, à travers un nuage de fleurs. Elle a le front ceint d'olivier, ses traits sont cachés sous un voile blanc ; elle porte un manteau vert et sa robe a la couleur de la flamme vive. Dante, au comble de l'émotion, se retourne vers Virgile, et un vers de l'Enéide tremble sur ses lèvres : « Je reconnais les traces de mon ancienne flamme ». Mais il ne peut le prononcer : son guide païen a disparu, ayant achevé sa mission et Fayant remis au seul guide qui peut le conduire à travers les splendeurs du Paradis. Béatrice n'a pas le regard bienveillant : elle se tient « dans une attitude royale et dédaigneuse », et n'épargne pas les reproches à celui qu'elle a sauvé. Elle s'adresse d'abord aux anges qui l'accompagnent et semblent lui demander la cause de sa sévérité :

« Vous veillez dans le jour éternel, si bien que la nuit

ni le sommeil ne vous dérobent un des pas que fait le s ècle dans ses voies mortelles ;

« donc je ferai ma réponse avec plus de soin qu'il ne vous en faudrait, pour que m'entende celui qui pleure sur l'autre rive et que. sa faule et sa douleur aient toutes deux la même mesure.

« Non seulement par l'influence des grandes sphères qui dirigent chaque semence vers une fin déterminée, selon que les étoiles l'accompagnent

a Mais parle large don des grâces divines qui, en pleuvant sur nos âmes, en font monter des vapeurs si haut, que la vue ne peut en approcher,

« celui-ci, dans sa vie nouvelle, fut tel virtuellement que toute habitude droite aurait produit en lui d'admirables effets ;

« mais le terrain mal semé et non cultivé devient d'autant plus mauvais et plus sauvage qu'il a en lui plus de bonne vigueur terrestre.

Quelque temps je le soutins de mes regards ; en lui montrant mes yeux d'enfant, je le menais avec moi tourné vers le droit chemin/,

« mais sitôt que je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai dévie, celui-ci se sépara de moi, et se donna à d'autres.

« Quand je montai de la chair à l'esprit, et que j'avais crû en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins agréable.

« 11 tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant les menteuses images d'un bien qui ne tient en entier aucune promesse.

« Rien ne m'a servi d'obtenir pour lui des inspirations par lesquelles je le rappelais en songe, ou autrement, tant il en a fait peu de compte.

a 11 tombe si bas, que tous mes moyens étaient déjà sans effet pour son salut, si je ne lui montrais les races damnées.

« Pour cela, j'ai visité le seuil des morts, et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui Ta conduit icihaut.

« Le haut décret de Dieu serait rompu s'il passait le Léthé et s'il goûtait de tels mets sans avoir payé l'écot

« du repentir qui répand des larmes. »

Ensuite, Béatrice s'adresse à Dante lui-même :

« toi, qui es au delà du fleuve sacré », recommença Béatrice en dirigeant vers moi la pointe de son discours, dont le tranchant m'avait déjà paru si amer,

et en me pousuivant toujours sans ménagement, «dis, dis si cela est vrai? A une si grande accusation il faut que ta confession vienne se joindre. »

J'étais si confondu que ma voix s'émut et se perdit avant de s'échapper de ses organes.

Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu ? Réponds-moi, puisque tes tristes souvenirs ne sont pas encore effacés par les eaux du Léthé. »

La confusion et la peur réunies tirèrent de ma bouche un oui si faible, que les yeux furent nécessaires pour le comprendre.

Comme une arbalète trop tendue rompt, en se débandant, et la corde et Tare lui-même, et que la flèche touche au but avec moins de vitesse ;

ainsi j'éclatai sous cette lourde charge, répandant des larmes et des soupirs, et ma voix se ralentit dans son passage.

Alors elle à moi: « Au milieu des désirs venus de moi, qui te menaient à aimer le bien au delà duquel il n'y a plus rien de désirable,

a quelles fosses infranchissables ou quelles chaînes as-tu trouvées pour perdre l'espérance de passer au delà?

« Quelles douceurs ou quels avantages se sont montrés au front des autres que tu dusses errer devant elles ? »

Après un long soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et mes lèvres la formulèrent avec peine.

Je dis en pleurant : Les choses présentes, avec leurs faux plaisirs, ont détourné mes pas aussitôt que votre visage s'est caché.

Et elle : « Quand tu te tairais, ou quand tu nierais ce que tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue : un si grand juge la sait !

« Mais quand l'aveu du péché s'échappe de la propre bouche du pécheur, la meule, dans notre cœur, se tourne contre le tranchant de l'épée.

« Cependant, pour que tu emportes plus de honte de ton erreur, et pour qu'une autre fois, en entendant les Sirènes, tu sois plus fort,

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c écarte la semence de tes pleurs et écoute : et sache que ma chair ensevelie devait te diriger vers un but tout contraire.

« Jamais la nature ou l'art ne t'offrirent un plaisir tel que les beaux membres où je fus enfermée, et qui sont tombés en poussière ;

a et si ce suprême plaisir, par ma mort, t'échappa, quelle chose mortelle pouvait Ramener ensuite au désir?

« Au premier coup des biens trompeurs, tu devais élever tes yeux en haut vers moi qui ne suis plus chose trompeuse.

a Tu ne devais point laisser retomber les ailes pour attendre de nouveaux coups, ou bien quelque fillette, ou quelque autre vanité de si courte durée.

« Le jeune oiseau attend bien deux ou trois coups ; mais devant les yeux des oiseaux garnis de plumes, les rets se déploient en vain, en vain se lancent les flèches. •

Comme les enfants, muets de honte et les yeux à terre, se tiennent debout,, écoutant et reconnaissant leurs fautes, et se repentant,

tel je me tenais, et elle dit : a Puisque, pour m'avoir entendue, tu as tant de douleur, lève ta barbe, et tu auras encore plus de douleur en me regardant. *

Le chêne robuste se déracine avec moins de résistance au souffle du vent du nord, ou du vent qui vient de la terre d'iarbe,

que moi, sur son commandement, je n'en mis à lever Je menton; et lorsque par ma barbe elle demanda mon visage, je sentis bien le venin de ces paroles,

Enfin, quand je levai la face, mes yeux s'aperçurent que les belles créatures cessaient de répandre des fleurs ;

Et mes regards, encore peu assurés, virent Béatrice tournée vers la bête sacrée qui est une seule personne en deux natures.

Sous soit voile, et au delà du fleuve qui nous séparait, elle me parut surpasser elle-même son ancienne beauté, de plus encore qu'elle ne dépassait ici toutes les autres quand elle était sur terre.

L'ortie du repentir me piqua si fort, que parmi les autres choses, celle qui avait le plus obtenu mon amour me devint plus odieuse.

Un si grand remords me mordit le coeur, que je tombai évanoui, et ce que je devins alors, celle-là le sait qui en était cause.

Quand il revient de son évanouissement, c'est Matelda qui le soutient sur les eaux du Léthé où elle la plongé ; et c'est elle encore qui, compatissante comme elle l'avait été à ses chagrins terrestres, lui fait boire l'eau purificatrice de l'Eunoé, après laquelle, « refait comme les plantes nouvelles renouvelées de leurs nouvelles feuilles », il est pur et disposé à monter aux étoiles.

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