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DANT

conditions souvent très délicates, et sa diplomatie aurait toujours eu le plus grand succès. Il faut en revenir de cette légende : de tant de services rendus à l'Etat, aucune trace n'a subsisté, et le silence des chroniqueurs sur Dante Alighieri semble signifier que son rôle ne fut point aussi considérable qu'on aime à le prétendre. La seule fonction publique que nous le voyons remplir avant 1300 n'est guère non plus compatible avec de hautes ambassades : il fut tout simplement chargé de procéder au nettoyage et à l'élargissement d'une rue en mauvais état.

Le 15 juin 1300, Dante fut appelé aux fonctions de prieur, qu'il exerça, comme le voulait la constitution, pendant une période de trois mois.

C'était le moment où redoublait la rivalité entre les deux fractions ennemies du parti guelfe, les blancs, qui étaient au pouvoir, et les Noirs, qui n'allaient pas tarder à s'en emparer. Nous ne pouvons éviter de nous arrêter un instant à ce conflit, dans lequel disparaît en quelque sorte la personnalité de Dante.

La cause première de la scission du parti guelfe

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avait été une querelle de famille ; mais celle querelle devait bientôt se compliquer d'une reprise de l'éternelle question guelfe et ghibelline, que ranimèrent les démêlés extrêmement compliqués de la république florentine avec Boniface VIII. Les partisans que Boniface avait à Florence y conspiraient en vue d'y étendre l'influence du pape. Au mois d'avril 1300, trois d'entre eux furent dénoncés au gouvernement florentin et condamnés à d'énormes amendes. Boniface essaya vainement de les faire acquitter ; n'ayant pu y réussir, il cita à comparaître devant le Saint-Siège les trois auteurs principaux de la condamnation. Ceux-ci n'eurent garde d'obéir, et Florence fut excommuniée par une lettre motivée, dans laquelle le pape, reprenant la thèse de la supériorité du pouvoir spirituel, entreprenait de démontrer que le gouvernement de Florence se trouvait sous la dépendance de l'autorité pontificale. Les Blancs, qui étaient au pouvoir, se trouvaient donc en hostilité avec le Saint-Siège. Depuis longtemps, on les accusait de sympathies ghibellines, qu'ils ne cherchaient guère à dissimuler. Les Noirs en-

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treprirent d'exploiter cette situation, et, menacés par un décret qui donnait plein pouvoir à la Seigneurie pour réprimer leur agitation, ils demandèrent à Boniface VIII d'intervenir en leur faveur. Le pape s'empressa de répondre à leur démarche, et envoya à Florence, pour servir de médiateur entre les partis, le cardinal d'Acquasparta.

Le cardinal arriva vers le milieu de juin, au commencement du priorat de Dante. Il trouva devantlui un homme qui, comme le parti auquel il appartenait, était déjà presque un ghibellin, et une ville qui se trouvait assez forte pour maintenir son autonomie, surtout contre un pape ambitieux dont elle redoutait les exigences. Et le médiateur n'arrivait point avec des instructions conciliantes. Son premier acte fut de demander balia (autorité suprême) pour rétablir la paix entre les familles ennemies des grands si entre les grands et les popolani. Le conseil des Cent et les conseils du Capitaine accédèrent à sa requête, sous la réserve qu'il se servirait avec mesure du pouvoir qu'on lui accordait et que, si, ne parvenant à conclure

la paix, il concluait une trêve, la durée de cette trêve n'excéderait pas trois ans. Le légat se mit à l'œuvre, et tira de son portefeuille un projet de réformes sociales qui ne pouvait manquer de convenir aux Noirs et de déplaire aux Blancs : c'étaient les hautes magistratures ouvertes à tous ceux qui en seraient dignes, sans acception de caste ni de parti, et renouvelées tous les deux mois par un système de tirage au sort : les réformes mêmes que, dans la suite, les Noirs devaient mettre en vigueur après avoir chassé leurs adversaires de la ville. Les Blancs repoussèrent le projet ; le cardinal quitta Florence, excommuniée et interdite.

L'excommunication fut une arme aux mains des Noirs, qui, déjà presque égaux en nombre aux Blancs, se sentirent renforcés par l'appui du pape. Les rixes recommencèrent. Le gouvernement crut pouvoir rétablir Tordre en faisant acte d'autorité et d'impartialité, et en exilant sans considération de parti les principaux fauteurs des troubles, parmi lesquels se trouvaient Guido Cavalcanti et Ceno Donati. Dans son exil,

Ceno Donati fit plus de mal à ses adversaires qu'il ne leur en aurait fait en restant dans la ville : ce fut lui qui décida Boniface VIII à appeler en Italie le frère du roi de France, Charles de Valois, et à le charger de remplir par la force la mission de pacificateur où le cardinal d'Acquasparta avait échoué. Les Blancs, sentant surtout que leur autorité, minée à l'intérieur, ne résisterait pas à cette pression du dehors, envoyèrent une ambassade au pape. Selon la tradition, le chef de cette ambassade aurait été Dante lui-même, qui serait parti en disant : « Si j'y vais, qui reste ? et si je reste, qui va ?.. » En réalité, il est plus probable que Dante ne fit pas partie de cette ambassade.

Quoi qu'il en soit, pendant que les ambassadeurs florentins parlementaient à Rome, Charles de Valois approchait de Florence, y entrait sans coup férir, rappelait les exilés Noirs, et les faisait nommer aux principales charges. Bientôt après, un arrêt de proscription frappait les principales familles des Blancs, et une loi de haine permettait au podestat l'examen rétrospectif des

hauts fonctionnaires des régimes déchus. Le 27 janvier 1302, le podestat en charge introduisait le nom de Dante dans une sentence dont il frappait en môme temps trois de ses co-partisans. Les quatre proscrits étaient déclarés coupables de fraudes commises dans l'exercice de leurs fonctions, de gains illicites, d'extorsions iniques en argent et en nature, de prévarications, d'intrigues électorales, d'avoir fomenté le trouble à Florence et semé la division h Pistoja, et d'avoir ordonné l'expulsion des Noirs. Ils étaient condamnés à payer cinq mille livres d'amende dans les trois jours, faute de quoi leurs biens appartiendraient à la Commune ; s'ils payaient l'amende, ils n'en seraient pas moins exilés pour deux années hors des confins de la Toscane ; dans les deux cas, leurs noms seraient inscrits comme faussaires et prévaricateurs dans les statuts du peuple, et l'accès des charges publiques leur serait à jamais fermé.

Dante, comme le prouve une de ses canzones, accepta fièrement cette sentence, dont l'opprobre n'a pas rejailli sur lui. Dans l'impossibilité où

elle se trouve, faute de documents, de reviser l'arrêt du podestat de Florence, la postérité se refuse à y voir autre chose qu'un acte de haine et de vengeance politique. L'œuvre entière de Dante, en effet, proteste contre de telles accusations, et son œuvre est un document aussi, un document presque muet sur sa vie, c'est vrai, mais où Ton trouve beaucoup de son caractère, de sa pensée et de son cœur.

La condamnation fut confirmée et aggravée par un nouvel arrêt du 10 mars 1302, qui s'étendait à quatorze nouveaux condamnés : le podestat rappelait les considérants de la condamnation ; selon les ordonnances qui réglaient la contumace, il déclarait les prévenus convaincus des crimes qu'il leur reprochait, et prononçait que si l'on s'emparait d'eux, ils seraient livrés aux flammes et brûlés vifs. Cet arrêt indique clairement que, si Dante était encore à Florence au moment de sa condamnation à l'amende, il s'était empressé de quitter la ville.

Il est impossible de suivre Alighieri dans les diverses étapes de son exil, dans les divers lieux

où de patients érudits ont retrouvé des traces plus ou moins certaines de son passage. On peut affirmer pourtant avec quelque certitude qu'il fit un assez long séjour à Paris, où la tradition le représente suivant les cours du célèbre professeur Siger de Courtray, soutenant des thèses de quolibet, et plaidant le pour après le contre, selon la méthode scolaslique, au milieu de l'admiration de ses condisciples. Peut-être s'y trouvait-il en 1309, au moment où l'expédition de Henri VII le rappela dans sa patrie.

Cette suprême tentative d'un empereur courageux et chevaleresque pour rétablir en Italie le prestige et l'autorité du Saint-Empire souleva, parmi les ghibellins avec lesquels s'était fondu le parti des guelfes blancs de Florence, un immense enthousiasme. Dante vint mettre sa plume vigoureuse au service delà cause impériale, qu'il défendit et justifia dans trois lettres célèbres, d'une extrême violence et d'une éloquence admirable. Où était-il quand il les écrivit? On ne sait. Elles tombent dans l'histoire sans qu'on sache d'où, et, si de la troisième on peut inférer que

Dante vit personnellement l'empereur, on ignore si ce fut à Turin, à Milan, à Gênes ou ailleurs. Il comptait donner une forme plus systématique à ses idées dans son traité De Monarchie auquel il travaillait pendant que Henri VII se promenait avec ses quelques troupes à travers l'Italie. Mais avant qu'il fût achevé, l'empereur était mort et les espérances que les ghibellins avaient fondées sur lui s'évanouissaient.

L'attitude de Dante pendant cette expédition et la violence de ses lettres-pamphlets avaient achevé de le rendre odieux au gouvernement florentin : aussi, quand en septembre 13H une loi d'amnistie rouvrit la ville aux exilés Blancs, fut-il compris parmi les plus compromis, qui en demeuraient exclus. Quatre ans plus tard, une nouvelle sentence venait expressément confirmer celle sous le coup de laquelle il se trouvait encore, l'aggravait et retendait à ses fils. Ces nouvelles rigueurs avaient-elles été provoquées par de nouvelles hostilités de sa part, ou les devait-il à sa croissante célébrité ? On suppose, sans avoir d'ailleurs aucun argument décisif pour

appuyer cette hypothèse, que le proscrit et ses fils avaient pris part à cette bataille de Montecatini que les ghibellins d'Uguccione délie Faggiuola remportèrent sur les guelfes le 29 août 1315, trois mois avant la sentence.

Il semble pourtant que cette condamnation se soit changée plus tard en une offre d'amnistie, mais dont les conditions étaient humiliantes, et que Dante refusa :

a Si je ne puis rentrer honorablement à Florence, écrivait-il en effet à un « ami florentin », je n'y rentrerai jamais. Hé quoi ! est-ce que partout je ne pourrai admirer le soleil et les étoiles ? est-ce que partout sous le ciel je ne pourrai contempler les douces vérités, sans avoir besoin, pour cela, de me rendre avec ignominie au peuple et à la ville de Florence ? — Et le pain non plus ne me manquera pas. »

Les dernières années de Dante se passèrent h Vérone et à Ravenne. Vérone, où Dante avait déjà séjourné pendant la première partie de son exil, appartenait en ce moment au troisième fils d'Albert délia Scala, Can, surnommé le Grand, jeune homme de vingt-cinq ans, en pleine prospérité,

généreux, libéral, et, à partir de 1318, capitaine général de la ligue ghibelline. Sa cour hospitalière était le refuge naturel des illustres ghibellins proscrits du reste de l'Italie. Il était un seigneur puissant et magnifique, un abri sûr, un protecteur éclairé. Si l'épUre dédicatoire du Paradis n'est point apocryphe, Dante serait venu à Vérone tout exprès pour voir par ses yeux si et jusqu'à quel point le Scaliger méritait la réputation dont il jouissait en Italie ; il aurait été ébloui par la magnificence de Can, et tellement gagné par ses bienfaits, qu'il conçut pour lui une amitié dévouée. Pourtant, quelques indices permettent de supposer que Dante crut avoir à se plaindre de son protecteur, et le quitta en assez mauvais termes : en tout cas, il ne lui envoya pas les treize derniers chants de son Paradis, qu'il lui avait cependant dédié.

A quelque moment que Dante ait quitté Vérone et Can Grande, il est certain qu'il passa ses dernières années à Ravenne, auprès de Guido di Polenta. Quoique guelfe, Guido fit bon accueil au grand ghibellin qui venait à lui ; peut-être

l'employa- t-il à son service, soit en lui confiant une mission à Venise, soit en le chargeant d'enseigner publiquement la « rhétorique vulgaire. »0n serait tenté de se rallier à cette dernière conjecture, tout incertaine qu'elle est, quand on se rappelle que c'est à ce moment que Giovanni di Virgilio, bon poète latin, engageait l'auteur de la Comédie à renoncer à la langue vulgaire, qu'il avait défendue et presque créée. Dante avait auprès de lui son fils Pierre, peut-être d'autres membres de sa famille. Et, calmé par l'âge et par l'expérience, revenu de ses haines, ayant mené à bonne fin son immortel poème, admiré par ses contemporains, concevant malgré tout le désir et l'espoir de rentrer dans sa chère Florence, sinon en vainqueur ghibellin, du moins en triomphateur poétique, il consacrait les dernières années à des vers religieux, traduisait les sept Psaumes de la Pénitence, le Credo, le Pater, etc. Il mourut en 1321.

Les données que nous venons de résumer sont trop incomplètes pour constituer une biographie proprement dite, et ne jettent que peu de clarté

sur la personnalité intellectuelle et morale de Dante, qu'il faut rechercher dans son œuvre.

Encore ne s'y révèle-t-elle que par parties, car

la note personnelle ne régnait pas encore dans la littérature.

Les médailles et les portraits qui nous restent de Dante ont tous à peu près le même caractère, et, à la barbe près, s'accordent assez bien avec la description que fait de lui Boccace, qui du reste ne l'avait jamais vu :

« Dante était de taille moyenne et légèrement voûlé ; sa démarche était noble et grave, son air bienveillant et doux. Il avait le nez aquilin, les yeux grands, la figure longue et la lèvre inférieure un peu saillante sur la lèvre supérieure. Il avait le teint très brun, la barbe et les cheveux noirs, épais et crépus.

« Sa physionomie était celle d'un homme mélancolique et pensif, naturellement rêveur et taciturne; il ne parlait guère, à moins d'être interrogé, et souvent absorbé dans ses réflexions, il n'entendait pas toujours les questions qui lui étaient faites. i>

On remarquera quelques contradictions dans

cette description, incomplète et maladroite comme toutes les descriptions des quattrocentistes, indifférents à la figure extérieure de l'homme : l'air « bienveillant et doux » paraît assez inconciliable avec l'aspect taciturne, la figure longue et le nez aquilin. En tout cas, c'est l'austérité de cette tête grave et mélancolique que les portraitistes se sont toujours plu à accentuer. Quoiqu'il existe un portrait de Dante attribué à Giotto (1), et qui rentre bien dans la donnée générale, il faut accepter sa figure traditionnelle comme un type consacré plutôt que comme une image exacte et réelle.

(I) Voir la reproduction de ce portrait, que nous donnons en frontispice.

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