CHAPITRE I
Outre la Divine Comédie, dont la composition l'occupa au moins pendant les vingt dernières années de sa vie, Dante nous a laissé divers écrits d'une moindre importance, mais qui achèvent de nous éclairer sur ses opinions et sur ses sentiments. Nous allons les passer rapidement en revue avant d'aborder son grand poème, dont ils facilitent l'intelligence.
La Vie nouvelle, d'abord, est une sorte de roman autobiographique, que Dante écrivit après la mort de Béatrice, au moment où il s'adonna à l'étude de la philosophie et de la théologie, et où le souvenir de la « très noble Dame » commença à s'identifier en lui-même avec les hautes pensées qui le préoccupaient. Ce récit a la forme d'un
commentaire de quelques-uns des sonnets et des canzones que le poète avait composés soit en l'honneur de Béatrice, soit à la louange des dames qui lui servirent à cacher l'objet de ses sentiments et de celle dont ensuite la pitié lui fut consolante. Comme il nous a déjà fourni le récit de l'amour de Dante (voir p. 19 et suiv. ), nous pourrons nous dispenser de l'analyser : il suit pasà pas le développement de cette mystérieuse passion, qu'il analyse avec une rare pénétration et un charme exquis. On nous permettra néanmoins d'en citer quelques fragments.
Voici d'abord le chapitre dans lequel Dante nous donne la description de Béatrice, description toute mystique, tout intérieure, qui nous montre plutôt qu'elle-même l'image qu'il en portait en lui :
c Cette très noble Dame, dont il a été parlé précédemment, était en si grande grâce auprès des gens, que lorsqu'elle passait par les rues on courait pour la voir; d'où me venait une merveilleuse joie. Et celui auprès de qui elle se trouvait en était rendu si modeste, qu'il n'osait ni lever les yeux, ni répondre à son salut ; beaucoup, qui en ont fait l'expérience, pourraient en témoigner comme moi à
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qui ne le croirait pas. Elle marchait couronnée et vêtue d'humilité, ne montrant aucun orgueil de ce qu'elle voyait et entendait. Beaucoup disaient, lorsqu'elle était passée : Celle-là n'est pas une femme, mais un des plus beaux anges du ciel. Et d'autres disaient : Celle-là est une merveille ; béni soit le Seigneur qui sait faire œuvre si admirable ! Je dis qu'elle se montrait si noble et si remplie de toutes les beautés, que ceux qui la contemplaient en concevaient en eux-mêmes une douceur si digne et si pure, qu'ils ne savaient le redire ; et il n'y en avait aucun qui pût la regarder sans soupirer... »
Nous citerons également la plus grande partie de l'épisode de la « Dame compatissante », qui est peut-être, par sa simplicité et son humanité, le plus beau morceau de la Vie nouvelle :
* Quelque temps après, comme j'étais en un lieu où je me rappelais le temps passé, j'étais très pensif et accablé par de si douloureux souvenirs, que mon visage trahissait la frayeur dont j'étais agité. M'étant aperçu de ce trouble, je levai les yeux pour voir si quelqu'un ne me voyait pas, et j'aperçus une noble Dame jeune et fort belle, qui d'une fenêtre me regardait avec tant de compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût en elle. Comme il arrive aux malheureux d'être prompts à pleurer quand les autres semblent s'intéresser à leur sort, je sentis que mes yeux commençaient à se mouiller
de larmes ; et, honteux de laisser voir ma faiblesse, je me dérobai aux regards de celte uoble Dame ; et je disais en moi-même : « Il n'est pas possible qu'avec cette Dame compatissante il ne se trouve pas le plus noble amour.
« Il arriva que partout où cette Dame me voyait, son expression devenait compatissante, et sa figure pâle,, presque comme celle d'Amour ; de sorte que souvent elle me rappela ma très noble Dame, qui se montrait à moi avec une pâleur semblable. Et souvent, ne pouvant pleurer ni me soulager de mon chagrin, j'allais pour voir cette Dame compatissante dont la vue semblait tirer les larmes de mes yeux.
* Par la vue de celte Dame, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à prendre trop de plaisir à la voir. Je m'en tourmentai et je m'en tins pour lâche, et plusieurs fois même je maudis la vanité de mes yeux, et je leur disais en ma pensée : « Vous aviez coutume de faire pleurer qui voyait votre triste état; et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier à cause de cette Dame qui vous regarde, mais qui vous regarde seulement parce que la glorieuse Dame que vous avez l'habitude de pleurer lui pèse. Tenez bon autant que vous pourrez, parce que je vous rappellerai souvent ma Dame, yeux maudits qui ne devraient jamais avoir cessé de pleurer, si ce n*est après votre mort. » Et après avoir parlé ainsi à mes yeux en dedans de moi-même, des soupirs longs et douloureux vinrent m'assaillir. Et afin que cette bataille que j'avais avec moi-même ne fût pas connue de moi seul, je me proposai de faire un sonnet qui comprît tout cet horrible conflit, et je dis donc ce qui suit :
Profil de Danle, eti relier, sur le mausolée de Raveune.
« mes yeux, les pleurs amerg que vous avez versés pendant si longtemps en faisaient pleurer d'autres de pitié, comme vous l'avez vu.
a Maintenant, il me semble que vous l'oublieriez, si, do mon côté, j'étais assez félon pour ne pas vous détourner de cet oubli par tous les moyens, en vous rappelant celle que vous pleuriez.
t Votre vanité me fait réfléchir, et je m'en étonne au
point de craindre beaucoup une Dame qui vous regarde.
a Vous ne devriez jamais oublier votre Dame qui est
morte, à moins que vous ne soyez morts. Ainsi dit mon
cœur, et il soupire. »
a La vue de cette Dame produisit un tel changement en moi, que souvent je pensais à elle comme à une personne qui me plaisait trop ; et je pensais d'elle ainsi : Cette Dame est noble, belle, jeune et sage, et elle est apparue, peut-être par la volonté d'Amour, pour réconforter ma vie. Et souvent je pensais plus amoureusement, tellement que mon cœur se mettait d'accord avec mon raisonnement; mais quand nous étions d'accord, comme si j'eusse été mû par la raison, je pensais et disais en moimême : « Oh ! quel penser est celui qui prétend me consoler d'une manière si basse, et ne me laisse presque pas d'autre penser ? » Et puis une autre réflexion se présentait tout à coup, qui disait : « Maintenant que tu es plongé dans un si grand chagrin d'Amour, pourquoi ne chercherais-tu pas à échapper à tant d'amertumes ? Tu vois bien que c'est un souffle d'Amour qui te vient d'une part agréable, des yeux de la Dame qui s'est montrée si
compatissante envers toi. »
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« Après avoir longtemps combattu ainsi en dedans de moi-même, je voulus encore écrire quelques paroles ; et comme, dans la bataille des pensées, celles qui combat*taient pour la Dame étaient victorieuses, il me parut convenable de m'adresser à elle, et je fis ce sonnet :
« Noble pensée qui parle de vous vient souvent demeurer avec moi, et elle raisonne si doucement d'amour, qu'elle fait consentir le cœur avec elle.
• L'Ame dit au Cœur : o Qui est celui qui vient pour consoler notre esprit ? Sa vertu est si puissante, qu'elle ne laisse aucune autre idée s'arrêter avec nous. »
« Le Cœur répond : « Ame pensive I c'est un nou«veau petit esprit d'Amour qui apporte devant moi ses désirs.
« Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux de cette personne compatissante que troublaient nos douleurs. »
A travers quelques obscurités qui nous arrêtent et quelques puérilités qui nous froissent, la Vie nouvelle est le plus ancien document que nous possédions sur la façon de sentir des hommes du xiv e siècle, et l'un des plus beaux livres d'amour qui aient été écrits. On Ta longtemps négligé comme inférieur à la Comédie. Pour le remettre en honneur, il a fallu la compréhension des critiques de ce siècle, et aussi une sorte de retour
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à l'étude intuitive du Moi. On a pu voir alors que son importance dans l'histoire littéraire est plus considérable que son petit volume et sa forme un peu singulière ne permettaient de le supposer : Dante est le premier moderne qui se soit examiné en cherchant à se rendre compte du pourquoi et du comment de ses sensations, et le premier qui ait donné à cette analyse une forme artistique. La signification de cette « découverte du Moi » n'a pas échappé à l'un des plus profonds historiens de la Renaissance. « Quand on lit attentivement ces sonnets, ces canzones avec les admirables fragments du journal delà jeunesse de Dante, dit J» Burckhardt, on est tenté de croire que pendant tout le moyen âge les poètes se sont, pour ainsi dire, évités eux-mêmes, et qu'il est le premier qui ait pénétré dans la profondeur de son être. » Et plus loin : « Même sans la Divine Comédie, Dante, par celte simple histoire de jeunesse, établit une ligne de démarcation entre le moyen âge et les temps mQdernes. »
Comme la Vie ?iouvelle> le Banquet (Convito) est un commentaire en quatre traités en prose écrit sur
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des poèmes de composition antérieure. La date à laquelle il fut composé n'est pas établie : le plus probable est que Dante le rédigea à des époques éloignées, l'abandonnant et le reprenant, de 1297 à 1314 à peu près, dictant d'abord les traités II et IV, puis plus tard les traités I et III.
Outre les vers en l'honneur de la « Dame compatissante d qui figurent dans la Vienouvelle^ Dante avait composé pour elle plusieurs autres pièces : une première canzone, celle qui commence par ce vers : Voi che intendendo il terzo ciel move tc 9 et qui roule sur la lutte des deux amours, celui pour sa Dame morte pour la terre et vivante au ciel, et celui que lui inspire sa nouvelle amie; une seconde canzone (Amor che sulla morte mi ragiona...)) consacrée à la louange de la « Dame compatissante » ; une troisième {Le dolce rime d'amorch' i' so/m*..), dans laquelle, abandonnant pour un moment sa Dame dont la cruauté le tenait h l'écart, il faisait l'éloge de la noblesse* Enfin, onze autres canzones parlaient encore de cet amour ou d'autres amours que n'avait point inspirés Béatrice : elles sont perdues, à moins qu'elles ne
figurent dans le Canzoniere où l'on ne sait les retrouver. Dante, homme d'État et exilé, l'esprit attiré vers de graves pensées, revenu à l'idée de glorifier sa ce très noble Dame » dans son grand poème, épuré à l'école du malheur, regretta le temps qu'il avait perdu en futiles amours, et regretta surtout de les avoir chantées : il voulut alors démontrer qu'en réalité ces trois canzones adressées à une femme ont un sens caché plus élevé que leur sens littéral ; que c'est la philo sophie qu'il célèbre sous le nom de Donna gentile ; que partout où on lit « amour » il faut entendre « philosophie » ; que le troisième ciel de Vénus représente la rhétorique, troisième science du trivium ; que les anges qui meuvent cette sphère sont Boèce et Cicéron, les vrais consolateurs, et ainsi de suite. De là, le plan de chacun des trois derniers livres : exposition du sens littéral, puis explication du sens allégorique.
Quant au premier traité, il est une sorte de préface : Dante justifie d'abord le choix de son titre, qui n'a évidemment aucune raison d'être, si ce n'est que le livre devant traiter de l'Amour,
il Ta emprunté à Platon. Il veut oflrir au lecteur les mets préparés de la science : de là, Convito. Puis, dans une longue et fastidieuse comparaison, il explique qu'avant le repas les serviteurs ont Thabitude de nettoyer le pain de ses taches accidentelles, et que lui-même veut aussi commencer par enlever de son livre les taches qui le déparent. Ces taches sont le a parler de soi » et l'emploi de la langue vulgaire. Sa défense de la « langue vulgaire » reprend le thème du traité De vulgari cloquio, auquel elle est très probablement postérieure; et, en expliquant pour quelles raisons il se réserve le droit de parler de soi, il donne quelques détails autobiographiques d'un vif intérêt et s'élève par moments à une haute éloquence, quand il parle de son exil et de l'injustice de sa condamnation :
a Ah ! s'il avait plu au dispensateur de l'univers que personne n'eût failli envers moi et que je n'eusse pas souffert injustement ! souffert, dis-je, peine d'exil et de pauvreté. Puisqu'il a plu aux citoyens de la très belle et très fameuse fille de Rome, Florence, de me jeter hors de son sein si doux (sur lequel j'étais né et j'avais été nourri jusqu'au sommetde ma vie, et sui lequel je désire
de tout mon cœur reposer mon âme fatiguée et terminer le temps qu'il m'est donné de vivre). Je suis allé en voyageur, presque en. mendiant, à travers presque tous les pays où s'entend cette langue (l'italien), montrant contre mon gré les blessures de la fortune, qu'on a souvent coutume d'attribuer injustement à celui qui en a été frappé. Vraiment, j'ai été un bateau sans voile ni gouvernail, jeté à divers ports, à divers foyers, à divers rivages, par le vent sec qui souffle la douloureuse pauvreté : et j'ai paru dans ma misère aux yeux de beaucoup, qui peutêtre sur quelque renommée me supposaient tout autrement... »
Le second traité commente la première des canzones que nous avons citées : après l'exposition du sens littéral, c'est-à-dire le récit de son amour pour la « Dame compatissante », Dante se jette dans de pénibles digressions astronomiques ; après des explications assez peu concluantes pour nous persuader que «ciel » veut dire« science », « les cieux », «les sciences », et ainsi de suite, il conclut par la catégorique affirmation de son allégorisme :
« Et ainsi, à la fin de ce second traité, je dis et j'affirme que la Dame de qui je devins amoureux après le premier amour fut la très belle et très honnête fille (Je
l'Empereur de l'univers à laquelle Pythagore donne le nom de philosophie. »
Le troisième traité commente la seconde canzone ; il est le plus pénible de tous. !
Le quatrième, qui roule sur la troisième canzone, renferme quelques morceaux d'un plus grand inlérct. Quatre vers de celte canzone faisant allusion à la définition de la noblesse donnée par l'empereur Frédéric 11 : « La noblesse est une ancienne fortune avec de belles mœurs » , Dante en prend prétexte pour développer ses opinions, et Ton peut voir combien elles se sont modifiées: précédemment, quand il était guelfe, candidat aux charges publiques de Florence ou déjà revêtu de ces charges, il avait, dans une autre canzone, combattu cette définition ghibelline de la noblesse. Devenu ghibellin, voyant dans la puissance impériale le seul pouvoir capable de sauver rilalie et de lui rendre sa tranquillité, sachant que ce pouvoir ne peut s'appuyer que sur la féodalité, il entreprend de démontrer qu'en contredisant un Empereur il n'a pas manqué de respecta la puissance impériale. Et il célèbre la majesté impériale sur un ton qui
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prélude au rêve de monarchie universelle qu'il devait développer dans la suite.
Long et pénible à lire, conçu dans l'esprit du temps, exécuté sans grand souci d'art, le Banquet ne peut cependant être négligé : il est la source la plus sûre pour l'élude des opinions et des croyances de Dante ; il nous montre en germes ou en résidus toules les grandes idées qui devaient sortir de lui ; il éclaire bien des passages obscurs de son poème, et c'est avec raison qu'un critique l'a appelé « le bréviaire obligé de tout commentateur delà Divine Comédie. » — Le Banquet n'est d'ailleurs pas achevé, et Dante n'a commenté que trois des quatorze canzones qui devaient lui en fournir le thème.
Plus important en soi est le traité De vulgari Eloquio (De la Langue vulgaire). Il a été écrit entre 1 305 et 1307 , c'est-à-dire pendant la période où Dante composait aussi les premiers chants de Y Enfer. Il devait avoir quatre livres, et nous n'en possédons que deux. Dante Pa-t-il abandonné sans l'achever, comme il a fait pour le Banquet, ou les deux derniers livres ont-ils été écrits et sont-ils perdus ?
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Cette dernière hypothèse n'a rien d'improbable, car le De vuUjari Eloquio ne fut publié qu'en 1529, et encore traduit en italien par Trissino; le texte latin ne parut que plus tard, à Paris, en 1577 : à ce moment on n'en connaissait qu'un seul manuscrit, qu'un gentilhomme florentin du nom de Pietro del Bene avait trouvé à Padoue.
Comme l'indique son titre, le traité en question roule sur l'emploi de la langue vulgaire, pour laquelle les lettrés du moyen âge ne professaient guère que du mépris. Mais pour exposer clairement les idées de Dante sur la matière, il nous faut revenir au Banquet, au fragment du troisième traité, dans lequel il se disculpe d'avoir rédigé son ouvrage en vulgaire :
« Maintenant que ce pain est nettoyé de ses taches accidentelles, dit-il en poursuivant l'image que nous avons déjà relevée, il nous reste à le nettoyer d'une tache essentielle, c'est-à-dire à le justifier d'être vulgaire et non latin, ou, comme on pourrait dire par comparaison, d'être d'avoine et non de froment. Et de cela, trois raisons l'excusent brièvement, qui m'ont poussé à choisir celui-là plutôt que celui-ci. L'une vient de la prévoyance d'une mise en ordre qui n'aurait pas convenu ; l'autre,
de dispositions à la libéralité ; la troisième, du naturel amour qu'on a pour sa propre langue. »
Les développements dans lesquels Dante entre ensuite nous montrent un esprit à la fois plus avancé que son époque, et pris encore dans toutes sortes de préjugés. Certes, peu d'érudits contemporains auraient osé avouer leur « naturel amour pour leur propre langue », ou reconnaître «la grande bonté du vulgaire en si » : le latin triomphait tellement que Dante , qui allait en préparer la ruine, n'a garde de l'attaquer. Il le reconnaît ce plus beau, plus vertueux, plus noble », et c'est justement pour cela, dit-il, qu'il ne l'a pas choisi : ses canzones, en effet, sont en vulgaire ; comment pourrait-il prendre la langue noble pour les commenter? Le commentaire doit être subordonné aux canzones, et, s'il était latin, ce serait l'inverse, il les écraserait !... Pourtant, tout en reconnaissant la supériorité du latin, Dante attaque avec énergie ceux qui médisent du vulgaire. Parmi ses détracteurs, les uns sont des aveugles, non des hommes, mais des moutons, qui se suivent les uns les autres jusqu'à choir dans
le même trou; les autres médisent du vulgaire parce qu'ils ne savent pas s'en servir, comme les mauvais ouvriers se plaignent de leurs outils : ce sont, ceux-là, des misérables que Tullius arrange de la belle façon dons son livre Di fine de 1 béni, car de son temps il y avait déjà de pareils romains qui « critiquaient le latin et recommandaient la grammaire grecque. »
Mais cet amour de la propre langue n'est pas le seul motif qu'il ait eu pour se servir du vulgaire. 11 en allègue un autre, et de plus de portée :
• Le latin, dit-il, n'aurait pas servi à beaucoup ; car, si nous résumons ce qui a été dit plus haut, les lettrés en dehors de la langue italienne n'en auraient pas tiré profit ; et quant à ceux de cette langue, si nous voulions bien examiner ce qu'ils sont, nous trouverions que sur mille un s'en serait raisonnablement servi... Je dis qu'on peut voir manifestement que le latin aurait donné à un petit nombre son bienfait, tandis que le vulgaire servira vraiment à beaucoup... Encore, le latin n'aurait-il pas été donateur d'utile don autant que le vulgaire ; car nulle chose n'est utile qu'autant qu'elle est en usage, et sa bonté ne peut être parfaite tant qu'elle n'est qu'en puissance : ainsi l'or, les pierreries et les autres trésors qui sont sous terre... »
Sous ces phrases embarrassées de puérilités perce pourtant une pensée profonde : la science, la sagesse, la philosophie doivent être ouvertes à tous. Ce ne sont pas les lettrés que Dante invite à
son Banquet, loin de là : il critique amèrement ces gens qui a n'acquièrent pas les lettres pour leur usage, mais pour un gain d'argent ou de dignité », et qu'il ne faut pas plus appeler des lettrés qu'on n'appelle a ci thariste celui qui tient une cithare chez lui pour la louer, non pour en jouer. » C'est parles autres qu'il veut être lu, par le plus grand nombre, par tout le monde.
Ces indications, jetées dans le Banquet, sont reprises, développées et systématisées dans le traité De vulgari Eloquio.
Le début de l'ouvrage est à la fois naïf et profond :
€ Ne trouvant pas que personne avant nous ait traité du parler vulgaire, et voyant que ce parler est nécessaire à tous, puisque ce ne sont pas seulement les hommes, mais encore les femmes et les petits enfants qui s'efforcent de s'en servir autant que la nature le permet ; et voulant un peu élucider la discrétion de ceux qui se promènent comme des aveugles par les places et pensent
souvent que les choses postérieures sont antérieures ; avec l'aide que Dieu nous envoie du ciel, nous nous efforcerons de venir en aide au parler des gens vulgaires, ne puisant pas seulement l'eau de notre esprit pour remplir une telle coupe, mais encore prenant et compilant les meilleures choses des autres pour les mélanger aux nôtres propres, afin que nous puissions donner à boire un très doux hydromel. Mais puisqu'il ne s'agit pas d'établir une doctrine, mais d'abord d'exposer un sujet, je dirai que j'entends par parler vulgaire celui auquel les enfants sont accoutumés par ceux qui les surveillent dès qu'ils commencent à distinguer des voix ; ou, pour être plus bref, je prétends que le parler vulgaire est celui qu'on apprend en imitant sa nourrice et sans autre règle... »
Dante continue dans cette voie de constatations très simples, qui nous paraissent enfantines, et où Ton peut trouver pourtant comme les premières traces d'une méthode scientifique. 11 marque que seul l'homme a l'usage de la parole, qu'il en a aussi le besoin, et que ce besoin n'appartient qu'à lui; il recherche à quel homme fut primitivement donnée la parole, ce qu'il dit d'abord et dans quelle langue. C'est naturellement à la Bible qu'on l'adresse, et la Bible lui apprend que le
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premier être qui parla, ce fut Eve, pour expliquer au serpent la défense que Dieu lui avait faite. Malgré cela, il croit que l'homme parla avant la femme. Ces préliminaires, à travers lesquels nous ne le suivrons pas, aboutissent à la tour de Babel. Dante passe rapidement sur la diffusion des langues dans les pays trop éloignés, et en arrive à cellesde l'Europe méridionale, qu'il diviseen trois, chacune étant caractérisée par sa particule affirmative : oi/, oc, si. Remarquant que ces langues se ressemblent par beaucoup de mots, il leur assigne une origine commune. Mais de même qu'avec le temps cet idiome primitif s'est divisé en trois langues, chacune de ces trois langues s'est à son tour également divisée. La cause de ces divisions est celle-ci : Après la confusion de Babel, qui ne fut qu'un oubli de la langue primitive, le parler de l'homme ne peut plus être ni durable, ni continu : il change comme les modes, les habits, les coutumes. — De là, Dante passe à la langue de si dans laquelle il distingue quatorze dialectes. Le meilleur d'entre eux est le bolonais, qui n'est pourtant pas assez parfait pour qu'on puisse l'a-
dopter à l'exclusion des autres. 11 faut donc constituer une langue à laquelle chaque dialecte fournirait quelque chose, et qui, de fait, est celle qu'ontécri te elparléelesgrandspoètesetles grands docteurs, Guido Guinicelli et GuidoGhislerio, Fabrigio et Onesto. Cette langue, on peut la trouver aussi bien qu'on peut trouver un parler lombard ou vénitien, malgré les différences qui existent entres les dialectes des diverses villes de la Lombardie et de la Vénétie. C'est là la conclusion du premier livre. A travers ses tâtonnements, les préjugés qui l'arrêtent à chaque instant, les légendes qui l'embarrassent, Dante avait donc conçu et développé l'idée d'une langue littéraire, c'est-à-dire d'une langue qui jusqu'à lui n'existait qu'informe et incomplète, et que son œuvre devait pour une si large part contribuer à fixer. Le second livre, qui n'est d'ailleurs pas achevé, devient un traité de rhétorique.
Dante se demande d'abord si tous les écrivains peuvent et doivent user de ce « vulgaire illustre » qu'il a découvert et recommandé, et conclut qu'il doit être réservé aux seuls lettrés. Non seulement
Uusle en bronze de Ooi
il sera réservé à une catégorie d'écrivains, mais il ne peut convenir qu'à certaines catégories de sujets ; on ne peut s'en servir que pour parler des âmes, de l'amour et de la vertu, car le vulgaire illustre étant au-dessus des autres dialectes, il convient de ne l'appliquer qu'à des objets supérieurs. Dante examine ensuite de quelle manière il faut l'employer, et laissant de côté la prose, s'occupe des trois formes de poésie alors usitées: le sonnet, la ballade et la canzone. La dernière de ces trois formes lui paraît la plus noble, et c'est à l'étudier qu'il s'attache : il y distingue trois styles, le tragique, le comique etl'élégiaque, et s'occupe des mots, des vers, des stances qui conviennent au style tragique. Les deux livres qui manquent devaient traiter du comique et de l'élégiaque, de la ballade et du sonnet.
Ce traité, -surtout dans sa première partie, va donc assez loin : d'abord, tandis que dans le Banquet Dante reconnaissait encore la supériorité du latin, il ose maintenant la lui contester ; il ne recule pas devant la question de l'origine du langage, qu'il traite comme on pouvait la traiter
de son temps, mais enfin qu'il indique ; sa conception d'un italien général — sans entrer dans la fastidieuse explication des adjectifs par lesquels il le caractérise — vise à constituer, au-dessus des idiomes des diverses provinces, une langue une, classique, littéraire, qu'avaient balbutiée déjà les Guinicellï et les Cavalcanti, et dont la Comédie devait "être le premier monument. On s'est
souvent étonné qu'il n'ait pas réservé ce rôle au toscan, qui dans la suite devait s'en emparer : on le lui a reproché comme un manque de patriotisme ; on a supposé que, par rancune contre sa ville natale, il avait voulu lui enlever un avantage auquel elle avait droit. Il a lui-même été audevant de cette critique dans un de ses plus beaux chapitres.
« ... Quiconque se trouve être d'assez mauvaise foi pour croire que le lieu de sa naissance soit le plus délicieux qui se trouve sous le soleil, à celui-là de même il sera permis de préférer son propre langage, c'est-à-dire sa langue maternelle, à toutes les autres, et à croire qu'en conséquence elle a été la langue d'Adam. Mais nous, dont le monde est la patrie comme la mer est celle des poissons, quoique nous ayons bu Teau de TArno avant d'à-
voir des dents, et que nous aimions tant Florence que nous souffrons pour l'avoir aimée un injuste exil, cependant nous appuyons notre jugement sur la raison plutôt que sur le sentiment. Et bien que, pour notre plaisir ou pour le repos de notre cœur, il n'y ait pas sur la terre de lieu plus agréable que Florence, cependant, en examinant les volumes des poètes et des autres écrivains dans lesquels le monde est décrit dans son ensemble et dans ses détails, et en étudiant en nous-mêmes les sites variés des lieux du monde et leur situation entre les deux pôles et le cercle de l'équaleur, je comprends et je crois fermement que bien des régions et bien des villes sont plus nobles et plus délicieuses que la Toscane et que Florence, où je suis né et dont je suis citoyen ; et que beaucoup de nations et beaucoup de gens ont un langage plus agréable et plus utile que les Italiens. »
Le traité De Monarchia, dont nous avons encore à nous occuper, n'est pas un pamphlet de circonstance, puisqu'il porte fortement l'empreinte des événements au milieu desquels Dante le composa. Déjà, dans le Banquet, un fragment du traité IV était consacré à la question de la « majesté impériale », qui se trouve reprise dans le traité De Monarchia. Question italienne entre toutes et toujours brûlante, que Dante devait jusqu'à un certain point trancher dans le sens italien. De là
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la popularité de son livre, son regain de succès et d'actualité aux époques où le problème s'est . le plus vivement posé, les poursuites qu'exerça contre lui la congrégation de l'Index au moment où il s'agit de consolider l'autorité papale et de défendre l'organisation de l'Église, l'enthousiasme de Foscolo, de Rossetti, de Balbo et des hommes du Risorgimento. On peut en résumer ainsi les trois thèses fondamentales que développent ses trois livres :
1° La monarchie est nécessaire au bien-être delà société humaine et àlabonnedispositiondumonde.
2° La monarchie appartient de droit au peuple romain, et par conséquent au roi des Romains, c'est-à-dire à l'Empereur.
3° L'autorité du monarque dépend immédiatement de Dieu, et non d'aucun de ses ministres ou vicaires.
Nous ne pouvons nous en tenir à une indication aussi sommaire, et il nous faut indiquer comment Dante a développé son système.
Le livre ouvre par un exorde très oratoire et très ample :
« Le principal devoir de tous les hommes, portés par la supériorité de leur nature à aimer la vérité, semble être celui-ci : qu'après s'être enrichis par le travail de leurs ancêtres, ils s'efforcent de laisser les mêmes richesses à ceux qui viennent après eux. Car il est bien éloigné du devoir, celui qui, imbu de la science publique, n'a cure d'en conférer quelque fruit au bien commun. Il n'est pas comme un arbre qui, planté près d'un cours d'eau, produit des fruits au temps voulu ; mais il est plutôt comme un gouffre pestilentiel qui toujours engloutit et ne rend jamais. Je me répète souvent ces choses, afin de n'être pas accusé de cacher mon talent, et je désire laisser à la postérité une ample démonstration de vérités que d'autres n'ont pas encore essayé de démontrer. En effet, quel fruit porterait celui qui démontrerait un théorème d'Euclide déjà démontré?... ou celui qui referait l'apologie de la vieillesse déjà faite par Cicéron? Aucun, certainement; et son discours inutile ne produirait que la fatigue. Or, comme parmi les autres vérités utiles et cachées, la doctrine de la monarchie temporelle est très utile et très cachée et n'a jamais été tentée par aucun, personne ne voyant intérêt à en traiter, mon dessein est de la tirer des ténèbres à la lumière. J'entreprends ainsi une grande œuvre, difficile et au-dessus de mes forces, me confiant moins à ma propre habileté qu'au dispensateur de toute lumière, qui ne la refuse jamais. »
Débarrassez cet exorde des formules qui l'encombrent, cherchez la pensée sous l'obscurité
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voulue dont elle s'enveloppe, vous trouverez dans ce fragment l'énoncé de deux principes qui peuvent passer pour des lieux communs, mais qui n'en étaient pas encore au temps où n'existait ni la philosophie de l'histoire, ni l'économie politique : d'abord, que le but principal de l'écrivain doit être d'accroître le trésor des connaissances humaines ; ensuite, que toute spéculation sur la politique doit tendre à l'avantage de la civilisation du genre humain. C'est donc une loi de progrès hardiment formulée et posée à la base des raisonnements qui vont suivre. Or, la monarchie paraît à notre auteur offrir au progrès les meilleures conditions de réalisation possible. Seulement, la monarchie dont il entend parler n'est pas la royauté de tel prince sur tel peuple, qu'il opposerait à une autre forme de gouvernement, aristocratie ou démocratie : c'est la monarchie suprême, c'est la monarchie universelle.
Ce mot de monarchie universelle éveille aussitôt aujourd'hui l'idée d'une irréalisable utopie : car, depuis le commencement du siècle, le prin^cipe de nationalité s'est développé avec ses
corollaires habituels : haines nationales, troubles incessants, menace perpétuelle d'une guerre qui serait l'effondrement de notre civilisation. Les politiciens qui ont contribué à créer cet état de choses et les naïfs qui le trouvent bon, sont donc fondés à sourire au mot de « monarchie universelle ». Mais au xiv c siècle ce n'était pas le cas. Outre que la notion du monde n'était ni aussi vaste, ni aussi complexe qu'aujourd'hui, l'Europe vivait encore sur le grand souvenir de Charlemagne. Refaire son Empire, c'était le but que poursuivait depuis plusieurs siècles l'institution chancelante du Saint-Empire, le but qui avait attiré et perdu les Hohenstauffen, le but que l'esprit pratique, économe et bourgeois des Habsbourg avait abandonné, que Henri VII paraissait disposé à reprendre, et qui devait continuer à hanter tous les grands détenteurs de la puissance impériale jusqu'à Charles-Quint. Dante pouvait donc en parler sans paraître tomber dans l'utopie. De fait, c'est l'étude de ce thème qu'il poursuit. Dans son premier livre, il s'attache à établir la première partie de son théorème, à savoir la
nécessité de la monarchie universelle comme base de la paix universelle. Ses arguments principaux sont que le genre humain est un ; que les royaumes divers n'en sont qu'un morcellement anormal ; que tout, dans la vie sociale comme dans le monde, doit avoir un moteur unique ; qu'il faut une autorité supérieure pour prononcer sur les différends qui séparent les princes ; que seul le monarque suprême, n'ayant ni voisin ni ambition, pourra juger avec justice, donner aux peuples la liberté et agir en bon souverain ; qu'il est impossible à plusieurs de faire ce qui doit être fait par un seul ; enfin que rien de bon ne peut être atteint par l'humanité sans la concorde, laquelle est impossible sans la monarchie. La monarchie toutefois (et ici reparaît le guelfe et le Florentin) n'exclut pas les lois municipales, ni les royaumes particuliers, ni les différences de mœurs selon les différents pays ; mais l'existence de ces pouvoirs particuliers n'est point incompatible avec celle du pouvoir suprême qui les domine et qui les juge.
Dans le second livre, Dante entreprend de dé-
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montrer que cet empire universel, dont il a expliqué la nécessité, appartient de droit à l'Italie et & Rome. C'est là l'idée classique, renouvelée du siècle d'Auguste et du souvenir de la longue paix qu'il avait donnée au monde. De même que le rêve de la monarchie universelle remplit le moyen âge, celle de la destinée surnaturelle et providentielle de Rome a toujours rempli l'Italie. Pour démontrer cette vérité, d'une évidence plus discutable que la précédente, Dante procède par un long syllogisme, dont voici le squelette :
1° Le droit (jus) n'est autre chose que la volonté de Dieu, Vaccord avec cette volonté.
2° Or, Dieu veut que V Empire appartienne au Peuple Romain, parce que le Peuple Romain est le plus noble et le plus vertueux de tous : ce qui prouve que telle est bien la volonté de Dieu, c'est qu'il a accompli en faveur du Peuple Romain des miracles, comme les oies du Capitole, la défaite (FAnnibal, etc. ; ce qui le prouve encore, c'est que le but du Peuple Romain a toujours été, non pas son bien particulier, mais le bien universel ; et encore les victoires continuelles qu'il a tou-
jours remportées sur tous les autres peuples.
3° Donc le Peuple Romain a un droit à l 'Empire ; s'il ne l'avait pas eu, si son pouvoir n'avait pas dû s'étendre de jure sur toutes les nations, Notre- Seigneur Jésus-Christ, né dans le territoire de cet Empire et condamné par un juge relevant de cet Empire, ne serait pas mort pour l'humanité tout entière, mais seulement pour son pays.
Mais ce pouvoir universel et suprême, que Rome doit être appelée à exercer sur tous les États, dépend-il directement de Dieu, ou peut-il dépendre d'un de ses vicaires ? C'était là, au point de vue pratique, le nœud de la qhestion, l'éternelle question des rapports de l'Église avec l'État qui avait commencé à se poser sous la forme de la querelle des Investitures, qui avilit grandi de génération en génération, à laquelle avaient été sacrifiés des empereurs commeFrédéric II et des papes comme Boniface VIII, qui depuis deux siècles déchirait l'Italie, et qui devait la déchirer si longtemps encore. Cette opposition des deux pouvoirs était la clef de toutes les misères dont souffrait la patrie. Dante le savait, il y devait re-
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venir ailleurs, entre autres dans sa fameuse image des deux soleils que nous retrouverons plus tard* Ce problème qu'il devait concrétiser dans une image immortelle, fait le fond du troisième livre du De Monarchia, où il essaye de le résoudre en quelque sorte scientifiquement.
Il commence par poser ce principe que Dieu n'a rien voulu de ce qui répugnait à la nature (rappelezvous que l'existence d'un pouvoir unique est d'après lui un fait naturel). Puis, il réfute les arguments qu'on peut tirer de certains faits en apparence contradictoires à ce principe, comme la création de deux luminaires, l'un plus grand que l'autre, l'élévation et la déposition de Saûl par Samuel, les paroles que le Christ adresse à saint Pierre, les deux épées présentées par le même Pierre à Notre-Seigneur, la donation de Constantin, etc. Ensuite, il s'attache à démontrer que l'Empire existait avant l'Eglise ; que l'Eglise n'a pas par elle-même autorité sur l'Empire, qu'une telle autorité ne lui a été déléguée ni par Dieu, ni par le consentement de tous les hommes, ni par les plus puissants d'entre eux, et que
l'exercice en est contraire à la nature de l'Eglise. Il conclut de là que, l'Empire ne dépendant ni d'un vicaire de Dieu, ni, à fortiori, de personne autre, dépend immédiatement de Dieu.
a Bien que dans le précédent chapitre nous ayons prouvé que l'autorité de l'Empire ne dépend pas du pontife, il n'a cependant pas été prouvé qu'elle vient directement de Dieu. Il est pourtant logique que si elle ne vient pas du vicaire de Dieu, elle vienne directement de Dieu. Pour accomplir notre dessein, il nous reste donc à prouver par démonstration affirmative queTEmpereur dépend immédiatement du Maître de l'univers, qui est Dieu. Pour comprendre cela, il faut savoir que, seul dans l'ordre des choses, l'homme tient le milieu entre ce qui est corruptible et ce qui ne l'est pas ; en sorte que les philosophes le comparent avec raison à l'horizon qui est le milieu des deux hémisphères. Car si l'homme se considère selon ses deux parties essentielles, c^st-àdire l'àme et le corps, selon le corps il est corruptible, et selon l'âme il est incorruptible. Si donc l'homme tient le milieu entre ces deux choses corruptibles et incorruptibles, et si le milieu participe de la nature dés deux extrêmes, il s'ensuit nécessairement que l'homme participe de Tune et de l'autre nature .
t Or, comme chaque nature se ramène à une fin dernière, il faut que l'homme se ramène à deux fins. Et comme parmi tous les êtres il est le seul qui participe de la corruptibilité et de l'incorruptibilité, ainsi seul, parmi
tous les êtres, il a été ordonné en vue de deux fins dernières, desquelles Tune est sa fin selon sa corruptibilité, et Fautre sa fin selon son incorruptibilité. Donc, l'ineffable providence de Dieu propose à l'homme deux fins : Tune, la béatitude de cette vie qui consiste dans les œuvres de son propre fait et qui est représentée par le paradis terrestre; l'autre, la béatitude de la vie éternelle qui consiste en la jouissance de l'aspect divin à laquelle sa propre vertu ne peut monter si elle n'est aidée par la lumière divine et que représente le paradis céleste. Il faut parvenir à ces deux béatitudes comme à des conclusions diverses par des moyens divers. A la première nous parvenons par les enseignements des philosophes. A la seconde nous parvenons par les enseignements spirituels qui dépassent l'humaine raison, pourvu que nous les suivions en opérant selon les vertus théologales, qui sont la foi, l'espérance et la charité
« Il suit de là que l'homme a besoin de deux directions pour les deux fins qu'il poursuit: celle du souverain pontife qui dirige la race humaine vers la félicité spirituelle selon la révélation, et celle de l'empereur qui dirige les hommes vers la félicité temporelle selon les enseignements des philosophes. Or, aucun ou très peu ne parviendraient que difficilement à ce port, si la race humaine ne jouissait de la tranquillité et de la liberté de la paix : c'est là le signe auquel doit surtout regarder l'empereur de la terre, prince romain, qu'on vive librement en paix dans cette habitation mortelle. Et comme la disposition de ce monde reproduit la disposition des célestes sphères, il faut, pour que les enseignement*
universels de la liberté pacifique s'adaptent commodément aux lieux et aux temps, que cet empereur de la terre soit inspiré par Celui qui voit en sa présence toute la disposition des cieux. Celui-là est celui seul qui a ordonné cette disposition. S'il en est ainsi, c'est Dieu seul qui élit, c'est Dieu seul qui confirme, n'ayant aucun supérieur. D'où l'on peut voir encore que ceux qui s'appellent électeurs ne doivent pas s'appeler ainsi, mais plutôt dispensateurs de la Providence divine. D'où arrive-t-il donc que souvent ceux à qui a été déléguée cette autorité se querellent entre eux? C'est que tous, ou quelquesuns d'entre eux, obscurcis par le brouillard de la cupidité, ne discernent pas le sens de la disposition divine. — C'est ainsi qu'on peut prouver que l'autorité du, monarque temporel descend sans aucun intermédiaire de la source de toute autorité ; laquelle source, du sommet de l'unité, répand dans divers fleuves l'eau de la bonté divine.
a 11 me semble être arrivé maintenant au terme proposé. En effet, nous avons résolu la question de savoir si les fonctions de monarque étaient nécessaires au monde ; et encore celle de savoir si le peuple romain s'attribue à bon droit l'empire ; et enfin la dernière, celle de savoir si l'autorité du monarque dépend de Dieu sans aucun intermédiaire. Mais la vérité de cette dernière question ne doit pas s'entendre si étroitement, que l'empereur romain ne soit sujet en quelque chose du pontife romain, de même que la félicité mortelle est subordonnée à la félicité immortelle. Que César donc use envers Pierre de cette révérence dont le fils aine doit user envers le père,
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afin qu'éclairé par la lumière de la grâce paternelle, il illumine plus vertueusement le cercle de la terre, cercle auquel il a été préposé par celui-là seul qui est le mattre de toutes les choses spirituelles et temporelles. •
Un dernier traité attribué à Dante, la Dissertation sur la question de l'Eau et de la Terre, est généralement considéré comme apocryphe.
Outre ces divers ouvrages, nous possédons encore onze lettres de Dante qui ne sont pas toutes authentiques, et le Canzoniere, ou recueilde ses poésies lyriques et de ses pièces latines. Là encore il Y a un triage difficile à faire, et qui éliminerait nombre de sonnets et de canzones. Parmi ceux qui demeurent, il en est quelques-uns de la plus exceptionnelle beauté, comme ce sonnet, adressé à Guido Cavalcanti :
Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi»
Nous fussions pris par un enchantement Et assis sur un vaisseau, qui à tout vent Par mer irait à notre volonté ;
De sorte que tempête ni autre mauvais temps
Ne pût nous donner nul empêchement,
Mais que, toujours vivant dans même volonté,
Notre désir d'être ensemble augmentât.