LA DIVINE COMÉDIE. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES
La composition de la Divine Comédie a absorbé toute la vie de Dante. Il en a eu l'idée après la mort de Béatrice ; il avait trente-cinq ans quand il commença à réaliser son projet; sa correspondance poétique avec Giovanni di Virgilio prouve que si Y Enfer et le Purgatoire lui avaient valu une grande renommée, le Paradi* ne parut au plus tôt que dans les dernières années de sa vie. Avant de l'analyser, quelques observations sont nécessaires :
i . Origines. — La question des origines de la Divine Comédie a provoqué de nombreuses recherches : dans le fait, Dante a pu trouver partout l'idée d'un voyage dans le monde surnaturel :
dans l'antiquité, d'Homère à Virgile, et plus encore autour de lui, car la seconde vie paraît avoir été la
préoccupation dominante des hommes du moyen âge. L'enfer, le purgatoire et le paradis étaient partout à ce moment-là : dans les m y stères on les représentait matériellement aux yeux des spectateurs, et la Chronique de G. Villani nous apprend qu'en 1304, entre autres, une troupe de comédiens avaient dressé des tréteaux sur l'Arno,pour y représenter les démons poursuivant les damnés : un pont s'écroula, tant la foule s'y pressait, et il y eut de nombreuses victimes. Les églises sont pleines des images des diables et des anges, et de nombreux récits de visions circulent dans le public : celle de Charles le Gros, celle du moine Albéric, etc. Enfin les écrivains mystiques remplissent leurs ouvrages de descriptions du ciel et de l'enfer : ainsi certains d'entre eux, que Dante connut certainement, Joachim de Flore et la nonne Melchthilde de Magdebourg. C'est donc directement dans l'âme de son époque que Dante a puisé l'idée de son œuvre, dans cette âme tourmentée par le souci de l'au-delà. Ainsi considérée, la Divine Comédien' est pas une œuvre individuelle : elle est une œuvre collective. Tout le monde y a
travaillé : les moines qui, comme le frère Albéric, se perdaient en de longues visions et les décrivaient dans des manuscrits qui pendant des siècles devaient rester oubliés dans leurs couvents ; les architectes qui agençaient les parties de leurs cathédrales de manière à éveiller chez les fidèles Tidée de la croix, de l'Eglise et de la Rédemption ; les jongleurs qui s'efforçaient d'amuser leur public en représentant couverts de ridicule, hideux et bafouéa, ces diables dont en réalité on avait si grand'peur et qui, on le savait bien prennent leur revanche à l'heure suprême; les conteurs, qui dans leurs fabliaux recueillaient les innombrables légendes relatives au monde surnaturel ; les sculpteurs et les peintres, qui créaient la vision matérielle de ces êtres mystérieux qui auront à tourmenter pour l'éternité les âmes des damnés, ou qui emporteront sur leurs ailes les âmes bienheureuses. Chacun pour sa petite part a ainsi contribué au monument que le poète élevait de sa main souveraine.
2. Titre. — Dans sa lettre à Can Grande, Dante explique lui-même pourquoi il a appelé son poème
Comédie : parce qu'il finit mieux qu'il ne commence, à l'inverse de la tragédie, et s'exprime en style simple, comme il convient à la comédie, d'après les règles d'Aristote et d'Horace. L'épithète de divine fut ajoutée plus tard par ses admirateurs, qui l'appliquèrent au poète avant de l'appliquer à l'œuvre.
3. Plan général et agencement. — La Divine Comédie se compose de trois parties ou cantiche : l' Enfer , qui a 34 chants ; le Purgatoire et le Paradis, qui en ont 33 chacun. Ces chants sont écrits en terzines, c'est-à-dire en strophes de trois vers dont le premier et le troisième riment ensemble, la rime qui termine le second étant reprise dans les deux vers rimes de la strophe suivante. — Le poète s'est égaré dans une forêt obscure, où il rencontre Virgile qui va lui servir de guide. Ensemble ils parcourent les cinq cercles concentriques de l'Enfer, qui est un immense entonnoir aboutissant au centre de la terre. Voici le plan général de la première partie du voyage.
Sortis de l'Enfer, les deux poètes parcourent les enceintes qui entourent le Purgatoire, dont ils
Portrait de Dante, d'après la « Dispule » de Raphaël, au Valici
gravissent les divers cercles, conduits par Stace.
De plate-forme en plate-forme, à mesure qu'il s'élève par les différents degrés de la purification, Dante est lui-même purifié de ses péchés. Une vision du triomphe de l'Eglise termine l'ascension de la montagne du Purgatoire. Puis Virgile et Stace disparaissent, et c'est Béatrice qui vientà son tour servir de guide au poète, et le conduit à travers les astres, où se trouvent les âmes bienheureuses, jusqu'au moment où saint Bernard lui succède pour parcourir les dernières régions.
4. But. — Le but que poursuit Dante dans son poème est avant tout, à l'en croire, un butde morale pratique : « Le genre de philosophie dont on procède ici en tout ou en partie, dit-il dans sa lettre à Can Grande, est la philosophie morale ou l'éthique, parce qu'il ne vise pas à la spéculation, mais à l'action. Car si, dans quelques passages, l'auteur agit comme s'il traitait d'un raisonnement spéculatif, ce n'est pas pour le plaisir de la spéculation , mais dans un but d'action , car, comme dit le philosophe dans le second livre de la Métaphysique, les hommes pratiques se livrent
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aussi quelquefois à la spéculation. » Ainsi, ayant été lui-même tiré de la forêt du mal et amené sur la voie du salut par la vision qu'il eut dans sa trente-cinquième année, Dante se propose de rendre aux autres hommes un service analogue par le récit de cette vision. — Mais en même temps qu'elle poursuit un but moral et pratique, la Dtvine Comédie tend à la satire : Dante ne se contente pas de laisser parler par eux-mêmes les faits qu'il nous montre ; il en dégage la leçon, il s'en sert à chaque instant pour invectiver ses contemporains, et surtout ses compatriotes. De YEnfer au Paradis, de la rencontre de Farinata degli Uberti à celle de Cacciaguida, les Florentins restent au premier plan, tancés pour leurs habitudes, gourmandes pour leur politique, punis et damnés pour leur haines. — Et la Divine Comédie est encore, comme Dante a voulu qu'elle le soit, un poème d'amour, écrit à la glorification de celle qu'il nomme Béatrice,qui en demeure la figure centrale, dont l'action bienfaisante ne cesse jamais de s'exercer sur le poète que son souvenir accompagne amicalement et qu'elle protège.
5. Dante et la théologie catholique. — On a cherché à voir dans la Divine Comédie une autre tendance et à faire de Dante, théologien, un précurseur de la Réforme. En réalité, c'est là une thèse insoutenable : Dante accepte les autorités reconnues par l'Eglise: saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, et leur fait prononcer sur les questions controversées des arrêts dans le sens d« leurs écrits. Il affirme expressément son absolue soumission aux arrêts de l'Eglise, qui ne se trompe jamais, dit-il. Il se montre extrêmement sévère pour les hérétiques, même pour ceux qui appartiennent à son parti et. pour lesquels il aurait pu avoir quelque sympathie. En sorte qu'Ozanam, catholique aussi ardent
que critique admirable, a pu être fondé à écrire que, si Dante « eût aperçu dans l'avenir le professeur de Wittemberg jetant au feu la bulle de sa condamnation, certes il lui aurait marqué sa place entre les semeurs de schisme et de scandales, et nous lirions avec un frémissement d'horreur admiratrice l'épisode de Luther auprès de celui d'U* golin»