Chapitre II
La Benaissanee.
C'est déjà l'esprit de la Renaissance qui animait Marguerite de Navarre, et l'auteur des ,Prisons' et du ,Navire' restera pour la postérité l'auteur de r,Heptaméron' (quijd'ailleurs, pour s'inspirer de Boccace, ne laisse pas de citer le mot de Virgile à Dante'). L'esprit nouveau passait d'Italie en France, faisait halte à Lyon, qui sembla un moment
1) Voy. G. del Balzo, Poésie di mille autori intomo a Dante, t. V, p. 20 et 8V. Dante est appelé ,Omer toscano*, et grandement loué au commencement du 3« chant de l'Orlandino (voir aussi Mich. Barbi, Délia fortnna di Dante nel secolo XVI, Piae 1890, p. 19 et suiv.).
2) V. Oelsner, o. c.
8) Dans la triple répétition, qui est d'aîlléurB un procédé de style assez simple.
4) E. Qebhart, Rabelais, la Renaissance et la Réforme (Paris 1877), p. 81, a déjà dit que Rabelais était nn schismatique en cette matière.
ô) Grande Encyclopédie, article Dante.
6) Sixième jonmée, 56« nouvelle, fin: ,Je le veulx bien, dist Hircan, combien qu'il me fasche de parler de ces gens là, car il me semble qu'ils sont du rang de cenlx que Virgille dict à Dante: Passe oultre, et n'en tiens compte*.
30 Albert Ck>imsoii
une Florence gaaloise^, et se répandait bientôt jusqu'à Paris et en Yendômois. An fond des trésors toscans qui s'étalaient aux yenx da monde réveillé, les curieux du temps pouvaient découvrir Dante, et certains critiques s'étonnent aujourd'hui qu'on ne Tait pas remarqué davantage*). K'avons-nous pas trop entendu dire que Dante était un précurseur (c'est un titre facilement prodigué à tous les grands homme8)| et que l'Italie avait été l'institutrice des nations? Il s'en faut pourtant de beaucoup que les Français du XYI« siècle aient vu dans la ,Divine Comédie' tout ce qu'on a cru y voir depuis. £n l'année 1547; où la mort de François I donnait aux pensées de Marguerite une orientation nouvelle; paraissait à Lyon, chez le célèbre de Tournes, une édition de la ^Gommedia^ Il faut en conclure surtout que Lyon avait en ce temps-là des imprimeries importantes, — dont la réputation sera encore grande chez les Espagnols au XVII <" siècle '). L'épitreàMaurice Scève, mise en tête de l'édition*), n'a noUe portée historique, et Tauteur de ,Délie', malgré son ,Bens ténébreux et obscur', comme disait Pasquier, n'est pas précisément un disciple de Dante. Les imprimeurs de Lyon rendaient donc des services à tous les auteurs et occasionnellement à Dante; en 1505 ils imprimaient des sermons de Gabriel de Barletta avec traduction latine de poésies de Pétrarque et de Dante; et c'est probablement déjà chez eux que vers 1502 ou 1503 avait été fabriquée une édition de la ,Commedia', imitée de celle des Aide'); c'est à Lyon encore que parut l'édition de Dante de Guillaume Rouille, en 1551, 1552, en 1571 et en 1575. Outre ces imprimeurs, la docte Lyon de la Renaissance possédait une belle cordière chère aux poètes d'alors, Louise Labé, et celle-ci avait an moins lu l'histoire de Francesca *) : dans le .Débat de la Folie et de l'Amour', qu'on rattache à la littérature de la génération précédente, à l'école de Marot, et que Robert Greene traduisit ^), elle cite parmi les exemples d'amour PhéroYne
1) Voir, entre bien d'autres, Jasinsky, Histoire du sonnet en France (thèse de Paris), Douai, 1903, pag. 32 et sniv.
2) Ainsi M. B r un etière (Revue des deux mondes, li«r janvier 1901, p. 159) s'étonne que du Bellay n'ait pas invoqué l'autorité de Dante pour le sonnet (cf. Hanvette, Luigi Alamanni, p. 448 n. 1.): Sainte-Beuve et Antran (Préface des ySonnets capricieux*) y ont songé depuis.
3) Voir, à se sujet, une visite à Escobar racontée dans Morel-Fatio, Etudes sur l'Espagne, t. I.
4) Voir Farinelli, Le, sur cette ,edizione délia Commedia munita di una epistola a Maurice Scéve, il poeta délia «Délie* che mancô il suo scopo/
5) Oelsner, o. c, p. 50; Th. W. Eoch, Catalogue of the Dante collection, I, 8 et 9.
6) Farinelli, o. c.
7) Remarquons aussi que la fille de Henri YIIT, Elisabeth, avait traduit dans sa jeunesse le ,Mîroir de l'âme pécheresse* de Marguerite de Navarre (Jnsserand, Shakesparc en France, p. 21).
Dante eH France 31
qui est donc, dès cette époque^ l'^ange de gloire^ de Dante. C'est à Lyon aussi que se seraient rencontrés — s'il y avait là autre chose qu'une fiction — un Florentin et un Lyonnais dont l'entretien est conservé dans le yRagionamento hauuto in Lione da Claudio de Herbero gentirhuomo lionese et da Alessandro degli Uberti sopra la dichiarazione d'alcnni Inoghi di Dante, del Petraroa e del Boecaccio, non stati infino a qui dagli spositori ben intesi': ce n'est que la quatrième') édition (1Ô60) qui parle de Dante. Enfin les ^Facecies et motz subtilz d'aucuns excellens espritz' (Lyon, Granjou, 1559) rapportent^) la réponse que Giotto aurait adressée à Dante à propos de la laideur de ses enfants et de la beauté de ses tableaux^ réponse qui d'ailleurs est un mot vieux comme les ^Saturnales' de Macrobe et sans doute plus ancien encore: Dante et Giotto ne sont là que des noms quelconques. Il en est de même de la réponse de Dante à un ;Contadin^ de Florence à propos de l'heure où les bêtes vont boire^ réponse également rapportée dans les ,Facecies^ Ces anecdotes prouvent tout au plus la diffusion des récits de Benvennto da Imola ou de Guichardin. Mais, sauf le rôle joué par Lyon dans le développement de Titalianisme, et où Dante a, comme on vient de voir^ sa petite part, la Provence n'a pas été entre le poème italien et le public français Tintermédiaire qu'on a pu imaginer'): à Tépoque où s'éveille la curiosité des étrangers pour la ,Commedia', le provençal est déchu de son prestige littéraire et de son importance européenne ; et il faut attendre le XIX* siècle pour que le pays des félibres adresse à Dante et à Béatrice un hommage qui sente son terroir. Tout au plus un érudit comme Jean de Nostradamus, écrivant ,Les vies des plus célèbres et anciens poètes provensaux' *), rappellera-i-il à l'occasion que ,1e Poète Dante faict mention bien amplement de ce Poète'; ou bien, plus tard, César de Nostradamus, mieux informé que son oncle, citera longuement, dans son ^Histoire et Chronique de Provence''), l'épisode de Romeo, ,ce qne l'admirable Dante en recite et chante vers le sizieme chant de son Paradis, où il déplore l'exil et le bannissement de Romieu en ces versS* et après avoir donné le texte italien, Nostradamus le traduit en
1) Cet ouvrage avait eu des éditions en 1560, 1555 et 1557. Il a été publié à Lyon.
2) Papanti, Dante seconde la tradizione e i novellatori, p. 39 et p. 155.
3) Scartazzini, Dante-Handbneh, p. 449; et ,Dante' (Berlin 1896) p.224; F. X. Krans, Dante, p. 498; Granert, dans Histor. Lehrbnch, XVI, 511; voir A. Farinelli, dans le Giom. stor. d. lett. ital., t 29, p. 142, n. 1.
4) Lyon 1575, p. 105.
5) Lyon 1614; Oeisner, p. 15 et 64, Nostradamus (p. 135, 169, 193—94; cite encore Dante à propos de Gnirant de Bornelh, d'Âmand Daniel, de Folquet de Marseille, de Sordello.
32 Albert Connson
alexandrinB français à rimes plates, en ajontant en manière d'excose qa\fl est malaisé d'habiller proprement ce grand Poète en Françoise ,Le hant, profond et inimitable Dante' est souvent allégué par rhistorieu de la Provence, mais il ne fournit en ee temps-là qu'une source historique^), et on cherche ailleurs les modèles littéraires. — Qui donc, au milieu du XYI* siècle, aurait songé à des traductions en dialecte? N'est-ce pas le temps où la langue française s*anime d*une vie nouvelle, et où de jeunes écrivains rêvent de lui donner la gloire des chefsd'œuvre poétiques? Eln faisant le compte des modèles enviés, anciens et modernes, les théoriciens de la Pléiade s'arrêteront surtout aux Grecs et aux Latins, et, parmi les Italiens, à Pétrarque et aux auteurs plus récents. Nul ne songe à prendre pour modèle la ,Oommedia^ Ce n'est pas que, dans la rapide histoire littéraire que comporte tout manifeste d'école, on n'ait eu l'occasion de rencontrer le nom de l'ancêtre de la littérature Italienne; et avant la Pléiade et en dehors d'elle, Thomas Sibilet, dans son ;Art Poëtique François^ (1548) notait qu'après la ruine des lettres romaines ,1a Poësie se releva entre les Italiens retenans encor quelque vestige de ce florissant empire par le moien d'un Danthe et d'un Pétrarque'. Arrive ,1a Deffense et Illustration de la Langue Françoise' de du Bellay, et les Italiens sont signalés comme modèles; mais les Italiens, c'est Pétrarque, ce sont les pétrar* quistes, c'est même un Louis Alleman, mais Dante n'est pas même nonuné! Ailleurs du Bellay sait pourtant que le vieux poète est au nombre des gloires nationales, mais quelle idée s'en fait-il pour le mettre au même rang que le Bembe, après Boccace et Pétrarque, avec le ,pasteur napolitain'? Parlant de la gloire des premiers, il ajoute (dans la quatrième ode à madame Marguerite: D'escrire en sa langue):
Qui verra la vostre muette
Dante et Bembe, i l'esprit humafn*?
Sans doute on pourrait rapprocher certains traits des ,Antiquitez de Rome', des ,Regrets' et des ,SongesS des allégories et des pensées dantesques'): mais n'a-t-on pas trouvé à du Bellay des sources immédiates, et toutes postérieures à Dante? Ce n'est pas même celui-ci qu'il faut reconnaître dans ,1e triste Florentin' du ,Songe VIII', auquel
.1) C'est à ce titre qu'il est aussi allégaë dans l'Histoire de la vie et faits d'Exzelin m surnommé Da Bomano, sous la tyrannie duquel périrent de mort violente plos de douze mil PadoUans; composée en italien par Pietro Gerardo [pseod^ Fansto], nouvellement mise en fraoçois (par Cortaud), Paris 1644.
2) Oeuvres de du Bellay, I, 240; cf. Chamard, J. du Bellay, p. 230.
3) Rathery, Influence de Tltalie (1853), p. 108; Ampère, La Grèce, Bome et Dante, éd. de 1869, p. 157; Chamard, o. c., p. 294, n. 2 et p. 296.
bante en Franttô 33
apparaît ane nacelle: il s'agit là de Pétrarque^). Ronsard n'est pas
pins dantophile qne son émnlO; et ce n'est que dans Timagination de
Bocealini qne ,1e grand Ronsard français' a pn venir an secours de
Dante Âlighieri^): les Italiens d'aujonrd'hni ne trouvent même pas de
raison suffisante an choix d'nn pareil défenseur^). Certes le chef
de la Pléiade
açavoit bien qne la belle Florence
Que l'Ame baigne, estoit une oitô
Qui noble et riche en sa fertilité
Avoit produit tant d'hommes d'excelleDce*).
Mais il ne songe à rien moins qu'à mettre Dante parmi ces hommes d'excellence, et même la littérature toscane ne lui paraît estimable que
Depuis qne son Pétrarque eut surmonté la nuit De Dante et Cavalcant').
Refoulé dans l'ombre des origines littéraires, dans la nuit gothique que la Renaissance veut dissiper, Dante n'en sort guère que lorsqu'un Italien vient solliciter pour son vieil auteur l'attention des écrivains français. On a déjà vu Alamanni lire Dante i la cour de François I; un antre exilé florentin vivant à Paris sous Henri m y publia le yDe Yulgari Eloquentia^ de Dante (en 1577), qu'il dédia au roi de France, et qui est flanqué de deux morceaux de Dorât et de Baïf; le premier en vers latins, le second en vers français. C'est
1) Eoeppel, Dante in der englischen Litteratur des 16. Jahrhunderts, Zeltschrift filr vergleiohendeLitteratnrgeschichte, III, p. 451; A. 8. Cook, The ,8ad Florentine' of du Bellay and Spenser (Academy, 10 mars 1888); Palgrave, Dean Plumptre's , Dante' (Academy, 28 janvier 1888) contrairement à Plnmptre; à Del Balzo, Poésie di mille antori intorno a Dante, vol. Y, p. 294; à H. Chamard, Joachim du Bellay, p. 65 et p. 296, n. 8. — Le sonnet contenant rallusion au triste Florentin est dans les Oeuvres de du Bellay, éd. Harty- Laveaux, t. II, p. 286.
2) Trajano Bocealini, Dante Alligier! da alouni vertuosi travesti ti di notte essendo assaltato nella sua villa, e maltrattato, dal gran Ronzardo francese vien Boccorso e liberato (dans ses ,De' ragguagli di Pamaso. Centuria prima Venise 1618, p. 825— 327; id., Venise, 1644); Del Balzo, Poésie di mille autori, V, 405—406.
3) Marche si, Délia fortuna di Dante nel secolo XVII (1898) p. 11: ,1a satira del Bocealini non ô molto chiara; né si capisce perché egli abbia scelto ad invasori délia casa di Dante, proprio due di quel grammatici che in difesa di Dante avevano scritto; nô Tessere stato il Ronsard capo di quella Pléiade che, tra l'altro, si propose di prendere a modello i nostri trecentisti, parrebbe ragione sufficiente a spiegare la scelta del poeta francese a difensore del nostro.'
4) Ronsard, Oeuvres, éd. Marty-Laveaux, II, 29 (An sieur Ludovico Daiaceto Florentin).
5) Ibid., VI, 314 (An sieur Barthelemi Del Bene).
Connson, Daate en Fnnoe. 3
34 Albert Connsoii
nn simple hasard que le précepteur da fils de Catherine de Médieis^ se soit trouvé en même temps être le premier éditeur dn ,De ynigari eloqnentia^; mais cela dn moins amena denx lettrés distingués de Tépoqne à exprimer leur opinion snr Dante'). Le vienx Dorât oppose les modernes à ces anciens qu'il avait si bien expliqués aux jeunes gens; il oppose Pétrarque à TibullC; l'Arioste à Virgile et Dante à Lucrèce. Ce dernier parallèle n'est pas sans ingéniosité; et chez Polignac et le président de Brosses nous verrons encore opposés ou associés le chantre du matérialisme antique et celui de la foi chrétienne. Archaïques tous deux dans leur langage, les deux poètes ont des sujets diamétralement opposés, puisque l'un déclare la guerre à tous les dieux^ et que l'autre décrit le triple royaume de la puissance divine:
Aligerum certe Lucretius ipse vetusta Née sibi voce neget, née gravttaie parem, Quin et eo tanto sese ferai ûle mtnorem, QuafUo ipsa impietae est pieUUe minar.
Dorât propose en passant une étymologie fantaisiste du nom d'Alighieri *), puis il ajoute que celui-ci eût pu écrire en grec (ce qui est vraiment hasardé) ou en latin^ s'il n'avait préféré la gloire littéraire de son étrusque et ingrate patrie: car Florence, aussi injuste qu'Athènes et Rome pour leurs illustres enfants, a exilé le poète. Dorât connaissait donc Dante: mais le contraire eût été fort étonnant, tant Dorât était savant. Il n'avait pas, en tons cas^ inspiré à ses anciens disciples l'admiration de la ,Divine ComédieS Le témoignage de Baïf est plus intéressant, et Nisard Ta déjà abondamment cité en parlant des origines dn classicisme français et de la précocité de la littérature italienne*):
Dante, premier Tuscan (que Ion penlt dire Père Partout où elle court de sa langue vulgure) Qui aimant sa Patrie, non ingrat eecrivit, Rechercha le chemin, que depuis on suivit^ Pour venir arrester certaines règles fermes Qui par tonte Tltale ordonassent les termes
1) Snr Corbinelli et l'italianisme, voir entre autres Louis Clément, Henri Estienne et son œuvre française (Paris, Picard, 1899), p. 125.
2) Voir l'introduction de Pio Bajna à l'édition qne ce savant a donnée dn ,De Ynigari Eloqnentia* (1896), et qui est nn modèle de science, un ouvrage définitif. Le titre de l'édition de Corbinelli éUit : .Dantis Aligerii, Praecellentiss. Poetae De Yulgari Eloqnentia Libri Duo. Nnnc primum ad vetnsti, & nnici scripti Codicis exemplar editi. Ex libris Corbinelli: Einsdemque Adnotationibus illnstrati. Ad Henricnm, Franciae, Poloniaeque Regem Christianiss. Parisîis, Apud. Jo. Corbon, . . . 1577*. — Voir Oelsner, p. 70 et 71.
3) Forsan et AUgeri nomen sibi traxit ab Hlo, Quo duce cairpebat pet tria régna vtam.
4) D. Nisard, Histoire de la littérature française, 17« éd., t. 1, 149.
bAnte eh Fr&nce 35
D'an beau parier commun, y travaillant exprès Affin qu'il fust receu de tous peuples après.
£t non seulement Baïf marque la place de Dante en ces termes qu'on ne trouve pas avant lui dans la critique française, mais il indique l'importance des études italiennes à la cour de France en disant à
Henri ni:
Si la langue Françoise est vostre paternelle, La Toscane, ô Grand Prince, est vostre maternelle. Les François escrivant bien vous rémunérez.
Ni les Toscans Autheurs Vous ne dédaignerez.
Malheureusement il semble bien que Gorbinelli et Dorât et BaYf furent autant de voix dans le désert, et les observations que le savant Florentin adressait à Piero Forget sur Dante et sur Pétrarque, ne paraissent guère avoir trouvé d'écho dans la critique et la poésie du temps. Sans doute, sous Catherine de Médicis, conmie avant et après le règne de sonfilS; des Italiens ont pu lire à la cour des vers de Dante; Catherine avait dans sa bibliothèque deux éditions de la ^Commedia^ dont une de Lyon de 1571^). Mais que n'ont pas les princesses? et de ce que Marguerite de Valois, Anne de Bavière^ Marie, comtesse de Provence, et jusqu'à la Pompadour^ ont possédé aussi, en des siècles divers, un exemplaire de Dante, il ne faudrait pas conclure à la vogue de la ^Divine Comédie' dans le monde royal: pour un Philalethes sur le trône de Saxe, combien de princesses qui n'ont sans doute jamais lu le poème qu'elles possédaient!
 côté des érudits italiens qui, comme Gorbinelli; renseignaient les Français (car l'édition du ,De vulgari eloquentia' sera remarquée au temps de CoUetet et de Baillet encore), il faut placer des lettrés que leur vocation on leur caprice conduisait en Italie et qui apprirent à connaître Dante. Le très savant Jean-Papyre Masson (1544 — 1611) avait, par exemple, voulu entrer dans la Compagnie de Jésus, il avait pris rhabit à Home et avait enseigné deux ans à Naples: il donna en 1587 une biographie de Dante, de Pétrarque et de BoccacC; et sa vie de rAlighieri; puisée aux meilleures sources; et composée intelligemment, avec une connaissance exacte des œuvres, restera pour les érudits du XVH^' siècle (elle fut reproduite en 1638 dans les ,Elogia varia' de Masson) un ouvrage utile et abondamment mis à profit'). -— Peut-être
1) Bauohart, Les femmes bibliophiles; Oelsner, p. 22 et 7L
2) Ajoutons que Masson a rencontré les accusations de Dante contre Hugues Capet fils de boucher et contre Philippe le Bel, en écrivant l'histoire de ces rois: ,Papirii Massoni annalium libri quatuor, quibus res gestae Francorum ezplicantur'^ éd. secunda, Paris 1578, p. 197 (Dantis locus deHugone refellitur: Dantes po'éta illum Parîsiensis beccaï filium fuisse eanit, quae vox laninm sonat. Is Florentia a Garolo Yalesio puUus, Philippnm Pulchrum et Francos oderat, ut
36 Albert Coniwôn
faut-il aussi rappeler que le remuant jésuite italien Ânt. Possevin (1534—1611); qui dirigea le collège d'Avignon et celui de Lyon'); et qui eut saint François de Sales pour disciple, était aussi Fauteur de la ,Bibliotheca selecta' (Kome 1593), ouvrage où tous les auteurs possibles étaient mentionnés, et qu'en 1686 les ^Jugements des savants^ citeront encore; à propos de Torthodoxie de Dante, ,Ant. Possevin Apparat. Sacr. p. 413 in Dante^ Uauteur de la ,Commedia' et du ;De Monarchia' devait être assez souvent invoqué dans les querelles religieuses d'alors: il n'est pas impossible que Possevin en ait parlé à ses auditeurs.
Avant de quitter Corbinelli; et la portée de^son édition, il n'est peutêtre pas inutile de rappeler un poët« débutant qu'il a connu de près: il rencontrait tous les jours dans la bibliothèque du roi le jeune Jean Bertaut*); et on se demande s'il ne lui a jamais fait lire la ,Divine Comédie^, et si la strophe célèbre:
Félicité passée
Qui ne peut revenir . . .
ne se ressent pas du ^Nessun maggior dolare^: car Bertaut a insisté plus d'une fois sur la douleur des ;Contentements passés^ et il serait curieux que de Bertaut à Musset. les vers français les plus célèbres sur les souvenirs fussent inspirés par Dante. Mais si Corbinelli a édité le ;De vulgari eloquentiaS il a aussi traduit le ;Canzoniere' de Pétrarque à la demande du roi; ce n'est pas à Dante que s'adressaient les poètes de 1579, et l'on a découvert une strophe de Molino qui ressemble plus que nulle autre à celle de Bertaut').
Un homme fort instruit du temps, Montaigne, cite beaucoup moins Dante que les autres écrivains italiens. Le philosophe pour qui le doute était un mol oreiller, a distingué dans r,Inferno^ un vers qui ressemblait i son: Que sais-je? — et il cite:
Ghe, non men che saper, dubbiar m'aggrata*).
recte in mentem venerit Yolaterano, Dantis opinionem refellere), p. 343 (in exnlum numéro Dantes Aligerius fuit propterea Philippo et Valesio infensns, ut poëmata ejas indicant . . . Dantes detestatus Yalesii in Hetruria factum, pacem Sicnlam probro illi vertit), p. 380 (mort de Dante, qui avait étudié à Paris, et Sigerii ezcellentis Philosophi meminit).
1) Qabriel Naudé, dans son «Advis pour dresser une bibliothèque* (2« éd., Paris, 1644), ohap. II, recommande encore ,1e livre de Possevin, ,2)e cultura ingeniorum'*
2) G. G rente, Jean Bertaut (Paris, Lecoffre, 1908, thèse) p. 98, et p. 207.
3) J. Vianey, compte rendn du livre ci-dessus dans la ,Bevue d'histoire littéraire de la FranceS 1904, p. 160.
4) Infemo, XI, 93; cité par Montaigne, Essais, I, XXV.
Âilleara il cite encore on passage da ,Piirgatorio' ^)| et c'est tout.
De cela, s'il est excessif de conclure qa*il admira Dante'); il serait
moins juste encore d'inférer qn'il ne le connaissait que de seconde
main'). Pour un homme qui possédait une si belle ,librairie^; qui a
visité l'Italie et qui sait fort bien Titalien, c'est, à notre point de vue,
faire à Dante une part bien mince; mais Montaigne^ raisonneur, enjoué,
curieux sans être docte, et ami des lectures faciles, n'était pas fait pour
se passionner pour le divin poème, et il l'aurait vite laissé pour retourner
à Sénëque et à Plutarque. — Un humaniste dont il aimait rentretien^
Marc-Ântoine Muret*), a marqué un sentiment peu admiratif pour le
disciple de Virgile, d'après ce que rapporte le prélat Nores, alors à la
cour du pape Clément Vni, dans une lettre du 15 mars 1595, adressée
à Yincenzo Pinelli: „Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur,
confesseur du cardinal, était avec nous dans Tanticbambre, en attendant
son tour d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir
parlé de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait
vu un Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de
ce vers:
Si ch'io fui Besto ti'a cotante senno
,Et je fus la sixième de ces grandes intelligencesS
Muretus avait écrit en marge: ,Diable, vraiment?' Là-dessus le Tasse se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poète a quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poète. Il est juste alors, continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur . . . Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note, dont il fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: Divin')!^ Ainsi l'admiration des Italiens répondait fièrement au dédain de l'humanisme français.
Mais l'humanisme triomphait avec Bonsard et ses disciples, et ce Muret qui n'avait que raillerie pour Dante, commentait avec un soin pieux les Amours de Cassandre et de Marie, et les Odes du nouveau
1) Pnrgat., XXVI, 34—36 ; Essais n, XIL
2) P. Bonn ef on, Montaigne, Thomme et l'œuvre (1893), p. 157.
3) Hauvette, o. c.
4) Ch. Dejob, M.-A. Muret, p. 138; id., De Tinfluence du conoile de Trente, p. 378— 379; — Ferrazzi, Manuale dantesoo, II, 396, est seul à parler d'un commentaire de Muret sur Dante.
5) La lettre en question est reproduite dans ,Trois poètes italiensS de Lamartine (extraits du ,Cours familier de littérature'), p. 362-— 363, à propos de r,£ntretien* que Lamartine consacre au Tasse; sur Lamartine et son ^Gours familier de littérature* (Entretien consacré & Dante), voir plus loin.
38 Albert GoanBon
Findare. Si en même temps Titalianisme se développe en France au point d'exaspérer Henri Estienne^ si les règnes de François I, puis de Henri III, si Tentonrage de Catherine de Médicis, et plus tard celui de Marie du même nom^ reforment et agrandissent sans cesse ,1a petite Italie' da Louvre, les modes importées d'ontre-monts ne sont rien moins que favorables à Tintelligence de la poésie dantesque. On les accuse précisément d^effërainer les hommes et les vers, et de dégénérer en une afféterie de poètes courtisans. Ceux qui, pourtant, ;s'étaient italianisés jusqu'à écrire en la langue de leurs modèles, ne pouvaient manquer de rencontrer le nom de Dante et de se souvenir de lenr lointain et rude devancier. Odet de la Noue, dans les dernières années du XVI* siècle, composait, comme tant d'autres, des vers italiens^); dans Tun de ces vers il cite à la file
Petrarca, Sannasaro, il Tasso e Dante*); ou bien, s'excusant de la rudesse et de l'obscurité de son style, il dit:
Quel primo onor délia toscana masa, Ghe nel sermone è stimato il più pure, Si vede spesso difficile ed oscnro, E yoci poco usa te assai volte usa.
Mais en supposant même qu'un maître italien ait enseigné à Odet de la Noue que le premier honneur de la mnse toscane était Dante, et que Dante était le plus pur dans son langage, rien dans tout cela ne montre la poésie française s'inspirant de la ,Dîvine Comédie'. — Si l'on voulait absolument trouver dans notre XVI^' siècle de grands poèmes d'accent dantesque, il faudrait chercher loin du Louvre et des poètes à la mode, au fond de la province, ce que pouvait inspirer la ferveur protestante chargée d'indignation vengeresse. On s'est étonné souvent au XIX* siècle, et on a regretté, de n'avoir pas vu sortir des troubles de la Ligue la ,Commedia^ née des querelles de Florence, ou le ,Paradis perdu' suscité par le puritanisme anglais '). En réalité, la France a eu du moins la menue monnaie de ces épopées dans lesquelles une époque tragique amène un poète de génie à peindre et à juger la terre et le ciel: seulement rien n'atteste chez les écrivains français le sentiment de leur parenté avec le vieux Gibelin poète et théologien. Ouillanme
1) Les Français qui ont écrit en italien ont été étudies par M. Emile Picot dans le Bulletin italien. On en retrouve encore an XVII^ siècle, et Ménage est l'un des plus célèbres.
2) Sur Odet de la Noue, voir notamment F. FI a mini, Studi di storia letteraria italiana e straniera (Livourne 1895); le passage cité est dans le me. ital. 1640 de la Bibliothèque nationale- (Oelsner p. 26 et 76). Voir aussi F. FI a mini, Varia, Livourne 1905, p. 193.
3) Voir notamment F. Guizot, Corneille et son temps (nouvelle éd. 1889; écrit en 1813); cf. plus loin, chap. III. Le même regi-et, à propos de la mdme époque, est dans de Broglie, Malherbe (Grands écrivains)i p. 74, 75, 81.
de Salaste du Bartas, seigneur réformé; raconta dans la ^Semaine* la création dn monde, et son poème, admiré des calvinistes, resta longtemps dans la mémoire des étrangers et pat s'y trouver, chez un Milton, par exemple, ou même chez Goethe, à côté de celui de Dante; mais il ne dérive nullement de celui-ci. Bien plutôt pourrait-on rapprocher de r,Enfer^ les ^Tragiques' de d'Âubigné, où le huguenot vengeur, qui avait appris à faire des vers dans le goût de Ronsard, écrit maintenant pour flétrir ses ennemis; dans la septième et dernière partie surtout, le ,JugementS il mêle à ses colères le ciel et Tenfer, et aujourd'hui sa description du jugement dernier nous fait songer à la fois à la ,Divine Comédie^ ^) et à la ,Vision de Dante' de la ,Légende des siècles': et comme Victor Hugo avait lu d'Aubigné^ ou se plaît à imaginer le même souffle d'épopée satirique repassant, de trois en trois siècles, dans l'âme d'un grand poète, pour flétrir, au nom d'un même Dieu vengeur, Florence, les Valois dégénérés, et le coup d'état du 2 décembre. Qu'en est-il dans la réalité ? Agrippa d'Aubigné, né juste au milieu du XVI^ siècle, lisait à six ans ,aux quatre languesS il étudia à Genève et fut au courant des polémiques protestantes où le nom de Dante était parfois invoqué, nous le verrons; il fut de l'Académie de Charles IX, et poète de coar en un temps d'italianisme, et il serait invraisemblable qu'il eût tout à fait ignoré la ,Divine Comédie'. Plus d'une fois déjà on a remarqué que le Lasciate ogni sperama avait son équivalent dans le vers du .Jogement':
Mais n'espéres-vonB point fin à votre souffrance?
Poinct n'éclaire aux Enfers Tanbe de respérance*).
1) M. Lan son a dit dans son ^Histoire de la littérature française^ (8« éd., 1908, p. 367): ,Ce8 scènes d'épopée lyrique placent d'Aubigné entre Dante et Hilton, celle où la Justice et la Paix portent leurs plaintes à Dieu, celle surtout qu'a dictée k la fin le désespoir de l'irrémédiable défaite, quand, à la trompette de l'Ange, les morts s* éveillent, les éléments de la nature viennent témoigner de l'infâme abus qui a tourné entre les mains des hommes les excellentes œuvres de Dieu en instruments d'injustice-, et Dieu, appelant les élus, qui ont souffert pour lui, aux délices éternelles, envoie les maudits aux gouffres ténébreux d'où il ne sort
,Que l'étemelle soif de l'impossible mort.*
D'ailleurs, dès 1593, du Bartas a été rapproché de Dante pour l'élévation de son sujet et la majesté de ses vers, et cela par un Anglais, Gabriel Harvey (Koeppel 1. c, Oelsner, p. 72). Voir encore Petit de Julie ville. Histoire de la langue et de la littérature française, III, p. 235.
2) Béaume et de Caussade, édition de Oeuvres d'Aubigné, t. IV, p. 299; Béaume, Etude historique et littéraire; Darmesteter et Hatzfeld, Morceaux choisis des auteurs du XVI« siècle, p. 257, note 8: ,C'est le vers de Dante: Lasciate . . . (Enfer, III, vers 9.)' Oelsner, o. c, p. 22.
40 Albert GomiflOB
De même, daim ce poème, les âmes venues à l'appel de l'ange,
et qui
Font leim sièges en rond en la voûte des naSs,
les Chérubins, le trône rayonnant dont ,il ne sort que merveille et qu'ardente lumière^ et, de Pautre côté,
Le gouffre ténébreux des peines éternelles,
ressemblent aux mondes décrits par Dante; et pareils aux damnés qu'annonce Virgile à son disciple,
Che la seconda morte ciascun grida^), ceux de d'Aubigné désirent la mort et ne peuvent la trouver:
Transis, désespérez, il n*y a pins de mort Qni soit pour votre mer des orages le port.
de rSnfer il ne sort
Que l'éternelle soif de l'impossible mort*).
Mais de ces traits, parfois sublimes, qui pourraient sembler dantesques, peut-on conclure que d'Aubigné s'est inspiré de Dante? Ce serait nn exemple d'une discrétion géniale que n'avaient pas les imitateurs d'alors; les idées de jugement dernier, de punition infernale, les imprécations surnaturelles, étaient choses familières aux protestants nourris de lectures bibliques et édifiantes; et, ne fût-ce que dans ses classiques, le jeune Agrippa n'avait-il pas lu des descriptions des enfers? Les ^Tragiques' ne furent publiés qu'en 1616: à ce moment le grand poète italien, c'était, pour l'hôtel de Rambouillet, le cavalier Marin, c'était^ pour Malherbe, l'auteur de r,AmiDte'. Mais, avant cela, ce qui est vrai de du Bartas et de d'Aubigné Test de plusieurs écrivains de la seconde moitié du XVP siècle et du commencement du XVn*, qui, grands liseurs de la Bible, ont eu parfois des trouvailles dignes du vieux poète chrétien. Ainsi dans ^'ËBCOSSoise ou le Desastre, tragédie^ de Montchrestien (1601), Marie Stuart marchant au supplice dit que
Les Esprits bienheureux sont des célestes Boses, An Soleil étemel incessamment escloses'),
1) Infemo I, 117.
3) OeuTres, t IV, p. 303. Il y aurait encore bien d'antres rapprochements à faire: ne songe-t-on pas naturellement à Dante en lisant le livre I des ^Tragiques', (des fers):
Dieu retira ses yeux de la terre ennemie:
La justice et la foi, la lumière et la vie S'envolèrent an ciel . . .
Dans le même chant, les Séraphins ravis, les Chômbins exilés, „la porque Italie" (éd. elzév., 1. 1, p. 2ôô) rappellent les extases et les allocutions dantesques. 3) Acte V (le Messager).
Dante en Franee 41
et l'on songe d'autant pins volontiers anx vers du ^Paradis'^) que le même Montchrestieny dans an tout antre ouvrage et & un tout autre sujet, a cité Dante.
D'autres que les poètes, en effets se préoccupaient en France des théories du ^ Monarchia^ et même de la ,Divine Comédie^ A côté de la Renaissance; il y avait la Réforme, et cette dernière aimait aussi à se chercher des ancêtres: ainsi Dante fut parfois salué comme un précurseur par les gens de Bâle et de Genève et par leurs amis. ;Toutes ces particularitez mises ensemble, — disait^ en parlant du moyen âge, Etienne Pasquier dans ses ,Recherches de la France'*), — furent de tel effect et vertu, que non seulement le Pape fut jugé avoir toute puissance sur les Evesques, mais aussi sur tous les Princes et Potentats de la Chrestienté. Et de fait, Dante et Occan furent déclarez heretiques; parce qu'ils avoient soustenu que l'Empire, pour le temporel, ne dépendoit de la Papauté/ N'était-ce pas une belle occasion pour les hérétiques nouveaux de remonter à Dante? Tandis qu'à Bftle on' traduisait et on réimprimait le ,De Monarchia^ '), François Perrot, dans son ^Awiso piacevole date alla bella Italia da un nobile giovane Francesef (1586), exhortait Tltalie contre les papes, rassemblait les attaques de Dante, de Pétrarque et de Boccaoe contre la curie romaine, et commettait cinquante-et-un sonnets dans le même sens. Aussi enfantin que ces commentateurs qui reconnaissaient dans le veltro du premier chant de TEnfer Tanagramme prophétique de Luther (Lutero), le jeune Perrot voit dans le DUX du XXXIII* chant du ,Pnrgatoire' le chronogramme de 1515, année des débuts de Luther. Son opuscule, à la vérité, ne paraît guère avoir ému que des amateurs de controverses comme le jésuite Bellarmine*), qui se donna la peine de le réfuter, on un historien conmie de Thon, qui en parle en ces termes: , . . . declaratio accessit ad pulchram Italiam, Italice scripta, et typis excusa nomine nobilis cujusdam Galli cum plerisqne versibns Italicis contra Pontificem ejus-* que censuram, quibus Sixtum mentitum esse confirmatur, collectis etiam ex Fr. Petrarcha, Dante Aligerio, Jo. Bocacio locis, quibus
1) Nel giallo délia rosa sempitema, Ghe si dilata, rigrada e redole
Oder di Iode al sol ohe sempre verna . . .
Paradiso, XXX, 125—127.
2) Rcoherches de la France, III, 14.
3) Oelsner, o. c; Scartazzini, Dante in Germania, L M. Oelsner suppose qae Touvrage de Perrot parut à Genève, malgré l'indication du titre: ,GiovaDni Sohwarz a Monaco*.
4) Appendix ad libres de sammo Pontifice ; qnae continet responsionem ad libmm qnemdam anonymom, cnjas titnlns est ,AvYiB0' etc., dans ,De controversiis Ghristianae fidei adversos hajos temporis haereticos', Goloniae 1615, t H, p. 871—385; Oelsner, o. c.
42 Albert GouDson
concessa illo saecnlo libertate Cnriae Bomanae mores ac libidines amarnlente carpnntnr. Scripti anctor patatar Franciscns Perrotns olim in adolescentia Persicae cnm Gabriele Aramantio régis apnd Solimannm oratore, prefectionis cornes, et diu in Italia postea hospes, nbi talem lingnae peritiam assidao nsn loqaendi ac scriptione contraxit, nt scripta ejas Italica ab Italicis pro geminis Italicis agnoscantur'^). Udc trentaine de vers de la ,Diyine GomédieS qn'allégnait Perrot, d'après la réfutation de Bellannine'), on même plus, ce n'était pas de quoi répandre la poésie dantesque, et Fart poétique était le moindi'e souci des polémistes. C'est au point qu'un peu plus tard un de ces polémistes, Goëffeteau, fera à l'auteur de ^e Monarchia' un grief de sa qualité de poète'). Car, après Perrot, les calvinistes continuèrent à chercher des armes dans les auteurs du moyen fige, et soit par rintermédiaire des premiers citateurs, soit directement, Philippe Duplessis-Mornay, l'un des publicistes les plus en vue de son parti, et même de la France, et qui avait voyagé et étudié en Italie, invoqua les opinions de Dante dans ,1e Mystère d'iniquité c'est-à-dire l'histoire de la Papauté' ') (Saumur 1611); il faisait notanmient état du passage du ,De Monarchia^ (in, 10) sur Constantin'), auquel, on l'a vu plus haut, Alain Chartier avait peut-être déjà songé deux siècles plus tôt. Duplessis-Mornay trouvait pour adversaires les meilleurs écrivains catholiques du temps, qui auraient sans doute tiré un bien meilleur parti de Dante s'ils l'avaient mieux connu. Duperron avait répondu au traité ,de l'Eucharistie^ (1598); cette ifois ce fut Goëffeteau qui répliqua à Duplessis-Mornay et aux passages de Dante allégués contre les Papes"). Il récuse le témoignage du vieil auteur, celui-ci étant gibelin, et il ajoute, à propos des attaques contre|la donation de Constantin,
1) Historiamm lib. LXXXII.
2) Le livre de Perrot a si bien disparu de la circulation, qu'on est réduit À en parler d'après Bellarmine, ou d'après ce qu'en a dit l'abbé Pinciani, à propos d'un vague héritier de l'esprit de Perrot, à savoir Rossetti (Annali délie Bcienze religriose di Roma, X, 265-267, 1840): v. Oelsner, p. 73.
8) Voir l'abbé Urbain, Nie. Goëffeteau (Paris in-8, 1893, thèse), p. 233, n. 1.
4) P. 419 (mentionné par Oelsner). ^ Eu g. Bouvy, Voltaire et Tltalie, p. 38 (Graeser fut aussi parmi les polémistes).
5) Le ,De Monarchia* est encore à l'étranger, au XYI* siècle, presque aussi important pour la gloire de Dante que la ,Divine Comédie': en 1574 la ,Bibliotheca institnta et collecta primum a Gonrado Gesnero, deinde in Epitomen redacta et novorum Librorum accessione locnpleta, jam vero postremo recognita, et in duplum post prières editiones aucta, per Josiam Simlerum Tigurinum' (Zurich, 1574), consacre (p. 155—156) une notice à ,Dantes AligerusS qui ,scripsit comoediarnm lib. I. De monarchia mundi lib. I. epistolas plnres. Disputationem de aqua et terraS
6) jResponse* de N. Goëffeteau (Paris 1614), p. 1038 (Oelsner, p. 74),
Daote en fiance 43
qa'^un poète n*est pas juge de cette matière d'Etat'; et àDaplessis qui qualifiait Dante de personnage ,recommandé par les écrivains de son temps de piété et de doctrine'^ le prêtre répond qa^l avait autant de piété qu'un poète peut en avoir' ^); enfin il comprend — plus intelligent, en ce point, que ne sera Louis Racine — que Dante, en flétrissant tel ou tel pape de ses ennemiS; n'entend pas condamner la papauté.  quoi André Rivet répondit avec âpreté que Dante était bien qualifié pour traiter des questions d'Etat qu'il était impertinent de faire de Fauteur du ,Paradis' un défenseur des indulgences, et qu'au surplus Goëffeteau avait simplement puisé dans Bellarmine; Rivet conclut que Dante a trouvé PAntéchrist sur le siège pontifical qu'il révérait*). Quelque pamphlet de Genève ou de Saumur, la réplique d'un jésuite ou d'un évêquC; comme Sponde, qui se mêla aussi de Dante, c'est bien peu de place pour le poète du christianisme dans tout le mouvement religieux du XYP siècle ; c'est étonnamment peu si l'on compare à cela Tenthousiasme des croyants du XIX® siècle, et particulièrement de bien dés ecclésiastiques français de nos jours. Cest sans doute que, la foi étant restée plus vive et plus forte au temps de la Réforme, on n'éprouvait pas encore le besoin d'y retourner par le chemin de l'art, par le sentiment du beau et l'émotion de la vieille poésie chrétienne; au reste la Bible était là; source toujours fraîche pour les inspirations lyriques et religieuses. Un pieux rimailleur s'est pourtant rencontré, en 1578, pour mettre en alexandrins français, et en ,terza rima', ce XXXIII* chant du ,Paradis^ qu'un prêtre du XIX^ siècle considérait comme le chef-d'œuvre de la poésie humaine: et cet auteur obscur rentre dans la série clairsemée de ceux qui, de Marguerite de Navarre à Ozanam, en passant par quelque solitaire de Port-Royal, aimèrent de retrouver dans les vers italiens l'écho harmonieux de la pensée chrétienne. Guy le Fèvre de la Boderie (tel était le nom, bien oublié aujourd'hui, de cet ennemi des calvinistes et de Dnplessis-Mornay) introduisit dans ses ,Hymnes Ecclésiastiques^ (1578)') la traduction, à peu près complète, du XXXIII* chant, à laquelle il donne pour titre: , la Vierge Mère de Dieu (de Dante Poëte Toscan)':
1) A ce propos M. Tabbë Gh. Urbain (Co'ëffeteau, p. 333, n. 1) remarque: ,11 semble avoir eu les poètes en assez médiocre estime. Il croit leur profession incompatible avec la piété, et chose curieuse, c'est à propos dh Dante qu'il fait cette réflexion.'
2) Partie II, p. 494: La ,Response' de Ri?et à Goëffeteau parut en 1617, et, comme le traité de Dnpiessis-Mornay, à Saumur. — Duplessis-Mornay, d'ailleurs, invoquait aussi bien Averroès que Dante (v. E. Renan, Averroès et Taverroïsme, 3« éd., 1866, p. 431—432).
3) Une 2« éd. parut en 1582, — Colomb de Batines, Giunte, p. 93; Oelsner, p. 75.
44 Albert Gomisoii
Vierge unique mère, et fille de ton Fils Hnmble et haute trop plus qu'aucune créature, Du conseil Eternel terme stable et prefix!
C'est toy, Vierge, qui as nostre humaine nature Tellement annobly, que le propre facteur N'a desdaigné se faire, et d'estre sa facture.
Si les Français ne se sont pas trop souciés de retremper leur foi dans la lecture de la ,CommediaS ils ne pouvaient oublier tout à fait le mal que Dante avait dit de leurs rois, et les tercets indignés que Michelet rappellera en commençant Phistoire de Philippe le Bel, n'avaient pas été remarqués seulement d'Alamanni et de François I. U ne faudrait pas dire, avec un Allemand du siècle dernier, que les attaques de Dante lui avaient nui auprès des Français: les nations ont même souvent de la curiosité pour les livres où l'on parle d'elles, si mal que ce soit. Etienne Fasqnier^) semble considérer le ,Pargatoire^ comme Tunique source de la légende de Capet boucher; et il explique longuement ,combien Dante Poëte Italien fut ignorant; quand an livre par Iny intitulé le Purgatoire^ il dit que nostre Hugues Capet avoit esté fils d*nn Boucher. Laquelle parole, ores que par luy écrite à la traverse, et comme faisant autre chose^ si est-elle tellement insinuée en la teste de quelques sots, que plusieurs qui ne sondèrent jamais les anoiennetez de nostre France, sont tombez en cette mesme heresieS Pasquier cite alors Villon et Cornélius Agrippa, qui certes n'avaient pas eu besoin de lire le ,Purgatoire^ pour rencontrer la légende quMls répètent, puis il conjecture que Dante a dit par métaphore: boucher, pour : grand et vaillant guerrier. Le passage de Dante occupera encore bien des érudits à propos des Capots, et des traducteurs embarrassés dans leur dédicace à un membre de la famille royale: Orangier explique à Henri lY (qui sans doute s'en souciait fort peu) qae ,teUeB choses sont dictes par Metafore^ et deux siècles plus tard, Moutonnet de Clairfons s'explique de même dans sa dédicace à Madame. Dans l'intervalle, Moréri avait traité les propos de Dante de ,oalomnie malicieuse et impertinente' amenée par Tanimosité contre Charles de Valois, Bullart avait cru à une métaphore, dom Vaissette à une licence poétique*), et Gaillard, dans son ,Histoire de François I^'), se réjouit de ce que ce monarque n'a pas, à la suite de la lecture d'Alamanni, interdit la ,Commedia' dans son royaume, ,ce qui eût peut-être été le seul moyen d'accréditer Timposture'. Le loyalisme le plus étonnant en cette matière a peut-être été celui de Bayle, qui dans son article :
1) Recherches de la France, VI, 1.
2) Mercure de France, mars 1751, p. 58; Oelsner, p. 60-- 61. 8) Histoire de François I, (1769^ VIII, 198 (cité ibid.).
l)ftnte en France 45
Capety B^élera vivement contre le poète Dante. On ne voit guère qu'an historien qui ait pris nettement la défense de Dante en expliquant la prétendue métaphore : c'est César de NostradamuB; déjà nommé, qui s'écrie: ^Bien est vray que je ne puis assez admirer l'oubli et l'endormissement de ceux qui croyent que Tinimitable Dante l'aye voulu esciemment et à la bonne foy appeller ou croire fils d'un boucher, ne se prenants garde qu'outre que c'est une façon de parler commune et poétique, pour dire que le père de Gapet estoit cruel et félon, et qu^il se bandoit contre son Boy naturel pour en happer la couronne, ils tachent Dante l'un des plus grands et doctes hommes de son temps d'une vilaine et lourde ignorance des histoires, et des choses dont il étoit peu esloigné, lui qui sçavoit toutes les plus belles et anciennes au doigt, comme assez tesmoignent sa divine Comédie de l'Enfer; du Purgatoire, et du Paradis. Si qu'il faut croire qu'il n'a point esté si hebeté^ que d'avoir parlé que par figure, ni en autre sens que celuy-là, comme ceux qui communément escrivent en vers. Cela suffise a sauver la calomnie de ce Poëte, que les Muses, les Dieux et les Koys ont honoré, pour ne nous destoumer trop^^). Si Ton ne craignait aussi de se détourner trop, on se demanderait à quels dieux et surtout à quels rois César de Nostradamus pouvait bien songer. Ce qui est plus digne de remarque, c'est que l'un des plus célèbres pamphlets de l'histoire de France, à savoir la Satire Ménippée, à propos des troubles de la Ligue et des injures lancées contre les Bourbons, avait rappelé les troubles de Florence et les allégations de Dante contre Capet. La ,Harangue de Monsieur le Légat' dit en effet: ,mi truovo molto sbigottito di sentir tante opinioni balorde fra voi altri Ligouri Catholici, e mi pare che quella antiqua fattione diNeri et Blanchi, rinasce'*); et aux sottises qu'on fait dire en latin au Cardinal de Pelvé il a semblé que Thistoire de Capet boucher ne devait pas manquer: ,Iste vero (i^ s'agit de Henri lY) est infamis propter haeresim, et tota familia Borboniorum descendit de becario, sive mavultis de lanio, qui camem vendebat in lanienaParisina, ut asserit quidam poeta valde amicus SanctaeSedis Apostolicae, et ideo qui noiuisset mentiri^'). Dans cette amitié de Dante pour le Saint Siège, y a-t-il une double ironie, ou bien les politiques enveloppaient-ils Pelvé, la sincérité des papistes et la légende de Capet boucher dans un même ridicule? £n tout cas cette légende est connue en 1594, et Dante passe pour en être la source. Les lettrés de l'époque
1) L'histoire et chronique de Provence, p. 75— 76; OeUner, p. 60.
2) La Satyre Ménippée, éd. Joseph Frank (Oppeln, 1884), p. 61
3) Satyre Ménippée, éd. Frank, p. 78 et note 2; éd. Read, p. 107; P. Toynbee, Academy, 24 juin 1893. — Pins loin, dans ie discours de de Rienx (éd. Frank, p. 132), ,les Parisiens qui prennent ponr roi ^n écorcheur' sont évidemment une allusion à Caboche, et non i Capet
46 Albert GoutiBoii
sont curieux de lire les attaques du poète italien contre les rois de France, et plus d'an sans doute^ comme Pierre de TEtoile^ a dans sa bibliothëque un Dante qu'il éprouvera parfois le désir de feuilleter: ,Un conseiller de la Cour^ de mes amis, qui me vint voir le lendemain^ comme nous fnsmes tombés sur ce propos — raconte.?, de TEtoile en parlant de la question des monnaies —, me dit qu'il y arolt un passage dans DantO; qu'il me monstreroit quand je youdrois^ où il appelle Philippe le Bel auguste Roi de France; qui affoiblist les monnoies (comme cestui-ci veult faire par son édit) ,falsificatore di moneta'^), qui est un passage notable que je veulx voir dans mon Dante^*)* ^ passage en question (peut-être grâce au récit de P. de l'Etoile) était assez notoire pour que Montchrestien, économiste en même temps que poëtC; écrivît dans son ^Traicté de TOeconomie politique' (1615): ^Pour le regard de la substance des métaux, on la doit laisser pure autant que l'on peut ; car toute altération sent la corruption de l'intégrité d^un pays. Jamais prince qui s'en soit voulu servir, ne s'en trouva bien à la fin. Nostre roy Philippe le Bel, qui le premier affoiblit la monnoye d'argent en ce royaume de la moitié d'aloy, en fut taxé par Dante poëte italien^').
Avoir précédé les poètes italiens qu^on admirait, avoir écrit en sa langue vulgaire, avoir conté une touchante histoire d'amour, occuper quelque érudit exilé ou les typographes de Lyon, avoir flétri des papes et des rois, ce n'était pas assez pour influer sur la littérature française ou pour être apprécié du grand public: et les poèmes dantesques de Marguerite de Navarre dormaient, pour plus de trois siècles, ignorés, dans les manuscrits. Le nom de Dante a frôlé de grandes œuvres, il n'y a point pénétré. Son poème n'a pas eu les honneurs d'une traduction un peu populaire, car la version anonyme de l'Enfer, le Paradis de Bergaigne, et la version complète, également anonyme, ne furent pas imprimés, on l'a déjà vu. Pour la dernière, qu'on place vers 1550, on ne sait pas même si le vœu exprimé dans la dédicace fut exaucé, ni quelle pouvait être la Dame du poète inconnu:
De voir sa dame optint par son Virgil le Dante, £1 par Dante je tena de la mienne revoir, Qui pourra envers elle avoir pareil pouvoir, Les Muses chérissant comme elle est excelante*).
1) C'est le passage du Paradis, XIX, 118—120:
Li si vedra il dnol che sopra Senna luduce, falseggiando la moneta, Quoi che morrà di colpo di ootenna.
2) Mémoires-journaux, septembre 1609, éd. Brunet (1881), X, p. 4; Oelsner,
note 67.
3) Ed. Funck-Brentano (1889), p. 176—177; Oelsner, note 68.
4) C. Morel, Les plus anciennes traductions fr. de la D. C, p. 193.
Dante dn France 47
Sans être des chefs-d'œuvre, ces traductions pouvaient au moins donner une idée de Toriginal, et la première, dans la gaucherie de sa langue^ avait, grâce à la terza rima, une certaine allure dantesque:
Au millieu dn chemin de la vie présente Me retroavay parmy nne forest obscure, On m'estoye esgaré hors de la droicte sente.
Francesca y disait (c'est ce passage qni fut le plus souvent traduit en français, et qui est donc le meilleur terme de comparaison) :
Et elle a moy: jNesung plus grant douleur peult estre, Que le temps bienheureux recorder en misère, Et cela très bien sçait le tien docteur et maistre.'
La version du manuscrit de Vienne débute en ces termes:
Sur le milieu du cours de ceste errante vie Dans la sombre forest mon âme fut ravie; Car le plus droit sentier ell' avoit esoarté.
Le mot de Françoise était ainsi rendu:
Lors elle a moy: La plus grande douleur
Est de penser, alors de son maleur,
Au temps heureux! — Tu le scais bien, grand Maistre! —
Chose curieuse, le traducteur inconnu^ obéissant à Ton ne sait quelle préoccupation^ a changé le vers 52 du chant XX du Purgatoire^ où il est question du ^beccaio di Farigi^:
Mon père en ce temps là fut de Paris le comte.
Ces traductions ne pouvaient guère avoir d'influence que sur leurs propres auteurs, et de fait la traduction dn chant X du Paradis a inspiré à Bergaigne un ^triple rondeau sur le dit chappitre en Thonnenr de sainct Dominicque^ ^). C'était bien peu, et Ton souhaiterait à Dante d'avoir trouvé en ce temps-là de plus illustres traducteurs. Il en vint un enfin, qui, sans avoir plus de talent que les autres, trouva au moins un éditeur. Balthasar Grangier, conseiller et aumônier du roi et abbé de Saint-Barthélémy de Noyon, publia en 1596 à Paris, avec privilège de Sa Majesté, chez la veuve Drolet, ,La Comédie de Dante, De TEnfer, du Purgatoire et Paradis, mise en lyme françoise et commentée', en deux volumes, dont le second, contenant le Paradis, parut en 1597. Le frontispice, par Thomas de Jou, représentait, en haut, Dante, couronné de laurier. Le brave Grangier a cru devoir adopter la stance de six vers, qui se répandait alors en FrancCi ,et bien, dit-il, que je ne sois ignorant que la beauté de nos stances françoises est lors entretenue quand le point finit toi\jours au bout de chaque stance, si
1) liorel, p. 603.
4d Albert ConliBoà
est-ce qu'en ceste yeraioii je ne garde toaBjonra one telle propriété^ Il n'eBt, en effet, ni on grand poète, ni an rimenr sëyère, ni nu écrirain châtié, et il écrit une langue que Malherbe n'a pas encore émondée. Il explique d'ailleurs de son mieax son autear, et voici ce qu'il fait du passage déj& mentionné:
Lora elle me respond: Nulle pins triste peine Que de se sonvenir dn temps qui fat heoreux En misère, et cecy Bçait celay qui te mene^).
^elle sentence, imitée de Boëce en sa Consolation, In omni adverèitate ... Et prent tesmoing de cecy Virgile docteur ou conducteur de Dante, qu'il imite au 2. de TËnéide: Infandum regina jubés . . . puis: Sed si tarUus amor . . .'*). Grangier suit fidèlement le texte: „ma version, dit-il au lecteur, est serrée et non libre, n'ayant imité ceux qui parafrasent en traduisant''. Sans doute un traducteur aussi modeste que Grangier n'était pas fait pour changer le goût des Français; mais — sans se demander ce qu'aurait pu produire le caprice dantesque d'un poète de génie — il faut reconnaître que ce premier traducteur a compris la valeur et la difficulté de son modèle, et qu'il a assez bien déduit les raisons du peu de goût des contemporains pour Dante. ,Sire, dit-il dans l'Epistre au roy très chrestien Henri IV, je ne craindray point de dire que ce Poëme sublime ne doibt aucunement estre au nombre de plusieurs compositions que le divin Platon oompa* roit avec les parterres et jardins mignards du bel Adonis, qui tout à coup et en un jour venuz se seichent et meurent incontinent, car estant laborieusement hanté nous Iny attribuerons ces parolles d'Horace:
Ainsi qu'un arbre avec Fesloignement Des ans cachez, il prent accroissement".
Et au lecteur il donnait ces avertissements judicieux: »Amy Lecteur, considérant qu'en ceste mienne.traduction il m'a fallu accommoder à un Poëte le plus difficile, obscur et conciz qui soit non seulement entre les Italiens, mais encore entre les Latins . . . j'ay pensé te debvoir advertir des choses qui de première face se trouveroient estrangea, n'estoit la nécessité pour laquelle n'ay sceu les éviter. Premièrement tu ne trouveras une Poésie délicate, mignarde, coulante et bien aysée, comme est celle quasi de tous nos Poètes Françoys''. En effet, c'était le temps de la poésie mignarde de Desportes, le traducteur de l'Arioste, l'imitateur de tous les Italiens peut-être, sauf de Dante; et le ,Boland furieux^ passait alors en France pour la plus belle des épopées, le plus élégant et le plus enjoué des potaies, et la source la plus abondante des plagiaires et des imitateurs. La
tradaction de Grangier ne changea rien aux choses, et elle ne paraît pas avoir fait grande impression: c'était une trop faible YOix pour plaider nne cause abandonnée.
An moment où paraissait le second volnme de Grangier^ Dante était Tobjet d'une mention nouvelle: l'édition de 1597 des , Icônes'^) de Boissard (cet antiquaire, poète et dessinateur^ avait été en Italie); consacre au poète un article élogieax, et donne de lui un portrait peu traditionnel, gravé par Théodore de Bry. Le poète est jugé ,nulli secundus' en son siècle, et comme chez Dorât il est habile en langue grecque et latine, et fécond en son idiome étrusque; il ne faut pas taxer Boissard d'ignorance parce qu'il appelle le chef-d'œuvre de Dante ,Gomœdiarum libr. T: le même titre est employé en 1574 dans la yBibliotheea^ de Gesner, qui savait sans doute qu'il s'agissait de TËnfer, du Purgatoire et du Paradis. Mais la gravure vaut mieux que le texte, et les artistes ont servi souvent mieux que les poètes la cause de la jCommedia^
Il ne faut guère chercher toutefois une influence de Dante sur Part français du temps. Sans doute tant d'artistes français qui firent, comme les poètes et les étudiants, le voyage d'Italie, avaient eu l'occasion de trouver chez les vieux peintres la trace de la ,Divine Comédie', et les plus grands artistes de la Renaissance avaient eu pour Dante une admiration incomparable. Mais de tout cela rien ne passait chez les étrangers: les naïves illustrations de l'Enfer du manuscrit de Tarin, dans le style de la Renaissance, et celles de la traduction du Paradis, qui dérivent des modèles italiens et indirectement de Botticelli restaient isolées et ignorées. Quel est l'auteur du portrait de Dante qu'on voit au Louvre*), sous len^ 1630? Le catalogue l'attribue à une école italienne du XV* siècle; mais l'inscription peinte sur le tableau: DÂKTI ANTIGERIO semble, par la forme du dernier mot, trahir une main étrangère, peut-être flamande ou française. ,Ce portrait, — m'écrit M. Georges Lafenestre, le meilleur juge en cette matière — , faisait partie de la série des vingt-huit portraits garnissant la Bibliothèque de Federigo da Montefeltro au Palais d'Urbin (voir Vespasiano de'Bisticci). Attribués d'abord à Melozzo de Forli, ils semblent plutôt, même par documents, être de la main de Justus de Gand ou de quelque antre Flamand sous l'influence de Melozzo.^ Quelque Français du XV* ou du XVI* siècle aurait-il pris en Italie les principes de son art et le
1) Icônes viromm illustrinm, doctrina et eraditiono praestantium (Francfort, 1597—99, 4 part. in-4).
2) Ce panneau est entré, avec douze antres, an Louvre en 1862, avec la collection Campana (je remercie ici M. Georges Lafenestre, Téminent professeur parisien, des renseignements qu'il a bien voulu me fournir sur ce point).
Goanion, Dante en France. ^
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souvenir de celai qne devaient célébrer Michel-Ânge et Raphaël)? Un Philippe ThomasBin, par exemple, vivant à Rome et travaillant d'après Salimbeni et Zaccaro, dut bien s'apercevoir de Tinflaence dantesque chez les compatriotes dn grand poète: Stradan, venn de Bruges à Rome, n'a-t-il pas fait un portrait de Dante*)? £t si cette influence va déclinant avec Tépoque classique, un élève de Thomassin, le célèbre Jacques Callot, a encore pu la rencontrer au début du XVII* siècle. Ayant vécu à Florence^ pensionnaire de Côme de Médicis, il devait bien retrouver quelque chose de la ,Divine Comédie^ dans tout ce qui l'entourait, dans les églises^ au BargellO; et jusque dans l'atelier de Giulio Parigi. Il grava même les illustrations des trois royaumes de la ,Gommedia^ faites par Bernardo Poccetti, et dédia ses gravures, le 20 mai 1612, au grand-duc de Toscane: et, d'après un bon juge, le burin du brave Lorrain aura fait le principal mérite de la seule illustration de Dante qu'ait produite le XVII* siècle'). Ainsi, cette unique exception dans l'art de la France classique associait les noms de Dante et de Callot, que les romantiques uniront si volontiers dans leur mélange du sublime et du grotesque. Gela ne paraît guère, du reste, avoir servi la gloire du vieux poète chez les compatriotes du graveur: et si le collectionneur de La Bruyère prétend avoir tout Callot, on ne trouve ni dans les ,Caractères', ni ailleurs, le portrait d'un dantophile. On n'a pas même conservé les compositions de deux musiciens, Josquin Desprez, de Coudé (f 1521), et Adrian Villaert; qui jadis avaient pris pour texte des vers de Dante. Qu'une facétie de Dante fût encore une fois rapportée en 1605 dans le ;Thrésor des récréations' (Douai) ou en 1620 dans les , Plaisantes journées de Favoral (Paris)'), cela ne doit être mentionné que pour mémoire, et Ton a déjà vu le peu d'importance de ces anecdotes. Cependant l'italianisme trouvait à chaque génération un regain de vitalité; et en 1615 Naples envoyait aux Parisiens une nouvelle idole, un nouveau maître en la personne du cavalier Marin, qui éblouit tout le monde^ sauf le grincheux Malherbe^ de ses images merveilleuses et de Péclatante folie de son art. Nul moins que l'auteur de la ,Lira' et de la ,Sampogna' n'était fait pour préparer à l'intelligence de Dante un public encore novice dans sa préciosité. Mais à celui qu'on révérait comme le plus grand poète d'Italie, il arrivait naturellement de jeter un coup d'œil sur ses devanciers, et parmi ceux-ci l'AIighieri ne pon-
1) Voir Eugène Mûntz, Histoire de Fart pendant la Renaissance, II Italie (Hachette, 1891), p. 65 et passim, III, p. 490 (489 n. 2) et passim.
2) On a même attribué une Béatrice à Van der Goes.
3) F. X. Kraus, Dante, p. 624; Ludwig Yolkmann, Bildliche Darstellungen zu Dantes Divina Commedia bis sam Ausgang der BenaissancCi Leipzig 1892.
4) Papanti, Dante seconde la tradlzione e i novellatori, p. lôô.
vait être oublié. Dans ;La Galleria' publiée à Yeuise en 1618; Marino fait parler Dante, qui a parcouru trois mondes^ se vante de son roi léger, de l'éclat étemel de son nom, éclat qu'il a puisé aux ténèbres infernales, de son chant et de son style pris aux séraphins, des guides de son génie et de son cœur, Virgile et Béatrice ^). Quand Tillustre Napolitain publia enfin à Paris son épopée, on vit au chant neuvième d',AdomV(1623), intitulé ,Fontana d'Âpollo^ rivaliser les cygnes italiens, Pétrarque, Dante, Boccace, le Bembe, Casa, Sannazar, le Tansille, TArioste, le Tasse et le Ouarini. Après avoir célébré le chantre de Laure, le poète disait:
Altro, il oui vole pareggiar non lice, Ben su l'ALI LI6GIEB, trè menai canta, £ la beltà beata, e BEATRICE, Che da terra il rapisce, essalta e vanta').
Un 8U0 vicin con Btîl non men felioe, Seco s'accorda in una istessa planta, Perche Certaido ammiri, e 'l mondo seema La Bua FIAICMA . . .
Ainsi Marino avait hâte de passer à Boccace après avoir consacré an poète des trois mondes un rapide éloge avec jeu de mots. Son poème, célèbre et admiré en France, et qui fut retouché et vanté par un non moindre que Chapelain, est à la fois le dernier exemple et le symbole de ce que la Benaissance italienne a fait, dans la littérature française, en faveur de Dante. On se souvient du vieux poète toscan qui le premier rendit sa langue glorieuse"), on le loue du bout des lèvres, quelque réformé se rappelle les paroles amères du Gibelin: mais les cœurs sont loin de lui. Il est d'un autre temps; maintenant, la langue qu^il créa chante tout autre chose, et quand l'esprit français se dégagera de la mignardise italienne, ce sera en faveur d'une raison et d'un goût qui s'éloigneront tout autant de la poésie mystique et de l'art dantesque.
1) Passage reproduit par C. del Balzo, Poésie dl mille autori Intorno a Dante, V (1897), p. 492.
2) L*Adone poema del cavalier Marino, canto nono, st. 178. — A. Counson, Malherbe et ses sources (Liège, 1904) p. 188. — Le passage de TAdonis est également reproduit par C. del Balzo, t. Y, p. 515.
3) Ce mérite est celui qn'on a le plus volontiers et le pins souvent accordé À Dante, depuis Baïf jusqu'à Voltaire même ; et il était si notoire, qu'en 1739 un prêtre belge, J.-F. Foppens, dans sa ,Bibliotheca belgica' (Bruxelles, 1739, t. I, p. 240) dit de Denis Goppée (poète wallon du commencement du Xyn« siècle): jDionysins Goppee, Condrusins, Poëta vernaculus, cui non minus honoris suis ab Hujensibus debitnm, quam Danti Aligero a Florentinis tributum fuit.*
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