Chapitre III
L'époqne classique
Parmi les artisans du classicisme français, plas d'an a en l'occasion de rencontrer le nom et les œuvres de Dante, et, même si Chapelain n'avait pas été l'adaptateur et Tintroductenr de Marine, son attention aurait été attirée par d'autres raisons sur la ,Divine Comédie'. Un des premiers académiciens, Colletet, parle de Dante dans son ,Art Poétique' (1658), et, sans doute grâce au travail de Corbinelli, il a pu réparer dans une certaine mesure la lacune qu'on trouve aujourd'hui à la ,Défense et illustration de la langue fançaise^ où du Bellay n'avait pas, à propos du sonnet, invoqué Tautenr de la ,Vita nova'. ,Ce n'est pas, dit Colletet dans son, Discours du Sonnet'^), que cetaulique et excellent Poëte Italien, le renommé Dante, dans sa dissertation latine de Téloquence vulgaire, n'ait employé un autre mot qu'épigramme pour désigner le sonnet, puisqu'il l'appelle ,8onitum^, et au nominatif pluriel ^sonitus^ Après avoir cité des passages de ,De vnlgari eloquentia^, ,un livre qui est assez rareS dit-il, il ajoute: ,Aussi le cardinal Bembo dans ses Proses diverses rapporte que Dante en son Traitté de la nouvelle vie appelle une de ses chansons ,sonnet^ Enfin Colletet sait aussi ,que les Italiens sont redevables de leur Poësie, et de leur rime, à nos anciens Poëtes Provençaux, ainsi que le reconnoist le cardinal Bembo dans ses Proses ... et comme Tadveuent encore Dante et Pétrarque, dans leurs œuvres, où ils citent quantité de nos Poëtes Provençaux^ Colletet a même lu la traduction de la ,Divine Comédie' de Grangicr, dont il a trouvé le style dur ,presque ferré', à ce que rapporte Sainte- Beuve*). Mais il n'a sans doute jamais songé à faire de Dante un modèle du classicisme français, et le grand dispensateur des titres et des dignités en cette matière, le célèbre Chapelain, qui connaissait bien l'épisode deFrancesca'), n'aurait pas accordé à l'auteur de la ,Commedia'
1) Disoours du sonnet, p. 4 et p. 9; Oelsner, p. 77. — Le peu de place que Dante prend dans le grand siècle est d'autant plus remarquable, que ritalianisme estflorfsBant, et que les voyages en Italie sont à la mode (Gaetano Imbert, GV italiani e i fiorentini del seicento giudioati da' viaggiatori francesi, Nuova Antologia, l^^ mars 1905, pp. 126 et suiv.).
2) Sainte-Beuve avait sang doute lu une notice sur Grangier dans le manuscrit de Colletet détruit par l'incendie du Louvre (Oelsner, p. 72).
3) Dans son entretien avec Sarasin et Ménage sur la lecture des vieux romans, Chapelain dit, pour montrer l'ancienneté du roman de Lancelot: ,Plas de trente ans avant lui pPétrarque], le Dante allègue Lancelot, comme ayant donné sujet À un événement tragique qui, selon son compte, ne devoit pas être arrivé trop fraîchement. Par là vous voyez clair comme le jour, que ce roman est écrit du moins au-dessus du quatrième siècle' (De la lecture des vieux romans, éd, Feillet, 1870, p. 7).
le dignus es intrare. II écrivait en effet au Père Rapin, qui Tavait sans doate questionné en préparant ses ^Réflexions sur la poésie d'Aristote': ,11 ne m'a point para par mes lectures des sçavans italiens que j'ay assez feuilletés qu'Âristote, pour le regard de sa ,PoëtiqueS fust connu par les poëtes fameux de delà les monts avant le siècle précédent . . . Pour le Pétrarque, encore qu'il ait fait; il y a plus de trois cents ans, un poème épique latin qu'il appelle yAfrica\ il Fa fait néanmoins sans avoir jamais connu les règles, et beaucoup moins le DantC; il y a près de quatre cents ans, dans son poème si estimé à Florence bizarrement intitulé Comédie . . . le Dante n'a pas seulement le soupçon du poëme épique qui consiste tout dans l'action. Son ouvrage est un voyage en songe plein de satyre et de matière morale et chrestienne avec beaucoup de doctrine et de beaux vers^^). Ainsi pensait l'auteur de la^Pucelle'; et Rapin, l'année suivante^ se rangeait apparemment à cette opinion dans ses ^Réflexions sur la poësie d'Âristote' (1674). Le théoricien français, grand partisan de la raison, de la vraisemblance; du juste milieu, des règles, ne pouvait goûter Dante: ,Arioste a trop de feu, Dante n'en a pas assez ... les pensées du Dante sont si profondes, qu'il y a de l'art à les pénétrer. La Poësie demande un air plus uni et moins incompréhensible.^ En outre, le P. Rapin, comme jadis Muret, a été choqué du manque de modestie de Dante, qui , invoque son propre esprit pour sa divinité^'). Il formule enfin ce jugement que n'auraient désavoué ni Chapelain ni les juges classiques: ,Le Poëme de Dante, que les Italiens de ce tems là apellerent une Comédie, passe pour un Poëme épique au sentiment de Castelvetro: mais il est d'une ordonnance triste et morne, et généralement parlant, Dante a l'air trop vaste, Bocace trop trivial et trop familier, pour mériter le nom de Poëtes héroïques, quoy qu'ils aient écrit fort purement dans leur langue, sur tout Pétrarque et Bocace'*). Tel était le jugement des critiques érudits, curieux d'histoire littéraire et fureteurs de vieux livres: que devait-ce être des grands législateurs du Parnasse, dédaigneux des recherches pédantesques, ennemis des ,siècles grossiers^ et adversaires convaincus du merveilleux chrétien! On connaît assez les vers de Boileau à ce sujet: ils parurent Tannée même où le Père Rapin disait
1) Lettres de Jean Chapelain, éd. Tamizey de Larroque (Documents inédits pour servir à Thistoire de France), t. II, p. 816: lettre du 20 mars 1673. — Oelsner, p. 29.
2) Réflexions sur la Po'étiqne d'Arîstote, II, XXVII, XXXIX; Oelsner p. 29 et 30. ,L*e8prit invoqné pour divinité' est sans doute, comme le suppose M. Oelsner, une allusion au passage de Tlnferno, II, 7:
Muse, alto ingegno, on m'aiutate,
8) Ibid., ;Sn particuliers XYI.
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son fait à Dante, et ils ont fait loi pour bien des générations d'écoliers et d'écrivains^). Qnand Chateaubriand développe sa théorie de Tart chrétien, il reconnaît quMl a contre lui l'opinion:
De la foi d'nn chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
On a assez reproché à Boileau son incompréhension^ son ignorance des littératures étrangères et de nos anciens poètes: si même il avait lu la ;Divine GomédieS il n'aurait rien changé à son jugement, et il aurait certainement tenu Dante en fort médiocre estime. Il ne faut pas songer à trouver trace d'influence dantesque chez les grands auteurs du siècle de Louis XIV. Le seul peut-être qui se soit occupé, si peu que ce soit, du vieux poète italien, c'est Corneille. En 1652, Pierre Corneille achète, à la vente de la bibliothèque d'un commis au greffe du parlement de Normandie, à Rouen, un Dante italien') in-folio au prix de douze livres, en même temps qu'un Biondi ,De Eoma triumphante^, et neuf volumes in-K)ctavo contre les Jésuites. C'était justement le temps où Corneille traduisait rjmitation de Jésus-Christ' en vers français'), et l'on songe involontairement à ce qu'eût pu devenir, en des mains si puissantes, la ,Divine Comédie^ Un Anglais a expliqué un jour le peu de vogue de Dante en France par la difficulté, pour une langue aussi féminine que la nôtre, de rendre le plus mâle des poètes . . . Cet Anglais songeait sans doute à Musset et aux ,Secrètes pensées de Bafaël': mais Ik langue de Corneille et de Bossuet n'aurait-elle pas rendu toute l'énergie des tercets toscans ? D*autres raisons, apparemment, auraient arrêté le traducteur de limitation', de cette œuvre que Lamartine comparera encore et préférera à la ,CommediaS L^avocat normand, Tinterprète de la grandeur romaine, le dramaturge de la raison, était fort différent du poète florentin, et peut-être l'allégorie continuelle et les vers étranges n'étaient-ils pas tout à fait de son goût. En 1857, un Italien, Prati, répliquant à r,Entretien' sur ,Dante^ de Lamartine,
1) Delaporte, Du merveilleux dans la littératnre française sous le règne de Louis XIV (Paris, thèse, 1891), p. 420 ;J. Rocafort, Les doctrines littéraires de l'Encyclopédie (Bordeaux, thèse, 1890), p. 149; Brune ti ère, Evolution des genres, p. 181.
2) Voyez Oeuvres de Corneille, éd. elzév. (Taschereau), 1. 1 (1857), p. XXIV et XXV; id., éd. des Grands écrivains, 1. 1, p. XL et n. ô, p. XLI, Jusserand, Shakespeare en France, p. 91, n. 1. En 1620, le jeune Corneille avait reçu en prix (ibid., p. XIX) l'ouvrage de Panciroli, Notitia utraque . . ., portant les armes d'Omano, lieutenant général au gouvernement de Normandie: cet Ornano n'a-t-il peut-être pas fait quelque chose pour les auteurs italiens?
8) Corneille aurait-il songé à Dante et aux Italiens du moyen âge en examinant r,Imitation* ? Il dit de l'auteur de celle-ci : J'y trouve aussi quelque répugnance à le croire Italien* (éd. des Grands écrivains, t. VIII, p. 13—14; Imitation, Au lecteur, i;.
imaginait que les ombres de Corneille et de Bossnet pourraient bien se dresser devant Tanteur du ,Goars familier de littérature^ pour lui dire de jeter au feu des pages qui n'étaient ni chrétiennes ni françaises^). En réalité, les idées et les goûts avaient fort changé de 1652 à 1857, comme de 1300 à 1652: et il n'est pas sûr que Dante eût paru bon poète à Corneille, ni parfait chrétien à Bossuet. A l'époque de l'adaptation de r,Imitation de Jésus-Christ' en vers français, on songerait aussi à retrouver quelque trace d'esprit dantesque chez les solitaires de Port-Royal et chez un Pascal: ce dernier nom, depuis Rivarol et Sainte-Beuve, a été rapproché plus d'une fois de celui de Dante'), et Ton concevrait facilement quelque solitaire studieux approfondissant le poème théologique. Effectivement, la Grammaire italienne de Port-Royal signale le père de la littérature italienne et son épopée chrétienne,* pure de mœurs et de langage: mais on ne voit pas que cette notice ait exercé une action, même sur les habitués de la maison, et pour en retrouver la trace il faut descendre jusqu'aux , Jugements des savants' deBaillet') et jusqu'à Louis Racine. De même telle mention de Shakespeare est nichée dans une méthode de langue anglaise, et les deux plus grands poètes modernes ne passent dans le grand siècle français que comme des curiosités de polyglotte, de bibliothécaire ou d'érudît. Rivarol était tenté de croire que *la ,Divine Comédie' auirait produit de l'effet sous Louis XIV, en ce siècle où Pascal avoue que la sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde envers les élus^, et Sainte-Beuve ajoute que si une poésie eût pu convenir à Paiscal, c'est bien celle de Dante. Mais Pascal lisait Montaigne, Racine lisait les Grecs, et des grands poètes qui pratiquent les Italiens, Tnn, La Fontaine, ,chérit
1) Rivista Euganea, 15 janvier 1867. RemarquoDs que cet Italien plaçait an moins Corneille au nombre des grands poètes de tons les temps, tandis qn*un Allemand, Schack (Perspektiven, 1894, p. 87) s'indignera qu'Ingres ait mis Corneille à ce rang daos son Apothéose d'Homère.
2) Voir, par exemple, Brunetière, Evolution de la poésie lyrique en France au XIX« siècle, Se éd., I, p. 162; ,Pour ma part, ni en anglais ni en allemand, je ne connais de prosateur ou de poète qui le puisse emporter sur Pascal, par exemple, ou sur Dante/
3) Jugemens des sçavans, Paris 1686, t. IV, p. 4: ,Dant6 a esté un des premiers qui, selon Messieurs du Port-Royal, a en la gloire d'entreprendre en en ces derniers siècles de faire des Poëmes héroïques: et il y a si bien réussi qu'il est encore aujourd'huy admiré des Sçavans pour ce sujet . . . Mais une des choses les plus estimables dans ce Poëte, au jugement de ces Messieurs, est que son Ouvrage est aussi pur pour les mœurs que pour le langage* (Auteur anonyme de la Grammaire italienne, préface [Lancelot?], pag. 4, 5).
4) L'Enfer (1783), p. XXXHI, n. 7. — Peut-être Rivarol avait-il lu et retenu la notice de la Grammaire de Port-Royal quand il appelait Dante (note 9 du chant Y) ,1e créateur d'uae langue et le restaurateur de l'épopée en £urope^
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l'ArioBte' et est ,entêté de BoceaceS et l'autre, Molière^ y cherche sartont des farces. — Que dans ce même siècle Mazarin^), on Séguier, ou Colbert, ou quelque chanoine français à Rome, aient possédé des manuscrits de Dante, on que des éditions de Lyon ou d'autres se soient rencontrées au fond de quelque bibliothèque, cela n'entre pas dans l'histoire des idées du temps: Dante ne relève vraiment alorS; en France, que de l'érudition.
Il ne manquait certes pas d'érudits au temps de Vadius: et en dépit de la défaveur des temps, les auteurs de dictionnaires réservent un modeste coin au poète oublié. D'abord le fruit des études du XVI* siècle n'est pas perdu, et Gorbinelli, Papyre Masson, les polémistes comme Bellarmine et Possevin, et aussi le brave Grangier, ont aidé à perpétuer jusqu'à Bayle la préoccupation de Dante. Puis, dans cette Italie avec laquelle on est toujours en rapports '), les critiques et les apologistes ont fait un tel bruit autour de la ,Gommedia', que les étrangers un peu curieux ont bien dû s'en apercevoir: ces querelles prennent plus de place que l'œuvre même de Dante dans les ,Jugement8 des savants^ de Baillet.* Enfin, depuis deux siècles que l'imprimerie fonctionne activement, les livres italiens d'histoire ou de critique ont trop répandui le nom de Dante pour qu'on puisse encore le négliger en faisant le dénombrement des écrivains Illustres, anciefys etmodemecL C'est ainsi qu'il apparaît dans quatre grands recueils où le XVII» siècle finissant a déposé ses connaissances historiques, littéraires et critiques: Moréri, BuUart, Baillet et Bayle ont parlé de l'auteur de la,Commedia^ et les trois premiers de ces hommes sont assez insignifiants pour que leurs remarques représentent l'état moyen de l'esprit du temps. Mais avant d'en venir à ces vastes répertoires, remarquons bien que dans la première moitié du XVII® siècle la tradition érudite, pour être moins marquante, ne s'est pas perdue, et entre les humanistes et les femmes savantes, entre la génération de Papyre Masson et celle de Gilles Ménage^ plus d'un bibliophile avisé a connu Dante. Gabriel Naudé, notamment, (1600—1663), l'ami intime de Guy Patin, avait étudié à Padoue, et avait organisé la bibliothèque de cardinaux romains avant de créer celle de Mazarin, qui devint, grâce à lui, la première bibliothèque publique; il avait acheté tant de livres dans tous les pays, et notamment en Italie, qu'il avait dû rencontrer plus d'ane fois la ,CommediaS Anssii quand il donne son ,Advi8 pour dresser une bibliothèque*') (1« édition, Paris, Targa 1627, et 2« chez Kolet le Duc, 1644), il recommande ,d'y mettre tous les vieux et nouveaux Àutheurs dignes de considération, en
1) L. Âuvray, o. c, p. 73, 38, 27 et passim.
2) Voir Gaet. Imbert, dans la ,Nuova AntologiaS 1» mars 1905.
3) 2« édition, Paris 1644; réimpression par Aie. Bonneau, Paris, Liseux, 1876.
leur propre langue et en Tidiome dnqael ils se sont servis, les Bibles et Babins en Hébreu, les Pères en Grée et en Latin, Ayicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs meilleures yersions Latines, Françoises, ou telles qu'on les pourra trouver: ce dernier pour Tusage de plusieurs qui n'ont pas la cognoissance des langues estrangëres, et le premier d'autant qu'il est bien à propos d'avoir les sources d'où tant de ruisseaux coulent en leur propre nature sans art ni desguisement, et que, de plus, certaine efficace et richesse de conceptions se rencontrent d'ordinaire en iceux qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue, comme les peintures en leur propre jour' 0- Naudé ne veut pas qu'on méprise les modernes, ce serait une grande faute de ne pas mettre Montaigne auprës de Sénëque, Erasme auprës de Varron, ,et Corneille, Tacite, TArioste, Tasso, du Bartas, auprës Homère et Virgile, et ainsi consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les anciens, peut-estre en trouveroit-i 1 de plus foibles, et fort peu qui les surpassent'). Le docte bibliothécaire ne met donc pas tout à fait Dante à la place qu'on lui assignerait aujourd'hui ; mais aumoinsil Pinstalledans ses cadres, et il a peut-être appris à son ami Guy Patin .ce que cet illustre médecin dit de Dante: ,Dante Poëte Italien a fait trois Livres, du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer; qui sont une Satyre universelle, où il drape tout le monde: il avoit commeucé ces Livres en Latin par ces vers:
Pallida régna canam flnido contermioa mmiâo.
Puis il changea d'avis et les fit en italien. Ils sont traduits en françois et commentez. Il y a inséré des histoires qui sont aspez difficiles à entendre. Il étoit né à Florence Tan 1265, il fut chassé de cette ville l'an 1301. Durant cet exil il étudia à Bologne et vint aussi à Paris. Il a écrit plusieurs autres traitez qui sont dénombrez dans les Eloges de Papyre Masson p. 19. Dante eut trois femmes successivement, et n'a eu qu'un fils^'). Cette rapide et inexacte notice, dans sa sobriété, indique ce qu'un savant médecin du siècle de Molière, homme d'esprit d'ailleurs, pouvait penser du poème ,difficile à entendre': il sait seulement, vaguement, qu'il est traduit par Grangier; mais on sent bien que jamais un bourgeois de Paris ne passera son temps à étudier les trois livres. C'était bon pour un bibliothécaire comme Kaudé, de recommander les vieux auteurs, d'ntih*ser Dante en parlant de Hugues Capet et de Charles de Valois et de Philippe le Bel, de mentionner
1) Réimpr. de 1876, p. 29 et 30 (chapitre II).
2) P. 49 (chap. IV).
3) Patiniana, on les bons mots de Mr. Patin, p. 87 et 88. (Nandaeana et Patiniana, on çingnlaritez remarquables prises des conyersationB de Mess. Nandé et Pathi, 2« éd., Amsterdam 1703).
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Tannée de la mort dn Florentin, on de rappeler encore le passage de Dante à PariS; d'après Boccace et le, Paradis^, dans r,Âddition à Fhistoire de Louis XP^). Les historiens da comte Romien et de la Provence; comme Michel Baudier (1635)^ ou A. de Buffi (1654) ou Bouché (1664), et des érudits ou des critiques qui se sont occupés de ces sujets, depuis Peiresc jusqu' à Fontenelle, Dom Vaissette et Baynouard, ne pouyaient se dispenser de mentionner le Romeo du VP chant du jParadis' ou tout au moins le nom de Dante, qui ne se trouvait pas toujours écrit correctement*).
Est-il vrai que le long poème anonyme ,Le Songe^; qu'on trouve en 1656 dans les ,Poésies choisies^ de Sercy, présente des traces du ;Somnium Scipionis^ et de la ;Divine Comédie^')? On ne peut pas conclure d'une forme allégorique du songe à une imitation de Dante, pas plus qu'on ne devrait s'étonner de l'ignorance de Dante chez Sarasin'), au cas où ce dernier n'aurait pas retenu ce que Chapelain lui a dit de Dante et de Lancelot à propos de la Jecture des vieux romans' ').
Arrivons à ces recueils encyclopédiques de la fin du XVII* siècle, dont les auteurs ont pour mission de ne rien ignorer.
,Le Grand dictionnaire historique ou le mélange curieux de l'histoire sacrée et profane^, de Louis Moréri, prêtre, docteur en théologie, en 1674; consacre un article â ,Dante Âligeri, un des rares esprits de son temS; grand Poëte Toscan, et bon Philosophe^ Après avoir raconté les . troubles de Florence et l'exil de Dante^ le compilateur ajoute :« ,11 s'en prit au Comte de Valois^ comme à l'Auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses Ouvrages : ce qui auroit fait sans doute impression dans lesespritS; si des preuves très -claires ne dissipoient' cette calomnie. Cette animosité n'est pas la seule qui défigure les Ouvrages de Dante: ses emportemens contre le saint Siége^ l'ont fait mettre au nombre des Auteurs censurez. A cela près, il avoit beaucoup de génie. Pétrarque dit que son langage étoit délicat; mais que la pureté de ses mœurs ne répondoit pas à celle de son style . . . Dante a composé divers Poëmes, que nous avons avec les explications de Christophe Landini; et d'Alexandre Vellutelli. Il a aussi laissé des EpîtreS; De Monarchia mundi, etc.^«). Puis Moréri rapporte les épitaphes de Dante, qu'il
1) Addition à l'histoire de Louis XI contenant plusieurs recherches curieuses sur diverses matières (Paris, François Targa, 1630).
2) Oelsner, p. 64— 65.
3) A. Menu un g, J.-Fr. Sarasins Leben nnd Werke (Halle, Niemeyer 1902)| I, p. 216; Poésies choisies par Sercy, t. III (1656), p. 28—56.
4) C'est ce que fait M. Mennung, o. c«, t. II.
5) De la lecture des vieux romans (éd. Feillet, 1870), p. 7.
6) Le grand dictionnaire historique, 18* éd., 1740, t. III.
parait connaître infiniment mienx que la ,Commedia^ Voilà ce qne savait nn docteur en théologie qui passait pour grand clerc en son siècle I — Quelques années plus tard, paraissait, dix ans aprës la mort de Pauteur (Isaac Bullart; un Hollandais qui avait étudié à Bordeaux et s'était fixé en Artois) l'Académie des sciences et des arts'^), avec une vie de Dante flanquée, en tête, d'un portrait par Esme de Boulonoir, et, au milieu, de dessins de l'enfer^ du purgatoire et du paradis, d'un médaillon représentant ,Yirgile et Stace', et d'un autre de ,Beatrix PortinariaS Dante est représenté coifié du chaperon, et couronné de laurier ; il a les traits tirés et l'air stupide '), car l'artiste est malhabile, et Pétrarque; qui suit dans le livre, grimace atrocement. La science étalée dans le texte est malheureusement à Tavenant. Le banni de Florence, cité marâtre, est un nouvel Hippolyte victime de Phèdre (Bullart se souvient du XVII* chant du ,Paradis^) ou, plus loin, il est comparé à Pythagore et à Selon. Puis Bullart, l'un des premiers sans doute en France, exprime en phrases ronflantes Tamertume satirique et vengeresse du poète gibelin. ,11 choisit sa première retraite à Bo-' logne ; puis il passa à Paris pour y apprendre la philosophie, et les principes* de la théologie. Estant retourné en Italie autant riche de ces sciences, qu'appauvry par l'inhumanité de ses ennemis, il médita de prendre .des autheurs de son exil cette vengeance signalée, que l'on voit éclater dans son triple poëme du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Il détrempa sa plume dans le fiel de sfi colère, autant que dans, les sources vives de l'Hélicon: il joignit Taigreur de son âme à la douceur de sa poësie: il fut animé en un mesme temps de sa docte Muse, et de son ressentiment. Les partialitez des grands, avec la corruption des mœurs foumissans à son esprit toute la matière qu'il pouvoit désirer pour un semblable sujet; il déploya aux yeux de toute Pltalie cette satyre merveilleuse ; qui portant ses traits jusqu'aux tbrosnes des Souverains Pontifes, des Empereurs et des Roys de la terre, découvre leurs actions privées avec une licence qui semble ne redouter ny leur puissance, ny leur indignation. Il noircit particulièrement la réputation du Pape Boniface VIII, parce qu'il avoit appuyé le party de ses persécuteurs. Il déshonore par ses vers la mémoire et la race de Charles de Valois, le principal instrument de son exil ; disant que Hugues Capet estoit fils d'un bouchera A ce propos^ Bullart rapporte l'anecdote de François I et l'interprétation d'Etienne Pasquier. Il parle des attaques du poète contre Florence, et ajoute: ,Quoy qne cette pièce soit une production de sa colère, et un ouvrage de sa vengeance, elle est neantmoins remplie
1) T. II (Paris, 1682), p. 305—310. Isaac Bullart, né à Rotterdam en 1599, était mort en 1672.
2} ,Da8 Gesicht hat c^twas Knhhaftes*, dit même M. Oelsner (p. 80).
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de tant d'ornemens; elle est si éclatante des lumières de la doctrine de Platon, que, comme a très bien dit Paul Jove, elle a rendu son autheur plus grand, et plus illustre dans son exil; que s'il eust esté le Prince des lieux d'où on Tavoit exilé/ Après quelques mots sur Tamour de Geniucca et de Béatrice, et sur Pimitation de Virgile et de Stace, dont Dante aurait ;tiré l'argument de cet admirable Poëme, dont je ne sçaurois donner une plus parfaite idée, que celle que Ton peut se former par ces figures emblématiques^ (viennent alors les dessins dont il a été question), BuUart poursuit la biographie de Texilé, trace son portrait, ,taille médiocre, face longue, nez aquilin, lèvre d'en bas grosse, et poussant en dehors, cheveux noirs et crespusS et arrive enfin à une analyse des œuvres de Dante, qui à la vérité ne décèle pas de bien grandes connaissances: ,11 avoit composé avant son exil quelque Traitté touchant TAmour: il en donna après au public vingt cantiques en langue toscane, qui firent connoistre la beauté de son esprit. Il écrivit aussi trois lettres élégantes • . . deux livres de TËloquence 'vulgaire; un autre intitulé la Monarchie, où il s'efforce de prouver que le Pape n'est point au dessus de rEmpereur, et n'a aucun droit sur PEmpire, directement contre la Clémentine Pastorale; qui prétend l'un et l'autre, aussi ce livre est condamné par plusieurs, particulièrement par Barthole, super lege prima C, Praestdes. lib. digesL de inquirendis riHs,' Dans l'article suivant (François Pétrarque), Bullart dit encore: ,La renommée de Dante remplissoit en ce temps-là toute l'Italie. Pétrarque n'eut pas plutost leu ses vers qu'il fut épris du désir de l'imiter; mesme de luy disputer le prix de l'Eloquence, et de la poësie'^). En somme, sans être, à beaucoup près, aussi bien informé que jadis Papyre Masson, par exemple, lequel avait vécu en Italie, le brave Bullart, sous la lourdeur batave de son style, représente assez bien ce que pouvait penser et dire de Dante un esprit médiocre qui, après avoir fait ses classes chez les Jésuites, et avoir lu, dans sa jeunesse, les vers de Malherbe avec plaisir et attendrissement'), compilait les connaissances de ses contemporains sur ,les vies des hommes illustres qui ont excellé en ces professions (les sciences et les arts) depuis environ quatre siècles parmy diverses nations de l'EuropeS Dante est un nom qu'on n'ignore pas tout à fait, ce n'est pas un auteur qu'on lit; si on le lisait, on ne trouverait peut-être pas d'autre éloge que de le louer, comme Bullart, d^avoir choisi d'aussi excellents guides que Virgile et Stace; on aurait, en tous cas, à lui faire, avec Chapelain et Rapin, de graves reproches. On sait au moins qu'il a flétri ses ennemis, qu'il a ,trempé sa plume dans le fiel de sa colère', et la
2) Académie, t II, p. 370.
phraséologie de Bullart nous fait songer à tel mot de Dacis ou de Lamartine: les notions vagues et les idées incomplètes ne sont pas toujours les moins sonores ni les moins populaires.
L'article MCCXV des , Jugements des savants'^) de Baillet est consacré à ;Dante Âlighieri, ou Alghieri^ Florentin, que nos auteurs appellent quelquefois d'Âudiguier^ On se demande où Ton a pu découvrir ou imaginer cette forme, et La Monnoye se l'est déjà demandé: Baillet aurait-il eu un vague et malencontreux souvenir d'Àndigier; personnage grotesque de certains récits en ancien français ? L'article cite plusieurs autorités, depuis Yillani jusqu'à Papyre Masson et au Père Rapin. Constatant d'abord qu'^on a coutume de mettre Dante à la teste de tous les Ecrivains italiens', il expose ensuite, non sans gaucherie^ l'œuvre du vieil auteur: ,ses Ouvrages sont recueillis ensemble et imprimez à Venise plus d'une fois avec les Commentaires de Christofle Landini. Avant son exil il fit son premier Traité surl'Amour^ durant son exil il fit un autre Ouvrage sur le mesme sujet en XX. chants. Voulant ensuite profiter de sa disgrâce, il s'en alla de Boulogne à Paris^ où il devint habile Théologien dans les Ecoles de la rue au FoarrC; et il en voulut donner des marques en publiant la fameuse Comédie de l'Enfer, du Purgatoire, et du Paradis divisée en cent chants: sans parler de sa Monarchie que nous avons en Latin; de quelques Traitez de Physique que nous avons aussi; de son livre de rOffice, et des devoirs du Pape et de l'Empereur, que l'on retient supprimé quelque part avec grand soin; et de ses quatre livres de l'Eloquence vulgaire dont il n'acheva que les deux premiers, parce qu'il fat surpris par la mort' ,(le sieur Corbinelli, — ajoute une note en marge — , les donna à Paris vers le commencement du siècle^). Voilà qui ne vaut guère mieux que Bullart; et rien que cette dernière note indique que l'auteur connaît Dante et ses éditeurs surtout de seconde main et par ouï- dire. Au témoignage de Villani il oppose une réflexion vraiment délicieuse: ,Jean Villani qui estoit de son pays et presque son contemporain^ assure que personne jusqu'alors n'avoit écrit avec plus de noblesse et de majesté ni en vers ni en prose: mais comme il y avoit peu de gens qui eussent écrit avant lui, cette réputation n'a pas dû lui coûter beaucoup.' Les éloges de Pétrarque et de Boocace, ceux de Messieurs de Port-Royal, le titre de poème épique donné par Castelvetro à la ,Commedia' et les reproches du Père Rapin, les querelles des dantophiles, les censures de Bellarmine et l'hétérodoxie du ,DeMonarchia', c'est à peu près tout ce qui remplit cet article, qui se termine gravement par dix-sept références.
Que savaient de Dante les savants à la mode, et Vadius lui-même*)?
1) Paris, 1686, t. IV, p. 2-11.
2) Oeliner, p. 80.
62 Albert Connson
Car les bénédictioB ne pouvaient sans doute remuer Thistoire do moyen âge sans en rencontrer le plus grand nom poétique. Toutefois il a fallu que Mabillon fit le voyage d'Italie pour qu'il vînt à parler de Dante 0; c'est à cette occasion aussi qu'il a recueilli, parmi d'autres manuscrits; celui qui est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, sons la rubrique: Latin 8702, et qui contient le commentaire de Benvenuto sur r,Infemo'*).
Quant à Ménage lui-même, il est bien évident que Fauteur des ,Mescolanze' et des ,Origini della lingua italiana' (1669) ne pouvait se dispenser de connaître Dante; sans doute son ouvrage n'est qu'une compilation, mais il cite abondamment et commente le ,gran padre^, et il serait invraisemblable que la lecture de tant de commentaires, et des relations continuelles avec tant de savants italiens, n'eussent pas amené le docte italianisant à se procurer et à lire une édition du ,poema sacro^ Ménage est, en effet, en correspondance avec Carlo Dati, Francesco Bedi, Magliabecchi, et il se procure, par le cardinal de Médicis, tous les nouveaux livres italiens'). Le savant bibliothécaire Magliabecchi écrit, le 22 avril 1687, à Mabillon, que le très érndit et révéré abbé Ménage sera certainement heureux d'apprendre l'impression de la seconde partie de la ,Difesa di Dante^ de Mazzoni*). Bien avant cela, Ménage avait discuté Dante en vers latins, et, loin de l'idolâtrie de certain académicien de la Grusca auquel il s'adresse, il trouverait bien naturel qu'on réprouvât, non pas les poésies amoureuses des Toscans, mais le rude et vieux poète: ,Tusci quod carmina Vatis Romanis sordent (proh pudor) ingeniis Carmina: quae Vénères, etc. . . .
Grandia ai veêtri damfiarent carmina DatUis^
(llle quidem dodo, atd canit ore rudi) Ferre lubens possetn dominae fastidia Bomœ :
Face mihi liceat dicere, Petre, tuâ:
Petre, tothurnatum qui tollia ad aethera Dantem,
Et faeiXi versas nocte dieque manu*).
Dédaigner Boccace et l'Ârioste, ce serait autrement grave aux yeux de
1) Baveone, juin 1685 (Muséum italicum, seu collectio veterum Bcriptorum ex bibliotbecis italicis erata a Johanne Mabillon et Michaele Germain, 1687, t I, pars I, p. 41); Oelsner, p. 78.
2) L. Auvray, o. c, p. 97, n. 3.
3) £. S a m tires CD, Ménage polémiste, poôte (Paris, thèse, 1902), p. 24.
4) Correspondance inédite de Mabillon et de Montfancon avec l'Italie, éd. Valéry, t. II, p. 33. Magliabecohi dit ibid.: ,Io ho scritto a chi me ne ha dato avviso che sarebbe benissimo fatto che procuraBsero di trovare le lezioni manocritte che l'istesso Mazzonî fece bu Dante, si dove il detto Dante descrive l'immaginativa potenza della nostra anima ; corne anche sopra *1 segnente sno verso :
La gloria di celui che tutto mnove.
5) Âegidii Menagii Poemata, 7» éd. (1680), p. 47 (Elegiarum liber, Ad Garolnm Datinm, VIII) *, passage déjà remarqué, à ce que je vois, parA.Torre,
Dante es France 63
Ménage, qui a les goûts des salons du tempS; et qui, se faisant commentateur et éditeur, choisit, parmi. les Français, Malherbe, et, parmi les Italiens, le Tasse (il écrit des Observations sur TÂminte). II serait saperfla de s*indigner de rinintelligence d^un pareil critique — comme il est excessif de vouloir le réhabiliter aujourd'hui. Ménage a le goût de la préciosité, et on lui trouverait assez d'excuses chez ces Italiens qu'il singeait. Au moins connaît-il Dante et les anecdotes célèbres à son sujet: les ,Menagiana^ rapportent le mot célèbre : Si je vais, qui reste? — et l'attribuent à ,Dante secrétaire de la république de Florence' O9 montrant au moins une connaissance plus précise que, plus tard, Stendhal, qui attribuera ce mot à Machiavel*). Le même recueil, il est vrai, blâme Michel-Ânge (comme fera aussi Louis Eacine) d'avoir si mal peint le Jugement dernier, qui a un aspect payen, et ajoute: ,Dante, dont pour le justifier on dit qu'il avoit emprunté ces .idées, et qui au chant 3 de son Enfer a fait une semblable description, s'est rendu en cela fort ridicule')/ Que pourrait-on exiger déplus du pédant abbé? On ne peut pas s'attendre à ce qu'il sache goûter Dante. Celui-ci reste au moins un nom qu'on ne passe pas sous silence quand on a consacré sa vie à l'étude, il reste un auteur dont les curieux pourront acheter les manuscrits: le manuscrit italien 527 de la Bibliothèque nationale (la Divine Comédie) porte cette note, écrite de la main de l'abbé de Targny au conmiencement du XVIIP siècle: Achepté à Rome en 1715*). Le nom même de Dante est assez connu pour être placé dans le ,Dictionnaire de rimes^ de Richelet, parmi les mots dont un versificateur peut user à la fin d'un vers qai doit rimer à un adjectif féminin en -an te*) Il s'était troavé, dans la seconde moitié du XYII siècle, un curieux pour traduire PEnfer^ en prose française, et pour écrire une pompeuse et vide biographie de Dante; cette traduction, la première en prose qu'on connaisse jusqu'ici, est beaucoup plus isolée en ce temps classique qu'au siècle précédent les traducteurs en partie inconnus, qui sont au moins quatre, et dont l'un se vit imprimer. Elle est conservée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Toulouse'), et porte la mention:
Giom. stor. d. lett. it., XXYIII, p. 217, n. 2, et par Oelsner, 0. c. — Remarquons que Passeroni (il Cicérone, 1755), rappellera, à l'époque de Tinfluence française en Italie, et du dédain de Dante, ,Egidio Menagio, nom erudito, £ l'abate Régnier, e al tri divers!* qui écrivaient en italien (del Balzo, Poésie di mille autori, VII, p. 67).
1) Menagiana (Paris, 1715), IV, 124.
2) Ed. Rod, Stendhal, p. 98.
8) Menagiana (Amsterdam 1716) III, 259.
4) L. Anvray, 0. c, p. 27.
5) Dictionnaire de rimes dans un nouvel ordre, par P. Richelet, nonvelle éd., Paris 1702, p. 90: ANTE et ENTE B^nte-tus, poët. Italien.
6) Ibid., p. 186.
64 Albert Coonton
,De la bibliothèque du château de Yareilles. SommièreS; 1746. — Donné à Tabbé de Layrat, chanoine régulier de la ChanceladC; par moy Yareilles. — Cette traduction est de M. Philippe Le Hardy, marqais de la Trousse^ Qu'est-ce qui pouvait ayoir porté le vieux guerrier, soit dans son commandement en Languedoc, soit dans sa vieillesse infirme, à se distraire par la traduction d'un poète si peu à la mode? L'explication la moins invraisemblable est sans doute dans les relations da marquis de La Trousse, parent de M"^« de Sévigné, avec Jean Corbinelli, lecteur de cette dernière, et très apprécié du beau monde d'alors, vanté par Somaize et par Bussy Rabutin, commensal de Boileau en une occasion célèbre, et présidant chez madame le Maigre les beaux esprits mystiques 0- Petit-fils de ce Corbinelli qni avait édité le ,£)e Valgari Ëloquentia^, Jean Corbinelli tenait toujours, sans doute, de ses origines fiorentines; M™®. de Sévigné paraît lai devoir une bonne partie de ce qu'elle sait d'italien*), et il lui arrive de parler italien dans les lettres où elle parle de son ami. A la vérité, Corbinelli, malgré sa vaste érudition et même son pédantisme, malgré le mysticisme dans lequel il tomba, ne parait pas avoir voalu réhabiliter le poème dédaigné : et ce n'est pas Dante qu'il oppose aux anciens quand ce serait le moment: ,Je dînai hier chez Monsieur de Lamoignon, raconte-t-il le 6 janvier 1690, avec Despréaux, Racine, et deux fameux jésuites. On y parla des ouvrages anciens et modernes; on opposa le seul Pascal à Cicéron, à Sénèque et au divin Platon. Pour moi j'opposai Frà Paolo à tous ces gens-là, et je n'en veux rien rabattre^'). Evidemment Corbinelli manquait de goût ce jour-là: mais pourquoi n'aurait-il pas parlé une fois ou l'autre de Dante aux beaux esprits et aux grands seigneurs qui Pécoutaient si volontiers ? Qui sait si ce n'est pas ainsi que Dante a trouvé un traducteur français sons Louis XIV? Le XVIII^ siècle allait s'ouvrir, et sa pensée allait édore, quand Pierre Bayle, à Rotterdam, composait son ,Dictionnaire historique et critique', et passait ainsi en revue tous les grands noms de l'histoire et des lettres: il ne crut pas devoir s'arrêter à celui de Dante, et on cherche en vain cet article dans la première édition, de 1697, entre Dandini et Darius. Il n'eût donc pas été question du vieux
1) Voir la Notice biographique sur Madame de Sévigné, en tête des Lettres de Madame de Sévigné, éd. Monmerqué (Grands écrivains de la France), t. I, p. 146—149.
2) Citons, entre autres, la lettre du 17 août 1654 (t. I, p. 385): yGuarda la gamba. Voilà qui est de mon cru, Madame* Corbinelli est à dix lieues d'ici. Il faut avouer que j'ai un beau naturel de savoir cela sans jamais avoir eu de maître.' Voir aussi, t. VII, p. 38, lettre du 25 août 1680.
8) Lettres de M»e de Sévigné, t IX, p. 398—399 (lettre de Corbinelli à Bussy Rabutin). On connaît le célèbre récit de Mme de Sévigné sur ce dîner de Lamoignon. Fra Paolo est Pietro Sarpi, l'historien du concile de Trente.
poète, dans ce livre noaveaa appelé à tant de succès, si Monsieur Bayle '), à Tarticle Gapet (Hagaes), n^avait rencontré le ^mensonge bien ridicale que le poète Dante débita lorsqu'il dit que le père de Hugues Capet estoit un boucher'. Une note ajoute superbement: ,Ge seroit abuser de son loisir et de la patience des lecteurs que de réfuter cet homme^; mais le témoignage de tant d'auteurs, d'Etienne Pasquier, d'un chanoine de Paris, nommé Balthasar Grangier, dans sa traduction, de Papyre Masson dans ses Annales, et même les observations d'un gentilhomme à Bayle, obligent celui-ci à s'expliquer là-dessuS; et à condamner l'explication métaphorique si souvent alléguée. Six ans après, la seconde édition, augmentée, du ^Dictionnaire^ (1702) consacrait enfin un article de quatre pages à Dante. Bayle allègue abondamment, dans ses notes beaucoup plus copieuses que le texte, une foule de commentateurs'), et notamment la plupart de ses prédécesseurs français; il cite les vers de Dante et ceux de Orangier, les critiques italiens et les polémistes du XVI<» siècle, réformés et jésuites. Mais on ne dirait pas qu'on est entré dans le siècle de Rivarol quand on lit le texte sommaire de l'article: ,Le plas considérable de ses ouvrages est le poëme que Ton nomme Gomédie de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. II a servi de texte à quelques commentateurs, et il a fourni une matière de guerre à plusieurs critiques. Il contient certaines choses qui ne plaisent point aux amis des papes, et qui semblent signifier que Rome est le siège de l'Antéchrist. Un autre livre de Dante a fort déplu à la Gour de Eome, et l'a fait passer pour hérétique^ Voilà le grand point pour Bayle, qui juge les poèmes comme il ferait un pamphlet quelconque, et qui disserte avec complaisance sur les arguments philosophiques et politiques qu'on a pu y trouver. Il cite très longuement Duplessis-Mornay, et il se plaint de ce que ,Mons . de Sponde, évêque français' se soit ,montré tout à fait ultramontain' dans sa façon de juger Dante: ,quem (Dantem) egregias animi dotes ac scientiae laudem et praeclara scripta, tum aliis erroribus maculasse observavit sanctus Ântoninus; tum eo maxime, quo tertia parte tractatus sui de Monarchia conatus est deprimere auctoritatem Romani Pontificis supra Imperatores seu Reges Romanorum in temporalibus, quem idem Ântoninus pluribus confutat^ ,Un véritable disciple de la Sorbonne, dit Bayle là- dessus, et un vrai enfant de l'Eglise gallicane n'auroient point parlé de la sortes Bayle ne s'élève pas au-dessus des préjugés et des préoccapations de son temps en cette matière; et si l'on a pu dire que les Allemands de Tépoque tiennent de lui le plus
1) Dictionnaire historique et critique par Monsieur Bayle, à Rotterdam^ chez Reînier Leers, 1697.
2) Il rapporte notamment, d'après ,PhilippU8 Carolni, Ânimadv. in Aal. Qelliam, p. ô92<, Tanecdote montrant Tattention de Dante à la lecture.
Oonnson, Dante en Franoe. g
66 Albert Goantoo
clair de leurs eonnaissanees sur ce point, il fant pourtant remarquer que son article : Dante, n^est pas des pins importants dn ^Dictionnaire^ et même il n'est pas reproduit dans l\Extrait dn Dictionnaire historique et critique^ qoi parut à Berlin en 1765.
L'art dantesque n'a pas eu prise sur les classiques, et les caoses de cette indifiérence, ou de cette ignorance, ont bien été marquées, on le verra, par les classiques du XVIII* siècle amenés à s'expliquer snr ce sujet Au temps où écrit Bayle, les étrangers les plus en vogue en France sont encore les Espagnols, en attendant la prochaine anglomanie : longuet ^) remarquera qu'ils ont été plus heureux que Dante et les auteurs italiens, qui n'ont pas fait école de ce côté desÂlpes. Les drames castillans et les romans picaresques et autres étaient certes plus utilisables et plus amusants que la ,Divine Comédie^ En l'année 1904, à propos des fêtes qu'on préparait à ,Don Quichotte^ un journaliste espagnol*) imaginait quatre dépêches de l'antre monde, signées de Victor Hugo, Shakespeare, Gœthe et Dante, faisant toutes l'éloge de Sancho. Dante trouvait plus de vie dans une bonne réplique de Sancho que dans le meilleur chant de l'Enéide. On ne serait pas loin du jugement de l'an 1704 si dans cette hâblerie on remplaçait ,r£néide^ par la ,Divine Comédie^ Qui donc alors se souciait de Dante? Un Polignac peut-être, qui, passant par la Hollande à son retour de Pologne, en 1697, avait eu des entretiens philosophiques avec Bayle et s'était décidé à combattre Lucrèce, chef et oracle des athées. En 1706 à Bome, le docte cardinal lisait son Anti-LucretiiM au pape Clément XI ; il l'y lira encore à Montesquieu en 1729. Il prend, à la vérité, peu de chose à Dante: il met en vers latios la comparaison du malade qui se retourne en vain sur son lit de douleur'), et lui-même, sur son lit de mort, il répétera cette pensée du VP chant du Purgatoire:
Vedrai te simigliante a qneUa inferma, Che non pnô trovar posa in salle plume, Ma con dar volta lao dolore scherma.
Hais il écrit son poème latin en parfait cartésien, en admirateur de Halebranche, et il n^a pas songé à opposer le poète du christia-
1) ,Le Dante, l'Arioste, le Tasse môme [ceci est une erreor], n'ont point fait d'élèves parmi nons' (Epttre aux membres de l'Académie espagnole, voyez Hnszar, Corneille et le théâtre espagnol, p. 13).
2) Dans,£l Imparcial' (Despaches de otromundo), 5 janvier 1904; Journal des Débats, 7 janvier 1904.
3) Anti-Lucretîns, I, 1047; Praefatîo, XIX-, Dante, Purgat., VI. 149. — A. Counson, Lncrèce en France; T Anti-Lucrèce (Musée belge, VI, 1902. p. 414). — ,Ho8 scilicet versus (dit Bothelin), et omnis litteratarae peritus, et in Italica versatissimos, imitatns erat ex his egregii Poëtae Dantis Alighieri yersibns . . /
Dantd en Franôd 6?
nisme à celui de Tathéisme antique: ces deux nomB de Lucrèce et de Dante, qui se sont rencontrés tant de foiS; sons la plume de Dorât; du président de Brosses et de Victor Hugo, auraient dû mieux inspirer les poètes, au temps où les «parallèles^ étaient presque un genre littéraire, en ce XVIIP siècle qui verra grandir à la fois la gloire du vieux Romain et celle du vieux Toscan. C'est dans un même éloignement que les voyait le conseiller (depuis président) de Brosses, qui voyageait en 1739 et en 1740 en Italie: au moins ne fait-il plus ce voyage, conmie le faisait Montaigne, sans un mot pour Dante. Sans en être encore au Baedeker de nos jours, qui ne décrit pas le baptistère de Florence sans rappeler le ,bel San Giovanni' de r,InfemoS un homme d'esprit et de lettres de 1740 ne peut du moins discuter les Italiens et leurs poètes épiques sans mentionner le premier de tous. Les beaux esprits, surtout les Florentins, remarque avec surprise de Brosses, mettent Dante au premier rang, avant TArioste. ,J'ai lu, ajoute-t-il, quelque chose du Dante à grand'peine; il est difficile à entendre, tant par son
style que par ses allégories,
car un sublime dur
S'y tronve enveloppé dans un langage obscur.
Il me paraît plein de gravité, d'énergie et d'images fortes, mais profondément triste ; aussi je n'en lis guère, car il me rend Pâme toute sombre^ Comme on n'a pas encore découvert la poésie de la tristesse, Taimable voyageur ne trouve guère au poète triste qu'un intérêt d'antiquité: ,Gependant je sens que je commence à le goâter, et je l'admire comme un rare génie, surtout pour le temps où il a vécu (sur la fin du XIII^ siècle), et comme le premier homme de l'Europe qui, dans les siècles modernes, ait vraiment mérité le nom de poëte; mais je ne puis comprendre avec cela qu'on le mette au-dessus du Tasse ou de TArioste, à qui je reviens toujours avec plus d'empressement, ou même à quelques autres qui ne valent peut-être pas le Dante ; comme, malgré tout le mérite de Lucrèce, le meilleur des poëtes latins après Virgile, on se met plus volontiers à en lire d'autres inférieurs à celui-là; et cependant Lucrèce est bien un autre poëte que le Dante, qui n'a que de la force, étant tout à fait seo et sans aménité^ On voit que, depuis Dorât, Dante a perdu du terrain, ou plutôt que Lucrèce en a gagné, ~ et aussi que de Brosses a bien mal lu même l'épisode de Francesca, si tant est qu'il l'ait remarqué. ,Je ne puis m'empêcher d'ajouter encore ici — dit-il — , que plus je lis le Dante, plus je reste surpris de cette préférence que je lui ai vu donner sur l'Arioste par de bons connaisseurs. Il me semble que c'est comme si on mettait le Roman de la Rose au-dessus de La Fontaine. J'avoue que le Dante ne me plaît qu'en peu d'endroits, et me fatigue partout^' ). Voilà donc la
1) Lettres familières écrites d'Italie en 1789 et 1740 par Charles de Brosses,
68 Albert Connson
fDiyine Comédie' reléguée parmi ce fatras d'éradition auquel le magistrat lettré ne s'arrêtait pas, et dont il s'étonnait même en se trouvant en face d'un Muratori ou d'un Sainte-Palaye; lui qui trouyait Michel-Ânge ,rude et sans goût^, il ne pouvait, malgré tout ce que les Italiens disaient, admirer Dante. Son époque est comme lui, et se serait sans doute détournée à jamais du vieux poète, sans les préoccupations historiques ; puis philologiques, qui pénètrent peu à peu dans la critique littéraire.
Le XVni* siècle fut un temps d'immense curiosité, et depuis les infiniment petits jusqu*auz auteurs oubliés, ses investigations s'épar> pillèrent sur toutes les choses et sur toutes les œuvres. Sans doute il garde les traditions classiques, la méthode cartésienne et tons les préjugés de r,Art poétique': mais en littérature comme en science^ il a remué tous les éléments qui devaient ruiner plus tard ses conceptions philosophiques et esthétiques. Ce retour s'accomplit même plus rapidement et plus tôt dans la critique que dans les sciences positives, et déjà Voltaire a assez vécu pour voir se tourner contre son classicisme les Anglais qu'il avait introduits. Le mouvement prit bien d'autres proportions par la suite: le romantisme devait se réclamer des étrangers, de Shakespeare et de Dante, contre Festhétique chère à Voltaire et à Rivarol; et les poètes obscurs devaient être l'objet d'une érudition que l'auteur du ^Dictionnaire philosophique' eût certainement méprisée. Mais les critiques classiques sont loin de deviner tout cela au sujet de Dante durant la première moitié du XVIII* siècle.
Si d'abord on cherche la trace de la ,Divine Comédie^ dans la poésie religieuse du temps, on s'aperçoit que Louis Racine^), l'auteur de ,1a Religion', n'est rien moins qu'un admirateur de Dante. Lui qui fait tant d'honneur à Hilton, il n'approuve ni la théologie ni la satire ni le style de ,ce Dante qui, abusant d'une manière étrange de l'autorité qu'il se donne de distribuer les places dans l'enfer, écrit avec une plume trempée dans le fiel le plus amer' (Louis Racine parle ici comme Bullart), ,qui, étant dans le Purgatoire et même dans le Paradis, oublie^ au milieu des saints, que la religion qu'il chante ordonne le pardon des injures; qui oublie, en nommant les papes de son temps.
lettre 46, à M. de Nenilly (2« éd. par R. Colomb, Paris 1858); Oelsner, p. 40 et 84; Sainte-Benve, Caaseries du lundi, 1854.
Sur les voyages en IUlie, v. Ch. Dejob, M"» de Staël et l'Italie (Paris, 1890), et d'Ancona, éd. du Journal du voyage de Montaigne. A Florence, parmi les tableaux et les tombeaux, de Brosses mentionne Dante et Giotto.
1) Discours sur le poème épique (1747), écrit à l'occasion des Remarques d'Addison sur Hilton; Discours sur le Paradis perdu, en tête de le traduction, (1755). et remarques à la suite de celle-ci-, v. Oelsner, p. 42—43 et 85—86; J. Telleen, Hilton dans la littérature française, p. 100.
que Tenfant qui va avertir ses frères dn désbonneçr de leur père, mérite d'être maudite Louis Racine constate à regret qae ,MiIton a malhenreasement imité le Dante, en se jetant dans les questions théologiques et philosophiques, mais avec bien plus de ménagement. Le Dante^ dont la science consistoit dans la dialectique des écoles, les subtilités péripatéticiennes^ et daiis un platonisme mal entendu, avoit pris sa théologie dans Pierre Lombard. Pourquoi donc perdre son temps à approfondir ses allégories mystiques?' En vrai disciple de Boileau, Louis Racine blâme Dante d'avoir fait Virgile ,tout ensemble payen et chrétien', d'être obscur, peu naturel, d'arrêter presque à chaque pas le lecteur; il lui reproche le mauvais goût de ses métaphores contournées, ,rarc des années qui commence à se courber,' ,1e fourreau de nos membres,' ,Ie miroir de Narcisse,' ,1e char des regards,' ,les œuvres que la nature n'a point forgées* sur son enclume,' ,se mettre du plomb au pied pour aller lentement du oui au non,' ,Ia crainte qui remplit le lac de son cœur'. Il ne laisse pas, bien entendu, de remarquer que la ,Divine Comédie,' ,renferme de grandes beautés'; seulement ces perles n'excusent pas une œuvre qui pêche contre toutes les règles, qui n'est ,ni épique, ni héroïque', et, après avoir parlé notamment de l'épisode de Casella du II* chant du ,Purgatoire', le commentateur ajoute: ,Yoi1à' des fictions ridicules dans un poète appelé le divin Dante!' Pais il répond, le fait mérite d'être relevé, à la note de la Grammaire italienne de Port-Royal, dans laquelle il avait peut-être commencé à étudier la langue de Dante: ,Quoi qu'on ait dit du Dante, qu'il est aussi pur ponr les mœurs que pour le langage, sa Muse chrétienne et profane n'inspire pas pour les grands sujets qu'elle traite, le respect qu'ils doivent imprimer. Je comparerai sa plume au pinceau de Michcl-Ânge dans son tableau du Jugement dernier. Ce n'est pas ainsi que Raphaël traite les grands sujets.' — L'exemple de Louis Racine montre assez la distance qu'il y avait entre la foi exaltée et visionnaire du vieux Toscan, et le christianisme policé, raisonneur et rangé, des Français, jansénistes ou cartésiens ou jésuites, et tous également imbus des règles classiques. Â ceux qui cherchent dans les littératures modernes la poésie chrétienne, Milton suffit amplement, et Dante doit s*estimer trop heureux si sur sa ,Commedia' tombe un rayon de la gloire du poète anglais. Celui-ci est plus récent, plus classique, mieux éduqué que son prédécesseur italien ; Louis Racine estime même qu'il est bien plus sage, puisqu'il épargne les papes et qu'il blâme le suicide, alors que le ,Purgatoire' est confié au coupable Caton d'Utique. De Louis Racine à Chateaubriand, Milton a les honneurs que les écrivains renommés n'accordent pas à Dante. Âddison n'avait-il pas dit, dans ses , Remarques' si appréciées en France: ,Plusieurs Poëtes François, Italiens et Anglois ont donné carrière & leur imagination pour peindre
70 Albert GomiKNi
les Anges: lIQioii a mieux léosn que tons ceux que j'ai lus, et ee qu'il noua dit est eonforme aux idées que rEcritore noos en donne')/ AddisiHiy qnoiqaH rapporte une histoire tirée de Boeealini, compare tont le temps MQton à Homère et à Virgile, jamais à Dante, dont Constantin de Magny et antres dissertatenrs ne se soucient pas dayantage. Tpntefois, à force de parler de Hilton, on a bien Toecasion de remarquer de temps en temps son préenrsear, et notamment l'édition augmentée du JKctionnaire historique et critique^ de Bayle donnait la célèbre stance de Dkyden sur Hilton:
Thies poeta in three dirtaat mgeê barn^ Greeee, Itsly, ssd Eui^aiid, did aboro, The fini in loftiBe« of thoagfat mpaased; The next, in najesty, in botii the last*) . . .
Dans cette époque où Dante se glissait timidement à la faveur d*nne gloire étrangère, il y eut pourtant, connue au XVI* siècle Guy Lefèvre de la Boderie, un obscur et pieux auteur pour mettre en prose française les trois ,canzom^ du ,ConTiTio^: J. J. de Ija Touche-Loisi publia en 1744 à Paris ses ,Consolation8 chrétiennes, avec des réflexions sur les huit béatitudes, et la paraphrase de trois cantiques du Dante'*).
Yoi ehCy intendendo, U teno ciel moTete, • . .
est derenn: ,Je tous invoque, sublimes intelligences, qui donnez le monrement an troisième Ciel, ne dédaignez pas de faire attention à ee qui se passe dans mon cceur' ,et ainsi une prose plus élégante que littérale rend ces ,canzoni^ qui devaient être en tous temps, et à plus forte raison alors, l'une des parties de Tœuvre de Dante les plus négligées en France.
A défaut de poètes religieux, le vieil auteur occupe les curieux, les compilateurs et les sots. Un ami du cardinal de Polignac, Charles Lebean (1701—1775), traduisit l'épisode dTgoIin en des vers latins qui ne furent imprimés qu'en 1782, mais qui, connus beaucoup plus tôt, avaient fût dire àLouisBacine: ,Ces vers sont encore plus beaux que ceux du Dante, qui dans cet endroit sont très beaux/ Eloge excessif et peui-être de pob'tesse, et dont il ne faut pas s'étonner en un sîède
1) Tïadnetion en tête du t. n du ,ParadiB perdn, poSme héroïque de Hilton, trsdnit de Tanglois avec lee remarques de Mr. Addîaaon, une dlMertatioa eritiqne de Mr. Constsntyn de Hsguy et la Chute de rhonune, poème françois par Mr. Dnrand' ÇLm, Haye, 1790), t n, p. LXXXVDEL
2) ClTelleen, o. c^ p. 6. — On a pu connaître enFrance aossi le sonnet de MOton qui parle de Dante et de cet épisode de Caaella qni déplut à Louis Baeine (t. de! Balio, t. Y, p. 738; sonnet de 1631X et aussi la satire de Pope (r^roduite îMd^ t. YI, p. 513).
3) P. 293—396; Oelsner, p. 43 et 85.
f Dante en France 71
où la parodie d'an chant de la ^Commedia^ par Voltaire sera estimée ^Ins intéressante que l'original. — Parmi les compilateurs se place Tabbé Ooujet, qui au tome VII de sa ^Bibliothèque française^ (1744) parle de Dante, Pétrarque et Boccace; tout en remarquant que ces premiers poètes de la Renaissance ,se ressentent toujours un peu du mauvais goût de leur siècle^ le docte abbé, en des termes qui font déjà songer au Dante de Bivarol ^s'élevant dans l'interrègne des beaux artsS s'étonne avec une aimable indulgence ,que des hommes nés au milieu d'une barbarie presque universelle, aient pu, guidés par leur seul génie, se frayer la route du beau, et composer des ouvrages que les siècles les plus éclairés ne feront point difficulté de mettre au nombre des chefs-d'œuvre^ Sur l'inexactitude du titre de ,Comédie\ sur les vengeances exercées par l'auteur de l'Enfer, Goujet en sait autant qu'un bon écolier qui aurait entendu parler des érudits. Le plus curieux de ses souvenirs est celui-ci: ,Dante a fait d'autres poésies que sa Comédie: mais nous n'en avons vu aucune traduction, excepté une de son hymne à la louange de la Sainte Vierge': cela prouve d'abord que Ooujet n'avait pas lu le XXXIII* chant du Paradis, et ensuite que la paraphrase da Guy Lefèvre de la Boderie, au bout de plus d'un siècle et demi, se retrouvait dans la mémoire d'un docte abbé, qui l'avait peut-être rencontrée dans la bibliothèque d'un amateur de poésie pieuse. — Vers le même temps, l'édition des ,poésies du roi de Navarre' (Thibaut de Champagne), remarquait que, Dante, De vulgari eloquentia, liv. 2, chap. 5, a prétendu que les vers d'une chanson de Thibaut étaient hendécasyllabes' 0. — Enfin un sot notoire, le Père Hardouin, avait dépassé, à propos de Dante, toutes les niaiseries que trouvera un Aronx au XIX» siècle. Ce P. Hardouin, qui, pour s'être levé toute sa vie à quatre heures du matin, se croyait le droit de soutenir tous les paradoxes, avait démontré non seulement que la plupart des poèmes antiques étaient des apocryphes fabriqués par des moines du XIII* siècle, mais encore et surtout il avait exposé, en 1727, dans ses, Doutes proposés sur l'âge du Dante'*), comme quoi Ia,Commedia' était l'œuvre d'un disciple de Wyclef, du commencement du XV* siècle' ,qui avait mis son ouvrage sur la tête d'un homme mort 90 ans auparavant, afin de donner plus de vogue au poème, et pour éviter d'être responsable en justice de là mauvaise doctrine qu'il renferme^ C'étaient les ,Mémoire8
1) Les poésieB du roi de Navarre, .Paris, 1742, t. Il, p. 13. L'éditeur parle de ,feu M. Lancelot*: il a pa connaître la Grammaire italienne de Port-Boyal, et Tédition de Corbinelli.
2) Mémoires pour rhistoire des sciences et des beaux arts, Trévoux, août 1727 (art. LXXYI); réimpression de l'art, par Charles Lyell, Paris 1847. Oelsner, p. 83; Bug. Bouvy, Voltaire et l'Italie, p. 39, n. 3,
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de Trévoux' qui publiaient ces divagations, de sorte que ce célëbre recueil, peu favorable, comme on sait, aux influences étrangères, a pris sa part de la pire des éruditions auxquelles les étrangers pouvaient pousser les Français. Gomme plus tard Âroux, le P. Hardouin trouva des critiques qui s'attardèrent & le réfuter. Il ne trouva personne pour le suivre dans ses opinions, ni même dans les études dantesques. ,S'il a eu quelque autre vue, disait-il de Tauteur de la ,Gommedia', je la laisse à deviner aux critiques savants et catholiques.^ Les critiques savants s'occupaient presque aussi peu de Dante que du P. Hardouin.
En 1727, précisément, Voltaire, dans son ,Essai sur la poésie épique' (réuni depuis à la ,Henriade^), examinait les poètes épiques depuis Homère jusqu'à Milton: Virgile, Lucain, le Trissin, le Gamoëns, le Tasse, don Alonzo d'Ercilla eurent tous un honneur dont Dante ne fut pas jugé digne ^). La plupart des théoriciens en cette matière auraient sans doute dit, comme Formey dans ses ,Gonseils pour former une bibliothèque peu nombreuse mais choisie' (1736), qu'ils ne mentionnaient pas certains poètes épiques qui ne sont pas dignes de ce nom. Dante avait le tort immense de ne rentrer dans aucune catégorie définie, de ne ressembler à rien, et en nul point peut-être l'accès d'un poète irrégulier n'était plus difficile que dans la poésie épique. Là, semble-t-il, la division des genres est impitoyable, et Ton dirait que les Français du XVIIP siècle, convaincus de n'avoir pas la tête épique, veulent au moins suivre toutes les règles qu'ils croient être celles des Homère et des Virgile. Ils se donnent toutes les peines du monde pour définir ces règles épiques, le merveilleux nécessaire, les machines permises, et jamais un tel amoncellement de théories et de dissertations n'a échappé au ridicule dans ce siècle frondeur. Ges études et ces règles ont bien produit le poème héroïque qu'on cherche comme autrefois la pierre philosophale : la ,Henriade^ est née, et les contemporains croient tenir enfin leur épopée. Une époque si préoccupée de formules didactiques et de créations artificielles, et qui croyait si facilement, en matière littéraire comme ailleurs, à la génération spontanée, n'était pas faite pour goûter une poésie originale, rude et irrégulière. Bivarol, qui
1) Dans cet «Essai* (chap. V), Voltaire dit seulement de Dante et de Pétrarque qu'ils ,ont écrit en vers dans un temps où Ton n'avait pas encore un ouvrage de prose supportable* (cf. Eu g. Bouvy, Voltaire et T Italie, p. 40). — De bonne heure on a vu rinsuffisance du traité de Voltaire : ,M. de Voltaire, selon M. Thomas, a fait un traité très incomplet sur le poème épique. Par exemple, pour bien parler d'Homère, il ne fallait pas seulement le considérer comme poète, mais juger par son ouvrage des mœurs du temps, . . . démêler, par le caractère de sa poésie, quelles étaient les idées reçues alors. On voit, par exemple, que Milton avoit servi dans Tarmée de CromweP . . . (Nouveaux mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker, Paris, an X, 1801, t. I, p. 240).
goûtera Dante^ saura an moins dire tont d'abord que la ^Henriade^ n'est qu'un squelette épique. En . attendant Rivarol, la critique en est au jugement d'exclusion porté par Chapelain, appliqué aussi par Louis . BacinC; formulé encore par Voltaire: ,Tout cela est-il dans le style comique? non. Dans quel goût est donc ce poème? Dans un goût bizarre *J.*
Car Voltaire; en ce point comme en d'autres, eut plus que personne l'esprit, les préjugés et le goût de tout le monde, et son attitude à regard de Dante est un spectacle aussi suggestif qu'important pour l'histoire de la critique. Voltaire et Dante! Quel titre évocateur*), et quel dommage que Eenan n^ ait pas songé quand il fit parler les grands poètes français dans les Champs Elysées! C'est Gavroche devant le MoYse de Michel-Ange, c'est Pironie impertinente et incrédule devant le plus grand monument de l'art chrétien et symboliste, c'est aussi l'écolier des maîtres classiques français devant un chef-d'œuvre étranger, irrégulier et barbare').
Elève des Jésuites (comme plus tard Lamartine), et formé dès son enfance au goût de l'élégance humaniste, Voltaire n'était guère prédisposé à transgresser aux admirations et aux réprobations de Boileau, et il a fallu la secoTisse d'un voyage forcé en Angleterre, et la rage d'opposition, pour qu'il devînt l'initiateur de l'anglomanie. Peut-être & Londres, si pas à Paris, a-t-il eu l'occasion d'entendre parler de Dante; il ne paraît guère en faire cas, d'après le mot rapide et insignifiant de l',Es8ai sur la poésie épique' *\ et même d'après la vingt-deuxième
1) Cet article, souvent cité, qui précède la parodie des paroles de Guido de Montefeltro (Inferno, XXVII), est reproduit dansC. delBalzo, Poésie di mille autori intomo a Dante Aligtieri, vol. VII (1901), p. 35 et sv.; il a été placé dans le ,Dictionnaire philosophique' de Voltaire dans l'édition de Eehl.
2) C'est ce que M. Gebhart a exposé dans un spirituel feuilleton du ,Joumal des DébatsS 15 février 1899.
3) Cela explique le soin avec lequel on a étudié ce point de la dantographie française: £ug. Bonvy, Voltaire et les polémiques italiennes sur Dante (Hevue des Universités du Midi, juillet 1895), article repris dans Eu g. Bouvy, Voltaire et l'Italie (Hachette. 1898); A. Torre, Giornale storico délia letteratura italiana, XXVIII (1896), p. 216-224; P. T. Mattiucci, Giornale dantesco, VII (1899), p. 401—410; £. Gebhart, article cité; Rassegna bibliografica délia letteratura italiana, III, 292 et 293(Zacchetti), VI, 298-308 (M. Barbi et L.Ferrari); Giornale storico, XXXIII (1899), 403—421 (£. Bertana); Bullettino délia società dantesca italiana, n. s., III, 122; et IX, fasc. 1—2, oct.-nov. 1902; L. M. Capelli, Dante e Voltaire (Giornale dantesco, VIII, année 1900); Oelsner, o. c.
4) Chapitre V (Le Trissin). — Il arrivait aussi, à l'époque des ,Lettres anglaises', que quelque curieux mentionnât Dante dans des réflexions sur les poètes italiens, publiées en français à Londres.
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des ^Lettres anglaises^ où Dante est mis à côté d'^ndibras^: ,0d ne lit pins le Dante dans l'Enrope, parce qne tont y est allnsion . à des faits ignorés/ En ce temps de ^réduction à PnniyerseP et de mépris dn moyen âge, ce reproche est d'antant moins étonnant qu'on le retrouvera sons la plume de Lamartine et sous celle . de Flaubert — pour ne pas rappeler La Harpe — . L'auteur de la Henriade et des ^Lettres philosophiques^ a parfois su dire d'excellentes choses sur la vanité des chicanes des théoriciens, comme sur les préjugés de Tbomme qui ne connaît que sa propre langue et sa littérature nationale, et sur les végétations sauvages et puissantes de la poésie étrangère, qu'il ne faut pas vouloir tailler et aligner à la façon des arbres de Marly. Peut-être n'avait-il pas encore tout à fait oublié ces sages réflexions quand (vers 1738?) à Cirey, de concert avec la savante marquise du Châtelet, il a lu la ,Divine Comédie^ et en a même traduit certains passages : il formule ses observations dans la lettre à ,M. de . . . professeur en histoire/ imprimée en 1753 dans les ^Annales de TEmpire^ *), et elles ont enfin trouvé place en 1756 dans le chapitre LXXXII de l^Essai sur les mœurs', intitulé alors ,Essai sur l'histoire générale^ *) et offert, sous ce titre^ à Bettinelli (en 1758). Là Voltaire prend encore Dante au sérieux, quoiqu'il juge Pétrarque meilleur écrivain, et le sujet de la ^Divine Comédie' de mauvais goût: ,1e Dante, Florentini avait illTistré la langue toscane par son poëme bizarre, mais brillant de beautés naturelles, intitulé ,Comédie'; ouvrage dans lequel Pautenr s'éleva dans les détails au-dessus du mauvais goût de son sujet, et rempli de morceaux écrits aussi purement que s'ils étaient du temps de l'Ârioste et du Tasse. On ne doit pas s'étonner que l'auteur. Pan des principaux de la faction ,gibeline', persécuté par Boniface VIII et par Charles de Valois, ait dans son poëme exhalé sa douleur sur les querelles de l'empire et du sacerdoce. Qu'il soit permis d'insérer ici une faible traduction d'un des passages du Dante, concernant ces dissensions. Ces monuments de l'esprit humain délassent de la longue attention aux malheurs qui ont troublé la terre:
Jadis on vit dans une paix profonde
De denx soleils les flambeaux luire an monde,
1) Cette lettre (de décembre 17ô3) figure dans les mélanges littéraires de Voltaire (éd. Beuchot, tXLVII, p. 147—154)-, Eug.Bouvy, Voltaire et Tltolie, p. 40, n. 2. — A. Zaccaria répliqua à Voltoire en 1764 (Bertana, p. 409).
2) Essai sur l'histoire générale et sur les mœors et Tesprit des nations depuis Charlemagne jusqu'à nos jours, éd. de 1757, t. II, p. 171—172; il est encore question (îbid., t. ITI, p. 185) de Dante et de ce qu'il dit par hasard des quatre étoiles dp pôle austral; les éditeurs de Hollande disent: «L'auteur nous a donné son manuscrit, conunencé en 1740 et fini en 1749*.
Qui sans se nuire éclairant les hnmaina, Du vrai deToir- enseignaient les chemins, Et nous montraient de Paigle impériale Et de l'agneau les droits et l'intervalle . . .'^).
Voltaire continue sur le même ton élégant et digne la paraphrase de rallocution de Marc Lombard (du XVI® chant dn Purgatoire), et il trouve dans Dante et surtout dan^ Pétrarque ,un grand nombre de ces traits semblables & ces beaux ouvrages des anciens, qui ont & la fois la force de l'antiquité et la fraîcheur du moderne^ Il montrait donc là tout le sens poétique qu'on pouvait attendre d'un philosophe sceptique et d'un écrivain formé par les règles de r,Art poétique^; et son éloignement pour la ,bizarrerie^ et le ^mauvais goût' n'est que la conception de son temps et de ses précurseurs. C'est dans ces dispositions à demi favorables qu'il se trouvait sans doute en parlant, dans son discours de réception à l'Académie française (9 mai 1746), des traductions, de la diffusion internationale qui est le signe des bons ouvrages '), et de la situation de la littérature française par rapport aux autres. Il eut ainsi Toccasion de parler de Dante, comme devaient l'avoir et la saisir, en entrant aussi à l'Académie française, Lamartine en 1830 et Victor Hugo, k peu près un siècle après Voltaire (1841). L'académicien de 1746 remarque la timidité de la poésie française: ,Kou8 nous sommes interdit, nous-mêmes insensiblement, presque tons les autres objets que d'autres nations ont osé peindre. Il n'est rien que le Dante n'exprimât, à l'exemple des Anciens. Il accoutuma les Italiens à tout dire; mais nous, comment pourrions-nous aujourd'hui imiter l'auteur des ,6éorgiquesS qui nomme, sans détour, tous les instruments de l'agriculture?')^ Psychologique ou galante, généralement dramatique, la poésie française avait tellement rétréci son domaine et son vocabulaire, qu'elle se prêtait mal & subir l'action d'un Dante ou d'un Shakespeare : et déjà le vieux Grangier n'avait-il pas reconnu que son auteur répondait peu à l'aimable frivolité des poètes de 1596? Qu'on n'aille pas, surtout, insister auprès des écrivains classiques pour les désabuser, et pour faire admirer malgré tout les génies trop rudes! Ce serait le moyen d'irriter à jamais Voltaire, et d'en faire l'ennemi juré de ceux auxquels il a bien voulu reconnaître quelque mérite, mais dont il n'admet point l'idolâtrie. Périssent les poètes étrangers plutôt
1) Oeuvres de Voltaire, éd. Beuchot, XIII, 868; XVI, 424.
2) ,11 n'y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu'on y apprend, qu'on y traduit.' (Toltariana, Paris 1748, p. 280).
8) Yoltariana, p. 279. Dans le mdme discours il dit (comme déjà dans ce qui précède, et en d'autres endroits): ,C*e8t Pétrarque qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité et cette grâce qu'elle a toujours conservées* (p. 279).
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qa'un principe de goâti Cependant la connaisBance etPëtude de Dante faisaient lentement leur chemin, Louis Racine en parlait comme on a vu en traduisant Milton (1755), le vieux Golbert d'Ëstouteville travaillait ferme à sa traduction de Dante avec préface, et Montesquieu luimême, le grand ennemi des poètes, priait,, en 1749, l'abbé de Guasco d'aider rinoffensif traducteur, dont le travail circula en nombreux manuscrits. Un cardinal écrivait même de Rome, en 1751, à-d'Ëstouteville: ,Vous ne devez point priver vos concitoyens de la connaissance d'un poëte aussi célèbre que Dante/ En 1757, le tome VII de TEncycIopédie, à Tarticle ,OibelinS signé D. J. (le cbavalier De Jaucourt), disait: ,Les gens de goût liront toujours le Dante: cet homme de génie, si longtemps persécuté par Boniface YIII pour avoir été gibelin, a exhalé dans ses vers toute sa douleur sur les querelles de l'Empire et du Sacerdoce/ Dante victime, martyr des papes ! C'était faux, comme remarquait le Supplément en alléguant Bayle, mais n'était-ce pas de quoi rendre sympathique le poète si judicieusement paraphrasé dans l',E8sai sur les mœurs' ! Pour un peu, il aurait pu devenir un allié rétrospectif, comme il le sera pour les républicains de 1830, comme il devait l'être de bonne heure pour les Italiens opprimés. Mais l'heure était & la littérature française, au goût policé, aux modèles classiques, et à la fin de 1757 les ,Lettere virgiliane' ^) du jésuite italien Bettinelli, faisant parler aux Champs Elysées les poètes anciens, mettaient dans la bouche de Virgile une longue et violente critique de Dante. Ces ,Lettres de Virgile', qui déchaînèrent en Italie un ouragan de polémiques, furent traduites en français dès 1759 par Langlard*), elles devaient l'être encore, en 1766 ou 1767, par Pommereul, et elles étaient mentionnées ou vantées dans les ,Mémoires de Trévoux' de juillet 1 758, dans le , Journal étranger' en septembre, et, sous la plume de Frérou, dans r,Ânnée littéraire' de 1759'). L'auteur, Bettinelli, n'avait-il pas visité Paris, ses philosophes et ses beaux esprits, n'était-il pas dans le goût du jour et dans la bonne tradition classique ? Quand il rendit visite à Voltaire, aux Délices, en novembre 1758, il fut fort bien reçn, le grincheux philosophe accueillit volontiers les flatteries d^un Italien si bien élevé, et il ne fut pas en reste de politesse envers son admira-
1) Imprimées à Venise & la suite d'un recueil de poésies: ,Versi scioltî di tre eccellenti autori con alcune lettere non più stampate' (les trois excellents auteurs étaient le modeste Bettinelli, Algarotti et Frugoni). — Bouvy, p. 53; Giomale storico, XXVIII, p. 219 et p. 224 (article de A. Terre) ; Giorn. dantesco, VII, p. 404.
2) Paris, Pissot, 1759, in-8; la traduction de Pommereul (Florence et Parts, Caillan, s. d., în-8) contient, avec les ,Lettres de Virgile', la traduction des ,Lettre8 anglaises' que Bettinelli y avait ajoutées en 1766.
3) Vol. I, p. 73.
tenr et les poésies choisies et les lettres virgiliennes; quMl avait reçues
de Fauteur : en décembre 1758, Bettinelli reçut à Genève ^) répigramme
célèbre de Voltaire:
Compatriote de Virgile
Et son succeBseur anjourd'hai,
C'est à vous d'écrire sur lai:
Vous avez son âme et son style.
Puis en 1759, de plus en plus indigné, sans doute, contre les étrangers et les barbares (Shakespeare faisait des progrès inquiétants, et les dantophiles italiens s'agitaient), le patriarche écrit à Bettinelli: ,Je fais grand cas du courage avec lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou, et son ouvrage un monstre. J^aime encore mieux pourtant dans ce monstre une cinquantaine de vers supérieurs à son siècle, que tous les vermisseaux appelés ,sonetti\ qui naissent et meurent à milliers aujourd'hui dans lltalie, de Milan à Otrante. Âlgarotti a donc abandonné le triumvirat comme Lépidus: je crois que, dans le fond, il pense comme vous sur le Dante. Il est plaisant que, même sur ces bagatelles, un homme qui pense n'ose dire son sentiment qu'à l'oreille de son ami.^ Voltaire dit ce qu'il pense et montre bien ce que ni lui ni son siècle ne pouvaient comprendre: il ne peut s'intéresser à un poème dont la pensée et la forme sont trop loin, il ne veut pas s'attacher, comme ferait un critique du XIX^ siècle, à reconstituer la vie du moyen âge et à replacer dans son milieu la ,Divine Comédie^ Outre une lecture trop rapide et trop incomplète, et une ignorance dont ne manquèrent pas de le taxer certains Italiens, et, plus tard, Lamennais, Voltaire est arrêté tout d'abord par Tidée qu'il se fait de l'art et de la critique littéraire. Il s'en venge bien par les plaisanteries dont il remplit sa ,Lettre sur le Dante^, réunie dans l'édition de Eehl au ,Dictionnaire philosophique', et qui nous dit ce qu'on savait alors, et ce qu'on voulait savoir, de Dante'): ,Les Italiens l'appellent divin,
1) A. Torre (Giom. stor., XXVIII, 224), qui donne cette indication, s'est mépris sur la lettre inédite du 20 mars 1763, qu*il publie, et qu'il croit ôtro de Voltaire à Bettinelli; il est évident qu'elle est de Bettinelli à Voltaire, ne fût-ce que par cette phrase : ,Nous attendons impatiemment le grand Corneille de votre main. Ce sera Turenne rendu à la France par le grand Condé. Mais n'oubliez pas l'histoire générale pour l'honneur de l'Italie, de r£urope et de l'humanité. Je serais trop glorieux d'avoir fourni quelques matériaux informes pour le Panthéon des arts et des génies bâti par vous.' — Le Corneille de la main de Voltaire, c'est l'édition que celui-ci préparait, et qui parut en 1764. Cette lettre montre aussi que Bettinelli avait remis à Voltaire (à qui il les réclame) de petits essais sur la littérature italienne.
2) Cette lettre sur Dante est reproduite par C. del Balzo, (Poésie di mille autori, t. VII, p. 36), qui la place en 1751—1763: d'après l'édition Bouchot, elle aurait paru pour la première fois en 1765 dans la Suite des Mélanges, 4« partie (Rassegna bibliografica, VI, p. 295^ éd. Bouchot, t 28, p. 288, n. 2).
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mais c'est nne divinité cachée ; peu de gens entendent ses oracles ; il a des commentateurs; c^est pent-être encore nne raison de plus pour n'être pas compris. Sa réputation s'afifermira toujours, parce qu'on ne le lit guère. Il y a de lui une vingtaine de traits qu'on sait par cœor: cela suffit pour s'épargner la peine d'examiner le reste.' Voltaire sera certainement le dernier à se donner cette peine; il trace une biographie aussi brève qu'ironique de Dante, et une analyse de la ,Oommedia' sur le même ton; il n'estime Bayle ni plus ni moins pour s'être trompé de cinq ans sur la date de la naissance de Dante (1265; dit Bayle; 1260, disent les compatriotes de Dante?!): ,1a grande affaire est de ne se tromper ni en fait de goût ni en fait de raisonnement', et de ne pas, par exemple, en lisant la comédie de l'enfer, du purgatoire et du paradis, ,regarder ce salmigondis comme un beau poëme épiqueS ,YirgiIe dit qu'il est né lombard; c'est précisément comme si Homère disait qu'il est né tnrc^* boutade que goûtera Rivarol. Tout l'enfer n'étant ni comique ni héroïque, mais d'un goût bizarre, Voltaire n'en ferait nul cas s'il n'y avait par ci par là un beau vers et surtout si Ton n'y voyait mettre à mal des papes et des cardinaux : ,il y a des vers si heureux et si naïfs, qu'ils n'ont point vieilli depuis quatre cents ans, et qu'ils ne vieilliront jamais. Un poëme d'ailleurs où l'on met des papes en enfer réveille beaucoup d'attention; et les commentateurs épuisent toute la sagacité de leur esprit à déterminer au juste qui sont ceux que le Dante a damnés, et à ne pas se tromper dans une matière si grave.' Ces pauvres commentateurs! C'est à eux que s'en prendra encore Lamartine, et ils l'ont bien rendu d'ailleurs & Voltaire et & Lamartine : car chacun de ces profanes fut en son temps couvert d'anathèmes de l'autre côté des Alpes. Voltaire finit sa ,Lettre sur le Dante' en parlant vaguement de la chaire fondée pour Texplication de la ,Commédia', puis de l'inquisition, et en parodiant l'épisode de Guido da Montefeltro en une traduction de Polichinelle, dira Martinelli (1768); d'Arlequin, dira Baretti (1777): ,0n a fondé une chaire, une lecture pour expliquer cet auteur classique. Vous me demanderez comment l'Inquisition ne s^ oppose pas? Je vous répondrai que l'Inquisition entend raillerie en Italie; elle sait bien que des plaisanteries en vers ne peuvent faire de mal; vous en allez juger par cette petite traduction très libre d'un morceau du chant vingt-troisième [Voltaire veut dire XXVII^]; il s'agit d'un damné de la connaissance de l'auteur. Le
damné parle ainsi:
Je m'appelais le comte de Guidon; Je fofi sur terre et soldat et poltron; Puis m'enrôlai sous saint François d'Assise, Afin qu'un jour le bout de son cordon
1) Oeuvres de Voltaire, éd. Beuchot, XIII, 359; XÎVIII, 291. C. del Balzoy o. 0.
Me donnftt place en la céleste église;
Et j'y serais sans ce pape félon,
Qui m'ordonna de servir sa feintise,
Et me rendit aux griffes du démon.
Voici le fait . . /»).
Le Douvean Scarron fait parler jasqu'an bout Guido sur ce ton: ,ce poëme ainsi tradnit, disait Ghabanon, aurait pins de lecteurs qn'il n'en trouve aujourd'hui'; et comme Ghabanon n'était pas plus sot que ses contemporains, on peut jnger quel était le goût du temps.
An moins il y a, de Taveu de Voltaire^ ^nne vingtaine de traits qu'on sait par cœur'. Il ne serait peut-être pas impossible de les désigner, et ils ne doivent pas différer sensiblement de ceux qui ont ce privilège au XIX* siècle. Le plus célèbre de tous est sans doute celui du XXXIIP chant de l'£nfer, et à juger diaprés Lebeau, Watelet, YinezacOf Ghabanon, Ducis, Laharpe, Esménard et Delille, Talairat, Sismondi, l'^ange de gloire^ de Dante au XYIII* siècle n'est pas Francesca, mais Ugolin ; car ce petit auteur, Watelet, traduisit en prose élégante l'épisode d'Ugolin, qui fut admiré vivement sous cette forme par Marmonteli dans la ^Poétique Française^ (1767, I, 396): Je me roulais — ainsi finit Watelet — sur leurs corps que j'embrassaiS; et trois jours après leur mort; je les appelais encore. La faim eut plus de puissance que la douleur. J'expirai.' A côté de la mort d'Ugolin, et à juger d'après Voltaire lui-même, il faudrait placer, quoique moins célèbres, les trois bêtes fauves du début, le guide Virgile et la dame Béatrice, les châtiments les plus cruels de l'enfer, les attaques contre les papes et les rois de France, et peut-être, quoique Voltaire Tait bien mal retenu et le déflore singulièrement par un contresens, l'épisode de Francesca et Paolo; Diderot, qui reprendra la belle métaphore ^che noi siam vermi . . .^ (Purg., X, 124), a peut-être une connaissance exceptionnelle des littératures étrangères, et du reste il va nous dire bientôt ce qu'il sait. Les éditeurs et les Italiens ne relâchaient pas, malgré la mauvaise volonté du prince des lettres, et si ceux qui restent dans leur Toscane ou dans leur Rome subissent les modes et les goûts et les vers de Paris, ou s'en plaignent timidement, des érudits et des commentateurs intrépides ne craignent pas d'étaler leur idole nationale au milieu de la France classique si fort réglementée. En 1768 parut à Paris, chez Marcel Prault'), une édition de la ,Gommedia' en deux volumes, avec une vie
1) Julien de Vinezac, Pièces fugitives (Amsterdam, 1878), pp. 76 — 82: Héroïde; Montaign à l'archevêque Roger son tyran.
2) La même année, cet éditeur (que Voltaire, d'ailleurs, estimait fort) publiait un ,Vocabolario portatile per agevolare la lettura degli autori italiani ed in specie di Dante', ornée dSnn portrait du Guarini. Après des observations sur les archaïsmes des ,immortels Dante, Pétrarque et BoccaceS la Préface dit en italien: ,Les Français d'aujourd'hui ne regrettent-ils pas aussi une infinité
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de Dante par Marini; et deax lettres de Martinelli au comte d'Oxford, qai disent son fait an contempteur de Dante et de Guido da Montefeltro; accusé de n'avoir lu que Tarticle de Bayle, et d'avoir commis une traduction stupide en style de Polichinelle. Voltaire bondit sons l'outrage, et il ajouta à sa lettre de mars 1761 un paragraphe acerbe, où Dante pâtit des querelles des commentateurs et des éditeurs: ,Pour le polisson nommé Marini, qui vient de faire imprimer le Dante à Paria, dans la collection des poëtes italiens, c'est un marchand qui vient établir sa boutique, et qui vante sa marchandise; il dit des injures à Bayle et à moi [Voltaire confond, dans sa colère, Marini avec Martinelli], et nous reproche comme un crime de préférer Virgile à son Dante. Ce pauvre homme a beau dire, le Dante pourra entrer dans la bibliothèque des curieux, mais il ne sera jamais lu. On me vole toujours un tome de FArioste, on ne m'a jamais volé un Dante. Je vous prie de donner au diable il signer Marini, et tout son enfer avec la panthère que le Dante rencontre d'abord dans son chemin, sa lionne et sa louve.^ Les attaques de Martinelli retombent sur la tête du ,gran padre^ et Voltaire se montre plus dur que jamais: ;Demandez bien pardon à Virgile qu'un poëte de son pays l'ait mis en si mauvaise compagnie. Ceux qui ont quelque étincelle de bon sens, doivent rougir de cet étrange assemblage en enfer, du Dante, de Virgile, de St. Pierre et de madona Béatrice. On trouve chez nous, dans le dix-huitième siècle, des gens qui s'efforcent d'admirer des imaginations aussi stupidement extravagantes et aussi barbares; on a la brutalité de les opposer aux chefs-d'œuvre de génie, de sagesse et d'éloquence que nous avons dans notre langue, etc. tempera! judicium!^ A mesure que la poésie étrangère et irréguliére fait des progrès en France, grâce peut-être à l'affaiblissement des préjugés nationaux, à l'amoindrissement du classicisme qui vieillit, à la curiosité scientifique, Voltaire se sent plus français, plus classique, plus intolérant; et le 17 septembre 1759 il écrivait & la marquise du Deffant: ,Non, Madame, je n'aime des Anglais que leurs livres de philosophie, quelques-unes de leurs poésies hardies; et, à l'égard du genre dont vous me parlez, je vous avouerai que je ne lis que TAncien Testament, trois ou quatre chants de Virgile, tout l'Arioste, une partie des Mille et une nuits; et, en fait de prose française, je relis sans cesse les Lettres provinciales^ Il n'avait ni le temps ni le désir de s'occuper de Dante, et peut-être en aurait-il moins parlé, sans une rancune personnelle. Il est tout entier & la philosophie et au bon goût, et en matière d'épopée
d'anciens mots, dont la perte a appauvri leur langue . . .?' C'est peut-être là un signe que toutefi les éruditions se tiennent et progressent en même temps, et le siècle de Lacame de Saintc-Palayo devait être celai des discussions dantesques.
il croit avoir fait plus que nal antre, puisqu'il a été dès 1723 l'Homère français, comme Marmontel l'assure, et comme certains Italiens le croient volontiers: Antoine Gocchi, lecteur de Pise, n'avait-il pas écrit à Rinuccini, secrétaire d'Etat de Florence: ,Selon moi, Monsieur, il y a peu d'onvrages plus beaux que le poëme de la Henriade, que vous avez eu la bonté de me prêter . . , En voyant que ce poëme soutient toujours sa beauté, sans être farci comme tous les autres d'one infinité d'agents surnaturels, cela m'a confirmé dans lldée que j'ai toujours eue, que, si l'on retranchait de la poésie épique ces personnages imaginaires, invisibles et tout-puissants, et qu'on les remplaçât comme dans les tragédies par des personnages réels, le poëme n'en deviendrait que plus beau. Ce qui m'a d'abord fait venir cette pensée, c'est d'avoir observé que dans Homère, Virgile, le Dante, l'Ârioste, le Tasse, Milton, et en un mot, dans tous ceux que j'ai 1ns, les plus beaux endroits de leurs poëmes ne sont pas ceux où ils font agir on parler les dieux, le diable, le destin et les esprits; au contraire, tout cela fait rire, sans jamais produire dans le cœur ces sentiments touchants qui naissent de la représentation de quelque action insigne, proportionnée à la capacité de l'homme notre égal, et qui ne passe point la sphère ordinaire des passions de notre âme'^). Voltaire avait donc plus de raison et d'habileté que Dante, la ,Henriade' était plus sensée que la ,Divine Comédie' (de laquelle, quoi qu'on ait dit, elle n'avait eu nul besoin de s'inspirer*), et le vieux philosophe n'aurait guère songé à cet
1) Cette lettre, traduite en français, est reproduite en tête de la Henriade, notamment dans Fédition de Gotha, t X (1786).
2) M. Prato (Tre passi délia ,Diyina Comedia' neir Henriade e nella ,Pncelle d'ÛrleanB' del Voltaire, Giomale dantesco, I, 1894, p. 566—576) a bien établi divers rapprochements entre les deux auteurs; mais on pourrait trouver les pensées en question dans plus d'oeuvres que Voltaire n'en avait lu; ainsi M. Prato allègue le passage du ^ParadlsS IV, l-— 6, jusqu'où Voltaire n'est sans doute jamais allé dans sa lecture, mais dont il a pu trouver la pensée dans vingt auteurs français. Déjà Goechi, cité plus haut, disait de l'épisode de la mort du jeune d'Ailly, dans la Henriade, qu'il avait lu une aventure un peu semblable dans le Tasse', et la «Jérusalem', que Voltaire connaissant si par. faitement et appréciait fort, ,ritalie délivrée des Goths', du Trissin, l'.Ënéide' et d'autres œuvres pouvaient lui fournir des matériaux qu'il n'a sans doute pas demandés à la ,Divine Gomédie*. — M. L. M. Capelli (Dante e Voltaire, Giomale dantesco, VIII, 1900, p. 436) prétend que tout le chant VII de la ,Henriade* est une imitation dantesque: mais n'y avait-il que Dante qui eût conduit un héros dans l'autre monde, qui eût parlé de la justice divine et se fût étonné de la prédestination? Peut-être la sagesse de l'Etre infini rappelle-t-elle un peu celle de Minos et les ombres qui attendent leur jugement:
Eclairés à l'instant, ces morts dans le silence Attendent en tremblant l'étemelle sentence.
Coanson, Dante en France. g
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obscur poème toscan si le goût dépravé des commeDtatenrs, leurs éditions ou traductions et leurs attaques n'avaient réveillé son attention ^). Dans la douzième des ,Lettre8 chinoisesV^n 1776, il revint encore sur ce ydivin Dante' qu'il avait lu autrefois. Il lui accorde un intérêt d'antiquité pour l'histoire des littératures modernes, et ,une trentaine de vers qui ne dépareraient pas l'Arioste^ Mais il s'agit là d'événements de la Toscane (c'est ce que déplorera aussi Lamartine), bien oubliés dans le reste de l'Europe. ,Je ne sais comment il est arrivé qu'Âgamemnon fils d'AtréC; Achille aux pieds légers, le pieux Hector, le beau Paris, ont toujours plus de réputation que le Comte de Montefeltro, Guide da Polenta, et Paolo Lancilotto (sic)'. Voilà en effet Paolo bien méconnu, puisqu'on le confond avec Lancelot (Chapelain savait mieux lire r,Inferno^ et les vieux romans). Voltaire ne sait comment cela est arrivé: c'est qu'il a fait ses classes depuis le temps où
Od vit renaître Hector, Andromaque, IHon:
il ne pouvait pas deviner qu'un demi-siècle après lui enverrait renaître Paul et Françoise, Dante et Béatrice. En attendant, ,cet assemblage et cette comparaison de nos damnés avec ceux de l'antiquite pourrait avoir quelque chose de piquant, si cette bigarrure était amenée avec art, s'il était possible de mettre de la vraisemblance dans ce mélange bizarre de christianisme et de paganisme, et surtout si l'auteur avait su ourdir la trame d'une fable, et y introduire des héros intéressants, comme ont fait depuis l'Arioste et le Tasse. Mais Virgile doit être si étonné de se trouver entre Cerbère et Belzébuth, et de voir passer eu revue une foule de gens inconnus, qu'il peut en être fatigué, et le lecteur encore davantage*. Voltaire ne s'est pas fatigué à suivre Dante jusqu'au bout de son voyage dans l'autre monde, et il ne fait nul cas des vieux poèmes difficiles ni de la peine qu'on prend à leur sujet; tout comme Frédéric traitait les ,Nibelungen' et leur éditeur. Voltaire renverrait volontiers toutes les œuvres du moyen âge, italiennes ou
Dieu qui voit à la fois, entend et connaît tout,
D*nn coup d'œil les punit, d'un coup d'œil les absout . . .
Les clameurs, les cris épouvantables, les torrents de fumée, les feux effh)yable8, s'ils ressemblent à l'enfer de Dante, occupent bien peu de place dans le rêve de Henri; les astres et leur course sont inspirés de Newton et non de Dante, ,leB portes de Tabîme creusé par la justice, habité par le crime' (M. Capelli, p. 437, fait, à tort, se rapporter ,crensé< & «portes^ ne portent nulle inscription. 1) Les jugements de Voltaire furent vivement attaqués par les Italiens, et on se souvient encore aujourd'hui, en parlant de ,Dante e la Puglia', ,dei oolpi del Voltaire e del BettineIli'(N. Zingarelli, dans le Giomale dantosco, annoVIIÎ, n. s. y, 1900, p. 402). — Le dédain de Dante et celui de Shakespeare étaient naturellement connexes, comme on Pa vu de bonne heure (G. Baretti, Discours sur Shakespeare et sur monsieur de Voltaire, 1777).
Dante en France 8â
françaises^ et les érndits qni s'attachent à les étudier: ,H. Gervais sentit la vérité de ce que je lui disaiS; et renvoya H. Martinelli avec ses commentaires. Nous nous avouâmes l'un à l'autre que ce qui peut convenir à une nation est souvent fort insipide pour le reste des hommes. Il faut même être très réservé à reproduire les anciens ouvrages de son pays. On croit rendre service aux lettres en commentant Coquillart et le roman de la Kose. G^est un travail aussi ingrat que bizarre de rechercher curieusement des cailloux dans de vieilles ruines, quand on a des palais modernesS II niait donc Térudition au sens oft l'entendra le XIX^ siëclC; et l'auteur satisfait de la ^Henriade^ n'en est pas encore à étudier le passé pour lui-même^ à révérer dans un poème la relique d'un âge reculé, disparu avec sa pensée, son art et sa foi. Le vulgarisateur de Newton pourra seulement s'amuser des quatre étoiles australes du début du ,Purgatoire'^); ou bien le contempteur sénile de Shakespeare, rassemblant contre celui qu'il avait jadis fait connaître, et dont il est maintenant offusqué, tous les arguments et toutes les injures, voudra ôter au dramaturge anglais le titre de fondateur du théâtre moderne, et alléguera cette étrange explication, dans sa ,Liettre à l'Académie^ lue le 25 août 1776: ,0n représenta de vraies comédies du temps même du Dante; et c'est pourquoi le Dante intitula comédie son Enfer, son Purgatoire, et son Paradis^*). Mais de ces mentions occasionnelles il ne faut augurer ni intérêt ni sympathie pour Tauteur de l'Enfer: Voltaire mourut dan» l'impénitence finale, après avoir défié Kivarol de jamais traduire Dante en style soutenu, disant qu'il changerait trois fois de peau avant de se tirer des pattes de ce diable-là.
Voltaire avait beau dire, la réputation de Dante et de son poème allait grandissant; et si ce ne sont pas encore les écrivains en renom qui le traduisent d'abord, ils ornent parfois leurs œuvres d'un épisode célèbre ou d'une métaphore heureuse que fournissent l'Enfer et le Purgatoire. En 1772, Ducis, qui était le prudent apôtre de Shakespeare, et qui devait, quelques années plus tard, remplacer Voltaire à l'Académie, introduisait dans son adaptation de ,Roméo et Juliette', l'épisode d'Ugolin') :
1) Il en parle dans r^Essai sor les mœurs' (comme on Fa remarqué plus haut), chap. CXLI, dans le ,GonADentaire sur Corneille' (Médèe, acte V, scène VII), dans le, Dictionnaire philosophique' (an motCyms) (Oelsner, p. 88).
2) De même que Voltaire contre Shakespeare, on verra Victor Hngo, un demi-siècle plus tard (Préface de Gromwvell, 1827), alléguer aussi faussement contre les adversaires du théâtre moderne, shakespearien et romantique, le prétendu caractère dramatique de la ,Gommedia*.
8) Lan son, Histoire de la littérature française (7« éd., 1902), p. 880: ,Et Roméo! Plus de frère Laurent, plus d'alouette aussi: en revanche Dante est appelé & corser Shakespeare: Montaigu en prison dévore ses quatre fils!'
84 Albert Cohhbou
le vieux Hontaigu racontait à Roméo ce que IV^nneini de Tarchevêque Koger conte à Dante au XXXIII® chant de PËnfer: la tour fatale où l'on vient l'enfermer avec ses enfants, et ^d'an songe effrayant la prophétique borrenr'; le père et les fils affamés, Raymond, Dolcé, Sévère, ,offirant à genoux leur sang pour le nourrir'; chacan mourant enfin, sauf Montaigu lui-même, qui devait rester pour réciter Dante. Dans le travail de l'adaptateur les deux grands poètes étrangers mêlaient leurs fortunes si souvent semblables, et par là se révélait avant Rossini et Musset, la parenté de deux génies qoe les arts, au XIX® siècle, amalgamèrent parfois, en associant Francesca et Desdémone, comme ici Ugolin et Montaigu. Peu après, Julien d^ Vinezac, dans ses ,Pièces fugitives^ (Amsterdam, 1778), compose une ^héroïde: Montaigu, à l'archevêque Roger son tyran'. Ou bien, sur un mode plus léger et plus gai, Beaumarchais se souvenait du Lasciate ogni speranza, en faisant dire à son héros, dans , Le mariage de Figaro^: ,sitôt je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissais Tespérance et la liberté'*). Le ,Mariage de Figaro' ne fut d'ailleurs joué qu'en 1784, et ce n'est certes pas ce parallèle que le public fiévreux remarqua ni découvrit. Un autre ouvrage célèbre, qui, écrit en 1773, ne fut publié qu'en 1796, empruntait un trait heureux à Dante, dont l'œuvre était mentionnée tout au long: il s'agit de , Jacques le Fataliste^ et des vers, tant admirés depuis, du X^ chant du ,Purgatoire' :
Non v' accorgete vol, che noi siam vermi . . ,
Diderot, dans ce , Jacques le Fataliste' insi»ré d'une page de Sterne et mêlé de tant de souvenirs incohérents, a tiré de là un curieux dialogue :
Le Maître, — A propos, Jacques, crois -tn à la vie & venir?
Jacques. — Je n'y crois ni décrois: je n*y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d'hoirie.
Le Maître, — Pour moi, je me regarde comme en chrysalide ; et j'aime à me persuader que le papillon, ou mon âme, venant un jour à percer sa coqne, s'envolera & la justice divine.
Jacques. — Votre image est charmante.
Le Maître, — Elle n'est pas de moi*, je l'ai lue, je crois, dans un poète italien appelé Dante, qui a fait un ouvrage Intitulé: la Comédie de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. *
Jacques. — Voilà un singulier sujet de comédie!
Le Maître. -— Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son enfer. Il enferme les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont la flamme s'éehappe et porte le ravage au loin; les ingrats, dans des niches où ils versent des larmes qui se glacent sur leurs visages ; et les paresseux, dans d'autres niches; et il dit de ces derniers que le sang s'échappe de leurs veines, et qu'il est recueilli par des vers dédaigneux.
1) Le mariage de Figaro, acte V, scène S.
DftDte en France 85
Voilà enfin Dante sorti des dictionnaires ou des chicanes épistolaires pour entrer^ bien timidement encore, il est vrai; et bien incidemment, dans la grande littérature. Les émdits et les amateurs augmentent en nombre, en activité et en importance, et Dante n*6st plus étudié seulement dans des recueils comme les ,Vies des écrivains étrangers^ de Prévost d^Exmes (1775), qui lui consacre une notice reprise plus tard par Féditeur de d^Ëstoutevile : il devient l'objet d'une attention spéciale et intelligente.'
Dès 1773, Michel de Ghabanon, le mystique musicien plein de sentiment et d'érudition, qui avait jadis exhorté Voltaire à quitter la métaphysique pour la poésie *); faisait paraître à Amsterdam et à Paris une ,Vie du Dante^ avec une notice détaillée de ses ouvrages' (131 p. in -8), où il exposait surtout le contenu de l'Enfer, traduisait l'inscription de la porte de l'enfer, l'épisode de Francesca; celui d^Ugolin, la troisième canzone de la ,Vita nova', reproduisait la paraphrase de Voltaire, et disait du bien de ces poèmes dont il avait mis des fragments en alexandrins français, corrects et fluides. II nous fait voir en même temps où en était Tadmiration de Dante et quels reproches elle avait encore à faire taire: ,Nous souscrivons, dit-il, à Favis de ceux qui ont avancé que plusieurs morceaux aussi beaux que celui d'Ugolin, mériteroient au Dante une place entre Homère et Milton' (c*est la place qui lui donneront bientôt Rivarol, puis Ohênedollé), ,mais malheureusement les beautés de l'ouvrage ne sont pas en assez grand nombre pour en compenser les défauts^*). En dépit de ces préventions l'âme sensible du biographe se laissait aisément pénétrer de ce ,ton de mélancolie^ naïve et profonde quil trouvait à la canzone sur la mort de Béatrice: et la paraphrase qu'il en donne est bien digne d'un contemporain de Gilbert:
Allez, mes vers, enfants de mes longs déplaisin,
Cherchez de Béatrix les oompagpies fidèles:
De mes chants autrefois j'égayais leurs loisirs;
Je ne veux aujourd'hui que pleurer avec elles').
La poésie mignarde et la sentimentalité de l'époque se seraient mieux prêtées au ton de la ,Vita nova'*) (si l'on avait mieux connu les opéra minora de Dante) qu'à celui de la ,Divine Comédie^; et même les
1) Voltaire, £pître du 27 août 1766 à M. de Chabanon (Oeuvres complètes, Paris, Gamier, t. 10, 1877, p. 391).
4) C'est ce que sentait vaguement Ghabanon en disant (p. 6) : ,Un des écrivains de la vie du Dante a retranché de son récit toute la jeunesse de notre poète, sous prétexte que l'amour en fut la principale occupation. Nous n'imiterons point cette réticence trop sévère: eh! pourquoi dédaigner les premiers mouve* ment d'une âme doucement attirée vers l'objet qui lui platt?*
86 Albert Ooanson
paroles de Francesca sont singalièrement affadies et déflorées par
Chabanon:
Françoise répondit: ,Qaand on est misérable, D'nn bonheur qui n'est plus le souvenir accable; C'est le plus grand des maux que Ton puisse éprouver: Mais mon récit vous touche: il le faut achever'^).
Le tendre paraphraete trouve, et semble regretter; que ,1e récit du comte Ugolin attriste pins qu'il n'attendrit, efiraye plus qu'il ne touche: s'il coâte quelques larmes, elles sont rares et pénibles'*). La traduction fait donc dire élégamment aux fils da captif:
Mon père, arrête, arrête, et suspens ta furie, Immole & tes besoins ma languissante vie; Nourris-toi de ce sang que tu nous as donné').
'Si l'on applique à ce morceau du Dante, ajoute Chabanon, ce que nous avons dit plus haut du style inculte et des effets qu'il produit, on approuvera, je pense, mes observations'. On opprouva même ses adaptations, en cette époque qui n'était pas encore mûre pour les tra* ductions brutalement littérales, et qui voulait bien goûter Shakespeare, mais à travers Ducis, et comprenait Dante interprété par Chabanon. Le Journal des Savants, en juin 1774, vantait grandement cette production d'un homme instruit et d'un homme de goût, qui ,contient des idées neuves, des traits de sentiment, et de beaux vers de tous les tons'. La renommée et la connaissance de Dante ne marchaient pas d'un pas égal, d'après ce que dit cet article élogieux : ,Parmi ces restaurateurs des lettres, il en est peu d'aussi célèbres que le Dante; mais son nom était beaucoup plus connu que sa personne et que ses ouvrages; nous aurons à M. de Chabanon l'obligation de connaître le Dante tout entier^ C'était beaucoup dire, car Artaud de Monter reprochera plus tard à Chabanon de n'avoir pas même lu le ,Paradis', et trois ans ne s'étaient pas écoulés, qu'une traduction, des notes et une biographie de Dante paraissaient à leur tour une révélation de beautés inconnues: en 1776,Moutonnetde CSairfons*), professeur de grec et traducteur de poètes grecs, donnait une version en prose de l'Enfer, qu'il se vantait d'être la première en son genre. Effectivement, il a soigneusement lu les livres que lui avait fournis ,M. Capperonier\ et il a éprouvé à la lecture du triple poème des frissons d'horreur, un charme triste et consolant, et des torrents de délices. Quant à son texte, voici le début
4) La divine comédie, Tenfer, traduction française accompagnée du texte* de notes historiques, critiques, et de la vie du poëte, par Moutonnet de Clairfons (Florence et Paris, Le Clerc, he Boucher, 1776, 8o, 577 p.).
et voici les paroles de Françoise: ,Ân milieu de la course de nos jours je me troavai dans nne forêt obscure, où j'errois an hasard, après avoir quitté le sentier battue ,La douleur la plus amère, me répondit Françoise, c'est de se rappeler, dans Tinfortune, un bonheur qui n'est plus\ — Dans la ^Vie de Dante Alighieri^ nuse en tête de sa traduction, Moutonnet décernait à son auteur des éloges, d'ailleurs intelligents et compétents, qui devaient indigner Laharpe. Non pas que le traducteur fût un hérétique littéraire: grand amateur d'élégance classique, partisan du goût traditionnel, éloigné des ^siècles de barbarie' tout comme Fauteur des ^Lettres chinoisesS publiées à la même date, il se défendait d'être aveuglé sur les défauts du modèle par un enthousiasme de traducteur. Lui qui écrivait, dix ans plus tard, ,de l'influence de Boileau sur la littérature', il n*a pas oublié ce qu'il a appris en classe, et plus tard enseigné, qu'il faut éviter ,1e mélange de la Fable et de l'Histoire sacrée'; mais ,il y aurait de l'injustice à reprocher cela à DanteS car ,le8 poètes qui sont venus depuis sont tombés dans le même défaut'. Au demeurant le meilleur dantologue du moment, Moutonnet a déjà formulé la comparaison — si souvent reprise au siècle de Philalethes — de la ,Divine Comédie' et de la cathédrale gothique: ,Cette triple Comédie ressemble à ces temples majestueux, augustes et gothiques; ils étonnent et surprennent par leur vaste étendue, par leur prodigieuse élévation, et par leur structure hardie et solide, légère et durable, mais trop surchargée d'éléments superflus, grotesques et puérils^ ^). Ce n'était pas si mal dire, et si tous les critiques avaient ea des notions aussi précises, il aurait suffi, en 1802, d'un Chateaubriand balayant les préjugés antigothiques, pour installer définitivement Dante en France. Mais les critiques veillaient, et la traduction de Moutonnet, à moitié correcte, estimée même de certains Italiens, trop timide seulement au gré de l'âge suivant, n'eut pas grand succès auprès du public ni auprès des jages autorisés. Elle reçut bien, en février 1777, les éloges du ,JoQrnal encyclopédique de Bouillon', qui après une vaine phrase sur la gloire de Dante, ,moins lu qu'admiré, et plus célèbre que connu', regrette le manque de goût et les défauts grossiers de ce génie né avant le perfectionnement des arts. Mais le traducteur ne trouva pas Tencouragement attendu et espéré: ,Si Ton paraît content de cette traduction, je ferai imprimer dans la suite celle du Purgatoire et du Paradis' (Moutonnet avait senti fort bien la ,délicieuse mélancolie' et l',éblouissement' de ces cantiche). ,J'ai voulu d'abord sonder* le goût du public par TE n fer, auquel on peut appliquer ces beaux vers de Boileau:
Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux' . • .*}.
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Hélas! il ne se tronva personne d'importance ponr dire à l'auteur: ^O'est bien, continuez^ Bien plus, rAristarque du temps, La Harpe, exprima ^sor une tradnction de la Diyina Commedia da Dante par H. MontonneV (Littérature et critique, 1778), toute Tincompréhension et tous les préjugés du classicisme le plus étroit. Le titre seul du poème (il est vrai que Victor Hugo et Lamartine s'y méprendront encore en croyant que Dante a appelé lui-même son œuvre ,Diyina Commedia'), le titre prouve, aux yeux de Laharpe, ,rignoranoe grossière du siècle où vivait le DanteS Qu'est-ce du texte lui-même! ,Une rapsodie informe, sans aucun plan, sans aucun intérêt, de la plus ennuyeuse monotonie, enfin qui n'a mérité d'échapper à l'oubli que par deux ou trois morceaux de poésie énergique, (La Harpe trouve dans l'épisode d'Ugolin des coups de pinceau sublimes), ,une longue amplification de rhétorique, digne d'un moine dédamateur du XIII^ siècle', bref un assemblage de grotesques, ,de monstrueuses extravagances^ ^) : voilà ce qu'on vante, ce qu'on veut appeler (La Harpe suffoque d'indignation en rapportant ces paroles de Moutonnet) ,une des plus belles productions de l'esprit humainM ,0n opposera, s'écrie-t-il, Oallot à Raphaël et à Michel- AngeM Tout comme Voltaire, dont il cite d'ailleurs la lettre à Bettinelli avec complaisance et approbation^ il s'étonne et s'indigne qu'après tant de chefs-d'œuvre classiques, et dans un siècle si éclairé, si lettré, si fécond en grands ouvrages, on ose exhumer les productions informes de la barbarie et les opposer aux modèles réguliers de l'école: ,Que sert-il que de pareils hommes aient élevé si haut l'honneur de l'esprit humain, si l'on vient aujourd'hui nous dire au milieu des lumières qui nous environnent: Fermez les yeux aux clartés de l'astre du jour, et venez admirer quelques éclairs qui brillent par intervalles dans une nuit épaisse et infecte? Nous pourrons peut-être parler ailleurs de ce projet aussi inconcevable, et aussi révoltant qu'il est réel et manifeste, de nous ramener à la barbarie, et de l'ériger en système et en principe. La conspiration est nombreuse; mais heureusement les noms des chefs ne sont pas fort imposants, et quoique merveilleusement servis par l'ignorance, l'envie et l'esprit de parti, probablement ils ne seront pas les plus forts'. La Harpe s'excusait de la longueur de sa diatribe en disant: ,0n s'est étendu dans cet article un peu au-delà des bornes ordinaires, parce qu^il s'agissait d'un écrivain étranger, dont le nom est aussi célèbre que ses écrits sont peu counusS En réalité, il s'agissait aussi bien de tous les écrivains étrangers, et la cause de Dante, de Shakespeare et de bien d'autres est comprise dans la même ^conspiration^ Ce La Harpe, dont l'article sur Dante fut
1) ,La moBtruosità era un luogo comune délia critica dantofoba' (Detrattori di Dante nel settocento, par Tito Allievo (Levi), Gazzetta letteraria, 12 juillet 1890, Turin).
attaqué vivement en Italie, et dont la critique sera discréditée par le romantisme, était Tennemi de tons les barbares et le défensenr jalonx de tons les classiques: parlant de Shakespeare et de ses ordnres, il s'écriait: ^Dans Timpossibilité de merépondre, je ne doute pas que mes adversaires n'aient recours à cette étrange imputation qu'eux seuls étaient capables d'inventer contre moi, celle d'être l'ennemi des grands hommes, parce que j^ai préféré Homère et Virgile à Camoëns et au Dante, le Tasse à Milton, et Racine à Shakespeare. Ceux qui ont injurié grossièrement les Corneille, les Racine, les Voltaire, ont accusé le défenseur de ces grands hommes d'être l'ennemi des grands hommes 1^0 La cause de Dante est donc désormais — nous le verrons encore dans ce que La Harpe enseigna depuis — la cause de la poésie étrangère, irrégulière et barbare, contre les classiques français, et bientôt contre toutes les règles suivies et révérées depuis deux siècles. Que des Italiens reconnaissants portent aux nues Tancêtre de leur littérature, c'est excusable; mais qu'une nation qui a eu Racine et Voltaire se tourne vers ce monstre, c'est ce que ne peut concevoir un La Harpe.
Tandis que ce critique sévissait, le jeune Rivarol, arrivé du Midi, commençait à se distinguer par son esprit et ses connaissances, et à porter sur l'étude du langage et des écrivains sa vive et universelle curiosité, qui allait de Shakespeare à l'astronomie'). La question la plus brâlante de la philologie d'alors est de savoir comment se fait une bonne traduction: nous avons vu Voltaire lui-même en entretenir les académiciens dès 1746, il y revient en 1749 dans la ,Connais« sance des beautés et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la langue française'), et les discussions sont bien plus vives encore à l'époque de Bitaubé et de Ducis, où le classicisme décrépit essaie de se rajeunir à toutes les sources anciennes et modernes, et ne sait trop comment il faut y puiser. Les partisans de la traduction en vers et ceux de la prose, les amateurs de versions littérales et ceux d'adaptations libres, se disputent maintenant aussi gravement que jadis les admirateurs du sonnet de Job et du sonnet d'Uranie: Rivarol fut du parti de la prose, mais opposé aux sectateurs du mot à mot. Pour ceux-ci il a une ironie féroce, leur donnant ,à digérer^ telle expression Bcatologique, et aux amis de la versification il dit*): ,un poème national, hérissé de notes, et tout en dialogues, n'aurait pu se faire
1) ,De ShakespèarS étude reproduite dans les Oeuvres de Laharpe (Paris, PisBot, 1778), t. I, p. 482—483.
2) Voir A. Lebreton, Rivarol, sa vie, ses idées, son talent (Paris, Hachette, 1895), surtout le chapitre III.
3) Oeuvres de Voltaire, éd. Beuchot, t. XXXIX, pp. 269—274.
4) L'Enfer, poème du Dante, traduction nouvelle (Londres et Paris, 1 783), p. 391.
90 Albert Gonnson
lire en vers d'an bout à Tantre, soit qu'on gardfit les ^it-iU et les ,répondit-iIS soit qu'on les supprimât'. Si l'entreprise d'une traduction de Dante est assez originale pour que l'auteur prenne cette épigraphe :
Qui mi scusi La novità, se fior la liugna abhorra,
il reconnaît pourtant, en commençant^ qu\il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui du Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la bizarrerie des conceptions, lui ont mérité, je ne dis pas la première ou la seconde place entre Homère et Milton, le Tasse et Virgile, mais une place à part^^). Eivarol, en critique intelligent, reconstitue autour de l'œuvre le temps et le milieu où vécut le poète: ^Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore; supposons cependant que dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement de sa patrie; qu^ensuite exilé par des citoyens ingrats, il soit réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles. Tel fut le Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, embrassant dans son plan les trois règnes de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne parloit que du jugement dernier, de la fin de ce monde, et de l'avènement d'un autre^*). Rivarol admire Tintelligence et l'économie avec lesquelles est construit le triple théâtre du poème; et comme il admire, parmi les auteurs français, Montesquieu au plus haut point'), il trouve ,une telle suite dans la gradation des crimes et des peines (de TEnfer), que Montesquieu n*a pas trouvé d'autres divisions pour son Esprit des lois^*). C'est sans doute cette phrase qui a fait dire à Victor Hugo: ,Dante fait loi pour Montesquieu; les divisions pénales de r,Esprit des lois' sont calquées sur les classifications infernales de la ,Divine Comédie'*): et comme c'est d'après la version de Rivarol que le ,Géme du christianisme^ citera Dante, on peut déjà voir qu'un traducteur qui révélera Dante à Chateaubriand et à Hugo n'est vraiment pas le premier venu dans la série des dantophiles français. Il n'est
1) I^Avis de l'éditeur (p. XLIV) dit que ,1a grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont l'Enfer de Dante jouit, est un problème qui a toujours fatigué les gens de ]ettre8^