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tage' ^). On peut s'apitoyer aujourd'hui surladécadenceclassiquequi en était à Ja chasse aux expressions'*); on peut même dédaigner, après Sallior, Despois, Lamartine et bien d'autres, cet habillement de Dante à la mode duXVIII* siècle, il n'en est pas moins vrai que Kiyarol fit faire an grand pas à la connaissance de Dante, et il ne faut pas perdre de vue que cette mine d'expressions, ces études de style, ces formes poétiques, constituent aux yeux de bien des écrivains le tout de la poésie, et qu'à certains égards, et même pour des chefs illustres, le romantisme sera avant tout une révolution dans le vocabulaire. Le triple aperçu, ou, si l'on ose ainsi dire, la triple promesse de Rivarol, il appartenait au romantisme de la tenir: 1. le poète exilé, mélancolique et terrible; 2. le chantre da christianisme; 3. Tautear d'expressions et de formes poétiques originales, tout cela sera chanté, senti ou utilisé par les poètes délivrés de tontes les entraves classiques, et rénovés par le romantisme.
Dès son apparition, la traduction de Bivarol fut vivement discutée. Elle l'avait été même avant d'être publiée, puisque Rivarol raconte que la boutade de Voltaire avait achevé de le décider. Voltaire mort depuis cinq ans, il restait les revues où, suivant Voltaire lui-même, ceux qui ne savaient pas faire de livres disaient du mal de ceux des autres. Elles n'épargnèrent pas Rivarol, qui défendit son élégante traduction avec sa veiTO ordinaire. Il avait fait dire à Francesca: ,Tu as appris d'un sage, (me répondit-elle), que le souvenir de la félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant si tu aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un joui*, dans un doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon amant et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages pâlirent, et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi, colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes; et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d'amour'. Cette page, qui sera reproduite dans le ,6énie du ohristianismeS sacrifiait la finale célèbre avec une timidité que ne rachète pas la note judicieuse du commentaire de Rivarol. Aussi Framery, dans le ,Mercure' du 25 juin 1785, et Cubières, ont jeté les hauts cris ; eux-mêmes, malheureusement, étaient peu capables de faire mieux, et l'auteur critiqué eut beau jeu dérailler les méprises grossières
1) Chênedollè, Ma première visite à Rivarol, cité par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, II, 167.
2) Louis Bertrand, La fin du classicisme (thèse, Paris, Haehetta, 1897), p. 221.
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de Framery, qui ne savait pas l'italien. Montonnet de Clairfons n'avait pas tout à fait réussi non pins: ,Ce livre et son autenr furent pour nous un nouveau Qallehaut; et nous quittâmes aussitôt cette lecture^ Bientôt Sallior dira beaucoup de mai de Rivarol sans le faire oublier, sans le remplacer surtout par la publication d'une version qui datait d'un demi-siècle. En somme, la traduction si contestée et si connue était une œuvre d'art, qui se ressent nécessairement de la timidité et des préjugés littéraires déclinants, mais qui attira l'attention à l'égal d'une œuvre originale. ,Âvec Dante, disait Rivarol dans sa lettre du 29 juillet 1785 aux auteurs du ^Journal de Paris^ l'extrême fidélité serait une infidélité extrême^; et déjà dans la note 14 du chant XX, il avait expliqué sa méthode : ^Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tons les moules qu'ils présentent, et les serrer de très près en traduisant, vestigia semper a<iomans. Mais le Dante, à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude: il fallait s'élever avec lui jusqu'à une sorte de création; ce qui forçait le traducteur à un peu de rivalité^')* Cette sorte de création que l'adaptateur jugeait nécessaire, et cette rivalité pour laquelle il n'était pas, à la vérité, assez grand, étaient bien les conditions idéales de ce travail aux yeux des contemporains. ,Buffon, qui, depuis la mort de Voltaire et de Rousseau, occupait la première place dans la littérature française, écrivit à l'auteur que cet ouvrage était moins une traduction qu'une suite de créations. Descritiques d'un goût sévère, et qui trouvaient, non sans raison, le traducteur plus fidèle aux lois de l'élégance qu'an génie sombre et sévère de l'original, ont voulu voir, dans ces paroles de Buffon, une critique déguisée sous la forme d'un éloge. Cette interprétation est trop subtile pour être vraisemblable'*). Sans doute: les éloges, d'ailleurs, qu'on pouvait alors accorder à Rivarol ne sembleraient plus des éloges cinquante ans plus tard, où l'on n'aura plus les scrupules d'élégance, ni la crainte des mots rudes, grotesques et violents, et où la langue française se sera accoutumée à plus de tournures étranges et à plus de choses que n'en prévoyait même l'auteur du ,Discours sur l'universalité de la langue française' dans son académique subtilité.
,L'£nfer, poème du Dante, traduction nouvelle^ (de Rivarol) ayant été réimprimé dès 1785 chez Didot le jeune, la ,Correspondance Grimm^ en août de la même année, disait: .Quoique le ton de cette nouvelle traduction ne soit pas également soutenu, quoiqu'elle nous ait para manquer souvent tout à la fois d^élégance et de fidélité, nous y avons
2} Berville, Notice en tête des Mémoires de Rivarol (Paris, 1824), p. III.
trouvé de grandes difficultés heareusement vaincues; et, n'eu déplaise à l'ineptie ou à la sévérité de ceux qui l'ont critiquée avec tant d'acharnement ^)y nous osons penser qu'elle est bien supârieure à toutes celles que nous connaissions. La physionomie du Dante^ Todeur de son siècle j transpirent du moins à chaque page; ce sont les expressions de Fauteur de Tavertissement; hasardées à la vérité comme le sont quelquefois celles du traducteur, mais pleines cependant de justesse et d'énergie^ Â côté de cela, il faut remarquer que les ennemis de Kivarol (et Dieu sait s'il en avait) ne pouvaient être les amis de sa traduction, et que celle-ci, comme autrefois l'édition de l'abbé Marini, pâtit parfois des querelles et des railleries des hommes d'esprit.
Rivarol est le premier nom marquant de traducteur qui se soit associé au nom de Dante dans l'esprit du public français et de la plupart des critiques : et Sainte-Beuve — pour ne pas en citer bien d'autres — Ta salué sur le mode lyrique : ^Honneur à Rivarol ! on dira de sa traduction tout le mal qu'on voudra^ on ne lui enlèvera pas le mérite d'avoir le premier chez nous apprécié avec élévation la nature et la qualité du génie de Dante . . /'). Cest à lui encore^ comme au seuil d'un âge nouveau, que le dernier historien de l'influence dantesque en France arrêtait son étude il y a quelques années'). Et avec Rivarol commence bien quelque chose de neuf, puisque nous retrouverons des traces de son ouvrage par la suite. Mais six ans après cet ouvrage, s'ouvrait la Révolution, qui allait arracher le public à tout autre souci, et dans laquelle on ne songe guère à écouter le bruit des querelles d'auteurs et de traducteurs. Quelle fut l'attitude de la Révolution à l'égard de Dante? En vérité, elle n'en eut pas du tout; et il serait même risible de poser cette question, si bien des gens n'avaient assuré qu'avec la transformation de la société coïncida une rénovation de la littérature, de la critique, et des goûts poétiques, et une libération des préjugés classiques contre le moyen âge, contre les étrangers en général et Dante en particulier. Cette dernière errenrs'expUque peut-être dans un
1) La note de Meister ajoute ici: Voyez l'analyse qu*en a faite l'illustre H. Framery dans le ,Mercure de France^ Il veut absolument qu'on applique à Virgile ce vers:
Risposi lui cou vergognosa fronte, et qu'on traduise risposi lui par me répondit- il. Avant de faire le métier de régent, ne conviendrait-il pas d'apprendre à conjuguer un peu mieux?'
2) Causeries du lundi, 11 décembre 1854. — Le dernier biographe de Rivarol dit encore : fl a donné Dante à la France, et il est bon de ne pas l'oublier' (A. Lebreton, Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, p. 114). M. A. Farinelli (Qiom. stor. d. lett-ital., t. 29, p. 142) a reproché vivement à M. Oelsner d'avoir (The influence of Dante on modem thoaght) fait dater de Rivarol la vogue de Dante en France.
3) Oelsner, Dante in Frankreich,
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article phraseur de Saint-René Taillandier : ^Larévolntion française a réveillé les âmes engourdies; une école s'organise, qui ranime les souvenirs littéraires du passé pour y puiser des encouragements et des forces. Dante sera le chef, le seigneur, le maître^ ... La poésie romantique avait si souvent associé Dante aux événements tragiques du sièclC; que cela pouvait faire illusion au critique de la ,Revue des deux Mondes^, et excuser cette tirade de 1856. Mais on doit s'étonner que cette explication — inexplicable aux yeux d'un érudit italien d'aujourd' hui — se retrouve à la finale de l'étude de M. Oelsner. On sait fort bien que la révolution française a renversé à peu près tout, sauf tous les préjugés classiques, le respect servile des règles, Fidolâtrie des Grecs, des Romains et de leurs grands imitateurs français, et la proscription des auteurs étrangers, archaïques et barbares. Elle est même une véritable crise d'humanisme, et depuis Marie-Joseph Ghénier jusqu'à Napoléon Bonaparte ses meneurs ont combattu les influences anticlassiques comme autant d'offenses personnelles: les noms de Bivarol, Chateaubriand, M"^ de Staël, disent assez que les initiateurs et rénovateurs en ces choses de lettres furent le plus souvent des adversaires de la révolution ou de l'empire. Il ne faut donc pas chercher dans la révolution de 1789 ce nom de Dante qui retentira lors de celle de 1830 : c'est à Brutus qu*on remonte, et c'est Plutarque qu'on lit. George Sand, dans ,Mauprat^, imagine, à la veille de la révolution de 1789, une jeune fille et un abbé apprenant à un vieil illettré à goûter Homère et Dante, et même à reproduire tous les épisodes de la ,Divine Comédie' : c'est une fantaisie assez peu justifiée. La ,Biblioth6que des romans* avait seulement publié, en 1788, la deuxième édition de l'Enfer de Rivarol, dont elle avait donné des fragments dès 1780, et dont la première édition, de 1783, avait été reproduite en 1785 sans changement, chez Didot le jeune. L'édition de l'Ldfemo, du Purgatorio et du Paradiso, qui parait en 1787 en trois volumes i Paris, chez Jacob, est une œuvre italienne, flanquée de la lettre de Doloe à l'évêque Coriolano Martirano, d'un sonnet de Boccace et de la ,Vita di Dante* de Doice: et elle ne paraît pas avoir frappé le .public français, qui s'apprêtait à de bien autres événements. — Quand on voit Sainte-Beuve attribuer le sens dantesque de Bivarol ,à quelque chose de fier et de hardi que ce dilettante avait dans l'imagination, et qui tenait sans doute à ses origines méridionales*, on songe volontiers à ce qu'aurait pu penser de Dante le fougueux et méridional Mirabeau Biquetti; ou, quand, depuis le ,Cours familier de littérature' de Lamartine jusqu'au ,Kapoléon Bonaparte* de Taine, on voit rapprocher les origines toscanes de Dante et de Bonaparte, on serait curieux de savoir comment le second a parlé du premier. Mais les hommes d'action d'alors n'étaient pas, comme les Italiens qui allaient venir, des admirateurs fervents du
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vieux poète: et si Napoléon^)* a pu lire le Dante d^Arrivabene^ après, sans doute, d'autres éditions, ce n'était pour lui qu'une distraction et une curiosité: ses guerres ont fait plus pour le rapprochement de la France et de ritalie. Dante a passé presque inaperçu pendant les années révolutionnaîrei. Louis XVI; dans sa prison, attendant la mort, a envoyé demander à la Bibliothèque nationale le ^Paradis^ traduit par Grangier (d'après ce que Van Praet a raconté à Artaud de Monter): il voulait sans doute y voir la peinture de l'autre monde dans lequel il allait entrer, et cette curiosité des peines et des récompenses éternelles avait déjà attiré à Dante l'un de ses plaisants traducteurs, d'Estouteville*). Un siècle plus tard; un abbé français s'extasiera sur la magnanimité du roi déchu, pardonnant au poète qui maudissait les Gapets'). Mais cet incident est si isolé en 1793 qu'on ne peut pas conclure à une vogue de Dante en cette année tragique. Il est bien arrivé alors qu'en voulant retracer les fastes de cet esprit humain si souvent invoqué, on ait remarqué les débuts de Part dans l'Italie moderne : Gondorcet proscrit, traçant une ,£squisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain^, remarquait qu',en Italie la Ungue était parvenue presque à sa perfection vers le XIV® sièclC; et que le Dante est souvent noble, précis, énergique': mais toutes les idées fondamentales de la ^Divine Gomédie' ne 'sont-elles pas, aux yeux de Gondorcet et de ses pareils, les ténèbres de l'humanité? On se souciait bien peu en France des querelles d'un Venturi et d'un Lombardi sur l'orthodoxie de Dante I
La première, Mme de Staël associa, dès 1796; la lecture de TEnfer au souvenir des événements tragiques de la Révolution, avec un sentiment lyrique qui semble une première et fugitive étincelle de romantisme: dans son ,Essai sur les fictions' elle dit: , J'aime enfin qu'en s'adressant à l'homme, on tire tous les grands effets du caractère de l'homme; c'est là qu'est la source inépuisable dont le talent doit faire sortir les émotions profondes ou terribles; et les enfers du Dante ont été moins (?) avant (?) les crimes sanguinaires dont nous venons d'être
1) Je crois me rappeler un passage on Napoléon parle de la mise en prose de la ,Divina Gommedia* dont les Italiens étaient si mécontents; mais je n'ai pu le retrouver dans le Mémorial de Sainte-Hélène.
2) Voici la plaisanterie de d'Ëstouteville: ,Les premiers mots que me dit feoë ma nourrice forent: l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Je luy en demanday l'explication; mais elle etoit trop vraye pour m'expliqner oe qu'elle ne sçavoit pas. Elle m'adressa à son directeur, qui n'en sçavoit guère davantage, mais qui, avec une sainte morgue, éluda de répondre & mes questions. Un sçavant plus charitable m'a appris depuis que Dante Alighiery, noble florentin, le plus infortuné des mortels, avoit donné, il y a 482 ans (?), une ample description des lieux que je voulois connaître*.
3} E. Daniel, Essai sur la Divine Comédie (1873); Pachen, De Dante à Verlaine (1897).
Oonaion, Dante en France. (7
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Thistoire de la langue et de la littérature, et dans un digcourB prononcé en 1797 snr les lettres depuis la décadence romaine jasqn'à Loais XIV, il concède ceci^): ,Denx hommes pourtant, a?ant que l'impression fût connue, furent assez heureux pour produire dans leur idiome naturel des ouvrages qui contribuèrent à le fixer, et que leur mérite réel a même transmis jusqu'à nous. Ce fut l'Italie qui eut cette gloire ; ce qui prouve que sa langue est celle des langues modernes qai a été perfectionnée la première, et que ce fut le pays de l'Europe où, dans les temps de barbarie, il se conservait encore le plus d'esprit et de goût pour les arts. Ces deux hommes furent le Dante et Pétrarque: l'un dans un poème d'ailleurs monstrueux, et rempli d'extravagances que la manie paradoxale de notre siècle a seule pu justifier et préconiser, a répandu une foule de beautés de style et d'expression, qui devaient être vivement senties par ses compatriotes, et même quelques morceaux assez généralement beaux pour être admirés par toutes les nations'. Laharpe ne démordait pas de son horreur des monstruosités, et en 1799, où parurent, après cinquante ans, les ,Lettre8 familières écrites d'Italie' ') du président de Brosses, l'opinion du vieux magistrat ne devait nullement sembler démodée: Dupaty, en 1785, visite l'Italie sans s'occuper de Dante, et on pourrait croire que la connaissance du vieux poète n'avait pas fait un pas en ce demi-siècle, sans tout ce qui se passa depuis, et sans la réédition de Rivarol en 1786 et en 17^: une traduction française de Dante avait été imprimée à plusieurs reprises !
La révolution et les guerres de l'empire, secouant la France et l'Europe, mêlent les hommes et les littératures; les Français exilés ou envahisseurs apprennent les langues étrangères, et bientôt sauront goûter autre chose que leurs chefs-d'œuvre classiques '). Parmi tant de découvertes faites au cours de ces aventures, et dont Taction devait apparaître sous la Restauration, la littérature italienne n'a pas eu autant de place que celles du Ilord, mais Dante trouve pourtant accès auprès de plus d'un Français errant. CTest à Hambourg que Rivarol recommande l'Enfer à Chênedollé, qui s'en souviendra dans une ode enthousiaste en 1813; Ginguené, en 1797, est envoyé par le Directoire comme ministre à Turin; c'est à Florence que le chargé d'aflaires de France, Artaud de Monter, en 1805, commence à lire en italien la
1) Lycée, (éd. de Fan VU, Paris, Agasse), t. lY, p. 33; ,LeB notions sur l'art d'écrire', où il attaque les ^sophismesS sont au t. I, p. 6.
2) Les yLettres' ont été rééditées plusieurs fois depuis; l'édition de 1799 fut désavouée par les héritiers du président.
3) M. F a guet (Petit de Julleville, VII, p. 656) dit de Fanriel: «Personne ne connut mieux les littératures étrangères que cet officier des armées de la République, et ce secrétaire de Fonohé*.
yCommedia' avec le secours d'habiles Florentins, c'est à la saite de son voyage en Italie et de ses relations avec Monti qae M"'^ de Staël célébrera THomôre des temps modernes. La gaerre, disait Joabert; est aussi un commerce qui rapproche les peuples: et dans le temps oA Monti Iai*même chantait dans la même déclamation ritalie, Dante et Napoléon, les Français devaient bien témoigner un intérêt nouveau à la langue de si et à son plus illustre auteur. Puis, à mesure qu'augmentent les connaissances étrangères, les pins grands champions du classicisme vieillissent et disparaissent. Si Rivarol est mort trop tôt (1801), Laharpe ne lui a guère survécu (1803), et déjà Chateaubriand, qui prononce l'éloge funèbre de Laharpe, a ouvert une phase nouvelle de la littérature française. On peut suivre d'année en année les progrès de Dante et la décrépitude du classicisme.
En l'an YIII de la République (1800), M»« de Staël') écrivait ,De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales^ et consacrait à peine quelques lignes rapides à Dante : ,Le Dante ayant joué, comme Machiavel, un rôle au milieu des troubles civils de son pays, a montré, dans quelques morceaux de son poème, une énergie qui n'a rien d*analogue avec la littérature de son temps; mais les défauts sans nombre qu'on peut lui reprocher sont, sans doute, le tort de son siècle^'). M"» de Staël croit encore que ce n'est que sous Léon X qu'on a commencé à/bien écrire. C'était, de sa part, ignorance plutôt que prévention. Il est peut-être inutile de rappeler que pareille opinion avait des excuses dans Tâge précédent, et même chez des Italiens du XYIII^ siècle, ou de remarquer que ,M"^ de Staël, un peu gênée peut-être par son protestantisme, a à peine osé entreprendre la réintégration de l'idéal chrétien dans ses droits sur le sentiment et sur l'imagination^'). M"^* de Staël, dès cette époque (mais surtout plus tard), en sait autant qu'homme de France sur Timportance des littératures étrangères : elle vient de cette Suisse qui a si souvent initié la France à la connaissance des éti*angers, et notamment de Dante, depuis l'auteur de ,rÂllemagne' et Louis Bridel jusqu'à Marc Monnier et M. Ed. Rod. Mais Dante est le point faible de son information jusqu'en 1805.
En 1801, l'italien entrait dans renseignement universitaire*), et bientôt, à sa suite, Dante avec Ginguené. Les campagnes d'Italie avaient, semble-t-il, excité l'intérêt des vainqueurs pour le passé et les
1) Voir Ch. Dejob, M»«» de Staël et Tltalie (Paris, Colin, 1890), p. VI, p. 26, 56, 58, 81—84,
2) De la littérature, I, 10.
3) F. Brunetière, Evolution des genres, p. 181.
4) H. Top in, Dante en France, ses éditeurs et ses traducteurs (Il bibliofilo, 1882, p. 117-120).
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chefchd'œuTre de la péninsnle. En 1802 et 1803, Fantin des Odoards publie à Paris sa volumineuge et insigoifiante ,Hi8toire d'Italie depuis la chute de la république romaine jusqu'aux premières années du XIX« siècles et de 1802 à 1806, Ginguené fait à l'Athénée de Paris un cours très suivi de littérature italienne; en 1806 il lira les premiers chapitres de son ^Histoire littéraire d'Italie' à l'Institut. Gonmie il a étudié les choses qu'il enseigne, ce descendant de Boileau et de Voltaire, malgré tous ses préjugés, sait la place immense que le ,grun padre' occupe dans l'histoire de sa patrie et des littératures en général, il sait que c'est ,un de ces hommes qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une littérature^ ,11 est temps, dit-il, de le montrer luimême, et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont les poètes qui Pont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha quelque temps avec eux; mais an milieu de sa carrière il prit un vol inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, oA aucun de ses rivaux n'a pu l'atteindre^ ^). Bien informé de tout ce qu*on savait alors, et notamment des travaux italiens, Ginguené expose consciencieusement la vie et les ouvrages de Dante, et son cas montre tout ce que ponvait en cette matière un voltairien classique et instruit: ,L1dée générale d'un poème dont toute Faction se borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup d'œil trop différente des sujets traités par tous les autres grands poètes; mais en convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina soutient que cette idée ne pouvait être plus henreuse si Ton considère les temps où Dante écrivait. J'en suis f&ché pour les admirateurs de ces temps et ponr ceux qui, dès que Ton exprime ou son indignation ou son mépris ponr les opinions et les pratiques superstitieuses, crient que c'est la religion qu'on attaqne; mais voici les propres expressions de ce très religieux et très sage écrivain. ,Alors, dit-il, à la crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son poème. La superstition dominante donnait à ses fictions la plus grande probabilité^ Après avoir, en parlant de l'invention, rapproché et comparé Homère et Dante, Ginguené est frappé des difficultés nombreuses qui se présentèrent au poète
1) Histoire littéraire dltalie, !« partie, chap. VU. La partie consaerée à Dante fut publiée en 1811 (1811 à 1819, première éd. à Paris; reproduite a Milan, 1820). C'est aussi à Ginguené qu'est dA Tartiole ,Dante' de la Biographie universelle, ancienne et moderne, t X. — Les réflexions de Ginguené sur le chant Yl de l'Enfer, ,épisode si dégoûtant et si commun*, (chap. VIII, seetion II), ont été relayées par un Allemand (A b e k es , Urteil eines fransCsischen Kritikers liber Inf. YI, dans ses BeitrSge» 1826).
moderne: ,DeB croyances abstraites, et peu faites pour frapper rimagination et les sens; tristes, et qni, selon l'expression très juste de Boilean;
D'ornements égayés ne sont point susceptibles;
terribles^ comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixés presque toujours sur des images de supplices, d'épouvante et de désespoir, avaient pris la place des ingénieuses et poétiques fictions de la mythologie. Ces croyances étaient devenues l'objet d'une science subtile et compliquée, où notre poète avait le malheur d'être si habile, qu'il y avait obtenu la palme dans l'université même qui l'emportait sur toutes les autres. La morale des premiers siècles de la philosophie, ni celle des premiers siècles du christianisme, la morale d'Homère, ni celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de vétilleuses momeries, qui ne pouvaient être ni la source ni l'expression d'aucune vertu grande et utile, et qui, par l'abus des pardons et des indulgences, s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes les vertus. C'est dans ces circonstances, c'est avec ces matériaux si difl^érents de ceux qu'avait employés le prince des poètes, que Dante conçut le dessein d'élever un monument qui frappe Timagination par sa hardiesse, et l'étonné par sa grandeur^ Gmguené apprit beaucoup de choses aux gens du monde; cité avec respect par Sismondi, il est vraiment, pour les premières années du siècle ^ le révélateur de l'ancienne poésie italienne, et c'est peut-être son influence qu'on retrouvera chez un classique enthousiaste de Dante, Népomucène Lemercier.
Mais un bien autre homme avait paru à l'horizon du siècle, et, secouant tout le philosophisme, avait réhabilité le moyen âge, Fart gothique, et la poésie chrétienne, en même temps qu'il créait une mélancolie passionnée qu'on aimera de retrouver; à tort ou à raison, chez les grands poètes d'autrefois. En 1802, alors que ,Delphine^, de M™® de Staël, se souvenait seulement du Lasciaie ogm speranza pour l'appliquer au mariage malheureux, le ,Génie du christianisme^ dont Rivarol avait encore eu le temps de voir et d'admirer les premières pages, exposait dans sa seconde partie ,1a poétique du christianismeS Voilà, semble-t-il, un domaine où Dante devait être le poète souverain. Hais Chateaubriand^) n'a pu se dégager de son éducation classique, de ses préjugés de goût, et ses lectures sont trop incomplètes. Il citera plus tard Dante avec plus de complaisance^ et, sans doute, après l'avoir mieux lu. Ici, il n'est guère que l'élève de Rivarol et de Voltaire, quand, dans son livre I, au chapitre II (Vue générale des poèmes où
1) Voir U. M engin, l'Italie des romantiques, p. 3 et passim; Petit de Jnlleville, Hist de la 1. et de la litt. fr., VII, 24 et 26; Ch. de Beaurepaire, o. c, p. 8; Paohen, De Dante à Verlaine; L. Bertrand, La fin du classicisme (Paris, Hachette, 1897, thèse), p. 350 et n. 4«
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le merveilleux dn christianisme remplace la mythologie), il examine .l'Enfer dn Dante; la ,JéniBslem délivrée': .Sans rechercher quelques poèmes écrits dans nu latin barbare, le premier oavrage qni s'offire k nooB est la ,Divina C!ommedia' dn Dante. Les béantes de cette prodnotion bizarre découlent preaqne entièrement dn christianisme ; ses défauts tiennent an siècle et an-manTais goût de l'antenr. Dans le pathétique et dans le terrible, le Dante a peut-être égalé les pins grands poètes. Noos rerieudrons sur les détails'. Il est pitoyable de voir l'apôtre dn poético-christianisme ne voir la poésie et notamment l'épopée qu'à travers des classifications et des préceptes dignes do Père Bonbonrs. Après oe chapitre que nona venons de citer (et ott il regrette la mort de Malfilâtre avec autant de componctioa que le mauvais goût de Dante), il est revenu, comme il l'annonçait, sur les détails. Le chapitre III, consacré an ,Faradis perdu', commence ainsi: ,0n peut reprocher au Paradis perdu de Milton, ainsi qu'à l'Enfer dn Dante, le défant dont nous avons parlé: le merveilleux est le sujet et non la machine de l'ourrage; mais on y tronve des beautés eupérieares, qni tiennent essentiellement & notre religion'. Dante a de ci de là un petit coin dans les catégories, divisions et subdivisions du dissertateur, qui essaie de raccrocher le christianisme aux , machines', an .merveillenx', aux .étres surnaturels', que Chapelain et Laharpe ont recommandés comme ingrédients de l'épopée. An chapitre IX du livre quatrième, ,1e caractère de Satan' est étudié an point de vue des ressources qu'il offre anx braves poètes chiétiens ; c'est natarellement du Satan de Hilton qu'il s'agit: .Avant le poète anglais, le Dante et te Tasse avaient peint le monarque de l'Enfer. L'imagination du Dante, épuisée par neuf cercles de tortures, n'a fait de Satan enclavé an centre de la terre qu'un monstre odieux; le Tasse, en lui donnant des cornes, l'a presque rendu ridicule. Elntrainé par ces autorités, Hilton a en nu moment le mauvais goût de mesurer son Satan; mais il se relève bientôt d'une manière snblime'. Chateaubriand admire an moins l'inscription de la porte de l'enfer, ces vers harmonieux que ,lenr beauté mille fois citée, dit Ginguené, a rendus en quelque sorte communs à toutes les langues'. Le chapitre XIV du livre quatrième, dans le ,6énie', est consacré à un parallèle de l'Enfer et du Tartare, de Dante et de Virgile: ,Le Dante, comme Ënée, erre d'abord dans une forêt ()ui cache feutrée de son enfer; rien n'est plus effrayant que cette si>litaâe. Bientôt il arrive à la porte, o& se lit la fameuse criptiua:
Per me si va nella città dolente,
Per me si va nell' etemo dolore:
Per me si va tra la perdata gente.
Lasciate o^j aperansa, vol ch' entrate.
Voilà précisément la même sorte de beautés que dans le poète latin. Tonte oreille sera frappée de la cadence monotone de ces rimes redoublées, où semble retentir et expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de Tablme. Dans les trois per me si va on croit entendre le glas de l'agonie du chrétien. Le laacitUe ogni speranza est comparable au plus grand trait de TËnfer de Virgile^ Outre ce trait célèbre, l'apologiste connaît, comme tout le monde, l'épisode de Francesca (il regrette sans doute, comme Rivarol, que de pareils épisodes ne soient pas plus nombreux), et il éprouve pour Thistoire d'Ugolinun intérêt qu'il exprimera encore ailleurs. Après avoir suivi Enée au champ des larmes, lugentes campi^ oùestDidon, Chateaubriand reprend: Ce morceau est d'un goût exquis; mais le Dante est peut-être aussi touchant dans la peinture des campagnes des pleurs. Virgile a placé les amants au milieu des bois de myrtes et dans des allées solitaires; le Dante a jeté les siens dans un air vague et parmi des tempêtes qui les entraînent éternellement: l'un a donné pour punition à l'amour ses propres rêveries, l'autre en a cherché le supplice dans l'image des désordres que cette passion fait naître. Le Dante arrête un couple malheureux au milieu d'un tourbillon: Françoise de Kimini, interrogée par le poète^ lui raconte ses malheurs et son amoar^:
Noi leggevamo, etc.
Nous lisions un jour . . / — Chateaubriand emprunte la traduction de Rivarol non sans ajouter en note: ,Si toutefois nous osions proposer nos doutes, peut-être que ce tour élégant, nous laissâmes échapper le livre par qui nous fut révélé le mystère de Tamour, ne rend pas tout à fait la naïveté de ce vers:
Quel giorno piu non vi leggemmo avante^ -—
,Quelle simplicité admirable dans le récit de Françoise! quelle délicatesse dans le trait qui le termine! Virgile n'est pas plus chaste dans le quatrième livre de l'Enéide, lorsque Junon donne le signal, dant signum. C'est encore an christianisme que ce morceau doit une partie de son pathétique; Françoise est punie pour n'avoir pas su résister à son amour, et pour avoir trompé la foi conjugale: la justice inflexible de la religion contraste avec la pitié que Ton ressent pour une faible femme^ Le parallèle continuant entre Virgile et Dante, Chateaubriand oppose Ugolin à Déiphobe: ,Son histoire est intéressante, mais le seul nom d'Ugolin rappelle un morceau fort supérieur. On conçoit que Voltaire n'ait vu dans les feux d'un enfer chrétien que des objets burlesques; cependant ne vaut-il pas mieux pour le poète y trouver le comte Ugolin, et matière à des vers aussi beaux, à des épisodes aussi tragiques?^ Quoique, dans le chapitre précédent (chapitre XIII, L'enfer chrétien), il trouve que ,ni le Dante, ni le Tasse, ni MiltoU; ne sont parfaits dans la peinture des lieux de douleur', et qu'il regrette,
106 Albert ComiBoii
devant ,queIqaeB morceaux excellents échappés à ces grands maîtres^ que ^toutes les parties du tableaa n'aient pas été retonchées avec le même soin^; il termine son parallèle de l'Enfer et du Tartare en célébrant dignement Thorrear dantesque: yVoulez-vous être remué; voulezvous savoir jusqu'où l'imagination de la douleur peut s^étendre: voulezvous connaître la poésie des tortures et les hymnes de la chair et du sang, descendez dans l'Enfer du Dante. Ici, des ombres sont ballottées par les tourbillons d'une tempête; là, des sépulcres embrasés renferment les fauteurs de Thérésie. Les tyrans sont plongés dans un fleuve de sang tiède; les suicides, qui ont dédaigné la noble nature de l'homme, ont rétrogradé vers la plante : ils sont transformés en arbres rachitiques qui croissent dans un sable brûlant, et dont les harpies arrachent sans cesse des rameaux. Ces âmes ne reprendront point leurs corps au Jour de la résurrection; elles les traîneront dans Tafifreuse forêt pour les suspendre aux branches de arbres auxquelles elles sont attachées. Si l'on dit qu'un auteur grec ou romain eât pu faire un Tartare aussi formidable que l'Enfer du Dante, cela d'abord ne conclurait rien contre les moyens poétiques de la religion chrétienne; mais il suffit d'ailleurs d'avoir quelque connaissance du génie de l'antiquité pour convenir que le ton sombre de l'Enfer du Dante ne se trouve point dans la théologie païenne, et qu'il appartient aux dogmes menaçants de notre foi\ Le ton sombre de l'Enfer, c'est ce que les romantiques admireront surtout dans la ,Divine ComédieS et c'est par là seulement que celle-ci sera populaire en France: Rivarol, dont la traduction a eu, en cent vingt ans, une centaine de milliers d'exemplaires, semble avoir trouvé la mesure moyenne des facultés dantesques de ses compatriotes. Il paraît faire toute la science du ,Génie du christianisme', où le chapitre (XV) du Purgatoire ne souffle mot du ^Purgatorio^ et où celui du Paradis (XYI) constate avec déception Timpuissance qu'on avait sentie déjà, et dont souffriront encore les romantiques: ,11 est pourtant extraordinaire qu'avec tant d'avantages les poètes chrétiens aient échoué dans la peinture du ciel. Les uns ont péché par timidité, comme le Tasse et Milton; les autres par fatigue comme le Dante; par philosophie, comme Voltaire; ou par abondance, comme Klopstock^ Par fatiguel c'est par là sans doute que Chateaubriand péchait, si tant est qu'il eût essayé de déchiffrer le ,Paradiso^, et qu'il eût jamais feuilleté autre chose que l'Enfer de Rivarol. Mais son péché fut celui de bien d'autres, et il en a cherché les causes à peu près dans le même sens que plus tard Théophile Gautier: ,11 est de la nature de l'homme de ne sympathiser qu'avec les choses qui ont des rapports avec lui, et qui le saisissent par un certain côté, tel, par exemple, que le malheur. Le ciel, où règne une félicité sans bornes, est trop au-dessus de la condition humaine pour que l'âme soit fort
touchée da bonheor des élas: on ne s'intéresse guère à des êtres parfaitement henreax. C'est pourquoi les poètes ont mieux réussi dans la description des enfers^ Et Chateaubriand est pressé de passer à Texamen de l'Ecriture^ ,1a source où Milton, le Dante, le Tasse et Racine ont puisé une partie de leurs meryeillesS — L'auteur du ,GéDie^ devait être dépassé par tous les mouvements auxquels il avait donné l'impulsion, et ses disciples rompront les cadres et les règles où luimême était entravé. Mais en son temps un éloge de l'Enfer de Dante au nom de l'art chrétien, n'était pas un appoint méprisable, car les parallèles qu'on faisait alors entre le poète mantouan et le toscan n'étaient pas toujours à l'avantage de ce dernier. Delille, en traduisant r,Enéide^, avait dit dans une note du chant VI: ,Dante imite à sa manière dans son Enfer les belles fictions de Virgile; il place aussi les amants dans une plaine où l'on n'entend que des soopirsi et qui est toujours agitée par l'orage. Il est bon d'observer qu'un des poètes les plus originaux de l'Italie moderne, n'est le plus souvent qu'un imitateur bizarre de ce même Virgile, à qui certains critiques refusent le titre de poète original'. Ces paroles prouvent sans doute que Delille ne connaissait la ,Divine Comédie' que vaguement, mais elles montrent aussi le fétichisme classique qui s'opposait à tous les poètes modernes. Le même Delille connaissait bien, comme tout le monde, l'épisode d'Ugolin, et il s'en est inspiré à deux reprises dans son poème ,lMmagination^^), commencé en 1785, fini en 1794, et publié en 1806. Dans le chant V (Les arts), parlant de l'épopée, et faisant défiler Homère, Virgile, Dante, Milton, TArioste, le Tasse, Ovide, Voltaire, il dit que l'imagination aime les temps de trouble, comme ceux où parut Dante:
Cette divinité, vive et tumultueuse,
Se platt aux temps de trouble; ils animent ses jeux;
Et, comme un feu brûlant part d'un ciel orageux,
C'est du choo des partis qu'elle sort plus ardente:
Ainsi naquit Milton, ainsi parut le Dante;
Le Dante, qui mêla, dans sa vie et ses vers.
Les beautés, les défauts, les succès, les revers;
Qui monte, qui descend, inégal, mais sublime,
Du noir abîme aux deux, des cieux au noir abîme.
D'une afifreuse beauté son style étincelant
Est comme son enfer, profond, sombre et brûlant*).
1) Un poète milanais, un peu plus tôt, avait aussi parlé de Dante dans un poème sur l'imagination (C. del Balzo, Poésie di mille autori, VII, 261). Il est d'ailleurs invraisemblable que Delille ait connu cette poésie en patois: le sujet évoquait naturellement Dante.
2) Ces deux derniers vers servent d'épigraphe à TOde que Chênedollé (1813) oonsaore à Dante.
108 Albert GoonBoii
Soit qn'anx portes du goaffre où règne la vengeanee,
Il écrive ces mots: ICI PLUS D'£SP£IIANCE:
Soit que du noir cachot où rugit Ugolin,
Au milieu de ses fils qui demandent du pain,
Et dont un feu cruel déyore les entrailles,
Il ferme sans retour les fatales murailles
Où Taffreux désespoir se renferme avec eux:
Ah! de quels traits il peint ce père malheureux,
Ses soupirs étouffés, son horrible constance,
Cette donleur sans larme et oe morne silence.
Tandis que Pnn sur l'autre il voit tomber ses fils!
murs! écroulez-vous à ces affreux récits!.
Non, Oreste fuyant les déesses sévères,
Ces scènes qui hâtaient l'enfantement des mères,
N'effrayaient point autant l'oreille ni les yeux').
La citation est un peu longue, mais on ne ponrrait dire mieux ce qu*an grand poète (car Delille passait poar tel) savait et pensait de la ^Divine Comédie' en cette fin du classicisme. Les notes historiques et littéraires qn'Ësménard ajoute an poème de ,rimagination' complètent le tableau des connaissances dantesqnes en 1806: à propos de ,1a fameuse inscription de la porte d'enfer^ (qui est en effet généralement connue, et qui fut traduite notamment par L. Gamot') il reproduit le texte original et Tadaptation de Rivarol:
C'est moi qui vis tomber les légions rebelles . . ., en remarquant: , Cette imitation rend très faiblement l'harmonie sourde, et conserve à peine les formes pittoresques de Toriginal, elle est bien loin de satisfaire l'oreille et le goât de ceux qui connaissent la poésie italienne, ce qui est beaucoup plus rare que d'entendre et de parler la langue vulgaire de l'Italie; mais elle suffit pour donner une idée de ce passage du Dante, regardé partout comme le modèle d*nne précision efirayante et d'un sublime profond et ténébreux, comme le sujet de son poème^ Pour Delille comme pour Esménard, et bientôt pour Talairat, Dante est surtout le chantre d'UgoIin et de Thorreur, et déjà dans le chant lY (Impression des lieux), l'auteur de ,rimagination', décrivant les tourments'd'un jeune homme égaré dans les catacombes, s'écrie :
toi qui d'Ugolin traças l'affreux tableau, Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau, Prête-moi tes couleurs; peins, dans ces noirs dédales. Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales, Ce malheureux qui compte un siècle par instants • • .').
 quoi le scholiaste, racontant l'épisode du XXXIII» chant de l'Enfer, ajoute, se ressentant toujours de Rivarol: ,C*est un des plus beaux
1) L'Imagination, poème en huit chants, t. Il (1806), p. 37—38.
2) Teza, Dantiana, dans ,11 propugnatore*, 1890, t III, p. 232.
3) Ibid*, t I, p. 238.
DftDte en France 109
morceaux de la poésie italienne^ et peat-être celui qui a fixé le rang de ce grand poète; il est du moins vraisemblable qu'il serait peu lu, quoiqu'il soit le créateur d'une langue, si son poème n'était consacré par deux ou trois épisodes, tels que ceux du comte Ugolin et de Françoise de RiminiS Le même Esménard; en 1805, dans son poème ,La Navigations au chant Y; racontait le malheur de Souza naufragé, avec sa femme et ses enfants, et mourant chez les Gafres impitoyables, et il avait invoqué; comme Delille, le poète de l'horreur:
toi qni fis parler le spectre d'UgoIin, Qui nouB montras ses fils, épuises par la faim, Ck>nant leur boache avide à ses mains paternelles, £t voulant de leurs corps nourrir ses dents cruelles, Lui-môme de ses bras leur offrant les lambeaux, peintre de l'Enfer, prête-moi tes pinceaux!
Du moins, dans les accès de sa faim dévorante, Ugolin sous ses yeux n'avait pas son amante.
Non seulement Dante est avant tout l'auteur d'UgoliU; mais les histoires horribles et tragiques paraissent; aux yeux de Delille et d'Ësménard, la caractéristique de l'Italie; et le pays qui deux siècles plus tôt avait révélé la grâce, la beauté, le charme de la vie cultivée et élégante et des formes harmonieuses, est pour l'auteur de ,rimagination' la patrie des fureurs implacables:
La mémoire nourrit les passions terribles, Surtout dans ces climats, dont les âpres chaleurs. Ainsi que les poisons, exaltent les fureurs.
Là, par l'homme superbe une injure endurée Descend profondément dans son âme ulcérée . . .^).
La note d'Ësménard commente ce passage comme suit: ,L*histoire moderne de l'Italie offre une foule d'exemples de ces vengeances implacables. Les querelles des Guelfes et des Gibelins, les discordes entre les villes voisines^ les haines héréditaires de familles y remplissent les annales du moyen âge de crimes atroces, enfantés par des passions ardentes qu^exaltait encore la chaleur du climat. Quelquesunes de ces aventures funestes ont fourni à la poésie des tableaux d'une effrayante beauté: telle est celle du comte Ugolin, au trentetroisième chant du Dante, et celle des Capulet et des Montaigu, qui a produit la tragédie de Roméo et Juliette^ Voilà donc que dans la mémoire des rimailleurs Dante et Shakespeare ont jeté leur ombre sur la patrie de Virgile et de Pétrarque ; le traducteur des ,Géorgique8' et de r,Ënéide' a vécu à Londres et est devenu le traducteur de Milton, et il se souvient d'une inscription formidable ou d'un épisode
1) Ibid., t. I, p. 81, et note, p. 113—114.
110 Albert GoanBOD
terrible de la ,Commedia^ Celle-ci avait parfois un antre too, et déjà la note d'Ësménard plaçait; après Riyarol^ l'histoire de Francesca parmi les traits les pins connns.
Les tfadactenrs commençaient à sentir, après Chateaubriand^ le charme toachant et mélancolique du V« chant de l'Enfer, et Carion de Nizas en donne une adaptation dans le ,Moniteur universel^ ^) du 6 mai 1805. Malheureusement, Louis Bridel n'a que trop raison de lui dire, fort poliment: ,Votre style fleuri et léger dénature votre original, au point que sa physionomie vénérable, antique, j'allais presque dire patriarcale, en est devenue entièrement méconnaissable. C'est l'Âlbane imitant une esquisse de Michel- Ange^ *) (Bridel est trop aimable, mais il touche plus juste que Sallior). On ne s'explique pas que Bridel admire le style de Carion, à défaut de son talent de traducteur, quand on voit ce Carion défigurer lamentablement les paroles de Francesca :
Les pleurs qu'on donne aux maux d'nn misérable
Semblent pent-dtre en alléger le poids;
Et cependant c'est rouvrir la blessure
D'un tendre cœur; les regrets superflus.
Les souvenirs d'un bonheur qui n*est plus,
Ne font qu'aigrir la peine qu'on endore.
Le classicisme soit loué d'avoir épargné à Dante beaucoup de pareils paraphrastesl Bridel, qui vit les défauts de Carion, mais qui ne savait pas écrire, vante fort dans sa lettre ,1a douceur et la mélancolie de l'anecdote de Françoise de RiminiS de même que ,1'art de trouver la fibre la plus secrète du cœur^ que possède ,Mr. de Chateau-Briant^ à l'égal de , l'auteur de Clarisse Harlowe'; doué d'une mémoire confuse et incohérente, ce pauvre Bridel regrette seulement que Dante ait si peu d'épisodes de Francesca et d'Ugolin, qu'il soit si obscur, et qu',il ait oublié qu'il écrivait pour la postéritéM Voici comment Bridel, joignant Texemple au précepte, et traduisant à son tour le chant V, met à mal le célèbre passage:
Françoise a répondu: Quand on est malheureux, Il n'est pas de tourment, crois-moi, plus douloureux, Que de renouveler la mémoire effacée D'une félicité trop promptement passée!
Un sage te Papprit.
Bridel estimait qu'un poète comme Dante devrait être mieux connu en France. Pour en traduire les morceaux terribles (et notanmient le
1) Gazette nationale, ou le Moniteur universel.
2) ,0u de Salvator Bosa*, ajoute Bridel, p. 11 (Lettre de L. Bridel à Carion de Nizas snr la manière de traduire Dante, avec la traduction du chant V de TEnfer de Bridel, et celle de Carion de Nizas, Baie 1805).
Dante en Frunce 111
XXXIII^ chant); ,il faut, disait-il, nne touche fière et terrible, un pinceau sombre, hardi; vigoureux^ Selon lui, Thomme tout désigné était, en vers, Delilte; en prose, «Chateaubriand. Mais ni Tun ni l'autre n'entreprirent cette besogne ; et c^est Milton, plus moderne et plus raisonnable, que tous deux traduiront à trente ans d'intervalle.
Mais le voyage d'Italie, qui fut tant de fois la révélation de la poésie pour les Français, depuis du Bellay jusqu'à Lamartine, avait, de façons diverses, sollicité et entraîné les deux initiateurs du romantisme^). Chateaubriand faisant l'ascension du Vésuve se rappelait les sables brûlants décrits au quatorzième chant de l'Enfer, ,où des flammes éternelles descendent lentement et en silence, corne di neve in Alpe senza vento^^), M^ de Staël, moins paysagiste que Fauteur d',Atala^, s'initiait à la connaissance de Dante avec plus de passion. Elle trouvait dans Tamitié de Monti l'avantage d'entendre lire l'épisode de Francesca et celui d'Ugolin de façon dramatique'), et elle conmiençait à sentir le poème sacré avec un cœur italien plein de tous les grands poètes. Le 23 juin 1805, elle écrit à son grandiloquent ami: ^JTétudie le Dante avec ardeur, pour qu'à votre arrivée à Coppet vous me trouviez plus avancée encore dans l'italien; je vais commencer aussi cet ouvrage sur l'Italie, qui doit me mériter votre pardon\ Cet ouvrage fut un chef-d'œuvre, ,Corinne^ (1807), où, mêlant l'histoire de l'improvisatrice Corilla*), ses propres sentiments et tous ses souvenirs, }Ap» de Staël exprima avec le plus de force ses passions, ses rêves littéraires et l'admiration de Dante. Jamais un roman français n'a si éloquem-
1) Le fils de M»« de Staël (Oeuvres de M»e de Staël, Paris 1821, t. XY, p. 128 dira du voyage de sa mère: ,Le beau ciel de Naples, les souvenirs de l'antiquité, les chefs-d'œuvre de l'art lui ouvrirent des sources de jouissances qui lui étaient restées inconnues jusqu'alors; son âme, accablée par la tristesse, sembla revivre à ces impressions nouvelles, et elle retrouva la force de penser et d'écrire. Elle revint d*Italie dans l'été de 180ô, et passa une année, soit à Coppet, soit à Genève, où plusieurs de ses amis se trouvaient réunis. Pendant ce temps elle commença à écrire Corinne^
3) n cite longuement les vers 7—13: arrivammo ad una landa . . . (U. Mengin, o. c, p. 15); Chateaubriand, Voyage en Italie; Le Vésuve, 5 janvier 1804 (Oeuvres, 1840, t IV, p. 298); le 2 janvier (à Naples) Dante est cité parmi les gloires de Tltalie.
3) Corinne, t. I (1807), p. 423, note (3): ,Le célèbre Monti dit les vers comme il les fait. C'est véritablement un des plus grands plaisirs dramatiques que l'on puisse éprouver, que de l'entendre réciter l'épisode d'Ugolin, de Franoesca di Rimini, la mort de Clorinde, etc.* On connaît le mot fameux d'après lequel Mne de Staël n'aurait aimé en Italie que la mer et Monti.
4) Dupaty (Lettres sur l'Italie en 1785, Borne et Paris 1788, t. I, p. 141: lettre XXIX) raconte la visite quUl fit à ,cette célèbre improvisatrice, qui a été couronnée, il y a quelques années, an Capitule*.
112 Albert Ck>nii8on
ment célébré le vieux poète. Orso et miss Nevil, Philippe Dechartre et la comtesse Martin, en 1840 dans ^Colomba', en 1894 dans le ,Lys ronge'^ liront et commenteront encore la ,Divine Comédie^: nul héros de roman n*est comparable sous ce rapport à Corinne, qai chante Phymne à Dante du romantisme à son premier éyeil. Quel hymne, quel auditoire, et quel décor! Corinne triomphante^), au Capitole, improvise la lonange de ,1a terre où les orangers fleurissent' et de ses gloires poétiques, et elle parle du premier des poètes avec des accents vibrants où elle s'est mise elle-même tout entière: ,Le Dante, THomére des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à Tenfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu^il a décrits. L'Italie, aux jours de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. Animé par Tesprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d'ici basS Les ombres, ce sont surtout les deux qui vont ensemble et qui paraissent si légères au vent: ,Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir^ Et c'est la poésie elle-même que l'héroïne admire en Dante, une poésie qui est déjà, comme plus tard pour le chef du romantisme, l'écho sonore mis au centre de tout: ,Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent^ ,A sa voix tout sur la terre se ' change en poésie^ En même temps qu'elle interprète habilement le • triple poème, et spécialement l'enfer, en même temps qu'elle définit et découvre la couleur toscane des régions de Tau delà et Pâme soaffrante du Florentin exilé, on dirait que déjà, comme feront ses disciples vers 1830, TA^ de Staël cherche à se retrouver et à se mirer dans le portrait de Dante: elle aussi est exilée, elle aussi espère en sa gloire littéraire'): ,0n dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres
1) Corinne, U, 3. -- Dejob, M»*» de Staël et Tltalie, p. 82—84; A. Wahl, compte rendu de P. Gantier, Mp» de StVél et Napoléon, dans la Dentsche Literaturzeitung, 6 juin IdOS, col. 1421; H. Topin, dans ,11 bibliofilo< 1882i p. 117, n. 2; Paul Gantier, Mme de Staël et Napoléon, (Paris, Pion, 1902, thèse) chap. XU et XIII; Blennerhassett (lady), Frau von Staël, t. III (Berlin, 1889), p. 127.
2) Elle espère, quelques jours après la publication de ,GorinneS que le gonvemement impérial va ,adoucir sa triste situation' (lettre du 5 mai 1807 à M»» Rècamier): P. Gantier, JA^ de Staël et Napoléon (Paris, Pion 1902, thèse), p. 193. Dans sa lettre dn 10 avril 1807 à Camille Jordan, elle rapproche sa douleur de oelle de Dante et de Cicèron (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, XII; Blennerhassett, III, 173).
demandent sans cesse des nouvelles de l'existence; comme le poète luimême s'informe de sa patrie, et Tenfer s'offre à Ini sons les couleurs de l'exil. Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques qu'il évoque semblent renaître aussi toscans que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer Tunivers dans le cercle de ses pensées^ Voici enfin les paroles en lesquelles M"^ de Staël mêle ses sentiments à ceux de Dante par la bouche de Corinne: ,Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il comptait sur la renommée pour médiateur; mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de Thomme s'use dans les revers ; et si la gloire triomphe, si Ton aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port'. Ces paroles où la grande initiatrice entoure la gloire de Dante de la mélancolie passionnée du siècle nouveau, ne sont pas les seules consacrées au vieux poète dans le célèbre roman: elle rencontre à Florence, dans l'église de Santa Croce, ,un tableau en Thonneur du Dante, comme si les Florentins^ qui Tout laissé périr dans le supplice de Texil, pouvaient encore se vanter de sa gloire^ i). Et n'est-ce pas Dante que la romanesque voyageuse croyait retrouver en Monti? SoD illusion est d'autant plus excusable qu'elle était celle des Italiens eux-mêmes'), et que Hanzoui, dans un quatrain fameux, conférait au poète ampoulé
,Di Dante il ocre e del suo duce il canto*.
;L'Aristodème de Monti; dit Corinne, a quelque chose du teiTible pathétique du Dante ... Le DantC; ce grand maître en tant de genres, possédait le génie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie^ si, de quelque manière, on pouvait l'adapter à la scène: car ce poêle sait peindre aux yeux ce qui se passe au fond de Tâme, et son imagination fait sentir et voir la douleur. Si Le Dante avait écrit des tragédies, elles auraient frappé les enfants comme les hommes, lu foule comme les esprits distingués'. Et comme Oswald est pénétré de l'idée de l'influence de la société sur la littérature, il réplique: ^Lorsque Le Dante vivait, les Italiens jouaient en Europe et chez eux un grand rôle politique . . .'•).
M™o de Staël a si bien lu Dante qu'elle se sert de la métaphore
1) Corinne, XVIII, 3. — Elle rappelle aussi répisode de Oasella à propos du goût des Italiens pour la musique.
2) Blennerhassett, t. III, p. 101 et sniv.
3) Corinne, VU, 2. Dans le même chapitre, elle dit, nn peu plus haut: ,La Mérope de Maffei, le Saill d'Alfieri, TAristodème de Monti, et surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur n'ait point composé de tragédie, me semblent faits pour donner l'idée de ce que pourrait être l'art dramatique en Italie*. — Voir encore ,Corinne*, IV, 4, X, 1 et 7.
Bomaiiisohe Fonchungen XXI. 1. g
Il4 Albert Gonnson
des, manteaux de plomb' 0- Déplus^ tont en peignant les splendenrsderitalie antique et moderne, ^ Corinne^ ne perd pas de vue la critique de la littérature française, l'étroitesse condamnable des préjugés classiques et nationaux, ^l'importance des poètes étrangers: l'entretien du comte d'Erfeuil et des Anglais, c'est déjà la cause de Shakespeare contre Racine, des barbares contre les classiques, c'est presque le programme de ce que ,r Allemagne' recommandera de façon plus circonstanciée: JI nous serait impossible^ dit le comte d'Erfeuil, de supporter sur la scène les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakespeare; les Français ont un goût irop pur pour cela. Kotre théâtre est le modèle de la délicatesse et de Télégance, c'est là ce qui le distingue; et ce serait nous plonger dans la barbarie, que de vouloir introduire rien d'étranger parmi nous. — Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever autour de vous la grande muraille de la Chine . . . Nous qui sommes Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre à des règles dont nous n'aurions pas l'honnear, et dont nous souffririons la contrainte ..." Ce qui 'se dit du drame se dira bientôt de toute poésie, et la cause des Italiens, ce sera bientôt celle des romantiques, c'est déjà celle des Anglais, et notamment de Shakespeare: et cela d'autant plus, ici, que ,c'est un sujet italien que Roméo et Juliette'; et que ,Shakespeare a écrit cette pièce avec cette imagination du midi tout à la fois si passionnée et si riante; cette imagination qui triomphe dans le bonheur; et qui passe si facilement, néanmoinS; de ce bonheur au désespoir, et du désespoir à la mort^').
Enfin M™« de Staël a auprès d'elle Sismondi et Schlegel à l'époque où elle écrit , Corinne^; qnipaint dès 1807 à Berlin dans la traduction allemande de Friedrich Schlegel: et on sait que les Schlegel et leur école, qui rempliront de leurs idées le livre ,De l'Allemagne^, réclament, au nom de Dante et de Calderon, la première place pour l'Italie et l'Espagne dans l'histoire des littératures modernes'): c'est encore Schlegel qui, dans les années de gloire du romantisme, parlera des trécentistes aux lecteurs de la ,Revue des deux mondes^
Le salon de M"* de Staël, où se rencontrèrent, outre tant d'étrangers^ ChênedoUé, Fauriel, et bien d'autres, eût pu, pour un peu, devenir pour le culte de Dante la chapelle que sera le Cénacle romantique.
1) CorinDG, XIV, 1: ,Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine que j'éprouvai en entendant mon père parler ainsi. Je me le rappelai plein de grâce et de vivacité, tel que je l*avaiB vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb, que Le Dante décrit dans Tenfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug*.
2) Corinne, Vn, 3.
3) Blennerhassett, Pran von Sta61, III, p. 78.
^Corinne' eut un grand snccëR^ et une longue portée: pins d'un romantiqne préférera, eomme Jules Lefèvre^
les pleurs de Corinne aux raisons de Platon^).
Corinne incarne M"^ de Staël aux yeux de Lamartine enthousiaste, et le jeune poète de Mâcon a aspiré, de son propre aveu, le souffle de ritalie dans ^Corinne^ avant de faire son voyage à Naples; Napoléon lui-même reprochera au fameux roman de ravaler les Français. Mais dans tontes les discussions qu'il soulève dès 1807^ ce n'est pas l'éloge de Dante qu'on remarque le plus, et ce n'est pas la leçon que la critique en tire: même c'est un Français qu'on reconnaît aujourd'hui dans l'auteur d'un article hostile du ,6iomaIe enciclopedico di NapoIiS grâce en partie à ses gallicismes et à son jugement sur Dante, qu'il appelle ,il Dante'*).
L'admiration grandissante de TS^^ de Staël pour les étrangers déplaisait fort au maître d'alors et aux puristes du classicisme irréductible. Dans le bon goât qui règne encore, Dante semble le poète de l'horreur sans frein, et Dncis, voulant refaire son Shakespeare de façon plus hardie, annonce à Talma qu'il va tremper sa plume dans ,rencrier de Dante").
Chateaubriand ayant à peindre l'Enfer dans ses ,Martyr8^ (1809), se souvient à peine de l'Enfer italien dont il avait parlé en phrases harmonieuses: ,Au centre de l'abîme, au milieu d'un océan qui roule du sang et des larmes, s'élève parmi des rochers un noir château, ouvrage du désespoir et de la Mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants, un arbre stérile est planté devant sa porte, et sur le donjon de ses tristes murs, repliés neuf fois sur eux-mêmes, flotte l'étendard de TOrgneil à demi consumé par la foudre. Les démons, que les païens appellent les Parques, veillent à la barrière de ce palais ténébreux'*). A la fin du complot des démons, ,on voit passer la troupe immonde à la lueur des fournaises ardentes, comme, dans une grotte souterraine, voltigent à la lumière d'un flambeau ces oiseaux douteux dont un insecte impur semble avoir tissu les ailes. Sous le vestibule du palais des enfers, devant un lit de fer où repose l'Eternité des douleurs, est suspendue une lampe: là brûle la flamme primitive de la colère céleste, qui alluma les brasiers étemels^ Mais les démons de Chateaubriand sont bien élevés, se comportent en gentlemen, et raisonnent comme des encyclopédistes. Quant
1) Jules Lefèvre-Denmier, Poésies (éd. 1844), p. 546. — Cf. déjà Chateaubriand, Mémoires d'ontre-tombe, éd. Biré, t. V, p. 53.
2) Dejob, o. c, p. 120.
3) Lettre du 24 juin 1807 (Jnsseranâ, Shakespeare en France, p. 351).
4) Les Martyrs, liv. VIII.
Albert Gounson
à Bon paradiS; il se ressent encore moins de celui de Dante^ puisque Tanteur du ,Grénie* et des ^Martyrs^ le connaissait beaucoup moins que r,Enfer' de Rivarol : ,Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui lui servent de remparts, d^avenues et de chemins, flotte cette immense cité de Dieu, dont la langue d'un mortel ne saurait raconter les merveilles. L'Ëternel en posa lui-même les douze fonde, ments^). . . L'astre humide et tremblant qui précède les pas du matin; cette autre planète qui paraît comme un diamant dans la chevelure d'or du soleil; ce globe à la longue année qui ne marche qu'à la lueur de quatre torches pâlissantes; cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau ainsi qu^une veuve inconsolable; tous ces flambeaux errants de la maison de l'homme^ attirent les méditations des élus. Enfin, les âmes prédestinées volent jusqu^à ces mondes dont les étoiles sont les soleils, et elles entendent les concerts inconnus de la Lyre et du Cygne célestes . . . Par delà le sanctuaire du Verbe s'étendent sans fin des espaces de feu et de lumière. Le Père habite au fond de ces abîmes de vie . . . L'esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père^ et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des saints ... parole divine! quelle longue et faible succession de temps et d'idées la parole humaine est obligée d'employer pour te rendre! Tu fais tout voir, tout comprendre aux élus dans un moment; et moi, ton indigne interprète, je développe péniblement dans un langage de mort les mystères contenus dans un langage de vie!^*). C'est de l'Ecriture sainte, du Tasse et de Hilton que s'inspirait Tauteur dans ce livre III des ^Martyrs^ qui fut le plus critiqué ')» et que Chateaubriand mettait au premier rang de ses pages heureuses. Quant au livre Vni et à l'enfer qu'il dépeint, ,8'il
1) La paraphrase de rinscription de la porte de Tenfer, par Bivarol, disait:
La main qui fit les cieux posa mes fondements. Chateaubriand, dans la remarque 8 du III« livre, se réclame d'ailleurs dePEcriture pour ce passage.
2) Les Martyrs, liv. III. Sur l'iniluenco de cette peinture sur Y. Hugo, v. Fr. Ganser, fieitrage zur Beurteilung des Verhftltnisses von Y. Hugo ta Chateaubriand (Dissert. Heidelberg, 1900), p. 68. Yoici quel était le paradis de Dante dans IMmprovisation de Corinne, que Chateaubriand avait lue: ,Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l'enfer an purgatoire, du purgatoire au paradis ; historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde quMl crée dans son triple poëme est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament . . . Cette mythologie de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour*.
8) Remarques sur le livre III (par Chateaubriand).
étoit difficile, dit rantonr, de représenter an ciel chrétien parce que tous les poëtes ont échoué dans cotte peinture, il étoit difficile de décrire un enfer, parce que tous les poëtes ont réassi dans ce sujet. Il a donc fallu essayer de trouver qnelque chose de nouveau après Homère, Virgile, Fénelon, le Dante, le Tasse et Milton. Je méritais l'indulgence de la critique; je l'ai en effet obtenue pour ce livre'*). La critique ne pouvait, en effet, trouver à redire au bon goût de Fauteur : l'enfer et le paradis de 1809 sont bien loin de ceux de 1300, et sont bien plus proches de la ,Henriade' que de la »Commedia'. Quant à la critique d'aujourd'hui, elle ne se fait plus dlUnsion romantique sur les épopées mystiques, et elle comprend parfaitement que M. de Chateaubriand, converti récent, ne soit pas devenu le Dante français').
La littérature de l'Empire, qui se ressent si fort d'Ossian et qui connaît le genre troubadour, n'a pas encore pris un seul caractère dantesque, malgré tout ce qu^elle a pu savoir du grand poète du moyen âge. La critique du temps a eu l'occasion de discuter ce poète et l'admiration naissante qu'il inspirait à quelques-uns: c'est Geoffroy, le feuilletoniste connu du ,Jonrnal des débats', qui était alors le pontife du goât classique et le contempteur des ,farces^ de Shakespeare. Quiconque a vécu à Paris à l'époque napoléonienne, — écrivait en 1838 un Allemand d'une science assez douteuse — se rappellera un débat littéraire suscité par Geoffroy, au sujet de Dante, et où le grand poète fut fort maltraité; on lui refusa (comme autrefois Voltaire à Shakespeare) non seulement toute grâce, mais aussi tout génie; il n'était rien qu'un des ,barbares du moyen âge'*).
Son plus grand mérite aux yeux même de ses admirateurs, c'est l'horrible, et G. de Tnlairat, dans le ,Nouvel almanach des Muses' de 1811, donne une ,lmitation de l'épisode d'Ugolin, de l'Enfer du DanteS sujet qui en 1778 déjà avait inspiré à J. de Yinezac une ,héroYde: Montaigu à Tarchevêque Roger son tyran'*).
Dès 1811— 1813*), tandis que M«« Chomel (Giacomelli), publiait
1) Rem. sur le livre VIII.
2) £. F a guet, Dix-nenvième sièole (article Chateaubriand), p. 40.
3) Article si^è Mr. (à propos de la traduction de la ^Divine Comédie' par LedreuîUe), dans les .Blatter sur Kunde der Litteratur des Auslands', 30 mai 1838 (Stuttgart et Angsboorg, Cotta).
4) «Pièces fugitives* (Amsterdam, 1778).
5) Artaud dit dans Tlntroduction de sa traduction (3« éd., Didot 1866, p. Y): ,Nous avons publié une traduction de la Divine Comédie, 3 v. în-8.S Paris 1811—1813*. Il s'appelait d'abord ,un membre de la Société Colombaire de Florence*. Quant aux dessins de Giacomelli, le catalogue de la ,Dante collection* de Fiske (Comell University) mentionne une édition de Paris
118 Albert CotmflOD
une collection de cent figures dessinées et gravées par elle, ,pour orner la Divine Comédie du Dante traduite en français par M. Artaud', ce traducteur français, Artaud de Monter, avait publié une version qui devait être la source principale des connaissances de Lamartine en cette matière, et de bien des traducteurs en vers si Ton en croit un méchant critique^). ,J'ai commencé — raconta Artaud — à lire la Divine Comédie avec le secours d'habiles Florentins, vers Tan 1805; depuis, elle est devenue, dans mes loisirs, une constante étude. Chacun de ces vers a été comme manié par moi, pendant plus de quarante années. Ma première intelligence de ce texte, bornée d'abord dans ses aperçus, balbutiait devant mon maître, le bon et savant abbé Fontani, quelques paroles d'applaudissements et d'actions de grâces. Revenu de Toscane, j'ai donné au public mes premiers tâtonnements qui partaient d'une main mal assurée ... Le public de 1812 se montrait peut-être trop encourageant; celui de 1830, plus difficile, a encore été trop bienveillant'*). Ces paroles ne sont pas une simple vantardise de traducteur satisfait: malgré tous ses défauts, l'ouvrage d'Artaud avait eu un long succès, comme en témoignent les rééditions nombreuses, et l'auteur pouvait, sans ridicule, s'imaginer qu'il avait ouvert une ère nouvelle dans la dantograpbie française. ,Les premières traductions qu'on donne de la ,Divine Comédie* en France, à la fin du siècle dernier — dira plus tard Lamartine — , ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est impossible d'y trouver trace de l'original [il est fort douteux que Lamartine les ait lues]: ,ce sont des dentelles sur le corps d^Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu
1813, «précédée â*nne explication de chaque sujet, et de renvois aux pages avec lesquelles ils correspondent dans les trois volumes, avec un portrait du Dante d'après J. Stradan*. J'ai sous les yeux (Bibliothèque de l'Université de Liège, XVIII, 165, 38) un exemplaire sans date, où chaque dessin porte seulement les vers italiens auxquels il se rapporte: ,La Divina Commedia di Dante Alighieri, cioè rinfemo, il Pnrgatorio, ed il Paradiso composta ed incisa da Sofia Giacomelli* (à Paris, chez Salmon, Md d'Estampes Boulevard Montmartre Nr. 1, près le Théâtre des Variétés-Panorama).
1) 6. C. (Granier de Cassagnac), dans la ,Revue des deux mondesS 1840, 4* série, t. XXIV, p. 458: ,M. Artaud est le père d'une famille de traducteurs qu'il a nourris de sa substance comme de petits pélicans. Ils auraient pu avoir une meilleure tablée
2) La Divine Comédie de Dante Alighieri, traduite en français par M. le chevalier Artaud de Montor, 3» éd«, Paris, Didot, 1866, Introduction, p. XXV et XXVI.
dans ma jeunesse; j'ai été son diseiple en diplomatie italienne et en intelligence des poètes de cette terre de tonte poésie. C'est lui qui m'a fuit épeler le Dante ^), c'est à loi que je dois le droit de le comprendre et d'en parler anjonrd'hni^ (c'est an droit qui fut singaliërement contesté à Lamartine^ comme noas verrons). ;I1 avait transfusé son sang dans Tombre du poète toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse^ plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage de Dante, allongé et amaigri sous son laurier ... Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poème du Dante que dans l'édition eu deux langues de M. Artaud; et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poète, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poète pour deux^*). Il le parut du moins aux lecteurs français, et nous retrouverons la traduction d'Artaud; nous rencontrerons son ^Histoire de Dante^ (1841). Ce qu'on en remarqua surtout, c'est le volume qui contient l'Enfer, et pour combattre cet exclusivisme, le brave Artaud imagina plus tard de donner toute la traduction en un seul volume: ,Des libraires, dit-il en 1846, avaient remarqué, dans des ventes publiques, que les héritiers possesseurs de mes deux premières éditions, retenaient comme bonetdequelquevaleur le poème de l'Enfer, et se défaisaientavecafiectation du Purgatoire et du Paradis, réputés, selon eux, livres sans intérêt, sans poésie, et écailles d'huîtres (je dis le propre nom dont on se servait)^*). Ainsi, dans la naïve et gauche traduction d'Artaud comme dans la belle infidèle de Riyarol, le public français en reste à son idée, de ne chercher en Dante que le poète infernal. Au moins celui-ci fait des progrès, et les injures d'un Qeofiroy étant moins redoutables que celles de Voltaire ou même de La Harpe, le classicisme perd du terrain, et les barbares avancent.
Dante est si connu, qu'un chirurgien français ne visite pas la Toscane sans rappeler qu',au commencement du quatorzième siècle Le Dante parut, bientôt suivi de Pétrarque, de Boccace^ et ce chirurgien, P. Petit-Radel (qui voyage en Italie en 1811 et 1812) s'attendrit naïvement à l'idée de la Renaissance et de la civilisation des Médicis: ^Heureux temps où le prince, cessant de recevoir les hommages d'un chacun, venait
1) C'est peut-être à lai aussi, autant qu'à une tradition française faative, que Lamartine doit l'habitude de dire ,1e Dante', au lieu de ,Dante*; cette manvaise habitade a été reprochée à Artaud dans Tarticle cité de Granier de Cassagnac, Revne des deux mondes, 1840, t. 24 (n. s.), p. 461.
2) Lamartine, Traducteurs et commentateurs de Dante (Souvenirs et portraits, chap. XXX; Hachette, 1872, t. III, p. 164—165).
3) Ed. citée, p. VIL
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ainsi oublier le poids dn suprême pouvoir au milieu des philosophes occupés de la subtile doctrine de Platon, où à une table frugale succédaient des discussions sur plusieurs passages du Dante, que chacun expliquait à sa manière'^). Le même voyageur dit de Florence: >La poésie fut toujours cultivée d'une manière particulière à Florence. Le père de cette poésie, Le Dante, y prit naissance, et son invention fait voir ce que peut le terroir chez ceux que regarde favorablement le dieu de l'harmonie'*). C'est ainsi qu'un siècle plus tôt on se souvenait de Dante, poète de terroir, à propos d'un poète wallon, Denis Coppée. L'année 1813 vit s*ébranler l'hégémonie française en Europe, et l'exclusivisme classique en France: car en cette année où le convoi funèbre de Delille semble mener le deuil de la poésie traditionnelle, réapparaît à Londres ,rAllemagne* de TA^^ de Staël, où ce ,61ttcher littéraire^ ouvre l'invasion germanique et romantique; et en même temps, comme si ;la muraille de Chine' dont parlait ,CorinneS devait être attaquée au Midi comme au Nord, Sismondi publiait sa ,Littérature du Midi de l'ËuropeS La muraille ne résistera pas longtemps aux assauts, et Dante sera des premiers, avec Shakespeare, à passer sur la brèche. Dès 1813, tandis qu'Artaud de Monter continuait ses modestes travaux par «Le purgatoire, traduit de l'italien, suivi de notes, par un membre de la Société Golombaire de Florence'*), un jeune professeur d'histoire à la Sorbonne, qui avait été élevé à Genève et avait fréquenté M"^*^ de Staël, François Ouizot, donnait ses, Vies des poètes français du siècledeLouisXIV, qui devinrent en 1852 ,Gorneille et son temps', où il s^étonnait que la France n'eût ni Dante ni Milton, et où il s'émerveillait de la sombre et sublime énergie du grand Toscan. Car parmi les chefs-d'œuvre inconnus que ,rAllemagne', la ,Littérature du Midi de l'Europe', et bientôt le ,Cour8 de littérature dramatique^ de Schlegel (traduit en 1814 par U^^ Necker de Saussure) proposaient à l'admiration des Français désabusés, la ,Divine Comédie' tient dès le début un rang ti*ès distingué. L'auteur de ,l' Allemagne', par exemple, reste toujours l'auteur de ,Corinne', et il lui arrive de comparer à TOssian de Gérard une tête de Dante remarquée dans la galerie de Dresde % ou bien de rappeler, à propos de la tragédie de Gerstenberg, qu'il n'y a rien de plus sublime dans le Dante que la peinture du malheureux père (Ugolin)*), ou d'opposer
1) Voyage historique, chorographique et philosophique dans les principales villes de l'Italie en 1811 et 1812, par P. Petit-Radel (Paris, Didot, 1815), t. III, p. 866. — Encore aujourd'hui, le culte de Dante est donné comme caractéristique de la Renaissance dans l'article «Henaissance* de la Grande Encyclopédie !
2) Ibid., p. 36a
3) Paris, J. J. Biaise, 8o, pp. XXIV, 405.
4) De l'Allemagne (éd. Didot), p. 376.
le Satan de Michel-Ange et de Dante à Méphistophélès. Pais Simonde de Sismondi, après Ginguené, a bien dit Padmiration qa*on devait au triple poème^ édifice imposant comme l'anivers dont il était rimage, et au paissant génie, le plus grand des Italiens, le père de lenr poésie % qui traitait nn snjet ,par son immensité, le plus hantement sublime qne jamais l'esprit de l'homme ait conçu'*). ,Peu de chefsd'œuvre ont mieux manifesté la force de Pesprit humain que le poëme du Dante: complètement nouveau dans sa composition comme dans |ies parties, sans modèle dans aucune langue, il était le premier monument des temps modernes, le premier grand ouvrage qu'on eât osé composer dans aucune des littératures nouvellement nées. Il était conforme aux règles essentielles de Part, à celles qui sont invariables : Tunité de dessein, l'unité de marche ,rempreinte d'un génie puissant qui voit en même temps le tout et ses parties, qui dispose avec facilité des plus grandes masses, et qui est assez fort pour observer la symétrie sans en ressentir jamais de gêne. Atout autre égard, le poëme du Dante était en dehors des anciennes règles de l'art poétique; il n'appartenait proprement à aucun genre, et le Dante ne pouvait être jugé que par les lois qu'il s'était données'*). Cette poésie en dehors des genres, et au dessus des règles, c'est celle que rêveront bientôt les novateurs romantiques, et Dante sera l'un des grands noms invoqués pour justifier toutes les audaces: ainsi peu à peu se dégage des études dantesques ce qui s'accordait aux futurs mouvements poétiques. L'historien, déjà, ne peut s'empêcher de rapprocher du séjour des sages et des poètes anciens du IV* chant de l'Enfer une œuvre récente: ,0n sait que M. de Chateaubriand, après avoir voulu épargner les tourmens étemels aux justes du paganisme, en a ressenti du scrupule, et s'est lui-même reproché comme une faute, dans la troisième édition de ses Martyrs, un sentiment si pur, si doux et si conforme & la croyance en un Dieu de bonté'*). Sismondi n'avait plus tout à révéler au public de 1813; il reconnaît lui-même en plus d'un endroit que Ginguené l'a devancé, et certains fragments de la ,Divine Comédie^ sont tellement connus déjà, qu'il n'est plus besoin d'y insister: ainsi l'épisode de Francesca ,est un de ceux dont la réputation a passé dans toutes les langues^'), et l'épisode d'Ugolin, qui est traduit en terza rima à la fin du chapitre IX, est reproduit dans r,Histoire des répu-
1) De la littérature du Midi de TEurope, Paris, 1813, t. I, p. 350 (Chapitre IX. Langue Italienne, le Dante).
2) P. 852. C'est en 1813 aussi qu'Osanam naît à Milan.
3) De la littérature du Midi de rEurope, t. I, p. 386 (chap. X: Influence de Dante sur son siècle).
5) Ibid.
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bliqaes italiennes' (1816) avec cette mention ^): ,quelqne connn qne soit ce superbe morceau de poésie, je ne ipuis me refuser à l'insérer ici; il appartient à l'histoire de Pise: il appartient aussi à celle de la littérature du treizième siècle comme donnant la mesure du sublime génie du Dante^ La précision picturale, l'énergie terrible du récit, l'intérêt supérieur de r,Enfer', Sismondi a dit tout cela au cours de son analyse, et en sonmie ce chapitre IX consacré à Dante renseigna les apprentis romantiques sur l'Italien ayec autant de vérité, sinon de talent, que M>°« de Staël sur les Allemands. Le critique constatait en même temps la difficulté d'une traduction française dans le mètre original, à laquelle il s'essayait pour l'inscription de la porte de l'Enfer et pour l'épisode d'Ugolin : ,La nécessité de trouver toujours, dans une langue infiniment plus pauvre en rimes, trois vers pour rimer sur la même désinence, et de les placer à cette distance régulière, et invariable; la gêne nouvelle du retour alterne des rimes féminines, qui n'existe point dans l'italien, peut-être même une certaine habitude de la langue française qui se divise naturellement par couplets, et qui semble repousser un enchaînement continuel . . . m'ont opposé des difficultés excessives, et que je crois presque insurmontables; aussi la magnificence du chant célèbre que j'ai essayé de traduire, se fera-t-elle à peine sentir sons les entraves que cette forme de versification m'a données . . .
— Ce pécheur, soulevant ane boache altérée, Essuya le sang noir dont il était trempé,
A la tête de mort qu'il avait dévorée.
— Si je dois raconter le sort qui m'a frappé . . /*),
En 1813 aussi, CbênedoUé écrivait son Ode: Le Dante, qui est placée dans les ,£tudes poétiques' (1820) entre celles qu'il consacre à Isaïe, à Homère et à Michel- Ange; il raconte Tapparition où Virgile vient annoncer à Dante exilé et malheureux la gloire poétique et l'immortalité:
,0 Dante! éveille-toi. Ressaisis ta pensée,
Sous le poids du malheur trop longtemps oppressée:
Du fond de ta grande âme évoque ton talent!
Perce de tes douleurs le voile funéraire; Du monde littéraire
Sois l'étoile féconde et l'astre étincelant").
Dante se réveille et compose son triple poème; pour le louer Chênedollé paraphrase Rivarol:
1) Histoire des républiques italiennes du moyen âge, t. IV (2« éd., 1818), p. 37-40.
2) De la littérature du Midi de l'Europe, t. I (1813), p. 382—383.
3) Etudes poétiques, livre II, ode III.
Conception profonde! entreprise sublime!
Où dn monde idéal sondant le double abîme,
Le Dante parcourut sa double immensité;
£t sut peindre à la fois le bonheur, les supplices,
Les vertus et les vices.
L'Homme, l'Archange, Dieu, le Temps, l'Eternité!
Triomphe, homme divin! ta gloire est infinie. Pour ce haut monument fondé par ton génie, De vingt siècles ligués, Dante, que craindrais-tu? Contre ton monument, colonne littéraire.
Trop fragile adversaire Le Temps se heurte, et tombe, à tes pieds abattu.
On n'avait pas encore rimé en français de panégyrique de Dante aussi nssnré : André Ghénièr n'avait pas pins chaudement parlé d'Homère — si ce n'est qn'il Tavait fait en meilleurs vers.
En même temps le nombre des curieux augmente, qui s'amusent à traduire Tnn on l'autre épisode. Artaud, faisant l'histoire de ses prédécesseurS; a l'occasion de saluer des confrères. Il reproduit à la suite de son ,£nfer^ (1812), une adaptation en alexandrins français de l'épisode d'Ugolin, par P. Gassendi (Lettres sur la littérature et la poésie italiennes; traduites de M. de P.[ommereulJ), et plus tard il eut à mentionner la traduction du même épisode par Etienne Masse (183.), an Provençal auquel il trouve ,un grand et remarquable talents Artaud eut même bientôt des émules; et — pour ne pas parler de l'édition d'Avignon (1816)*), qui est peut-être une affaire exclusivement italienne — en 1817 H. Terrasson, un Provençal poète, publiait à Paris ,L'enfer, poëme tradnit en vers françois, avec des notes, suivi de traductions, imitations et poésies diverses'. Les fleurs et les grâces dont il essayait de revêtir son modèle, Télégance que lui reconnaissait Artaud de Monter, semblent avoir été généralement peu goûtées, puisque cette adaptation n'a jamais été rééditée. Terrasson reproduisait la lettre de Martinelli au comte d'Oxford, où le ,pauvre homme' attaquait Voltaire et ses jugements sur Dante. Lui-même parlait, comme jadis Bivarol (sauf le talent), ,de Tenfer chez les différents peuples, et d'après les poëtes anciens et modernes^ Il fallait d'autres considérations, et d'autres hommes, pour conquérir la faveur du public et pour changer ses goûts; l'ouvrage de Terrasson fut toutefois discuté parTissot dans la ,Minerve française' (1818).
Peut-être remarqua- t-on davantage l'édition de la ,Divina Gommedia^
1) La divina commedia, con argomenti ed annotazioni scelte da' migliori commentatori. Nuova ed. colPaccento di prosodia. Avignone, F. Seguin aîné, 1816. Cet imprimeur d'Avignon, et ces deux paraphrastes provençaux, semblent indiquer qu*à cette époque encore la Provence s'intéressait particulièrement à la littérature italienne»
134 Albert GoiiiiBOii
que Biagioli; non sans de grandes prétentions de commentateur, publia en 1818—1819; en trois volumes, à Paris, et qu'il dédiait àLonisXYIII. Raynouard, qui était alors dans sa double gloire de poète et de savant, consacra à cette édition un long article dans le , Journal des savants^ de novembre 1818, tandis quTgo Foscolo lui-même en parlait dans T^Edinburgh Review^ Et c'est Biagioli que suivra le traducteur Delamathe, en 1823.
Les Italiens à Paris honoraient donc le grand poëte^ dans ce temps où se préparait à Florence le monument de Dante: et la ^Revne encyclopédique' ne laissait pas ignorer ce dernier événement à ses lecteurs. — Dante est le seul écrivain italien que mentionne, en 1819 — 1820, dans le ^Conservateur littéraire^ un jeune auteur du nom de Victor Hugo. Les travaux de Ginguené et de Sismondi avaient assez fait connaître la ,Divine Comédie^ pour lui susciter un imitateur dans les rangs mêmes du classicisme. En 1819, Népomucëne Lemeroier^), qui après avoir essayé de s'inspirer de Shakespeare dans le drame, s*était mis vaillamment à l'étude du poème italien, et Pavait examiné dans son fCours analytique de littérature^ dédiait à Dante, en termes enthousiastes, sa ,PanhypocrisiadeS dont les seize chants essaient de peindre le XYP siècle dans le décor surnaturel de la ,Commedia^ Mais Lemercier avait le double tort de manquer de génie, et d'être, malgré son goût des littératures étrangères, de la tragédie historique et des poèmes monstrueux, l'adversaire de ce romantisme qui allait consacrer la gloire de Dante. Victor Hugo, succédant à l'Académie à l'auteur de la ,Panhypoci*i8iade', ne manqua pas de rapprocher du poème toscan cette ,Ghimère littéraire, monstre à trois têtes qui chante, qui rit et qui aboies Mais, sans le connaître mieux, les grands romantiques interpréteront Dante autrement que Lemercier, ils l'imiteront de façon plus fragmentaire, et nul d'entre eux ne se rattache à la ,Panhypocrisiade^*).
La même année, le chantre de Franoesca avait inspiré plus heureusement un peintre français: Ingres, en 1819 à Rome, faisait sa ,Francesca de Rimini^ (Paolo et Francesca surpris par le Sciancato),
1) MichielB, Histoire des idées littéraires (3« éd., I, 891, 402); Jullien, Littérature de l'empire, I, 392.
2) Emile Deschamps, qui a loué ce poème dans la préface des «Etudes françaises et étrangéresS recoDnaft que son admiration n'est guère partagée: ,110ns dirons avec peu de personnes que la Panhypocrisiade de M. Lemercier est un poème non seulement très original et très philosophique, mais encore plein de beautés de style, et tout empreint de cette poésie mâle et naïve dont le type s'était presqu'effacé en France; nous dirons avec beaucoup plus de monde, que l'Académie française a oublié M. de ChennedoUé, mais que les beaux et grands vers du Génie de Thomme sont restés dans la mémoire des gens de goût^ (Poésies d'Em. Deschamps, éd. Bruxelles 1836, p. 78.)
après avoir peint Oger délivrant Angélique : dans Félégance dn peintre classique, les souvenirs italiens mettaient les histoires d'amour, en attendant que des artistes d'un goût pins rude et moins régulier demandassent à Dante les tableaux tragiques et horribles. Le tableau d'Ingres, appartenant à Turpin de Crissé'^), eut un vif succès à l'exposition universelle de Paris^ en 1855, et les dessins qui en forment les variantes sont l'une des plus curieuses parties du livre consacré par M. Yriarte à l'^ange de gloire^*). Quand, pour son ^Apothéose d'Homère' (1827), Ingres eut à faire le compte des génies universels, il songea à celui dont il s'était inspiré, et un fervent de Dante lui en a su gré. Antony Deschamps dit en effet ,A M. Ingres':
Combien de fois ]'ai vu surgir en ma pensée Ton Iliade armée et sa sœur FOdyssée!
Belles filles de Grèce à l'œil calme et serein, Assises aux genoux de leur père divin; Appelle Alighieri, Virgile, cour sublime, Demi-dieux du passé que ta palette anime, Convives du nectar an splendide festin').
Il était aussi arrivé à Joseph de Maistre (Du Pape, 1819), de se souvenir d'un vers de Dante: ,Lorsqu'un de ces prédicateurs prend la parole, quels moyens a-t-il de prouver qu'en bas on ne se moque pas de lui? Il me semble entendre chacun de ses auditeurs lui dire avec un sourire sceptique: En vérité, je crois quMl croit que je le crois^*). Mais Joseph de Maistre n'est pas de ceux qui cherchent la foi dans la contemplation de l'art, et l'on n^en est pas encore à observer avec curiosité et détachement la poésie visionnaire d'un âge à jamais révolu. Les lecteurs du ,Pape^ ne seront pas précisément ceux de Dante, et c*est une coïncidence fortuite qui rapproche, dans le temps, ce livre de Tédition de Biagioli et de la Francesca d'Ingres. Ce n'est que plus tard, et dans un temps de romantisme, qu'il arrivera à Lamennais, dans ,1a Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civiP"), de mêler au spectacle des malheurs présents l'inscription de l'Enfer: ,une froide incrédulité, un mépris extrême
1) F. X. Kraus, Dante, p. 637.
* 2) Charles Yriarte, Françoise deRimini dans la légende et dans l'histoire avec vignettes et dessins inédits d'Ingres et d'Any Schefter, Paris, Rothschild, 1883, p. 45, 69, 85.
3) A. Des champ s, Etudes sur l'Italie, VI (p. 177).
4) III, m, 2; Infemo, XUI, 25 (qne Joseph de Maistre cite en note, en indiquant ,Dante, infem. XII, IX< (?), le Pape, éd. de 1819, t 2, p. 486):
lo credo ch^ei credette ch*io credesse.
Par son origine savoyarde, Joseph de Maistre avait eu plus d'occasions de connaître les auteurs italiens; il avait eu un précepteur italien, l'abbé Roncolotti.
5) Chap. V (Oeuvres complètes, Bruxelles, 1839, t. II, p. 39).
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des siècles antérieurs, aae présomption sans bornes, surtout an esprit d'indépendance universelle, absolue, tel est, en général, le caractère de la génération nouvelle. On lui a dit qu'elle était appelée à tont refaire, religion, politique, morale, et elle Ta cru. Elle passe en sonriant snr des débris: où va-t-elle? elle l'ignore. Elle va où sont allés tons ceux qui se sont perdus!
Per me si va tra la perduta gento*.
La Francesca d'Ingres dans la peinture, la ,Panhypocrisiade' dans la poésie, c'est tout ce qne pouvait en faveur de Dante le classicisme expirant. Francesca et Ugolin sont au moins entrés dans la gloire : en 1820 le ,Lycée français^ contenait une traduction en vers des deux épisodes par le grave Joseph Victor Le Clerc.
La poésie française entrait vers 1820 dans nne phase nouvelle. Les Jléditations', qui ne ressemblaient à rien, suivant un mot célèbre, ouvrent l'âge du lyrisme. Il ne faut pas y chercher encore l'influence dantesque: bien que Lamartine, dans sa Préface, ait parlé de la Béatrice de sa jeunesse, et ait mis Dante parmi les génies immortels^) c'est de Pétrarque qu'il relève avant tout. Il se souviendra toutefois des collines de Florence où M. Ântoir lui récitait des vers de Dante, et il a parfois la nostalgie des doux horizons où la poésie lui fnt révélée, et que hantent les grands noms d'autrefois:
Ohl qui m'emportera vers les tièdes rivages
Où l'Amo, couronné de ses pfiles ombrages,
Aux murs de Médicis en sa course arrêté,
Réfléchit le palais par un sage habité,
Et semble, an bruit flatteur de son onde plus lente,
Mnrmurer les grands noms de Pétrarque et de Dante')?
Mais à côté de la poésie personnelle et de la mélancolie, il y avait dans le mouvement poétique une curiosité de formes nouvelles, étranges, irrégulières, nn goût très vif du moyen âge et des étrangers, et nn sens tout nouveau des beautés sauvages, sublimes et grotesques à la fois. Dès 1817 les théories de Hegel faisaient sur Victor Cousin l'effet des ,ténèbres visibles' de Dante, et ces ,ténèbres visibles', qui gênaient
1) ,Le retour à mes instincts naturellement religieux cultivés de nouvclau en moi par la Béatrice de ma jeunesse, . . . puis enfin la mort de ce qne j'avais aimé, qui mit un sceau de deuil sur ma physionomie comme sur mes lèvres; tout cela, sans éteindre en moi la poésie, la refoula bien loin et longtemps dans mes pensées. Je passai huit ans sans écrire un yers ,(Préf. des Méditations, éd. Haohette, p. XVI); ,deB poètes souverains, infatigables, immortels on toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine, Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron* (Lamartine se souvient du poeta sovrano).
2) Lamartine, Méditations poétiques, XXIIÎ (Philosophie; au marquis de la Maisonfort). Il parlera encore des Béatrice et des Laure dans ,Raphaë]* (1849).
autrefois les classiques français admirateurs de Milton, et d'antres expressions aussi neuves et aussi contradictoires, indiquent les aspirations confuses d'une littérature qui veut se régénérer. Dans Témancipation des règles et des cadres classiques, dans la destruction de toutes les formes reçues, les novateurs allèrent jusqu'à mêler non seulement les tons les plus opposés, mais aussi les arts différents, et l'on vit la littérature, la peinture, la musique, empiéter les unes sur les autres, et la poésie prétendit parfois les résorber toutes. Ce mélange des arts, qui caractérise le romantisme^), se manifeste dans une inspiration dantesque fort remarquée en 1822.