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Chapitre IV

L'époque romantique.

,En ce temps-là, dit Théophile Gautier, la peinture et la poésie fraternisaient. Les artistes lisaient les poètes, et les poètes visitaient les artistes. On trouvait Shakespeare, Dante^ Gœthe, lord Byron et Walter Scott dans Tatelier comme dans le cabinet d^étude'*). C'est dans Tatelier des peintres que Dante fut souvent le mieux honoré, et même c'est en peintres que Tout goûté beaucoup Français: Chateaubriand, qui en parcourant l'Italie se rappelle les descriptions de l'Enfer, a vu la ,Divine Comédie' en paysagiste*); Ingres, Ary Scheffer et Gustave Doré ont peut-être illustré Dante plus heureusement que les écrivains, et le Philippe Dechartre du ,Lys rouge^ admire encore en Dante le plus sculpteur des poètes. Dès 1822, c'est Eugène Delacroix qui est le grand interprète du royaume des ombres décrit par l'élève de Virgile. L'illustrateur de ,Faust' dont Gœthe vanta le grand talent et la rudesse sauvage, avait été aussi l'admirateur de r,Infemo', et en 1822 il exposait le tableau que Thiers apprécia en ces termes: ,Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis, l'avenir d'un grand peintre que celui de M. Delacroix représentant leDafife et Virgile aux enfers. C'est là surtout qu'on peut remarquer ce jet du talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste. Le Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le fleuve infernal, et fendent avec peine la foule

1) Voir notamment G. Brandes, Die romantische Bchule in Frankreioh.

2) Histoire du romantisme, 8« éd., p. 20ô; Ch. Loua ndre. Statistique littéraire, Bevne des deux mondes, 1847, t. IV, p. 515. — George Sand (Histoire de ma vie) dit de Delacroix: ,11 s'est inspiré du Dante, de Shakespeare et de Gœthe, et les romantiques, ayant trouvé en lui -leur plus haute expression, ont cm qu'il appartenait à leur écoles

3) U. lien g in, L'Italie des romantiques.

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qui se presse aniour de la barque pour y pénétrer. Le Dante, supposé vivant, a Thorrible teinte des lieux; Virgile, couronné d'an sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux condamnés à désirer éternellement la rive opposée s'attachent à la barque. L'un la saisit en vain, et renversé par son mouvement trop rapide, est replongé dans les eaux ; un autre l'embrasse et repousse avec les pieds ceux qui veulent aborder comme lui ; deux autres serrent avec les dents ce bois qui leur échappe, n y a là Fégoïsme et le désespoir de l'enfer. Dans ce sujet si voisin de l'exagération, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale en quelque sorte, qui relève le dessin, auquel des juges sévères mais peu avisés ici, pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au peintre comme à Pécrivain, cette imagination de l'art, qu'on pourrait en quelque sorte appeler l'imagination du dessin et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel- Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau; j'y retrouve cette puissance sauvage^ ardente mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement'^). Ainsi parlait Thiers, dont Gérard avait attiré Tattention sur un peintre nouveau appelé Delacroix, auteur d'un tableau, Dante passant VAchérùn, ou le Styx, avec Virgile^ y si l'on en croit une anecdote contée par Dumas père'). Ce tableau avait naturellement suscité autant de critiques que d'éloges, chez les artistes eux-mêmes. ,Le dernier coup de pinceau donné au sombre passage des enfers, on montra le tableau à M. Quérin. M. Guérin se pinça les lèvres, fronça le sourcil, fit entendre un petit grognement désapprobateur, accompagné d'un signe négatif. Il reconnut que les figures de Dante et de Virgile étaient assez bonnes, quoiqu'elles manquassent de noblesse, mais il trouva que les damnés avaient les bras luxés, et les yeux mal d'ensemble. Delacroix répondit que c'étaient des damnés qui faisaient rage pour monter dans une barque, et qu'il ne fallait pas y regarder de si près avec des damnés. Que M. Guérin, par exemple, n'avait qu'à lire le 20® chant de VEnfer^ et qu'il y verrait bien d'autres dislocations. La chose ne parut pas concluante à M. Quérin. Il répondit que Dante était un poète, et non de8sinateur^ Mais l'estime de Gros, qui fit

1) Salon de 1822, ou Collection des articles insérés au Gonstitutiotinel sur Texposition de cette année, par A. Thiers (Paris, Maradan 1822), p. 56—67; Th. Gautier, Histoire du romantisme, p. 209—210.

2) Causerie sur Eug. Delacroix et ses œuvres faite par M. Alex. Dumas le 10 décembre 1864.

mettre on cadre an tableau, et le snccës remporté au Salon^ réconfortèrent le jenne antenr de la Barque de Dante (car tel fat le nom, désormais fameux, que prit bientôt le chef-d'œuvre nouveau^). Delacroix revint plus d'une fois au poème qui Pavait si heureusement inspiré, soit pour peindre Trajan diaprés le ^Purgatoire' (1840), soit pour représenter (18^) Dante et Virgile dans les ^LimbesS c'est-à-dire d'après le chant lY de l'^Ënfer^ dans les fresques ornant la coupole de la Bibliothèque du Palais du Luxembourg, soit encore pour illustrer (en 1852) l'épisode de Philippe Argenti, du VIII* chant de l'Enfer»). Dante en était revenu à inspirer les artistes, comme aux beaux jours de la peinture italienne: nous le retrouverons dans ce rôle.

L'année de la ^Barque de Dante', Séroux d'Agincourt, dans son ^Histoire de l'art par les monuments depuis sa décadence au IY« siècle jusqu'à son renouvellement au XVl^^, publiait des ,miniatures et dessins tirés de deux manuscrits du Dante, des XIV* et XV" siècles': l'érudition suivait le mouvement de Part; et les vieilles illustrations sortaient de l'ombre des bibliothèques après les poétiques récits dont elles s'inspiraient.

Les traducteurs et les écrivains restent un peu en retard sur les artistes, et ils ne vont pas souvent, comme Delacroix, jusqu'au ,Purgatoire^ En 1823, Brait Delamathe publiait à Paris une ,Traduction nouvelle en vers de l'Enfer, d'après le nouveau commentaire de Biagioli, avec le texte en regard, et enrichie d'un discours sur le Dante, de notes littéraires et historiques et d'un plan géométral de PËnfer' (la Revue Encyclopédique en informa ses lecteurs), et Pannée suivante (1824), un Anglais, J. G. Tarver'), publiait à Londres ,L'enfer, traduit en français, accompagné de notes explicatives, raisonnées et historiques, suivies de remarques générales sur la vie de Dante et sur les factions

1) ,Ab! vouB êtes le jeune homme du Bat eau S lui aurait déjà dit Gros qu'il remerciait d'avoir mis un cadre ,à son Dante' (À. Dumas, o. c.); Maxime Ducamp, Souvenirs littéraires, II, 216, Kraus, Dante, p. 637; article ,La Barque du Dante' dans Larousse. Alfred de Vigny dit encore (De Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire, à la suite de Stello, 5« éd., 1841, p. 331) du poète élégiaque: ,partont et toujours il se regarde et se peint et jusqnes en enfer, quand il ira, il se regardera encore dans Peau en passant la barque d'Homère ou celle de Dante*.

2) Illustration, 1852, 206-, Krans, 1. c; il représente Dante et Philippe Argent!. — Dumas (1. c.) raconte aussi comment Cicéri, peignant la muraille de l'appartement où Tautenr de ,Henri III et sa cour' voulait donner un bal costumé, fit les ciels de denx tableaux: ,ran, calme, serein, tout d'azur, laissant aperceyoir les splendeurs du paradis de Dante; l'antre, bas, nnageux, tout chargé d^électricité, et prés de se déchirer sous la flamme d'un éclair'.

3) Voir rarticle de P. Toynbee dans l'Athenacum, 2 janvier 1904, p. 17.

Oonnion, Dante on France. g

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des Guelfes et des Gibelins' (ouvrage réimprimé en 1826). Tandis que TEnfer deDelamathe est en alexandrins, celai deTaryer est en prose; il est dédié à la princesse Ângusta, et est destiné aussi bien à des Anglais qui savent mieux le français que Pitalien; comme Terrasson en 1817, Tarver remplit cinq pages de la liste des souscripteurs. Il unit à la vie de Dante l'histoire des Guelfes et des Gibelins, et depuis Sismondi les historiens et les poètes associent volontiers à cette histoire le souvenir du grand proscrit qui en est la meilleure illustration ; Alfred de Vigny dira qu'entre les deux partis, c'est peut-être la ,Divine Comédie' qui a raison^) (ce qui prouve l'importance des gens de lettres); Dumas père, racontant, non sans fantaisie, les guerres des ^Guelfes et gibelins' aux lecteurs de la, Bévue des deux mondes' (1836), terminera son article par une paraphrase en vers du chant I de TEnfer'); il parlera aussi très longuement de Dante en racontant son séjour à Florence'). Enfin avec le romantisme, les goûts dramatiques nouveaux et les préoccupations historiques, les ,Guelfes et gibelins' seront assez fameux pour fournir la matière d'un drame à un classique de la dernière heure comme Amault (1828). Si le nom de ces partis (connus en France dès le temps de Christine de Pisàn et de la Satire Ménippée) est devenu presque proverbial dans notre langue, les études dantesques ne sont peut-être pas étrangères à cette popularité. Mais derrière l'homme et le nom si célèbre, on commence à apercevoir l'œuvre, et des poètes sont nés qui se sentent l'ambition des épopées mystiques et des chefs-d'œuvre nés depuis si longtemps à l'étranger, et toujours refusés à la France. Alfred de Vigny s'étonnera plus tard de Tambition des titres employés par les auteurs, ,Divine Epopée', ,Comédie humaine'*); lui-même avait rêvé plus que le titre, et en 1824 ,Eloa' paraissait une révélation de la vraie poésie et du monde surnaturel aux yeux des jeunes enthousiastes et de Victor Hugo tout le premier. Sans doute, c'est surtout de Milton, peut-être de Chateaubriand, que sUnspirait le poète nouveau'). Mais il connaissait trop la

1) Stello, chap. XXXIX: ,Qui eut raison des Guelfes on des Gibelins & votre sens? ne serait-ce pas la Divin a Gomme dia?'

2) Revne des deux mondes, V, 539—544 (avec notes).

3) Une année à Florence (nouvelle éd., Calmann Lévy, 1894, 192—204). Par contre il ne paraît pas qu'on ait remarqué, en 1825, dans la traduction de Machiavel faite par Péri es (t. XI) le «Discours, ou plutôt dialogue, dans lequel on examine si la langue dans laquelle ont écrit le Dante, Boccaoe et Pétrarque, doit s'appeler italienne, toscane ou florentine' — quoique la vogne de Dante et la traduction de Machiavel puissent, au fond, avoir quelque chose de connexe.

4) Journal d'un poète (éd. Calmann Lévy, 1882, p. 166).

5) L ans on, Histoire de la litt. fr., 7e éd., p. 892, indique le ,Génie du ohristianismeS II, VI, 10; voir les articles deË.Dupuy (Revue d'histoire litté-

Dante eti France 131

.Divine Comédie") et en ' parlait trop volontiers pour ne pas s'en ressentir nn peu; et Sainte-Beuve, qui s*y entendait; songea à Dante en cherchant des ancêtres au chantre d'Eloa').

Les Chérubins brûlants qu'enveloppent six ailes*)

ou bien

£t tout ce que le Ciel renferme d'habitants, Tous, de leurs ailes d'or voilés en même temps,

. . . Tazur illimité, Coupole de saphirs qu'emplit la Trinité,

ou encore

. . . une pure harmonie Sortant de chaque flamme à l'autre flamme unie,

font vaguement songer à Dante, bien que Fauteur parle un peu plus loin d'Ossian*); de même la comparaison de ,1a neige en hiver sur les coteaux obscurs'^ et peut-être aussi cette allégorie de Taigle qui réapparaîtra en un symbole nouveau dans le sonnet d'Heredia. Au moinS; dans le récit d'Â. de Vigny, le vers tant admiré:

Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend*), rappelle fortement les paroles de Béatrice dans le chant I du Paradis^ :

Ma folgore, fuggendo il proprio sito,

Non corse corne tu oh'ad esso riedi*

Le caractère dantesque est moins dans les détails que dans rentreprise de chanter l'au delà; dans la triple division du poème, et sans doute dans cet Enfer que de Vigny se proposait de donner comme suite à ;Eloa\ en imaginant pour finale une rédemption de Satan et des

raire de la France, 1903), etdeSchulz-Gora (Zeitschrift f iir franzSsische Sprache und Literatur, 1904).

1) M. Palôologue, Alfred de Vigny; Journal d'un poète, p. 205, 274, 275, 202, 308; Servitude et grandeur militaires, p. 1.

2) Portraits contemporains, II, 62, (nouvelle éd. 1870): ,dan8 cette muse si neuve je crois voir, à la Restauration, nn orphelin de bonne famille qui a des ondes et des grands-oncles à l'étranger (Dante, Shakespeare, Elopstock, Byron) . • . Les sources antérieures du talent poétique de M. de Vigny, si on les recherche bien, firent la Bible, Homère, du moins Homère vu par le miroir d'André Chènier, Dante peut-être, Hilton, Elopstock, Ossian, Thomas Moore lui-même*.

8) Eloa, I (Poésies complètes, nouv. éd., Galmann Lévy, 1899, p. 14, p. 21.

4) Eloa n (p. 27).

5) Eloa, ni, (p. 41). Ce vers fut particulièrement admiré par Sainte- Beuve. — Cf. Paradiso, l, 92 et 98; rapprochement indiqué par 6. Kurth, La Divine Ck>médie (Dnrendal, Bruxelles, 1902).

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damnés, comme fit Soumet. Voici ce qu'aurait dit le chœur des réprouvés, qui fait songer aux ombres de Dante dont parlait Corinne:

Bendez-nooB, rendez-nous nos faibles corps d'argile, Le cœur qui souffrit tant et tout Pôtre fragile, Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang, Et nous sonflEHrons moins qu'au séjonr languissant Où l'âme en face d'elle est seule et délaissée; Car le malheur, c'est la pensée^)!

Le poème projeté, ,Satan sauvé', aurait aussi eu trois chants, l'Enfer, la Fin du monde, et le Ciel: il eût pris place entre la ^Divine Comédie' et la ;Divine Epopée': nul ne sait de laquelle il eût été le plus proche.

Alfred de Vigny, ami d'Antony Deschamps et plus tard de Ratisbonne, conmience et finit sa carrière parmi de fidèles admirateurs de Dante, qui est avec Hilton, désormais, la parraine des épopées mystiques.

Le grand poète italien est, dans les préoccupations romantiques, le voisin et Pallié de tous les étrangers, en province comme à Paris; en Belgique, par exemple, où Oœthe et Ossian avaient aussi leurs admirateurs et paraphrastesy de Reiffenberg traduisait en vers des épisodes de la ,Divine Comédie' ').

Toute l'Europe faisait invasion dans la poésie française, et Jules Lefèvre s'écriera:

Il faut bien, quand on veut célébrer l'univers, Avoir du monde entier les échos dans ses vers. Dante, ,voix de dix siècles muets', incarnant à la fois le moyen âge qu'on restaure et l'Italie dont on s'éprend, embrassant tout le domaine métaphysique qui rentre enfin dans la poésie, tentant comme une im* mense énigme, Dante présentait une œuvre faite pour séduire les romantiques, quand sa vie tourmentée n'aurait pas été là pour exercer les imaginations.

LMiorreur désordonnée qui avait déjà fait frémir Ducis et ses contemporains s'accordait à merveille aux tendances les plus violentes de la nouvelle école: déjà Stendhal, voulant traduire en vers français l'épisode d'Ugolin, songeait à se laisser soufirir de la faim après s'être échauffé avec du café'). Dante abondait en sensations, en scènes

1) Journal d'an poète, p. 275. Sur l'influence de M»» de Staël sur Alfred de Vigny, voir Dorison, A. de Vigny poète philosophe (1891).

2) Fr. Masoin, Histoire de la littérature française en Belgiqne de 1815 & 1880 (Bruxelles, 1902), p. 87. Reiffenberg écrivait dans les «Annales belgiques' (1817—23); il publia ,les Harpes, (1828), puis ,PoéBies diverses, (1825).

3) Ed. Bod, Stendhal (Les grands écrivains français, 1892), p. 74. — Lorsque était enfcuit, il avait feuilleté dans la bibliothèque de sa mère un exemplaire de Dante, et il fait un grand éloge du poète. Il assure qu'il le sait

terriblement vécnes; et les Français yonlaient enfin être remnés fortement par lenrs lectures.

Puis le premier Cénacle s'est formé, et autour de Charles Nodier se réunissent, avec Alfred de Vigny, Emile et Ântony Desohamps, Chênedollé, Alexandre Soumet (,1e grand Alexandre^; Jules Lefèvre. On a vu ou Ton va voir ce que les premiers avaient fait pour Dante; c'est le dernier qui dira, en se demandant, comme la Muse de la Nuit de mai, ce qu*nn poète romantique peut chanter parmi tous les souvenirs du passé :

Faut-il chanter dTseult la tendresse imprudente, Evoquer FraDcesca des tourbillons du Dante, Ou des pleurs d'Héloïse affliger nos concerts^)?

Charles Nodier, le Daurat de la nouvelle Pléiade, avait une telle érudition que Dante y tenait une place relativement fort mince; mais il a des exemplaires de la ,Commedia' dans sa bibliothèque*), et, en 1824 comme en 1829, il en entend assez parler par ses jeunes amis. Ceux-ci se remuent fort, ils parlent très haut des règles à détruire, des étrangers à admirer, du romantisme à défendre (Deschamps, notamment, bataille dans la ,Mu8e française^, et le ,61obe^ se montre très hardi, de Pavis de Gœthe lui-même). Parmi les beautés rudes et sauvages préférées à Télégance traditionnelle, Dante a sa place toute indiquée; même il

par cœur, et qu'en lisant on vers, il se remémore celui qui suit. Mais il ne cite guère que des morceaux connus, l'histoire d'Ugolin, „la plus terrible poésie qui existe**, l'endroit du ^Purgatoire' où parle Pia Tolomei de Sienne, et cette pensée, qu'il n'est pire misère que de se rappeler les temps heureux dans les jours de douleur. Stendhal prétendait toutefois que Dante avait tort (A. Ghuquet, Stendhal-Beyle, Paris 1902, p. 809). — Déjà en apercevant Florence, le 22 janvier 1817, Stendhal s'écriait: ,G'est là qu'ont vécu le Dante, Michel- Ange, Léonard de Vinci! Voilà cette noble ville, la reine du moyen âge'! (Rome, Naples et Florence (éd. Lévy, 1866), p. 205).

1) Les Confidences (1832) ; Gabrielle de Vergy (Poésies de Jules Lefévre- Denmier, éd. de 1844, p. 601); Les vers: ,Demiers anneaux d'une chaîne brisée, VU* (p. 646) ont une épigraphe de Dante:

Senza speme vivemo in desio.

Dans ses ,Projets d'études' (septembre 1819, ibid., p. 94) il dit déjà:

J'emprunterai parfois, dans mes jours de mollesse. Faible et sourd tintement du langage latin.

Ces soupirs cadencés du parler florentin • . . et dans J^e Découragement' (ibid., p. 670) il écrira:

A quoi bon voyager par le chagrin blanchi.

Des jardins de Pétrarque aux trois mondes du Dante?

Pourquoi ferais-je encor vibrer leur lyre ardente?

2) Catalogue de la bibliothèque de Ch. Nodier,

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semble presque l'opprobre de la nouvelle école, caractérisée par Morel dans le ^Temple du romantisme^ (1825):

Figorez-vons l'enfer de Dante Près de Tatelier de Gallot^).

La période qui va d',Eloa^ anx ^OrientalesS dn premier Cénacle an second, comprend les années de première et ardente ferveur romantique^ et c'est là que Sainte-Beuve place, parmi les innovations fécondes, ,Dante et Shakespeare compris à fond'*). Le critique et l'interprète de la jeune école, soit qu'il traçât le ,Tableau de la poésie au XVl^ siècle^ soit qu'il cherchât la définition du classique et du romantique, en revenait à constater que la France n'avait pas eu et n'avait pas de Dante'), et les autres théoriciens songent de même au génie envié. Le manifeste et l'oracle des novateurs, la ,Préface de GromwelP (1827) — après que la seconde Préface des ,OdesS de 1826, avait combattu la distinction des genres — imagine, avec un respect mêlé de romantisme, Dante composant son poème, puis écrivant de sa plume de bronze: Divina Commedia% on bien rappelle ,1e Dantetn quetndam^ de la chronique italienne. Opposant, à la suite de Chateaubriand, l'art moderne et chrétien à l'art antique etpayen, préférant, à la suite des romantiques, les étrangers aux classiques français, et le romantisme au classicisme, inventant enfin sa théorie du sublime et du grotesque, l'auteur de ,CromwelP trouve en Dante un exemple illustre. Voici par quels malentendus, par quel besoin de se chercher des ancêtres, et avec quelle fantaisie, il rattache les uns aux autres, et tous à sa théorie, les génies modernes: „C'e6t an drame que tout vient aboutir dans la poésie moderne. Le Paradis perdu est un drame avant d'être une épopée. C'est, on le sait, sous la première de ces formes qu'il s'était présenté d'abord à Timagination du poëte, et qu'il reste toujours imprimé dans la mémoire du lecteur, tant l'ancienne charpente dramatique est encore saillante sous l'édifice épique de Miltonl Lorsque Dante Âlighieri a terminé son redoutable Enfer, qu'il en a refermé les portes, et qu'il ne lui reste plus qu'à nommer son œuvre, l'instinct de son génie lui fait voir que ce poëme multiforme est une émanation du drame, non de l'épopée ; et sur le frontispice du gigantesque monument, il écrit de sa plume de bronze: Divina Commedia. On voit donc que les deux seuls poëtes des temps modernes qui soient de la taille de Shakespeare se rallient à son unité. Ils concourent avec lui à empreindre de la teinte dramatique toute notre poésie; ils sont comme lui mêlés de

1) Voir Petit de Jnlleville, Hist. delà 1. et de la litt. fr., t VU, p. 186.

2) Portraits contemporains, II, 180 (article sur Musset 1838).

3) Pour cette constatation voir encore Ta! ne, La Fontaine et ses fables, lie éd., p. 59; de Broglie, Malherbe (1897), et bien d'autres.

4) L'erreur de V. Hugo en ce point a déjà été relevée par Artaud de Monter.

Dante en Fnmce 135

grotesque et desablime; et; loin de tirera eux dansée grand ensemble littéraire qui s'appnie sor Shakespeare, Dante et Hilton sont en qaelqae sorte les deux arcs-boatants de l'édifice dont il est le pilier central, les contre-forts de la yoûte dont il est la clef". Il serait snperfla de relayer les erreurs et les ignorances qui ronflent dans ces phrases: elles montrent bien comment le romantisme se bâtissait nne poétique, et quelle place Dante y tenait. Il a le grand mérite d'être à la fois suave et terrible, sublime et grotesque: „Croit-on, dit la ,Préface de Cromwell^, que Françoise de Rimini et Béatrix seraient aussi ravissantes chez un poëte qui ne nous enfermerait pas dans la tour de la Faim et ne nous forcerait point à partager le repoussant repas d'UgoIin? Dante n'aurait pas tant de grâce, s'il n'avait pas tant de force" ^). C*est à Shakespeare que, pour les besoins de sa cause, le nouveau dramaturge retourne complaisamment: ,Un homme, un poëte roi, poeia aoverano^ comme Dante le dit d'Homère, va tout fixer. Les deux génies rivaux unissent leurs doubles flammes, et de cette flamme jaillit ShakspeareS Mais au moins, si Dante ne paraît pas être lu et connu jusqu'au bout, il occupe un rang extrêmement distingué: nul manifeste d'école ne lui avait encore fait tant d'honneur en France. — L'année suivante, Emile Deschamps, qui se fait dans le second Cénacle et dans la ,Mu8e française' le défenseur du romantisme et l'introducteur des étrangers, associe le souvenir des grands poètes d'autrefois aux préoccupations du jour: „A moins d'un miracle qui arrive de loin en loin, quelle illusion peut se faire un poète de nos jours, quand le Dante, le Tasse, le Gamoëns, Milton, etc., etc., ont été méconnus de leurs contemporains!^ Il ne désespère pas de la France, reine des nations, car „au milieu même de ce monde si prosaïque et si superficiel, se trouvent peut-être cinq cents personnes, femmes et honmies dont l'âme est aussi poétique que dans les montagnes de l'Ecosse ou sur les bords de i'Amo^'). Il indique seulement ce que les Français ont de plus pressé à faire pour sortir de leur misère classique: ,En vérité, jusqu'à ce qu'il se présente un génie inventeur, les traducteurs doivent avoir la préférence. Les continuateurs français nous donnent tout juste, en moindre qualité, ce que nous avions, depuis longtemps, en immortels chefs d'œuvre. Au moins les traducteurs nous donneront-ils ce que nous n'avions pas encoreS Sans doute c'est surtout, comme Hugo, au drame qu'il songe; mais le cas du drame est un peu celui de tous les genres, et en ce qui concerne Dante nous allons voir les traducteurs à l'œuvre, avec le propre frère d'Emile Deschamps, Antony.

1) Préface de Cromwell (octobre 1827), èû. du Théâtre de V. Hugo, t. I (Paris, Hachette, 1884), p. 22, 29, 80, 26, 64.

2) Article mis comme préface aux ,Etndes françaises et étrangères, (Poésies d'Emile Deschamps, éd. do Bruxelles, 1836, p. 23, 25, 37. 44, 78, 75).

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Dans le grand débat engagé, tons les genres se tiennent, et aussi tons les génies étrangers, toutes les sources d'inspiration; et la méconnaissance de Dante rentre dans les tares du classicisme: ,11 nous est impossible encore de ne pas dire que la plupart de nos prétendus classiques ne connaissent ni V antique ni le moderne; qu'ils n'aiment ni la BiblC; ni Homère, ni Eschyle, ni Horace, ni Shakspeare, ni le Dante^ Comme, à côté de Racine, le tolérant Emile Deschamps veut mettre Shakspeare, il veut placer Dante à côté de Virgile: ^Groit-on que Virgile même et Racine soient parfaits? ... II y a quelquefois dans leurs ouvrages défaut de force, défaut d'invention, défaut d'originalité, comme les défauts de Shakspeare et de Dante sont le mauvais goût, l'inconvenance et Tirrégularité. Chez les uns, les défauts sont négatifs, et pour ainsi dire d'omission, chez les autres ils sont positifs et en relief: toute la différence est là. Ces quatre hommes n'en sont pas moins quatre poètes divins^

Les littératures étrangères et le moyen âge ont pris une grande place dans l'enseignement académique et éloquent: VillemainO) & la Sorbonne, enivre de grandes phrases et de notions littéraires un public abondant et curieux, et comme il s'exerce de préférence sur les sujets les plus célèbres, ses leçons restent un témoignage exact de Tenthousiasme redondant de l'époque. Sa mémoire est hantée par la ,grande et haute figure de Dante^ ,1e créateur de la poésie moderne^*), ,ce grand nom de Dante, que Tesprit harassé des landes du moyen âge attend avec impatience"). Il admire le poète vengeur, le banni mélancolique, l'Homère moderne, simple et sublime, et à tout instant le portrait qu'il en fait reflète Timagination romantique des auditeurs de la Sorbonne: ,Âinsi votre pensée se figure cet homme de génie mêlé à ses contemporains et solitaire parmi eux, profondément ulcéré, guelfe par patriotisme, gibelin par vengeance, mais ne flattant pas plus les empereurs qu'il n'épargne les papes, entassant à son gré toutes les puissances de la terre dans ces fournaises qu'il allume . . . Cependant ce banni tournait toujours ses yeux vers Florence'*). ,Âinsi, caractère fort et passionné, caractère qui sert au génie et lui donne sa forme, vie agitée, errante, malheureuse, comme l'imagination et la < théorie cherchent de nos jours à la rêver pour le poète, et comme les vicissitudes du moyen âge la faisaient sans peine, voilà ce que d'abord

1) Tullo Massarani, Studii di letteratura e d'arte (Florence, 1873), p. 54 et 55, parle avec admiration de Villemain et de ce qu'il appelle son initiative.

2) Tableau de la littérature au moyen âge, X« leçon (nouv. éd.,) Paris, Perrin 1890, 1 1, p. 290.

S) Ibid., p. 303.

4) P. 308; cf. encore t. II, p. 8.

nous ofihre Dante. Je n'essayerai pas anjonrdliai de parler de son ouvrage. J'ai à peine esquisse confusément quelques traits de luimême; je les laisse dans votre imagination pour qu'elle les achève^ ^). Cest ce que la poésie romantique fera des notions vulgarisées par les études dantesques: et nous verrons les traits de Dante varier selon le poète lyrique qui Pinvoque comme ancêtre. Dans la leçon XL^, l'orateur académique disserte sur le poème épique, sur Page divin et sur Page héroïque des peuples, sur Paimable simplicité des poètes primitifs, sur Pétat de PEurope au moyen âge, et il ne se défend pas d'une allusion aux ouvrages récents: ,11 y avait Ik, comme vous le voyez, au milieu du moyen âge, plus de sagesse et de vérité que dans Pécrivain célèbre qui, de nos jours, faisant Putopie du passé, rêvait une suprématie pontificale dont l'action toujours présente disposerait des couronnes, et préviendrait à la fois les tyrannies et les révolutions' '). Yillemain admire le triple poème, et les temps sont bien changés depuis Laharpe. ,Ne croyez pas, comme Pa dit légèrement Voltaire, que Pouvrage de Dante soit un poëme bizarre, où l'on remarque seulement deux ou trois morceaux d'un style naïf. Sans doute le génie, surtout à la naissance des arts, a ses hauts et ses bas, ses élans et ses chutes ; mais Dante se soutient par Péclat de Pexpression, et languit rarement. En laissant à part ces épisodes tant de fois admirés, ces extrêmes opposés de la grâce et de Phorreur, Françoise de Bimini, Ugolin, le poëme de Dante est à chaque page rempli d'admirables beautés. Quelque chose de Part antique s'y mêle, dans le style, aux formes simples d'un style nouveau' '). Il analyse le poème entier dans la XI^' et surtout la XII* leçon, citant avec émerveillement la rencontre de Virgile, l'inscription de la porte de l'Enfer, la rencontre des poètes anciens, le début du Purgatoire, l'épisode de Matbilde, celui d'Oderisi, et il s'arrête au passage sur le poema sacro et l'espoir du retour à Florence (Parad., XXV), comme ,au testament de cette âme poétique^*). II pense que ,depuis Homère, peintre si admirable des champs et de la vie domestique, il n'y a eu que Dante qui fût à la fois si créateur et si vrai' *). Et il conclut par

2) P. 842. —Sainte-Beuve a dit(Gau8erie8 du lundi, d«éd., t.XI, p.206): ,GeB sortes de leçons de M. Villemain étaient comme un nuage électrique et coloré qui passait sur la tête de la jeunesse'; et le critique considère comme un des ^puissants stimulants que reçut Topinion française sur Dante, dans un temps où Fanriel ne travaillait encore que dans Pombre, les leçons éloquentes de Villemain dans son cours de la Sorbonne.'

3) P. 335. Villemain songe an caractère poétique des divers pays étrangers; il dit de Dante (p. 324): ,Le génie de ce grand poète n'est pas italien, mais rêveur, triste, exalté: s'il était moins naturel, je le dirais germanique.'

138 Albert GonnBoii

on couplet an ,grand poète du moyen âge, ce poète dont les yerg sublimes et naturels ne s'oublieront jamais, tant que vivra la langue italienne, tant que la poésie sera chérie dans le monde'. Hais en même temps, il avait remarqué en commençant que ce poète se prêtait mal à Timitation: ,0n imite Shakspeare; on fait des tragédies d'après Shakspeare; et Schiller semble parfois atteindre jusqu'à lui. Je ne sache pas qu'on ait imité Dante, que ce prophète de poésie ait laissé son manteau à personne, et que des génies semblables soient nés de son inspiration' 0- C'est une observation que devaient vérifier quelques années plus tard les épopées avortées.

 défaut de l'œuvre, le poète fascine désormais les imaginations. Le l*' octobre 1828, Chateaubriand, à Forli, se détourne de sa route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante : ,En approchant du monument, raconte-t-il'), j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été malheureux. Alfieri, qui avait sur le front il paUor délia morte e la speranzay se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet : gran padre Alighierif Devant le tombeau je m^appliquais ce vers du Purgatoire:

. . . Frate, Lo monde ô cieco, e tu vien ben da lai').

Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu^elle était lorsqu'elle inspirait à son poète le désir de soupirer et de mourir de pleure:

Di Bospirare, e di morir di plaDto.

,0 ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes sœurs avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice^ Et pourtant le créateur d*un nouveau monde de poésie oublia Béatrice quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: ,Je l'ai soutenu (Dante), dit -elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fas sur le seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se donna à d'autres' . . . Je m'en revenais tont ému et ressentant quelque chose de cette commotion mêlée de terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque mon cicérone m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron. Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signera Giuccioli en présence

3) Mémoires d'outre-tombe, éd. Biré, t. Y, p. 9 et soiv.

3) Pargat., XVI, 65—66.

de Dante et de Béatrice I Le malheur et les siècles manquent encore à Childe-Harold ; qa'il attende l'avenir I Byron a été mal inspiré dans sa prophétie de Dante^

Chateaubriand a beaucoup appris depuis 1802, et la gloire lui monte au ceryeaji avec des vers italiens. Il a lu jusqu'au ^Paradis', et à propos de son neyeu qu'il rencontre sous le froc à Rome en mai 1829, songeant à son patron François et à la pauvreté, il cite longuement le passage du chant sur le soleil d'Assise^). Puis tout le romantisme qui est sorti de lui, et qui le salue comme un Homère, presque comme un Dante, suffirait à attirer son attention sur le poète duquel il se rapprocherait volontiers. Un illustrateur de la ,Conmiedia' donna à Paolo et Francesca les traits de Chateaubriand et de madame Bécamier.

Vers le même temps Victor Hugo*), suivant la manie da jour, avait donné des épigraphes aux , Orientales' (1829), et plusieurs de ces épigraphes sont tirées de Dante, comme encore, deux ans plus tard, dans les ,Feuilles d'automne' et dans ,Notre-Dame de Paris"). Â la vérité, ces épigraphes ont généralement très peu d'à propos chez Hugo, et semblent parfois un naïf étalage d'érudition douteuse; on ne saisit pas, par exemple, le rapport qu'il y a entre ,les Djinns' et les grues dont parle le V* chant de l'Enfer. On remarque seulement que les, Orientales' prennent surtout des passages admirablement

descriptifs:

£ corne i gru van cantando lor lai • . .

et, plus loin (Orient., XXXVI):

Lo giorno se n'andava, e l'aer bmno . . .

1) Mémoires d'outre-tombe, Y, 228; il parle aussi de Dante ibid., IV, 112, 127, 360; V, 30, VI, 278. — H dit encore (t. V, p. 15): ,A Riminî, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne, qui an vent semblaient si légères:

£ paion si al vente esser leggieri.

2) A. Galletti, L'opéra di V. Hngo nella letteratura italiana (Giornale storico délia letteratura italiana, 1904, supplem. no 7); et A. Orvieto, Gome V. Hugo parlava di Dante (Il Marzocco, 26 février 1902, Florence).

8) Orientales, XVII, XXV, XXVIII, XXXVI; Feuilles d'automne, XIV, XXV. Notre-Dame de Paris, liv. VIII, chap. IV (Lasciate ogni speranza) ; liv. XI, chap. II (La creatura bella, bianoo vestita). — Galletti, p. 8: ,8e V. Hugo lesse Dante e l'ammirô altamente, non è certo che l'intendesse sempre e si piegasse a penetrame Parte ed il pensiero, invece di trarlo a se, alterandolo e trasformandolo in una sua torbida visione.' •— Gf.déj& Farinelli, Giom. stor. lett. ib., XXIX, p. 142 (rendant compte de H. Oelsner, The influence of Dante); par contre, V. Hugo est mleui^ traité dans le ,Marzocoo' dn 26 Février 1902.

140 Albert Gonnsoii

Victor Hngo chercheur d'épigraphes goâte le pittoresqae de Dante; il est plus 8€i&timental dans son choix lors des ^Fenilles d'antomneS où, sar une déclaration d'amour datée du 12 septembre 1828, il inscrit les paroles de Francesca:

Amor, ch'a nullo amato amar perdona . . .

II sera moitié galant, moitié tragique dans Pépigraphie dantesque de ,Notre-Dame^ Gaston Paris s'est malicieusement amusé de l'hispanisme de V. Hugo à propos de la ,Romance mauresque^: les connaissances dantesques du chef romantique ont peut-être cela de supérieur, que Rivarol; et bientôt Antony Deschamps, ont fait plus pour Dante qu'Abel Hugo n'avait pu faire pour les Espagnols. La Préface des ,Orientales^ se plaint de ce que Boileau soit aux yeux des Français ce que Dante est pour les Italiens; Homère pour les Grecs.

L'année même des ^OrientalesS le plus instruit des membres du Cénacle, Pauteur des ,Poésie8 de Joseph Delorme^, payait son tribut d'admiration au vieux poète italien. Le spirituel critique, malgré l'engouement du jour, est peu fait pour l'inspiration dantesque:

Dante est un puissant Maître, à Tallure hardie, Dont J'adore à genoux Pétrange Comédie,

a-t-il dit; mais c'est encore la ^Yita nuova^ qu'il a le mieux su goûter de lui, comme il l'avoue ; et dans les ^Consolations' ^) (1830), il a paraphrasé la canzone ,Donna pietosa e di novella etate': hommage timide et discret bientôt perdu parmi des enthousiasmes plus sonores. La ,Divine Comédie^ lui semblait étrange, âpre et ardue:

J'attends pour y monter notre guide Antony.

C'est à Antony Deschamps aussi qu'il dédie sa paraphrase.

Antony Deschamps ! C'était alors l'apôtre du dieu nouveau, et dans les salons de 1828 il avait rapidement acquis le titre de poète dantesque ^). Il était fou de cette Italie qu'il avait parcourue, et de son plus grand poète. Lui-même se sentait une mission de traducteur et la confiance de son modèle; auquel il s'adressait en une phraséologie inspirée d'André Chénier:

divin exilé 1 sur un mode nouveau

Je vais dire aux Français ton antique berceau;

Veille snr moi du ciel, dans ce monde on nous sommes;

Car j'ai quitté pour toille grand troupeau des hommes.

De ta savante main, Dante, conduis mes pas').

Le sanctuaire était^ pour ce prêtre fervent de l'italianisme et surtout de la poésie dantesque, le second Cénacle, celui de 1829 où, près de

1) Pièce Xyin« des «GonsolationsS qui parurent en mars 1830.

2) Voir Revue des deux mondes, 1841, t. -in, p. 285.

3) A. Deschamps, Etudes sur l'Italie, Prologue: A Dante Alighierl.

Charles Nodier, Hngo trônait^ salué par Sainte-Beave avec les paroles

de Dante à Virgile; où Alexandre Damas, qni devait visiter Florence^

où Alfred de Vigny, glorieux d\ËloaS où Emile Deschamps et d'autres

échangeaient leurs projets et leurs théories. On y amena Musset, qui

devait raconter les longues soirées de l'Arsenal en des vers brefs et

vifs. Tout le monde connaît cette épître à Charles Nodier sur ,1a

boutique romantique^ ^):

Antony battait avec Dante Un andante.

Ce n'était plus simple amusement ou curiosité de philologue ; ce n'était plus même de ces travaux modestes et patients comme la traduction d'Artaud') rééditée en 1828 — 1830, ou comme l'édition italienne de Buttura, publiée et réimprimée à Paris, en 1820 et 1829. Dante était intimement mêlé au mouvement du jour, à l'inspiration poétique: et l'andante d'Antony avait dans le Cénacle, et même en dehors du petit groupe des initiés, des échos bientôt retentissants: étudiée longuement par Lacretelle dans le Globe (1830), attaquée par les classiques, la traduction nouvelle est un acte romantique. Le traducteur lui-même montrera par son exemple') combien d'images et d'expressions neuves le modèle admiré pouvait, suivant la prédiction de Rivarol, fournir aux jeunes poètes. Comme il entend faire œuvre d'art, et non de science^ il n*a choisi que vingt chants, les plus ,dantesques', pour son adaptation de la ,Divine Comédie^ publiée en 1829 chez Gosselin, ce libraire dont Walter Scott et le romantisme avaient fait la fortune. Ces vingt chants sont les trois premiers de l'Enfer, le V% le XV% le XIX», XX» et XXP, le XXni% le XXV», le XXXm*, les chants. I, n, VI, IX, du Purgatoire, V, VI, XV, XVn, et un fragment du XXV% du Paradis. On voit là les goûts du romantisme, et les traits qu'on retiendra: la forêt obscure, Dante et Virgile, Tinscription infernale, Francesca, Brunetto Latini ^), les papes simoniaques dans les

1) PoëBies nouvelies.

2) Même n l'on admettait, avec Granier de Cassagnac, que les traducteurs en vers se servaient fort d'Artaud.

3) Il ne faut pas pourtant, avec M. Ghantavoine (Hist. de la langue et lîtt fr. de Petit de JuUevilie, t. VII, p. 337), dire à propos de la folie d'A. Deschamps, que ,peut-être ce long commerce, cette cohabitation de sa pensée avec un génie puissant mais étrange ne furent pas sans influence sur l'inquiétude de son esprit^ ,ni voir dans le traducteur le 83rmbole d'un romantisme fiévreux, dantesque et un peu malade.* — Voir aussi, sur A. Deschamps, la thèse de Tabbé Lecigne sur ,Brizeux' (Lille, Moral, 1898). — Blaze de Bury (Revue des deux mondes, 1841, 3« série, p. 560) s'est déjà figuré Antony Deschamps foudroyé par son dieu.

4) On trouve alors pour ce nom la forme italienne et la française, Branetto Latini et Brunet Latin.

142 Albert Coanson

fosses brûlantes, les gambades des démons grotesques, les hypocrites courbés sous une chape de plomb, les étranges métamorphoses des ombres^), Ugolin'), les yers suayes et descriptifs du début du Purgatoire et la ceinture de jonc donnée à Dante'), Gasella*), Sordello et l'allocution enflammée à l'Italie ') et à Florence, la vision de l'aigle et la porte du Purgatoire; Béatrice radieuse et les âmes brillantes, Justinien et les gloires de l'Aigle romaine, Gacciaguida, les mœurs de la Florence patriarcale, l'isolement glorieux promis au grand banni, le sel du pain étranger et Tescalier d'autrui, l'amertume de l'exil, Yoilà ce qu^interprëte Antony, et voilà ce qui frappait les romantiques. De tout cela on trouve assez de traces dans les poésies de Desehamps luimême. Il parle de Rossini, par exemple (et Augustin Thierry parle de Chateaubriand, Sainte-Beuve de Hugo), comme Dante de Virgile — et de l'Italie comme le XXXIII* chant de l'Enfer:

A toi, maître! Seigneur de la sainte harmonie! Honneur du beau paya où résonne le si, Qui frappant de la main ton cerveau de génie, Fis jaillir ce torrent qni nous entraîne ainsi') . . .

Comme il a su goûter ,1a douce mélancolie^ du Purgatoire (avant Ozanam), et qu'il considère le Paradis comme ,le chef-d'œuvre de l'esprit humains le traducteur poète a naturellement fait une moisson d'expressions beaucoup plus copieuse que les glanures qu'on retrouve chez les autres romantiques. L'auteur des ,SatiresS et des ^Elégies^ parlera non seulement de la chape de plomb*), mais il verra

les Séraphins du haut du firmament'); il répétera que

La première vertu des chrétiens, c'est l'amour'),

1) Sully-Prudhomme reprend encore ce passage en parlant de Hegel et du panthéisme,

2) A. Deschamps, Etudes sur Tltalle, XIV (p. 194) compare & Ugolin la mèie morte sur le oorps de sa fille.

S) Et du jonc consacré mon corps est déjà ceint.

4) M»« de Staël, on Ta vu, rappelait déjà cet épisode en décrivant le goût des Italiens pour la musique; ce n'est peut-être pas un pur hasard non plus que Ginguené et Framery aient été, comme Ohabanon, des musicologues.

5) Lamartine dit encore (1856) que cette allocution est dans la mémoire de tous les patriotes; Ed. Rod (Dante, 1891, p. 151) dit aussi que c'est un des morceaux les plus souvent cités du poème.

6) Etudes surlltalie, p. 207; Infemo, II, 140, I, 79, XXXIII, 80. Ce dernier vers a aussi été traduit par Alfred de Vigny (A Madame Bistori, 2sept. 1856, Journal d'un poète, p. 808):

Fille du beau pays où résonne le si!

7) Elégies, XLI (p. 806).

8) Sat XL

9) Ibid.

la vie lui apparaît, comme dans la ^Gommedia'; sons la forme allégorique d^nn voyage vers Tantre monde ^); et Dante le rassure dans sa foi troublée : il est déjà de ceux qui, vérifiant dans un nouveau sens le mot de Rivarol, se font chrétiens avec Dante, intermédiaire de Mozart à Jésus'). La poésie se revêt naturellement à ses yeux des traits de ,8on prince, son auteur', il songe qu*

Homère vécut pauvre et le Dante exilé"),

et il parle des bourgeois de 1830 comme le poète parlait des Italiens du Xni* siècle. Dans ce temps

Où l'argent est le Dieu de toutes les familles^),

La vertu ne va pas du tronc dans les rameaux*, Ainsi le veut celui qui dans le ciel commande, Afin que tont mortel en naissant la demande').

Comme Théophile Gautier dans ses épigraphes et ses sonnets, comme Madame Tastu dans une Etude poétique dédiée à Fauriel (1836), Antony applique à la France les objurgations à lltalie et à Florence; et même il lui arrive de reprendre textuellement les formes plus ou moins libres quMl avait données aux paroles de Dante. II avait dit, dans le chant VI du ,Purgatoire':

Et toi, crucifié, qui reçus sur la terre

Par la main des Hébreux un trépas volontaire

Tout homme règne ici, plus d'ordre ni de rangs, La terre d'Italie est pleine de tyrans!

Dans ses ,Satires^ (XI: Jésus-Christ aux nouveaux pharisiens)^ il

répète :

toi, crucifié, qui reçus sur la terre

Par la main des Hèhreux un trépas volontaire

Pardonne

Le monde, hélas! depuis le temps des paraboles, N'eut jamais plus besoin de tes saintes paroles. Tout homme règne ici, plus d'ordre ni de rangs,

1) Notamment Elégies, XLIII (p. 307).

2) Elégies, XLII, XXIV, XLI.

3) El. XXiV.

4) El. LI (p. 310—811). A ses ^Satires' l'auteur avait mis cette épigraphe tirée de Dante:

Avete fatto Dio d'oro e d'argento.

5) El. LY (p. 314); l'auteur note lui-même qu'il s'inspire de Dante. — Voir encore Elégies, IV (p. 274): ,Quand même cent clairons sonnent à leurs oreilles' (Benche suonin d'intomo mille tube. Dante). A. Deschamps dit aussi (p. 245— 6)

Que la mauvaise foi, l'ignorance et l'envie,

Ces trois chiennes sans yeux, poursuivent le génie.

144 Albert Coanson

Et la terre de France est pleine de tyrans,

De seetairesi qui vont pressant ton eœnr de père . . .

La terre d'Italie devenait la terre de France, et aux tyrans dont elle était pleine, Ântony Deschamps ajoutait ses ennemis personnels. Ainsi chacun utilise Dante à sa façon, on le fait prophétiser suivant son cœnr, depuis Byron jusqu'à Victor Hugo ^). Que de pensées attribuées à Dante, disait Tiraboschi '), et auxquelles Dante n'a jamais pensé I Beaucoup plus tard Marc Monnier écrira: ,£trange destinée que celle du poète! Il était monarchiste et on l'a fait républicain, il était catholique et on l'a fait protestant, il était virgilien et on Ta fait romantique, il était pour Tempire allemand et plus que tout autre il a servi à fonder la nationalité italienne. Tous l'ont traité comme il avait traité Virgile, en le prenant bon gré mal gré pour guide et en le forçant de marcher devant eux. Tous lui ont dit: ,Tq es si beau que ta pensée doit être la nôtre"). Dès 1830 on avait conscience de cette illusion et de cet enthonsiasme, et Lamartine, qui entrait, cette année-là, à l'Académie, a dit : ,Dante semble le poète de notre époque, car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortels qui sont toujours aussi des hommes de circonstance; elle s'y réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image et trahit ainsi sa nature par ses prédilections^

Le lyrisme romantique se transposait dans le passé, et le poète du moyen âge, revêtu, par Timagination de ses admirateurs, des couleurs de 1830, ressemblait comme un frère aîné à ceux qui l'acclamaient Comme, à la même époque.

Toujours Napoléon, éblouissant et sombre,

apparaît dans la poésie, il est bien naturel que les deux préoccupations se soient confondues. On rapproche l'empereur et le poète, Victor Hugo les unit dans sa propre ambition ou, comme Gautier, dans les énamérations de grands noms*), et si tous n^ont pas, comme le chef romantique, trouvé beau et enviable

D'être Napoléon, l'empereur radieux,

D'être Dante, & son nom rendant les voix muettes,

beaucoup ont mis côte à côte dans leurs vers les deux personnages surhumains, depuis Monti et Chateaubriand') jusqu'à M. Lucien Pâté,

1) Voir Sainte-Beuve, Critiques et portraits, III, 244.

2) Storia délia letteratura italiana, l. UI, c. 2, § XI.

3) Mare Monnier, La Renaissance, de Dante à Luther, p. 79.

4) Th. Gantier, Ambition, sonnet (1844), Poésies, II, p. 86:

Etre Napoléon, être plus grand encore!

Que sais-Je? être Shakspeare, être Dante, être Dieu!

5) Mémoires d'outre-tombe, IV, p. 113: ,Napoléon . . . demandait la paix à la vallée de Slane, oomme Dante banni demandait la paix au cloître deCorvo';

Dante en France i45

qui imagine Dante revenant, oomme Virgile^ pour conduire un poète jusqu'au fleuve de sang où sont les masBaoareurs de la famille humaine^, et trouvant là

Napoléon encor tout aouillé de sa gloire.

Il était bien naturel de flétrir Napoléon avec les teimes de Dante, en ce temps où des poètes réagissaient contre le courant d'exaltation et de fétichisme bonapartiste qui envahit la poésie et grandit de Manzoni à Barthélémy et Hugo. Antony Deschamps, dans sa satire IV, datée d'avril 1831 (un mois avant ^lldole' de Barbier) et dédiée à Alfred de Vigny, reprend Tallégorie du célèbre chant VI du Purgatoire, où Pltalie est une jument dont l'empereur est le cavalier, dont les lois sont les rênes et la bride; Antony remplace Albert de Habsbourg par Napoléon, et ritalie par le peuple français:

Napoléon, despote, à la France, sut plaire

C'est [le peuple] un cheval rétif an cavalier timide, Et docile à la main qui lui tient haut la bride

Gouvernez

Et si votre cheval a l'humeur volontaire,

Qu'il veuille, en se cabrant, jeter son mattre à terre,

Il faudra, cavaliers, le mater rudement^).

MaiS; tandis qu'Antony Ressayait d'infuser dans la poésie pittoresque une philosophie platonicienne, dantesque''), un autre poète donna bientôt à l'image du cavalier impérial une forme éclatante, qui est dans toutes les mémoires: Auguste Barbier. Un peu en dehors du mouvement romantique, mais occupé à décrire le moyen âge dans un roman historique, et admirateur bientôt célèbre de Dante, il était, raconte-t-il, tenu au courant de tout ce qui se faisait au Cénacle par son ami Brizeux, depuis traducteur lui-même, et ami des Deschamps. Il connaissait Dante et Tandante comme s'il avait été déjà alors le compagnon d'Antony: ils firent connaissance plus tard, et il appelle An-

IV, p. 127: ,Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon? Aurais-je dû parler d*autre chose? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui? De qui et de quoi peut-il être question après un pareil homme? Dante a eu seul le droit de s'associer aux grands poètes qu'il rencontre dans les régions d'une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de l'empereur?' (livre VU, écrit en 1839).

1) Sat., IV (p. 252 et sniv.). Il reprend la même image. Satires, X. On a même voulu voir dans la satire d'A. Deschamps la source et comme le brouillon de la pièce de Barbier: Corse à cheveux plats . . . (Bévue des deux mondes 1841, t. m, p. 285). — Sully Prudhomme {Le Joug) reprendra rallègorie du coursier, en pensant à Barbier.

2) Voir Brizeux à propos d'A. Deschamps, Revue des deux mondes, janvier 1838; Sainte-Beuve, Portraits contemporains, II, 180.

Oonnion, Dants en Tranoe. j^Q

146 Albert Coonson

iony Deschamps ,nn initiateur supérieur à Victor Hugo^ ^). C'était Bans doute là une juste reconnaissance de l'auteur de ,1'ldole^ envers le traducteur du VI® chant du Purgatoire et Fauteur de la Satire d'avril 1831 ; ce dernier avait ainsi rendu l'allocution de Dante:

Albert de Germanie, en qui nous espérons, Toi qui dus la presser de tes durs éperons, Vois comme cette bête est aujourd'hui rétive Pour n'avoir pas sué sous une main active . . .

Barbier, remplaçant Alberto tedêsco par le ^Corse à cheveux platsS l'empire du moyen fige par la France qui pour champ de course a la terre, et en donnant à l'image des décors parfois surchargés'); et une ampleur lyrique proportionnée au sujet, interpelle Napoléon et finit par le maudire comme Dante maudissait Albert de Habsbourg:

Corse à cheveux plats'), que ta France était belle

An grand soleil de Messidor!

C'était une cavale indomptable et rebelle^)

Sans frein d'acier') ni rêne d'or

Jamais ancuoe main n'avait passé sur elle Pour la flétrir et l'outrager;

Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle') Ou le bamais de l'étranger

Tu montas botté sur son dos^

Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride') . . . Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse . . . Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse . . .

Les images de Dante n'ont jamais été employées avec un pareil bonheur, dans ce temps où un sonnet célèbre de Théophile Gautier*) avait comme épigraphes un mot de Gérard de Nerval et un passage de

1)A. Barbier, Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines, p. 255, 257.

2) Il veut y ajouter l'idée du centaure; dans la première édition il dit:

Centaure impétueux, tu pris sa chevelure; Tu montas botté sur son dos.

Mais, sentant l'incohérence des deux idées, il a corrigé:

Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.

3) Alberto Tedesco, che abbandoni . . . (Purg., YI, 97).

4) Indomita e selvaggia (YI, 98).

5) Che val, perché ti racconciasse il freno . . .

6) La sella è vota (89).

7) E dovresti inforcar li suoi arcioni (99).

8) Poi che ponesti mano alla predella (96).

9) Th. Gautier, Poésies, sonnet VU (éd. Charpentier, 1889, 1. 1, p. 107).

Dante^ et, pour déplorer le malheur des temps, le budget de Louis- Philippe et l'isolement de la poésie^ paraphrasait le Lasciate ogni sperama. Si le rapprochement entre les ^lambes^ et le VI* chant du Purgatoire ne semblait pas concluant^ il suffirait de relire la célèbre pièce que Barbier consacrait peu après à Dante; car on interpellait Dante alors aussi bien que Napoléon, et nul peut-être; après Jésus, ne s'est attiré autant de prosopopées romantiques que ^Dante, vieux Gibelin', le ;divin exiléS la ^grande âme immortellement triste', le ,poète inspiré'. Auguste Barbier a, cette fois encore, trouvé une note heureuse, et ses vers nous résument les aspects sous lesquels on voyait Dante alors, en même temps qu'ils montrent la préoccupation simultanée des événements de la révolution française et des troubles de la Florence du Xm* siècle. D'abord les arts plastiques, comme dans tout le romantisme, se mêlent à la poésie dans l'inspiration:

Dante, vieux Gibelin! quand je vois en passant

Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant

Que Fart nous a laissé de ta divine tête,

Je ne puis m'empêcher de frémir, ô poëte! Dante est le Gibelin par excellence aux yeux de Barbier: est-il en effet un passage plus gibelin que celui du chant VI du Purgatoire, et comment n'y aurait-on pas songé pour parler de Napoléon, puisqu'on songe à Napoléon et à la révolution en parlant de Dante:

Dante vit comme nous les factions humaines

Rouler autour de lui leurs fortunes soudaines;

Il vit les citoyens s'égorger en plein jour,

Les partis écrasés renaître tour à tour;

Il vit sur les bûchers s'allumer les victimes;

Il vit pendant trente ans passer^) des flots de crimes,

Et le mot de patrie à tous les vents jeté')

Sans profit pour le peuple et pour la liberté').

Dante est comme un allié du passé, et les romantiques lui tendraient volontiers la main par dessus les siècles écoulés. Celui dont Villemain / / admire la mélancolie ardente et passionnée est le symbole de la poésie à la façon nouvelle,

Tant la main du génie et celle du malheur

Ont imprimé sur lui le sceau de la douleur.

1) Comparez le vers cité plus haut:

Quinze ans elle passa • . .

Barbier songe en outre à la révolution de Juillet.

2) A. Deschàmps, Elégies, YI (p. 277):

Et Jetant à tous vents le nom de liberté.

3) Ce langage s'entendait fréquemment au lendemain de la révolution de 1830: «Victor Cousin m'a répété souvent . . . que la révolution (de 1830) avait ébranlé le principe monarchique sans aucun profit pour la liberté' (JnlesSimon, Victor Cousin, p. 96).

148 Albert CouiMn

Il eBt déjà le grand vengeur qu'exaltera l'auteur des ^Ohâtiments', en le plaçant k côté d'Isaïe^ de Tacite et de Jnvénal ; et le Juvénal de la révolution de Juillet Tadmire de tout son cœur:

Ah! le mépris va bien à la boache de Dante, Car il reçut le jour dans une ville ardente Et le pavé natal fut un champ de graviers Qui déchira longtemps la plante de ses pieds.

« Les fils de René admirent celui en qui ils croient reconnaîtie le poète

de la douleur et du désespoir, et du mépris du monde:

l)ante Alighieri, poète de Florence,

Je comprends aujourd'hui ta morteUe souffrance;

Amant de Béatrice à l'exil condamné,

Je comprends ton œil cave et ton front décharné,

Le dégoût qui te prit des choses de ce monde,

Ce mal de cœur sans fin, cette haine profonde

Qui te faisant atroce et te fouettant l'humeur.

Inondèrent de bile et ta plume et ton cœur.

Dante reste le sombre et effrayant poète de l'enfer, et c'est ainsi que se le figurent ceux qui en jugent d'après les romantiques français: c'est ,Dante à Ravenne' que peindra Jean Léon Gérôme. Un jour que je causais de Tinfluence de Dante avec un vieux philologue allemand, celui-cî me récita les vers suivants:

. . . Dass Kinder, die dich in Ravenna sahen, Als ttber einen femen Platz du gingst, Und sic die finstre Stim erblickten, riefen:

Da ist er, der zurttckkehrt aus der HdUe.

Il ne savait plus quel Allen^and lyrique avait composé cette tirade finale, qui Pavfiit frappé autrefois, et qui m'avait un air de vieille connaissance; j'ai retrouvé depuis ces vers; c'est la traduction que L. G. F(5rster publia, dès 1832, de la pièce de Barbier'), ainsi terminée; [tu fis le tableau de sa perversité avec tant d'énergie et tant

de vérité]

Que les petits enfants qui le jour, dans Bavenne, Te voyaient traverser quelque place lointaine. Disaient, en contemplant ton front livide et vert: Voilà, voilà celui qui revient de l'enfer.

Barbier n'a jamais été si bien inspiré que par Dante et Napoléon ; il

1) Geisselhiebe fttr die grosse Nation, von Augnst Barbier, ans dem Franzësischen tibersetzt von L. G.Fôrster, Quedlinbnrg und Leipzig, O. Basse 1832, p. 88 (ïambes, XIII).

DsBte en France 149

n'est pas sûrqae la métaphore du, lion populaire'^ employée parPantenr de Ja CaréeS soit originale et ne remonte pas aussi à la ,C!ommedia^ De même celle dn ,yaisseau séculaire^ de TEtat désemparé dans la tourmente de la Terrenr^ qui remplit la pièce lY des ïambes (janvier 1831). Si, d'après le mot de Hnsset, ^quatre métaphores ont étouffé Barbier^; l'influence dantesque peut revendiquer le quart au moins de cette fugitive inspiration. Leconte de Liste a appelé Auguste Barbier un mouton revêtu un jour d'une peau de lion: le lion, c'est peut-être Dante 0- Le jeune poète satirique, qui fit bientôt le voyage d'Italie avec son ami Brizenx, et qui en rapporta ^il Pianto', se souvint plus d'une fois encore du poète toscan, mais jamais avec le même bonhenr qu'en 1831. Il avait déjà, dans ,1a Tentation, poëmeS raconté une vision inspirée de la ^Divine Comédie' et peut-être d\Eloa^: un esprit le transporte') sur le mont Arar et lui of&e de lui montrer l'au delà:

Alors, alors, poète à la bouche de fer, Tu pourras bégayer quelques mots de Penfer, Tu pourras, au retour de ton voyage étrange, Redire les douleurs du ténébreux archange . . .

Puis l'Esprit lui vante TEden, le bonheur

d'être un beau séraphin, D'avoir la face blanche et six ailes d'or fin.

Heurensement, dans l'Esprit, le poète reconnaît Satan^ se signe avec terreur, et se retrouve ^comme auparavant errant par la campagne^: il termine en enviant le sort des pauvres d'esprit.

Car toujours la pensée est Tenfer ou la mort.

L'auteur d'un poème visionnaire ainsi avorté a bien fait de ne pas entreprendre de ,divine épopée^ ni de ,Comédie de la mort^ conmie d'autres le feront bientôt. Il n'aura plus de dantesque — et encore pour peu de temps — que l'énergie presque cynique de l'expression; dans ^Desperatio' il trouve le monde épouvantable:

L'homme enfin ne peut plus parler avec les anges. J'ai perdu tous mes saints, mes vierges, mes archanges, Tout ce peuple du ciel qu'aux regards des humains. Un homme aimé de Dieu, poète aux belles mains, BaphaSl fit souvent descendre sur ses toiles.

1) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, II, 182 (art. de 1833 sur Musset): ,Chez M. Barbier, artiste, sinon stoïcien, sectateur de Dante et de Michel- Ange ... il y avait un idéal de beauté et d'élévation qu'il confrontait violeunoent avec la cohue de vices qu'un brusque orage avait 80ulevée^

2) C'est une fiction pareille qu'A, de Vigny emploie pour peindre Paris, (Paris, élévation, 16 janvier 1834).

150 Albert Coanson

Il était donC; déjà alorS; préparé an ton Ingnbre qnMl adopte dans Jl Pianto' (1833). ;Ce titre italien, disait la ,Reyne de Paris' en rendant compte du recneil, en 1833, signifie la Lamentation. Koas croyons devoir le traduire, car tout le monde n'est pas forcé de savoir Titalien. Les lamentations de M. Barbier peuvent très bien se comparer, comme pensée générale, aux Nuits d'Yonng ... Le premier chant a pour sujet le Campo-Santo . . . L'auteur procède par longues énumérations, et trouve des vers harmonieux; mais quelques pensées d'une portée plus haute, quelques-unes de ces pensées imprévues qui réveillent si bien Tattention dans la poésie dantesque^ n'auraient pas été de trop pour corriger la cadence régulière de l'alexandrin . . / L'apostrophe à la tombe d'Orcagna trouve pourtant grâce aux yeux du grincheux et sot critique; de même ,1a lamentation sur l'Italie, qui rappelle les Prophéties du Dante de Byron^ Mais H.-C. de Saint-Michel (c'est ainsi que signe le critique) ne croit pas ,que les sonnets de M. Barbier soient dignes d'être cités; pas même celui sur Michel- Ange, ce vieux tailleur de pierreSf ainsi qu'il l'appelle, et qui, tout lion fatigué^ tout triste et périssant d'ennui que nous le montre M. Barbier, composait aussi des madrigaux d'amour et même des sonnets su lo stesso argomento^^). Les niaiseries de M. de Saint-Michel restèrent sans écho, et le sonnet à Michel-Ange est devenu célèbre, et laisse du vieux Buonarotti un médaillon qui rappelle celui de Dante:

Comme Dante, on dirait que tu n'as jamais ri.

Ce que le maladroit critique préfère dans ,11 Pianto', c'est ,Bianca': ,Kous arrivons à la dernière partie de ce long gémissement, au chant de Bianca^ et c'est comme une oasis, un bosquet enchanté, qu'on trouverait après avoir traversé la sombre forêt du Dante, nel mezzo del catntnin di nostra vita. Aux mugissements tristes et solennels qui sortaient des masses du feuillage succèdent le murmure d'une brise plus douce, et parfois le chant du rossignol. Le début de Bianca est gracieux; tout ce qui suit sur Venise est mélancolique et tendi'c. Voilà enfin des vers venus d'Italie, des vers rêvés au bruit des guitares et des barcaroles écoutées sur les eaux^

C'est dans ce sens que l'Italie est à la mode, et pour la première fois en France cette mode, par hasard, est parallèle à Tinfluence de Dante. En 1829, les ,Contes d'Espagne et d'Italie' viennent la consacrer; pour Musset Italie est encore la rime à folie, et ce n'est qu'incidemment, et irrévérencieusement parfois, qu'il mentionne le plus grand poète du pays tant fêté, de ce pays que visitent tôt ou tard, comme au XVI»

1) Revue de Paritf, 1833, t. 10, p. 298. Le critique trouve aussi que Barbier devrait ^laisser à l'Allemagne, à l'Angleterre, leur mysticisme rêveur', et il déplore que Sainte-Beuve s'égare dans les théories du mysticisme!

Dante en Fr&noe 151

BÎëcle, touB les novatearg littéraires. Dans ,Don PaezS pour la femme

qui attend son amant,

L'attente d'être heureux devient une Bouffrance; Et l'œil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant, Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend^).

Dans ,Les marrons dn fen', le fou Rafaël^ qui ressemble à Musset, fait déjà à sa façon des transpositions d'art; et préfère la musique à la poésie en ces termes:

La poésie, Voyes-Yous, c'est bien. — Mais la musique, c'est mieux. Pardieu! voilà deux airs qui sont délicieux; La langue sans gosier n'est rien. — Voyez le Dante, Son Séraphin doré ne parle pas, — il chante!

C'est la musique, moi, qui m'a fait croire en Dieu').

Cette association si naturelle de la poésie dantesque et de la musique avait été tardive à s'accomplir en France. Si, plus de trois siècles auparavant; Josquin Desprez, de Condé, qui dirigea la chapelle de Louis XII à Cambray après avoir passé à la Chapelle Sixtine sous Sixte IV (1471—1484); et si Adrian Villaert (que Rabelais ouït parmi les joyeux musiciens au IV* livre de Pantagruel) avaient pris pour texte des vers de DantC; leurs compositions ne sont pas parvenues au XIX* siècIC; si musicien et en même temps si dantophile. Rossini, interprété par Musset grâce à un heureux hasard; Liszt et bien d'autres, sont revenus à une inspiration longtemps muette.

C'est la musique, en effet, qui devait bientôt inspirer à Musset') ,1e Saule^, et; par là, un souvenir de r,Inferno^ En septembre 1829; il rappelle seulement; de façon irrespectueuse, dans ,Mardoche' (Xni); que

Dante aimait Béatrix, — Byron la Ouiccioli*).

Mais dans ,Ie Saule' (1830), miss Smolen chantant DesdémonC; le poète a l'occasion de rappeler les paroles de Francesca, dont Rossini avait orné son ,Othello' (1816), en les mettant dans la bouche du gondolier qui passe le soir sous la fenêtre de Desdémone:

A l'action, lagol Cassio meurt sur la place.

Est-ce un pécheur qui chante? est-ce le vent qui passe?

1) Premières poésies (nouv. éd., Charpentier 1901), p. 26. ,Italie' et ,folie' riment, p. 5 et 58.

2) Ibid., p. 65.

3) Inversement c'est la poésie française dantesque qui inspire la musique dans ,La vision de Dante' de Brunel et ,A Dante* d'E. Deschamps (Bonaventura, Dante e la mnsica, p. 338).

4) P. 127. De même, p. 138 (Mardoche, XXXIV), il se souvient peut-être du V« ohant de l'Enfer dans la comparaison:

Comme un pigeon fidèle au toit du colombier.

152 Albert Goanson

Ecoute, moribonde! Il n'est pire douleur

Qu'on souvenir heureux dans les jours de malbear^).

Ce dernier vers, qui était déjà celai de la traduction d'Antony Deschamps'), ne faisait pas songer que le même poëta^ mûri par la douleur, commenterait plus tard les paroles de Françoise avec des accents sublimes.

Les traductions ne ralentissaient pas, et Tannée des Jambes^ avait aussi vu paraître ^Dante, traduit en vers par stances correspondantes aux tercets textuels sur un texte nouveau quant au choix des variantes et au mode de ponctuation, dédié au Roi par Jos.-Ant. de Gourbillon^ (Paris, Auffray, 1831): la dédicace en vers (pp. V — VI) continuait une tradition qui remonte, comme on Ta vn, à Bergaigne et à la reine Claude. Gourbillon avait publié depuis sept ans (1824) le manifeste de son ouvrage qui devait comprendre trois volumes, mais ne fut jamais achevé. — Cetterévolution de Juillet autour de laquelle bourdonnent tant de vers plus ou moins dantesques, avait permis à Guizot de nonmier le savant Fanriel professeur de littératures étrangères à la Sorbonne'); cet enseignement était une innovation, et il était confié à un érudit dont on a pu dire que ^personne n'avait mis en circulation plus d'idées nouvelles^ Sorti du milieu voltairien, ayant fréquenté ensuite, chez M"^® de Staël, les Schlegel et les Humboldt, et suivi les leçons d'un prisonnier anglais, Hamilton, en possession d'une immense érudition, il devient Tami de Monti, de Berchet, de Manzoni (il traduit en 1823 ,Carmagnola' et ,Adelchi' et parcourt l'Italie avant de recueillir les chants populaires de la Grèce), et ,il s'initie par Monti et Manzoni aux beautés de Dante, car encore une fois il faut un initiateur quand on aborde Dante à première vne; mais il joignit à ces indications exquises du goût italien tout un

1) P. 153. Paul de Musset a raconté, eomme on sait, Torigine de cette poésie de son frère, inspirée par la musique deRossini. — Voir C. Bellaigue, Dante et la musique, compte rendu du livre de Bonaventura, Dante e la musica (Livourne 1904) dans le «Journal des savants', mai 1905, p. 257. Victor Hugo avait aussi associé Dante à l'idée de la musique: dans les Rayons et les Ombres (XXXV: Que la musique date du seizième siècle), il dit qu'en entendant Palestrina j

on respire un parfum d'encensoirs et de cierges, Et Ton ercât voir passer un de ces anges-vierges Comme en rêvait Giotto, comme Dante en voyait . . .

2) L'ombre dit: Il n'est pas de douleur plus amère Qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur.

3) Fauriel initiateur des études dantesques a été jugé par Ozanam, M. Fauriel et son enseignement (1845), étude reproduite dans les Mélanges (Oeuvres complètes d'Ozanam, t. VIII, pp. 95—148), et par Sainte-Beuve, Dante, 11 déc. 1854 (Lundis, XI, 205).

lent accompagnement de prenvee, de faits et d'inductions conyergentes, qui remettaient Dante en action et debout an milieu de son siècle^ non plus comme une singularité ni comme une bizarrerie, mais bien au contraire comme un résumé plein d'harmonie et comme un merveilleux couronnement*^). Dans son cours à la Sorbonne, Faurîel commença par la poésie provençale: ,H. Fauriel voulait que le souffle de la Provence eût décidé de la première floraison de la poésie italienne. Cette conséquence lui sera contestée, mais il lui restera ce mérite qu'à une époque où les historiens ne connaissaient point de littérature en Italie; il en a trouvé trois, vivantes, fécondes, assea fortes pour abriter de leur ombre la littérature naissante qui les devait faire oublier. Le professeur ne l'avait pas quittée avant d'avoir vu son plus beau fruit, la Divine Comédie. En 1832, il avait expliqué plusieurs chants de TEnfer, non seulement à la manière des grammairiens et des philologues, mais par une étude profonde des événements contemporains, par les institutions de Florence, par la vie même du poëte. Ceux qoi assitërent à ces attrayantes explications n^oublieront pas quel jour nouveau venait dissiper à leurs yeux les obscurités du texte. Mais il reste un souvenir plus durable des leçons de M. Fauriel de la Biographie de Dante '), qu'il publia bientôt après. Avec cet art admirable qu'il eut toujours de se borner et de se contenir, il . . . se renferme dans l'histoire politique, mais c'est pour s^ établir en maître: on voit se débrouiller sous sa main ce chaos d'affaires et de factions qui partagent l'Italie à la fin du treizième siècle, la querelle expirante du sacerdoce et de l'empire, la guerre acharnée des nobles et des plébéiens, les rivalités des villes, l'intervention des étrangers . . .*'). Ces souvenirs laudatifs du meilleur de ses élèves montrent à eux seuls faction de Fauriel; et tout ce qu'il révélait aux jeunes gens studieux et inexperts: ;Iiorsqu'il commença son cours sur Dante en 1833, raconte un autre auditeur, il avait l'intention de se restreindre aux préliminaires les plus indispensables sur la vie du poète, l'histoire contemporaine de Florence et l'état de la langue et de la poésie italiennes, telles que Dante les avait trouvées. Après avoir traité ces sujets en treize ou quatorze leçons, il aborda la Divine Comédie par quelques leçons générales sur la nature et le but du poème et consacra le reste de Tannée à une

1) Sainte-Beuve, ibid. — Fauriel, Dante et«Ae8 origines de ia langue et de la littérature italiennes (Paris, Durand, 1854: cours publié par Mohl), p. 33, rappelle ce qu'il doit A ses deux illustres amis.

2) Revue des deux mondes, 1834, série III, t. IV, pp. 37—92. ,La Revue indépendante' publia aussi, en 1843, t. VIII, p. 361 et suiv., les ,£tudes sur Dante, Françoise de Rimini; UgolinS par Fauriel, ,fragment8 du cours professé il y a quelques années à la Sorbonne' (p. 361, n. 1).

3) Ozanam, o. c., p. 121.

154 Albert Goanson

analyse du livre et à un commentaire sur les passages les plus difficiles. Il avait vonla employer le cours de Tannée 1834 à l'achëvement de ce conmientaire; mais ses auditeurs; qui avaient été vivement frappés par deux leçons qu'il avait faites sur Tétat de la langue italienne avant Dante^ le prièrent de reprendre ce sujet et de Pexposer avec plus de développement. H. Fauriel se prêta volontiers à cette demande, et commença le nouveau cours par seize leçons d'introduction sur la formation des langues indo-européennes en général et de Fitalien en particulier, ensuite il rentra dans Texplication de Dante qu'il poursuivit jusqu'à la fin du cours^ ^). Ce cours ne fut publié que vingt ans après (en 1854) par les soins d'un pieux élève, Jules Hohl: mais renseignement avait porté ses fruits, puisqu'à lui se rattachent des hommes comme Ozanam et J.-J. Ampère, et Sainte-Beuve a pu parler de Vécole de Fauriel: ,sa conversation même, dit encore Hohl, dans laquelle tant d'hommes distingués ont puisé des idées et des faits, comme dans une source toujours abondante et accessible à tous, ne donnait pas la mesure entière de ce qu'il avait fait et préparée Dans ce cours sur Dante conservé par le soin d'un élève, nous voyons Fauriel faire l'histoire de la fortune du poète et marquer l'importance de Gravina et de Vico à ce point de vue. Hais la gloire de Dante est tellement vive vers 1834 qu'elle fait peut-être illusion au savant maître quand il dit: ,11 y a plus de cinq cents ans que Dante est mort ; et dans cette longue traversée de temps où tant de gloires littéraires ont fait naufrage ou subi de graves déchets, la sienne n'a fait que redoubler d'éclat. Je suivrai quelques moments le cours de cette grande renommée poétique à travers les siècles qu'elle a franchis en grandissant'*). Le gros volume (540 pages) tiré de ces leçons de 1833—34 expose, suivant tout ce qu'on savait alors, l'état de l'Italie et de Florence à la fin du XIIP siècle, la vie de Dante, Tinfluence provençale au delà des Alpes, l'histoire de l'école de Sicile et de celle de Bologne, enfin la Divine Comédie, Françoise, Ugolino, Sordello. ,Le8 personnes ne manquent pas, dit-il'), qui connaissent des morceaux renommés de l'Enfer et les citent comme les seuls qui méritent cet honneur. C'est un préjugé déjà vieux, et avec lequel il serait temps d'en finir. Il y a sans doute de grandes beautés dans l'Enfer de la ,Divine Comédie^ mais les plus grandes sont incontestablement dans les deux autres parties du poèmeS ,Ces recherches de Fauriel — a dit Sainte-Beuve, contemporain et bon juge — , connues bien des années avant qu'il les écrivît et même avant qu'il les professât, transpirant hors du cercle intime où il vivait, communiquées par lui à tous ceux

1) Mohl, Préface de ,Daiite et les origines . . / p. IV— V.

qui l'interrogeaient avee la libéralité du savant généreux et du galant homme, viennent seulement d'être réunies en volume et de paraître dans leur ensemble [c'était en 1854]: on peut dire qu'elles étaient depuis longtemps dans la circulation, et que le niveau du goât en France (je ne parle que de la classe instruite) s'en est ressentis De plus, l'étude de Dante est entrée vraiment dans l'enseignement supérieur en France; la tradition se poursuit, de façon intermittente, de Gingnené à M. Gebhart^). Ginguené et Villemain n'accordaient à la ,Commedia' qu'une partie de leurs cours, qui embrassaient de vastes sujets. Fauriel, le premier, a consacré le sien exclusivement à Dante. Il aura des émules, et Lenormant, qui fut chargé en 1835 de suppléer Guizot dans la chaire d'histoire moderne à laSorbonne, ^demande à l'œuvre de Dante l'histoire contemporaine dans un cours justement applaudi^'), dit J.-J. Ampère, qui place ce cours de Lenormant immédiatement après celui de Fauriel.

Dante est si bien étudié que les Français en arrivent à juger sainement par eux-mêmes, et dès 1834 Delécluze, que Ton retrouve plus d'une fois dans la dantographie, peut discuter et réfuter toutes les horreurs que Bossetti venait de découvrir dans la ,Divine Comédie^ Dans la ,Revue des deux mondes^ du 15 février 1834, il publie l'article ,Dante était-il hérétique?^ à l'occasion de ,Sullo spirito antipapale che produsse la Riforma', qui avait para deux ans plus tôt à Londres*): Aroux n'avait pas encore été affolé par Rossetti et la révolution de 1848. — Les connaissances nouvelles se sont répandues aussi dans l'Est de la France, où on les trouve brillantes plus tard, et en 1833 paraissent à Lunéville ,Trois chants choisis de la Divine Comédie, avec des notes et une notice sur sa vie et ses ouvrages; traduction interlinéaire du 3® chant de l'Enfer, par L. Maggiolo'. Les étrangers viennent à la rescousse, et Schlegel, dont Ozanam citera r,Histoire de la littérature^, entretient des trécentistes les lecteurs de la ,Revue des deux mondes'.

Le romantisme triomphait partout, et se manifestait dans des ouvrages et des domaines nouveaux; Michelet commençait, en 1833, son ,Moyen Âge^ Lamennais lançait en 1834 ses ,Paroles d'un croyant^, où Ton s'est plu à retrouver la forme visionnaire ^) et l'énergie des tercets

1) M. Gebhart parle actuellement (février 1905) de Dante et des sources de la ,Diyine Comédie' à la Sorbonne, où il Ta déjà commenté il y a quelques années dans des leçons remarqaêes (v. Pachen, De Dante à Verlaine).

2) Ampère, La Grèce, Rome et Dante (6e éd., 1884), p. 233.

3) Delécluze a repris l'examen de ces questions dans son , Dante et la poésie amoureuse* (Paris, 1854, Amyot), p. 549 et suiv. — Schlegel (Rev. des d. m., 15 août 1836) réfuta aussi Rossetti.

4) Voir surtout Paroles d'un croyant, XIII et XIV. Les ,Paroles' furent écrites en 1838. £. Spuller, Lamennais (1892). p. 249.

156 Albert Comwon

dantesques; Musset^ dans ^Lorenzacoio' (1834) peignait Florence qn*il venait devoir, non sans qnelqae réminiscence dn ,po6te de Florence^ ^); Brisenx et Barbier revenas d'Italie se ressentaient de l'^t toscan, et la ,Flear d'or\ devenant ,Ies Ternaires^ '), ne sera qnelqae chose qu'après avoir été remaniée sous l'influence de Dante et des Italiens. On ne commence pas Phistoire de Philippe le Bel sans citer tout au long les paroles de Hugues Capet au XX* chant du Purgatoire, cette ^plainte du vieux monde mourant contre le laid jeune monde qui lui succède' '), et on retrouve jusque dans les polémiques du jour le souvenir du vieux Gibelin. Barthélémy, dans sa réplique à la ^Réponse à NémésisS de Lamartine, se défend d'être possédé par la rage de l'injure et ,poussé par le démon du Dante'*). Lamartine partant pour l'Orient disait en s'embarquant à Marseille (1832):

Ce n'est pas qu'en nos jours la fortune dn Dante Me fasse de l'exil amer manger le sel, Ni que des factions la colère inconstante M'ait brisé le seuil paternel').

Ou bien c'est le souvenir de la ,Commedia' lue et retenue qu'on trouve dans les métaphores des poètes: dans ,1a Coupe et les lèvres^ Musset fait dire par le chœur des chevaliers à Frank (1832):

Pareil à Béatrix au seuil du purgatoire,

Tes ailes vont s'ouvrir vers des ohemins nouveaux').

On aurait pu adresser les mêmes paroles au poète qui devait faire les ,Nuit8' et le |Souvenir^ et qui, en attendant, se souvenait à Bade du Lasciate ogni speranza à propos de la maison de jeu :

Cette âme, c'est le jeu; mettes bas le ehapeau ; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance^).

1) Lorenzaccio, I, 4 et 6; III, 1; IV, 8. La complainte de Minuocio, dans ,Carmosine', est une adaptation de la Ballade I de la ,Vita nova'.

2) Voir l'étude de Saint-René Taillandier sur Brizeux dans Tédition Lemerre; t. I, p. 32—33.

3) Michelet, Histoire de France, t. III, chap. 2. Sur ,r6tat de misère de la chrétienté* exprimé par la ,Divine Comédie', voir encore (en 1880) J. Klaczko, Causeries florentines (publiées d'abord Bévue des deux mondes, p. 530).

4) £h! crois-tu que, poussé par le démon du Dante J'embrasse avec plaisir une furie ardente?

Est-ce une volupté de travailler debout

Au bord de la fournaise où ma vengeance bout . . .

5) Recueillements poétiques, Epttres et poésies diverses, IX (Hommage à l'Académie de Marseille, Adieu), éd. Hachette, p. 257.

6) La coupe et les lèvres, III, I (p. 262).

7) Une bonne fortune, XII (décembre 1884), Poésies nouvelles, p. 34.

Dante en Franee I57

Un autre poète, sans idées, sans lyrisme, mais Trai peintre et tout plein

De nus anteors chéria, Victor et Saînte-Beave, Et d'Alfred de Maaset et d'Anton! Deschamp^X

et tout préoeonpé de formes et de contours, Théophile Gantier, lui aussi, se sentait l'ambition poétique, et avait notamment écrit en 1831 (publié en 1832) ,AIbertns ou l'fime et le péché, légende théologique, poëmeS Ce signer Albertus qui devait succomber à la tentation diabolique

était nn homme d'art, Aimant tout à la foi d'an amour fanatique La peinture et les vers autant que la musique. Il n'eût pas su duquel, de Dante ou de Mosart, Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être*),

et quand ce triste sire jette une lettre au feu,

Le papier se tordit comme un damné du Dante En dardant un jet de gaz bleu').

Hais Gautier ne voit que des décors, et ce qu'il emprunte surtout au poème toscan, c'est une forme métrique, c'est h^terza rima\ il s'en sert déjà dans ,Ténèbres'^) pour déplorer son impuissance:

Le sable des chemins ne garde pas ta trace,

L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur

Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.

Pour y graver un nom ton airain est bien dur, Gorinthe! et souvent, froide et blanche Carrare, Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.

Il faut un grand génie avec un bonheur rare Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, Et de ce double don le destin est avare.

Hélas! et le poète est pareil à l'amant,

Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,

Quelque rêve chéri caressé chastement.

Hous retrouverons le peintre rimeur, et sa terza rima^ et ses connais-

1) Th. Gautier, A mon ami Eugène de N. (Poésies, I, p. 68—69).

2) Albertus, LXVIII (Poésies complètes, T, p. 157).

3) Ibid. LXVI.

4) T. I, p. 190—197. Snlly-Prudhomme (Oeuvres, t. III, p. 146) a dit k Théophile Gautier:

Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile, Toi qui, né pour le Jour d'où le trépas t'exile. Faisais des voluptés les prêtresses du Beau!

158 Albert Gounson

sauces du trécentisme, et ses ambitions dantesques. Dans les belles années du romantisme, la parole est à des génies plas puissants et à des artistes plus heureux.

En 1835 on voit les traducteurs et les auteurs, les étrangers et les Français, les artistes et les écrivains, honorer à Tenvi le chantre de cette Francesca, qu'en 1832 déjà Charles Bernard avait chantée, avec Ugolin, d'après Dante ^) dans, Plus deuil que joie, poé8ies^ Alfred de Vigny commençait ainsi ses ^Souvenirs de servitude militaire^: ,S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plus grande peine que de se rappeler un temps heureux dans la misère, il est aussi vrai que l'âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans un moment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavage ')^ En même temps les traductions se multiplient, et Galemard de Lafayette donne en 1835 le premier volume de ,La Divine Comédie, traduite en vers français, avec le texte en regard, une préface et des notes du traducteur. L'enfer' (texte italien et français, Paris, 1835 — 1837, 2 volumes), en vers libres, heurtés, abrupts, bravant la césure. Hais le plus bel hommage à Dante vint encore une fois d'un peintre. Un Hollandais qui vivait à Paris, et qui devait devenir l'oncle de Benan, Ary Scheffer, composa le célèbre tableau de Paolo et Francesca, qui fut exposé au Louvre en 1835'). La belle et malheureuse héroïne, blanche et pâle, et les cheveux au vent, passe, suspendue au cou de son amant, un peu plus effacé, et devant les regards douloureux de Dante, qu'on voit à droite du tableau avec son maître, elle apparaît comme elle était dans l'imagination infiniment mélancolique des poètes romantiques et comme se la figurait sans doute, quelques années plus tard, l'auteur de ,Souvenir'. Fort admiré, notamment par Ampère, le tableau de Scheffer fut vendu quarante- trois mille francs à la vente du duc d'Orléans^). Refait en 1855 pour Madame Marjolin Scheffer, et, pour Jos. Gaye, de Tarbes, en une miniature qui fut exposée à Paris

1) ,Plu8 deuil que joie, poésies', par Charles Bernard Dugrail de la Villette, Paris 1832: pp. 135—148: Françoise de Bimini, imité de Dante. — Ugolin, imité de Dante.

2) Il faut ajouter oe passage aux adaptations et commentaires poétiques du célèbre passage, que F. X. Kraus a rassemblés dans ses Ëssays, t. II, p. 837.

3) Th. W. Koch (o. o., t. II, p. 604) songe k identifier avee la première esquisse du tableau de Scheffer (▼. Triarte, Françoise de Bimini, p. 29) le tableau de 1821 mentionné par Champlin et Perkins sous le titre ,The shades of Francesca da Bimini and her lover appearing to Dante and Virgil'. Voir les études mentionnées par Koch, ibid., p. 424,425, 604; F. X. Kraus, Dante, p. 637, 638, 662; l'Alighieri, lY, 262.

4) Bnrty, Qazette des beaux arts, 1859, p. 59; Kraus, 1. c

en 1855, graré par Galamatta^)^ il a répandu dans le monde de Tart^ notamment ehez les écrivains anglais '), nne vision dantesque qui a occupé tant d'écrivains depuis Silvio Pellico jusqu'à M. Gabriel d'AnnunziO; et qui s'accordait à merveille à la poésie française, pleine alors de tristesses passionnées; d'amour infini, de regrets amers et d'étemels sanglots. Tandis qu'Ingres n'avait peint qu'une très humaine aventure^ l'époux surprenant Paul et Françoise au moment du baiser qui inten*ompt la lecture, Ary Scheffer a osé suspendre dans Tair sombre les deux âmes qui vont ensemble, et il a fait passer sur la toile quelque chose de la lugubre éternité des châtiments. La même année Francesca était représentée dans un relief en marbre d'Antoine Etex. Pas plus que Delacroix, Scheffer n'en est resté à son heureuse trouvaille; en 1846 il peignit ^Dante etBéatrice^ ce tableau qui, gravé et reproduit si souvent, inspirait en 1865 les ,terzine^ de Gnoli^ et qui circule encore tous les jours sur les cartes illustrées d'Italie. Dante, peint d'après le portrait du Bargello, lève les yeux vers Béatrice, blanche vision tournée vers le ciel: tentative, plus difficile et moins réussie que l'autre, d'exprimer un idéal') d'amour divin qui échappe au pinceau plus encore qu'à la plume. Un autre s'y était déjà essayé, et en 1840 fat exposé au Louvre le tableau de Delaborde représentant l'apparition de Béatrice à Dante d'après le XXX* chant du Pargatoire^). Paolo et Francesca, Dante et Béatrice, ce sont deux amours et deux symboles, et Ary Scheffer et Delaborde ne sont pas seuls en France à les concevoir et à les rapprocher. ,Certes, elle aimait — dit Balzac d'une de ses plus pures héroïnes — comme Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes d'amour!')'. ,Elle me versait, raconte le même roman, des lueurs incessantes et incorruptibles de ce divin amour qui ne satisfait que l'âme. Elle montait à des hauteurs ob les ailes diaprées de l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne pouvaient me porter; pour arriver près d'elle un homme devait avoir conquis les ailes blanches du séraphin . . . elle devint ce

1) Voir, sar la gravure de Calamatta, Tarticle de la^evne indépendantes 1848, t. Vn, p. 158.

2) PoésieB de Maitland (1863) et de Parsons (1866).

3) C'est le sens qu'a gardé Béatrice, à juste titre, en France, depuis V. de Laprade jusqu'à cet article ,FaurieP de la ,6rande Encyclopédie*, où ,1a république était pour Fanriel un idéal, une Béatrice*.

4) Salon de 1840, Ghalamel; L'Illustration, 22 juin 1844. — Quant à la publication allemande ,Le Paradis du Dante, dessiné au trait par Pierre de Cornélius, directeur de l'Académie des beaux arts à Munie' (Leipzig, Bœmer, 18S0), sa rédaction en un français approximatif n'est qu'un signe de la diffusion internationale de la langue française.

5) Baliac, Le lys dans la vallée (édition du centenaire), p. 187.

160 Albert Gonnson

qu'était la Béatrix du poëte florentin, la Laore sans tache da poëte vénitien (?), la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent; le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans Tobscurité comme le lys dans les feuillages sombres'. Ailleurs, dans 3éatrix', Balzac montre que l'héroïne dont il profane si maladroitement le nom, était Tun des souvenirs littéraires et l'un des rêves des artistes d'alors: ^Claude, toigours railleur, prétend que vous serez Bicey et qu'elle sera Dante^^), Un musicien allemand alors en vogue en France, et mêlé à l'histoire qui fait le sujet du roman de Balzac, traitait bien mal ces prétentions. ,Ce n'est pas sans malice que la comtesse d'Agoult') est baptisée par Balzac du nom de ^Béatrix", allusion mordante à son désir d'être, pour Liszt, ce que la Béatrice fut pour Dante, rôle qui la préoccupait sans cesse et qui fit qu'une fois le grand pianiste répondit à une de ses sentences doctorales: „Bah Dante I Bah Béatrix I Ce sont les Dantes qui créent les Béatrices ; les vraies Béatrices meurent à dix-huit ans'' '). Liszt lui-même composa plus tard un ,Dante^, comme on sait: mais sa musique en ce point fut moins goûtée en France que l'artiste ne l'avait été au beau temps de George Sand et de la comtesse d'Agoult^).

Le classicisme était bien fini; et les ,préjugés littéraires' dont Dante avait été ^un chapitre"), étaient désormains dissipés et abandonnés.

Mais tant d'épisodes et de décors et de grands noms, Dante et Béatrice, Paolo et Francesca, Ugolin, les métaphores dantesques, la terza rima, et les tableaux des artistes romantiques, n'avaient pas encore donné à la France une ,Divine Comédie'. ,£loa' ne suffisait pas aux amateurs d'épopée mystique, et le romantisme après son

1) Béatrix (même éd.), p. 114—115. Sainte-Beuve dit aussi (Sur un portrait de Gérard. A Madame Récamier, Critiques et Portraits, t JIl, p. 370) :

C'est elle que plus tard, non plus Grecque naïve, Fleur des palais d'Homère et de Tantique ciel, Mais Béatrix déjà, plus voilée et pensive, Canove ira chercher pour le myrte immortel.

2) On verra plus loin la comtesse d'Agoult (sous le pseudonyme de Daniel Stem).

8) Wladimir Karénine, George Sand, sa vie et ses œuvres, t. II,

(Paris, 1899), p. 370.

4) VoirC. Bellaigne, Dante et la musique (Revue des deux mondes, 1903). Dante a aussi inspiré ,Le Dante, paroles d'A. Desplaces, musique de P. Scudo< (Paris, 18—), et Blau et Godard (Dante, opéra, 1890).

5) Au gis. Un chapitre de l'histoire des préjugés littéraires; Dante; (dans la ,France littéraire', Paris 1835, 4fi année, !• livraison.

triomphe avait encore à tenir la promesse^ à réaliser Tespoir dea poèmes universels: c'est à qnoi on s'essaie, avec pins ou moins de conscience et de bonheur, de 1836 à 1840, de ^Jocelyn' à la ,Divine Epopée^, du «Triomphe de Pétrarque^ à ,Souvenir^ ,La révolution que le christianisme a dû produire dans la poésie, — avait dit Lamartine en 1830 dans son discours de réception à TAcadémie — , cette révolution dont les progrès sont sensibles dans le Dante, dans Milton, dans le Tasse, dans Pétrarque, dans Athalie, a été lente à agir sur nous: nos cœurs étaient chrétiens, et nos lèvres étaient païennes . . . elle nous demande enfin ce que le père de toute poésie moderne a si bien défini: Il parla r che nelVanima si sente^^). Ce langage de Tâme, toute la poésie lyrique l'a assez parlé: seulement on vent davantage, on veut l'histoire de Tâme humaine, et de ces poèmes conmie les étrangers en ont, qui chantent toute la destinée. Ces vagues et ambitieux projets hantèrent bien des esprits, et jusqu'à de pauvres hères dont Jérôme Paturot et le Durand de Musset sont restés les tristes caricatures; ce Durand,

Qui dévorait Schiller, Dante, Goethe, Shakspeare,

avoue aussi qu'après tant de lectures étrangères il

Accoucha lentement d'an poème efifroyable ').

D'autres, plus grands et plus sages, avaient les mêmes ambitions, et se sentaient moins inférieurs à leur tâche. Ils réalisaient, ils croyaient bien surpasser ce que Théophile Gautier, en 1836, disait aux poètes en des vers remplis de souvenirs dantesques jusque dans leur forme, la terza rima:

Faites de la musique avec la voix plaintive

De la création et de l'humanité,

De rhomme dans la ville et du flot sur la rive.

Pois, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile, Sur un char triomphal par un penple escorté:

Et vous aures an front la couronne et l'étoile*)!

Justement Alfred de Musset, écrivant le Salon de peinture pour la ,Revue des deux mondes', s'était arrêté avec complaisance à un Dante en robe rouge en même temps qu'au ,Triomphe de Pétrarque'; et si c'est ,Le Triomphe de Pétrarque^ que Gautier célèbre dans les vers

1) Discours de réception à l'Académie française (Paris, Didot, 1830), p. 9. Lamartine cite peut-être ce vers de Pétrarque d'après ,GorinneS liv. II, chap. II.

2) Dupont et Durand (juillet 1838) (Poésies nouvelles, p. 152 et 157).

3) Le Triomphe de Pétrarque (Th. Gautier, Poésies, t. I, p. 209—214); le tableau qui inspira tant de vers est celui de Louis Boulanger.

Con&so&f Dante en France. W

162 Albert Counson

cités, il commence par une fiction dantesque, se représentant abandonné en chemin; dans la nuit; par sa dame, son condnctear céleste:

Béatrix dans les deux avait foi sans retoar, Et moi, resté tout seul an seail du pnrgatoire, Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.

A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer D'être ainsi confiné dans la demeure noire.

Sur ma tête pesait la coupole de fer,

Et je sentais partout, comme une mer glacée.

Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

Dante se mêle ainsi, dans le romantisme français, à ce Pétrarque qui Tavait éclipsé au temps de Ronsard, et il est pour beaucoup dans les grands poèmes dont les Français se sentent l'ambition vers 1836—1840. Chateaubriand traduisant Milton songeait à tout instant à la gloire homérique de Dante ^). Ossian et Walter Scott, Shakespeare et Calderon, Milton et Elopstock, Dante et Goethe'), à des titres divers et dans une inégale mesure, ont fasciné de leur gloire ou peuplé de leurs créations l'imagination française, et inspirent des projets comparables à ceux que formait jadis la Pléiade à la pensée des poèmes antiques. Mais les influences subies par les romantiques ne sont guère aussi profondes que rhumanisme du XVP siècle; le vague des connaissances et Tindépendance du tempérament lyrique font flotter la poésie étrangère dans un demi-jour d'où elle n'envoie que des rayons troublés et des ombres fugitives. Le premier qui entreprend un cycle de grands poèmes, c'est Lamartine, en 1836, avec ^Jocelyn, épisode'. Il sent bien, dit-il dans son Avertissement (15 janvier 1836) ,que le temps des épopées héroïques est passé. C'est la forme poétique de Tenfance des peuples^ Aujourd'hui, ,ia poésie redevient sacrée par la vérité^ comme elle le fut jadis par la fable; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L'épopée n'est plus nationale ni héroïque, elle est bien plus, elle est humanitaire ... Le sujet s'ofirait

1) Essai sur la littérature anglaise, dans Oeuvres, 1840, t. Y, p. 18 (Descente aux enfers): ,Le génie, à qui est-il? à Dante et â Homère' pp. 50, 53 (Langue de Shakespeare; langue de Dante), p. 69 (Shakespeare et Dante au nombre des cinq ou six grands génies dominateurs, comme plus tard chez Victor Hugo); p. 134 (des renommées universelles).

2) Un plaidoyer romantique, en 1830, disait: ,Le romantisme est sorti des forêts de la Germanie, rude et barbare comme le peuple auquel il appartenait . . • Dans tous les lieux où la liberté plantait ses drapeaux, le romantisme ûxt aussi son étendard. Il flenrit dans les Etats libres de Tltalie soutenu successivement par le Dante, Boccace, PÀrioste et le Tasse'!!! (Nouveautés de la littérature française, 7« livraison, Stuttgart, Charles Hoffmann, 1880, p. 163).

Dante en France l6à

de lui-même, il n'y en a pas deux: c'est Thumanité; c'est la destinée de rhoinme ; ce sont les phases * qne l'esprit hamain doit parcourir ponr arriver à ses fins par les voies de Dieu'. Mais le ,fragment d'épopée intime' que donne Tanteur n'a rien de dantesque, si ce n'est l'ambition de fragment d'épopée universelle; il y a trop* loin de l'aventure de l'abbé Dumont au voyage du Florentin dans l'autre monde, Lamartine se souvient plus d'Ossian, des brouillards et des monts d'Inistore, et de Faust enivré des filtres de l'école, qne de Dante et de Béatrice et des apostrophes véhémentes du Gibelin ; et les temps sont trop changés depuis le moyen âge:

Pent-être il était beau, quand Borne reine et mère, De Teiopire dn monde évoqnant la chimère, Posait son pied d'airain snr la nuqne des rois, • Lançait dn Oapitole une fondre bénie, Et tentait d'allonger sa double tyrannie Jusqu'où va l'ombre de la croix;

Quand ces pontifes-rois, distributeurs du monde, Marquaient du doigt les parts sur une mappemonde. Donnaient ou retiraient les royaumes donnés, Citaient les fils d'Habsbourg au banc du Janicule, Et tendaient à baiser la poudre de leur mule A leurs esclaves couronnés . . .

Il était beau peut-être, avec Pétrarque ou Dante, D'allumer son courroux comme une lampe ardente^), De jeter sur l'autel sa sinistre lueur.

Et du temple avili déchirant les saints voiles. De montrer sa souillure au soleil, aux étoiles, Et de crier sur lui: Malheur! . . .

Mais aujourd'hui, grand Dieu! . . .

on peut tout au plus se souvenir de loin en loin d'un grand nom comme celui de Dante en une rime sonorC; ou reprendre quelque métaphore du vieux poète toscan popularisée déjà en France:

Lorsque du cavalier la main rude et farouche Tourmente un mors d'acier et fait saigner la bouche, L'obéissant coursier peut parfois tressaillir') . . .

1) Cette rime de Dante et ardente est assez répandue à l'époque romantique: nous en avons déjà vu des exemples.

2) Ce passage, et les vers qui précèdent, se trouvent dans ,Jocelyn, neuvième époque, Valneige, août 1801< (éd. de Bruxelles et Leipzig,. 1836, t. II, p. 137 — 138). Notons aussi (sixième époque, t. II, p. 11) une triple répétition, avec l'idée de l'enfer et de l'amour infini:

Une vie avec toi, puis à jamais mourir !

Une vie avec toi, puis l'enfer et ses flammes!

Une vie avec toi, puis la mort à nos ftmes!

164 Albert Connson

Lamartine revint; deux ans après, à son œavre épique avec un nouveau fragment qui était nn gros poème^ ^la tihate d'an Ange' (1838).' Dans Tintervalle, ses goûts de poésie universelle n'ont pas diminué, et la vogue de Dante n'a fait que progresser. C'est le temps où George Sand; dans -^Mauprat^* (1837) fait comprendre Dante et Homëre à nn illettré du XVIII« siècle, où Victor Hugo lit la .Divine ComédieS ou du moina où il écrit des vers optimistes intitulés ,Après une lecture de DanteS dans les .Voix intérieures' (1837), XXVU:

Quand le poète peint l'enfer, il peint sa yie: Sa vie, ombre qui fuit, de gpectres poursuivie

.Oui, c'est bien là la vie, 6 poète inspiré I

Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.

Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite, •

Vous nous montrez toujours debout k votre droite

Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,

Le Virgile serein qui dît: «Continuons' ^).

Lies études dantesques vont de pair avec ces graves réflexions d'heureux bourgeois et cette poésie. En 1837, Delécluze écrit ^Florence et ses vicissitudes', Boullée publie des ^Fragments d'une traduction de Dante; épisode du comte Ugolin' (qu'on ne paraît guère remarquer, d'ailleurs), et A. Ledreuille donne ,La Divine Comédie de Dante Alighieri; Enfer, traduction nouvelle en vers libres^ (Paris, Fain), avec portrait de Dante. Dans son effort de fidélité littérale, Ledreuille sacrifie le vers classique et même Télégance de la langue; voici sa traduction de Tinscription de l'Enfer:

Par moi l'on va dans la cité maudite, Par moi l'on va dans l'étemel malheur, Par moi l'on va chez la race proscrite.

Une hante justice inspira mon auteur:

Ouvrage qu'accomplît la divine puissance, La suprême sagesse et le premier amour, L'Etemel seul était à ma naissance; Je n'aurai pas de dernier jour.

Vous qui entrez, laissez tonte espérance.

La traduction de Ledreuille, objet des réflexions peu compétentes des ,Blâtter zur Kunde der Literatur des Auslands' (30 mai 1838), plus tard d'une note de Fabi Montani (Il Tiberino, 1843), et des facéties de Granier de CassagnaC) (Revue des deux mondes, 1840), ne semble

1) Il dit aussi (Voix intérieures, VIII):

Dante vous eût faite ange et Virgile déesse.

2) Dans les ,Bliîtter, etc.*, l'article est intitulé ,Dante in Frankreieh* et est signé Mr. (?); la traduction fut aussi mentionnée ^iblioteca italianaS

Dante eo France 165

pas avoir exercé d'action bien sensible: et dès 1838 Mongis publiait une autre traduction de TËnfer en alexandrins, bientôt rééditée (1842 et 1846). On était déjà en pleine période épique. Edgar Quinet, l'auteur d^Âhasvérus' (1833), qui fréquenta Fauriel et J.-J. Ampère, et célébra éloquemment Dante dans son cours et dans ses œuvres, à propos de Florence (Allemagne et Italie; philosophie et poésie, 1839) et à propos des ,Bévolutions d'Italie'^) (1848), Edgar Quinet qui devait bientôt enseigner les littératures du Midi de FEurope au Collège de France, publie son ,Epopée dramatique^- ,Napoléon^ (1835) et ^Prométhée' (1838), et Ton voit de toutes parts des ambitions poétiques auxquelles, disait Sainte-Beuve, le rameau même de Dante semblerait trop léger. Création, mort, univers, humanité, religion, nul sujet n^est trop vaste pour les aèdes nouveaux. Lamartine a donc Texcuse de son époque *) quand il force son talent au point de composer la ,Chute d'un ange^, espèce d',Ëloa^ en deux volumes. ,L'âme humaine et les phases successives par lesquelles Dieu peut loi faire accomplir ses destinées perfectibles, — disait TAvertissement de la ,Chute d'un ange' —, n'est-ce pas le plus beau thème des chants de la poésie?' Dante devrait, en ce sens, être un excellent modèle, si Lamartine n'était mieux préparé à écrire un roman d'amour qu'une épopée. Effectivement, Daïdha; dans la quatrième vision, est ,dévouée à la tour de la faim*, comme Ugolin, et à la fin Cédar, par un souvenir des neuf cercles infernaux, devra parcourir neuf cercles d'épreuves, sauf rémission, car le Dieu de 1838 est infiniment plus indulgent que celui de 13(X); de Vigny songeait à libérer tous les damnés, et Alexandre Soumet va le faire.

XCI, 44—40-, Bibliothèque universelle, de Genève, XYII, 312—315. L'article de la «Revuedes denx mondes', 1840, XXIV, 458, dit: ,M. Le Dreuille a mis la Divine Comédie en couplets auxquels il ne manque qu'un air^ — Mongis, devenu de Mongis, publiera plus tard une traduction complète de la ,Divine Comédie' (1857); son travail a été apprécié par Lamartine.

1) La fin des pages consacrées à Dante dans cet ouvrage (outre la traduction entière en italien) a été traduite en anglais et en russe (traduction de la ,Divine Comédie* de Longfellow, et traduction de Golovanov). — Sur les leçons de Quinet à la Sorbonne, v. Ferrazzi, Manuale dantesco, II, 672—674.

2) Lamartine écrira plus tard (Traducteurs et commentateurs de Dante, dans Souvenirs et portraits, UI, p. 169): ,11 j a dans ce culte (de Dante) une révélation de l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux*. — ,£n 1838 on chantait les vieilles croyances', aditCb. Louandre (Revue des deux mondes, 1847, t. IV, p. 520); c'est en effet vers ce temps-là que paraissent, outre les épopées, le ,Poème religieux* d'Alex. Leduc et ,La Réaction religieuse' de M. De Lattre (1837).

166 Albert Goiiiiso&

L'autenr de la ;Chate d^an ange' a bien songé à rapprocher son œuvre de celle de DantC; non sans un prudent ,peut-être^, et toute la modestie qui convenait à une telle comparaison. II disait dans rAvertissement de la nouvelle édition: ,0n a conclu que je pourrais bien être moimême panthéiste; athée, matérialiste. Lorsque la ,Divine Comédie' parut, peut-être reprocha-t>on au Dante d'être un esprit satanique, parce qu'il s'était complu à décrire les tortures et à remuer les immondices de son Enfer. Mais, après TEnfer, le Dante publia le Purgatoire et le Ciel, et ces trois mondes merveilleux, s'expliquant et s'éclairant l'un l'autre, produisirent ce tout harmonieux et sublime où les horreurs des cercles infernaux, les purifications du séjour d'épreuves et les délices permanentes du ciel achevèrent sa pensée et justifièrent les prétendues aberrations de son génie. On sent assez que je ne prétends comparer ici que les choses et non les hommes. Dante a inscrit son nom en caractères de feu sur l'imagination des siècles; la pierre de nos sépulcres saura seule les nôtres. Mais l'injustice est la même'. Que n'eussent-ils mieux connu et compris Dante, tous ces rhapsodes! Ils se seraient fait moins d'illusions, et ils eussent peut-être été mieux inspirés. Lamartine ne publia jamais la troisième partie projetée de son cycle; mais Thistoire de Cédar et de DaYdha était à peine contée, que Théophile Gautier donnait ,La Comédie de la Mort^ (1838). Le titre est à moitié dantesque, la forme et le sujet s'efibrcent d'être de même, le ,Portail^ est fait en fausse ,terza rima^, et ces sortes de tercets, que Victor Hugo a de même employés, au grand regret de Théodore de Banville, contiennent ici plus d'une rémmiscence de la ,Divine Comédie' :

Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste, Qui que tu sois, de voir, par un portail si triste, S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.

Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faite, Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête. Avant de s'élancer tout clocher est caveau.

Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades Filé patiemment la pierre en colonnades; Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!

Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle, Un ange qui vous fait un rideau de son aile, Un oreiller de marbre et des robes de plomb ^).

Mais les mots laborieux et les tentatives de descriptions couvrent mal le vide d'idées qui est désolant dans tout Gautier ; et dans la première

1) Poésies, II, 3 et 4.

partie de 8on poème, ,La Vie dans la mort', rentretien, entendu le jour des Morts, entre un ver et ane trépaBSéOi pois la dissertation de Baphaël; n'expriment que l'horreur de la mort, sans souffle poétique; il y a loin de là à Dante, et Fauteur Tavoue dans la seconde partie, ,La mort dans la vie^:

A travers les soupirs, les plaintes et le r&le Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale

De ses détours maudits.

Notre guide n'est pas Virgile le poète, La Béatrix vers nous ne penche pas la tête

Du fond du paradis^).

Pour guide nous avons une vierge au teint pâle . . .

et dans la mort qui est son inspiratrice, l'auteur faisant défiler Faust, Don Juan et Napoléon, leur fait dire la vanité de la science, de l'amour et de la gloire:

En vain de mon talon j'èperonnais le monde,

dit le Corse maudit par Barbier. Le poète conclut d'nn air d'importance :

Me voilà revenu de ce voyage sombre

Me voilà revenu du pays des fantômes; Mais je conserve encor, loin des muets royaumes, Le teint pâle des morts').

Théophile Gautier, en effet, se sent une peur atroce de perdre par la mort

Les femmes, les chansons, toutes les belles choses').

Pour faire germer dans un cerveau aussi stérile un poème de quarante pages, il fallait un temps plein d'ambitions épiques et dantesques. De la ,Divine Comédie^ Gautier n'avait osé prendre pour son titre que le second terme; un poète plus hardi et plus prolixe s'empara du premier, et intitula fièrement ,Divine Epopée^ un énorme poème où il chante le ciel et l'enfer, et la rédemption des derniers danmés. C'est Alexandre Soumet, que vingt critiques, en prose ou en vers, rapprochèrent de Dante et de Milton:

Dante, Milton, Soumet, trinité du génie.

Unissent leurs splendeurs dans un ciel d'harmonie:

Les siècles béniront ces élus triomphants').

1) Ibid., 27.

4) Alph. Le Elaguais, Revue du Calvados (tous ces jugements sont reproduits en tète de Téd. de ,La Divine Epopée', Paris, DelloyCi 1841.) —

168 Albert CoanBon

Il ne fallait certes pas un siècle, il ne fallait même pas beaucoup d'années pour dissiper Tillnsion qui était celle d'Emile Deschamps tout le premier: ,Ge gigantesque ouvrage est véritablement TEpopée de rinfini. Il complète la grande époque poétique qui se déroule devant nous, et il deviendra désormais une de nos gloires^ car il faudrait désespérer de toute littérature en France, s'il ne prenait place, dans nos bibliothèques, entre le Dante et Milton^ C'est ce que Soumet croyait, ou espérait lui-même, et il disait bravement, dans sa Préface: ^Pourquoi le poëte serait-il plus timide que le théosophe et le métaphysicien? En faisant de la muse une initiée mystique, j'ai rouvert pour elle les régions où le Dante, Milton et KIopstock Tavait déjà conduite. Car, chose digne d'être remarquée, le merveilleux, qui n'est qu'un accessoire dans les épopées antiques, devient, presque toujours, pour le poëte épique moderne, le sujet même de ses chants. Une religion toute spiritualiste le commande^) . . . Mais en me séparant de toutes les passions du siècle, je ne me suis pas séparé de toutes ses pensées: j'ai fait de mon drame mystique un hymne à Tespérance. L'esprit du moyen âge avait suffi pour remplir les trois abîmes creusés par le Dante. Le réformateur Milton avait fait de son Satan un factieux gigantesque armé contre la monarchie du ciel'). L'âme rêveuse de KIopstock avait pleuré avec saint Jean et Marie au pied de la croix; elle avait conduit, à l'heure suprême, la planète Adamida devant le soleil, pour qu'il ne vît pas mourir le Sauveur des hommes- J'ai osé sonder de plus profondes ténèbres!* Il y est malheureusement resté, et on ne songe plus guère à aller l'y chercher aujourd'hui. Mais on ne riait pas trop quand le chantre d'une nouvelle Rédemption, ouvrant son poème, réclamait pour l'écrire la plume de l'aigle foudroyé:

Viens! viens! Dante suivait, d'an sceau brûlant marqué,

Le laurier radieux du poëte évoqué;

Nous, soyons attentifs à la voix infinie

Qui fait du cœur de Thomme un temple d'harmonie.

Comme Lamartine, Soumet invoquera Dante contre les accusations d'hétérodoxie, quand Yinet s'inquiétera du caractère religieux de la ,Divine Ëpopée\* ,Ë8t-il orthodoxe, cepoëme où Dante a creusé un enfer pour y plonger ses ennemis et où il a déployé les pavillons du ciel

^Lorsque, en 1840, parut la ,Diyine Ëpopée' de Soumet, les réclames portaient en toutes lettres que la naissance de ce chef-d'œuvre du genre épique indemnisait la France de Péchec de sa politique orientale en la plaçant par la poésie à la tête de toutes les nations' (V. de Laprade, cité par E. Biré, Y. de Laprade, sa vie et ses œuvres, p. 353).

1) Ed. citée, p. 7, 11, 14.

2) Mot de Mme de Staël.

Dante es FraDoe 169

peur en couvrir le front de sa maîtreBse; ce poëme tout diyin dont il a fait Texécuttur de ses vengeances et l'apothéose de ses amours^ ^)? On se demande vraiment si Soumet a bien compris DantC; pour en parler ainsi. C'est certainement Milton qu'il préfère, comme il le montre dans ,Lfe Giel^ (chant I), où il rencontre, outre la Trinité, les séraphins et les chérubins, sainte Cécile, Jeanne d'Arc qu'il devait chanter, Raphaël qu'il admire, et les gloires du monde:

Milton! toi qui pins grand, ans, dans ta force ardente, Lancer un drame an fond des abîmes de Dante; Et. peindre en roi puissant son monstre aux dents de fer, Satan pétrifié servant d*axe à Tenfer').

Il lui arrive pourtant, pour orner son Ciel, de reprendre quelque souvenir dantesque: le charme de la cité de Dieu, c'est que

Les lourds manteaux de plomb de nos préjugés blêmes Ne vous y pressent pins de leur poids accablant*).

Mais il a beau exercer son imagination et inventer des êtres inconnus, il ne fait que montrer que le paradis est toujours l'écneil des poètes. Théophile Gautier insista là-dessus en parlant, dans la ,Revue des deux mondes^^ de l'épopée nouvelle, et il donna de cette difficulté des raisons qu'il mit plus tard en vers:

Tonjonrs les Paradis ont été monotones.

La douleur est immense et le plaisir borné,

£t Dante Aligbieri n'a rien imaginé

Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes').

Qnand Victor Hugo, plus tard que les autres et plus judicieusement,

commencera une espèce de cycle épique dans la ,Légende des siècles',

il reconnaîtra le même éloignement de son époque pour la poésie de

l'extase:

Les divins paradis, pleins d'une étrange sève. Semblent au fond des temps reluire dans le rêve. Poiur nos yeux obscurcis, sans idéal, sans foi, Leur extase aujourd'hui serait presque Teffroi").

L'enfer offre une matière plus féconde, et Soumet le partage comme Dante :

Tombe plus désolée et plus incendiaire.

L'enfer, sans soupirail qui mène k la lumière,

1) Ed. citée, p. XXIV (lettre du 21 mai 184.1).

4) Poésies de Th. Gautier, II, p. 195 (La Péri, 1843, donc trois ans après l'article critique).

5) Légende des siècles, éd. Hetzel, t. I, p. 30 (Sacre de la femme).

170 Albert GoniiBon

Se creuse, divisé, tout infini qu'il est,

En neuf parts dont chacune est un enfer complet^).

Théophile Gautier lui-même trouve que, dans les ^treize visions infernales' de Soumet, la première, l'homme qui monte du fond d'un puits le long d'une chaîne dont chaque anneau représente un de ses erimes ,est une invention digne du poëte florentine Le conquérant, le poète impie, sont des types inspirés à l'auteur par son temps ; le damné dont la chair est changée en or, prêtre qui a vendu une hostie à un juif, est un peu plus médiéval, et il est interpellé en conséquence:

Quel crime à ce tourment t'a condamné? lui dis-je: Réponds comme si Dante en ce lien te parlait')!

Un peu plus loin, semblable au Neptune de fer de Versailles, se dresse Robespien*e, qui voit tous les jours la hache abattre la tête de son fils. Puis voici deux amants atrocement punis:

... la tête de l'un au cœur de l'autre mord; Elle en boit tout le sang et sur ce cœur s'acharne, Gomme Ugolin après l'ennemi qu'il décbame*).

Ce chant m (l'Enfer) se termine par une tirade sur la campagne de Russie, et Soumet, continuellement, mêle les souvenirs récents, l'industrialisme, les tableaux miltoniens et des inventions apocalyptiques, et le tout, Sémida, Idaméel, l'Antéchrist, pour aboutir au salut étemel des réprouvés et de Lucifer en personne. La finale n'est donc pas conforme à la théologie de Dante; l'influence de ce dernier apparaît dans les détails. L'enfer auquel préside Idaméel (chant IV : Idaméel) présente dans Virginia et son amant un pastiche du V* chant de r,Infemo':

Mais tout l'enfer s'allume à son premier baiser.

Le sol fuit . . . Des démons la ronde sépulcrale,

Orage sulfureux, foudroyante spirale,

Cortège nuptial envoyé des tombeaux,

Prête à la douce nuit ses spectres pour flambeaux

Et berce notre hymen dans une trombe ardente

Semblable au tourbillon des deux amants du Dante').

Soumet emploie la métaphore du cheval dompté^) — par un chef africain — , mais il l'emploie pour parler de l'amour, et quand

Le vol d'Idaméel cherche Napoléon*),

1) Divine Epopée, p. 63.

c'est pour commencer mie tirade peu dantesque. Si même^ dans le , Dernier miracle^, le ciel est une

Coapole qui frémit radiense et chantante 0, et si

Un Baphir plus ardent luit aux célestes voûtes *),

Dante n'a pas exercé sur Soumet une influence profonde et féconde; il ne lui a pas appris qu'un grand poème doit être Texpression adéquate de l'époque où il parait, et il ne lui a pas donné le génie nécessaire pour chanter d'aussi vastes sujets.

Il n'a pas favorisé davantage Saint>René Taillandier, qui, en 1840 également; dans ^Béatrice, poème''); s'inspire de Dante et chante son épopée, qu'il dédie à Edgar Qninet. Vivant à une époque qui a le goût du passé, où ;re8prit des temps anciens se lève comme ces âmes du Purgatoire qui se levaient sur les pas de Dante^^); Taillandier s'exalte en parlant du Christ, que ses prêtres ;Croient enfermé dans les églises du XIQ^ siècle, écoutant les chansons des vierges de Fiesole, ou dans le paradis du saint maître Dante'*, et il a voulu peindre dans son poème ;réducation d'un esprit qui cherche ce qu'il faut croire et faire . . . Des jeunes gens étudient ensemble: ils pensent aux temps passés, à la cité d'autrefois: pour la connaître ils appellent à genoux la fille d'un saint maître qui l'a fermée et transportée aux deux. Ils se promènent avec elle dans la vallée de nos pères: le jour fini, au lieu de retourner dans les cercles du ParadiS; elle demeure avec nous pour savoir les doctrines des derniers venus, et unir ainsi les vieux jours aux temps nouveaux. On me demandera de quel ' droit j'ai fait descendre sur terre l'épouse sacrée de Dante; mais lui me Ta pardonné'*). Dante peut en effet pardonner à l'auteur en faveur de ses bonnes intentions et du grand amour qui lui fait rechercher la ,Divine Comédie'; et surtout le Paradis. Dans la première des quatre parties du poème (La veillée), l'auteur raconte ses études et ses entretiens avec ses amis Daniel et Jean. Le pieux Jean parle ardenmient de Faust écoutant les cloches de Pâques, et les amis passent à la lecture ;des maîtres du passé^:

Je tirai de l'armoire un volume du Dante,

Le cantique où Ton voit dans sa gloire éclatante

Le paradis du Christ et ses graves docteurs^).

3) Paris, Gosselin, 1840, 390 p.

172 Albert Gonnaon

L^auteur en arrive à invoquer Béatrice,

L'arohange radienx da grand poète Dante, L'épouse aa rameau d'or du vieil Alighieri^},

et pour lai parler il reprend tout à coup le mètre de ;ridoIe^

l'épouse du Dante! ô dame bienheureuse!

sainte! est-ce vous que j'entends?

Dans le temps qu'il allait par les chemins arides

De sa noire cité des pleurs, Comptant du doigt les morts et les faces livides

Sur cette échelle des douleurs, Quand il eut bien marché par la route damnée,

Sous un ciel de fer ou de plomb, Un soir qu'il s'avançait, au bout de sa journée,

Morne, las, traînant le talon, Votre amant de Florence aperçut votre image

Gomme une belle fleur des deux*) . . .

C'est l'amant de Béatrice; et c'est Tantear du Paradis, que Taillandier admire et célëbre, c'est le chantre du monde catholique, de l'idéal platonicien et de tons les beaux rêves auxquels se prête si mal le monde bourgeois de 184D:

Ah! depuis ce temps-là, les sœurs de notre enfance.

Le chœur de nos illusions.

L'amour des jeunes ans, la belle confiance,

L'essaim doré des visions, dame très aimée, ô la plus noble sainte,

Toutes nos sœurs suivant vos pas.

Ensemble ont pris leur vol vers la suprême enceinte

Et nous ont laissés seuls, hélas!

Béatrice exauce la longue prière de Taillandier, et elle apparaît aux trois amis: du fond des cieux chrétiens, Dante l'a envoyée à ses admirateurs pour leur servir de guide. Elle leur montre, dans la deuxième partie (intitulée Dante), les lacs de Galilée, Rachel; Lia, Mathilde, sainte Marie, la foule adorant le Christ, et enfiu; ,pour clore le mystère', on voit

Un homme sur le seuil dans une pose austère,

qu'à son chaperon étroit, à son laurier sacré, à sa ceinture de jonc comme à son front pâle tourné vers les étoiles, on reconnaît bientôt pour le maître saint qui revient de l'enfer, et qui, salué avec une sup-

pliante allégresse, promet de oondnire an pied du Christ les âmes éplorées. Le poète traduit son enthousiasme final en ierza rima:

Ahl Dante Alighieii, vieux mattre florentin, Qui des orgues du ciel conduis le saint cantiqne, Et du laurier sacré coavres ton front hautain

pans ton saint paradis, dans ta ville éternelle, Sur le parvis sacré des grands théologiens, Tu t'es fait, ô poète, une place inmiortelle.

Tu t'es bâti ton trône au fond des deux chrétiens. Et c'est toi qui toujours penches ton front austère Sur les nouveaux venus du haut des jours anciens^)!

La même inspiration remplit la troisième partie (intitulée: Béatrice); où Béatrice raconte la visite de trois de ses sœurs des célestes familles, c'est-à-dire de trois anges chéris des romantiques français: Eloa, Abbadona et Marguerite, chacune de ces créatures contant son histoire d'après de Vigny, Elopstock et Goethe. Hélène et Albertus, Faust et Jérôme Garmanus^ toutes les lectures de Taillandier repassent dans ses vers, entrecoupées d'allocutions à Dante:

Ne souffrez pas, ô maître! ô Dante Alighieri! Que l'amante immortelle abandonne la fête') . . .

car, à la fin de cette troisième partie, Thomme morne et pâle, coiffé

du chaperou; apparaît encore une fois sur le seuil, pour entendre les

continuelles supplications :

Ne souffrez pas, ô Dante 1 ô maître catholique I Que les enfants d'Adam, ainsi que des maudits, Otent à notre Dieu cette blanche tunique Et les chastes rayons de l'amour angélique Dont vous l'avez vêtu dans votre paradis!

Dans la quatrième et dernière partie (Le Christ), Béatrice, ,rAmour sacré, la Contemplation^, regrette un instant de s'être égarée parmi les hommes, puis Dante vient s'agenouiller auprès d'elle, il interpelle les ,fils des nouvelles races^ les cieux s'ouvrent enfin, et le Christ, qui bénit les hommes, est loué à jamais. Béatrice fait ses adieux au monde dans le mètre cher à son poète:

•Tai déserté mon ciel et ses sentiers de flamme,

J'ai goûté ta science et ton breuvage amer.

Et j'ai vu l'aiguillon du doute dans mon âme 1

Mais l'épreuve est finie, et, plus belle qu'hier,

Deux fois sanctifiée, à présent je me lève,

Nouant mes blancs rayons sur mon front doux et fier!

174 Albert Connson

Dante, 6 mon grand amant! snr cette immense grève,

Ainsi qn*aa paradis le chœur entier des saints,

J'ai convoqué pour vous, maître, tous les fils d'Eve . . .

Le poète français sait encore un instant des yeux, ^dans la lumière

ardente'^

Le rouge chaperon du grfind poëte Dante Et sainte Béatrice avec le rameau d'or,

pais les visions s'effacent, et dans la chambre où il a lu tant de livres et échangé avec ses amis Daniel et Jean tant de vues romantiques, où Béatrice lui apparut, Saint-René Taillandier voit se lever le jour; et ainsi finit son poème^ auquel il ne manque que le souffle du génie, la sobriété de Texpression, et la faveur du public. Dante n'avait pas trouvé un émule digne de lui dans toute cette génération de poètes épiques dont les uns connaissent incomplètement la ,Divine Comédie'^ et dont les autres sont trop inférieurs à leur tâche. II inspira bientôt des vers plus heureux à un lyrique passionné.

Si, pour plus d'un rhapsode universel tel que Soumet, Dante reste surtout, comme on Ta vu, l'auteur de Francesca et d'Ugolîn, que devait- ce être pour la moyenne des lecteurs, et pour les lyriques qui ne composent pas de grands ouvrages I Car Lamartine, Quinet, Gautier, Soumet et les faiseurs d'épopées ne sont pas seuls en France pendant ces quelques années, et le lyrisme continue à briller avec des poètes qui pensent aussi à la ,Divine Comédie^ Tandis que Soumet chantait son épopée laborieuse. Fauteur des ,Kayons et des Ombres' (1840) appelait Dante et Virgile ses divins maîtres^), et il les opposait à ce qu'il dénomme la poésie germanique. Il avait, dans une pièce de novembre 1836, comparé les passions, d'après Dante, à des ,lionnes, louves affamées, tigresses de taches semées' ^). Un conteur, Mérimée, dans ,Colomba' (1840), montrait Orso lisant à miss Nevil ,1e chant de TEnfer où se trouve l'épisode de Francesca da Rimini, et accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment si bien le danger de lire à deux un livre d'amour. A mesure qu'il lisait, Colomba se rapprochait de la table, relevait la tête, qu'elle avait tenue baissée; ses prunelles dilatées brillaient d'un feu extraordinaire: elle rougissait et pâlissait tour à tour, elle s'agitait convulsivement sur sa chaise. Admirable or-

1) n dit encore (ibid.) : ,Un poète complet aurait le culte de la conscience comme Juvénal, ... le culte de la pensée comme Dante, qui nomme les damnés ycenx qui ne pensent plus', le gente dolorose ch'anno perduto il ben deir intelletto^.

2) Les Voix intérieures, II (Sunt lacrymae rerum, X; k Toccasion de la mort de Charles X); de même, Post-scriptum de ma vie, p. 27.

ganisation italienne, qui; pour comprendre la poésie, n'a pas besoin qu'un pédant lui en démontre les beautés^)!' Cette scène, que le romancier place aux environs de 1817, serait plus vraie à Tépoque où il écrit, car vingt ans après la ^voceratrice' de Pietranera^ plus d'un Français^) admirait le Y^ chant de TEnfer avec la même passion. ,Une nuit — dit Musset dans le ^Poète déchU;') —, ou plutôt un matin,- car j'avais écrit jusqu^au jour, j'étais assis devant une table, je venais de finir un volume ... Au dernier chapitre de mon livre se trouvait racontée la mort de deux amants, ébauchée à la hâte, comme le reste, et ce chapitre était devant moi. J'y jetai les yeux machinalement, un étrange souvenir me frappa. Je me levai à demi assoupi, j'allai prendre le poëme de Dante dans ma bibliothèque; et je me mis à relire le récit de Françoise de Rimini. Vous savez que ce passage n'a guère que vingt-cinq vers; je les relus plusieurs fois de suite, jusqu'à ce que le sentiment pénétrât tout entier dans mon âme. Alors, sans faire davantage attention à mes sœurs qui dormaient, je récitai les vers à haute voix. Lorsque j'arrivai au dernier, où le poète tombe comme un cadavre, je me laissai tomber à tei-re en pleurant. Vingt-cinq vers, me disais-je, rendent un homme immortel I Pourquoi? Parce que celui qui lit ces vingt-cinq vers, après cinq siècles, s'il a du cœur, tombe à terre et pleure, et qu'une larme est ce qu'il y a de plus vrai, de plus impérissable au monde. Mais ces vingt-cinq vers, où sont-ils? Noyés dans trois poëmes. Ce ne sont pas les seuls beaux, il est vrai, et nul ne peut dire que ce soient les plus beaux; mais ils suffisaient à eux seuls pour préserver le poëte du néant. — Eh bien, qui sait si ce qui les entoure, si ces trois longs poëmes, et tant de pensées, et tant de voyages, et la muse exilée, et l'ingrate patrie, si tout cela n'était pas nécessaire pour que ces vingt-cinq vers se trouvassent dans ce livre qui n'est pas lu tout entier par deux cents personnes par an? C'est donc l'habitude du chagrin et du travail, c'est donc l'infortune, sinon la misère, qui fait jaillir la source; et qu'une goutte en reste, c'est assez, n'est-ce pas?' Cette page montre bien quelle passion un

1) Colomba, V.

2) Pour donner un exemple des lectures des jeunes gens à cette époque, citons la lettre du 21 mai 1841 où Emile de Laveleye, alors étudiant à Gand, dit: ,J'Hi acheté le Dante (traduction), Ossian, Gilbert, Ronsard, Musset, Lettres d'Héloïse, Camoëns*. Le 23 octobre 1843, voulant étudier l'italien, il demande qu*on lui envoie Dante (Vie d*£mile de Laveleye, dans la Bibliothèque Gilon, Verviers).

3) Fragment cité par Paul de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, p. 225 et 226. Voir ibid., p. 238, et U. M en gin, l'Italie des romantiques, 2&3, S62, 881; Lafoscade, Le théâtre d'Alfred de Musset (Paris, thèse, 1901), p. 129, et n. 1 et 2.

176 Albert Goxmson

romantiqae pouvait mettre dans sa lecture, généralement firagmentaire, de Dante; et ce qa*on admirait dans le triple poème. Car le ,poëte déchnS 4^ ;8'^° allait au Louvre pleurer devant le visage souriant de la Joconde comme il avait pleuré devant Tombre de Françoise de Rimini^, ce poète qui s'abandonne à la peinture et à la musique, c'est Alfred de Musset lui-même, qui; ayant appris Titalien de son précepteur, ;a lu Pétrarque étant encore enfant^ adore les Italiens, et, au retour de son voyage à Venise, se débarrassant d'une grande partie de ses livreS; a gardé Dante et Pétrarque; TArioste et le Tasse ^). Surtout le ,poète déchu^ pour qui une larme est ce qu'il y a de pins vrai, de plus impérissable aa mondC; c'est celui qui a dit la désespérance, la maladie des enfants du sièclC; et qui, dans ,Souvenir' (1841); va s'étonner des paroles célèbres qui avaient paru si vraies à Marguerite de Navarre malheureuse:

Dante, pourquoi dis-tn qn'il n'est pire misère Qu'on souvenir heureux dans les jours de douleur? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur?

Lui qui tient les chants désespérés pour les plus beaux, et s'attache avec passion à la mélancolie et au charme des souvenirs, il ne peut croire que ces souvenirs heureux aient paru si amers à ce Dante salué tant de fois conmie l'aïeul du romantisme et l'exemple sublime des poètes malheureux:

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit? Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur.

Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Non, il n'est pas possible que Dante ait nié à l'avance tout ce qui fait l'illusion, la vie et la joie des descendants de Werther et dellené:

£h quoil l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis;

1) L'édition qu'il avait est celle des ,Quattro Poeti italiani . . . Parigi, Lefèvre et Baudry, 1883*. Cette édition (1783, dans Lafoscade, p. 129, n. 2, est sans doute une faute d'impression) fut réimprimée en 1886 et en 1888. La ,Divina Commedia^ éd. Buttura, publiée à Paris ches Lefèvre dès 1820, séparément, fut réimprimée en 1840 (en trois volumes) (Paris, Baudry.)

Daote en if^nuuse l"}!?

Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant, , Tu lui dis qu'il se irompe, et que sa faible Joie

'N'est qu'un affreux tourment.

Et ces 'pardleB de Dante , on les trouve justement dans Tnn des rares chants de son poème qui soient lus de touB^ dans répisode toudhant, mélancolique, presque romantique; de Eraneesea^ et dans la bouche même de cette héroYne malheureuse:

Et o*eit A 'ta Françoise, à ton ange de .gloire,

Que tu pouvais donner oes'mots à prononcer,

Elle qui s'interronipt, pour conter son histoire,

D'un étemel baiser!

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,

Et qui pourra jamais aimer la vérité.

S'il n'est Joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait douté?

La mélancolie romantique; qui vingt ans plus t6t; dans ,1e Lac'^ s'inspirait de Pétrarque; et qui en 1840 est si grave et si calme dans la ;Tristesse d'OlympioS a donc voulu se reconnaître en Dante, et elle a trouvé, sa dernière formule; et la plus passionnée des trois, dans des stances qui sont un sahrt vibrant à la grande âme immortellement triste. Musset excellait aux cris de dotfleur; il savait aussi; dans ses comédies enjouées et d'allure italienne, marquer les tons divers de la sentimentalité; et il a, dans yCarmosine'; modulé la complainte de Hinuocio à la manière de la première ballade de la ,Yita nova':

Va dire. Amour, ce qui cause ma peine,

A mon seigneur, que je m'en vais mourir . . .

;HaiB; — regrette aujourd'hui un critique; — un honune intelligeiït comme lui; et passionné pour le beau, devait avoir le goût du grand; bien sentir (il aime 'Dante) que la poésie digne de ce nom natt d'une forte émotion du cœur; mais grandit; se fortifie et s'élëre dans une pensée forte, une grande conception générale des choses^O- La langue passionnée de Musset, avec un grand plan dantesque, tout comme Durand;

Aurait certainement produit un grand ouvrage: mais, par un fâcheux hasard; cela ne s'est pas rencontré dans ce temps de lonunitifime et de poésie 'dantesqnC; et'oela ise trouvera encore moinS; dans un tempsiplusrécent; avec la poésiesoientifiqueet l'influence de\Lucrèoe. Au moins, parmi les belles illusions de la jeunesse d'alors; Dante a '6U sa place, et quand plus tard tout le monde, «depuis Sainte-Beuve jusqu'à de Laprade, regrettera le temps des poèteS; la poésie 4antes. que sera comptée au nombre des chimères aimées. Victor de Laprade,

1) <£. Faguet, Dix-neuvième siècle (Musset). — Sur le Niessun maggiar dohrej'^oh aussi F. X. Kraus, Essaya (Berlin, 1901), II, 3d7; et mon article sur „Dante et les romantiques français** Bewu d'hist, Utt, de la France^ 1905, •pp. •01— 408).

Go union, Dante en Fnaee. 10

178 Albert Coanson

qai Ini-même avait composé en 1840 ,Psyché' (encore un poème qui embrassait Tinfini); rappellera aux jeunes gens devenus égoïstes et pessimistes qu'ils eurent autrefois les pensées plus fiëres GHermann; à la jeunesse'); et ceux ,qui se frappaient le front en lisant Lamartine' lisaient ou feuilletaient aussi Dante:

Aux buisBons printaniers tout en cueillaDt des roses Vous saviez des hauts lieux gravir l'&pre chemin, Et pour vous y conduire, amants des saintes choses, Elvire ou Bèatrix vous prenait par la main.

Ce qu'était Béatrix, de Laprade l'a montré dans une pièce à laquelle il donne ce titre, et qu'il écrit, comme il convient, en terza rima:

Gloire au cœur téméraire épris de Timpossible, Qui marche, dans l'amour, an sentier des douleurs. Et Mt tout vain plaisir au vulgaire accessible.

Les lis du paradis lai prêtent leurs calices. .

Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour sœur,

A qui lutte et se dompte et souffre avec délices,

• Et goûte à s'immoler sa plus chère douceur;

Et, joyeux, s'élançant au delà du visible.

De la porte du ciel s'approche en ravisseur.

Gloire au cœur téméraire épris de l'impossible!

Victor de Laprade, auteur des ^Odes et Poèmes^ (IS^)* f^^; Tannée suivante^ chargé par de Salvandy d'une mission littéraire en Italie, et devint ensuite professeur de littérature française à Lyon. L'histoire et la critique succèdent aux enthousiasmes juvéniles et romantiques^ et à côté des dithyrambes dantesques et des grands poèmes, il y a place pour l'étude de Dante: Saint- René Taillandier, l'auteur de^éa^rice, poème^ écrira en 1856 des articles critiques pour la ^Revue des deux mondes^, et notamment ,Dante Alighieri et la littérature dantesque en Europe^

En dehors du bruit des admirations profanes et parfois ambitieuses, la science et l'enseignement deFaurielM portaient leurs fruits, et Dante occupait les loisirs et la ferveur jalouse de quelques érudits. Un auditeur de Fauriel, Frédéric Ozanam, né à Milan en 1813, et élevé dans

1) A o6té de Fauriel il ne faut pas oublier, dans l'histoire des études romanes et de la dantographie, Baynouard, que nous avons vu à propos de l'édition Biagîoli, et qui étudie encore, dans un article du ,Journal des savants' de février 1830, le ,rétabliBsement du texte de la ,Divina Commedia', 26* chant du Purgatoire, où le troubadour Amanld Daniel s'exprime en vers provençaux*.

la monde catholique de Lyon, venait à la ,Divine Comédie^ par Tétnde et par la foi: tons les chemins condnisaient alors à cette poésie^ snivant le mot d'Ampère répété par Labitte. En 1839^ tandis qn'Ëstelle d'Âubigny vantait fort Dante et son poème dans son ;Essai sur la littérature italienne depuis la chute de Tempire romain jusqu'à nos jours', Ozanam publia ^Dante et la philosophie catholique au treizième siècle^ sa thèse de doctorat à l'Université de Paris, où l'auteur devint en 1841 suppléant du cours de littératures étrangères. C'est l'Homère du catholicisme qu'Ozanam admirait en son poète, et il se plaint de ce que ce poète ait été si mal compris pendant longtemps: ,L'œuvre de tant de veilles et de prédilection, à laquelle il sacrifia sa vie et par laquelle il vainquit la mort, la Divine Comédie, ne nous est arrivée, après six cents ans^ qu'en perdant pour nous une 'partie de son intérêt philosophique, c'est-à-dire de ce qu'il estimait le plus. Parmi ceux qu'on appelle les gens instruits; beaucoup ne connaissent du poëme entier que l'Enfer,, et de l'Enfer que l'Inscription de la porte et la mort d'Ugolin. Et le chantre des douleurs résignées du Purgatoire^), celui qui raconta les triomphantes visions du Paradis, leur apparaît comme une figure sinistre, comme un épouvantail de plus dans ces ténèbres fabuleuses du XIIP siècle, déjà peuplées de tant de fantômes ... Si les critiques de nos jours en ont abordé la lecture avec des dispositions plus sérieuses [que Voltaire], quelques-uns n'y ont découvert qu'une passion pieusement romanesque, d'autres un manifeste politique écrit sous la dictée de la vengeance. Pour les uns et pour les autres, les fréquents passages dogmatiques qui s'y rencontrent ne sont guère que la végétation parasite d'un esprit trop fécond, et comme la mauvaise herbe de la science contemporaine qui jetait partout ses racines^^). Ozanam a ici en vue Ginguené, et entre ce voltairien et le nouveau dantophile/ il y a la différence qu'Ozanam étudie et aime précisément la philosophie de Dante, de saint Thomas, du moyen âge et de l'Eglise catholique. Pour lui, comme, de nos jours, pour Léon XIII et pour beaucoup de catholiques français, le thomisme et les études dantesques vont de pair, et la renaissance catholique vaudra encore à Dante des

1) Ozanam traduisit le Pnrgatoire: ,Le Purgatoire, traduction et commentaire avec texte en regard par OzanamS publié par Heinricb (Paris, Lecoflfre, 1862) a été plusieurs fois réédité.

2) Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, éd. de 1845, p. ô et 6. Lamartine (Souvenirs et portraits, III, p. 170 et 174} a dit d'Ozanam: ,11 s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y faisait de divins songes. Un de ces songes, mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de yérité, est son livre intitulé Dante et la philosophie catholique .. . Voilà le traducteur qu'il fallait au poète mystique de la philosophie des trois mondes. M. de Lamennais avait dans l'esprit l'énergique ftpreté du Dante. Ozanam en avait l'onction^

180 /Albert Gounsoii

admirateurs comme Montalembest ^) et Louis yeaillat. Le moyen fige est réhabilité jusque dauB sa philosophie') si tlongéemps déoriée, et M9H lente et confase histoire^ depùisda déoadenoeTomaine et les invasions des barbares, apparaît comme la marche triomphale (et Vorganisationide la civilisation catholique; dont.la,Divine Comédie^ esiUexpression génial&et le digne couronnement. De ce ipoint de vue, Ozanam examine (Pétat ide la société et de la scolastique au XIII® isiëole, les tdoctrlnes philosophiques et politiques de Dante et son orthodoxie; «ses ipremiàies éludes, la date de son voyage à Paris, ,ies racherohes «de M. Yictor Leoierc sur Siger de firabant', et les sources poétiques >âe la ^i^ne Comédie'. Cet ouvrage, fort Ibien accueilli partout, notamment par Eaill Witte Mt par Pianciani; traduit en plusieurs langues, souvent (réédité; mairque ime date fort honorable dans la dantographie française, .ei un aspeot «ionveau du poème longtemps méconnu : en 1849, à ptopos de îla «^lersion allemande de yDante ei la philosophie catholique au ireiadème :Biôole*, un certain Lowositz prononça et ^publia à EOnigsborg un disoQurs vsor ,Dante und der Eatholizismus in Frankreioh'. Cette indigeste dissertation, qui examine le sentiment seligieus: depuis les druides jusqu'à Port-Boyal, jusqu'à Ozanam, et ^enfin >parle un ipeu de Dante; snontre au moins par son existence et ipar son titre de retentissemenit et ile caractère des nouvelles recherches dantesques. Si Ton n^eQ^est pas encore à se iaire chrétien avec Dante; comme disait Bivarol, 'les catholiques reconnaissent et étudient leur poète, et c'était là me «dhose nouvelle, non dans .la littérature, mais dans la critique 'firançâise.

A la fin de la même année 1839, où jusqu'aux collôgieiischantaieat ,Dante en exiP'); et où Jes écrivassiei» .mêlaient Damte it lems «querelles^), la;Revne des deux mondes' tet }a,iBevue>des irevues' pobliiient ,1e Yoj^age dantesque' de J.-J. Ampère, qui eommence par ks miêmes

1) Voir Lecannet, Montalembent, t. I, p. 301 et .note.

2) Même ces études se rattachaient à Fauriel, dont Ozanam, .malgré la différence d'opinions, est Télève: l'article consacré à la 3îograpbie de Dante', de Fauriel, dans «Plndicatore* d'octobre-novembre 1835, est même intituîé :., Dante considersto filosoficamenteS — En 1835 (à Rouen), G. H. 'Bach prend leomme thèse de littérature ,De Tétat de l'âme depuis le Jour de la mort jusqu'à celui du jugement dernier'.

8) Jules ^Lap rade, Dante en exil (poème) (Annales fie 'Fôeole âe Sorëze, ou choix de compositions littéraires faites dans eet* établissement, fierèie 1839, t. II, pp. 872—881). » Lodin de Lalaire chantait de môme «L'oxil du Dante' dans ,Les victimes, «poésies' (Dijon, 1638).

4) Casimir Martin, Epilogue au Dante (dans sa, Satire à nos 'très bants, très grands et très sublimes pachas littéraires, pp. 46—47). Ce 'prooédé a été employé lors de la révolution de Juillet (comme on l'a vU), apfès ^le «coup d'Etat du 2 décembre, et le sera encore, contre Guillaume 'I ^et la Gommuac de Paris, après '1871.

Dante* en Fxwanm 181

plaintes qu'Osanom: ,G*e8t un vrai malhear poar les admirateurs sincères de Dante que la» mode se soit emparée de ce grand poète. li est omel pour les vrais dévote de voir l'objet de leur culte profané par un engouement qui' n^est souvent', qn'une prétention^ Dans son malheur de. connaître' trop bien Dante dan» un pays où on le connaît si mal, Ampère s'écrie même: ^Ohl le bon temps pour les. amis de Dante et de Shakespeare que celui où tousdeux étaient traités de barbaresl^ C'est de rinjusticei car si Jean* Jacques Ampère avait vécu en ce temps^ là) il eût peutpêtne été- un voyageur à la manière de Dopaty ou du président de Bfosses^ jamais il n*efit éorit un ^voyage dantesque^ Ëtt c'eût été dommage, canson travail, traduit en allemand et en italien^ et plusiears fois réédité^);. a> contribué grandement à répandre en France le goût de ce poème sur lequel on est mieux informé aujourd'hui, mais dont il parie fort agréablament, en faisant, selon ses propres termes^ de la ,c]iitique en voyage' '): ,Dante est un admirable cicérone à travers ritalie, et l'Italie est un beau oommentaire de Dante^').. Il commence pariPisC; ,bien qu'on n'en soit plus, grâoe àDieu, au temps > où l'on ne oitait de ]a' Divine Comédie que l'épisode dUgolin et Pépisode de Françoise de Rimini^ Mêlant à la description des lieux les discussions des commentateurs, et, le pied sur la fosse d'Ugolin, regardant les orangers et le oiel^. il admire l'art qui console de la vie, puis- s'en va retrouver Dante encore dans) lesr fresques du Gampo Santo. Lncques et Pistoia, Florence et la vallée.' de TAmo, Sienne, Pérouse et Assise, Agnbbio, l'Avellano, Bome elle-même, Orvieto et Mantoue, les> villes* et les monastèr^^. avec leurs souvenirs antiques et modernes, défilent devant le- voyageur qui le» passe en revue avec les paroles de Dante; et le terme du pèlerinage est le lieu qui rappelle la plus grande gloire du poème, puis le tombeau du poète lui-même: Eimini:vu dans un coucher de soleil rose, au murmure mélodieux et. mélancolique de la mer, près des montagne» violettes, donne l'émotion suavement douloureuse du réoit de Franeesca (que l'auteur traduit à son tour en vers), tandis que Bavenne,. par un ciel morne, comme il convjent^ et. dans un- décor lugubre de forêts et de nuages, présente le tombeau de Dante dans les lieux prédestinés, sur. lesquels plane encore le. souvenir de Byrom*).

1) Dans: La Orèce, Rome et Dante, (Paris 1854; avec additions, 1859; 6« éd., PariSt Perrin 188Î| pp. 231—348). Les voyages en Italie se multiplient à cette ôpoqne; en 1840 Bapt Ponjoolat publie JjS Toscane et Rome'.

2) Dante' est, naturellement, môlô à ritalianisme romantique et aux voyages en Italie: Martin un Tyrao dôjà parle abondamment de lui dans see ^Bpîtres et ver» suc ntalie* (Parisv 1835).

3) Lai Grèce, Rome et Dante. 6« éd., p. 234.

4) Ampère se souvient volontiers de Dante en dehors de cet ouvrage; dans les yPortraitST de RoBko h di£férents âges' (La^Grèee^ Rome et Dante, p. 137), il

182 Albert Coanson

La traduction ne faisait pas moins de progrès que la critique^ et on Italien établi à Paris et an poète français qui a visité l'Italie, rivalisent dans Tinterprétation de la ,Divine Comédie^ Fier Angelo Fiorentino arriva avant BrizenX; le libraire Gosselin devança Charpentier en annonçant dans le Journal des Débats' du 7 novembre 1840: , En vente aujourd'hui Dante, la Divine Comédie, TEnfer, le Purgatoire, le Paradis, traduction, nouvelle accompagnée de notes par P. Angelo Fiorentino'. Charpentier, inquiet, annonça immédiatement la prochaine publication de la traduction faite par Brizeux, Tautear du ^charmant poème de Marie' — traduction qui parut le 5 avril 1841. Fiorentino, qui se fit en France le défenseur de Dante contre Lamartine, a donné une traduction littérale et exacte, et considérée généralement comme la plus fidèle: publiée d'abord dans la ,Bibliothèque d'élite^ elle a été souvent reproduite; c'est pour elle que Gustave Doré; en 1861, fit ses illustrations, et c'est elle encore qu'on réimprime de nos jours chez Hachette. Lamartine, dans sa réponse fort courtoise à Tépigramme de ce Fiorentino, voulait bien dire que cet Italien ,s'était fait naturaliser français par la pureté de son style dans notre langue'*): mais le suave polémiste avoue n'avoir lu ,que par fragments^ cette traduction en prose ^qu'on dit excellente', et il en parle, comme de tant d'auteurs, par ouï-dire. C'est un poète qu'on trouve en Brizeux, bien que sa traduction soit en prose, et c'est un catholique breton épris de Tart toscan avec le bonheur de retrouver sa foi dans le plus grand poète du moyen âge. Dès l'époque de Deschamps, il admirait le sens historique de la nouvelle école et la restauration du moyen âge, et il disait: ^Dante, homme d'Etat, théologien et poète, qui, dans son épopée mystique, avait reflété si naïvement la pensée du divin Révélateur, Dante, le poète de Jésus- Christ, devait reparaître le premier dans cette évocation du passé'*). Dix ans plus tard, en publiant sa laborieuse traduction, il songe avec mélancolie que ,presque toutes les idées fondamentales de la Divine Comédie, qui devait être le code impérieux de toute vérité, sont aujourd'hui ébranlées ou détruites'). Il rend soigneusement son modèle

dît: ,Une tersine de Dante eût peint la désolation majestueuse de Borne comme on ne la peindra jamais; mais cette terzinCi il ne l'a point écrite, et quand il a parlé de Rome, ce n*a été que pour la flétrir*.

1) Lamartine, Souvenirs et portraits, III, p. 166. Fiorentino accusait Lamartine de jalousie à l'égard de Dante; Lcimartine dit: ,Nou8 ne nous sommes jamais mis, comme poète, au niveau seulement d'un vers da Dante*.

2) Bévue des deux mondes, l» janvier 1831 (Poésie d'E. Deschamps).

3) Notice sur Dante, en tête de sa traduction (janvier 1841). Voir aussi ,6riseux, ta vie et ses œuvres', par l'abbé C. Lecigne (Lille, Horel 1898), p. 301 et sniv., et Em. Terrade, Etudes comparées sur Dante et )a Divine Comédie (Brizeux poète et traducteur de Dante), Paris, Ponssîelgne 1904.

tercet par tercet; et explique sa méthode: ^Fidèle, doub Fespérons, au génie de notre langue, cette traduction s'est efforcée aussi d'être fidèle au génie de Fauteur florentin. Les plis ondoyants de l'ancienne toge s'ajusteraient mal, il semble, à une figure semi-gothique^ Le public français a goâté cette méthode^ et la traduction de Brizeux est restée, avec celle de Fiorentino, Fune des plus populaires.

En 1841 ^) aussi Delécluze publiait la première traduction française de la ,Vie nouvelle^ réunie au travail de Brizeux, et Ch. Labitte étudiait dans la ^Revue des deux mondes' (1*' octobre 1841) ,les biographes et traducteurs de Dante^ ; Fannée suivante (l*' septembre 1842) il y donnait cette étude sur ,1a Divine Comédie avant Dante^ qui est également jointe à la traduction de Brizeux, et souvent rééditée avec elle. La ,Revue des deux mondes^ on le voit, a joué un rôle actif dans la diffusion des littératures étrangères en général et de Dante en particulier: en 1848 elle examine la ,Yie de Dante' de Balbo, traduite par la comtesse de Lalaing (Bruxelles, 1844), en 1853 Ampère y parle des poètes franciscains d'après Ozanam, en 1865 Renan y étudiera le livre de Fauriel (Dante et les origines de la langue et de la littérature italienne), en 1856 Saint-René Taillandier examine ,Dante et la littérature dantesque en Europe', et la tradition se maintient jusqu'à nos jours, où H. Bellaigue y parle de ,Dante et la musique^

Le traducteur de Dante était, la même année, Fauteur des ,TernairesS et son cas montre bien ce que pouvait l'étude passionnée de Fart toscan sur un poète de second ordre. En effet, la poésie de Brizeux n'a été distinguée, elle n'a été vantée par Sainte-Beuve, que dans la réédition faite après le voyage dltalie et les études dantesques '). Que ces études et ce voyage l'avaient élevé, Brizeux le savait bien lui-même:

De son voyage d'Italie

Toute la vie on se souvient;

C'est comme une douce folie;

On en parle toujours sitôt qu'on en revient*).

A la vérité, il est plus virgilien que dantesque, il aime mieux Raphaël que Michel-Ânge, la grâce que la force, la douceur des champs que Fâpreté des troubles civilS; et il garderait ce goât même aux ,bords énéens':

1) C'est alors que paratt ëgafement PHIstoire des langues romanes et de leur littérature depuis leur origine jusqu'au XIV* siècle, de A. Bruce Wh y te, traduite de l'anglais par F. G. Eichhoff (Paris 1841) où les pp. 229—337 du vol. III sont consacrées à la Divine Comédie et aux Poésies lyriques de Dante.

2) Voir la notice de Saint-René Taillandier sur Brizeux, reproduite dans l'édition Lemerre des Oeuvres de Brizeux.

3) La fleur d'or, livre a

184) Albort Goontoii

Virgile le saint maître* ici eondnifait Dante, Tempérant de donoenr Btk Tiiion ardente ^).

Puis l'Italie est envahie par la confort moderne,* il fant la patience d'Ampère et son imagination ponr y snivre Dante ou pour l'y retrouver.

Gaz, nouveautés, parlears, sont arrivés de France. Le mystère charmant s'est enfui dé Florence • • • Pin» de grave pensée à snivre aor les dalles, Gomme Dante faisait en traînant ses: sandales*).

Mais qnand on tradait nn aatenr^ comment ne s'en sonvièndrait'On pas dans ses propre» vers? Les , Ternaires'; par leur mysticisme, dans leur forme parfois et josqne dans leur titre, se rattachent à la conoep* tion dantesque de la poésie. Le poète breton voit dans la théologie une diviine inspirafrioe^, et il Pinvoque en ces termes:

Toi qu'nn mattre appelait Béatrice, Viens donc ici vers nous, divine inspiratrice; Toi qnl< parles de Dieu dans la langoe du ciel. Dans nos disconr» humains répand» un. peu de miel ').

Il emploie la terza rima dana ,1e Livre des conseils' *X il parle oonune Dante du. ,beau.fleave Ârno'*), et il admire le symbole de Tart transmis d'Homère à Virgile et< de Virgile à Dunte (il enseigna ses théories littéraires- à PÂthénée. de Marseille en 1833, entre ses den premiers voyage» en Italie):

Homère Pitiventenr au poète romain

Le transmit; depuis Dante il va de main en main').

Il dit de ,Pari8 là grande ville*:

Dût ton cœur se briser, poète, cependant

Il faudra te plonger au fond du gouffre ardent,

Gomme Dante, il faudra dans cet enfer descendre^.

La force lui manquait malhenneusementi pour faire tout cela, et dans tous ses petits poèmes il n'a pas rencontré l'henrense inspiration dantesque échue à son ami Auguste Barbier.

Un an après Brizenx, un autre* catholique, B. Âroux, ancien député, se rendait' coupable, comme il a dit depuis, d'une traduction en: vers delà Divine Gomédici Enfer^ Purgatoire et Paradis, en deux volumes (1842), ,dans laquelle — écrit l'auteur repentant en 1854 — Tintar*

1) Poétique nouvelle, chant 3«.

2) La Fleur d*or, Palinodie.

8) Poétique nouvelle, ohant 3*» 4) Fleur d'or, livre 8«.

ô) Ibid., A un religieux.

6) L'Aleatico.

7) Poétique nouvelle, ohant 2«; voir Le oigne, o. c.,.p. 442.

prétation e»t d'autant moins fidèle qu'elle suit pins le sens littéral. Cette tradaotion^j'ai hâte de le confesser, ne vantpasmienx que tontes oelles* qui Tônipréoédée ou suivie, et cela par le même motif) à savoir qne, eu Texemple de leurs auteurs, j'ai traduit ce que je ne comprenais paa^O- Nous reviendrons à la: palinodie du brave Aroux; il avait, dans sa premitoe manière, celle de traducteur admirateur, beaucoup d 'émules en son temp& Dante est apparemment lu assez souvent dans le texte, puisqu'on réédite ce texte italien plusieurs fois à Marseille'), à Lyon et; à Paris, notamment, en 1833, 1838> 1840, 1842, 1843, 1844, 1856. De 1843 à 1846, Sébastien Rhéal, fantaisiste et fumeux esprit, qui revint souvent. à Dante, publie une mauvaise traduction des œuvres de Dante aroe les illustrations- de Flaxmann: ,La Di^ne Comédie, illostrée par J« Flaxmann; précédée de la Vie nouvelle, illustrée par M»^ Bbéal. Traduction par l'auteur dés Divines féeries, avec une introduction et des notes- historiques, résnmé des meilleurs travaux aooomplis jusqu'à ce jous sur Dante et ses* écrits', en trois volumes^ L'auteur se vante de rendre par sa prose rythmique le rythme de l'original^ et il donne eneore, à la suite du; Paradis, ,La prophétie du. Dante; poëme byronien,. traduction libres L'auteur reviendra plus dîune foie &• Duite,. et dès cet ouvrage il parle de ses travaux ftaturs. Ut se réclame, comme on voit, de son. ouvrage ,Les divines féeries de rOrient et duîlord^ (1842) (il aurait aussi bien pu rappeler 8es*,Chants du psalmiste', 1839, 2* éd. 1841, où il avait paraphrasé la ,Prophétie de Dante^ de Byron'):. ce n'est, pas un pur hasard qu'on passe de la féerie ài Dante.. Bn: 1843). tandis que M"* Âllart de Méritens parlait abondamment de Dante dfens son ,Histoire de la république de FlorenceS iLe Mbndb enehanté, cosmographie et histoire naturelle fantastiques du moyen âge^;. par Ferdinand Denis, consacre un chapitre (lY) an ,oréatenr par excell^Dee du monde fantastique, Dante Âlighieri' ^) : ,à' mesure que Ton. pénètre dans* llenfer, la fable antique se présente revêtoe des for^ mea, nouvelles qno' loi impose cette imagination formidable ... de même qu'il n'y apas'une seule donnée historique qui échappe au. souvenir duBante, iln'y a.pas^d'attributions merveilleuses se rattachant à l'hi^ire naturelle: qu'il oublieS Le vieux poète a en outre de vrais mérites

1) Dante hérétique, révolutionnaire et sooialiale. Révélations d'un catholique sur le DBoyen ftge, par £. Aroux, ancien, dépaté (Paris, Renouard 1864), p. XL

2) Edition Zaccheroni de Plnferno (1888). Dante est particulièrement étudié, comme on peut voir, dans le Midi (c'est à Avignon que Sausse-Villiers publie, en 1850, ses ,Etudes historiques sur Dante Alighieri et son époque*).

3) La pièce de Byron fut tradnite également par Laroche (dans la traduction^ Briseux, 1841), par A. Boissier (Nîmes, 1858), par A% Regnanlt (Poligny, 1866).

4) P. 96.(Pâri% Fonmier, 1843); p. 101, 102, 103.

186 Albert Clomuion

scientifiques; et Denis cite longuement à ce sujet le témoignage de Libri^) (un exilé italien fort estimé à Paris en ce temps-là): ^Tout en considérant la nature en poëte, — dit Libri, cité par Denis, -— Dante Tobservait en philosophe et son esprit pénétrant a vu et deviné des choses qui n'ont été reproduites que longtemps après par des savants spéciaux. II faudrait transcrire son poème, si Ton voulait citer tous les passages qui renferment des observations d'histoire naturelle^ On a fait en France, comme on sait, un titre à Goethe de ses goûts scientifiques. Dante a eu quelque chose d'une faveur pareille; puisque Voltaire s'est intéressé à son astronomie, Ozanam à sa philosophie, et d'autres à ses connaissances historiques ou scientifiques. Mais le moyen âge était trop loin, sa science trop rudimentaire (Brizeux reconnaît luimême que la physique et la philosophie du moyen âge n'existent plus), et Dante trop éloigné de Galilée et surtout de Laplace, pour que cette source d'intérêt pût lui créer des admirateurs comparables & ceux de Gœthe en ce point, malgré tous les rapprochements que faisait Ozanam avec les théories scientifiques récentes.

Il inspire surtout, par son œuvre ou par certains épisodes, les traducteurs, les artistes et les poètes: en 1844, alors que Sébastien Rh^l n'avait pas encore fini la sienne, une autre traduction, sans nom d'auteur, paraissait chez Prévôt à Paris, et il ne se passe plus un lustre sans que Tune ou l'autre soit publiée ou rééditée. Les admirateurs ne vont parfois pas plus loin que le commencement, et un poète de province, H. Yinson, dans ses ,Etudes et souvenirs, mélanges poétiques^ (Bordeaux, 1846) se borne à traduire, enterzarima, les trois premiers chants de rinferno. Les deux héros dantesques par excellence, Francesca et Ugolin, jouissent naturellement d'une faveur spéciale. En 1844, Chiirles Malo consacre à ,rEnfer du Dante' treize pages de ses ,Scènes de la vie d'honmies célèbresS Florimond Levol publie à Lyon ,rEpisode du comte Ugolin, trad. de Dante, avec le texte en regard^ (impr. liarle; sans le texte, Lyon, impr. Perrin), et la tour d'Ugolin est assez fameuse pour fournir à Chapelle et Michel le titre d'une comédie qui n'a d'ailleurs aucun rapport avec la victime de l'archevê^e Roger: ,La tour d'Ugolin, ou le mariage par appétit, comédie en deux actes mêlée de chant, par Laurencin (pseud.) et Michel' (Paris, 1845?): déjà Ginguené disait que Francesca et Ugolin étaient pour ceux qui n'avaient pas lu Dante oe que To be or not be était pour ceux qui n'avaient pas lu Shakespeare. En 1841, Wibert publiait à Nantes le V« chant de l'Enfer dans ses ,Fragments sur l'Italie, accompagnés de morceaux choisis des meil-

1) Libri est l'auteur de l'Histoire des siences mathématiques en Italie (Paris, 1838—41), 4 vol.; dans le 2« vol. (pp. 164—190) il étudie ,Dante, sa vie, ses connaissances scientifiques, commentateurs de la Divine Comédie^

leurs poètes italiens^ traduits on imités en vers français/ Francesea est d'aillenrs honorée particulièrement en Italie anesi, et Silyio PellicO; qui s'était inspiré de Dante, se joint à lui dans la diffusion en France de l'histoire des deux amants: en 1848 M. Vannoni traduit en français le drame de S. Pellico, ^Francesea da Rimini', et, en tête, le chant V de l'Enfer, d'où le dramaturge tirait son épigraphe, et deux ans plus tard Méri (Victor de Méri de la Canorgue) donnera encore, à Nice, ,Françoise de Bimini, tragédie imitée de Silvio Pellico, suivie de ,MeB dernières tristesses, poésies nouvelles^ accompagnée de deux pages , Silvio Pellico sur la perte de mon manuscrit de Françoise de Rimini^ Puis l'œuvre de jeunesse de Dante trouve sa part d'admirations et d'études: Delécluze publie en 1848 , Dante et la poésie amoureuseS où, en étudiant un aspect du poète un peu négligé par le romantisme, il reproduit Tarticle déjà mentionné, la traduction de la Vie nouvelle, et donne celle des Correspondances poétiques des fidèles d'amour et des ,chansons^ de Dante. M. F. Fertiault donnait en 1848 les ,Rimes de Dante, Sonnets, Canzones et ballades, traduction précédée d'une étude littéraire et suivie de notes et commentaires^ (rééd. en 1857), et Ernest et ^mond Lafbnd publiaient (1848) des extraits de Dante, Pétrarque, Micùel-Ânge et le Tasse, ,Sonnets choisis, traduits en vers et précédés d'une étude sur chaque poètes Les ,Poésies' de Jacques de Rodaven (pseudonyme de Â. Letourneux), qui parurent à Riom en 1847, contenaient la traduction d'un passage des œuvres mineures de Dante, et du sonnet d'attribution douteuse: Un di si venne a me Malinconia,

Philarète Chasles, qui sera un grand propagateur des littératures étrangères, étudie, à propos des ,premiers temps du christianisme et du moyen âge* (1^47), ,Dante Âlighieri et les platoniciens d'Italie^

Les artistes continuent à illustrer certains épisodes; à l'exposition de Paris de 1847, un relief de Triqueti représente Dante et Virgile parmi les poètes anciens, d'après le IV® chant de TEnfer, comme dans la fresque de Delacroix dans la coupole du Palais du Luxembourg. Déjà en 1836, Edouard de Biefve exposait à Bruxelles son tableau ,Le comte Ugolin et ses fils daxi^ la tour de Pise'^), pendant que Louis Boulanger exposait à Paris son ,Triomphe de Pétrarque^ célébré par les poètes du temps. Le même Louis Boulanger, peintre attitré du groupe littéraire de Victor Hugo, unissait bientôt Dante à Pétrarque, et exposait, au Salon de 1840, ,Trois amours poétiques: Béatrix, Laure et Orsolina'; il a peint aussi la rencontre de Dante et de Virgile'). Flandrin peignait ,1e Dante accompagné de Virgile offrant des consolations

1) L. Al vin, Compte rendu du salon de Texposition de Braxelles, 1886, pp. 803—858.

2) Sujet peint aussi, notamment, par Boyer-Breton.

196 MbBTt Oonnmii

aux mânes des envieux?;. Corot à son. tonr fait un ^Dante et^ Viif^ile' (exposé au Salon, de* 1859), et Devéria> Sorrien^); Antoine Btex')^ Ga* sta^e Dorév Meisionier, Oérôme, Yan Daigent (pseudonyme); Âibert Maignan, Auguste Rodin (pour le Musée des arts décoratifs à> Paris); une foule^ d'artistes français) durant tout le XIX« siècle, soit dans- la gravure,, soit dans la peinture, soit, moins heureusement, dans la» musqué, se sont, inspirés de Dante. Le vieux poète* qui inspirait jadis Botticelli, Micheir Ange,. Baphaël, a droit de dté dan» Tart français ; et il a sa statue à Paris devant le Collège de France.

En 1862 Hipp. Topin écrira même — après- avoir cité les éloges que Lenormandi décernait iu Ary SchefTer dans le ,C!orrespondant^* du 25 juillet^ 1859: ,La peinture, langue universelle, langue qui parle aux yeux» autant qu'à, l'imagination, et au cœur, la peinture interprète de la. poésie de Dante, restera seule Teffigie la plus vraie de la pensée du grand poète, sous le pinceau des artistes de génie. G^est à^ Michel- Ange ou à Soheffer seuls qu'il appartenait d'interpréter, d^expliquer Dante, et de faire revivre à nos yeux les personnages et lés sotoes db la Divine Comédie.^ '). Ce nf est* certes pas ainsi que l'entendaient tant d'écrivains zélés^ et. loin de- se laisser exclure,, ils auraient probablement jugé qu?ils venaient, avant les autres dans le cortège des fidèles de Dante.

,Dante, disait Ch. Louandre en 1847, a leshonneurs*' d'une véritable ovation; On trouva en efiTet; pour ce poète, neuf éditions italiennes^ dont plusieurs en province, dix traductions françaises, et un nombre vraiment surprenant de commentaires*).

Les- poètes ne Tabandonnaient pas, et Alfred de Vigny*), dana le recueillement philosophique d'où sortirent ,les Destinées-^ relisait Dante, que lui eût d'ailleura cappelé, s'il en eût été besoin, Tamitié de Louis RatisVonne; il dira> en 1852 & Evariste Boulay-Paty:

Là, près d'un chêne, assis sons la vigne pendante, Des livres préférés j'assemble le conseil;

1) A; Blanchie ri, Casella, albnm d! letteratura italfana e di oanto.

2) Antoine Etex, élève de Dttpaty et d'Ingres, avait représenté en 1881 FrsDoesca dans un relief en marbre moins remarqué que le tableau d'Ary Sehefite, de la même année; il illustra plus tard (1854) la. traduction de Séb. Btièal (cf. Kraus, Dante, p. 605 et 686).

3) La Divine Comédie de Dante Alîghieri; le Paradis, p. 48.

4) Gh. Louandre, Statistique littéraire (Revue des deux mondes, 1847, t. IV, p. 515).

5) Journal d'un poète, p. 205: ,Les vieux académiciens se pressent autour dé oeur qui arrivent et sont dans P&ge de la force, comme les ombres du purgatoire autour d'Enèe ou de Dante vivants, effrayés et surpris de* la vue* d^un

s réel' (écrit en 1846).

Dante <en Fsnte tt69

Lhf,Voetave ûvL Tasse et \b itrui de Dante Me «chantent VAngélus k l'heure du réveil.

De cee deux ohants naquit le sonnet séculaire. J'y pensais, comparant nos Prançais au Toscan ').

C'est sans doute dans des dispositions semblables qu'en 1649, an Maine-Girand, il écrit cette préface des ^Destinées' en reprenant yle tercet de Dante'^ des métaphores comme ^e joug de plomb^ dont parlait déjà Antony Deschamps, l'ami de Vigny, et enfin ce ton philosophique, grave et lugubre, conforme à ce qu'on entendait alors par Tesprit dantesque:

Depuis la (premier jour de la création,

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée

Pesaient sur chaque *tête et sur toute action.

Chaque front se courbait et traçait sa journée, Gomme le front d'un bœuf creuse un sillon profond Sans dépasser la pierre où nia ligne est homée,

«Ces froides déités liaient le joqg de plomb

•Sur le crAne et les yeux des hommes leurs esclaves,

Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond • . .

«La ^ré^olution de 1848. dont les événements forent parfois mêlés, dans un décor allemand, au souvenir de la ,Divine Gomédie'*), était venue secouer les poètes avec la France, et bientôt le coup d'Etat donne au j)lus grand de tous la fortune de Dante. Tout «le monde fit le rapprochement; et Victor Hugo le fit avec enchantement. Il y avait longtemps que le poète français était hanté de l'idée de la gloire dantesque, et dès ses débuts il se présentait comme ,un pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et courageux, phildlogue comme Dante^').

1) Journal d'un poète, 4>. 302. A la page suivante se trouve: ,Un vers de Dante*: A Madame Ristori, , Fille du beau pays où résonne le si*, vers que Lamartine s'était rappelé dans une lettre italienne qu'il écrivait le 29 mars 1810, probablement à 1(100011111 (6i quel poetiooe glorioso paese dove il si suona IsAtre sonaewôe à )fai Bibliothèque nationale «de Fioienoe; v. Cenzatti, JjUmartîne e Tltalia, Livonrue, 1908, p. 107, Note 1).

2) La nuit de Walpurgis, comédie politique du temps présent. Paris, 1849, pp. 118—169. — (Le Jfémoiial de la légion polonaise de 1848 créée en Italie par Adam Mickiewicz; publication faite d'après les papiers de .son père, avec préface et notes par L. Mickiewicz* (Paris, 1877) contient desiiages (pp.:279 — 283, et 441 411 ) sur iDante «dt Mickiewicz, et tPadresse inaugurale des oonféiences sur Dante par Giovanni Scovazzi (Lausanne, 1839).

d) Littérature et piiilosqpble mêlées, Préfaee (cf.L. Bjertcand, La fin du classicisme, p. 403).

190 Albert CounBon

L'ambition grandissant avec les années et la gloire^ il va ,conyoiter la couronne de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon^)/ D'abord, ^quand il était en France', il lisait Dante^ du moins il l'assure bien des fois*), et après avoir fait , Après une lecture de DanteS comme nous rayons vu^ il compose une pièce, datée de juillet 1843, ,Ëcrit sur un exemplaire de la Divina Cotnmedta^*), où Dante,

Vêtu d*an grand manteau comme un consul de Borne, Et qui me semblait noir sur la clarté des cieuz,

dit avoir été montagne, chêne, lion, puis Dante ... Et sans doute, pour divaguer ainsi, pas n'est besoin d'avoir lu la ,Divine Comédie', pas plus que pour mettre à tout instant Dante parmi les génies supérieurs ou les grands punisseurs, et pour aimer le bruit des mots:

Béatrix, Lycoris, Dante au Campo Santo, Virgile au Pausilippe *).

Il ne faut pas encore de longue étude pour représenter la nature

Accouplant Rabelais & Dante plein d'ennuis.

Et l'Ugolin sinistre au Grandgonsier difforme").

Mais, si superficielles que fussent les connaissances de Victor Hugo, il s^accomplit dans sa pensée et dans celle des contemporains un fait curieux: Hugo devient un nouveau Dante, grand poète, grand banni, qui va tirer vengeance, par son génie désormais satirique, de ses ennemis triomphants. Victor Hugo ne se sent pas de joie à cette pensée:

C'est le fier ornement de la guerre civile,

Que tons ces grands bannis qui vont de ville en ville . . .

Phidias expulsé rencontre Dante errant.

Phidias dit: le vrai! Dante répond: le grandi • . •

Mais nous, pensais-je . . .

Nous ne sommes pas faits pour les vastes combats,

Et comme ces proscrits aux têtes ëtoilées,

Pour les rêyes profonds près des mers désolées . . .

Maintenant, ô destin, 6 méduse, merci*).

Avant que Victor Hugo écrivit ces vers, Théophile Gautier avait dit, dans ,La Presse^ du 7 juin 1852: ,Viotor Hugo, le plus grand poëte de la France, maintenant en exil comme Dante, apprend

1) Ern. Dupuy, Victor Hugo. 3e éd., p. 79.

2) Contemplations, liv. 4% XI (pièce datée de 1846); liv. 5e, XVI; voir aussi liv. 6», XXni.

3) Ibid., liv. 3e, I.

4) Ibid., liv. l«r, VIII-, voir aussi liv. 1er, v, XXIX, 3», XX. 6) Ibid., liv. 1er, V.

6) Les quatre vents de Pesprit, Le livre lyrique, XI (Dieu ne frappe qu'en haut, pièce datée du 17 mars 1855).

par expérience combien il est doulonrensement vrai le yers du vieux

gibelin :

Il est dor de monter par resoalier â'autmi*^).

Le poète de Tan 1300 et celui de 1862 sont ai bien asaociés dans l'esprit du pnbliC; que le gouyernement fit interdire la représentation de ,Dante et Béatrice^*), drame de Henry de Bornier^ où Ton aurait vu des allusions à Hugo et aux événements récents! Henry de Bomier imagine, en 1300, Dante conseillé par Brunetto Latini (ressuscité), recherchant à la fois la dignité de prieur et Tamour de Béatrice; il a comme rival, dans les deux tentatives, Simone dei Bardi, qui, devant Téloquence et la popularité de Dante, lui offre Béatrice à condition de renoncer au priorat. Dante refuse, est nommé prieur, expulse les chefs des factions opposées et laisse la vie à Simon, à la demande de Béatrice, dont le père, Folco Portinari, est le créancier et l'obligé de ce Simon. Heureusement ce pauvre Folco, mourant, et n'ayant donc plus à craindre son créancier Simon, dit à sa fille d'épouser Dante. Mais voilà que les exilés rentrent avec les troupes de Charles de Valois; Simon triomphant dit à Dante: ,Béatrice ou la vie!' et à Béatrice: ,Ta main ou la vie de Dante!' Dante refuse de renoncer & son amour, et il va périr, quand Béatrice, pour le sauver, informe Simon qu'elle consent & Tépouser. Mais elle meurt, les deux rivaux se réconcilient devant son cadavre, et Dante prend le chemin de l'exil. Tout en maltraitant, comme on voit, l'histoire, Henry de Bomier n'a pas été plus heureux que ne l'est, un demi-siècle après lui, M. Sardou dans son ,Dante''); et ce drame, qui tombait dans le mélodrame, ne fit pas soupçonner l'auteur futur de ,La fille de Rolande II témoigne seulement de la popularité de Dante : le vieux Gibelin est presque aussi connu en France, dirait-on, qu'en Italie, où, la même année, avait été publiée une pièce de Paolo Ferrari intitulée ,Dante a Verona'. Voici comment le riche Simon parle de son rival dans le drame de Bomier:

Cet homme-là n'est rien, quelques florina à peine, n vit péniblement, mais il vit toujours fier,

1) Histoire du romantisme, p. 127. V.Hugo dit de même (Pendant l'exil): ,L'amertnme de Dante était de monter l'escalier d'autmi: la joie de Charles de Brouckère (le bourgmestre de Bruxelles) était de monter Tescalier du prosent*.

2) M. Edm. Rostand a rappelé ce drame dans son discours de réception à l'Académie française, où il remplaçait H. de Bomier. Voir C. del Balzo, Dante nel teatro (Nuova Antologia, l«r juin 1903, p. 401). — L'exil de Dante était si populaire en France qu'il est arrivé aux Italiens de traduire ce que les Français en avaient conté (GLAlph. B rot, L'esilio di Dante; racconto, versione dal francese. Milan 1841).

3) Ni que P. Couly, dont le manuscrit, ,L'exil du Dante, drame* (1869) n'a pas même été imprimé; ni non plus que Blau et Godard (1890).

192 iAlboit JÛDiUKin

Et quand -eon œil «'allume, on dirait un éclair 1 Tenez, quand il parlait à la foule assemblée, 8ou8 son 'geste et sa voix, mon âme a*ost troublée. Il semblait regarder tout ce peuple qui bout, Comme un pilote calme, au gouvernail debout^) . . .

On avait parlé de Dante, jadis, en des veis plus harmonieux; et

bientôt un plus grand poète, dans les .^ChâtimentsS songe à son aïeul

de gloire et d'exil:

Gaves de Lille! on meurt sous vos plafonds de pieirel J'ai vu, vu de mes yeux pleurant sous ma paupière

Râler l'aieul flétri, La fille aux yeux hagards de ses cheveux vêtue, Et Venfnnt-spectre au sein de la mére-statué!

Dante Alghieri')!

Le nouveau banni ajoute & sa lyre une corde d'airain, et à ses modèles le nom de Dante. Désormais, et de plus en plus jusqu'à la fin, jusqu'à ;1' Année terrible' et aux ,Quatre vents de l'esprit^; il sera dans l'admhration des ,grands vengeurs, des rêveurs fauves^

Les pâles Juvènals, terreur des Césars chauves,

Et ce Dante effrayant devant qui tout s'enfuit,

Fait d'une ombre qu'on sent de marbre dans la nuit').

lia satire est maintenant une mission divine, et elle est déjà pour Fauteur des ^Châtiments' la déesse qu'il décrira en 1870,

la Némésis chantante qui bondit Et frappe, et devant qui Tibère est interdit, La déesse du grand Jnvénal, l'âpre muse, fiébé par la beauté, par la terreur Méduse, Qui sema dans la nuit ce que Dante y trouva*).

(Dans rintervaUe Hugo avait fait aussi son épopée, ou du moins oe «qui en tient lieu: et faute du chef-d'œuvre tant de fois rêvé, faute de ,Divine Comédie^ les derniers fidèles du romantisme^ fit les générations plus récentes, en trouvèrent la menue monnaie dans les récits de la ,Légende des siècles^ L^auteur n'y oublie certespas ,Dante'et Béatrix^'), ni le sort qui donne

A Dante l'exil triste et sa ohape de plomb').

U préférera à la soience déterministe ^l'ignorance étoilée' de Platon, de Pindare

1) Le:mdme Henry de EornieT a chanté aussi, outre Dante, ^Paolo et rFnncesoa* (Poésies complètes, Paris 1894, pp. ^7—70).

.2) y. Hugo, Les Châtiments, LUI, IX (Joyeuse vie), Jersey, janvier 1858. B) Les quatre vents de l'esprrit, I, Le livre satirique, I, Inde irae.

4) Ibid., La satire & présent (26 avril 1870) ; même livre, ITI.

5) Légende des siècles, XLVII (t lY, p. 90).

6) T. KV, 9U W4{hÊk oolèie du btonse).

Dftiita en Frwee 193

Et de ce. Dante enr<uit qui baisse facttoia Son <9U faroncbd où tremble une laeur def cieaz^). Dans le groupe des Idylles^ il en consacre nne à Dimte: cette idylle intitulée ,Dant6' n'a dWUenrg rien de dantesque* Malgré la compIaiBance visible avec laqoelle Tanteur cite ce grand nom, il emprunte peu de chose à la ^Divine Co^lédie^ Tout au plus pourrait-on dire que Tltalie de Batbert et d'Ëlciis est aussi lamentable que celle du Gibelin indigné; mais dans tous les anachronismes des ^Quatre jours d'Elciis', où le contemporain d'Otbon III parle d^ spectres d'Orcagna, Dante n'a pas troQTé place. Dans SiennCi seulement, le comte Félibieni & son air rêveur, est pris pour Dante: ^les passants des rues,

Voyant ce noir rêveur qui Tient on ne sait d'où, Disent: C'est un génie; et d'antres: C'est nu fou. L'un crie: — Alighieril c'est luil c'est Phomme-fôe Qni revient des enfers comme en revint Orphée; Orphée a vu Plnton, et Dante a vu Satan, n arrive de chez les morts; Dante, va-t'en!

L'autre dit: — Ce n'est pas Dante, c'est Jérémie*). Ce n'est pas Dante, mais c'est Victor Hugo qu*on retrouve dans ,1a Vision de Dante'*), au dernier volume de la ;Légende des siècles^; et bien qu^elle ait paru seulement en 1883, c'est à la poésie de Texil, au courant byronien (la Prophétie de Dante, de Byron, a été plusieurs fois traduite et imitée en France) et au coup d'Etat de 1852, que se rattache cette pièce, où Dante apparaît à Victor Hugo pour flétrir ou maudire les soldats et les juges, les rois et les empereurs, Napoléon HI et le pape Pie IX. C'est à la poésie de 1853 qu'on peut, malgré trente ans d'intervalle, joindre les déclarations de Dante, & qui la voix dit après

cinq siècles:

Tu viens de t*éveiller pour finir ton poème

Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.

Les nuées et la vision du début n'ont guère la netteté et la pré* cisioii de la ^Divine Comédie^, et Dante n'aurait pa« mis vingt-six pages pour damner un dictateur et un pape. Ce qui est plus dantesque, c'est l'archange, la JUSTICE^ divine, et la damnation du pape, M^Ui^ Mastal, Pie appelé nenvième', infidèle à sa mission chrétienne:

Et comme je fuyais, dans la nuée ardente Une face appa rut et me cria: Mon Dante,

1) Les grandes Jk)is (Légende des siècles, IV, p. 178—179); p. 180, il veut croire au hien

Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.

Dante apparaît encore t. IV, p. 257. — ContemplationSf 1. 9«, I; 1.6*, XVI, etc. (▼oir mon article «Dante et les romantiques français», Bev. hût. ItU, de la JV., 1906, p. 898 et suiv.)

2) Le comte Félibien (Légende des sièoles; I, p. 180).

d) Brnael a mis en musique JLis vision de Dante' (mentionné par Â. Bonav^n^ara, Dante e la musi^, Uvoume, Giuati^ 1904, p. 333).

Co nnion, Dante en France. j[3

194 Albert Gounson

Prends ce pape qui fit le mal et non le bien.

Mets-le dans ton eofer, je le mets dans le mien. Dans le temps que Victor Hugo assigne au réveil de Dante, ,dan8 Tan cinquante-trois du siècle dix-neuvième', Amédée Pommier publiait ,L'£nfer', poème aujourd'hui bien oublié, que Théophile Gautier a examiné dans une page des ,Progrè6 de la poésie française depuis 1830^: ^V Enfer y de tous les volumes d' Amédée Pommier, a été le plus remarqué, et c'est en effet lyie œuvre des plus originales. L'auteur, trouvant qu'on spiritualisait un" peu trop l'enfer, Ta épaissi, comme disait madame de Sévigné à propos de la religion, par quelques bons supplices matériels, tels que chaudières bouillantes, jets de plomb fondu, cuillerées de poix liquide, lits de fer rougi, coups de fourche et de lanières à pointes, introduisant les diableries de Gallot dans les cercles de Dante. Idée ingénieuse! Tadultère est puni par la satisfaction & perpétuité de sa concupiscence; les amants coupables sont toujours l'un devant l'autre, éternels forçats de Tamour.

L'éternité du tôte-à-tête

Ne pouvait manquer à l'enfer, dit le poète en terminant sa strophe par cette chute heureuse et de l'effet le plus piquant. Le mètre employé est une strophe de douze vers composée d'un quatrain et de deux rimes triplées féminines qui s'encadrent entre deux vers masculins'^). La poésie de Tau del&, l'épopée mystique et l'imitation de Dante tombaient donc de Soumet en Pommier, et la France n'a toujours pas de ,Divine Comédie.' Le grand poète qui veut être l'oracle, le mage de sa nation et de l'humanité, et exprimer dans son œuvre colossale toute la création, toute la société, toute l'histoire, est ramené à Dante par le souvenir de l'exil et de Tâpreté vengeresse. Il y sera ramené encore, en 1864, daHs , William Shakespeare', par le goût de ce qui est énorme et surhumain, et par sa théorie des génies conducteurs, au nombre desquels Dante est naturellement admis entre Homère et Shakespeare'), avec des éloges superficiels et incompétents. Il arrive aussi que les ,Contemplations' et même les ,Ghanson8 des rues et des bois', comme déjà les , Voix intérieures', présentent quelque souvenir ou quelque métaphore dantesque telle que les lionnes, louves

et tigresses^

Mais lès événements qui occasionnèrent la ,Vision de Dante\ et la lecture de Rossetti, avaient, apparemment, affolé le traducteur que nous ^vons rencontré, £. Aroux, car en 1854 il publiait ,Dante, hérétique, révolutionnaire et socialiste. Révélations d'un catholique sur le moyen âgeS qu'il d édie & Pie IX par une lettre mise en tête du volume, . et

1) Histoire du romantisme, p. 818.

2) Cette théorie se trouvait déjà, comme on l'a vu, dans l',£B8ai sur la littérature anglaise^ que Chateaubriand replaça en tête de sa traduction de Hilton.

datée da 4 décembre 1863. Âronx est ,conyainca que Dante Alighieri était, par sa foi et ses doctrines, en dehors de la communion romaine, que, bien pins, il était nn de ses adversaires les plus acharnés et les plus dangereux, puisque le Ciel lui avait départi le génie^ S*il s'est décidé à dévoiler tous les artifices et toutes les horreurs des poèmes si pen compris, c'est que le danger était très grand, à cause de la popularité de Dante: ^Lorsque l'attention se reporte, plus vive que . jamais, sur le grand Alighieri et sur son p#&me, dont on annonce * chaque jour des traductions nouvelles ; lorsque nous l'entendons exalter à Tenvi comme un fils respectueux de l'Eglise, comme un poète inspiré par le véritable esprit chrétien, comme un philosophe catholique imbu de la pure doctrine, convenait-il de garder le silence & celui qui apercevait, au travers des plis de son manteau poétique cachant toute une panoplie d'hérésiarque, la haine du catholicisme et la volonté de renverser l'édifice social dont le dogme révélé était le principe conservateur^)?' Aroux examine d'abord l'hérésie au moyen âge, puis il en retrouve toutes les erreurs dans ,cette grande machine poétique dans laquelle tant d'esprits, abusés pat le grandiose de la construction et par la magie des couleurs, persistent encore à voir le type de l'art catholique^'). La ,Yie nouvelle^ en est la clef, ce titre signifie la ,vie nouvelle d'un initié, sa régénération, sa palingénésie'; l'amour, c'est ,1e zèle ardent pour la doctrine secrète hostile à Rome catholique', ,Béatrix, disons-le de suite, est une entité métaphysique, elle est l'ensemble des doctrines synçrétiques de la Gnosis et de Manès, repoussées, anathématisées par l'Eglise"). Toutes les formules de la ,yie nouvelle^, tons les symboles de la ,Divine Comédie' sont interprétés — sans que d'ailleurs Aroux ait besoin d'inventer la plupart de ses explications — comme un langage cabalistique des hérétiques révolutionnaires qui dissimulaient leurs pensées pour éviter le sort encouru par les Albigeois et tant d'autres devanciers. Non seulement la panthère, c'est Florence, le lion, c^est la France alliée du Saint-Siège, la louve, c'est Bome*),

1) Avant-propos, p. X.

4) Cette interprétation (la plus sensée du livre), antérieure & Aroux, lui a survécu, et est encore assez populaire en France, puisque M. Paul Hervieu disait, le 23 février 1905, & M. Gebhart entrant & l'Académie: ^^orsque la vénérable terre d'Italie et sa culture antique sont ravagées par une faune que Dante appelle la panthère de Florence, la louve de Rome, la lionne de France, — sans compter l'ours de Germanie — lorsqu'une flore atroce y pousse ses branches en échafauds, gibets et fagots de bûchers . . . votre subtile perception, votre analyse méticuleuse savent déterminer l'importance de chaque cause, la valeur de chaque signet

196 Albert Ck)aB80n

,Pmfdme' de Yoltaire, mais encore le veltro sera un adepte dé la secte> il naîtra à la vie noiiTelle entre Feltro et Feltro, c'est-à-dire qn^il sera initié entre deux tentures on draperies ; et Aroax, après bien d^aatres, ne laisse pas de tronver bien singulier qne f^eliro soit l'anagramme de Lutero (Lnther). Qaant-à Paolo et Francesca, ,ils symbolisent l'nnion de l'intelligence c4 de la volonté do poète qne l'amonr conduit à une même mort; autrement dit à affecter les dehors catholiques'. Tonte l'analyse critique de la Divine Comédie est de la mette forée, de la même ingéniosité. Bossetti; Schlegel, Ocanam, Deléeluse, Drouilhet de Sigalas, l'impitoyable inquisiteur discute, invoque ou réfute tout le monde; c'est à Tinterprétation de BossettI qu'il se rallie, et, en catholique conaervatenr effaré par la révolution de 1848, il trouve que le catholicisme d'Ozanam penche vers le romantisme, que celui de Deléduze est très convenable dans ses doutes et ses demi-approbatioBS au sujet du sens politique de la ,Divine Comédie' exposé par Bosselti. Ce volume de près de cinq cents pages ne calma pas la manie d'Aroux^ qui, le 24 avril 1867, lut à l'Académie des Inscriptions et belles-lettres une note sur ,L'héré8ie de Dante démontrée par Francesca de Simini devenue un moyen de propagande vaudotse, et coup d'œil sur les romans du St. Oraal^ et qui surtout, en 1866, refit sa traduction dans le sens de ses nouvelles théories: ,La comédie, traduite en vers selon la lettre et commentée selon l'esprit; suivie de la Clef du knga^ symbolique des fidèles d'amour^ où il expose encore une fois toutes les hérésies cachées sons le voile des vers étranges. Bien plus, les théories d'Aroux, dès 1864, avai^t été disentées en ADeiiiagM, en Angleterre, en Italie, en France, et F. Boissard avait oonsaeré à cette besogne tout un livre, ,Dante révolutionnaire et socialiste, mais non hérétique^ publié en 1864 et réédité et augmenté en 1868,

Les études dantesques en France avai^it assez d'importama aux yeux des étrangers pour que Blanc, en partie par estime pour elles, publiât en français, à Leipeig en 186S, son ,¥otabolanb dantesco, ou Dictionnaire critique et raisonné de la Divine Comédie^

Elles ont leur place marquée dans rensongnement aupérieur: en 1863 H. Ouvré prenait le De Monarchia comme thèse de doetorat à la Sorbonne*).

Elles se répandaient aussi en province, et notamment dans le Midi, où J. Sausse-Yilliers publie, en 18^, & Avignon, ses ,Etude8 historiques sur Dante Alighieri et son époque'. En Belgique, J.-D. Fuss^ publiant à Tournai (1864) ,Françoi8e de Bimini et le comte Ugolii^ deux épisodes de l'Enfw de Dante traduits en veis ktins, et suivis d'observaiioas du traducteur «ur la Divine Comédie', . essayait d'expliquer .,1a maaie %iii,

1) De Monarchia Dantis Alighierii «ommentationem historicam scrlpslt H. Ouvré. ParlBiis 1853, S^" pp. 55.

Daate en France 197

depuis trente à quarante ans, ne cesse d'augmenter la littérature dantesque des siècles antérieurs^ que Chasles ose appeler ;immense et inutile^ Dans une épitr^ Jatine de 513 yers, et dans son commentaire français, il s'élève contre la ,dantomanie' et les 4&otomanes^ : dantomanes par manque de goût, et daptomanes ,par un excès d'admiration du moyen âge, et le désir d'y ramener le monde moderne^ ,L'intérêt, soit historique, soit religieux, soit poétique de la Divine Comédie est immense, comme sa matière — dit Fuss — ; mais il fallait Pinconceyable dantomanie réservée au dix-neuvième siècle, pour mettre cet ensemble grandiose, cette création d'un génie du premier ordre^ hors de toute comparaison avec l'antiquité et le monde moderne, à Tégard du langage, de la diction, du style, en un mot de l'art de la composition'. Le tardif émule de Lebeau^), qui a lu Witte, Wegele et le docteur Butb, Ozanam et Delécluze, montre au moins, dans sa lourde prose, où en était arrivé le culte de Dante, qui a ses fanatiques. Dante fait naturellement partie de ceux qu'on doit connaître pour avoir un aperçu, si rudimentaire soit-il, des littératures modernes: il est examiné, en trente-cinq pages, par Edouard Mennechet (1794—1845), dans ses ,Matinée8 littéraires, cours complet de littérature moderne (1855, 4« édition en 1862). Calemard de Lafayette, dont nous avons rencontré la traduction, étudie en un volume ,Dante, Michel-Ânge et Machiavel', trinité italienne qu'honorent l'admiration ou la curiosité des écrivains romantiques et des critiques. L'éloge de Dante est même assez & la portée de tous pour fournir un sujet de concours littéraire : l'Académie des Jeux floraux accorda ,une violette réservée^ à Maffre de Fontjoye pour son ,Eloge de Dante Âlighieri' (Béziers, 1852), et le Midi n'a pas épuisé le charme de cette matière, puisqu'on 1897 l'Académie des Jeux floraux de Toulouse met encore au concours l'éloge de Dante et donne le prix à M. Benjamin Aloffre, professeur au lycée de Toulouse (4pnt le travail a été imprimé dans le Recueil de l'Académie').

Quand Ch. Magnin prononça, le 14 novembre 1849, Téloge funèbre d'Artaud de Monter, on put voir tout le chemin parcouru par les savants et le public depuis les premiers travaux du traducteur, qui était resté fidèle toute sa vie à son culte, et avait encore donné en 1840 sa volumineuse et superficielle , Histoire deDante^ Gomme si ladantographie aimait déj& de faire un retour sur elle-même, Ch. Lyell avait

1) Voici comment Fuss rend le mot de Francesoa:

Misero nihil œque, Illa refert, triste, ao tempus meminiBse beatum: Scit tuas hoc doctor.

2) Je dois ce dernier renseignement i nne obligeante eommnnication de M, A. Jeanroy, Téminent professeur de l'Uniyersité de Toulouse.

198 Albert GoviiBoik

trouvé piquant de réimprimer^ en 1847, l'éluoubration du P. Hardouin, ,Doute8 proposés sur Tâge du DanteS Ou bien^ par un procédé qui semble yieax de plusieurs siècles^ et rappelle les méthodes de langues étrangères d'autrefois eitant par ci par 1& un grand écrivain, Dante trouvera place dans un manuel d'italien: L. Sforzosi, dans son ,Guide pratique de la langue italienne' '), en Tan de grâce 1858, donne le texte et la traduction des chants XXVI de TËnfer, X du Purgatoire, XVII du Paradis: ce choix était, comme on voit, une manière de présenter Florence et la Toscane par la voix indignée de leur plus grand poète, et de prendre Dante comme ,cicerone\ à la manière de J.-J. Ampère. Mais quelle décadence de la critique en voyage ! Ce n'est plus le temps où il était curieux et original de découvrir Cervantes dans Oudin ou Shakespeare dans Boyer ; et ce n'est que pour compléter une bibliographie qu'on mentionne Sforzosi après Ampère. De même on a peine à reconnaître Auguste Barbier quand, dans ses petits vers insignifiants, il se souvient de Dante et de l'Enfer à propos des embarras que lui cause la douane toscane.

L'influence italienne est assez forte pour frapper l'attention des critiques et pour donner lieu aux premiers essais de littérature comparée. C'est alors que Bathery et Edmond Arnoald étudient, le premier ,rinfluence de l'Italie sur les lettres françaises depuis le XIII* siècle jusqu'au règne de Louis XIV^ (1853), le second ,1'influence de la littérature italienne sur la littérature française', travail composé, dit l'auteur, en 1851, mais publié seulement en 1858, dans ses ,E6sais de théorie et d'histoire littéraire', dont le premier a pour épigraphe le vers de Dante (Purg., XII, 67):

Mort! li morti, e i vivi parean vivi.

Les deux études comportent le parallèle traditionnel entre la ,Divine Comédie' et le ,Roman de la Bose', et une profonde admiration de l'Homère italien et de ses vers qui ont ,réclat et la solidité du diamauf ). Mais l'érudition et la méthode comparative étaient encore trop rudimentaires pour traiter de façon complète de pareils sujets. Les lettrés avaient mieux à faire, en étudiant tout d'abord Dante en lui-même.

1) Dante a traîné longtemps dans des ouvrages de cette espèce; on lit encore l'exemple grammatical solvant dans un tout récent mannel allemand (Wie bestebe ich meine Priifang? HilfsbOcher. FranzSsisch von E. Kaiser. Jacobi und Zooker, Leipzig, p. 80): , la suite des discordes civiles qui s'étaient élevées à Florence, Dante fut exilé. Il erra de ville en ville pendant plusieurs années. Il vint à Paris, où il se trouva en proie à la plus profonde misère'.

2) Essais de théorie et d'histoire littéraire, p. 337, C'est aussi l'expression de Lamartine.

Ils y réussiBsent assez bien, et s'ils n*ont pas tons la passion et la docnmentation de Colomb de Batines, devenu florentin par amonr de son antenr, et écriyant en italien sa ,Bîbliografia dantesca', ils ont, depuis qnelqnes années, montré un sens assez judicieux et des connaissances assez étendues pour être appréciés par les Italiens eux-mêmes^). Le goût général pour l'Italie, pour ses écrivains, son histoire et son art, les voyages au âel& des Alpes et les anecdotes italiennes étaient autant d'occasions de rencontrer Dante: les ^Curiosités et anecdotes italiennes, par M. Valéry [pseudonyme de Pasquin]'; en 1842, racontaient notamment ;radmiration du Tasse pour Dante^ ; Alfred Damesnil^ dans ^L'art italien' (Paris 1854), étudie ,Dante; la passion de Tltalie'; T. de Paymaigre, dans ^l'Union des arts' (1851), traduit; après Calemard de Lafayette et Lafond; le sonnet de Michel- Ange sur Dante (aussi traduit dans ;Les beaux artsS 2« livraison). Beaucoup d'autres aimeront et étudieront Dante par dessus tout, et indépendamment de Titalianisme.

Les divagations d^Aroux, en effet, n*étaient pas toute la dantographie française. Une critique plus saine et plus sensée admirait dans la ,Divine Comédie^ l'art italien et la pensée du moyen âge chrétien, et c'est dans ce sens que Drouilhet de Sigalas écrivait éléganunent ,De Tart en Italie: Dante et la Divine ComédieS où il examinait la ;Vita nuova^ la biographie du prieur de Florence et de Texilé, TËnfer, le Purgatoire, le Paradis, le symbolisme du poème orthodoxe et son action littéraire et artistique. Publié en 1852; Touvrage de Sigalas, réédité et traduit en italien dès l'année suivante, et encore loué par M. Massarani'); était un essai de vulgarisation^ et il montre l'intérêt que prenaient les gens du monde aux études dantesques. Cet intérêt se manifeste aussi par diverses traductions, et Aroux avait vraiment de quoi s'alarmer en voyant les auteurs et le public se laisser prendre aux pièges du terrible poème. En 1852^ Louis Ratisbonne commençait sa traduction de la jDivine Comédie' en vers français en donnant ,L' Enfer', plusieurs fois réédité depuis (dans la Bibliothèque contemporaine, chez Lévy), et encore goûté aujourd'hui. ,11 rappelle, disait Lamartine, la traduction, jusqu'ici inimitable, des Oiorgiques de Virgile par Tabbé Delille: mais le Dante, poète abrupt, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans

1) 6iu8. Picci, Délia letteratura dantescacontemporanea; rivista oritica. Milan, Padone 1846.

2) Gli studi dantesohi (Studi di letteratura e d'arte, Florence 1878).

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la langue ârançaise, les blooft, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent de TÂpennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante' ^). Toutes les traductions de Dante devaient sembler trop littérales à Lamartine, même celles oti les nécessités de Talexandrin français tempéraient la fidélité du traducteur. Ratisbonne se vantait de traduire tercet par tercet; mais ce qu'il appelle tercet n'est qu'une fausse ,terea rima' que nous avons déj& vue: deux rimes plates, plus un troisième vers qui rime avec le troisième du soi-disant tercet suivant (a a b e c b). ,Le Purgatoire^ traduit de même, parut en 1866; et ,Le Paradis^ en 1860; où r,Enfer', toujours préféré, en était & sa troisième édition. En 1853 Y. de Saint-Mauris s'était enfin décidé, après plus de vingt ans, & publier ,La Divine Comédie, traduction nouvelle, accompagnée de notes et précédée d'un résumé sur les temps antérieurs au poème et d'une notice sur Dante et sur ses écrits': dans sa version en prose, il entendait ^restituer & Dante une partie, si faible fût-elle, de ce qu'il lui semblait avoir perdu sous la paraphrase d'Artaud de Mentor'. En 1854 Séb. Rhéal donnait encore une nouvelle traduction de la ,Divine Comédie' avec introduction, avec des notes de Barré et des illustrations de A. Etex. C'est & la littéralité que visent maintenant les traducteurs, entièrement dégagés des préjugés du temps de Rivarol, et Lamennais, dans ses dernières années*) (il mourut en 1854) fit dans le même sens une traduction de la Commedia publiée après sa mort (1855, 1862 et plusieurs fois depuis). Dans Texposé de la vie, de l'époque et de l'œuvre de Dante (laissé inachevé, et que Forgues, Téditeur posthume, compléta par l'ouvrage anglais de Simpson (Londres 1851), Lamennais a encore, un milieu de son récit pathétique et de ses tableaux, des éclats de romantisme, et il parle de Dante comme s'il exprimait ses propres sentiments. ^^Ainsi vécut dans la souffîrance et la pauvreté, et mourut dans l'exil, celui dont le nom ne devait jamais mourir. Sa destinée rappelle la destinée d'Homère, du Tasse, de Camoëns, de Mi'Iton. Ce n'est pas gratuitement que le génie est accordé à l'homme, et si Ton savait ce qu'il faut le payer, qui se sentirait l'âme assez forte pour accepter ce don formidable, et ne dirait plutôt comme le Christ: Transeat a me! On parle de gloire.

1) Traducteart et commeiitatears du Dante (Souvenirs et portraits, t. III, p. 168).

2) Oeuvres posthumes de F. Lame n nais, publiées par E. D. Forgues, La Divine Comédie, Introduction, p. XIX— XX. On a déjà remarqué le caractère romantique de la traduction de Lamennais (Derôme, Editions originales des romantiques) ; dés 1856 on s^est étonné de voir ,Lamenna!8 razionallsta che ohioea Dante teologo* (articles parus dans ,La scienaa e la fede', Naples, 1856). Lamennais traducteur a été discuté aussi par Foucher de Careil, par N, Tommaaeo, par Fr. de Sanctis,

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mais lequel d'entre eux a su qu'il jouirait de eette gloire, qu'elle projetterait ses rayons sur la fosse où il descendait plein d^angoisse? Le vulgaire cherche à cette angoisse je ne sais quelle secrète compensation dans les stériles joies de Porgueil satisfait. Il ignore que plus s'élèvent ces grandes finies, plus elles doutent d'elles-mêmes, plus elles se sentent loin du splendide exemplaire qu'elles contemplent et qu'elles ne reproduisent jamais. Elles sont, elles aussi, des victimes saintes de l'humanité dont le progrès, à divers degrés, est attaché à leur sacrifice. Une voix interne, puissante, irrésistible, leur crie: „VaI" et elles vont; ;,Monte au calvaire!^ et elles montent ^)^. Dans la sombre énergie que connaissait l'auteur des ,Paroles d'un croyant^ et qui donne à sa traduction un mérite d'originalité et d'œuvre d'art généralement apprécié, on s'est plaint parfois de trop retrouver le mot à mot. Rapprochant Lamennais, traducteur de Dante, de Chateaubriand, traducteur dcMilton, Lamartine disait: ,11 est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et d'écrire leur nom sur les piédestaux étemels de Milton et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la syllabe. Erreur I ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu compte du génie des langues' 0- Lamartine en parlait à son aise, et il avait les préjugés de Rivarol sans avoir ses connaissances. Il avait beau dire, la traduction littérale était de plus en plus estimée, et Dante et Milton, que Lamartine, de toute façon, ne parvenait pas à goûter, ont trouvé, surtout par le romantisme, des admirateurs et des traducteurs parmi les écrivains de premier ordre. C'est, en effet, un acte romantique que la version de Lamennais; et la fougue religieuse du célèbre traducteur est de la même nature que l'exaltation lyrique de 1880. Dans la Collection des Auteurs célèbres (Flammarion), on n'a repris de Lamennais que l'Enfer — et c'est ce que les romantiques, on l'a vu, ont surtout aimé —, et cette version difière de celle de Rivarol comme le romantisme diffère du classicisme; elle a moins de périphrases, plus de littéralité, plus d'audaces, plus d'énergie. Lamennais'), au surplus, n'a pas manqué de dire son fait à Voltaire, ,qui ne savait guère mieux l'italien que le

2) Dès 1855 la venion de Lamennais (le passage de Francesca) fut discutée par Niccolô Tommaseo, dans la ,Bivi8ta contemporanea', nov. 1865; A quoi répliqua G. Ventura en 1856,

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grec, et qui a jagé Dante comme il a jagé Homère, Bans les connaître; qui d'ailleurs n'eut jamais le sentiment ni de ia hante antiquité, ni de tout ce qui sortait du cercle dans lequel les modernes avaient renfermé l'art^ Comme ce cercle étroit est brisé, comme les Français, depuis le romantisme, se piquent de connaître les langues et les littératures étrangères, comme enfin les érudits et les traducteurs viennent à la suite ou au lendemain des mouvements poétiques, les traductions pullulent C'était, après toutes celles qu'on a déjà rencontrées, et qui se réimprimaient, J.-A. de Mongis, — dont on a déjà vu ,rËnfer^ — ^ achevant en 1857 son travail, ,La Divine Comédie, traduite en vers français'; c'était Hipp. Topin donnant, à différentes reprises, soit en alexandrins ordinaires, soit en terza rima, des fragments du Purgatoire et du Paradis (dans ses Etudes italiennes, 1855), le premier chant de TËnfer et quatre du Paradis (à Catane, en 1857), et, la même année, le 28® chant du Purgatoire; enfin, plus tard (1862, à Livourne et à Paris) le Paradis en italien et en français (alexandrins en terza rima) avec une volumineuse introduction, des réflexions sur les traductions et les traducteurs de Dante, et des gravures, puis encore, dans ses ^Mélanges littéraires' (1870) et ses , Diversités littéraires' (1876), Tunou Tantre fragment. C'était surtout, de 1854') à 1857, J. Mesnard, premier vice-président du Sénat et président à la Cour de Cassation, publiant une traduction en prose, aussi fidèle qu'on peut Têtre en restant élégamment français, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. La France, moins féconde, en ce point, que l'Angleterre, n'a eu parmi ses admirateurs de Dante ni un Miiton, ni, plus tard, un apologiste comme Carlyle, ni enfin un Gladstone: nos Miltons seraient ou Chapelain ou Soumet, notre Carlyle serait Victor Hugo (plus grand, et encore moins informé dans ,WiIliam Shakespeare'); notre homme d'Ëtat dantophile, ce serait Mesnard. Que ce grave magistrat fût arrivé à traduire Dante, c'était un grand signe, et Sainte-Beuve le remarqua, le lundi 11 décembre 1854: ,Ma première pensée en recevant le livre de M. Mesnard et en voyant un magistrat éminent et un homme politique aussi distingué profiter de quelques moments de loisir pour traduire Dante conmie autrefois l'on traduisait Horace, ma première pensée a été de me dire qu'il avait dû se passer en France toute une révolution littéraire, et qu'un grand travail s'était fait dans les portions les plus sérieuses de la culture intellectuelle et du goût"). Ce que Mesnard lui-même, Sainte-Beuve à sa suite, et Théophile Gautier en

1) C'est en 1854 aussi que Mohl publie le cours de Fauriel, ,Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes*, dont il a été question plus haut.

2) Causeries du lundi, t. XI, p. 199.

parlant de Ratisbônne ^), ont tont d'abord remarqué^ c^est le travail^ la patience et Tétnde qu'il fant ponr comprendre Dante et ponr le traduire. Et l'on s'en rend compte quand; après les enthousiasmes souvent superficiels, on se met à cette tâche. ,Le poème de Dante, dit Sainte-Beuye, c'est rezpression de l'histoire de son temps prise au sens le plus étendu, l'expression non seulement des passions, des haines politiques, des luttes, mais encore de la science, des croyances et des imaginations d'alors. Ce que Vico') avait dit ingénieusement de Dante considéré par lui comme une sorte d'historien idéal, une étude critique et une élaboration attentive de chaque ordre de faits l'ont vérifié rigoureusement et confirmé**). Dante appartient donc de droit aux critiques laborieux; le grand public éprouve encore une certaine difficulté à pénétrer dans une poésie aussi compliquée: ,811 nous est donné aujourd'hui, grâce à tant de travaux dont il a été Tobjet, de le mieux comprendre dans son esprit, et de le révérer inviolablement dans son ensemble, nous ne saurions abjurer (je parle au moins avec la confiance de sentir comme une certaine classe d'esprits) notre goût intime, nos habitudes naturelles et primitives de raisonnement, de logique, et nos formes plus sobres et plus simples d'imagination ; plus il est de son siècle, moins il est du nôtre'*). Voilà précisément ce que ne se disaient pas les poètes qui avaient célébré ,Dante, vieux Gibelin^ et la, grande âme immortellement triste'. On se mettra, à Tavenir, à l'étude de Dante, après qu'on Fa admiré et vanté de confiance. Sainte-Beuve, qui préfère, au fond, la grâce et l'élégance à la force, & la rudesse et au symbolisme médiéval, et qui sacrifierait volontiers Dante aux Grecs et aux Latins, et aux classiques français, Sainte-Beuve concède au moins que ,les beautés chez Dante sont si grandes, et sont d'un ordre si imprévu, si puissant et si élevé, qu'on ne regrette point, quand on les possède une fois, la peine qu'elles ont coûtée^ Cette peine que se donnent les critiques, les traducteurs et les commentateurs, une certaine partie du public, et de grands écrivains, refusent de la prendre. Tandis qu'en 1856 ,1a Monarchie universelle et la

1) Histoire du romantisme: ,£n ce siècle hâtif qu'effrayent les longues besognes & moins que ce ne soient d'interminables romans bâclés au jour le jour, il faut un singulier courage et une patience d'enthousiasme extraordinaire pour traduire en vers, avec une fidélité scrupuleuse qui n'exclue pas l'élégance, tout l'Enfer de la Divine Comédie, depuis le premier cercle jusqu'au dernier. Ce courage et cette patience, Batisbonne les a eus, et tout jeune il s'est joint à ce groupe de Virgile et de Dante pour descendre derrière eux les funèbres spirales^

2) Il faut remarquer ici que Michelet fut à la fois un admirateur de Dante et le traducteur de Vico.

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