LE PURGATOIRE
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CiiANT I". L'Apocalypse, que Dante avait profondément étudiée, se divise en trois scènes principales : la peinture du monde, corrompu par Babylone; le jugement et la punition de Babylone ; la peinture de la nouvelle Jérusalem , destinée à succéder à la reine des nations. L'Enfer correspond à la première, le Purgatoire à la seconde, le Paradis à la troisième, et, pour être voilées, la paraphrase et l'imitation n'en apparaissent pas moins évidentes à qui sait pénétrer au delà du sens littéral.
Le premier acte de sa Comédie est terminé, il nous a offert le tableau du monde tel qu'il apparaissait alors au poète sectaire, au révolutionnaire gibelin, sous la domination des pontifes catholiques. Dans le dernier se déploiera la peinture de la Jérusalem nouvelle ; et nous allons voir à la fin de celui-ci la scène du jugement ; mais il nous faut assister d'abord aux différentes épreuves qui de tout temps ont précédé l'initiation aux mystères. Nous venons de traverser avec Dante cette première période, qui dans toute l'antiquité devait se passer en des lieux souterrains, et nous voici revenus avec lui à la clarté des étoiles. Mais, il convient de le répéter, les astres qu'il vient de revoir sont ceux qui resplendissaient dans le temple de Mithra , comme ils ont brillé depuis dans tous ceux qui furent construits sur ce modèle.
Le premier objet qui frappe ses regards en sortant de l'enfer, empire des passions haineuses, est « la belle planète qui excite à aimer. » Elle
rayonne cscorlL'C des Poissons, qui, emblèmes du silence recommandé au néophyte, cl consacrés, à raison de leur muiisme, à la déesse triformequi préside aux mystères, se trouvent là, tout à point, en opposition aux fdles de Piérius, dont la mélamorphose en pies est rappelée à dessein, comme averlissement à ]'indi^crétion. A ce moment solennel, le poêle invoque Calliopc, c'esl-à-dire la muse du chant allégorique, celle qui fait passer la pensée daiigereuse sous le vêtement d'une parole inoffensive (1).
« Une douce couleur de saphir oriental, » autrement dit bleu d'azur , se répand dans l'aspect du ciel jusqu'au pieraier pourtour du purgatoire, divisé en sept étages^ degrés ou stations, infmo al primo giro, « dès qu'il est sorli de l'atmosphère morie qui avait conirislé sa vue et son cœur. » Or, il se trouve que dans la maçonnerie, qui se compose de sept grades^ comme aussi dans les hiéroglvj^hcs et dans la peinture symbolique, la couleur bleue désigne l'apprenlissage (2). Notre attention se trouve ainsi naturellement reportée vers une association secrète qui prétend remonter à une haute aiiliquité, ii mais qui jusqu'à présent n'a trouvé personne parmi les siens pour |i justifier de ses litres de noblesse. Ce qu'il faut attribuer, selon M. Matler, à un regrettable défaut d'érudition chez ses écrivains (3). Peutêtre ce que nous avons à signaler dans l'œuvre du poëte florentin pourra-t-il contribuer à les mettre sur la voie^ et bien d'autres encore avec eux.
Quel est l'hiérophante qui va diriger les premiers pas du poëte dans le sanctuaire ? Est-ce un saint, un ange? Non, c'est encore un païen, et, de plus mi stoïcien, c'est Galon d' Clique, qui, pour ne pas survivre à la liberté, se donna la mort de sa propre main. Si Ton veut savoir les motifs de la présence de ce personnage en pareil lieu, et surtout du rôle qu'il y joue, il suffit de laisser parler Dante luimême : « Quel homme sur la terre, dit-il, fut plus digne d'être l'image de Dieu sur la terre que Caton? Aucun certainement. » Telles ,sont ses paroles textuelles dans son Banquet (Tr. iv. , ch. 28),
(1) "Voy* Prose e poésie llriche di Dante, comment, c/a A. Toiri^ Livoiirnc, ™ 1842, t. Y, p. 20 et suiv.
(2) roy, Ragon, p. 73 et 74.
(3) Histoire du GnoUîcisme, t, I, p. 102^ en noie.
où il affirme que Warcie, livrée par son époux à Hortensius, et revenant à lui après la morl de son second mari, « est la figure deTamc noble qui revient h Dieu. » Voilà certainement un singulier catholicisme : mais il n'y a pas trop à s'en étonner, si nous songeons que ce stoïcien, image de Dieu sur la terre, et « dont le vêtement doit être si splendidc au jour du jugement, » est probablement un de ceux qui sont appelés « avec les péripatéticiens et les épicuriens, à philosopher dans l'Athènes céleste, » autrement dit la nouvelle Jérusalem.
Virgile affirme à Caton que Dan le va cherchant la liberté j, la liberté de penser et d'écrire, cela va sans dire, et il lui demande pour son disciple la permission de parcourir ce qu'il appelle ses sept royaumes. Cette permission est accordée, à condition que Dante se lavera le visage à titre de première purification, et se fera, en signe de docilité, une ceinture de jonc, vieille plante qui devra céder la place à la nouvelle quand le récipiendaire se présentera comme néophyte aux épreuves de l'initiation. Uno avidso non déficit alter.
Reghellini a eu raison de dire, à propos de cette figure de Caton, que Dante avait vu des Abraxas (1), mais il aurait frappé plus juste en disant qu'il avait voulu offrir dans cet étrange représentant de Dieu à la longue barbe blanche et noire, un Abraxas vivant et la reproduction poétique du Baphometus des Templiers.
Chant II. La cérémonie préhminaire terminée selon la prescription de Caton, représentant du Très-Haut, comme l'hiérophante des Égyptiens, une barque se montre au loin en pleine mer sous la conduite d'un ange. Les âmes qui la montent arrivent de Rome, et Dante, par une allusion facile à saisir, leur fait chanter In exitu Israël cleMgypto^ en ayant goin de noter que ce psaume fut continué tel qu'il se poursuit, con cjuanto di quel saimo è poi scritto, pour bien indiquer que ces âmes venaient du milieu d'un peuple barbare et se trouvaient ainsi affranchies de l'esclavage de Rome ; d'autant plus que nous lisons ces mots à la fin du psaume : « Les morts ne te loueront pas, Seigneur, ni tous ceux qui descendent dans l'enfer ; mais nous qui vivons, nous bénissons le Seigneur. » Cette mention que le psaume fut chanté en entier, est d'autant plus notable, que nous verrons maintes fois Dante indiquer le point où il fait s'arrêter l'hymne ou la
\\] EsprÎ! du dogme de la rn:(conncrir^ p. 344.
prière; toujours avec l'intention de fixer la pensée sur les paroles auxquelles il veut faire allusion.
Parmi les nouveaux venus se trouve le musicien Casella, qui commence les premiers vers d'une chanson du poëte : « Amour qui parle dans mon esprit, » lorsque le sévère Caton arrive et reproche à ces âmes négligentes de s'occuper de chansons d'amour au lieu d'aller se décharger de leur fardeau; et en effet le langage d'amour n'était plus de saison, il avait fallu l'abandonner pour un autre plus savant et plus fortement combiné, celui dans lequel la Comédie est écrite.
Chant III. Au pied de la montagne qu'il s'apprête à gravir, Dante rencontre le fils de Frédéric II, Manfred, qui, marchant sur les traces de son père, s'entoura comme lui de Sarrasins et de philosophes, vécut en révolte ouverte contre l'Eglise et, vaincu par Charles d'Anjou, mourut sous le poids de l'excommunication. Or Dante n'hésite pas à le placer de sa pleine autorité aux confins du purgatoire en attendant de bonnes prières, qui ne lui manqueront pas, et lui fait dire hautement que l'analhème pontifical n'est pas un arrêt de damnation éternelle. La preuve c'est qu'il est là jeune, beau, l'air plein de noblesse et le sourire sur les lèvres, en songeant à ceux qui ont fait jeter son corps, arraché de sa sépulture miUtaire, sur le rivage du Gariglian.
Chants IV et V. Pendant qu'ils gravissent la première rampe, les deux poètes rencontrent plusieurs groupes d'âmes qui ont négligé de s'occuper de leur salut , c'est-à-dire des gibelins tièdes et peu zélés pour la cause qu'ils avaient embrassée ; mais comme nous n'aurions que des choses peu importantes à relever, touchant le sujet qui nous occupe, dans les discours qu'elles tiennent et dans les faits qui leur sont tout personnels, nous nous hâterons d'arriver à la reconnaissance de Virgile et de Sordello. Et pourtant il y aurait peut-être bien quelques recherches à faire touchant cette Pia dont le nom rappelle dame Piété et dont quatre vers assez énigniatiques suffisent à retracer la sinistre destinée.
Chant VI. D'après un commentateur inédit cité par Tomaseo, Sordello naquit dans un château du Mantouan nommé Goito ; « noble, vaillant, avenant de sa personne, il était très-adonné à V amour j,m?i\s il fut très-rusé et perfide avec les dames et envers les barons près desquels il séjourna. Il s'éprit de madame Cunizza, sœur de niessire
Ezzelin de Romano. qui avait épousé le comte de Saint-Boniface et, d'accord avec messire Ezzelin, il l'enleva et s'en fut avec elle. » Sordello cultivait la poésie provençale avec succès et s'était fait un nom parmi les troubadours les plus célèbres, quoique ceux qui ont pu prendre connaissance de ses compositions, dans la bibliothèque du Vatican, s'accordent pour les trouver des plus difficiles à comprendre et pour s'étonner de leur réputation. Mais on peut s'en rapporter à Dante, qui le cite maintes fois honorablement dans ses autres écrits. Né en Lombardie où l'hérésie avait l'un de ses principaux foyers, composant dans la langue de l'hérésie, on ne saurait douter qu'il ne fût un de ces coreligionnaires, et l'obscurité de son style ne peut qu'appuyer cette supposition. Enfin l'accueil empressé fait par Sordello à Virgile, personnification de l'ancien langage des initiés, vient la confirmer entièrement.
Les deux iMantouans s'embrassent et le Florentin, à cette vue, se rappelle les discordes fraternelles de sa patrie, dont il rejette naturellement la responsabilité sur l'Église romaine. Par elle l'Italie est esclave, serva Italia; elle est un séjour de douleur, un navire sans pilote au milieu de la tempête, et de reine des nations elle est devenue un Heu de prostitution, ce qui nous reporte à Sémiramis, à Thaïs et à la grande prostituée de l'Apocalypse : « Ceux qui sont vivants (autrement dit les gibelins), sont en butte à une guerre incessante, non stanno senza guerra li vivi moi; et ceux qu'enferment les mêmes murailles se déchirent les uns les autres. Ceux qui ne devraient songer qu'à Dieu, ahi geiite , clie dovresti esser clivota^ s'ils entendaient bien ce qu'il leur prescrit, ont mis la main sur une proie convoitée (sur Rome et sur l'État romain) (1) et, au heu de laisser César exercer librement son autorité, lui font obstacle lorsqu'il veut corriger la rébellion. » Florence comme comphce de Rome a sa part de l'anathème fulminé par le sectaire gibelin, qui peut du moins donner ici carrière à sa haine poUlique.
Chant VIL Les deux poètes Mantouans ne se sont embrassés à première vue qu'à litre de compatriotes (2) , mais à peine le troubadour
(1) Predella de Prœda. En effet l'anonyme annole: « Predella de Prœdium » afin de mettre sur la voie. \
(2y Ils s'embrassent trois et quatre fois, ire e quatro volte, sur quoi l'anonyme
apprond-il qu'il est en pivscncc de Virgile, qu'il s'incline huniblomont devant lui, comme l'inférieur devant son supérieur, et il l'appelle la gloire des Latins, c'est-à-dire de ceux qui parlent le langage orné, car ou dus. 11 ne vSaurait y avoir de doute à cet égard, car il ajoute :' « Par toi notre langue a montré ce qu'elle pouvait faire, mosiro cio che potea la lùigiia rsosTRA, or l'Enéide étant en latin et les vers de Sordello en provençal, il est évident que le langage commun enlre ceux dont il est question ici ne saurait être que celui des initiés. Nous avons donc été bien fondés à dire précédemment qu'il fallait voir dans Sordello l'un des représentants de l'hérésie et le coryphée de la poésie sectaire rendant hommage, dans la personne de Virgile, au langage allégorique de l'ancienne initiation, consacré à représenter ses mystères et à exalter la gloire de la monarchie. Telle est aussi la lâche que Uante s'est imposée dans le nouveau système de figures et de symboles qu'il a adopté, c'est pour cela qu'il revient plus d'une fois à la charge pour bien faire comprendre sa pensée.
Sordello apprend à Virgile que, la nuit une fois venue, on peut bien descendre sur la route qu'il suit, mais qu'il est impossible de monter. Quand le soleil de la raison est éclipsé, dopo il sot pariito, il faut renoncer à tout progrès sur la terre. Nous verrons bientôt que le signe caractéristique de l'éclipsé de la raison est l'apogée du dogme catholique.
Les trois poètes cherchent une retraite pour le temps que doivent durer les ténèbres dans une petite vallée à mi-côte, sorte de terme moyen entre la plaine marécageuse et la cime que dore la lumière, ira erto e piano, où l'on arrive par un sentier toriuenx, sentiero sghcmbo; la secte ne suivant guère les voies droites. Là des princes soumis à l'autorité de l'Église, il faut bien eji admettre quelques-uns [ en purgatoire, chantent dévoiement le Salve Regina. Dante introduit dans leurs rangs Philippe-le-IIardi uniquement pour le signaler comme le « père du mal de France, » Philippe-le-Bel, en qui sa haine ne cesse de poursuivre le bourreau des Templiers.
Chant VIIT. L'ombre se fait peu à peu, ce qui indique le moment
s'exprime ainsi : « Trois et quatre font sept, nombre d'un grand effet ^ et l'aiilenr orne ici son st)lc à l'aitlc de l'ariilimélique.» C'est ainsi que les S(ieaces 'Jii tilv'utni il du qundr'n'him se préluieul un muluel secours.
où l'ignorance et l'erreur venant à l'emporter sur rinstruclion et la vérité, l'école raiionaliste est obligée de suspendre ses travaux et de s'observer dans son langage. Un des esprits dévots se tournant vers V Orient j entonne pieusement l'hymne Te iucis ante termùmm, et Dante se sent entraîné à la contemplation , fece vie iiscir di mente , car c'est dans les méditations de la vie contemplative qu'il trouve les ressources dont il a besoin dans sa vie active pour se défendre et pour attaquer tout à la fois.
Au moment où va s'ouvrir la scène si habilement préparée, il s'écrie : « Aiguise ici ton regard, lecteur, pour bien saisir la vérité, car le voile est maintenant si léger qu'il est facile de voir à travers. » Que s'est-il passé? Les ténèbres ont envahi l'atmosphère, pourquoi? C'est que les quatre étoiles qui brillaient naguère au ciel et rayonnaient sur la face du stoïque Caton, à savoir les quatre vertus recommandées par l'école de Pythagore, ont plongé sous l'horizon, tandis que les trois vertus théologales ont pris leur place; l'allusion, comme le dit le pcëte, est assez claire. Dans le crépuscule produit par la disparition des étoiles philosophiques et par l'ascension des trois astres du ciel catholique, apparaissent deux anges tout pareils, dont les ailes couleur d'espérance sont vertes ainsi que leur vêtement, chacun d'eux armé d'un glaive flamboyant, mais sans pointe; chose étonnante, surtout lorsque l'arme est de flamme. On distingue seulement leur tête blonde ; quant à leur visage, le regard s'y perd comme une faculté que l'excès confond, corne virtii ch'a troppo siconfonda.
Et bien, ces deux anges qui viennent du giron de Marie, ou de la secte de Marie, qui pour Dante est aussi la figure de la vie contemplative (1), et sous la bannière de laquelle est allée se ranger la Béatrice de la Vie Nouvelle ; ces deux anges pareils, qui confondent la vue, sont la figure des deux sens internes, moral et mystique, résultant d'une même phrase, d'une même expression qui les couvre d'un vêtement en tout semblable ; le glaive flamboyant dont ils sont armés est la lumière destinée à éclairer les uns en même temps qu'à éblouir les autres et à resplendir dans les ténèbres que répand le catholicisme, afin de se glisser à son but dans l'ombre, comme le serpent. Ces deux glaives n'ont pas de pointe, parce qu'ils ne peuvent porter
(l) Voy. le Convito, tr. IV, ch. 17.
coup directement, et n'ont d'efficacité qu'à raison de leur double trancliant, qui ne leur permet de frapper que de côté, à l'aide d'un détour.
Dante, qu'effraye l'approche annoncée du serpent, se fait un abri de Virgile, de ce langage à double sens qui l'a déjà sauvé de tant d'autres périls, puis, lorsque l'ennemi se montre, le chantre de l'initiation provençale dit au chantre de l'initiation païenne : « Voici NOTRE adversaire. »
Alors, sans qu'il y ait lutte, le serpent prend la fuite comme effrayé à l'aspect d'armes tirées de son propre arsenal , et les deux « autours célestes » reprennent côte à côte leur essor vers les régions sectaires d'où ils sont venus, nous laissant à deviner, sous la transparence du voile, quel est l'adversaire qu'ils sont venus combattre et de quelle nature sont ces armes que l'audace hérétique peut aller chercher jusque dans le sein de Marie.
Qui pourrait dire d'ailleurs si dans la pensée du poëte gibelin les deux glaives de ses anges jumeaux n'étaient pas destinés à faire la contre- partie des deux glaives de la célèbre bulle unam sanctam, dans laquelle le pape Boniface VIII revendiquait si énergiquement pour l'Église les deux pouvoirs spirituel et temporel ? Ce qui porterait à le croire , c'est ce vers à double sens jeté à la fin du chant : Perche il capo reo il mondo torca, expressions qui permettent d'entendre à volonté, un chef pervers détourne le monde de la voie droite, et le monde détourne sa tête perverse du droit chemin.
Chant IX. Nous ne sommes encore que sur les glacis du purgatoire. Pour nous introduire à l'avance dans l'enceinte mystérieuse, le poëte feint qu'il voit en songe un aigle l'emportant jusqu'à la sphère de feu où il lui semble brûler. Réveillé par l'ardeur de la sensation imaginaire, il apprend de son guide qu'il vient d'être en effet enlevé par Lucie elle-même , et transporté au lieu où il se trouve, c'est-à-dire tout près de l'entrée du purgatoire, où il doit subir l'épreuve du feu, la première de l'initiation; et, en effet, il s'est comparé à Ganymède, symbole de l'initié, qui, dans les mystères de l'antiquité, était censé transporté au ciel.
Ainsi, Lucie, la lumière mystique, la révélation apocalyptique sectaire, hypostasiée dans l'aigle, qui lui-môme est le symbole de saint Jean, Lucie, que nous avons vue, au début de l'enfer, figurer
comme premier mobile de l'action en donnant l'éveil à Béatrice, devient encore ici la providence de Dante, c'est elle qui vient ouvrir le cours de l'initiation, de la Tatctc, et c'est elle qui reviendra le clore au ch. XXVI du Paradis; mais , cette fois, dans la personne de l'Évangéliste lui-même. Est-il besoin de rappeler que les Templiers professaient une grande dévotion pour saint Jean, que l'Apocalypse est de temps immémorial l'évangile de l'hérésie, son code révéré, que la plupart des loges maçonniques sont sous l'invocation de saint Jean, et que, dans toutes, sa fête au 24 juin est célébrée avec solennité ?
Lucie, la lumière, la révélation, l'Apocalypse ou saint Jean, comm on voudra l'appeler, car c'est tout un dans la pensée du poète, qui accumule à dessein les images, nous est expliquée par cette figure de la Vie Nouvelle^ que Dante a appelée, non sans raison, Jeanne, et surnommée Primevère, parce quelle doit venir la première, pour être le précurseur de 'Béatrice; mais Béatrice est donc le Christ? En quoi cette profanation serait-elle en droit de surprendre, si déjànous l'avons vue appelée l'admirable trinité, et si tout ce qui nous reste à voir tend à démontrer que Dante a poussé jusqu'à cette extrême limite l'audacieuse folie de l'illuminé ?
Nous ne nous arrêterons pas à remarquer que le songe de Dante a lieu à la première heure du jour, c'est-à-dire au moment où, dans tous les rituels maçonniques, l'aspirant à la lumière répond à cette question : Quelle heure est-il ? La première heure du jour ; car nous rencontrerons des coïncidences bien autrement frappantes. Non pas que nous entendions dire que Dante fût affilié à la maçonnerie, telle que nous la connaissons : mais bien qu'il faisait partie d'une vaste association religieuse et politique en hostilité avec la constitution temporelle et spirituelle de la société européenne de son temps, et qu'à cette association, dont l'ordre du Temple était la tête et le bras, se rattache très-vraisemblablement, par une tradition non interrompue, celle qui existe encore aujourd'hui. Telle était d'ailleurs l'opinion de Condorcet, comme aussi celle de l'abbé Barruel (1).
A la porte du purgatoire Dante voit un ange armé d'un glaive qui lui demande ce qu'il veut, che voleté voi? avec qui il vient, ovè la
(1) Voy. Mémoire sur le Jacobinisme^ part. II, p. 387; Londres, 1797.
scorta ? et l'invite à monter trois marclies, puis lui recommande de ne pas retourner la tête lorsqu'une fois il se sera mis en route. Or c'est précisément ainsi qu'il était procédé dans les anciennes initiations (1), et le même cérémonial est observé de nos jours. Le néophyte est accompagné d'un Fiore qui lui sert de guide, un Frère portier se tient au seuill'épée nue à la main (2) qui adresse au récipiendaire les mêmes questions (3) et le laisse passer lorsqu'il a répondu convenablement.
Pour donner à l'entrée de son Purgatoire la couleur catholique, Dante l'appelle la porte de saint Pierre, quoique l'apôtre n'y figure en rien, c'est peut-être aussi parce qu'il donne à son ange portier les deux clefs symboliques; mais il faut bien se garder de confondre avec celles-là les clefs auxquelles fut attribué le pouvoir de lier et de délier.
Mithra- Amour était représenté chez les Perses avec une clef dans chaque main {k) ; sur plusieurs monuments de l'antiquité l'Amour tient aussi deux clefs dans ses mains (5). Or ces clefs sont la figure du procédé sectaire, au moyen duquel on arrive à pénétrer dans le langage conventionnel les deux sens moral et mystique cachés sous le sens littéral. « Pour les anges, dit Swedenborg, il y a deux sens internes y le spirituel et le céleste, j'appartiens à une société d'Aîiges^ dans laquelle toutes les choses spirituelles et célestes forment le sujet de nos discours (6). » Or ces anges, divisés en trois classes selon le rituel maçonnique , à savoir : anges simples, bons anges et meilleurs anges (7), se servent dans leurs discours de locutions particulières, de signes et de symboles dont la signification échappe aux profanes. De là la nécessité d'une clef et même de deux. « Par quel moyeu toute conversation ultérieure a-t-elle lieu parmi nous? — Au moyen d'une clef, dont la structure et l'opération sont
(1) P'arc, oge, quid venïas; jam istinc et comprime gracias (^EncU, vi).
(2} c La poile est gardée par un Fière réi)ée nue à la main. » {Les Francs- Dlaçons^ Amsterdam, 1775.)
(3) lllrani or the grand mas ter Key , etc., p. 65 ; Dublin.
(4) ïh. Maurice, Indinn antiquitles, t. VI, p. 615.
(5) Cartari, Imagini degli Dei anticin, p. 521.
(6) Ouvrage cité, — (7) Les Francs- Maçons. ^ '.
également particulière. — Expliquez ce mystère. — Cette clef est la langue (l). > Même définition dans un autre catéchisme de l'Ordre. « Où cachez-vous les secrets de la maçonnerie? — Dans le cœur. — Y a-t-il une clef [K)ur y entrer? — Oui, c'est une langue soumise à ta raison (2). »
Lorsque Daate a gravi les trois marches (3), Tange portier tire deux clefs célestes de dessous son manteau cmdeiir de la ten-e; d'où sait qne soos renveloppc du sens littéral, tout terrestre, ces deux clefs, Tone d'argent et l'autre d'or, constituent l'interprétation orale des deox sens internes ou célestes, réservés aux élus. L'ange en use de manière à le rendre content, si ch'io fui contento, non sans lui faire remarquer qu'il faut plus d'art pour opérer avec la clef d'or, qui met à découvert les plus profonds arcanes du mysticisme, ch'el noilo disgroppa; et il ajoute qu'il lient ces clefs de Pierre, attendu qne la prétention constante des gnostiques fut d'être les héritiers directs des apôtres et d'avoir reçu d'eux la véritable interprétation des Saintes-Écritures dont l'Église romaine s'est écartée, selon eux.
Mais avant de faire jouer les deux clefs, l'ange a va Dante s'agenouiller à ses pieds et se frapper trois fois la poitrine, en haut des trois marches dont les couleurs se rapportent aux trois vertus théolo- - :s, î! a promis ainsi de bien penser, de bien dire et de bien faire, c ^ : ^^' 1- Il iiîMle de la philosophie occulte (4) ; et le front étant le ^: '; ; ; ^ rT^'?. l'ange portier lui a imprimé sur le front sept P : . ;: j ; ;:/:.r J: -a glaive. L'impression des sept P sur le front ne laissant pas que de présenter une certaine difficulté, on y a soppléé dans les initiations modernes par une simple application de la pointe de Tépée à la gorge, comme issue naturelle de la pensée, qni germe dans le front. Aussi lit-on dans un rituel déjà cité : « Il m'a ordonné de m'ageuouiller et m'a mis à la gorge la pointe d'un
(1) Hemming, Rtt. maconn, adopté par le grand Orient ^Angleterre.
(2) Recueil précieux de la franc-macannerie adonhiramite, 1TS5, Philadeîl>hie. Ftrjr. aussi Lighio» masonrj^ p. 129 et 239 — VY. Jones, Jâiatic Researc/ts, t. I, p. 423. Thcmas MaoricCj Indian antîquilces, t. II, p. 127, et l. III, p. 72.
(3} • L'apprenti monte trois marches. » JJannei du franc-moçon, p. 132, '4) Foy, Raeon^ président de la losre d<:s Trinosophes^
glaive (1) ; » car le danger pour les associations secrètes est surtout dans l'abus de la parole.
Dante, à l'imilalion d'Énée, qui se conformait à une cérémonie symbolique du Lalium, a pris les piacula (2), il a été soumis ainsi à la piation, et à ciiaquc station du purgatoire un ange expiateur lui enlèvera l'un des sept P jusqu'au dernier; il se trouvera ainsi en règle avec les prescriptions de l'initiation antique et avec celles de la loi nouvelle, saint Jeiin disant au dernier verset du cbapitre XV de l'Apocalypse : Nemo poterat intrare in TvMVLmidonec consumer cn~ tur seprem ptagco, et les sept P constituent bien sept plaies, car l'ange dont le glaive les a tracées lui dit : Fa c/ie lavi cjiieste piacjlie. Or l'effet de ces stigmates est de l'associer fictivement aux hommes qui portent, empreint sur le front, le caractère de la Bête dont les sept têtes offrent des noms de blasphème , Bête identifiée à dessein avec la prostituée siégeant sur son dos, au front de laquelle est écrit mystère et grande Babijlone (Ch. XYII). Une fois purifié de tout ce qui peut rappeler en lui les anciennes impressions catholiques, il sera digne de comparaître devant Béatrice et de pénétrer avec elle dans le paradis, temple de la lumière.
La recommandation de ne pas regarder en arrière nous reporte à la fable d'Orphée et d'Euridice, comme le fracas produit par la porte en se refermant et que le poëte compare à celui des portes du temple de Saturne, sur la roche Tarpéienne, où se faisaient les initiations, aux mystères d'Egypte et à ceux d'Eleusis, dont ceux de Rome étaient ,, une imitation (3). Tout dans cette mise en scène est donc destiné à faire comprendre à ceux qui savent peser la valeur des mots que les purifications dont la série va se dérouler à leurs yeux n'ont de commun que le nom avec le purgatoire catholique ; que si la forme en est chrétienne , le fond en sera essentiellement païen , la pensée et le i but hérétiques.
Chant X. A peine le néophyte sectaire a-t-il laissé derrière lui le L seuil mystérieux, qu'il entend, toujours comme dans les anciennes i initiations, une douce harmonie et des chants d'actions de grâces,
(1) Hiram or the grand mas ter Key, etc. 67.
(2) Ea piacula siinto ÇjEneis, lib. vr).
(3) P^oj. le Séthos de l'abbé Terrasson, Macrobe, Apulée, etc.
puis il se met en ciiemin au delà de « cette porte, dit-il, dont le mauvais amour, la foi catholique , religion de haine selon lui et les siens, éloigne les âmes en leur faisant paraître droite une voie qui les détourne du but, dritta la via torta. » Le giron vers lequel il porte ses pas est celui dans lequel s'expie le péché d'orgueil , et il voit la paroi de la montagne chargée de bas-reliefs représentant des traits A' humilité, reproche muet aux âmes qui doivent s'amender en ce lieu. Sur trois sujets dont il est fait mention, deux sont empruntés à l'Écriture et un à l'histoire profane; Trajan, empereur philosophe, disciple des stoïciens, que le poëte a ses raisons pour placer en paradis, figure là entre la vierge Marie et le roi prophète, pour un acte de justice apocryphe que Dion Cassius et autres écrivains attribuent à Adrien. Il faut s'attendre dorénavant à voir marcher de front la mythologie et la Bible , à entendre citer les préceptes de la philosophie païenne parallèlement avec ceux de la loi chrétienne, dans l'intention de donner à entendre que, pour le philosophe, toutes les religions se valent , que dans toutes la morale est la même , et que l'Éthique d'Aristote, si volontiers invoquée, est au moins aussi bonne à suivre que TÉvangile.
Les pécheurs marchent les reins courbés sous de lourdes pierres, les yeux attachés au sol, qui est de pierre, d'où nous pouvons conclure que ceux que nous allons voir paraître ont péché par l'orgueil catholique. « Misérables vers, ils ont oublié que l'homme est destiné à former le papillon angélique, ^ qui, selon la doctrine de Marcion, rejetant la résurrection des corps, se dégagera un jour de son enveloppe matérielle, comme le grain mtir se détache de sa tige, comme le poussin s'échappe de sa coque brisée (1) ; leur esprit n'ayant pas la lumière sectaire, délia vista délia mente infermi, ils se sont confiés à leurs pas, qui les conduisaient à rebours, nei ritrosi passi.
Chant XL Les orgueilleux suivants de la foi cathohque chantent une paraphrase sectaire de l'oraison Dominicale. « Notre Père, disentils, qui habites dans les cieux, à raison du plus d'amour que lu portes à tes premiers effets (le mot d'éons ou d'émanations est sous-entendu pour cause), que ton nom et ta puissance, valore, soient loués de toute créature, selon qu'elle est digne de rendre grâce à ton subhme
(1) Epiphane, Hœrcs. 42, p. 330, Hahn, Marcion'is evangelium^ p. 81.
esprit, aL iiio alto vfiporc (c'est-à-dire au P?i?uma gnostiqiic, exhalaison, vapeur énianéodiidieu inconnu). Que nous vienne la paix de ton règne (dans la nouvelle Jérusalem), car, ne pouvant aller à elle, il faut qu'elle vienne à nous. Que les hommes te fassent, à l'exemple des anges ^ le sacrifice de leur volonté (1). Donne-nous la manne quotidienne (de la parole sectaire), sans laquelle on recule dans cet âpre désert (où règne la foi romaine), en raison des efforts faits pour avancer. Pardonne-nous dans ta bonté, comme nous pardonnons le mal que nous avons souffert (on a vu jusqu'à quel point le poète pratique le pardon des injures), sans faire attention à nos mérites. Notre courage est faible et s'abat facilement (ce que regrette fort le poëte gibelin) ; ne le mets pas à l'épreuve avec Vamiqiie adversaire (le représentant de l'autorité catholique), mais délivre-nous de lui, qui nous pousse à mal. »
Et ces âmes souffrantes ont soin d'ajouter : « Ce n'est pas pour nous, Seigneur, qui n'en avons pas besoin, que nous t'adressons celte prière, mais pour ceux que nous avons laissés derrière nous, » sur la terre italienne où Rome continue de dominer, tandis que nous sommes ici à nous purifier de la fumée du monde, piirgamio la ealigine del mondo. Est-il besoin de rappeler que les écrivains hérétiques s'accordent généralement à désigner le souverain pontife par le titre de rex et de princeps miindi?
Chant XII. De nouveaux tableaux représentant l'orgueil humilié dans Satan et dans les géants, dans Nembrod et dans Niobé, dans Saûl et Arachné, dans Roboam et dans Ériphile , etc. , s'offrent aux regards de Dante, et bientôt il aperçoit un ange initiateur qui efface de son front un des septP que l'ange portier y a tracés.
Chant XIII. Arrivé à la seconde corniche de la montagne, Yirgile adresse cette invocation au soleil : « O douce lumière (de la raison), en qui je mets ma confiance en entrant dans ce nouveau chemin (tout différent de l'enfer, où il n'y avait pas à effleurer de si près le dogme, et où, par suite, la route était bien moins étroite et difficile), guidenous comme il faut l'être ici dedans, quinc' intro (sur ce sol d'ap-
(1) Les seclaiies s'appelaient entre eux hommes, par opposiliuu aux cat' oli- ^ qiies, appelés ^cj/ze, coffime ne faisant pas usage de leur raison [voy. le Cunvito, Ir.II, c. 8), et leurs cîiei's étaient dé.sii;nés pyr le nom à'ange^.
parcnce cailiolique) ; tu écliaufles le moiitle (du feu de l'amour sectaire), tu verses sur lui la lumière ; et si une autre cause, s'altra cagione, ne le pousse en sens contraire (s'il n'est pas obligé de subir, au moins extérieurement, la domination catholique), tes rayons doivent toujours le guider, » ^
Pourquoi cette invocation toute païenne en apparence et toute sectaire eu réalité, quand le rôle du soleil dans ce second pèlerinage de Dante se réduit à éclairer sa route, sans lui être du reste d'aucun autre secours? C'est que le soleil est le symbole de la raison ou de la lumière sectaire, et que de cette lumière dérive le langage conventionnel à l'aide duquel on le propage. On comprend dès lorsque Virgile, personnification de la langue des anciens initiés, ait recours à la source d'où elle est émanée pour y puiser de nouvelles ressources dans la voie nouvelle où il se trouve engagé. Nous verrons d'ailleurs Dante comparer lui-même, dans le Convilo, son nouveau langage au soleil qui éclaire et vivifie. Il est impossible , dans un autre ordre d'idées, d'assigner une raison acceptable à cette invocation jetée ainsi au commencement d'un chant, lorsqu'il est facile de voir que Dante ne fait, ne dit rien qui ne soit profondément calculé.
Ce second étage de la montagne est le lieu d'expiation des envieux, ils sont là couverts d'un vil cilice couleur de pierre et s'appuyant sur la pierre, d'où nous sommes en droit de conclure que ce sont des catholiques , d'autant plus que « leurs paupières sont cousues par un fil de fer, comme cela se pratique pour apprivoiser les éperviers qu'on veut dresser à la chasse. » Les malheureux sont privés de la lumière delà raison, et afin qu'on ne s'y trompe pas, le poète gibelin a soin de les comparer aux aveugles qui s'en vont aux pardons, (bien aveugles eu effet d'aller chercher des indulgences) ; et il ajoute : « De même que le soleil ne brille pas pour les aveugles, de même la lumière du ciel ne veut pas faire largesse d'elle-même à ces ombres pécheresses , » luce ciel ciel di se largir non vuole. On doit mieux comprendre maintenant le motif de l'invocation adressée par Virgile au soleil, cette lumière du ciel, qui ne veut pas briller pour des aveugles qu'une puissance contraire détourne d'elle , ch'altra cagione in contrario pronta.
Chant XIV. Le chant suivant ne contient qu'une longue diatribe contre les guelfes de Toscane comparés à des pourceaux, à des loups
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et à des renards, aux trousses desquels se lancent de temps à autre les gibelins d'Arezzo; diatribe suivie de l'éloge de certaines familles sectaires de la Romagne; mais ce qui offrait alors un intérêt palpitant d'actualité est à l'heure qu'il est sans aucune importance. Nous passerons donc outre.
Chant XV. Vient ensuite une définition communiste de l'amour, d'autant 'plus vif et plus abondant qu'il se partage entre un plus grand nombre, puis une triple vision : de la Vierge Marie cherchant son Fils, de la femme de Pisistrate demandant vengeance à son époux d'une insulte à sa fille, et du martyre de saijit Etienne ; le tout pour recommander le pardon des injures non moins méritant aux yeux de la morale philosophique qu'à ceux de la foi ; mais fort peu pratiqué par les philosophes eux-mêmes. Un second ange initiateur ayant effacé un deuxième P sur le front de Dante, il poursuit sa route en s'entretenant avec son guide jusqu'au moment où ils sont enveloppés dans un nuage de fumée.
Chant XVI. Cette fumée est la figure des noires vapeurs causées par la colère et dont l'effet est d'obscurcir l'intelligence au détriment de la raison ; mais elle est aussi l'image des ténèbres que selon le poëte, Rome épaissit sur le monde; en veut-on la preuve ? Il la compare à l'obscurité infernale, affirmant qu'elle lui cause une sensation plus importune et plus âpre; il est obhgé de s'appuyer sur l'épaule que lui offre Virgile, ce qui indique que ses vers vont être plus chargés de pensées et d'images sectaires. A une ombre qui, pour s'entretenir avec lui, vient lui dire qu'elle marchera à ses côtés et que, privés de se voir, par la fumée, ils se tiendront réunis par l'ouïe, à l'aide de leur langage conventionnel, l'udir ci terra giiinti^ Dante répond : Je m'en vais là-haut avec cette enveloppe que la mort dissout, après avoir passé par l'angoisse infernale, voir la cour de Dieu, (, par un moyen tout à fait en dehors de l'usage modei'ne, con quella fascia che MORTE dissolve^ men vo suso per modo tutto fuor del mo- ^ deim' uso. » Ce qui signifie : Je m'en vais là-haut, dans la Jérusalem |, céleste, présidée par celui que j'appelle mon Christ et mon Dieu, ^ avec Virgile mon appui ; son langage allégorique a servi longtemps j, d'enveloppe, fascia, à ma pensée, mais l'autorité pontificale a de son œil vigilant pénétré cette enveloppe qui m'échappe, si dissolve, je lui en ai donc substitué une autre que j'ai revêtue de ses couleurs '\
et j'arriverai à mon bul, par ce moyen en dehors des habitudes actuelles.
Celui à qui cette réponse est faite la comprend parfaitement, car c'est un noble vénitien du nom de Marco, coreligionnaire de Dante, qu'à ce titre il appelle Lombard, ce qui ne laisse pas de surprendre les commentateurs qui ne songent pas plus aux hérétiques de la Lombardie que s'ils n'avaient jamais existé. Ce Lombard donc, cathare ou tartarin, car c'est tout un, dit à Dante « qu'il a connu le monde, » celui sur lequel règne princeps miindi, et qu'il a aimé la puissance sectaire ou gibeline, désignée d*ordinaire par le mot valore qu'il ne manque pas d'employer ; puissance dont maintenant chacun craint de se déclarer le champion , al quale ha or ciascun disteso l'arco,
Dante s'enquiert pourquoi le monde, que ce Lombard a si bien connu, est ainsi dépourvu de vertu et regorge au contraire de perversité, « afin de pouvoir en indiquer la cause avec certitude ; les uns la mettant au ciel , les autres sur la terre. » Or « cette cause, lui est-il répondu, n'est pas au ciel, » ce dont il se doute bien, car que deviendrait le libre arbitre? elle est sur la terre, dans le mauvais gouvernement du pontife romain qui prêche le bien et fait le mal, rugiimar puô, ma non ha l'unghie fesse. A son exemple le troupeau devient avide des biens temporels et sa conduite coupable a perverti le monde dont il s'est fait le chef, idée reproduisant le' vers que nous avons déjà cité : // capo reo il mondo torca.
« Depuis lors plus de lois ; plus de monarques s'élevant comme la tour de David au milieu de la nouvelle Jérusalem, de la cité véritable, pour l'éclairer et pour faire plier toutes les mauvaises passions sous son autorité. Lorsque Rome rendait le monde vertueux (à la différence de cette Rome dans laquelle nous avons vu se mirer le temps babylonien), deux soleils brillaient, pour montrer la voie de la terre et celle du ciel; l'un a éteint l'autre depuis que le glaive a été réuni au bâton pastoral.... Avant la querelle des investitures avec Frédéric, la puissance sectaire, Valore, et l'influence impériale, Cortesia, régnaient en Lombardie; mais aujourd'hui quelle différence! on peut dire désormais que l'Église de Rome, en confondant ces deux pouvoirs, est tombée dans la fange, où elle s'est salie avec son fardeau sacré. » La chiesa di Roma, per confondere in se duo regcjimenti, cade net fango, e se brutta^ e la soma.
Un pareil langage explique assez l'épilliètc de Lombard donnée à la française, franccscamcnte, au Vénitien IMaixo (1) et celte Gaïa , fille d'un autre Lombard dont le nom doit faire reconnaître son père, a bien l'air d'être proche parente de la gaie science transmise des Provençaux aux Lombards, autrement dit la science d'amour ; car le renseignement que nous fournit à son sujet l'Otiimo, cet ami particulier de Dante, ne serait rien moins que flatteur s'il s'agissait vraiment d'une fille de bonne maison : Donna cli taie recjgimenio circa LE DiLETTAZiOiNi AMOROSE cliera noto il sua nome per lutta Italia. Ne faudrait-il donc pas chercher le Gérard père do cette Gaïa, si célèbre en Italie par ses délectations amoureuses^ parmi les hérétiques qui se signalèrent en Lombardie vers le temps de Frédéric II, ou plutôt parmi les premiers troubadours qui y importèrent la poésie amoureuse des albigeois?
Chaïst XYII. Se dégageant bientôt des ténèbres catholiques ; de ces vapeurs de haine et de colère qui réduisent les hommes à l'état de taupeS;, non altrimenti che talpe, Dante revoit la clarté du soleil ; mais ce ne sera pas pour longtemps ; nous sommes prévenus que la lumière de la raison ne tardera pas à disparaître, car ses rayons sont déjà morts dans la région inférieure.
Progné métamorphosée en oiseau. Aman expirant sur la croix et Amate sedonnantia mort en haine de Turnus, apparaissent au poète dans une nouvelle vision, où se mêle, selon sa méthode ordinaire, le sacré au profane ; puis il se trouve en présence du troisième ange initiateur qui, voilé de sa propre lumière, lui indique la route à suivre. Wais la nuit s'approchant, il sent sa vigueur s'affaiblir, et se trouve réduit, par le motif que nous connaissons, par l'influence catholique, à s'arrêter dans l'obscurité. Virgile profite de cette halte forcée pour lui expliquer, dans un traité méthodique, comment l'amour, selon qu'il est vertueux ou pervers, est la cause de tout bien et de tout mal sur la terre.
La croyance sectaire, on ne l'a pas oublié, est la religion de l'amour, la foi catholique la religion de la haine; nous sommes au XVI l"
(\) On donnait des noms divers en France aux palarins : on les appelait « Albigeois, de la ville d'Albi, et Lombards, parce qvie leur religion florissait surtout eu Loir.b.irdic. » Sninl-I.é^er, Ifs'oire des églhcs vatidoiscs ,
chant du Purgatoire, c'est-à-dire au milieu de la Cantique centrale du poëine, et nous avons vu dans la Vie Nouvelle que, par le conseil de l'Amour lui-même, Dante doit placer au milieu de ses vers ce qu'il lui importe de faire entendre sans trop se compromettre. Il n'y a donc pas à s'étoimer de trouver là précisément cette exposition philosophique des deux amours, dans laquelle nous apprenons notamment, que l'Amour ne doit jamais perdre de vue le salut de son sujet, mainon pub dalla sainte Amor delsuo subietto volger viso. C'est là en effet, nous le savions déjà par le moine de Zigabènc et par d'autres encore, l'un des préceptes capitaux de la secte. {Voir pag. 40 et 78.)
De la religion de l'Esprit ou de l'Amour, est-il nécessaire de le dire, dérivent toutes les vertus; de la rehgion de la haine découlent l'orgueil, l'envie et la colère, péchés expiés aux trois étages inférieurs; l'avarice, la gourmandise et la luxure, dont on se purifie aux trois derniers girons; quant à la paresse, qui provient de la tiédeur dans l'amour, elle s'expie à l'étage où les deux poètes sont arrivés, ce qui, joint à la tombée de la nuit, a causé la torpeur de Dante.
En résumé, la doctrine enseignée par la religion de l'Amour, par les fidèles d'Amour, est la source de toutes les vertus qui doivent faire éclore tous les biens sur la terre ; tandis que de la religion de haine il ne dérive que vices, désordres et calamités.
Chant XVIII. Les explications données ne paraissant pas suffisantes à Dante, il insiste et Virgile l'invite à aiguiser son intelligence pour reconnaître l'erreur de ceux qu'il désigne comme des aveugles s'imposant pour guides , ciecki clie si fanno duci. Il lui expose alors comment l'Amour ne vaut que par l'objet qu'il poursuit , de même que la cire ne prend une forme, bonne ou mauvaise, que sous la pression du sceau qu'on y applique. Pour lui , philosophe païen , la raison suffit au choix à faire entre le bien et le mal ; mais comme la reli gion catholique lui adjoint le hbre arbitre, matière de foi, délicate à traiter, il renvoie Dante à Béatrice qui, revêtue de la robe du théo- ^ logien , aura ses coudées plus franches et pourra en discourir congrûment, grâce à son déguisement catholique.
Sur ces entrefaites la lune, cette divinité qui, sous le nom d'Hécate, préside au royaume infernal, s'est enfin levée et elle rappelle à Dante les brasiers de l'Inquisition, qui ne laissent pas de l'inquiéter à raison du terrain où il vient de s'engager; il la compare donc à un
seau embrasé et nous la représente « courant contre le ciel par le chemin que suit le soleil, quand celui de Rome, cjuel da Roma^ le voit s'abaisser entre la Corse et la Sardaigue. »
Il chemine à moitié endormi près de son guide, lorsqu'ils sont rejoints par des âmes paresseuses qui, maintenant saisies d'un beau zèle, lui citent l'exemple de Marie, courant en hâte à la montagne, et celui de César frappant Marseille avant de tomber sur l'Espagne. Un abbé de Saint-Zenon à Vérone, qui regrette le bon temps de l'excellent Frédéric Barberousse, trouve occasion en passant de flétrir un de ses successeurs à la dignité abbatiale, puis, ceux qui le suivent rappellent le long séjour des Hébreux dans le désert avant d'atteindre la Terre promise ; les Troyens découragés qui désertent le drapeau d'Énée pour s'établir eu Sicile avec Aceste; toutes allusions palpables. Dante, plongé dans ses réflexions, se laisse entraîner au sommeil, car les songes et les visions sont des machines souvent mises enjeu dans le poëme et c'est à quoi nous avons été préparés par la Vie Nouvelle. Ce qu'il y avait péril à dire, il était tout simple de le mettre sur le compte d'un rêve, c'est-à-dire « de changer ses pensées en songes, « il pensamento in sogno transmutai^ et de nous montrer à l'avance la double source de l'amour corrompu et de l'amour vertueux, dans la prostituée en opposition avec Béatrice ; sauf à les faire levcnir bientôt en scène, lorsque leur apparition déûnitive aura été suffisamment ménagée.
Chant XIX. Le poëte rêve donc qu'il voit s'offrir devant lui « une femme bègue, aux yeux louches, aux jambes torses, aux mains mutilées, au teint hâve, qui, sous son regard, retrouve, avec l'usage de la parole, la régularité de ses membres et les couleurs que veut l'amour. » Faut-il exphquer qui est cette femme et comment Dante, par la magie de ses démonstrations extérieures, sguardo^ fera d'elle un personnage rayonnant de beauté et de lumière, à la bouche éloquente, revêtue des plus brillantes couleurs? Cette femme difforme j se met alors à chanter : « Je suis une douce syrène qui entraîne les marins au fond de la mer et dont on a peine k s'éloigner, tant on a de plaisir à m'entendre. » Survient une sainte dame, accourue pour la confondre, et, sur sa provocation, ce même Virgile, qui vient de définir les deux amours, terrestre et céleste, symbolisés ici dans ces deux femmes rivales, déchirant les vêtements de la prostituée, montre
à découvert ses flancs, d'où s'exhale une vapeur infecte. Un commen laire nous paraît inutile. Tutto 'l mondo appuzza (Enf. , ch. xvii). Dante s'éveille et suit sou guide entre les parois de pierre dure^ les yeux fixés sur le sol, qui est aussi de pierre, car il pense à sa vision. Virgile lui apprend alors qu'il vient de voir l'antique enchanteresse (type des Alcine, des Armide et de bien d'autres), dont les inspirations s'expient aux étages supérieurs, c'est-à-dire la personnification des vices sensuels, avarice, gourmandise et luxure, que nous allons voir à leur tour personnifiés successivement dans trois pontifes.
En effet le premier pécheur qu'il nous signale à l'étage des avares est le pape Adrien V, de la famille gibeline des Fieschi de Gênes, ce qui lui vaut de ne pas être plus mal placé dans l'autre monde. Adfuesit anima mea pavimento, s'écrie-t-il avec les autres pécheurs, la face courbée vers la pierre. Il apprend à Dante qu'il fut « un des successeurs de saint Pierre; » à ces mots, le dévot gibelin de s'agenouiller avec tous les dehors du respect, afin de pouvoir plus sûrement diriger ses coups sur cette tête sacrée. « Ma conversion fut tardive, fait-il dire à Adrien V, et je reconnus combien la vie est menteuse, scopersi ta viîa bugiarda^ une fois que je fus le pasteur de Rome. » S'agit-il de la vie humaine, de la vie catholique ou de la vie pontificale ? Le doute est bien permis d'après tout ce qui précède et tout ce qui suit. « De même, ajoute-t-il, que nos yeux s'abaissèrent aux choses terrestres au lieu de s'élever au ciel, la souveraine justice les courbe ici vers le sol, et de même que l'avarice a perverti en NOUS l'amour, la justice suprême nous a appréhendés et nous tient pieds et poings liés. » Or tel est précisément le châtiment imposé h Satan par l'auge de l'Apocalypse, appretiendit Satanas et iigaviteum (chap. XX , V. 2). L'intention est palpable à coup sûr. Mais ce n'est pas tout Le pontife, devant lequel nous avons vu Dante feignant de se mettre à genoux par respect, lui adresse, pour l'inviter à se relever, ces paroles de l'ange à saint Jean, tombé à ses pieds pour l'adorer : « iS'en fais rien, je suis serviteur comme toi et tes frères (chap. XIX, V. 10). » Il n'y aurait là rien que de très-convenable sans doute, si le but du poëte n'était de nous reporter ainsi au chapitre de l'Apocalypse où la grande prostituée est jugée et condamnée et où il est dit : Justa judicia sunt ejus qui judicavit de meretrice magna, qui
corrtipit terrain in prostit2ttio?ic sua (chap. XTX, v. 2) ; et ce but devient plus évident encore lorsque le successeur de saint Pierre lui cite ces paroles de l'évangile de saint Luc, jiecfue nubent; car c'est dans le chapitre vingt que se trouve la parabole des vignerons qui, s'emparant inducment de la vigne du maître, maltraitent ses serviteurs, tuent son fils bien-aimé, et où il est dit que ce maître méconnu « donnera sa vigne à d'autres. » C'est dans ce chapitre qu'on lit: « Rendez à César, ce qui est à César; » puis ce verset de David: « Dixit Dominus Domino meo^ sede a dexlris meis, donec ponam inimicos tiios scabeiliim pediiin tuorum; » verset dont le poëte faisait l'application au christ impérial, en même temps qu'il cherchait à désigner le clergé catholique dans « ces scribes qui affectent de se promener en robes longues, qui aiment à être salués dans les places publiques, à occuper les premières chaires dans les synagogues et les premières places dans les festins ; qui , sous prétexte de leurs longues prières dévorent les maisons des veuves, et qui en recevront une condamnation plus rigoureuse (v. k^ ^i hl). ♦'
Enfin, au moment où Dante vient de quitter le serviteur des serviteurs de Dieu, il s'écrie : « Sois-tu maudite, louve antique ^ dont la faim implacable va s'acharnant plus avidement sur ta proie que les animaux les plus voraces! >; en appelant de tous ses vœux ce juge, ce messie qui en délivrera la terre.
Chant XX. Hugues Capet succède à Adrien V, et le poëte met dans sa bouche une diatribe sanglante contre ces Louis et ces Philippe dont il est l'aïeul. Leur grand crime est d'être les fils aînés de l'Église catholique, de l'avoir, à ce titre, soutenue de leur influence et de leurs armes; mais, parmi ces monarques, il en est un plus coupable que tous les autres, car il a détruit l'ordre du Temple, l'espoir de l'hérésie, son armée, sa force organisée, qui possesseur de forteresses, d'arsenaux, de trésors et de vastes domaines, obéissant à un chef unique, pouvait, à un moment donné, lui fournir un si puissant \. secours. Philippe-le-Bel a attenté à la sainteté du pontificat dans la personne de Boniface VIII, mais Dante ne rappelle cette violence sacrilège , dont il prend peu de souci au fond, que pour se déchaîner j^ plus librement contre le destructeur de l'Ordre; c'est là, en réaUté, ï le forfait dont il dit qu'il dépasse ceux qui se sont commis ou se com- *; mettront, quoiqu'il ne le mette qu'au second rang. Philippe est
donc un nouveau Pilate, d'où résulte que Clément V est un nouveau Caïphe, et l'on se rappelle en effet que le poëic s'est complu à le faire figurer sous ce nom dans l'Enfer. Enfin, dans le transport de son courroux sectaire, le poëte fait appel, par la bouche de Hugues Cajiet lui-même, à la vengeance divine contre les auteurs et complices de ce qui est à ses yeux un forfait sans égal.
Il faut assurément que cette destruction de l'ordre des Templiers ait été un événement bien plus grave et d'une bien plus grande portée politique et religieuse qu'on ne l'a supposé jusqu'ici, pour avoir soulevé dès lors de si énergiques protestations et pour qu'elle suit rappelée solennellement, aujourd'hui encore, dans toutes les initiations maçonniques ; pour que, depuis cinq cents ans, la tradition fasse retentir d'échos en échos les mêmes anaihèmes et les mêmes appels à la vengeance (1). Avant et depuis, de grandes iniquités furent commises, de larges immolatioas par le glaive ou par la flamme des bûchers se succédèrent de siècle en siècle, et nous ne voyons pas qu'il en soit résulté une rancune aussi persistante. Il y a là , on en conviendra, un phénomène qui n'a pas été assez observé et qui mérite d'être étudié.
Lorsque Hugues Capet vient de s'éloigner, la montagne du purgatoire s'ébranle fortement, et le poëte compare les secousses qui la font s'agiter sous ses pieds à celles de l'île de Délos, avant que Latoue vînt mettre au monde Diane et Apollon, la lune et le soleil, qu'il appelle avec Ovide « les deux yeux du ciel. » Comme il nous dit lui-même , dans son Banquet , que le mot yeux équivaut à démonstrations et enseignements, nous sommes en droit de conclure qu'il va être question de l'exposition de la doctrine céleste, ainsi
(1) « Le raaîlre des frères à venger, c'est Molay, le grand-maître des Templiers : et celui qu'il faut tuer, c'est Philippe-le-Bel, sous qui l'ordre des chevaliers du Temple fut détruit. Ce vœu de vengeance s'est perpétué plus de cinq siècles, et il ne tombe pas sans doute sur la personne de Philippe-le-Bel et de Clcnient V ; ce vœu de vengeance tombe sur les héritiers et les successeurs de ce pontife. Ce serment de vengeance s'est perpétué couune l'école même, comme les principes et les mystères que l'on nous dit passés des Templiers aux Maçons.» P.arruel , liJcmoires pour servir à l'histoire du Jocobinismc, \ù:i\. Il, p. 357, 358.
« N'étes-vous pas disposé à tirer vengeance du traitement subi par nos aiieèires les Templiers ? >» Light on masonry.
nommée par les sectaires, sous son double aspect d'erreur et de vérité, do mort et de vie, de catholicisme au dehors et d'hérésie au dedans ; dont l'un sera employé à couvrir l'autre, le tout pour obtenir la paix, en ne cessant de faire la guerre dans l'ombre.
Chant XXI. L'ébranlement de la montagne indique à suffire que la secte est en péril et que le moment est venu pour elle et pour Dante, qui la représente, de se procurer un nouveau moyen de salut en suivant l'exemple des albigeois, des vaincus de Toulouse, contraints de prendre l'aspect et le langage catholiques pour échapper au bûcher. En effet, la frayeur qu'il éprouve le fait frissonner comme un homme qui marche à la mort, ch'a morte vada (lisez : q;ui va se faire papiste), et bientôt survient une ombre comparée au Christ, apparaissant aux pèlerins d'Emmaûs. Or, ce sauveur n'est autre que le poëte Stace, dont le poëte gibelin, qui avait son but, fait de sa pleine autorité un Toulousain , c'est-à-dire un albigeois. « Mes frères , que Dieu vous donne la paix, » dit-il aux deux voyageurs, qui comptent bien sur lui pour l'obtenir, et Virgile lui répond: « Que la véritable cour (sectaire) t'admette en paix dans le bienheureux concile, lorsqu'elle me relègue dans l'éternel exil; » car les deux langages conventionnels, l'ancien et le nouveau, ne peuvent longtemps marcher ensemble, et le dernier venu exclura l'autre à toujours.
Virgile se rend caution de l'adepte qu'il accompagne, en affirmant à Stace qu'il a une âme sœur de la leur, tua e mia sirocchia; ce qui est un non sens dans la circonstance, ou signifie une fraternité mystique, celle des initiés aux doctrines secrètes. Mais toi, qui es-tu ? lui demande Virgile, et Stace répond: « Toulousain, Rome me tira à elle, a se ini tirasse, » d'où résulte qu'il n'y eut pas beaucoup de bonne volonté de sa part. Mais Rome, qui savait combien leur doux chant avait d'influence sur les esprits, ne manquait pas de bonnes raisons et d'arguments décisifs pour forcer de venir à elle les poètes toulousains.
Chant XXII. C'est pourtant Virgile, qui le croirait? l'initié aux mystères du paganisme, qui a le mérite de la conversion du chantre albigeois. Devenu poëte par la lecture de V Enéide, c'est-à-dire, j] ayant appris, en méditant surtout le sixième livre, à couvrir du langage poétique les mystères de l'initiation , les bucoliques lui enseignèrent, de plus, qu'il était possible à un hérétique de parler le lan-
gage orthodoxe avec la volonté de le faire, puisque un paycn avait pu, sans le vouloir, s'exprimer en chrétien, et passer presque pour un prophète. Aussi, le Stace de Toulouse déclare -t-il à Virgile qu'en lisant dans sa quatrième églogue, « Le siècle se renouvelle, la justice revient et avec elle le premier âge du genre humain, une race nouvelle descend du ciel, » il se trouva aussi hon chrétien que Virgile luimême. En effet, pour ceux qui suivaient la doctrine de ïoidouse, il s'agissait de divorcer avec le vieux siècle, pour trouver le bonheur dans ce siècle nouveau, dans cet âge d'or que promettent aux croyants tous les utopistes pohtiques et religieux. Aussi, avons-nous vu la Béatrice de la Vie NotiveUe quitter ce siècle corrompu pour s'en aller dans le siècle immortel, où régnera, comme de raison , la justice et la vérité, grâce au 31essie, qui, juge suprême, replongera la louve dans l'enfer, d'où elle est sortie.
Il ne faut pas, du reste, s'en lier trop aux apparences, qui sont souvent trompeuses, che danno al diibitar fcdsa matera, par suite du motif qui oblige de cacher la vérité, per le vere cagion che son 7iascoste;de même que Stace a été chrétien (lisez: patarin) sans oser se manifester tel, chiuso cristian, et qu'il s'est montré païen (Usez : catholique) , sans l'être, en effet, il se trouve à l'étage des avares, autrement dit de ceux qui suivent les errements de la louve, avec Adrien V, par exemple, lorsqu'il pécha au contraire par excès de libérahsme; aussi, des milliers de sectateurs de la lune, astre de l'erreur, de servants d'Fîécaîe, reine de l'enfer, composant l'armée de Simon de Montfort, ont-ils puni, dans Toulouse et dans ses troubadours, cet excès qui portait ombrage à leur souveraine, questadis^ misura nugliaia di LUNARI kanno piinita. Si Stace a donc été jeté en si mauvaise compagnie, ce fut pour un tort diamétralement opposé au leur, si bien que lorsque les apôtres de la véritable croyance (notez que celle dont on n'ose parler n'est jamais désignée autrement) furent persécutés par le Domitien pontifical, « il pleura sur eux, leur vint même en aide, et la pureté de leur doctrine, leur moralité exemplaire, dritii costiimi, lui firent prendre en dédain toutes les autres sectes , fer dispreggiare a me lutte cdtre sette. iSotez que Stace apparaît immédiatement après une invective pleine de véhémence contre les spohateurs du Temple , que la montagne vient de trembler comme une chose qui tombe, corne casa che caduj
et que dans les réceptions maçonniques au grade de rose-croix, on passe des ténèbres à la lumière « lorsque le Temple a été démoli , le voile qui le couvrait déchiré, les outils détruits, le mot sacré perdu, et quand loutl^Ordre est dans la consternation (1) ; » qu'on y rappelle la résurrection du Sauveur et son apparition à Emmaiis (2), qu'on y prononce ces mêmes paroles : « Jm paix soit avec vous (3) ; » que le récipiendaire « de la tribu de Juda, venant de Judée, ayant passé par Nazareth et rapportant le mot I. N. II. I. » figure la personne du Rédempteur [h). Notez encore que la chaîne des fictions mises en œuvre par le poète, tendent toutes à faire entendre qu'il s'agit d'une résurrection, c'est-à-dire d'une transformation du langage sectaire, personnifié dans Stace, qui de toulousain devient romain, d'albigeois catholique; qui, « libre de changer de couvent, libéra amutar conventOj, » laisse la terre pour le ciel, l'idiome d'amour pour l'idiome théologique. Rien de plus logique dès lors, dans cet ordre d'idées, que les deux comparaisons empruntées à la naissance et à la résurrection du Sauveur, que ce chant de Gloria in excelsis Deo et in terra PAX, et que ces paroles mystiques : « La paix soit avec vous. »
La personnalité de Stace est donc désormais bien établie, et l'on voit qu'il est de tout point digne de s'adjoindre à Virgile, son maître et son modèle, de lui succéder même au besoin comme guide du poète gibelin, et d'être pour celui-ci « le soleil nouveau dont les rayons l'aideront à se maintenir dans le sillon de la barque du pécheur, a drizzare dietro al pescator le vêle. « Dante l'entend si bien ainsi qu'il prête attentivement l'oreille à l'entretien des deux illustres maîtres, afin de bien saisir tous les secrets de ce langage poétique, dont la magie fait disparaître à volonté le fan tome, évoqué par elle, pour lui substituer le personnage réel ou la pensée véritable. Ascoltava i lor sermoni, ch'a poëtar mi davano intelletto.
Chant XXIIL Tout en marchant et en écoutant les discours des poètes, dont les leçons ont tant de prix pour lui, Dante atteint l'étage où se purgent les péchés commis par la gorge , autrement dit par la bouche ; or, il comprend dans cette catégorie l'intempérance dans le discours, et tout à la fois l'usage du langage orthodoxe, nourriture
(1) Lighton masonrf, p. 224. — (2) Ibid., p. 231. (3) Jùid,, p. 332. — (4) J/'ir/., p. 320.
indigeste cl babylonique à ses yeux ; confondant ainsi à dessein des choses disparates, et leur assignant la dénomination commune de peccati délia gola. Il a déjà opéré de la môme manière dans l'Enfer, on s'en souvient, pour la gourmandise et pour Tincontinence charnelle, par suite d'une semblable analogie d'idées ; plus loin, il procédera encore de même. Au milieu du chemin s'élève un arbre verdoyant tout chargé de mels appétissants, dont le feuillage est arrosé par un filet d'eau tombant de la cime du mont où est situé le paradis terrestre. A l'entour circulent les pécheurs, dont les uns sont des gibelins indiscrets, les autres des guelfes gourmands, destinés à faire passer la fiction inaperçue des profanes. Ils sont condamnés de même au supplice de la faim et de la soif, sans cesse aiguillonnée chez eux par la vue et par le murmure de cette eau limpide, par le coloris et le parfum de ces fruits appétissants, auxquels il leur est interdit de toucher (Ij. Cet arbre, rejeton de l'arbre de la science, figure lui-même la doctrine secrète, alimentée et entretenue par l'enseignement (source vive), qui dérive des régions supérieures, où se conservent ses mystères ; ceux dont la langue a été intempérante, dont les indications ont été une cause de persécutions et de désastres pour la secte , colpe délia gola segiiite già da miseri giiadagni, en sont punis par l'excommunication sectaire, c'est-à-dire que leurs coreligionnaires les tiennent à l'écart de leurs réunions, où se distribue le pain des anges, selon l'expression de Dante au début du Banquet; et sont tenus soigneusement dans l'ignorance des nouveaux signes, des nouveaux symboles que les fidèles sont obligés d'adopter pour remplacer les anciens. Voilà pourquoi le poète les représente le teint hâve, le corps réduit à l'état de squelette, et tourmentés sans relâche d'un besoin dévorant qu'ils ne peuvent satisfaire.
Une voix sort du milieu de cet arbre tentateur, et les mots qu'elle fait entendre : Di questo cibo avrete caro, offrent un dou!)le sens : '< Vous vous abstiendrez de cette nourriture, » ou « cette nourriture vous sera précieuse ; « s'adressant ainsi tout à la fois aux indiscrets,
(1) Voici la formule du scriiienl maçonnique : « Je pronieîs, je jure et fais vœu de garder inviolablement tons les secrets, signes et mystères qui m'ont été jus(iu'à jirésent dévoilés ; si je les révèle, que je sins forcé de prendre chaque jour une nourriture proportionnée et suffisante pour prolonger et conserver une faim dévorante et cruelle. » {Maçonnerie adorcJiiramUc^ pari. T, p. 80 cl 81.)
à qui elle est interdite , et aux trois poètes , qui savent combien elle est précieuse.
Parmi ceux dont la bouche n'a pas su garder une juste mesure, il s'en présente un, qui se récrie à la vue de Dante et que, lui, ne reconnaît pas plus qu'il n'a reconnu Ciacco dans l'Enfer, et par la même raison, c'est qu'on ne reconnaît plus dans les associations secrètes ceux qui se sont rendus coupables de faiblesse ou d'imprudence; et cependant celui-là fut son ami, probablement son allié, car il se nomme Forese Donati. Il apprend de lui quelle est la nature du châtiment expiatoire auquel il est soumis, et qu'il compare à la passion du Sauveur, car les docteurs delà secte mystique ont la prétention de conduire, par leurs enseignements et leurs épreuves, à la vie nouvelle, c'est-à-dire à la rédemption par la régénération.
Forese, puni pour avoir parlé, n'en est pas moins rigoureux contre ses co-sectaires de Florence, coupables des mêmes torts, et il leur prédit toutes sortes de maux. « O frère chéri, s'écrie-t-il, le temps n'est pas loin où il sera interdit, du haut de la chaire, aux effrontées de Florence, d'aller montrant leur gorge et leurs seins nus, pires en \ cela que les femmes de barbares et de Sarrasins, qu'on n'est pas obligé de menacer de peines spirituelles ouû'autres moyens discipli' \ naïves pour les faire aller couvertes, per farte ir coverte. » Que l'on i se rappelle le partar chiuso et coperto , le langage dus ou couvert , et l'on aura l'explication de cette sortie pudibonde contre la toilette décolletée des dames de Florence, dans le séjour où l'on expie les péchés de la gorge ; ces menaces d'un châtiment terrible qui ne leur permettra plus d'ouvrir la bouche, cette fois, que pour hurler de douleur, per urlare avrian le bocc/ie aperte, et non pour révéler des secrets inviolables.
En effet, pour qui sait que l'initié est à son gré homme ou femme, ces pécheresses sans pudeur sont tout bonnement des déserteurs des rangs gibelins, n'ayant pas eu honte, pour se faire bien venir du parti vainqueur, de lui livrer tout ce qu'ils avaient juré de garder caché sous un voile impénétrable. {Voyez nos pages 9Z^, 95 et 102.)
Chant XXÎV. Et m. intenant, afin d'ajouter à l'illusion, qui tend à confondre deux torts différents sous une même expression amphibologique , peccati delta gota , Forese désigne à Dante , parmi ses compagnons de souffrance, des intempérants et des indiscrets. Mais,
de même que nous avons vu l'avarice représentée sous les traits d'Adrien V, la gourmandise se montre là sous ceux de Martin IV, qui non-seulement « eut la sainte Église entre ses bras, » mais fut de plus Français, double crime aux yeux du poëte, qui bientôt nous fera reconnaître un autre pontife français , Clément V, dans la prostituée, personnification de la luxure, comme la louve et Sémiramis.
Le poëte lucquois, Buonagiunta , n'est probablement là que pour intempérance de langue ou de style , point difficile à éclaircir en l'absence de tous renseignements biograpbiques; mais il reste de lui un sonnet à l'ami de Dante , Guido Cavalcante, ce qui indique assez un coreligionnaire. En effet, il s'informe au poëte s'il n'est pas l'auteur des rimes nouvelles , commençant par ces mots : « Dames, qui avez l'inielligence de l'amour, » et Dante lui répond dans le langage qui leur est commun : « Tu vois en moi quelqu'un qui s'en va écrivant quand V Amour l'inspire , et exprimant ce qu'il lui dicte dans son for intérieur. » Ce qui ne se rapporte pas précisément à la question, mais n'en est pas moins clair pour le poëte de l'ancienne école erotique, car il reconnaît un frère dans celui qui lui parle. Il se bâte alors de proclamer le style nouveau, ce langage dogmatique annoncé par Dante dans la Vie Nouvelle puis inauguré par cette Canzone , commentée dans le Banquet, et dont il vient de citer le premier vers, bien supérieur à la manière de Guitton d'Arezzo et de Jacopo de Lentino ; en effet, ce langage se trouvait resserré dans un cadre étroit, son vocabulaire était borné, car il ne roulait que sur l'amour. C'était là le lien, le nœud, qui arrêtait l'essor des anciens rimeurs sectaires, il nodo che li îHtemie di quà dal dolce stil nuovo ; tandis que désormais les plumes .sectaires ne sont plus entravées et peuvent se donner libre carrière dans le cbamp théologique, tout en se conformant strictement à la doctrine d'amour, diretro al dittator sen vanno streîîe.
Chant XXV. Dante a poursuivi sa route ascendante ; mais il est préoccupé du phénomène dont il vient d'être témoin^ et désirerait vivement savoir comment des ombres , de purs fantômes , peuvent éprouver la soif et la faim , comment surtout il leur est possible de maigrir jusqu'à devenir de véritables squelettes , comme il adviendrait de corps vivants formés d'os et de chair. S'il s'agissait simplement d'un effet physique et naturel , Virgile serait très-compétent
pour satisfaire sa curiosité ; mais cette question se rattachant aux mystères de l'initiation nouvelle, il s'en remet au Toulousain du soin de répondre. Celui-ci s'acquitte de sa lâche dans un long discours, où il semhle traiter de la génération humaine , de la formation du corps et de l'àmc, et de leur séparation, qui les laisse visibles l'un et l'autre. C'est même tout au plus si les expressions employées se renferment dans les strictes limites de la décence. Mais, sous cette exposition alambiquée , il faut voir tout bonnement la théorie de la génération spirituelle , dont il est traité également dans le Banquet , au sujet de la vie noble et de Vâmc noble {{). Dans la vie mystique, l'homme passe successivement par trois existences , végétative , animale ou sensitive et rationnelle, avant d'arriver à l'existence spirituelle, appelée palingônésie, régénération ou vie nouvelle, et Stace fait parcourir à l'âme humaine ces différents degrés : celte théorie est la base de l'initiation sectaire, dont Dante a déjà subi les épreuves préliminaires. De tout temps , elle a été développée aux néophytes appelés à dépouiller le vieil homme et à renaître à la vie spirituelle en quahté d'homme nouveau. Les mystiques, en général, affectionnent les images empruntées à la génération dans l'exposition de certaines idées philosophiques et religieuses , usage qu'ils ont emprunté aux Orientaux (2). Nous voyons , dans une allocution i)rononcée le 28 décembre 1795 dans la loge de Saint- Jean, à Londres, par le révérend J. Watson , que l'obscurité dans laquelle se trouve le maçon admis au premier grade est « l'emblème de l'état de ténèbres, où l'homme séjourne dans le sein maternel, avant le moment où la naissance naturelle le produit à la lumière (3) ; » et le Thuileur écossais traite aussi « de la gestation , du développement et de Taccroissement du fœtus dans les animaux (k). » Enfin, on peut se re-
(1) TrailélV, ch. 21.
(2) « L'idée que l'Orient attachait au mot de génération est toute spirituelle. » (f^oj. Mignot, Mém. de l'Jcad. des Inscript., t. XXXIt, p. 275 et suiv.) Il en est de même pour l'union nuptiale, P^oj. la lettre de J. Ben-Juda à Maimonide, pour lui annoncer sou mariage avec la philosophie, sous le nom de Pléiade, nom qui comprend les sept sciences du tris^ium el du quadrivium. (E. Renan, De l'averroisme, p. H3.)
(3) Masouic Miscellanies, Londres, 1797, p. 242,
(4) Paris, 1821.
porter à nos citations du moine de Zigabène sur la gestation mystique des Pauliciens et à notre précis sur le mysticisme, dans lequel nous citons les paroles de Swedenborg sur la régénération et ses mystères^ régénération dans laquelle l'homme est conçu, porté, élevé spirituellement et se développe par degrés, h l'exemple des animaux et des végétaux. (Foz/e^; pag. 78, 80, 102.)
Il n'est pas difïicile de reconnaître que la génération , telle qu'elle est exposée par Stace , appartient au même ordre d'idées. Or, on verra , par le rôle assigné au prétendu poëte toulousain , dans les chants suivants , qu'il lui appartenait , à l'exclusion de Virgile , de fournir à Dante l'enseignement de la nouvelle secte sur la conception , la vie et la mort de l'homme régénéré , jusqu'au moment où a la mémoire , l'intelligence et la volonté deviennent, par ce passage successif, plus parfaites dans leur action qu'auparavant, 2« a»o nioho pià elle prima acuti. »
Tous ces étranges symboles dérivent , du reste , d'une source sacrée, et surtout des paroles de saint Jean, dont l'hérésie a si souvent fait abus, en les détournant de leur véritable sens : Ame7i, amen, dicotibi, nisi guis renalus fuerit denuo non potest videre regnum Dei. Dicit ad eum Nicodemns : Quomodo potest liomo nasci cum sit senex? JSum quis potest in ventrem matris suce iterato introïre et renasci? Respondit Jésus : Amen, amen, dico tibi, nisi qnis renatus fuerit ex aqua et Spiritu sancto non potest introïre in regnum Dei, Quod natum est ex carne caro est ; et quod natum est ex Spiritu Spiritus est {Ev., c. iii , v. 3). Ce double baptême de l'eau et de l'Esprit ne tardera pas à se faire; mais non pas, à coup sûr, dans le sens de la parole du divin Maître.
ChaîN'T XXVL Au septième pourtour de la montagne, où les âmes se purgent des péchés de la chair, la route est envahie par des flammes dans lesquelles cheminent les Esprits , qui s'y purifient comme l'or dans le feu. Mais on s'abuserait étrangement en voyant dans ces Esprits des hommes adonnés aux plaisirs sensuels et , bien ])lus, à des vices qui même sembleraient exclure leur admission au purgatoire. Le poëte a cependant tout fait, comme dans le chant XV^ de l'Enfer, pour diriger la pensée dans ce sens. Ainsi il rappelle ici les exemples de chasteté et les châtiments infligés à l'incontinence. Il fait dire à l'un de ceux qui s'écrient : Sodôme et Gomorrhe ! que
leur péché fut hermaphrodite et ne diffère pas de celui qui valut à César de s'enlendrc traiter de reine au milieu de son triomphe. C'est bien là, en effet, ce qu'il veut donner à comprendre aux profanes ; mais, pour les élus, les pécheurs des deux catégories n'en forment qu'une seule, ce sont les chantres de l'amour sectaire. Il se garde, en effet, d'en signaler par leurs noms d'autres qu'un troubadour et un poëte gibelin, ce qui est tout un ; n'ayant pas même recours ici au subterfuge employé précédemment , afin que la confusion puisse résulter de deux natures de faits rapprochées à dessein; il a le temps de discourir sur le mérite du style ancien et moderne, non pas celui de mentionner quelques noms, tempo non è da dire.
Les pécheurs hermaphrodites que nous voyons ici ne sont autres que ces amants parfaits dont parle Speron Speroni, courant embrasser la VÉRITÉ, dans laquelle ils se transforment entièrement^ ce qui produit Y hermaphrodite amoureux (1). Les deux sexes sont chez eux le résultat de ce dédoublement mystique de l'homme en tant que corps et âme, dont il a déjà été parlé, et en même temps de l'union de l'intelligence représentée par Minerve ou Athéné et de la volonté figurée par Hermès , union hypostasiée dans les symboles hermaphrodites, connus sous le nom d'Hermalhènes (2). Les sectaires du moyen âge étaient de même homme et femme , lorsqu'ils étaient arrivés à certains grades, comme les Maçons d'aujourd'hui , auxquels on donne , à ce titre , deux paires de gants lors de leur réception, une d'homme et une de femme. Il n'est pas jusqu'au baiser échangé par les Esprits dans la flamme, au moment où ils se rencontrent, qui ne nous reporte aux rites secrets des adeptes ; car nous lisons dans un de leurs auteurs : « La cérémonie de Voscidum fraternitatis fut adoptée par les chevahers templiers, qui la transmirent aux frères maçons (3). » Or, c'est de là peut-être qu'est dérivé ,
(1) Dialogues d'amour, Venise^ 1542. ^oj. aussi les D'ial. et amour de Léon Hébreu,
(2) Les Égyptiens allribuaient les deux sexes à Isis, qu'ils appelaient dieu et déesse; Jup 1er, coni>idéré de même comme symbole de la double force créatrice, active et passi>-o, était surnommé Mttropator (Clém. d'Alex. Slrom,, V). Apollon et Mithra a\aicnt aussi les deux sexes.
(3) Reghellini, Esprit du dogme, p. 155.
dans un sens tout autre que celui qui lui fut attribué depuis , ce j)roverl)e anglais : « Gardez-vous du baiser d'un Templier. »
S'il y avait quelques doutes à concevoir sur la signification toute mystique de ce péché hermaphrodite, Dante se chargerait lui-même de les lever. On n'admettra pas, sans doute, qu'il ait voulu s'infliger à lui-même la flétrissure qu'il aurait fait subir aux autres, et pourtant tel serait le résultat de sa fiction, s'il fallait le prendre au mot. Jusqu'à présent il n'a été que témoin des expiations qui se sont succédé, il est acteur dans celle-ci , et c'est la première à laquelle il soit soumis ; il faudrait donc en conclure qu'il avait à se purifier de la même souillure. Mais, nous le répétons, il n'en est pas ainsi, et lui-même se chargera de nous démontrer qu'il ne s'agit que d'une allégorie sectaire.
Le personnage qu'il rencontre d'abord est Guido Guinicelli, jurisconsulte bolonais, chaud partisan de Frédéric II et de son fils xManfred ; l'un des premiers et des plus habiles chantres de cet amour, qui ralliait tant de partisans autour de la bannière impériale. Nous voyons, dans ce qui nous reste de ses compositions, que luimême s'y fait donner par Dieu, le titre de dame : Donna, dio mi dira clie presiimisti ( 1 ) ? Chose singulière , il semble avoir fourni lui-même à Dante l'idée de le mettre au milieu des flammes , car il dit dans une Ganzone : « Il me faudra me consumer comme un homme éperdu d'amour, qui fond comme la cire au feu : n^étant nullement de la nature de la salamandre, qui vit dans les flammes, j'aurai donc à mourir. Sachez que mon cœur est épris de vous,
(1) Vers l'époque de Dante, un poëte de la même école disait : Conquidi, o Morte cruda e dispïetala, Ugm-donka taato pietosa et delicata.
EtBarberini, son contemporain, écrivait le dialogue suivant : Donna, — lo tï commando che tu tornlxjOMo. Barber. — Ed io rltorno alto stato piimero. Donna. — Or scrh'l dunque corne fossi un xjomo. P. Slrozzi annonce sou départ dans un sonnet à N. Soldanieri, et celui-ci lui répond par une chanson dont voici le premier vers : Molto mi grava o Donita, d tuo partira,
G. Orlandi demande également à G. Cavalcanti ce que c'est que l'amour, et l'ami de Dante lui répond de môme :
Donna mi prega perche 'voglia dire.
Amour incarné, au point que, mourant de piélc, pietà, vous le faites se consumer en grande ardeur, etc. »
Nous savons du reste que l'Amour incarne dont le grave jurisconsulte bolonais était épris, s'appelait Liicic^ car, ainsi que nous l'avons remarqué précédemment, lui seul, jusqu'au temps de Dante, donna un nom à sa dame-lumière, qu'il dépeignait coilTéc d'un capuce de plusieurs couleurs, variopmto, destiné à tempérer son éclat. Son péché n'aurait donc été hermaphrodite qu'en le considérant comme ne faisant qu'un avec ladite dame-lumière; or, c'était aussi le péché de Dante, dont la Béatrice avait, nous l'avons déjà vu, d'intimes rapports avec Lucie.
Comment hésiter à voir dans Guinicelli l'être géminé ou l'hommefemme, lorsque Dante prend lui-môme à tâche de le signaler comme tel? Tout joyeux de le rencontrer, il s'avise d'évoquer dans la fable Ériphile, reconnue par ses deux fils, afm de le comparer à une mère^, puis aussitôt, comme il a fait pour Brunello Latini, dont il est la contre-partie, il l'appelle son père et celui de tous les chantres d'amour italiens; car « on fera, lui dit-il, grand cas de vos vers tant que durera le procédé moderne, qmnto durera fuso moderno, » de déguiser la pensée sectaire sous l'enveloppe poétique du langage amoureux. Alors Guinicelli, pris d'humilité, lui signale un troubadour qu'il prétend lui être bien supérieur dans l'emploi de la langue maternelle ; manière adroite d'indiquer la dérivation albigeoise. Ce rimeur provençal est Arnaud Daniel , surnommé le grand maître d'amour, qui fait des vœux pour que Dante arrive promptement au plus haut de l'échelle des grades, al som délia scalina.
Ce troubadour, qui se vante d'avoir fait nombre de caras rismas,
« composa maintes chansons de tous mètres en l'honneur de sa dame, qu'il ne voulut jamais nommer, même sous un nom fictif (1). » Dans l'une d'elles, rapportée par Millot, il exprime son regret de ne pouvoir l'obtenir, malgré tous les cierges qu'il a brûlés à cet effet. « Je serais heureux de la posséder, dit-il, ne fût-ce que dans ma vieillesse, mais non, le siècle est trop dépravé. » Le môme auteur ajoute :
« A l'examen de ses pièces, on ne voit pas ce que Dante et Pétrarque y trouvaient de si merveilleux. » (Ils comprenaient quelle était cette
(1) Voy. sa Yie par Noslradamus.
dame qu'un siècle dépravé l'empêchait de posséder, ne fût-ce que dans sa vieillesse.) Il est fort obscur, selon le moine de Moniaudon, personne n entend ses chansons. Un autre contemporain, Hugues de Saint-Césaire, dit que la difficulté d'entendre Arnaud venait de la profondeur de ses pensées (1). » Le comte Galvani juge de môme qu'il « se complaisait dans un style embrouillé, donnant aux mots deux sens et parfois trou sens; aussi les Provençaux eux-mêmes ne l'entendaient-ils pas bien (2). » Ces témoignages unanimes sur Arnaud Daniel sont plus que suffisants pour expliquer comment et pourquoi Dante l'avait en cette haute estime, qu'il fait exprimer par Guinicelli; quant aux paroles échangées entre ce dernier et lui, il suffit de les lire pour y reconnaître l'argot sectaire et pour rester convaincu que tant d'importance attachée, en pareil heu, à la supériorité du style de tel ou tel poëte de la même école religieuse et politique, est relative aux diverses modifications que les circonstances ont fait subir à leur manière d'écrire. En effet, tous les éléments qui ont concouru à la formation systématique du langage conventionnel, sont réunis à dessein dans cette Cantique du Purgatoire, où nous les voyons artificieusement personnifiés dans Virgile, Stace, Sordelio, Bonagiunta, GuiniceUi, Arnaud Daniel et Dante lui-même, véritable pléiade, à laquelle viennent se rattacher les autres chantres d'amour dont les noms sont mentionnés successivement, avec l'intention de signaler ceux qui suivaient les préceptes de *< l'art et de la raison, » en opposition avec les profanes, dont l'attention se portait plutôt « sur les mots que sur la pensée réelle, a voce più ck'al ver drizzan li volti. »
Terminons par une observation qui n'est pas sans valeur, au sujet de la région enflammée dans laquelle sont réunis tant de chantres de l'amour. On ne saurait croire qu'ils se trouvent ainsi grouppés sans dessein, et il faut bien que cette épreuve du feu, sorte de baptême préliminaire, ait eu dans la pensée du poëte une haute signification, pour qu'il l'ait fait signaler en ces mots par Virgile, dès le début du poëme : « Tu verras ceux qui sont contents dans le feu ; » comme si le purgatoire n'avait rien de plus remarquable ; pour qu'il y soit
(1) Histoire littéraire des Troubadours,
(2) Osservazioni salle PoeAs de' Troi'atorit
revenu à l'aide de ce songe, dans lequel Lucie l'enlève, sous la forme d'un aigle, jusqu'à la région de feu, où elle et /mi sont consumés par l'incendie imaginaire, incendio imaginaio ; pour qu'enfin, comme nous l'avons remarqué déjà, ce soit l'épreuve unique à laquelle Dante ait jugé à propos de se soumettre.
Chant XXVII. Notre poëte éprouve quelque appréhension à traverser les flammes qui lui barrent le chemin, car il se rappelle vivement, imacjinando forte^ avoir vu des corps humains brûlés sur les bûchers de l'Inquisition , umani corpi già veduti accesi; et nous savons qu'il n'a pas plus que ses corehgionnaircs la vocation du martyre. Un ange, qui traite d'âmes saintes ces pécheurs hermaphrodites, preuve qu'ils ne sont pas si noirs qu'ils en ont l'air, a beau lui dire qu'on « ne va pas plus loin sans être mordu par le feu, » la frayeur le fait hésiter, car la flamme fictive pourrait lui valoir d'être livré à un brasier réel. Virgile lui rappelle en vain qu'il l'a fait chevaucher sain et sauf sur la fraude elle-même, personnifiée dans Géryon, en lui assurant qu'il est en mesure d'agir désormais plus efficacement, étant « plus voisin de Dieu. » Ce n'est qu'au moment où il ajoute : « Il n'y a plus que ce mur entre toi et Béatrice, » qu'il se décide à subir l'épreuve.
Il entre donc dans les flammes entre les deux poêles, dans lesquels sont personnifiées les deux formes, ancienne et moderne, du langage de l'initiation, et, grâce à ce double rempart, il n'éprouve d'autre mal au milieu du brasier qu'une vive sensation de chaleur, car cette flamme est cefle de l'amour, en opposition avec le glacier infernal où siège Lucifer. Peut-être aussi est-elle la figure de ces langues de feu qui donnèrent aux apôtres le baptême de l'Esprit, mais il faut certainement en rechercher l'idée sectaire dans les mystères de l'Egypte et dans ceux de la Grèce, d'où elle est passée dans les initiations modernes. Quant à trouver l'inspiration catholique dans une allégorie pareille, il faut être doué d'une extrême bonne Yolonté pour y tenter, au milieu de ce mélange de sacré et de profane.
Les flammes franchies, une voix, que Dante a été prévenu d'écouter attentivement, celle du dernier ange initiateur, se fait entendre du sein d'une vive lumière , disant : Venùe^, benedicti patris met. Pourquoi ces paroles de l'Évangile de saint Matthieu, dans le cha-
pitre XXV, qui traite du jugement universel, où le Fils de l'Homme prononcera la sentence des vivants et des 7norts, des bons qui seront à sa droite et des méchants qui s'en iront à sa gauche ? C'est que toute la fiction du poëme roule sur l'idée d'un jugement, à la suite duquel apparaîtra la Jérusalem nouvelle.
Ce jugement, Dante l'attend sans crainte, car, l'ombre venue, qui Tempêche de monter davantage, il s'endort paisiblement entre ses deux mentors, qu'il compare, afin que l'on comprenne bien leur signification, à deux pasteurs veillant près de leur troupeau, pour que la bête fauve^, la louve, n'ait pas à lui porter dommage, perché fiera non lo sperga. Dans son sommeil, il est visité par un songe, à l'heure où l'étoile de Vénus se lève sur la montagne, Cûerea^ cke di fiioco d'amor par sempre ardente^ ce qui n*est pas indifférent à noter, puiscju'il signale lui-même cette circonstance. Dans un de ces songes qui, dit-il, savent les faits avant qu'ils s'accomplissent, anzi cke 7 fatto sia, sa le novelle , et telle est toujours la nature des siens, il voit Lia, figure de la vie active, cueillir des fleurs pour s'en former une guirlande ; tandis que Rachel, figure de la vie contemplative, « reste à se regarder toute la journée au miroir : à l'une l'action, à l'autre la contemplation, Lei lo vedere e me Covrare appaga. » Nous sommes prévenus par là que la vie active du poète va finir, et qu'il va passer prochainement, ainsi cju'il se pratique dans toutes les initiations, à la vie contemplative.
xiu moment où il vient de se réveiller, Virgile lui annonce qu'il va « pouvoir se rassasier de ce doux fruit que les mortels vont cherchant ardemment sur de nombreux rameaux, » et il est difficile de ne pas entendre là qu'il veut parler de la véritable doctrine religieuse et politique ; en effet, il lui annonce par ces mots la venue de Béatrice, de ce symbole imprimé dans son âme au point de ne faire qu'un avec elle, et cjui, pour lui, résume la vérité et la justice, au ciel comme sur la terre ; il s'est même déjà servi de cette expression dans le chant précédent, au sujet de Béatrice, dont le nom prononcé le décide à traverser la flamme , en se comparant à l'enfant qui ne résiste pas à un beau fruit, ck'è vinto ai porno,
Virgile ajoute qu'après l'avoir fait passer sain et sauf, à force d'art et d'habileté^ en enfer par » le feu éternel » et dans le purgatoire par « le feu temporel, » il ne saurait plus l'assister utilement au
seuil du paradis catholique; sa tâche étant donc terminée, ilTinvestit du double caracièrc de prêtre et de roi, pour en exercer sur luimême la double autorité , en lui disant ; Te soprà te corono e mitrio (1). « Cette idée, dit Malter, que les vrais initiés du Christianisme et les vrais fidèles du Christ sont faits rois et prêtres (Apoc, ch. I, V. 6, ch. V, V. 10) est à la fois persane, judaïque, chrétienne et gnostique (2). « A ces divers titres elle avait droit de figurer dans le poëme, car en elle se résume la prétention la plus habituelle des mystiques, bien heureux encore lorsqu'elle ne va pas jusqu'à faire de l'homme un Dieu, conformément à cette autre idée fondamentale du gnosticisme, que l'homme est destiné à manifester l'Être suprême ; ce qui explique pourquoi Anthropos est l'un des premiers Eons du plérôme, de même qu^'Adam Kadmon est l'un des principaux personnages de la Kabbale (3)o {Voyez noire page 97.)
Chant XXYIII. Dante couronné et mitre par son maître s'avance sous les frais ombrages du paradis terrestre, car c'est là qu'il est arrivé, lorsque ses pas sont arrêtés par une rivière limpide, de l'autre côté de laquelle il aperçoit une belle personne, autre Lia, comme Béatrice sera une autre Rachel, les figures étant doubles et même triples dans tout le cours du poëme ; la belle dame s'en vient aussi en chantant, en cueillant aussi des fleurs. La rivière est le Léthé qu'on est surpris de trouver dans Eden, et la dame est Mathilde, la grande comtesse qui, au xii^ siècle, légua ses domaines au Saint- Siège. Elle figure donc la vie active de l'initié sectaire, sous la forme catholique romaine, par le même motif que Béatrice, appelée à symboliser la vie contemplative, est revêtue du caractère dogmatique; l'une est la dévotion dans ses pratiques extérieures; l'autre la science étudiant le dogme dans ses sources et en sondant les plus profonds mystères. Cette intention n'a pas échappé à l'anonyme
(1) « Enfin le voile se déchire : l'adepte apprend que, jusqu'alors, la vérilé ne lui a été manifestée qu'à demi ; que celte liberté et celte égalité dont on lui avait donné le mot à son entrée dans la maçonnerie, consiste à ne reconnaîire J aucun supérieur sur la terre; à ne voir dans tous les rois et les pontifes que des hommes égaux à tous les autres. » Barruel, ouv. cité, part. II, p. 308. Voy. aussi le Télescope de Zoroastre, dans lequel le prosélyte est revêtu, à la fin de son cours mystique, de la royauté et du pontificat.
(2) Histoire du Gnosticisme^ t. I, p. 172. — (3) Ibid,^ i, II, p. 139.
qui appelle constamment et avec une sorte d'alTectation Mathilde du nom de Lia, en rappelant que Béatrice siège au même rang que Rachel et qui ajoute : « La vision de l'auteur est réalisée par le fait. »
Quelle est la pensée que la présence de cette belle comtesse, amie dévouée de Grégoire VII, fait germer dans l'esprit de Dante? Il ne trouve rien de mieux que de la comparer à Proserpine , c'est-à-dire à la reine de l'enfer, à la compagne du monarque infernal; l'allusion est palpable, et sa portée injurieuse est en parfait rapport avec tout ce qui précède.
Mathilde s'avance à la prière du poëte gibelin jusqu'au bord de la rivière et lui cite le psaume où il est dit « Delectasti, » pour lui expliquer le motif qui la fait sourire de joie, au cas où il en serait surpris; mais c'est dans la paraphrase du cinquième psaume de la pénitence, adapté par le poëte à la descente de Henri VII en Italie, pour y juger les vivants et les morts, qu'il est nécessaire de recourir et non au texte original. Nous voyons en effet dans cette paraphrase que ce prince « est la lumière et qu'il est destiné à raffermir la citadelle de Sion, que Dieu a voulu édifier pour l'éternité; qu'un peuple meilleur sera créé pour remplacer l'ancien et louer Dieu dignement; qu'au jour du jugement (dont il n'est pas dit un mot dans le texte) les morts ressuscites au son de la trompette viendront lui rendre compte de leur conduite, tandis qu'il restera inébranlable sur son trône. » Si l'on se reporte maintenant aux deux lettres écrites par Dante, l'une aux princes et aux peuples d'Italie, l'autre à Henri VII lui-même, on y retrouvera les mêmes pensées, les mêmes allusions : « L'espérance d'un siècle meilleur hn\\Q aux yeux de l'Italie; beaucoup viennent dans la joie de leur cœur au-devant du désiré, chantant avec Virgile tam saturnia régna quam virginem redeuntem. Nous qui pleurons en nous rappelant que nous sommes dans Babylojie, exilés de la sainte Jérusalem^ nous passerons des misères de la confusion dans la joie de la paix. — Réjouis- toi, Italie, car ton époux, qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple j, se hâte de venir à tes noces. — Il s'approche celui qui te délivrera de la prison des pervers. — • Faites donc envers lui acte de sujétion et chantez dans le psautier de la pénitence » (dans sa paraphrase en vers à la suite de son credo hypocrite).
La citaiioii de Mathilde a donc pour but d'annoncer un jugement prochain, d'où résultera le triomphe de la nouvelle Jérusalem et l'avènement d'une vierge, qui ramènera l'âge d'or pour ce peuple nouveau.
Elle explique ensuite en termes mystiques comment sur ce haut sonimetiln'y a ni venls, ni pluie, ni brouillards; attendu qu'en s'élevantdc vertus en vertus, dans la vie pratique, l'àme arrivée à la perfection morale est affranchie des passions, qui sont le résultat des grossières vapeurs de la matière. De ce séjoui' de la perfection morale s'épandent sur la terre, selon que le sol leur est propice, les semences de vertu et de doctrine qui y germent et s'y propagent sans qu'on en connaisse l'origine, senza semé palese (1). Enfin l'onde au bord de laquelle Dante se trouve arrêté découle d'une source immortelle s' épanchant dans deux directions différentes, ce qui indique à suffire qu'il s'agit de l'enseignement mystique destiné à effacer les mauvaises impressions premières et à inculquer dans l'esprit la vérité à la place de l'erreur ; en effet l'un des deux canaux dans lesquels se divise l'onde céleste s'appelle le Léihé et l'autre l'Eunoë ; mais il faut goûter de tous deux pour que le breuvage soit efficace ; car on ne peut profiter de l'instruction nouvelle qu'autant qu'on a oublié complètement tout !i ce qu'on avait recueiUi de l'ancienne. Pour conclure, Mathilde, « ajou- i( tant un corollaire » à ce qu'elle vient de dire, nous reporte ad virginem et Saturnia regna^ en déclarant que « les poêles qui chantèrent L'âge d*or rêvèrent peut-être ce lieu et que le nectar n'est autre chose que l'eau d'Eunoë; aussi Virgile et Stace, l'initié païen et le sectaire albigeois, accueillent cette explication d'un sourire d'intelligence, car ils l'ont parfaitement comprise.
Chant XXIX. A peine Malhilde-Lia a-t-elle fini son exposition mythologique, au sujet de l'Éden chrétien , qu'elle se met à chanter ï comme une femme amoureuse, corne donna inamorata; car, inspirée par cet amour que Provençaux , Lombards et Italiens célébraient à l'envi, la comtesse guelfe est devenue ardente gibeline , sachant par
(l) « La semence divine germe inconlinent dans notre âme, s'y développant et s'y diversifiant selon ce qu'exige chacune des facultés de l'âme. Elle germe donc pour la faculté végétative, pour la sensilive et pour la rationnelle, » Convito^ IV, 23.
cœnr le psautier de Dante. La preuve en est qu'elle lui chante : Beau quorum tecta sunt peccata, bien entendu selon sa paraphrase , dans laquelle il parle encore de ce jour du jugement qu'il a tant à cœur, bien que le texte sacré soit muet sur ce point. Nous y lisons: «Bienheureux ceux dont les méfaits et la malice seront pardonnes et couverts, qui se trouveront sans iniquité devant le trône , au milieu du céleste chœur (c'est-à-dire devant le trône de Henri VII, que Béatrice occupera bientôt). — Tu sais, Seigneur, que je t'ai confessé ma faute (allusion à sa confession en présence de Béatrice), sans te cacher mon erreur. — Au moment du jugement, tous les saints te prieront de daigner te montrer propice (c'est ce que nous verrous faire au chœur céleste, quand le poëte comparaîtra en accusé devant Béatrice). » Toutes les circonstances importantes du poëme sont ainsi annoncées h l'avance par des rêves et des visions , ou par quelque trait destiné à servir de guide.
Ces deux citations du psautier dantesque ont tellement en vue un jugement prochain, que la seconde est suivie immédiatement de l'arrivée du juge, « Regarde, frère, et écoule, » dit Mathilde, et le sens de ces paroles est à coup sûr : Voilà ce que je t'ai annoncé. Or, ce juge est une femme, c'est Béatrice , création allégorique , complexe, puisqu'elle personnifie le système religieux et politique de Dante , ayant &hi lors à se mouvoir également dans l'ordre temporel et dans Tordre spirituel. Virgile a mitre et couronné Dante , et, à son tour, Dante va nous montrer Béatrice, la dame de son esprit, selon la Vie Nouvelle, sa philosophie, selon le Banquet, et, à parler plus exactement, son âme et son verbe hypostasiés, ne faisant qu'un avec lui, il va nous la montrer exerçant , avec tous les attributs de la puissance divine, les plus hautes fonctions de l'autorité temporelle et spirituelle, conformément à ces paroles de son traité de la monarchie , que le pape et l'Empereur, en tant que hommes , sont à réunir en un seul , habent reduci ad unum.
Dans l'x^pocalypse , le juge est semblable au fils de l'homme et vêtu d'une longue robe , vestitus podere (1, 1 2) . Il n'en a pas fallu davantage au poëte pour l'autoriser à le transformer en femme , en suivant d'ailleurs à la lettre le livre de saint Jean pour la description de son cortège. Ainsi, il voit d'abord les sept chandeliers d'or , puis viennent les vingt-quatre vieillards et, à leur suite , les quatre ani-
maux symboliques (XIX, h), auxquels il donne six ailes, avec saint Jean, en recommandant toutefois de lire Ézécliiel.
Comme il cite aussi ce prophète dans son épître dédicatoire, à propos du Paradis, en disant : « Ézcchiel parle de ce lieu de délices au sujet de Lucifer, » la conclusion à en tirer, c'est qu'il y a quelque éclaircissement important à y puiser. Or, nous lisons au chapitre XXVIII : « Dis au prince de Tyr : Votre cœur s'est élevé et vous avez dit : Je suis Dieu et je suis assis sur la chaire de Dieu au milieu de la mer. — Vous avez amassé de l'or et de l'argent dans vos trésors. — Vous étiez le sceau de la ressemblance de Dieu , plein de sagesse et de beauté ; vous avez été dans les délices du paradis de Dieu ; je vous ai étabh sur la montagne sainte de Dieu. — Vous avez péché, et je vous ai rejeté de la montagne de Dieu. — Vous avez pollué votre sainteté dans la multitude de vos iniquités et par l'injustice de votre commerce. » Nous aurons à voir ultérieurement à quel personnage, apparaissant sur la montagne de Dieu, pourront s'appliquer dans la pensée du sectaire et ce nom de Lucifer et ces reproches relatifs tant h l'orgueil qu'à la cupidité.
Le juge féminin [un cinque cento dieci e cincjue ^ IVDEX) est monté sur un char, comparé à celui d'Auguste , pour indiquer la dignité impériale, et traîné par un animal mystique , réunissant les t deux natures de l'aigle et du lion, par allusion aux deux pouvoirs céleste et terrestre. Il a d'un côté les trois vertus théologales , de \ l'autre, les quatre vertus cardinales, et son cortège se compose des l sept sacrements , des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ï personnifiés, à la suite desquels s'avancent , personnifiés de même , tous ceux du Nouveau Testament, y compris l'Apocalypse, qui ferme la marche. On lui chante , comme au divin Rédempteur, hosanna ï be?îedictus qui venisy et le vers de Virgile en l'honneur de l'héritier présomptif d'Auguste , manibus date lilia plenis. Ainsi , rien n'est négligé pour mettre en relief la double nature de cette Béatrice destinée à faire le bonheur du genre humain, à le régénérer dans I ses mœurs, dans ses lois, dans sa religion (1).
(1) J^of., dans le Traité de la monarchie, la définition des deux léadtudes terrestre et céleste, résultant de la double direction spiiituelle et temporelle du pape et de l'Empereur ne faisant qu'un (liv, m, p. 87, cdit, de Bâle, lSo9).
Chant XXX. Non-seulement Béatrice est saluée comme Christ et comme César, mais les premières paroles que fait entendre une voix céleste sont celles-ci : Veni^ sponsa di Libano. Pour signifier que la réunion dans une seule main des deux pouvoirs temporel et spirituel constitue la perfection du régime social désigné par les sectaires, sous le nom de la Nouvelle-Jérusalem prédite par .l'Apocalypse : « Venez, me dit l'ange, et je vous montrerai l'épouse qui a l'Agneau pour époux. Il me transporta, en esprit, sur une haute montagne et il me montra la sainte Jérusalem qui descendait du ciel , parée comme une épouse qui s'est parée pour son époux (XXI, 2, 9, 10).
Celle qui est destinée à renouveler la face du monde , en faisant succéder l'âge d'or à l'âge de fer, l'empire de la cité céleste à celui de la perverse Babylone, se montre couverte à'xxn voile blanc^ couronnée des feuilles vertes de l'olivier, et vêtue d'une robe pourpre, couleurs en rapport avec les trois vertus théologales ; à son aspect, Dante ému reconnaît la puissance de cet ancien amour dont il a subi le pouvoir avant d'être sorti de l'enfance (c'est-à-dire avant d'être passé maître) (1), et il l'attribue avec raison à une influence occulte, occulta virtù. Il se tourne du côté de Virgile pour lui confier ce qu'il éprouve ; mais le poëte latin, dont le rôle est fini, puisque nous sommes en plein catholicisme, l'a déjà quitté et il s'en afflige. Béatrice , prenant aussitôt la parole , l'invite « à réserver ses larmes pour des atteintes plus vives. ^) Il reporte donc ses yeux sur elle, et, de même qu'il a dit que l'Italie sans l'Empereur était « un navire sans nocher au milieu de la tempête (Purg. VI), » image qu'il reproduit dans le iv^ traité du Banquet, il la compare à un amiral surveillant la manœuvre sur le pont de son vaisseau. Alors, d'un air tout royal, regalmente , elle lui dit : « Regarde-moi, je suis bien Béatrice (celle de la Vie Nouvelle, malgré mon cortège catholique). Commuent t'es-tu décidé à gravir ce mont ? Ne savais-tu pas que le bonheur est ici? » A ces mots, les anges se mettent à chanter le psaume où David prie le Seigneur d'être son protecteur, àQ\Q sauver de tout danger, de le tirer des pièges cachés^ s'écriant : « Vous m'avez racheté, Dieu de vérité, et vous ne m'avez point livré entre les
(1) Quel âge avez-vous? — Neuf ans. — Que signifie le nombre neuf.'-~- L'âge parfait d'un maçon {^Maçonnerie adonhiram'ue, part. II, p. 44, 46).
mains de rennemi. » Et pour que raltenllon se porte bien sur ce dernier verset, le poëte ajoute que le chant s'arrête à pedes mcos. Nous sommes donc avisés qu'il est en présence de la dame du salut, de celle qui Ta préservé de tout péril, sous son aspect erotique, et qui, transfigurée désormais, continuera d'être pour lui une divinité tutélaire.
Mais le poëte a eu des torts envers elle, doctrine jalouse, dont il prétend être le sectateur fervent , et il doit en rendre compte à son juge. Elle lui rappelle donc ce qu'il fut dans sa Vie nouvelle, où elle |i le dirigeait dans la voie droite en faisant briller sur lui ses jeunes j) yeux (c'est-à-dire ses enseignements, d'après l'explication du Banquet), et elle lui reproche de lui avoir trouvé moins de charmes lorsque, à la seconde période de son existence (de l'instruction philoso- \ phique proprement dit), elle passa de la chair à l'esprit (de la science if humaine à l'enseignement mystique), d'avoir suivi alors une voie qui ^. n'était pas la véritable (en délaissant la symbolique de l'amour pour celle du dogme catholique), et de s'être attaché « à de fausses images du bien, qui ne tiennent 7nen de ce quelles -promettent, » l
S'il fallait entendre cette allocution dans le sens littéral, rien ne serait plus ridicule assurément que cette querelle d'une jeune femme à son ancien amant, pour l'avoir trouvée moins belle lorsqu'il ne restait plus d'elle qu'un cadavre sur la terre et une âme immortelle jj dans le ciel. Mais nous avons déjà assez d'éléments de conviction pour ne voir dans tous ses discours que l'expression plus ou moins déguisée d'une même pensée, dirigée vers un but unique, une réforme radicale dans l'Église et une révolution dans l'organisation sociale.
Chant XXXI. Dante, provoqué à répondre à cette accusation, \\ laisse échapper un oui timide, car il ne saurait nier une faute dont la \ nécessité seule est l'excuse; et Béatrice, qui veut l'aguerrir contre !J la voix des syrènes (on se rappelle celle qu'il a désignée sous ce nom dans le chant XIX), lui dit modestement que jamais la nature ni l'art n'ont pu lui procurer autant de bonheur que les beaux membres dans lesquels elle fut renfermée et qui sont répandus en terre, i| in terra sparte. Hâtons-nous d'expliquer, pour écarter tout ce qu'un '" pareil langage, dans la bouche d'une jeune femme, pourrait offrir d'inconvenant, que, de même que la doctrine politique et religieuse
de Dante a des yeux et une bouche qui parlent et sourient, elle a aussi des membres qui composent le corps de la secte ; c'est de ceuxlà que Daiite pouvait dire beaucoup plus exactement sparte in terrO:, car il n'est guère d'usage de dépecer les membres de ceux qu'on dépose dans le tombeau.
A l'aveu du péché succède l'excuse que le poëte allègue pour l'atténuer : « Les choses présentes m'ont entraîné, dit-il , par leur faux attrait, aussitôt que se cacha votre visage. » Si l'on se rappelle que Béatrice est voilée au moment où elle lui parle, que sou visage est caché depuis qu'il a jugé à propos de la revêtir du masque théoîogique, qu'elle est entourée de tous les attributs du catholicisme, des symboles vénérés de la loi aucienne et de la loi nouvelle, on comprend ce qu'il y a d'artificieux dans cette réponse, qui rejette sur l'Église catholique elle-même, à laquelle se rattachent toutes les choses présentesj, le tort dont il s'avoue hypocritement coupable.
Ainsi, tout le crime du poëte se réduit à son infidéhté envers Béatrice, selon recelé d'amour, remplacée par Béatrice selon le dogme; oupluiot, au travestissement qu'il lui a fait subir. La fillette, pargoletta^ dont elle lui parle, fait allusion aux poésies du Canzoniere, dont la pensée n'est pas moins sectaire que le reste, comme on le verra, et n'a pour but que de donner le change. Cette expression, « d'autres vanités, altra vamtàj indique d'ailleurs qu'il ne s'agit de rien de sérieux; à moins qu'on ne la comprenne des choses de l'Église.
Le remords dont le coupable est saisi le fait défaillir, et, lorsqu'il revient à lui, il se trouve dans le Léthé, où Mathilde le tient plongé, assistée de Stace, dont le nom n'est prononcé de nouveau, par prudence, que dans le chant suivant. Il était superflu, en effet, de mettre par trop en évidence ce qui était sufiisamment indiqué, à savoir le baptême par immersion du néophyte Dante, ayant pour marraine la Romaine Mathilde et pour parrain le Toulousain Stace, de manière à lui ménager deux répondants, l'un du côté orthodoxe, sous l'inspiration de l'Église, l'autre dans les rangs opposés, parlant en chrétien fidèle, pour déguiser une pensée hérétique.
Dante n'a pas manqué à expliquer lui-même la signification des père et mère spirituels dont il a fait choix, en disant dans le Banquet : « L'idiome vulgaire dont je me sers a rapproché mes deux générateurs. qui l'ont parlé (dans la Comédie) ; il est donc manifeste qu'il
a concouru à ma génération (h la Vie Nouvelle) et conlribué pour quelque chose à mon cire (comme homme nouveau, initié aux mystères (le la doctrine manichéenne). Il m'a introduit à la vie de la science^ qui est la dernière 'perfection (c'est ainsi qu'on devient maçon parfait) ; car c'est avec son aide que le latin (c'est-à-dire le langage de Yirgile, honnête, orné, clos, couvert) m'a été enseigné; latiiî qui m'a servi à aller plus avant (Trait, i, chap. 13). » Ce latinlà ayant toujours deux sens, l'un interne et l'autre externe, servant à le couvrir, il était indispensable que IMathilde, l'active Romaine, fût la compagne de Stace, le contemplatif albigeois.
La cérémonie du baptême terminée (1), le néophyte Dante est conduit par Mathilde, sa marraine, au milieu des quatre vertus cardinales, qni se mettent à chanter : c Ici nous sommes des nymphes et nous sommes des étoiles dans le ciel. Avant que Béatrice fût descendue sur la terre (par l'évocation de Dante), nous avions été destinées (par lui) à être ses suivantes. » Les trois vertus théologales sont également des étoiles, comme nous l'avons vu, dans le chant VIII, et toutes sept elles correspondent aux sciences du trivium et du quadrivium, correspondant elles-mêmes aux sept cieux mobiles. Car tout |! est correspondance dans le langage mystique, Swedenborg nous l'a affirmé.
Amené par ces nymphes-étoiles devant le char où se dresse son } juge féminin, sa conscience gibeline scrutant ses méfaits guelfes, elles !* l'invitent à contempler « ces émeraudes d'où jadis l* Amour tirait ses armes, ond'Amor già ti trasse le sue armi, » armes dont il se servit longtemps avec succès et auxquelles il a dû renoncer forcément. Le poëte porte avidement ses regards sur Béatrice, et il la voit les yeux \ fixés sur le griffon, dans lequel elle se mire, comme le soleil dans une C glace et dont l'image est reflétée dans ses yeux. f
C'est là une figure manichéenne à coup sûr, car « le griffon nous reporte vers la Perse, de même que le sphynx vers l'Egypte (2), » et c'est de la Perse que les doctrines du fds de la veuve ont passé dans
(1) Foy. les paroles de saint Jean, c. III, 3 et suiv., et surtout celles de saint jj Basile dans ses trente chapitres adressés à l'évèque Annpliiloque, où il est dit, au sujet du baptême : Regeneratio allerhis vilœ inUiiim est, etc.
(2) Benj, Constant, La Religion considérée dans sa source, t. Il, p. 405.
l'Occident. Les commentateurs s'accordent à voir une image du Sauveur dans l'animal symbolique attelé au char de Béatrice ; mais ils ne se sont pas aperçus qu'il faudrait en dire autant de Béatrice, puisque tout ce qui est chanté autour d'elle , comme aussi les paroles évangéliques qui sont miseï^ à dessein dans sa bouche, et non pas pour une fois, démontrent l'intention arrêtée de lui attribuer ce divin caractère. Puisque, enfin, nous la voyons se mirer dans le griffon aussi bien qu'il se reflète en elle, sous deux modes d'action, temporelle et spirituelle, or co?iu7î{or con altri reggimenti, et même se transmuer en elle, nell 'idolo siio si trasmutava ; d'où suit que les deux images ou idoles n'en font qu'une en réahté. Or, Béatrice réunissant les deux natures temporelle et spirituelle, les deux régimes impérial et sacerdotal, le griffon doit les réunir de môme, comme l'indique et la forme qui lui est attribuée, et les deux modes d'action exprimés par i'nuo e l'altro reggimento ; Dante lui-même serait ainsi le griffon.
Ne faudrait- il pas, pour employer les termes de la scolastique, voir, dans Béatrice , la forme ou l'enveloppe orthodoxe dont est revêtue l'essence sectaire, et , dans le griffon , la matière ou l'essence même du dogme manichéen ? C'est là, du moins, Tinterprétation que Dante semble nous fournir lui-même dans un passage de la Vie Nouvelle, où il commente le sonnet : « Amour et noble cœur sont une même chose. » Voici ses propres expressions : « Je parle de l'Amour en tant que puissance ; je dis comment cette puissance se réduit en acte (1). Je dis dans quel sujet est cette puissance; puis , comment ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un regarde L'autre, comme la forme regarde la matière, forma guarda materia. Je dis comment cette puissance se produit en acte, et comment elle se produit d'abord dans l'homme , puis dans la femme. »
Nous laisserons volontiers de plus habiles sonder ces profondeurs métaphysiques , dans lesquelles il est si facile de faire fausse route ; mais nous sommes d'autant plus portés à croire que le poëte a eu un motif anticalholique , pour donner à sa dame des yeux d'émeraude , que nous trouvons , dans VAcerba, de Gecco d'AscoH , sou contemporain , brûlé pour crime d'hésésie : « Quoique le griffon soit fort ,
(1) Jctio agentls nihil aliud est quam extrahere rem de potentia ad actiim (Aristote),
il redoute les animaux, qui sont en grand nombre dans les moniagnes ; il met toujours dans son nid Yèmcraude , qui lui sert de défense. » Qui sait si celle pierre précieuse, Iransparenle, mais coloriée, ne contribuait pas à faire, de Béatrice, une dame de salut pour son fidèle ? Si elle ne servait pas à la rendre invisible , comme le chaton d'Angélique, qui, mis dans sa bouche, la faisait soudain disparaître aux regards ?
Dante a bu de l'eau du Léthé, dans lequel il a été plongé, et, dès lors, il a dépouillé le vieil homme et répudié le souvenir de ses erreurs passées. Il se trouve ainsi à la moitié de l'épreuve de l'eau, qui, tant dans les anciens mystères que dans les nouveaux, succède à» celle du feu , que nous l'avons vu subir. Le chœur céleste supplie Béatrice , dont il n'a, jusqu'à ce moment , aperçu que les yeux, de laisser apparaître sa seconde beauté, c'est-à-dire sa bouche, et de se manifester à lui (1). Cédant donc à sa prière , elle se dégage de son voile et se montre à lui dans tout son éclat. Ce qui équivaut à la manifestation d'Isis, dans les mystères de l'Egypte, et à celle de Cérès, dans ceux d'Eleusis. A son aspect, Dante s'écrie : « O splendeur vivante d'éternelle lumière ! » révélant ainsi qu'il entend parler d'une doctrine religieuse personnifiée , puisqu'il emprunte ses paroles à la \
(1) « La dernière puissance de la matière se produit en acte dans la face, où l'âme opère en deux endroits et où ses trois natures ont presque tout( s jm-idiction. j C'est-à-dire dans les jez/x et dans la bouche, qui peuvent être appelés, par belle i similitude, les balcons àeludame qui habite dans le corps, c'est-à-dire de l'oAne;, parce que c'est là qu'elle se montre souvent, bien qu'elle s'y laisse \qÏv cumnie 'voilée {Convlto, Ir. III, c. 8). Or il faut savoir que les yeux de la sagesse so!»l ses enseignements, à l'aide desquels on voit très-certainemenl la vérité; son sourire n'est autre que ses persuasions, dans lesquelles se montre la lumière intérieure de la sagesse sous quelques voiles, et l'on sent dans ces deux choses le sublime plaisir de béatitude qui est le bien suprême dans le paradis. C'est seulement en i' contemplant ces yeux el ce sourire que s'acquiert \dL perfection humaine, c'est-àdire celle de la raison, l'homme n'étant heureux qu'autant qu'elle est parfaite. Aussi, est-il dit dans le livre de la Sagesse : « Celui qui rejette la sagesse et la j" science est malheureux,» et aussi : «cElle est le resplendissement de l'éternelle lumièie, le miroir sans tache de la majesté de Dieu. » {ibid.^ 15.) Ce commentaire, qui est de Dante lui-même, jette un grand jour, ce semble, sur toute la
figure de Béatrice et sur les torts Gclifs de Dante à son égard en s' écartant de la raison.
Sainte-Écriture, dont il fait si souvent abus , et où la sagesse divine est appelée splendor iucis œternœ (Liv. de la Sagesse, VII, v. 26).
Chant XXXII. Le char de Béatrice s'est mis en marche, avec tout son cortège, et elle s'est éloignée du Léthé, suivie de Dante, toujours accompagné de Mathilde et de Stace. Arrivée près d'un arbre, dépouillé de fruits et de fleurs, dont la cime va s'élargissant à mesure qu'il s'élève, comme ceux que nous avons vus à l'étage où s'expie le péché commis par la gorge, et qui n'étaient que ses rejetons. C'est l'arbre de la science, car le cortège sacré murmure eu chœur le nom d'Adam, et il est fait, auparavant, allusion à la séduction d'Eve par le serpent. I Béatrice, étant l'incarnation de la pensée doctrinale de Dante, identifiée avec son âme , son verbe sectaire , assimilé au Verbe éternel, qui est la Sagesse et la Science divines, il en résulte que l'arbre de la science est l'arbre de Béatrice , que nous avons vue deux fois comparée elle-même à un fruit. Cet arbre a été violé par Adam, qui, malgré la défense de Dieu, a osé porter la main sur lui. Mais, depuis , il a eu à subir deux atteintes violentes : l'une , lors des persécutions, dirigées par les empereurs païens, jusqu'à l'époque de Constantin , tant contre les membres de l'Église orthodoxe que conti'e ceux des diverses sectes dérivant de la Gnose , compris également sous la dénomination générale de chrétiens; l'autre, par la ruine des albigeois et la destruction des Templiers. Ces deux époques de désolation pour la secte, sont représentées, ici, dans la dévastation de l'arbre sacré, mais dans un ordre inverse, afin de déguiser, autant que possible, le fond de l'allégorie.
La dernière catastrophe vient donc la première , ce que nous indique suffisamment la comparaison empruntée à une manœuvre militaire, au moment où le cortège fait un demi-tour sur lui-même pour se remettre en marche, « comme alors qu'un bataillon tourne avec sa bannière , en s'abritant du bouclier , afin de pourvoir à son salut , per salvarsi, » La sainte phalange elle-même est , d'ailleurs, appelée milice du royaume céleste , quoiqu'elle n'ait rien de guerrier, par allusion à ces Templiers, auxquels saint Bernard donnait le nom de commilitones Christi.
Le griffon, à la double nature spirituelle et temporelle, dans le sens sectaire, est béni pour n'avoir jamais porté atteinte à l'arbre symbolique, inviolable pour lui et pour tous ceux qui professent sa
croyance ; lui-môme il s'écrie que cet arbre sacre' renferme le germe de tout bien, eu faisant des vœux pour sa conservation ; puis il attache le char à l'arbre mystique, du bois duquel il est fait, en l'y liant de ses propres rameaux ; toutes figures qui s'expliquent d'ellesmêmes. Bientôt une métamorphose subite s'opère, l'arbre reprend sa verdure et se couvre de fleurs nouvelles , c'est-à-dire qu'albigeois et Templiers, un moment abattus et dispersés, ont trouvé moyen de se réunir, de se concerter, de reconstituer une église florissante, mais réduite encore à se cacher, ce que donne à entendre la couleur de ces fleurs dont la nuance est moins vive que celle de la rose, moins sombre que celle de la violette, men che di rose e più clie di viole, attendu qu'au deuil a succédé l'espérance d'un meilleur avenir. En conséquence un hymne de réjouissance est chanté, dont les paroles ne sauraient être répétées ici-bas sans de graves inconvénients, et le poëte qui a besoin de changer de décoration, pour arriver à la première époque déplorée par la secte manichéenne, prend le parti de s'endormir, quoiqu'à deux pas de sa Béatrice.
A son réveil, il s'enquiert d'elle et on la lui montre assise sur la racine de l'arbre cj[ui est bien sien, puisqu'elle est la science, « la splendeur de la lumière éternelle, » selon la gnose des Templiers et des albigeois , et qu'il est l'arbre de la science. Le grifi'on , inutile désormais, est remonté au ciel avec tout le cortège apocalyptique, et elle reste seule, comme préposée à la garde du char ; c'est alors qu'un aigle, l'aigle des empereurs romains, fond sur ce char qui n'a plus pour le défendre qu'une femme, dont les sept vertus font la force et » la gloire, y porte le ravage « en le dépouillant de ses fleurs, de son t feuillage et en brisant yw^^M'à son écorce (1) » ne laissant ainsi sub- î sister que le bois, ou l'essence intérieure, à l'exclusion de tout ce qui apparaît extérieurement. Puis cet aigle frappe sur le char luimême et le fait pencher comme un navire en péril ; un renard avide, 3 maigri par un long jeûne, dans lec[uel se reproduit la pensée quij, créa la louve et Géryon, s'y gUsse à son tour; mais Béatrice le met'" en fuite, en lui reprochant des méfaits qui ne sont pas articulés, mais dont les ordi'es monastiques pourraient bien être l'objet. Sou-
(1) Aquila grandis magnorum alarum plena plumes, venit ad Libamim et summitatem frondium avulsii (Ezéchiel, XVII).
dain, Taigle descend de nouveau sur le char et le laisse tout couvert de ses plumes, di se pcmmta. L'allégorie est ici tellement transparente que personne n'a hésité à y reconnaître la donation faite, au Saint-Siège, par Constantin, de la ville de Rome et du territoire désigné sous le nom de domaine de saint Pierre. Pourquoi donc admettre l'interprétation relative aux libéralités des empereurs et laisser à l'écart celle qui s'adapte si bien à leurs persécutions?
Alors une voix du ciel, celle de saint Pierre, s'écrie : « Orna barque, combien te voilà mal chargée ! » Puis un dragon sort de terre et entraîne avec sa queue une partie du fond de ce char dont il prend ainsi possession au nom de l'enfer ; les plumes répandues « à bonne intention peut-être » se multiplient subitement à l'infini, comme l'herbe dans les champs, et il en résulte une transformation complète ; car le char est devenu un monstre à sept têtes et à dix cornes, qui reproduit exactement la bète de l'Apocalypse, image de Satan ou de l'antechrist.
Sur ce monstre se tient effrontément une prostituée, aux regards lascifs qu'elle promène à la ronde, comme pour quêter des hommages. Près d'elle est un géant, qui semble craindre (ju'on ne la lui enlève et qui échange avec elle des caresses impudiques. Ce géant est le Briarée dont nous avons remarqué l'absence autour du puits de l'abîme ; c'est Philippe-le-Bel maltraitant l'Église romaine dans la personne de Boniface Vlil et la caressant dans celle de Clément V. Estil bien difficile dès lors de découvrir quelle peut être cette prostituée qui, assistée du géant, son galant, dérobe à la sainte Béatrice ce char mystique, sa propriété légitime, devenu, sous l'atteinte de Satan, un objet monstrueux que l'enfer seul peut réclamer désormais comme lui appartenant?
Chant XXXIII. Le char de Béatrice, ce trône du haut duquel elle est destinée à rendre la justice, comme juge temporel, cesaintsiége d'où il lui appartiendrait d'exercer l'autorité spirituelle, vient de lui être enlevé par la violence et i'impudicité audacieuse. Car elles ont anéanti cet ordre du Temple sur lequel reposaient ses plus chères espérances. Sa douleur est profonde et, seules restées près d'elle, les sept nymphes étoiles, qui n'ont garde de suivre la grande prostituée, entonnent le psaume : Deus, venerunt gentes, « Seigneur, les naiioiîs sont entrées dans votre héritage, cl!cs ont 'pollué vothe
TEMPLE ; elles ont exposé les corps morts de vos serviteurs pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel; les chairs de vos saints pour être la proie des bêtes de la terre. Elles ont répandu leur sang comme l'eau. Aidez-nous, ô Dieu, qui êtes notre Sauveur, faites éclater contre les nations la vengeance du sang du vos serviteurs, etc. »
Admettez, comme l'ontentendu la plupart des commentateurs, qu'il s'agisse de la translation du Saint-Siège à Avignon, où chercher le sang répandu, les cadavres jetés à l'abandon, le Temple souillé et l'héritage du Seigneur envahi? Tandis que ces paroles du psaume 78 s'appliquent parfaitement et à la guerre des albigeois, accompagnée et suivie d'exécutions sanglantes, et à la spoliation du Temple, ainsi qu'aux supplices dont fut accompagnée la destruction de l'Ordre. Rien ne saurait mieux mettre à nu l'intention secrète du poëte ; car ainsi va se révélant de plus en plus le vif intérêt qu'il porte à l'hérésie et son hostihté constante contre l'Église romaine qui la poursuit avec rigueur.
Nous allons voir de même le caractère assigné à Béatrice, comme représentante de la justice divine, se manifester jusqu'à l'évidence. Il n'y a qu'un moment, la pâleur couvrait son visage à tel point que « Marie, au pied de la croix, n'était pas plus changée ; » tout à coup ses joues deviennent empourprées, coloraia come fuoco , et la voilà transfigurée, comme le Christ dont elle emprunte les paroles sacrées : « Encore un peu vous ne me verrez plus, encore un peu vous me verrez , » paroles qui restent sans application à ce qui suit dans le sens littéral , et qui deviennent parfaitement intelligibles lorsqu'on songe que la secte albigeoise ou gibeline dut se transformer, en apparence , pour échapper aux persécutions, changer son langage , ses symboles , ses signes de reconnaissance ; aussi Dante fait-il , en ce moment , et c'est le seul dans tout le poëme , parler i' Béatrice par signes, solo accennando ; c'est qu'alors, en effet, l'hérésie sembla disparaître complètement, surtout en Provence; puis elle ne tarda pas à se remontrer en Italie , avec une certaine hardiesse , soas la forme gibeline , à l'époque où Henri VII y vint ceindre la couronne impériale. Ainsi s'expliquent les paroles de Béatrice, et son rôle de juge gibelin prononçant la sentence de la prostituée et des complices de ses fornications. « Le char, défoncé par le serpent , dit-elle , fut et n'est plus , » de même qu'on ht dans l'Apoca-
lypse : « La Bête , figure de l'antechrist que tu as vue , fut et u'est plus. » Puis elle ajoute : « Que les coupables n'aient pas h compter sur les soupes au vin pour tromper la vengeance de Dieu , vendetta di Dio non terne siippe ; allusion, sacrilège qui semble se raj)porter à un usage superstitieux de ce temps, destiné en effet à fournir au besoin une explication plausible , mais dont l'intention ne saurait être douteuse après tout ce que nous avons déjà vu en ce genre, si l'on réfléchit surtout à celle qui parle et à l'ennemie qu'elle a en vue.
La prostituée et le géant sont condamnés tous deux , en attendant celui qui doit exécuter la sentence , et Dante est chargé de la proclamer à ceux qui, vivant dans la foi catholique, ne font que courir à la mort , vivi del viver ch* è un correre a morte. Il devra surtout leur rapporter qu'il a vu l'arbre de la science deux fois livré à la dévastation, et deux fois se couvrant d'un nouveau feuillage. Dante se plaignant humblement de l'obscurité du discours de Béatrice, qui elle-même l'appelle narrazione buja^ il lui est répondu : « C'est afin que tu connaisses cette école dont tu as reçu les leçons (quand tu étais dans les rang des guelfes) , et pour que tu voies jusqu'à quel point sa doctrine peut suivre ma parole (où l'hérésie est artificieusement voilée sous les textes sacrés et sous les formes orthodoxes). Sache que ma voie s'éloigne autant de la sienne qu'il y a de distance de la terre au ciel. » Le poëte répondant qu'il ne se rappelle pas s'être jamais écarté d'elle, il lui est répliqué en souriant, qu'on voit bien qu'il a bu de l'eau d'oubli, ce qui prouve sa culpabilité, la trace seule du mal étant effacée par le breuvage mystique.
Ce dernier entretien du poëte et de sa dame allégorique vient tout à fait à l'appui de ce que nous avons avancé ; à savoir, que l'infidélité de l'un envers l'autre ne roulait que sur un point de doctrine s'espliquant par un hommage apparent rendu à sa rivale , en lui empruntant les voiles, les attributs et les ornements sous lesquels il déguisait le véritable objet de son culte, « la lumière et la gloire de la race humaine, » comme il l'appelle, o luce, o gloria délia gente iimana; ce qui, avec la meilleure volonté du monde, ne saurait s'appliquer à une simple mortelle, eût-elle été canonisée par l'Église.
Ils ont atteint en ce moment la source d'où s'épanchent les deux rivières qui arrosent le paradis terrestre, et Mathilde, sur l'invitation de Béatrice, fait subir au néophyte la seconde partie de l'épreuve de
l'eau, en réclamant celte fois l'intervention de son parrain albigeois. Dante humecte ses lèvres du doux breuvage de l'Euuoë (1), qui lui procure une vie nouvelle et, retrempé dans tout son être, il se compare à une jeune •plante dont le feuillage est renouvelé, paraphrase explicative du mot néophyte. Il se trouve dès lors disposé, sa vie active étant terminée, à s'élever, par la vie contemplative, vers ces étoiles du ciel mystique qui viennent de figurer comme des nymphes, dans le paradis terrestre, et qui, dans l'autre, se réduiront aux sept sciences scolastiques, représentant les sept degrés de l'initiation.
Tout se lie, tout s'enchaîne et se correspond systématiquement, comme on le voit , dans le poëme que nous analysons, et la pensée qui l'a inspiré y suit invariablement son cours, sans dévier un instant.
Pour en être convaincu, il suffit de rapprocher les deux grandes scènes finales de l'Enfer et du Purgatoire. La première nous montre la puissance pontificale, le fait semble désormais hors de doute, sous la forme et les traits de Lucifer, réunissant à la fois les caractères du Satan de l'Apocalypse , de la prostituée et du pseudo-prophète. En conséquence, Lucifer est triple et représenté avec trois faces. Il est à la fois la figure de l'antechrist et de l'anticésar , car c'est à ce dernier litre que les meurtriers du grand Jules sont plongés dans ses deux bouches latérales, comme Judas dans celle du milieu.
Dans l'allégorie qui termine le Purgatoire, deux figures principales sont mises en opposition : l'une chaste et sainte, l'autre impudique et perverse. La première, qui apparaît sur la montagne ^ est la fiancée de l'Agneau , parée comme pour aller au-devant de l'époux : elle est la nouvelle Jérusalem; comme l'Église elle-même, elle vient de l'Orient en Occident, et sou char est l'image du Saint-Siège ; non-seulement on chante en son honneur les hymnes qui célèbrent le divin ilédemp'
(1) Voyez, pour les deux breuvagt^s d'ouhli et de mnémosyne, dans les anciennes initiations : VHhtoire des Oracles We. Fontenelle, le Se'ihos de l'abbé Terrasson, V Epicurien de M ocre ; Carlari, Des anciennes divinités ; Lenoir, De l'antiquité de lafranc-maconnerie; et, pour les nouvelles, Ragon, p. 91, où il est dit au néoj)liyîG qui reçoit la première coupa : « Qu'elle soit pour vous \\\\ breuvage de Lethé ou d'oubli, à l'égard des fausses maximes que vous ave/ puisées parmi les profanes ; » et, pour la seconde : a Qu'elle soit un breuvage de moémosyiie ou de mémoire pour les leçons que vous recevrez de la sagesse. »
leur, non-seulGment elle est comparée laborieusement au Christ lors de sa transfiguration sur le Thabor et lors de la résurrection des morts ; mais le poëte qui, dans sa Vie Nouvelle^ Va assimilée à la Trinité divine, en allant même jusqu'à lui donner un précurseur du nom de Jeanne , afin de la désigner particulièrement comme un Christ féminin, pousse la profanation au point de mettre dans sa bouche les paroles mêmes du^Sauveur, et ne néglige rien pour montrer en elle la Sagesse divine. Elle est la vraie foi , comme elle est le véritable gouvernement et la justice elle-même; à elle l'autorité spirituelle et la puissance temporelle, car elle réunit les attributs de Christ et de César.
Quelle est celle c{ui lui est opposée? C'est la grande prostituée de l'Apocalypse , « la femme siégeant sur une bête aux sept têtes et aux dix cornes, ayant écrit sur le front, mystère, grande Babylone, mère des fornications et des abominations de la terre, enivrée du sang des saints et des martyrs (xvii), avec laquelle les rois delà terre se sont livrés à la fornication (xviii). » On le voit, le poëte sectaire a puise à la même source, et il a employé les mêmes éléments : seulement il s'est complu à leur donner une forme différente, et la grande Babylone qu'il a opposée à la Nouvelle-Jérusalem ne fait qu'un avec le gigantesque réprouvé. Comme lui elle personnifie, dans l'anlechrist et l'anticésar, la puissance contre laquelle se sont brisés tant d'efforts, depuis cinq siècles que le sombre gibelin est descendu dans la tombe, destinée qu'elle est, selon la parole du divin Maître, à triompher de tous ses ennemis.
AUADIS.
Chant I"'. La dernière partie de la trilogie dantesque, la moins connue, parce que son sens, même littéral, offre, en grand nombre, d'immenses difficultés, est celle qui contient le plus de beautés poétiques. Mais elle est surtout remarquable par l'immense habileté à l'aide de laquelle son auteur est parvenu à tourner des écueils contre lesquels tant d'autres se seraient brisés misérablement. On va pouvoir en juger.
Aux deux épreuves du feu et de l'eau, subies dans le Purgatoire, succède celle de l'air , qui se continue dans le Paradis. Béatrice y remplace Yirgile comme guide instructeur; sauf à transmettre ellemême cette tâche, au dernier moment, à un autre personnage, dont nous aurons à apprécier plus tard l'intervention significative.
Dans les mystères de l'Egypte, on figurait l'ascension du néophyte au ciel à l'aide d'un mécanisme composé de roues dont le jeu l'enlevait par les airs, où il se trouvait suspendu. Dans ceux de Mithra, l'on représentait, au moyen d'une décoration symbolique, le voyage de l'àme par les planètes et les étoiles fixes. On y voyait comme une échelle, où s'étageaient sept portes dominées par Saturne, Vénus, Jupiter, Mercure, Mars, la lune et le soleil (1). Ces sept portes avaient
(1) Origène, Cont. Cc/s.^ p. 645. Saint Justin, saint Jérôme. Foy. aussi Th. Maurice, Indian antiquUics, 1. 1, p. 38 ; VI, p. 615 et suiv. Sainte-Croix, Mystères du paganisme.
été évidemment adoptées par la secte gnoslique des Ophites , qui avaient des formules de prières destinées à fléchir les esprits archonliques, gardiens de chacune des sphères, en lui représentant la sphraguis, ou signe de vie, conféré aux pneumatiques par leur baptême (1). Chez les maçons, qui paraissent avoir tout puisé aux sources orientales, la loge où le récipiendaire est introduit s'appelle la Maison du soleil et des étoiles , et on lui dit qu'il marche dans ce monde nouveau comme les planètes dans le firmament; qu'il y figure comme repi'ésentant le soleil dans son cours (2). On lit également dans le rituel concernant le grade appelé la clef de la Maçonnerie, que « les sept étoiles représentent les sept principaux grades par lesquels doit passer le récipiendaire pour atteindre le comble de la gloire (3). »
Lenoir nous apprend que « l'intérieur du temple où les francsmaçons célèbrent leurs mystères représente le ciel ; on y voit une voûte peinte en bleu d'azur, ornée des images du soleil, de la lune, et des étoiles qni remplissent le firmament. Le vénérable , comme l'hiérophante des Égyptiens et des Grecs, est placé à l'orient, sur un trône d'or, et, comme lui, l'image vivante du dieu de lumière (4). »
L'orient paraît donc avoir fourni à Dante l'idée fondamenteale de son ascension planétaire, de tout son pèlerinage h travers les sphères; aussi Reghellini va-t-iî jusqu'à affirmer qu'il était initié aux doctrines suivies par les kabbalistes et les rose-croix (5) , et Dupuis le considère-t-il comme imbu des doctrines de la secte phrygienne de Pepuzza, qu'il confond à tort avec les priscillanistes, secte espagnole bien postérieure (6). Nous serons bientôt à même de nous assurer jusqu'à quel point ces assertions sont fondées.
C'est par une invocation à Apollon-Soleil , au dieu de la lumière, que le poète commence sa troisième Cantique, en l'appelant divina virtii , ce qui est peu édifiant , mais rentre assez dans ses habitudes et, il faut le dire, dans celles de son siècle. La question serait pourtant de savoir si ceux qui l'ont imité en ce sens ne partageaient pas ses doctrines. Il prend soin de plus de faire remarquer qu'au mo-
(1) MaUer, oui>r. cité, t. Il, p. 230. — (2) Foy. Ragon, (3) Light on masoiiiy^ j). 'iQ].. — (4) Antiquité de la maçonnerie. (5) La maçonnerie conùdérée comme le résultat des ndigions égyptienne, etc. , p. 344, 373. — (G) Origine des cultes, t. III, p. 211, éd. iii-4.
mont de son cxallation dans les régions célestes, le soleil est dans le signe du Bélier, ce qui, dans tous les systèmes mystiques, est un emblème de régénération. Béatrice regarde fixement l'astre radieux, et Dante, dont les yeux reflètent les siens, se sent entraîné à suivre son mouvement, le corps ne pouvant se détacher de l'âme. Ils se trouvent ainsi transportés tous deux à travers l'espace. Nous savons déjà jusqu'à quel point Béatrice tient de la divinité; à son exemple, Dante ^Q transhumanise y il devient dieu, comme Glaucus, ce qui vaut encore mieux que d'être roi et pontife : voyons cependant ce que c'est que Glaucus : « Homère dit de Circé qu'elle aima Glaucus (1). » Or chacun sait que Circé changeait les hommes en bêles, et Dante déclare que l'honmie qui ne fait pas usage de sa raison est réduit h la condition des brutes ; puis Boccace , son commentateur , fait figurer dans sa 9* églogue, qui semble toute catholique, ce même Glaucus auquel Dante s'était comparé, et il nous dit : « J'entends par Glaucus l'apôtre Pierre, car Glaucus était un pêcheur qui fut mis parmi les dieux marins, sic et Petrus piscator fuit, etc. » D'où l'on pourrait conclure que Dante, se transhumanisant comme Glaucus, au moment oii il entrait dans le paradis catholique , entendait assumer extérieurement le rôle du successeur de saint Pierre, représentant le Christ, époux de l'Église, comparée à Circé ; Église dont Béatrice, déjà revêtue de tout le costume de l'emploi, allait jouer elle-même le personnage, car c'^st en la contemplant que s'opère sa transformation et qu'il est entraîné à sa suite.
Chant il C'est un long pèlerinage que celui des planètes, aussi le poëte invite-t-il ceux dont l'esprit n'est pas éclairé comme le sien par les lumières d'une certaine doctrine, à ne pas le suivre sur la mer inexplorée où il s'engage et où ils n'ont pas pour les guider la Minerve gnostique ; ceux-là peuvent retourner vers le rivage où vogue la barque de saint Pierre , car ce sont des profanes. Aux élus seuls il appartient de naviguer avec lui de conserve, à ceux qui, anges eux-mêmes, se nourrissent du pain des anges et ne sont pas réduits à partager la nourriture des malheureux que l'Église appelle ses brebis : « Miseri queili clie colle pécore hanno commune cibo (2). »
(1) Boccace, Généalogie des dieux, liv. iv, cb. 14.
(2) Connto, Ir. I, eh. 1.
Initiés des hauts grades, en petit nombre par conséquent, ils pourront savourer ce pain céleste de la doctrine dont on n'est jamais rassasié, car « il est la lumière nouvelle, le soleil nouveau se levant où l'autre tombe , destiné h faire luire la clarté pour ceux qui sont dans les ténèbres, attendu que leur soleil habituel, usato sole, ne les éclaire pas (1). >; Heureux élus, ils pourront s'aventurer en haute mer sur la trace du nouveau Jason, qui, montant une nef du nom d'Arrigo, facile à contracter en Argo, s'en va reconquérir la toison d'or, dont les « voiles cupides » de Philippe-le-Bel ont dépouillé l'ordre du Temple, et ne tardera pas à devenir lui-même pasteur, par la consécration de saint Pierre en personne, à votre grand étonnement, Jason fatio bifolco. En mer donc, « le navire demande à sortir du port , la voile d'artimon de la raison est orientée au gré du poëte, qui commence son voyage avec l'espérance d'un heureux trajet et d'un port de salut, salutevole (2). » En effet toutes ses précautions sont bien prises et le pavillon qu'il a arboré ne contribuera pas peu à le préserver de tout péril.
Déjà la « Perle éternelle » a reçu les deux pèlerins, comme l'eau reçoit, sans se rider, un rayon de soleil. Ils sont dans le Ciel de la Lune, figurée par le paganisme dans la triple Hécate, surnommée Triformis et Trivia. Mais pour notre poëte, qui nous fournit soigneusement tous les renseignements nécessaires à cet égard, « la science en général pouvant être appelée à bon droit Ciel , et la grammaire , première science du Trivium , répondant à la Lune (3), » il en résulte que nous sommes sur le terrain de la grammaire Trivia , première science du Trivium. Voulez-vous savoir maintenant pourquoi la grammaire a trois faces comme Hécate ? Dante va nous l'expliquer à sa manière, puis à nous de comprendre sa pensée. « Deux choses sont à remarquer dans la Lune , que n'offrent pas les autres astres , l'une est Vombre qu'on y remarque, résultant de la rareté de son corps que ne peuvent atteindre les rayons solaires, pour s'y refléter comme dans les autres parties ; l'autre est la variation de sa luminosité qui tantôt brille d'un côté , tanlôt de l'autre , selon l'aspect du soleil Or , la grammaire réunit ces deux propriétés ; en effet , par suite de son in-
(1) Conuilo, U\I, ch.i3. — (2) lùid., tr. II, ch. 1. i3) Uld,^ ir. II, ch. 14.
fuiilé ( peut-être faudrait-il lire infimitadc ) , les rayons de la raison ne lui arrivent qu'en partie , spécialement en ce qui concerne les mots: de plus elle brille tantôt de çà, tantôt de là , en tant qu'on emploie certaines expressions , déclinaisons ou constructions non encore usitées^ et d'autres qui l'ont été et le seront encore (1). » Ce qui revient à dire : la grammaire, telle qu'elle est comprise et enseignée par les adoptes, consiste dans l'art de distinguer sous le sens littéral, qui reste obscur pour les profanes, les deux significations, l'une allégorique, l'autre doctrinale, mystique et sectaire que savent y cacher les docteurs trilingues ; ces deux dernières brillent tantôt d'un côlé^ tantôt de l'autre, selon l'aspect où le soleil de la raison y projette la clarté , et comme la grammaire est infinie dans ses formes il est certains mots , certaines constructions , usitées ou non, qui servent merveilleusement à ces alternatives d'ombre et d'obscurité. La grammaire se trouve ainsi offrir trois aspects comme la Lune. .
Béatrice est donc véritablement dans ses domaines et elle nous en fournit la preuve, dans l'explication on ne peut plus obscure qu'elle donne à son fidèle des taches qu'il remarque dans le disque lunaire ; explication dans laquelle elle réfute à l'avance , ce qu'il est bon de noter , la cause de densité adoptée dans le Conviio , qui postérieur pourtant au poëme , chacun en convient , se tait complètement sur cette contradiction. Faut-il attribuer le motif futile mis péniblement en avant dans ce chant, au caractère dogmatique dont Béatrice est revêtue et à l'intention de lui faire professer l'erreur dans une circonstance où il n'y a nul péril à le faire , puisqu'il s'agit d'une thèse astronomique? C'est ce qu'il est difficile de décider, toujours est-il que, pour faire comprendre sa démonstration , elle s'exprime ainsi : « Prends trois miroirs places en triangle ^ dont la réflexion triple une lumière unique. » Et il se trouve précisément que, dans le premier grade maçonnique, on retrouve non pas trois miroirs réfléchissant la clarté d'un même foyer, mais trois lumières disposées de la même manière : « Que vîtes- vous lorsque vous fûtes reçu maçon ? Trois grandes lumières en équerre (2). » Si cette ressemblance était la seule, nous ne nous y arrêterions pas ; mais nous en avons déjà rencontré plus d'une et nous en verrons de bien plus frappantes encore se suc-
(1) Conviio, Ir. II, ch, 14. — (2) Maçonnerie adonhlr.
céder dans le reste du pèlerinage céleste. Dante ne fait qu'entrer en matière et il sent la nécessité , une fois sur le terrain du dogme , de ne procéder qu'avec une extrême circonspection.
Chant III. Deux femmes seulement sont désignées par leur nom dans le ciel de la Lune, toutes deux arrachées violemment au cloître et contraintes de prendre uii époux ; ayant ainsi manqué involontairement à leurs vœux. L'une est la mère de Frédéric II, appelée à ce titre la grande Constance, nouveau témoignage de- l'admiration du poëte pour le fauteur des hérétiques, pour le premier des chantres d'amour en Italie ; l'autre est la sœur de Forese Donati que nous avons rencontré dans le Purgatoire, et elle fournit à Dante l'occasion de désigner l'un de ses adversaires politiques comme « un de ces hommes plus adonnés au mal qu'au bien. » Mais c'est là pour lui un trop mince intérêt ; on se demande donc naturellement quel motif a pu le porter à établir une catégorie spéciale dans son Paradis pour la violation des vœux monastiques, en la faisant figurer dans la lune. Or lorsqu'on se rappelle qu'il a appliqué le nom de Lunari aux croisés de Simon de Monfort, ne serait-on pas fondé à croire qu'il a été dirigé par la même pensée dont s'inspira l'Arioste en plaçant dans la lune tout ce qui se perd sur la terre et Milton en décrivant son limbe de vanité ?
Toujours est-il qu'on n'aperçoit guère comment la violation des vœux, même forcée, serait un titre à la béatitude et que l'on aurait compris bien mieux la présence de ces deux religieuses, apostates involontaires, dans le Purgatoire où il n'en apparaît pas une seule, parmi ceux qui ont à s'y laver de leurs fautes. Dante leur décerne néanmoins la béatitude de sa suprême autorité. L'une d'elles lui explique comment toutes les volontés n'en faisant qu'une dans le royaume céleste, image de la monarchie cju'il rêvait sur la terre, tous les rangs y sont égaux, bien que les faveurs du monarque y pleuvent inégalement sur les élus, et que dès lors le paradis y est partout, la charité étant la même chez chacun et les bienheureux ne souhaitant rien au delà de leur part de béatitude. Puis elle s'éloigne en chantant Ave Maria, hommage rendu sous la forme catholique à celle que l'on appelait dans le langage conventionnel la mère, la fille et réponse du Rédempteur^ salué lui-même du nom de Christ.
Chant IV. Béatrice, qui voit Dante partagé entre deux doutes
sur lesquels il hésite à rinterrogcr, lui explicfue d'abord que la lune n'est pas la résidence réelle des âmes qu'il vient de voir, qu'il ne s'agit que d'une figure adaptée à la portée de son intelligence, pour lui faire comprendre que ces Esprits, goûtant du reste un bonheur égal à celui des autres élus, siègent dans la cour céleste au rang le plus éloigné. Puis, de la sainte Écriture qui, dit-elle, attribue des pieds et des mains à Dieu, en entendant tout autre chose, elle passe immédiatement au ïimée de Platon qui, selon elle, entendu sainement, ne veut pas dire peut-être que les âmes dérivent des astTCs, mais que c'est à leur influence que revient le mérite et le blâme dans leur existence terrestre. Or, il est impossible de ne pas voir dans ce rapprochement réfléchi de l'Ecriture et de Platon la volonté de montrer la sainte parole et la pensée humaine procédant également par allégories ; également soumises dès lors à l'appréciation de la raison ; ce qui rentre tout à fait dans le système des gnostiques, ses prédécesseurs, si prodigues d'interprétations où l'erreur le disputait à la mauvaise foi. Enfin l'approbation donnée à la doctrine des influences sidérales, commune aux écoles gnostique, kabbaliste , et néoplatonicienne, n'est pas moins manifeste malgré les précautions oratoires dont elle est entourée.
(]'est donc avec raison que le sectaire a commencé par signaler le venin qui se cachait dans la première thèse que Béatrice allait aborder; quant h la seconde, elle nous prévient que ce qu'elle contient de malice, malizia, ne saurait écarter le poète du droit sentier ; elle doit donc rentrer dans Tordre d'idées dont Béatrice est la personnification ; et en effet, c'est sa propre justification que le poète met dans la bouche de sa dame. Il a prêté un serment sacré en s'afTihant à l'ordre des Templiers, continuateur des doctrines albigeoises, celui de haine à l'Église catholique , cependant son langage le dénonce comme un apostat ayant passé sous les drapeaux de l'ennemi. Or c'est à cette accusation que va répondre toute l'argumentation sophistique de Béatrice : elle commence donc en faisant allusion aux paroles de saint Paul, Fides. . . argumentum non apparentium^ et à celles de saint Augustin, disant qu'on peut discuter les choses de la foi « par délectation pie, retenta jam fide, » d^où il faut conclure qu'il a gardé sa foi sous une apparence contraire. Les deux religieuses sont bien moins excusables que lui, car elles ont cédé à la violence en ne ren-
trant pas dans le cloître aussitôt qu'elle eut cessé ; tandis que sa volonté, à lui, est demeurée constante malgré la violence qu'il a subie et à laquelle il n'a pas cédé autrement que la flamme qu'on a beau tordre et qui se redresse toujours. Il n'a pas suivi Texemple de saint Laurent confessant sa foi sur le brasier, ni celui de Mutins Scevola châtiant sa main de sa maladresse ; mais un pareil héroïsme est rare, cosi salda vocjlia è îroppo rara, et nous savons d'ailleurs que le martyre est réprouvé par l'hérésie qui se préoccupe surtout de l'uiilité. « Il est advenu maintes fois qu'on faisait contre son gré, pour éviter le péril, ce qu'on avait regret de faire, c'est ce qui arriva à Alcméon qui, pour être pieux, fut impitoyable. » Et de môme Dante, dans l'intérêt de sa foi, per non perder pietà, se fit en apparence son adversaire, si fè spietato. « Sa volonté ne s'est pas unie à la violence qu'il subissait, c'est à quoi il convient de réfléchir, a qiiesto pnnto voglio che tu peiue, son tort est donc excusable » et ne saurait l'exclure du paradis, tel qu'il nous le représente, car, « il n'en a pas agi ainsi dans l'exercice de sa volonté absolue , vocjlia assoluta non consente al danno; elle s'est prêtée à cette comédie uniquement dans la crainte de tomber dans de plus grands maux, in piii ajfanno. »
On comprend dès lors la mise en scène des deux religieuses mariées contre leur gré, puisqu'elle a pour but d'amener plus ou moins naturellement cette apologie du mariage forcé du poëte avec dame Piété. Il suffit en effet de la lire un peu attentivement pour reconnaître combien, tout alambiquée et tiraillée qu'elle est, il est difficile de la faire cadrer avec la question posée ; question si peu intéressante au résultat pour Dante, même orthodoxe, tandis qu'elle s'adapte avec la plus grande facilité et mot pour mot à sa position comme déserteur apparentde son parti.
Enchanté d'avoir ainsi justifié sa conduite par la bouche de Béatrice , il l'appelle amour du premier amant , arnanza del primo amante, et déesse, diva^ attendu que, selon la doctrine du Gonvito, l'âme est Déitc. Ce qu'elle a dit est la vérité même et doit éclairer, calmer les intelligences les plus prévenues ; aussi prend-il goût à ses exphcaiions et la prie-t-il de lui apprendre s'il est possible de suppléer à l'inobservation du serment prêté par des équivalents, a voti manclii cou altri béni, c^uand ces équivalents sont d'un certain
poids et de nature hêtre pris en considération par des coreligionnaires. Cil alla vostra stradera non sien parvi.
Chant V. « Le don céleste le plus précieux étant celte liberté àa \ volonté dont seules les créatures intelligentes ont éié douées, il en | résulte que c'est le plus grand sacrifice que l'homme puisse faire lorsqu'il l'abdique, en l'enchaînant par un vœu, il n'y a donc rien \ d'équivalent à lui substituer. »
Telle est la réponse catégorique de Béatrice, qui déclare ainsi le j serment inviolable. « Cependant la sainte Église accorde des dispenses j à cet égard, ce qui semble en opposition avec la vérité. » Comment ! se tirer de là? A l'aide d'une distinction entre l'objet du sacrifice et i le pacte en lui-même; « on ne saurait être relevé de ce dernier qu'en , s'y conformant scrupuleusement. Quant à ce qui fait l'objet dusacri- \ fice, il est possible de substituer une matière à une autre. » Mais i comme il a dit précédemment que la volonté était le don le plus précieux que l'homme reçut du ciel et que rien ne pouvait dès lors lui | être substitué à titre d'équivalent, la conclusion nécessaire à en tirer, | c'est que la sainte Église est dans son tort et agit contrairement à la | vérité lorsqu'elle autorise à offrir à Dieu, en échange de la liberté de volonté, dont on lui a fait le sacrifice, quoi que ce soit au monde, rien j n'étant par rapport à elle comme « six à quatre. » Ce qui constate j de plus en plus la ferme résolution de Dante de ne violer jamais son | serment, dont il comprend si bien la sainteté qu'il condamne toute \ dispense accordée par l'Église à cet égard ; ce qui fait foi en même j temps de son désir de procurer à ses coreligionnaires d'immenses avantages en retour de son apparence de désertion. Or ces avantages sont pour eux un service important et tel qu'il met sa conscience en repos, servigio tanto che L'anima sicuri di iitigio^ et qu'il leur rapportera six lorsqu'ils auraient à peine tiré quatre de sa persistance à braver le danger.
C'est à ces chrétiens-là que Béatrice recommande de ne pas se faire un jeu des serments, de « ne pas aller de droite et de gauche, comme la plume a tout vent, » en se figurant que les indulgences ou les dispenses puissent les affranchir des obligations contractées envers leurs coreligionnaires, non crediate clCogni aqua vi lavi. «Vous avez l'Ancien et le Nouveau Testament, leur dit-elle, ainsi que le pasteur de votre église pour vous guider. E'I pastor délia chiesa che vi guida
cela suffit h votre salut; si la cupidité perverse, mata cupidigia (autrement dit Plutus, l'homme riche, etc.) vous parle dans un autre sens, altro vi grida, soyez des hommes et non pas des brebis suicides, apprêtant à rire aux juifs. »
C'est ainsi que Béatrice acquitte la promesse de Virgile qui nous a annoncé qu'elle aurait à traiter de la « noble vertu » que la théologie catholique désigne par le nom de libre arbitre; car il est bon de le remarquer, Dante lui-même emploie cette locution dans sa lettre à Moroel Malaspina, en disant, à propos de sa volonté, enchaînée par un serment inviolable : « Amor, ne amplius anima rebellaret, iiberummeiim iigavit arbitrium. Dans la Monarchie il se sert des mots liberwn judicium. Or, quelque rituel maçonnique que l'on veuille consulter, on y verra que, dans tous les grades, le récipiendaire s'engage à soumettre sa volonté au chef suprême de l'Ordre ; c'est là ce Dieu du paradis sectaire dans le bon plaisir duquel toutes les pensées se confondent, wia fansi nostre voglie stesse, et dont il est dit la sua volontade è nostra pace.
Chant VI. « Le ciel de Mercure peut être comparé à la dialectique sous deux rapports, 1° Mercure est la plus petite des étoiles; 2° cette planète est plus voilée que toute autre par les rayons du soleil. Ces deux propriétés se retrouvent dans la dialectique; en effet, le corps de la dialectique a moins d'étendue que toute autre science, et elle est plus voilée qu'aucune autre , en tant qu'elle procède à l'aide de raisonnements sophistiques et d'arguments probables (1). » Nous devons donc nous attendre à un peu plus d'obscurité que par le passé, car nous sommes arrivés en pleine dialectique, dans le ciel de Mercure, où Dante vient d'être transporté en un clin d'œil par Béatrice, dont l'aspect s'est transmué et qui est devenue plus resplendissante que la planète elle-même. Un changement analogue s'est produit en lui, transmutable qu'il est essentiellement, trasmutabile son per iutte guise. Passé maître, en effet, dans l'art de faire servir la parole à déguiser sa pensée, son langage prend toutes les formes, et se montre à nous tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre.
Au milieu de mille autres Splendeurs, c'est ainsi qu'il appelle les
(1) ComÙ!o,U,U,
élus (lu ciel, il aperçoi't Justinicn, qiio Béatrice lui rcconunandc de croire comme un Dieu. Justiuieu n'élail pourtant rien moins qu'un saint, et le fanatisme politique et religieux pouvait seul inspirer l'idée de lui donner place dans le paradis. C'est au double titre d'empereur et de législateur, que Dante l'y fait figurer, afin de réu-nir en lui les deux vies active et contemplative symbolisées dans l'Ilermaihènes, représentation androgyne de Mercure et de xMinerve, comuie elles le sont dans le second grade de la maçonnerie, où l'initié devient compagnon et reçoit deux paires de gants, l'une d'homme, l'autre de femme (1). Justinien se montre donc resplendissant d'une double lumière, doppio lume s'indua ; car sous l'inspiration du premier amour, qui produit le bien de la vie civile, active ou pratique, il promulgua le code Pvomain, per voler del primo amore dentro aile leggi trassi il troppo e il va?io ; sous l'inspiration du second amour, ayant pour but l'ordre moral, auquel tend la vie contemplative, philosophique ou dogmatique, Dante lui fait prendre un vif intérêt aux affaires de l'Église, qu'il voudrait voir revenir au temps où elle était subordonnée à l'autorité impériale.
A en croire le saint empereur, sa puissance est usurpée, et son opposition aux prétentions des Césars d'Allemagne, sacrilège, car l'aigle des Césars est un signe sacrosanto, et, pour le déraontrcîr, il se complaît à rappeler les accroissements successifs de la puissance romaine, dus à des vertus qui n'avaient rien du Christianisme. Peut-être qu'en scrutant un peu le sens de ces trois vers étranges où l'aigle romaine est représentée comme ayant eu, sous Tibère, représenté en Judée par Pilate, « la gloire d'accomplir la vengeance due à la colère de Dieu, gloriadi far vendetta alla sua ira, leur trouve- *rait-on une signification fort éloignée de l'orthodoxie; mais cela nous entraînerait trop loin. Qu'il suffise de remarquer le soin que prend Justinien de signaler l'ingratitude de l'Église, réduite à se réfugier sous les ailes de l'aigle, quand l'épée de Charlemagne s'appesantit sur la puissance lombarde, prête à causer sa ruine.
L'ÉgUse cathohque a oubhé tant de bienfaits, dus à l'ancien et au nouvel empire, et ses pontifes sont cause de tous les maux dont gémit la terre, lor falli son cagion di tutti ï vostri malij, en se faisant les
(1) iJaçonnerie adhonir. , p. £2.
ennemis du symbole impérial; mais le parti gibelin, de son côté, est coupable en voulant se l'approprier exclusivement, car il se sépare d'alliés qui lui ont été grandement utiles, du vivant de Henri VII, et en renonçant ainsi à faire triompher la réforme religieuse, but principal du parti albigeois, cathare ou templier, pour ne s'occuper que de la question politique.
Telle est en résumé l'allocution de Justiuien, organe de la justice du Très-Haut dans le ciel de Mercure, dieu de Téloquence, et par suite de la dialectique, qui lui est indispensable. 11 la termine en désignant à l'attention du poëte un personnage du nom de Romieu , et c'est encore un coreligionnaire. En effet, les commentateurs nous apprennent que ce Romeo ou Romieu de Villeneuve revenait de pèlerinage de Saint-Jacques-en-Gallice, lorsqu'il fut accueilli par Raymond Berenger IV, qui le fit son trésorier. On se rappelle que telle était la formule adoptée pour désigner, dans le langage conventionnel , les frères et amis du midi de la France. Or c'est probablement parce qu'il fut reconnu pour Albigeois par l'autorité ecclésiastique, qui surveillait de près la conduite et les relations du comte de Provence, qu'il lui fallut abandonner le pays administré par lui en honnête homme ; ce qui explique l'indignation de Dante contre l'ingratitude provençale.
Chant VIL Le singulier mélange de mots hébreux, introduits dans les vers latins qui servent d'exorde au chant VII, et que Dante met dans la bouche de Justinien , très-peu versé , sans doute , dans la connaissance de la langue hébraïque, donnerait lieu de penser qu'il y est traité de quelque important arcane. Quiconque a eu occasion de feuilleter des livres maçonniques , a dû être frappé de la quantité de termes hébreux, quelquefois étrangement mutilés , dont il est fait usage dans les différents grades, où ils reçoivent une interprétation symbolique. Nous voyons donc là un nouvel indice des liens qui rattachent les adeptes modernes aux anciens sectaires , comme aussi, dans ces lettres ponctuées d'un usage rituel, que l'on retrouve en tête des chapitres du Coran, et qui semblent, ici, n'être qu'un abrégé du nom de Béatrice, quand chacune d'elles, si l'on ne veut pas prêter au poëte une intention puérile, doit nécessairement être l'initiale de quelque mot mystérieux. En effet, un écrivain du XV V siècle, Jocopo Mazzoni, dans sa défense de la Comédie j, affirme
positivement que, par ces quatre lettres, Dante a voulu « exprimer un grand secret pyifiagoriquc, qu'il ne peut ni ne doit dire. » Or, comme nous savons que les sectaires, répandus en grand nombre dans toute rilalie, s'y cachaient, tantôt sous le nom de pythagoriciens , tantôt sous celui d'épicuriens, nous sommes édifiés à suffire sur la nature de cet arcane, et nous ne saurions nous étonner que Dante y ait recours, comme à un signe de reconnaissance, pour faire appel à l'attention de ses coreligionnaires. Il n'y aurait même rien de téméraire, après ce que nous avons vu, dans le Purgatoire, du double caractère religieux et politique assigné à Béatrice, à reconnaître, dans la première lettre, l'initiale de son nom ; dans les deux suivantes, celles du nom du Sauveur, J. C, et, dans la dernière, l'initiale à'Eiirico. La foi politique et religieuse du poëte florentin se trouverait ainsi résumée dans ces quatre caractères : B. I. C. E. , dont la signification serait Béatrice et Jésus- Christ Henri. On comprendrait ainsi le profond respect de Dante pour le symbole vivant de son utopie révolutionnaire.
Dante n'était pas, d'ailleurs, le seul à considérer son messie Henri, comme le Christ appelé à séparer les brebis des boucs, selon les paroles de saint Matthieu, et, à juger les vivants et les morts ; il n'était pas non plus le seul à signaler ce messie sous le voile des initiales, témoin le talisman que Barberino , contemporain de Dante , conseille à ses coreligionnaires de tracer , dans leur maison , avec du sang de bouc (1). Eu voici la figure : au milieu, les initiales T. H. A. 7. U. ,
signifient Teutonicus, Henricus. Augustus. Septimus. Vivat. A droite du Christ impérial, les vivants ou sectaires gibehns, sont indiqués par un V ; a sa gauche, les
morts, guelfes ou catholiques, par une f, comme sur les tombeaux, et par le même signe , en dessous des vivants, au bas du parallélogramme. A l'angle opposé, une X indique la date de l'entrée de Henri en Italie (2). On le voit, la pensée qui se révèle dans ce talis-
(1) Reggimento délie donne. Bien entendu que les dames dont il est question dans ce poëme, comme aussi dans les Documend d'amore du même auteur, sont de celles qui portaient la lance et l'épée.
(2) Struvius, Hlst. Ger7n,,part. IX, sect 4.
man est la même qui a fait tracer à Dante les quatre lettres, dans lesquelles tant de gens n'ont vu qu'une abréviation de Béatrice. Il n'y a donc rien que de naturel à les interpréter, d'après le même ordre d'idées (1).
Quant à analyser les motifs donnés dans ce chant h la Rédemption, par le supplice dn Sauveur sur la croix, nous laisserons ce soin à de plus doctes, ou à déplus hardis; mais, à coup sûr, en cherchant bien, on les trouverait en rapport avec la doctrine dont nous venons de signaler les indices révélateurs.
Chant VIII. « Les anciens croyaient, à tort, que la brillante étoile de Vénus épanchait sur la terre les feux du fol amour. » Dante croit qu'il est important de nous l'apprendre , car il sait qu'il en est autrement. En effet, il ne dérive de là qu'un amour vague, mystérieux, qui, jusqu'aux derniers jours de la vieillesse, règne en maître sur l'âme, constamment éprise d'un objet unique, destiné à mourir invariablement à la fleur de son âge. Mais alors , ces femmes adorées, assemblage de toutes les perfections morales et physiques, qui ne sont ni brunes ni blondes, quoiqu'elles puissent avoir des yeux d'émeraude, font invariablement aussi leur ascension au troisième ciel, où leur amant a hâte de les rejoindre. C'est que le ciel de Vénus est celui de la Rhétorique, non moins nécessaire à Tinitié que la dialectique , comme on peut le voir dans les rituels. Or , « le ciel de Vénus peut se comparer à la Rhétorique sous deux rapports : son éclat le rend plus agréable à voir que toute autre étoile, puis elle apparaît tantôt le matin, tantôt le soir; de même, la Rhétorique est la plus attrayante des sciences , attendu qu'elle tend surtout à plaire ; elle se montre, le matin ^ lorsque le rhétoricien parle en face de l'auditeur ; le soir, c'est-à-dire arrière de lui, lorsqu'à raison de Téloignement, la lettre parle pour le rhétoricien (2). » Il est donc essentiel d'envisager Vénus sous son double aspect, de jour et de nuit, quand régnent les ténèbres de L'erreur, et quand brille la lumière de la vérité. «
(1) Qui sait même s'il ne faudrait pas interpréter T A L et A L T R I , à la fin du chant VIII et au commencement du cliant IX de l'Enfer, vu leur analogie avec T H A 7 U, Teutonico Arrigo LucemburgJiese, et Jrrigo Luccmburghese Teutonico, Romano imperatore?
(2) Cojivilo^ II, 14.
La planète de Véous est, d'ailleurs, la grande officine des prestiges produits par la Rhétorique, l'atelier, pour employer l'expression technique , où se produisent ces œuvres « harmonisées par un lien mosaïque , con legame mosaico armonizzate ^ » à la manière de ce pavé, composé de pierres noires et blanckesj, image de l'erreur et de la vérité. C'est là que l'on apprend à creuser des cachots au vice , comme l'Enfer, par exemple , et à édifier des temples à ta vertu, comme dans le Paradis (1). C'est là que s'opère l'union de l'amant et de l'objet aimé, ou le mariage de la volonté et de l'intelligence, du cœur et de l'âme , si bien qu'ils ne font plus qu'un. Aussi , Cecco d'Ascoli dit-il : Je suis elle, lo so7i ella , et Pétrarque se transforraet-il en Laure ou en Laurier.
Dante, qui, de même, ne fait qu'un avec Béatrice, la voit devenir plus belle en arrivant dans le ciel de Vénus , car elle acquiert en science en montant en grade. Il est accueilli là par Charles Martel, fils de Charles II, de Naples, avec lequel il avait eu des rapports d'amitié à Florence. Ce prince , après lui avoir rappelé sa Cauzone : « Vous, dont l'intelligence fait mouvoir le troisième ciel, » ce qui est parfaitement en situation , cette composition se rattachant au lieu de la scène , lui explique comment « un fruit amer peut naître d'une douce semence, » c'est-à-dire comment des fils indignes peuvent naître d'un père illustre , proposition qui sert de texte à de nouveaux traits satiriques contre le roi Robert , l'allié des pontifes romains.
Chant IX. Au roi de Hongrie, succède la sœur d'Ezzelin de Romano, le tyran sanguinaire de Vérone , que le poète a cru devoir damner dans l'Enfer; mais il s'en dédommage ici, en mettant en paradis cette Cunizza , femme plus que légère , dont un commentateur dit : Fuit magyia meretrix. Aussi, faut-ils savoir qu'elle eut pour amant le troubadour Sordello , dont nous avons expliqué la présence dans le Purgatoire , et , dès lors , son intronisation en paradis ne saurait nous surprendre ; elle est, d'ailleurs, nécessaire pour une présentation, car c'est elle qui désigne à Dante Foulques, ou Foulquet, de Marseille, qui, de troubadour qu'il était, c'est-à-dire sectaire albigeois, « composant ballades, chansons et sirventes, » comme dit
(1) r'oj. tous les écrivains de la^Maçonuerie.
rottinio, en l'honneur de sa dame , celle de tous les poètes provençaux , la réforme religieuse ou l'hérésie , se fit moine de l'ordre de Cîteaux, devint évêque de Toulouse, et déploya le zèle le plus ardent contre ses anciens coreligionnaires.
On ne saurait trop s'étonner de l'extrême habileté avec laquelle Dante procède pour distribuer la louange et le blâme, sans faire violence à ses convictions. Il sent bien , qu'à ne peupler son Enfer que de guelfes, il laisse trop apparaître sa pensée intime; en conséquence, il y met aussi des gibelins , mais , de telle manière , que son affection pour eux se révèle dans les moindres détails , comme son aversion pour leurs adversaires. ïl en agit de même dans le Paradis , où nous verrons figurer les plus grands ennemis de l'hérésie , mais au milieu de circonstances telles, que l'hostilité dont il est animé contre eux ne puisse être méconnue des siens, initiés aux artifices de son langage.
Ainsi, c'est dans la bouche de la grande prostituée gibeline qu'il met l'éloge de l'apostat albigeois, qui s'est livré à la grande prostituée de Babylone ; c'est Cunizza qui le signale à l'attention de Dante, comme s'étant acquis par L'amour une gloire qui durera des siècles, en lui disant ; « Vois si l'homme arrive à la perfection en abandonnant sa première vie pour une autre, vedi se far sidee L'iiomo excellente ^ si cli'altra vita la -prima relinqua. » Il n'est question là, notez-le bien, que du troubadour, sans que rien fasse allusion à l'évêque, persécuteur des hérétiques ; c'est donc seulement au premier titre c|u'il est placé dans le ciel des rhétoriciens, dans la planète de Vénus. Et, pour que cela soit bien entendu. Foulques lui-même, prenant la parole, nous apprend que cet amour sectaire qu'il a chanté, l'a embrasé de ses flammes, à tel point que les ardeurs de Didon et de Philis ne furent rien auprès des siennes ; mais il n'en a pas le moindre regret, car il rit, non de la faute qu'il a commise en passant à l'ennemi, mais en pensant à cette puissance occulte, valore, qui dirige et gouverne dans l'ombre. « Ici, ajoute-t-il, on s'occupe de cet art (du rhéteur) qui pare, à l'aide de l'amour, con tanto affetio (les pensées qu'on ne peut exposer à nu), et l'on voit clairement ce bien (le triomphe de la doctrine secrète) qui doit faire dominer ceux qui sont maintenant opprimés, perche al mondo di su quel di giù torna.
Puis, tout à côté de lui, le prélat marseillais désigne à Dante la
juive Raab, qui trahit les siens en introduisant dans Jéricho les émissaires de Josué, comme lui-même introduisit dans Toulouse les envoyés du Saint-Siège ; voilà donc l'ancien hérétique revêtu de la mitre épiscopale, placé dans le ciel de Yénus entre deux prostituées, vanté par l'une et proclamant les mérites de l'autre. Et comme si ce n'était pas assez de cette sanglante ironie, déguisée sous les formes les plus artificieuses, le poëte prête, comme on vient de le voir, à l'évêque, qu'il semble béatifier, le langage des hérétiques; il lui fait dire que l'or de Florence, qui a fermé ses portes à Henri VII et s'est ainsi révoltée contre Dieu même, est cause des maux de l'Italie, c{uc cet or maudit a changé les pasteurs en loups avides. Que l'Évangile et les saints docteurs sont mis de côté à Rome, oij l'on ne s'occupe qu'à feuilleter les décrétales pour en tirer profit. Enfin, c|ue le Vatican sera bientôt purgé de Y adultère ou de la prostituée, car c'est toujours la même pensée , tosto libère fien dall 'adultero ; menace dont le sens évident est que l'Eglise des purs^ des parfaits, remplacera bientôt sur le siège de saint Pierre l'Église catholique corrompue par la faute de ses avides pontifes, et que Béatrice recouvrera le char qui lui a été ravi par la grande prostituée assistée du géant adultère.
Si l'on veut maintenant savoir à quel grade maçonnique correspond celui des rhéteurs de Vénus, on n'a qu'à ouvrir un rituel au titre : Des princes de Mercy ou Triniiaires écossais , et l'on verra que l'assemblée ou chapitre, dans lequel ils sont reçus, s'appelle le troisième ciel ; qu'une statue de la Vérité, dont les vêtements sont verts, blancs et rouges, comme ceux de Béatrice, et qu'on appelle le Palladiimi de l'Ordre, figure près de l'autel; que la loge est décorée de tentures reproduisant les trois mêmes couleurs, portées aussi par le Vénérable ; que l'âge de ce dignitaire est de quatre-vingt-un ans, qu'il tient en main une flèche, et que son joyau distinctif représente un triangle au milieu duquel est un cœur, ce qui fait de lui une personnification de l'amour; enfin, que we^/" colonnes disposées circulairement soutiennent chacune un candélabre à wez// branches avec neuf lumières , ce qui donne en totalité le nombre de quatre-vingtun, multiple de iieuf (1). {Voyez nos pages 54 et 55.)
Ainsi, voilà le chef des princes de fllercy, l'un des dignitaires de
(1) lAght on maso nr Y y p. 230. /
rÉcossisme, comme on l'appelie dans la maçonnerie, qui prétend remonter aux Templiers, revêtu dans les solennités du chapitr des mêmes couleurs que la dame de Dante, remplacée ici par une figure de la Vérité, habillée comme elle de vert , de blanc et de rouge. Il représente V Amour, dont il porte les attributs, et nous lisons dans la Vie Nouvelle qu'il faut appeler Béatrice Amour, « tant elle lui ressemble. » Il a une affection particulière pour le nombre neuf et pour son multiple, et Béatrice neuf est tellement amie de ce nombre mystérieux, qu'il se reproduit à chaque époque de son existence, et qu'elle meurt dans la « quatre-vingi-unième année du siècle. »
D'une autre part, Dante nous dit, dans le Gonvito, que » la philosophie a pour sujet matérieU'inteiïigence, et pour forme l'amour, que sa cause efficiente est la vérité, que sa fin est cette jouissance suprême, eccellentissima dileziouej qu'on acquiert par la contemplation de la véi^ité et qu'on peut voir ainsi qu'elle est celle qu'il appelle sa dame. »
Enfin, il n'est pas jusqu'à ce titre de princes, donné aux maçons du troisième ciel, qui ne rende le rapprochement plus saisissant, lorsqu'on voit le poëte se faire dire par les Esprits qu'il rencontre dans le ciel de Vénus : e Nous tournons ici d'un même mouvement, altérés d'une môme soif d'amour, avec les princes célestes, dont tu as dit : Vous dont l'inteUigence fait mouvoir le troisième ciel. »
Les princes de Mercy sont appelés Trinitaires, et Béatrice est trinité par similitude ; elle est Amour « tant elle lui ressemble, » et ils sont TAmour personnifié. Comme elle, ils arborent trois couleurs qui sont les mêmes, et nous retrouverons ces couleurs au dernier chant, dans la figure symboUque de la Trinité, Ces rapprochements faits, les conséquences sont faciles à déduire, et nous n'avons garde de les pousser trop loin.
Chaînt X. Au moment où il va passer dans la sphère du soleil, que le même moyen de locomotion lui fait atteindre, Dante nous invite à admirer dans ses œuvres le grand architecte de l'univers, qu'il appelle maestro, titre donné aux ouvriers devenus maîtres dans leur art. Ce maître suprême ayant toujours l'œil fixé sur son œuvre, les planètes ne s'écartent pas de leur cours oblique, « sans quoi mainte influence céleste s'épancherait en vain des sphères, et presque tout ce qui opère sur la terre demeurerait sans action. » C'est à l'écote
alcxandrinc, à la gnose et môme à la kabbale qu'il faut recourir pour rintelligence de ce système; mais Dante y croyait-il en effet?
Des esprits resplendissants que le poêle appelle des Lumières et des Joyaiicc, termes très-fréquents dans la maçonnerie, peuplent la cour du ciel (sectaire), d'où il dit revenir. Il voit ces ardents soleils former la ronde et tourner par trois fois, en chantant, autour de lui et de sa compagne. Comme ces Esprits deviennent à volonté des dames , il les compare à des femmes dansant en rond.
La « guirlande » d'Esprits en admiration devant sa Béatrice-Vérité, qui le rend digne du ciel , ainsi qu'il le fait dire au docteur angélique, se compose de saint Thomas d'Aquin, d'Albert de Cologne, surnommé le Grand, Gratien, Pierre Lombard, Salomon, saint Deiiys l'Aréopagile , Paul Orose , Boëce, Isidore, Bède, dit le Vénérable, Richard de Saint- Victor, enfin Siger de Brabant, douze en tout, comme les signes du zodiaque.
C'est saint Thomas qui porte la parole, en qualité de commentateur de Boëce, cet auteur bien-aimé de Dante et son modèle aussi bien que son inspirateur dans la composition de la Vie Nouvelle (1). Nous dirons donc, sans nous arrêter à signaler la pensée secrète à laquelle Dante a obéi dans la désignation de ces personnages si divers, que l'intention sarcastique du sectaire se révèle surtout dans ce fait qu'il donne pour compagnons au grand dominicain, « premier disciple du grand commentateur pour la forme de ses écrits philosophiques, en même temps qu'il en fut le plus sérieux adversaire pour le fond de sa doctrine (2), » d'une part, Boëce, philosophe stoïcien bien plus que chrétien, initié en outre aux mystères, comme nous le verrons ullérieurement, et de l'autre Siger de Brabant, propagateur des doctrines d'Averroès, ayant enseigné en conséquence l'éternité de la matière, l'évolution du germe par sa force latente, un dieu indéterminé; loi, nature, nécessité, raison; l'impersonnalité de l'intelligence, l'émersion et la réabsorption de Tindividu (3).
(1) Nous nous bornerons à citer ces paroles de l'Ange de l'école : No/andum est quod per 'vestes Philosopinœ inteUîganlur partes essentiales et artes LIBERALES.... Vestes pJùlosoplùœ fuerimt fumosœ , quod ah antiquis obscure fuit tradita Philosoplda, ah £ mpedoclc vOEtiCh. et a Piatone eihigmxtice.
(2) E. Renan, ouvr. citéy p, 187.
(3) Voy. E. Renan, îhid,, p. 82.
L'ironie se révèle encore dans cette ronde, où le poète le fait figurer, et qui rappelle la danse circulaire des mythriaques (1) en l'honneur du soleil, mâle et femelle, dont Béatrice et Dante, placés au centre de la ronde mystique, sont ici la représentation. Ces mêmes danses se célébraient à Eleusis le quatrième jour des mystères, comme symbole de la révolution des planètes (2) ; ainsi, tout est essentiellement payen dans les allégories groupées autour de l'Ange de l'école, qui semble introduit là uniquement pour imprimer à la fiction le cachet orthodoxe.
On est d'autant mieux fondé à en juger ainsi, qu'il existe dans la franc-maçonnerie un grade de chevaUer du Soleil. Lors de la réception, la loge n'est éclairée que par une seule lumière, emblème de celle de la vérité, « qui est une, est-il dit, et brille pour les hommes dégagés des ténèbres de l'ignorance et des préjugés vulgaires. Le grand-maître, ou trois fois puissant, tient un sceptre en main, et il est appelé du nom d'Adam, qui fut institué, par Dieu, maître souverain du monde et père des hommes. Il porte au cou un soleil d'or suspendu à une chaîne; un frère, siégeant en face de lui, s'appelle frère Vérité^ » de telle sorte qu'Adam et la Vérité sont là les représentants du soleil mâle et femelle des mythriaques. Il est dit au récipiendaire que « la vérité va lui apparaître dans toute sa gloire, son zèle devant être employé à extirper les superstitions et le mensonge ; » puis on lui exphque que la Bible, mise sous ses yeux, est « la seule loi qu'il doive suivre, que c'est la loi naturelle, enseignant qu'il n'y a qu'un Dieu, et qu'il faut l'adorer scms subdivision ni addition (3). »
Il n'y avait peut-être pas, au temps de Dante, de chevaliers du Soleil, mais il existait à coup sûr un grand nombre de chevaliers du Temple, leur Ordre n'ayant été supprimé qu'en 1312 ; or, il se montre animé d'un zèle trop ardent en leur faveur pour ne pas avoir été l'un de leurs nombreux affiliés; mais, quelque opinion qu'on adopte à cet égard, il faut dire que les francs -maçons ont emprunté à Dante la plupart de leurs symboles, ou qu'il a puisé les siens aux mêmes sources, et alors nous ne saurions, quant à nous, les chercher ail-
(1) f^oj\ Lucien, De Sahatlone.
(2) Voj, B. Clavel, ouvr. cité, p. 315.
(3) Light on masorirr, p. 253^ 256.
leurs que chez les Templiers, depuis si longtemps eu rapports suivis, clans l'Orient, avec les divers héritiers du synchrétismc alexandrin, tant gnostiques que Sarrasins, initiés au sufisme persan (1).
Chant XI. Danle était au ciel, absorbé dans des pensées de réno- 'f vation sociale, lorsque tant d'autres, occupés de choses toutes mondaines, « ne songeaient qu'à suivre la carrière du sacerdoce, à régner par la violence ou par le sophisme, » ce qui pour lui revenait au même, et il trouvait piquant de mettre dans la bouche de saint Thomas, de l'ordre des Dominicains, travesti par sa baguette en chevalier du Soleil, l'éloge de saint François d'Assise, et de lui faire raconter sa vie avec tous les détails et les expressions mêmes de la légende, laissant à deviner s'il a entendu parler ou non sérieusement. On conçoit que nous ayons peu de disposition à discuter cette thèse. Dans tous les cas, la présence de l'abbé Joachim dans cette môme planète, me porterait à croire qu'il n'aurait entendu louer que le fondateur de ces Franciscains, qui se conformaient aux doctrines de l'abbé Calabrais, c'est-à-dire à la religion de l'Esprit. Et ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est la distinction que saint Thomas d'Aquin établit entre le petit nombre de brebis qui se pressent autour du véritable pasteur de la fraction spirituelle, désireuse d'une réforme, et celles qui, devenues friandes d'une pâture nouvelle, c'està-dire des évêchés que leur avait interdits leur fondateur, comme aussi des richesses et des biens temporels, errent vagabondes hors du bercail.
Ici va se révéler, du reste, la signification d'un singulier passage de la Vie Nouvelle^ où Dante, dit en parlant de sa dame : « Lorsqu'elle apparaissait quelque part, l'espoir de son admirable salut faisait qu'il ne me restait pas un ennemi, et même une telle ardeur de charité s'emparait de moi, que j'en venais à pardonner à quiconque m'avait offensé. Quelque demande qui m'eût été faite alors, ma seule réponse aurait été amour, avec un air tout empreint d'humilité, con viso VESTiTO d'umiltà. » Cette humilité n'était en effet qu'un vêtement dont il se couvrait pour obtenir ce salut, cette sécurité qu'il espérait de sa fiction, et que lui procura en effet Béatrice, grâce à son travestissement catholique ; salut admirable à vrai dire, puisque l'il-
(1) Voj, Ozanam, Phil. cath,, p. 199.
lusion a pu se perpétuer si longtemps. C'est dans le Paradis que se manifeste l'influence de ce merveilleux salut, car c'est là que Béatrice apparaît dans toute sa gloire, et qu'elle devient sa sauvegarde, à raison du caractère apparent qu'il a su lui donner ; aussi, l'y voit-on tout charité, tout humilité, à tel point qu'il semble pardonner aux plus grands ennemis de sa croyance, et prêt à répondre amour à saint Dominique lui-même. Mais il ne faut pas trop s'y fier.
Chant XTI. Aux dernières paroles de blâme proférées par saint Thomas contre le plus grand nombre des Franciscains, la ronde s'est remise à tourner, comme pour y applaudir ; alors une autre ronde, formée aussi de douze Splendeurs, vient envelopper la première en unissant ses chants aux siens ; quant aux paroles chantées, il n'en est pas question, et pourtant le poëte ne nous a fait grâce ni d'une hymne ni d'un psaume dans le Purgatoire, où il a poussé le scrupule jusqu'à nous dire à quel verset ils s'arrêtaient, afin de rendre les allusions plus saisissables ; c'est donc qu'il y avait péril pour lui à en agir ainsi sur le terrain où il s'engageait et où il avait à traiter des théories les plus arcanes du mysticisme sectaire. Il se permet seulement de comparer ces chants entonnés par des saints dans le paradis à celui des muses, et mieux encore à celui des syrènes, charmant les marins pour les entraîner à leur perte.
La ronde extérieure se compose de saint Bonaventure, d'Illuminat, d'Augustin, Hugues de Saint Victor, Pierre Comestor ou le Mangeur, Pierre l'Espagnol, le prophète Nathan, saint Jean Chrysostôme, saint Anselme, Donnât, Raban, et l'abbé Joachim, ce prophète de l'antechrist. Il désigne en dernier le moine de Calabre, comme pour donner à ces noms, étonnés de se trouver ensemble, leur signification, et il en a été de même pour Siger, signalé également le dernier dans la ronde précédente.
C'est à saint Bonaventure que Dante a emprunté la quadruple division qu'il donne, dans le Banquet, des sens divers offerts par le style mystérieux dont il fait usage; à savoir le sens Uttéral, puis, se révélant successivement selon le degré d'intelligence du lecteur, les trois sensspirituels, allégorique, moral et anagogique ou mystique (1) ; comme il lui a emprunté aussi la distinction entre l'amour vertueux,
(1) Saint Bonavenlure, De reduct. artium ad Theolo^.
source de toutes les vertus, et l'amour pervers, d'où dérive la famil}e enlièredes vices (1). Ayanttrouvé moyen, à l'aide de certaines com» binaisons artificieuses, de donner place dans son Paradis à saint Thomas d'Aquin, des définitions et des pensées duquel il s'était aussi mainte fois inspiré, c'était bien le moins qu'il en agît de même à l'égard du docteur Séraphique , de celui qui avait écrit l'Itinéraire de l'âme vers Dieu, l'Échelle dorée des vertus, les Sept chemins de" l'éternité, et le traité sur les ailes des séraphins. Résolu à combattre l'Église avec ses propres armes, il ne pouvait rien faire de plus habile ique de puiser dans les ouvrages de ses docteurs le plus en renom, et de se mettre ainsi à l'abri derrière leur orthodoxie, sauf à faire comprendre aux siens, à l'aide de ses procédés habituels, qu'il parle un langage étranger, sous lequel une tactique perfide autant qu'habile, lui permet de dérober la pensée hostile, segUssaut dans l'ombre pour attaquer ce qu'elle semble défendre.
Le docteur Séraphique, membre illustre de l'ordre de Saint- François, se fait donc le panégyriste du fondateur des Dominicains, ï luttant ainsi de courtoisie avec l'Ange de l'école, gloire de l'ordre de Saint-Dominique. C'était un coup de maître pour l'affilié des ïem- ji pliers, pour leur coreligionnaire et leur défenseur de se placer, pour ainsi dire, sous le patronage du fondateur de l'Inquisition, cette institution si redoutable pour l'hérésie albigeoise, dont lui-môme avait \. éveillé les justes soupçons. Mais il se dédommage de la contrainte I' qu'il s'impose, en faisant traiter aussi rudement les Dominicains par saint Bon aventure, que les Franciscains par saint Thomas, c Les ji Frères prédicateurs ne sont plus que moisissure, è la mussa dov'era ji lagromma; le progrès vers le bien se fait chez eux à reculons, et le \ terrain qu'ils cultivent ne produit que de l'ivraie ; le Saint-Siège est |! occupé par des pontifes dégénérés, accordant dispense à qui rend 1^ deux ou trois pour six qu'il a volés, disposant des bénéfices avant ^ qu'ils soient vacants, et faisant des libéralités à leurs favoris au détri- f ment des pauvres^ en leur Uvrant le produit des dîmes. » Là se révèle la pensée intime du sectaire obligé de se contraindre, et se donnant carrière contre les personnes, faute de pouvoir s'attaquer au
(1) Id., Compendium ^ III, 14. Voy. aussi Hugues de Saint- Victor, Allegor'iœ in Malt heu m, 3, 4, S.
dogme, réduit même à n'en parler qu'avec toutes les apparences de la vénération et de la conviction. Plus ces apparences se manifestent et plus ce qu'il s'apprête à dire, on peut en être certain, est infecté du venin de l'hérésie. C'est pour cela, sans doute, qu'il emploie pour la première fois, dans ce chant, et c'est la seule dans tout le poëme, les expressions de catholique et d'hérétique, dont sa plume semble répugner à se servir.
Chant XIII. Le discours de saint Bonaventure se termine comme celui de saint Thomas, par un branle général dans lequel les deux rondes concentriques, de douze chacune, se mettent à tourner en sens contraire, Béatrice et Dante demeurant toujours au centre, comme représentation symbolique du soleil, raison et vérité; tandis que les danseurs célestes figurent les douze heures diurnes et les douze heures de la nuit dans la période équinoxiale. Cette allégorie est suffisamment indiquée dans la comparaison empruntée à l'horloge marquant les heures par le jeu de ses rouages, dont le mouvement circulaire se rapporte à la ronde céieste, comme la sonnerie à son chant. Nous sommes en pleins mystères païens, et pour qu'il n'y ait pas à s'y tromper, on nous affirme, à propos de la Sainte-Trinité et de l'union des deux natures dans la personne du Christ, que dans le paradis catholique on ne chanta ni Bacchus, soleil, ni Apollon, soleil, en reportant constamment notre pensée vers les cérémonies de l'initiation grecque et orientale.
Quand la double ronde s'est arrêtée, saint Thomas d'Aquin reprend la parole pour démontrer à Dante qu'il a été bien fondé à dire que Salomon n'eut pas son second sur la terre pour le savoir ; attendu qu'il a voulu parler uniquement de la science du gouvernement, ce qui n'est pas à comparer avec la science infuse qu'Adam et le divin Rédempteur eurent tous deux en partage, l'un comme créé directement par Dieu, l'autre comme engendré de lui. Sans entrer, par les motifs précédemment allégués, dans l'analyse de cette argumentation toute scolastique, dont les éléments sont empruntés à l'Ange de l'école lui-même^ je me borne à faire ressortir ce qu'il y a d'inconvenant, pour ne rien dire de plus, à faire jouer le saint docteur sur les mots dans un sujet si grave et à mettre dans sa bouche l'exorde que voici : « Tu crois que tout ce que la nature humaine peut posséder de science fut infuse dans la poitrine d'où fut tirée la côte qui servit
à former la heWa joue dont le pataù coûta si cher au monde, comme aussi dans la poitrine qui fut percée par la lance. » Un discours qui débute ainsi ne saurait être pris au sérieux , quoi qu'on en dise, et il faut y chercher une toute autre signification que celle dont on s'est payé jusqu'ici. Que l'on réfléchisse à ces paroles de la conclusion : « Ceux-là sont bie?i bas dans les rangs des sotSj qui affirment ou nient sans distinguer (sans faire usage de leur raison), car le plus souvent l'opinion courante donne dans le faux, puis l'intelligence est entravée par la passion. » Peut-être reconnaîtra-t-on avec nous la protestation du sectaire contre l'autorité, devant laquelle s'incline la majorité, et contre la passion ou le fanatisme, qui fait persécuter les dissidents, lorsqu'ils prétendent user de leur raison pour faire la distinction du vrai et du faux. Les noms de Sabellius et d'Arius, hérétiques que le poëte s'est bien gardé de faire figurer dans son Enfer, semblent mis là en avant pour servir de passeport à ce qu'il vient de dire, sans se compromettre, du reste, envers les guosliques et les manichéens « qui furent comme des glaives tranchants pour les Saintes-Écritures , » mais dont il a grand soin de ne jamais tracer le nom.
Chant. XIV. De la sphère du Soleil, qui « peut être comparée à l'arithmétique pour deux propriétés ; 1° parce que tous les autres astres sont éclairés de sa lumière , comme l'arithmétique éclaire toutes les sciences , 2° parce que l'œil physique ne peut s'y fixer , plus que Tœil de l'inteUigence sur le nombre, qui considéré en soi, est infini (1), » Dante passe dans la sphère de Mars. « Ce ciel peut se comparer à la musique sous deux rapports , d'abord à raison de sa position centrale, qui le met dans la plus belle relation avec les autres cieux mobiles , puisqu'il est le cinquième , que l'on commence à les compter par en haut ou par en bas; en second lieu parce qu'il dessèche et brûle ; sa couleur étant semblable à celle du feu , couleur plus ou moins vive selon la densité ou la rareté des vapeurs qui le suivent. Albumassar dit que l'embrasement de ces r vapeurs signifie mort des rois et changement de gouvernement, r Senèque dit qu'à la mort d' Auguste on vit dans l'espace un globe de feu, et à Florence, peu de temps avant sa ruine (lors de l'arrivée de
(1) Cont'ito^ II, 14i
Charles de Valois) (1) on aperçut clans les airs la figure d'une croix enflammée. Or , ces deux propriétés se retrouvent dans la musique qui est toute relative (comme la langue des correspondances de Swedenborg) , ainsi qu'on le voit dans les paroles harmonisées et dans les chants dont l'harmonie est d'autant plus douce que la relation est plus belle. Puis la -musique attire à elle les esprits Immains qui sont principalement , pour ainsi dire, les vapeurs du cœur , si bien qu'ils suspendent presque toute autre opération (2).
Nous citons ces rapprochements bizarres entre des points de comparaison si disparates , afin que l'on puisse comprendre d'après quel ordre d'idées procédait le mysticisme de la secte à laquelle Dante appartenait, et pour qu'on ait à examiner si l'on ne trouverait rien qui les rappelle ou même les reproduise dans les divers ouvrages publiés par la franc- maçonnerie et l'illuminisme.
Nous venons de voir Dante rappeler une croix de feu , signe de malheur pour Florence ; l'anonyme nous dit que « Mars, par suite de son voisinage avec le Soleil, en tire une qualité ignée très-ardente, ce qui fait c[u'il excite les hommes à la colère et aux combats ; » et comme personne n'était mieux au courant de la pensée du poëte que ce commentateur anonyme , son ami , nous avons tout lieu de nous attendre à de nouveaux anathèmes contre Florence. Nous la voyons , en effet, menacée du même signe céleste qui lui a déjà présagé une révolution. Ce n'est donc pas sans motif que Dante en a fait mention dans son Gonvito , en s'abstenant toujours de parler de son poëme qu'il a pourtant constamment en vue.
Il nous représente donc la planète de Mars divisée en quatre quarts de cercle par une grande croix lumineuse , le long de laquelle se meuvent dans tous les sens des milhers d'Esprits resplendissants. Leurs chants arrivent jusqu'à lui ; mais il ne peut distinguer que les mots « relève-toi, sois vainqueur, » ce qui prouve que l'anonyme était bien informé en parlant de combats. En effet , la sphère de Mars réunit ceux qui ont combattu pour la foi, et notamment les Croisés , ce qui permet d'y supposer la présence des chevaliers du Temple, malgré le silence prudent gardé à leur égard. Il est même vraisemblable que la croix rouge ne resplendit dans la cinquième planète qu'à leur in-
(1) Voy. Dino Compagni, 1, ii.' — (2) ConvUo, II, 14^
icnlion ; c'est aussi en mémoire d'eux qu'ont été institués les trois' grades maçonniques des chevaliers de la Croix-Rouge , du Temple , d'Orient et d'Occident, tous décorés du même signe distinclif , grades ayant, sans contredit, beaucoup plus de rapports avec le Ciel de Mars , tel qu'il nous est décrit par Dante , que la musique n'en aura jamais avec lui.
Chant. XV. Il y aurait , sans doute , quelques réflexions à émettre sur les motifs de préférence qui ont valu à Josué, au Grand- Machabée, à Charlemagne et au fabuleux Roland, ainsi qu'à Godefroy de Bouillon et à Robert Guiscard , une mention spéciale parmi les champions de la foi, armés du fer pour sa défense. Mais nous nous sommes déjà trop étendus peut-être et nous craignons surtout de fatiguer l'attention. Arrêtons-nous donc au seul personnage réellement important puisqu'il a seul la parole. C'est un aïeul du poëte du nom de Cacciaguida, qui, ayant pris la croix en llZi3 et suivi l'empereur Conrad en Orient, lors de la seconde Croisade, prêchée par saint Bernard , fut un de ceux qui perdirent la vie en Syrie.
Il éprouve à la vue de son arrière-pctit-fils une joie comparable à celle du vieil Anchyse, lorsque Enée s'offrit à ses regards dans les Champs-Elysées ; en effet , la position est la même ; comme V Enéide la Comédie traite de la marche et des symboles de l'initiation , il était donc tout naturel que , dans l'une comme dans l'autre , les événements futurs fussent prophétisés par une bouche paternelle à l'initié promu aux plus hauts grades , apte dès lors à entendre la vérité. Il était donc à peu près superflu que le poëte invoquât l'exemple de celui qui fut son maître et son guide s'il n'eût tenu à constater la ressemblance entre son Paradis et l'Elysée de Virgile.
Cacciaguida commence par lui parler latin , puis son langage devient tellement profond qu'il dépasse l'intelligence de celui auquel il s'adresse: s'il s'exprime ainsi ce n'est pas volontairement , mais par nécessité, ne per elezioUyma per nécessita. D'où résulte qu'il aurait été dangereux de reproduire le début de ce discours paternel , dont le sujet devait être du plus haut spiritualisme ; mais l'ancien Croisé devient intelligible pour traiter de matières temporelles. Il s'applaudit de voir son petit-fds dans le paradis , grâce à cette Béatrice dogmatique qui lui a fourni les moyens de prendre un vol si audacieux , mercè di colei ch' aW alto volo tivesti le piume , en le revêtissant d'un
plumage tout différeiiL du sien , ce qui l'amène à opposer la sévérité des mœurs de Florence , au temps où il vivait , la tranquillité dont on y jouissait, à la corruption actuelle de cette république, déchirée par les factions, sous l'induence dominante de Rome. Puis cette tirade se termine par un trait décoché contre le pontife, per colpa del Pastor^ qui se rend complice des Sarrasins, usurpateurs de la Terre- Sainte , en laissant écraser dans les Templiers ceux qui avaient mission d'y guerroyer contre eux.
Chant. XVL Démocrate au point de regretter que Rome ait enduré la première qu'on dît vous en parlant à une seule personne, voi, elle prima Roma sofferse , et de s'excuser presque d'employer le pluriel avec son trisaïeul, au lieu d'imiter, en le tutoyant , le bas peuple de Rome , le prôneur de la monarchie ne peut se défendre d'une velléité d'orgueil en songeant que sa noblesse remonte aux Croisades. Mais il s'en accuse franchement et rachète aussitôt sa faute, en déclarant que la noblesse n'a de valeur qu'autant que les générations successives apportent chacune à la masse commune delà famille leur quote-part de belles actions. L'entretien devant continuer à rester étranger aux choses du ciel , puisqu'il ne roulera que sur l'origine et les antécédents des principales maisons de Florence, Béatrice reste un peu à l'écart , un poco scevra ; ce qui ne l'empêche pas d'entendre la formule cérémonieuse employée par Dante. Ce vous la fait sourire ironiquement ; d'où nous pouvons conclure que tu était la formule en usage parmi les frères, qui obéissaient à une même volonté, animés qu'ils étaient d'un même amour. Transgresser un usage rituel était une faute , aussi le poète compare-t-il le sourire de Béatrice à la petite toux que fit entendre la dame de Malehaut, lors de la première faute commise par Genèvre, lorsqu'elle se laissa prendre un baiser par Lancelot , ai pi^imo fallo scritto di Ginevra. Nous sourirons donc comme Béatrice et , prenant comme elle peu d'intérêt à des détails purement locaux , nous laisserons le poète y chercher une occasion de manifester sa partialité pour les uns et sa haine pour les autres , au point de vue de la faction à laquelle il appartenait. Notons toutefois une nouvelle attaque, après tant d'autres, dirigée contre l'Église romaine, dans les vers où Cacciaguida lui reproche d'être une marâtre pour le chef de l'empire et d'avoir dégénéré plus que tout au monde, lagente cli'al mondo piktraligna.
Quant h Florence, ralliée de Rome, sa perle est imminente, sa force ne la sauvera pas, cl la seule épée impériale saura triompher des cinq glaives tirés pour la défense de la cause guelfe. Qu'elle s'attende donc au sort de Luni et d'Urbisaglia , cités jadis florissantes, dont l'herbe recouvre aujourd'hui les ruines.
Chant xvii. Curieux de connaître au juste le sort qui lui est réservé , après ce qu'il a recueilli de sinistre et de favorable tour à tour de Farinata , de Brunetto Latini , de Vanni Fucci , de Conrad Malaspina et d'Oderise d'Agubbio, Dante prie son aïeul de le satisfaire à cet égard. Il apprend donc qu'il sera banni de Florence , à la suggestion de Rome , cette autre marâtre « qui fait journellement trafic du sang du Christ, Christo tutto di si merca; » qu'il s'en ira exilé loin de tous ceux qui lui sont chers , réduit à monter péniblement l'escaher d'autrui et à se nourrir du pain si amer de l'étranger. Ce n'est pas tout, malheureusement, il lui faudra se trouver au milieu de gens qui, enrôlés sous la même bannière, différeront pourtant d'opinion avec lui sur des questions capitales. Car, une fois le frein de l'autorité brisé, chacun livré à ses propres lumières se croit apte à décider d'après l'inspiration de sa raison , prétend se faire chef et aspire à diriger les autres. C'est ce qui s'est vu dans tous les temps et dans tous les partis. Unis pour renverser, au moment de reconstruire, on se divise sur la place, sur les matériaux, sur les ouvriers. Vainqueurs, les partis ne tardent pas à se fractionner; vaincus, la discorde se met d'autant plus vite dans leurs rangs que l'irritation de la défaite s'accroît des récriminations échangées sur les fautes qui l'ont amenée. Voilà l'épreuve qui fut réservée à Dante; républicain monarchique , il vit s'ameuler contre lui ceux dont les opinions politiques différaient de la sienne en plus ou en moins ; réformateur religieux , ou apôtre d'un culte nouveau , il eut pour adversaires ceux qui restaient fidèles à la foi de leurs pères , et ceux qui, indifférents à la croyance , dirigés surtout par des vues d'intérêt ou d'ambition , croyaient pouvoir triompher de Rome par les armes et par les moyens temporels , sans s'attaquer au dogme et à la puissance spirituelle.
Aussi fait-il dire à son aïeul qu'il se trouvera en compagnie d'insensés , d'ingrats, d'impies qui se tourneront contre lui, et cette dernière épithète résume le fond de sa pensée ; ces impies-là ne
voulaient pas faire la guerre à la religion établie, pour lui en substituer une autre ; ils ne comprenaient pas que le seul moyen d'opérer une révolution sociale , d'arracher à l'Église romaine cette autorité devant laquelle s'inclinaient les peuples et les rois, pour la faire passer dans les mains d'un empereur, était de lui enlever le prestige de la foi, d'annoncer une parole nouvelle comme la vériiable loi du Christ, et de confondre si bien le monarque univer el avec le Sauveur que les peuples eussent à voir, dans les pontifes, des usurpateurs sacrilèges , des tyrans avides et persécuteurs , plus occupés de s'assurer le pouvoir sur la terre que la béatitude au ciel. Aussi le vieux Croisé prédit-il à ces impies qu'ils auront à rougir de leur stupidité, tandis que son petit- fils n'aura qu'à se glorifier d'avoir fait bande à part , sauf à demeurer « seul de son parti , averti fatta 'parte per te stesso. » Combien ne pourrions-nous pas citer, depuis cinquante ans , de grands hommes méconnus et déçus , réduits à s'isoler ainsi par l'outrecuidance de l'orgueil et de l'ambition !
Si le début est menaçant , sa fm permet d'espérer des temps plus heureux, lorsque le fils du grand Lombard, qui porte dans son- écusson l'échelle des grades de l'initiation, avec l'aigle impériale au sommet, che'?i su la scala porta lo santo uccello , sera en âge d^accomplir, dans Tintérêt de la secte , les grandes choses qu'elle attend de lui ; notamment un changement total dans les conditions sociales, si bien qu^il rendra pauvres ceux qui sont riches et donnera la richesse aux mendiants , cambiando condizion ricchi e mendici. Ce qui est le rêve de tous les révolutionnaires. Mais ne demandez pas comment cette métamorphose s'accomplira , car Cacciaguida a recommandé expressément au poëte de ne pas répéter les « choses incroyables » dont il lui faisait confidence, jlalgré sa discrétion à ce sujet , nous pouvons être certains pourtant que , à la différence des impies qui voulaient isoler la querelle poUtique de la question religieuse, Can de la Scala , ce kan des Tartares de l'Italie , ce limier prédestiné à la perte de la Louve, adoptera complètement les idées de Dante touchant la nécessité de combattre l'Eglise romaine sur son terrain , de le miner sous ses pas par une propagande sectaire se déguisant sous les formes du langage catholique , puisque c'est à lui que fut dédiée la dernière cantique de la Comédie.
Dans les questions adressées par Dante à son aïeul se révèlent les
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contrariétés, les divergences d'opinion, les irritations dont il eut à souffrir et que lui suscita sa transforma lion extérieure, son apostasie apparente, résultant de la substitution du langage et des fictions orthodoxes au langage et aux figures erotiques. Il s'enquiert si , banni de Florence comme gibelin par les guelfes, il ne sera pas repoussé d'autres lieux, où il serait en droit d'espérer un asile parmi ses coreligionnaires , à raison de ses chants poétiques, si cIC io non perdessi gli altri pei' miei carmi. « En effet, dit-il, mon langage, celui de mes divers personnages, leur distribution dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le Paradis, si l'on n'en saisit pas bien l'artifice, seront de pénible digestion pour beaucoup des miens et leur feront faire la grimace, a molli fia di forte agrume; c'est parce que je suis constamment l'ami courageux et non pas timide de celte vérité qui est l'objet de nos efforts, et dont je me suis fait l'apôtre, que j'ai conçu et exécuté ma Comédie dans le seul système qui puisse me permettre de la publier et d'attendre d'elle Timmortalité. »
Aussi son aïeul l'encourage -t-il à persister dans son œuvre, à publier son poëme , tutta tua vision fa manifesta ; cette vision dirigée tout entière contre l'erreur et le mensonge, rimossa ogni mensogna. Cela s'entend; « laisse se gratter, dit-il, ceux qui sentent la lèpre les ronger, lascia pur grattar dov' è la rogna ; » si ton langage paraît rude et brutal, même aux pontifes dont la conscience est si chargée, aux catholiques qui ont tant à rougir pour leurs chefs et pour eux-mêmes , n'en prends souci ; car tes précautions sont bien prises à leur égard ; quant à tes corehgionnaires, si la première saveur leur est désagréable , lorsqu'ils auront digéré le mets où tu as déployé tout ton art, ils y trouveront une nourriture substantielle où ils puiseront force et vie , vital nutrimento. Ta voix ira comme le vent frapper les cimes les plus hautes , qiiesto tua grido sarà corne 'l vento, cke le più atte cime piii percuote, et arrivera à les renverser, notamment la plus élevée de toutes. Pour y parvenir tu as passé en revue dans l'Enfer, sur la montagne du Purgatoire et dans les sphères célestes, les papes et les rois que ta haine tenait le plus à présenter à l'opinion sous de noires couleurs, l'anime che son di fama note, car il faut à l'esprit des exemples frappants. Or ceux que tu as choisis aideront singulièrement à révéler le fond de ta pensée , la sua radice incognita e nascosa, ainsi que le but secret qu'elle pour-
suit et qu'elle u'a garde de laisser autrement apparaître , altro argo' mento che non pai'a.
Cham xyiii. Ainsi, bien endoctriné par le représentant des Croisés, décoré de la croix rouge, comme les chevaliers du Temple, l'illustre descendant de Cacciaguida passe dans la sphère de Jupiter. Elle est affectée aux bons princes « qui sont si rares. » Or « le ciel de Jupiter peut être comparé à la géométrie sous deux rapports : 1° II se meut entre ceux de Mars et de Saturne, dont l'un chaud et l'autre froid, contrastent avec sa nature tempérée. 2" Jupiter est le seul parmi tous les astres qui se montre blanc et presque argenté. Ces deux propriétés se retrouvent dans la géométrie, car elle se meut entre le point et le cercle, qui contrastent avec sa certitude, l'un n'étant pas mesurable à cause de son indivisibilité, l'autre ne l'étant pas davantage à raison de sa courbe, qui ne permet pas de le soumettre à la quadrature. La géométrie est également blanche, en ce qu'elle est pure d'erreur et très-certaine par elle-même , comme aussi par sa suivante, qui est nommée perspective (1). »
Les rapports sont plus saisissables entre le ciel de Jupiter, tel que nous le montre Dante , et le grade maçonnique correspondant. Les adeptes y sont désignés par le nom de chevaliers de l'Aigle blanche et noire ; ils font serment , sous peine de mort, de ne jamais révéler les secrets de l'Ordre et de n'admettre à ce grade que des frères ayant passé par ceux de prince de Jérusalem et de chevalier du Soleil. Leur but est de tii-er vengeance de ceux qui ont détruit l'ordre du Temple et usurpé ses richesses; ils doivent les poursuivre de leur haine jusqu'au moment où ils seront assez nombreux pour déposséder les usurpateurs, sous les auspices et sous la chrection d'un grand et puissant chef, et considérer comme leurs ennemis les chevaliers de Malte, injustement investis des droits, biens et dignités des Templiers. Après avoir baisé la Bible, ils prêtent serment d'obéissance envers le grand chef de l'Ordre, d'amitié pour leurs frères, avec lesquels ils ne doivent avoir qu'une même volonté^ et s'engagent à employer tous leurs efforts pour Y avantage du ciel (2).
Lors des réceptions, la loge est divisée en trois compartiments : le premier est tendu d'étoffes noires parsemées d'ossements et de têtes
(1) Coniflto, î!, i4. — (-2) Light on masonry^ p. 253 et suiv.
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(le moris; le second représente une caverne. On y voit une colonne avec des cliaînes, des carcans, des instruments de mort et de torture, un baquet plein de sang, un cadavre, ou à son défaut un squelette. Un aigle ayant les ailes cployces semble voler vers la voûte. Le troisième , entouré de grandes colonnes semées de larmes, est tendu de rouge. Les chevaliers, vêtus de noir, et le grand-maître de rouge avec manteau noir, portent sur le cœur la croix rouge^ marque dislinctive de l'Ordre , désignée par un mot italien abito. Le bijou offre pour emblème V aigle à deux têtes couronné, les ailes éployées et tenant dans ses serres un poignard. Le chapitre est éclairé de qiialre-vingt-une bougies^ que l'on réduit à vingt-sept et quelquefois à neuf. Le récipiendaire dit avoir été purifié par Veaij. et par le feu. On lui apprend que J. Molay est le véritable Hiram dont il faut venger la mort, qui criera toujours vengeance dans le cœur des Templiers. Aussi le mot hébreu , ISekam , ultio, revient-il souvent dans ce grade, où nous remarquons aussi, en outre d'un grand nombre de lettres ponctuées, ceux de Tsedakaliy justice, Emounah, vérité, foi, Hamal sagglii, grand œuvre. Enfin Philippe-le-Bel et le pape Clément V, Bertrand de Got, y sont voués à l'exécraiion avec tous les rois et les princes complices de la ruine du Temple, comme si tous étaient encore vivants ou ne faisaient que de descendre dans la tombe (1).
Chose singulière, les sentiments, les vœux, les espérances sont les mêmes chez les chevaliers de l'Aigle et chez Dante, à cinq cents ans de distance , leur bijou est le même : c'est l'aigle impériale aux ailes éployées. Celle du poëte est formée d'une multitude d'âmes lumineuses, mues comme les chevaliers modernes par une même volonté , par un amour mutuel. Ces âmes ont soif de justice et manifestent leur pensée intime en se groupant de manière à former des lettres initiales ou des phrases entières, faciensior D. or I. orL. in sue figure. Elles tracent de cette manière : Diligite justitiam quijudicatis terram, précepte à Tadresse de ceux qui seraient tentés d'imiter Philippe et Clément; puis d'autres clartés viennent se poser sur l'JM final, initiale de Molay (2), pour former la tête et le cou de
(1) Cahier manuscrit résumant les divers rituels maçonniques.
(2) C'est ce qu'indique de plus en plus le verbe ingigliarsij employé pour
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l'aigle ; les deux jambages de l'M, dessinant assez bien les ailes, de môme que le V central , la partie inférieure de son corps. L'image symbolique se trouve ainsi tracée sans un déplacement notable, con pocomoto seguitb iamprenta. A cette vue et en entendant les chants de ces bienheureuses Splendeurs célébrant le bien auquel elles aspirent, il ben ck'a se le move, c'est-à-dire le grand œuvre de la justice sectaire, car c'est dans ce sens qu'il faut presque toujours entendre une expression qui revient si souvent dans le poëme, Dante laisse éclater son enthousiasme : « O douce étoile! s'écrie-t-il, quels bijoux, et en quel nombre , me manifestèrent que notre justice émane du ciel, dont tu es le brillant joyau, effetto sia ciel ciel cke tu ingemme? Je prie donc l'Esprit d'où procède ton mouvement et ta vertu (le chef suprême de l'Ordre), de considérer cl' oit s'exliale la vapeur qui obscurcit ton éclat, pour qu'il ait à s'indigner encore une fois de voir trafiquer dans le temple , cimenté de signes et de martyrs. O milice du Ciel ( Commilitones Ckristi) ! que je contemple , prie pour ceux qui, sur cette terre, sont tous pervertis par le mauvais exemple (de Rome babylonique). Jadis c'était avec l'épée que l'on faisait la guerre, et maintenant c'est en enlevant le pain aux malheureux (exilés ou excommuniés). Songe pourtant, toi qui n'écris que pour raturer (pour vendre à prix d'argent la révocation des anathèmcs et des censures ecclésiastiques) , songe que saint Pierre et saint Paul , morts pour la vigne que tu mets au pillage, sont vivants là-haut. Tu peux dire, il est vrai : J'ai tant de dévotion pour saint Jean-Baptiste (dont Teffigie était empreinte sur les monnaies d'or de Florence) que le pêcheur aussi bien que Paul sont pour moi des inconnus. »
Cette tirade , dirigée contre le Saint-Siège dans la personne de Clément V, n'a pas besoin sans doute de commentaires, et l'on comprend d'où s'exhale la vapeur qui obscurcit l'éclat de l'aigle , il fummo che suoi raggi vizia, lorsqu'il est parlé immédiateme^it de ceux qui trafiquent dans le temple.
Chant XIX. « La belle image » de Taigle, formée d'une foule de chevaliers , décorés eux-mêmes de l'aigle , prend la parole en leur nom, et comme ils n'ont tous qu'un même espoir, qui les rend
s'enguirlander, afin que les fleurs de lis aient à rappeler ia Fiance, où le gràndmaîire fui immolé avec ses frères.
joyeux, licte faceva l'anime concerte ; qu'ils sont mus par une même volonté, l'aigle parle à la première personne du singulier, en exprimant la pensée collective. Il dit donc lo e Mio quand' era net con" cetio noi e nostro. Après avoir proclamé les mérites de l'empire romain , dont elle est le symbole , et qui comptait les papes parmi ses sujets, les premières paroles qu'elle adresse à Dante sont empruntées au vocabulaire maçonnique ; car le grand architecte de l'univers est pour elle « celui dont tourna le compas pour tracer les limites du monde ; » puis elle se met à gourmander le poète, dont la présomption va jusqu'à prétendre sonder la justice éternelle et préjuger ses décrets : « Un homme, dis-tu, naît sur les rives de l'Indus , il n'a jamais entendu parler du Christ, ni rien su qui fasse mention de lui; il ne pèche ni en pensées, ni en paroles, ni en actions, aux yeux de l'humaine raison; mais il meurt sans baptême et sans avoir eu la Foi. Peut-on lui faire un crime de n'avoir pas cru ce qu'il ignorait? Y a-t-il justice à le condamner? »
On comprend que ces questions sont à l'adresse de l'Église catholique, enseignant qu'il n'est point de salut hors de son sein. Cela est si vrai, que l'aigle sectaire n'a garde d'entrer dans un examen approfondi de la question, et encore plus de la résoudre; elle se contente de renvoyer l'adepte qu'elle endoctrine à la sainte Écriture , à la Bible, qui, pour les maçons, nous l'avons vu, est la loi naturelle, dont ils interprètent le texte à leur manière; ceux qui ne la comprennent pas comme eux, sont des esprits grossiers, des brutes, terreni animalij, menti grosse ; Qi elle conclut en déclarant que rien n'est juste qu'autant qu'il est conforme au bien suprême, à la volonté première, sur laquelle aucun bien créé ne peut exercer son influence, attendu que c'est elle qui le produit. Dante, enchanté d'une explication si claire et si décisive, se compare aux petits de la cigogne, levant vers leur mère un œil joyeux, lorsqu'elle vient de leur distribuera pâture. Mais il se réserve de fournir lui-même une explication plus concluante, en nous montrant bientôt des païens resplendissant dans la gloire éternelle , et de donner ainsi un démenti formel à ces paroles de l'aigle, qui, après quelques notes d'un chant inintelligible pour les profanes , lui déclare que nul ne montera au ciel sans avoir cru au Christ, soit avant, soit après son avènement, c'est-à-dire au Christ impérial, véritable oint du Seigneur.
Amie, avant tout, de la justice, on conçoit que l'aigle impériale n'ait pas les rois en grande estime ; aussi, passe-t-elle en revue tous les souverains de l'Europe, en les malmenant plus ou moins rudement, scion leur degré de complicité dans la ruine de l'ordre du Temple , ou leur dévouement pour Rome. Si l'on veut savoir pourquoi le roi de Chypre, notamment, Henri de Lusignan, est traité de bruie , « ne différant en rien des autres brutes couronnées , » et pourquoi il est fait mention, à la fin de ce manifeste contre les rois, des deux villes de Famagouste et de Nicosie, en proie à la désolation, on sera complètement édifié à cet égard par la lettre que le pape Clément V adressait, le YIII des calendes de septembre, an 6 de son pontificat (1311), au roi de Chypre, ainsi qu'aux évêques de Famagouste et de Nicosie, pour qu'ils eussent à procéder par la torture contre les chevaliers du Temple , en chargeant le légat en mission à Rhodes de repasser par l'île de Chypre, pour veiller à l'exécution de ses ordres.
« La justice exigeait, y est-il dit, qu'afin d'obtenir des Templiers, plus entièrement et plus évidemment la vérité, ils fussent appliqués par un , deux , trois , quatre , cinq et six à la question et livrés aux tortures. Cependant, les évêques et délégués ont imprudemment négligé ce moyen. Nous leur ordonnons expressément d'employer contre les chevaliers le genre de torture convenable pour amener, le plus promptement et le plus pleinement, la vérité. Les sacrés canons exigent qu'en pareille circonstance, les personnes qu'accusent des indices si évidents el des présomptioîis si forieSj,soie(ïl livrées aux bourreaux des tribunaux ecclésiastiques (1).
On voit combien Dante est fidèle à son serment de vengeance contre les bourreaux des Templiers; son vers les poursuit, lors même qu'il semble le plus étranger à leur catastrophe, toujours présente à sou esprit.
CHA.NT XX. Les « chers et brillants bijoux^ » formant la figure de l'aigle, applaudissent à cette véhémente philippique contre la royauté tombée en si mauvaises mains ; leur satisfaction s'exprime par des chants, que « la mémoire du poëte n'a pu retenir, » ce qui le dis-
(1^ Beg'istrum litt., démentis papae V. Archives secrètes du Vatican, Voy . le texte latin dans Rainouard.
pense de les reproduire. Puis l'aigle, reprenant la parole, lui signale les Esprits dont son œil resplendit, comme ceux dont le gracie est le plus élevé , « di luiii lor gradi son li sommi. » C'est David , « le chantre de l'Esprit saint, » qui brille dans sa pupille. Cinq esprits dessinent le contour de l'œil, et l'empereur Trajan est désigné le premier; après lui, Ézéchias, roi de Juda, tous deux ayant pour but de prouver, bien que leur exemple paraisse favorable à la thèse contraire, que l'Église catholique, en admettant l'efficacité des prières pour les morts comme pour les vivants, s'élève contre l'immutabilité de la volonté de Dieu, puisque l'un, déjà dans l'enfer, aurait dû aux prières de saint Grégoire son admission au paradis; l'autre, aux siennes propres, quinze années de vie de plus sur la terre. Puis, viennent Constantin, aux regrets du mal qu'il a causé, dans une bonne intention, en quittant Rome pour la céder aux papes, par qui le monde est conduit à sa perte; Guillaume II, aïeul de Frédéric II, par Constance, sa fille, prince dont les mérites contrastent avec les méfaits de Charles II de Napîes et de Frédéric d'Aragon; enfin, le troyen Ryphée.
Ainsi sur cinq esprits désignés dans une pensée essentiellement hostile au catholicisme, à tel point qu'on n'y rencontre aucun saint béatifié par l'Église (on a pu du reste s'apercevoir déjà combien Dante répugne à les admettre dans son Paradis) ; sur cinq esprits, disons-nous, deux sont païens; le premier nommé a pu connaître Jésus-Christ et n'a pas cru en lui, le dernier mort 1200 ans avant sa naissance n'a pu ni prévoir la rédemption qu'il devait venir opérer, ni l'entendre prédire, et tous deux n'en sont pas moins sauvés. Nous l étions donc bien fondé à dire que l'aigle n'allait pas tarder à se don- \ ner un démenti à elle-même. On voit en effet qu'elle ne s'est ex- i' primée d'abord si obscurément que pour revenir à s'élever, par deux exemples éclatants, contre la doctrine de l'Église, qu'elle craignait d'attaquer par ses paroles. « Qui croirait, dit-elle, dans le monde i; catholique, net mondo erra.nte, que le Troyen Ryphée se trouve ici? » Nul ne l'aurait imaginé en effet et il fallait toute l'astuce sectaire pour s'aviser d'une pareille fiction. Il fallait toute l'habileté du poëte pour espérer de la faire admettre, en représentant Trajan comme ayant eu « une vive espérance dans les prières » qui devaient le sauver, et cela en enfer où « il n'est point d'espérance, » Dante
nous l'a dit, « d'où jamais aucune tune n'est sortie, » il a eu soin de nous l'affirmer encore ; peut-être même en vue de cette canonisation ironique, afin qu'on n'eût pas à la prendre au sérieux, pas plus que celle de Ryphée. Qui pourra se persuader en effet que Dante, en le supposant excellent catholique, ait pu croire lui-même et pensé pouvoir persuader aux plus crédules, que Dieu dans sa sagesse aurait « ouvert les yeux de Ryphée sur notre rédemption » attendu qu'il aurait reçu « le baptême de la foi, de l'espérance et de la charité, » ces vertus du maçon, et qu'il lui aurait fait prendre en dégoût l'infection païenne, il jyiizzo del paganesmo, au point de « gourmander les pervers » qui n'avaient pas d'autre culte? Un peu plus il aurait fait de lui un prophète et un prédicateur de l'Évangile, la Comédie, on en conviendra, ne saurait être poussée plus loin.
Chant XXI. Chacun des six deux que nous avons parcourus nous a offert quelqu'un des symboles d'une doctrine qui prétend remonter au moyen âge et même au delà ; ces symboles s'y produisent dans le même ordre où nous les donnent les rituels imprimés ou manuscrits que nous avons pu consulter. Faut-il encore attribuer au hasard ce qui semblé le résultat d'une idée doctrinale suivant sa progression rationnelle, tout en s'enveloppant des voiles du mysticisme catholique, pour dérober aux regards le supernaturalisme oriental? C'est là une explication dont il est bien difficile de se payer et qui perd d'autant plus de sa valeur qu'on est obligé d'y recourir plus souvent. Ainsi le septième ciel où nous arrivons ne demeurera pas en reste avec les précédents : « Saturne a deux propriétés qui peuvent le faire comparer à l'astrologie, l'une est la lenteur de son mouvement, l'autre son élévation au-dessus des autres planètes. De même, dans l'astrologie, il faut un grand espace de temps pour parcourir le cercle complet des connaissances qu'elle embrasse, tant pour la théorie que pour la pratique. De même encore l'astrologie est très- élevée et très -noble par son sujet, qui est le mouvement du ciel, et par sa certitude (1). » Nous sommes désormais habitués à ces rapprochements bizarres si laborieusement amenés ; ils ne sauraient donc nous surprendre pas plus que de voir l'âge d'or rappelé dans l'astre de Saturne; mais comment rattacher une figure biblique à
(1) Convito, ir, u.
celle fiction mythologique? Ce n'est pas une difficulté pour Dante, qui suit évidctnmcnt un système de figures dont l'ordre est arrêté d'après cer laines règles mystérieuses. Il nous montre dans la septième planète une échelle d'or dont les degrés sont chargés d'Esprits. Les uns descendent, les autres montent et se perdent dans les profondeurs du ciel. Ce sont les âmes qui ont fait leur bonheur de la contemplation, car nous sommes au moment d'atteindre les dernières Jiauleurs de la vie inlellcctuelle. Mais que penser en voyant cette échelle d'or, destinée à gravir jusqu'aux sommités célestes, appelée par Daîite du même nom qui sert à la désigner dans les cérémonies maçonniques, c'est-à-dire sous le nom d'échelle de Jacob ? « Votre loge a-t-ellc une voûte? est-il demandé au récipiendaire. — Elle a un dais de nuages, un ciel parsemé d'étoiles, où tout bon maçon espère arriver. — Comment espérez-vous y parvenir ? — A l'aide de V échelle de Jacob. — A quoi font allusion les sept échelons? — Aux sept pla7iètesj mais plus spécialement aux sept sciences et arts libéraux. C'est pour cela et pour plusieurs autres raisons encore, que le nombre sept a toujours été tenu en haute estime par les vrais maçons (1). » C'est de même en passant successivement par les sept planètes ou sciences, figurées par les sept échelons, que Dante vient d'atteindre le septième ciel et il nous y signale précisément ce symbole d'un des plus hauts grades de la doctrine occulte. En effet le grade de chevalier de TAigle n'est que préparatoire à celui de Kadosh, qui en est le complément (2), et la cérémonie principale que doit accomphr le récipiendaire, consiste à gravir une échelle mystique ; à prêter serment de se soumettre aux lois et statuts de l'ordre des Templiers de Saint-Georges et Saint-Jean de Jérusalem, de marcher au premier signal pour la défense de l'Ordre, pour son rétablissement et pour venger sa destruction sur ceux qui lui seront désignés parle Chapitre (3). En admettant que Dante fût initié à une association secrète se rattachant à l'ordre du Temple, par des liens plus ou moins étroits, on conviendra que l'échelle symbolique qu'il faisait briller au sep-
(1) L'i^hl on masonry, p. 39, et passlm.
(2) Ou lemarquera que ce mot hébreu, qui signifie saint, purifié, équivaut à cathare el à puritain.
(3) Light on masonry, p. 273 et suiv. — Cahier manuscrit.
tième ciel de son Paradis était assez éloquente pour ses frères sans antre explication ; mais si l'on rejette cette hypothèse, qui s'appuie sur tant d'indices concordants, il faut reconnaître chez lui un esprit de prophétie d'une exactitude et d'une lucidité fort extraordinaires, et le démon seul peut l'avoir si bien informé (1).
Quels sont maintenant les personnages qui figurent dans ce septième Ciel? Deux seulement sont nommés, et c'est bien peu pour cette Église catholique si féconde en génies contemplatifs; mais comment attendre plus du sectaire qui n'admet parmi ses élus que les illustrations dont l'absence se serait par trop élevée contre lui et dont l'intervention lui devient nécessaire, pour se couvrir de leur orthodoxie, ou des bienheureux qu'il choisit soigneusement avec la pensée de les opposer, soit par leurs actes, soit par leurs paroles, à ceux qui leur ont succédé? Ainsi Pierre Damien, le pieux sohtaire, renonçant au chapeau de cardinal pour rentrer dans son ermitage, de vient l'organe de sa haine contre les princes de l'Église; c'est pour faire contraster son désintéressement, son humilité avec leur orgueil et leur avidité, qu'il l'a choisi parmi tant d'autres; nul ne le sait mieux que lui, et pourtant c'est avec l'apparence de la plus grande bonhomie qu'il lui demande : «. Pourquoi as-tu été seul prédestiné à la tâche de m'instruire parmi tes compagnons? » Et le saint lui répond par l'impossibilité de sonder la pensée divine ; mais il ne tarde pas à révéler celle qui le fait parler. « Lorsqu'on m'imposa, dit-il, ce chapeau qu'on va plaçant de mal en pis, che dimale in peggio sitravasa, il ne me restait que peu de temps à vivre. Les deux grands apôtres, Pierre et Paul, s'en allaient décharnés, pieds nus et vivant d'aumônes ; il faut à l'obésité des prélats actuels des estaffiers pour
(1) Pelli s'exprime ainsi dans sa vie de Danle : « Apostole Zeno nous dit (tome II de ses Lettres, u° 224) ([u'il existe au musée impérial de Vienne deux médailles donl l'une poile la lète de Dante, avec l'inscription Dnnlcs Floientin</^; l'autre l'effigie du peintre Pierre de Pise, avec l'exergue Plsanus pictor • et que chacune de ces deux médailles offre au revers les mêmes lettres initiales ponctuées, dans l'ordre suivant : F. S. K. I, P. F. T. » (p. 125, éd. Zatla.) Ces lettres, applicpiées sans le moindre changement à deux hommes de incrites si divers, ne peuvent guère exprimer qu'un titre commun. INous croyons donc pouvoir, juscpi'à meilleure interprétation, accepter celle que voici : Fralerniiatis Sacrée KaJos/t, Impcrialis Princ'vatns, Fratcr Templar'nts.
les souienir et les pousser par derrière ; puis, leur manteau étalé sur la croupe de leur monture fait que deux bêtes s'en vont revêtues d'une même peau. Oh! qu'il faut de patience, s'écrie-t-il, en terminanl, pour endurer pareilles choses ! » Ce qui, grâce à l'élasticité de la phrase, laisse douter si le saint s'étonne de la patience divine, ce qui ne serait guère en situation, ou s'il parle de la patience des Italiens.
Comme toujours , les autres âmes bienheureuses témoignent de leur approbation par un redoublement de splendeur, mais cet assentiment se manifeste de plus par un ban unanime, grido, sentence de malédiction contre Rome. Le retentissement en est si formidable qu'il produit sur Dante l'effet du tonnerre. Pauvre Rome, contre p laquelle s'élève la voix des saints jusque dans les palais du ciel, et qui serait réduite à compter celui qui se rend en termes pareiis l'organe de leur indignation, comme un de ses enfants les plus soumis! Chant XXII. Béatrice prend pitié de l'étourdissement dans lequel l'arrêt céleste a plongé son fidèle, qui n'en a pas saisi le sens au milieu du fracas dont il était accompagné, mais au lieu de lui en répéter le contexte, ce qui lui serait facile, puisqu'elle peut lui parler sans le foudroyer, comme le ferait son sourire, démonstration qui serait trop claire, et, par suite, entraînerait sa perte, elle se borne à lui dire qu'il s'agit d'une vengeance dont il sera témoin avant de mourir, vendetta laquai vedrai inanzi che tu muoi. Quel besoin de dire que cette vengeance, réclamée du Très-Haut contre le pontife et les cardinaux, est celle de l'ordre du Temple, dont l'un a prononcé l'abolition, sans protestation des autres? Car en vérité l'embonpoint des princes de l'Église serait un bien mince grief pour tant de colère.
Qu'on se rappelle par qui fut prêchée dans le Nord la croisade contre les albigeois , et l'on comprendra le motif qui fait apparaître saint Benoît, après Pierre Damien. Les moines de Cîteaux, qui s'étaient rendus coupables de ce crime, appartenaient à l'Ordre fondé par ce bienheureux. C'était donc à lui de le leur faire expier ; telle i, est constamment la logique de Dante, jamais il ne s'en écarte dans la distribution de ses rôles. Aussi avec quelle joie prête-t-il l'oreille aux paroles du saint fondateur, et se compare-t-il à la rose s'épanouissant dans toute son ampleur aux rayons du soleil; ce qui nous pré-
pare à passer bientôt au grade de rose-croix ; car saint Benoît l'assure que réchellc mystique, « dont Jacob vit la partie supérieure. » monte jusqu'au dernier ciel, où s'accompliront tous ses désirs. Dante, simple laïque, la gravira jusqu'au dernier échelon, tandis que les Cisterniens, ses fils dégénérés, tenant avant tout à la terre, ne songent seulement pas que cette échelle miraculeuse existe. En conséquence, le saint de s'écrier : « Ma règle subsiste, mais c'est du papier perdu. Les abbayes ( de mon Ordre ) sont devenues des cavernes et le froc n'est plus qu'un sac plein de farine avariée, sacca piene di farina via; la soif des richesses pervertit le cœur des moines; (Cîteaux avait-il eu part à l'héritage du Temple ?) Tout ce que l'Église retient, guarda, appartient aux pauvres, non à des proches ni aux complices de déportements impurs, 7ie d'altropiu bnitto... Pierre, François et moi nous avons commencé sans or et sans argent, par la prière et le jeiine. Après nous, tout a changé du blanc au noir; mais Dieu portera remède au mal lorsqu'il le jugera bon, et le moyen qu'il emploiera sera moins étonnant que le miracle du Jourdain remontant vers sa source. » Car les efforts humains y suffiront. C'est une pensée qu'il ne laisse pas au saint le temps d'exprimer, on comprend pourquoi. Il le fait s'élancer vers l'échelle mystique avec les autres bienheureux, qui reprennent leur essor vers les plus hautes sphères du ciel, et lui-même, poussé par un regard de sa dame, il suit la troupe élue sur les échelons sacrés.
Avec la rapidité deTéclair, il atteint la constellation des Gémeaux, à laquelle il adresse une invocation cabalistique d'où semble résulter qu'Userait né sous ce signe : « Le père de toute vie mortelle se montrait et se voilait avec vous la première fois que je respirai l'air toscan, quand' io seiiti' da prima Caere tosco. » Mais si l'on traduit : la première fois que je reconnus pour vicié i'air du catholicisme romain , tosco signifiant aussi poison , on reconnaîtra qu'il a entendu parler uniquement de sa régénération sectaire ou de sa naissance à une vie nouvelle. Il n'y a donc pas à s'étonner si, dans l'opuscule auquel il adonné ce titre énigmatique , il fait mourir Béatrice sous ce même signe des Gémeaux, qui aurait présidé à sa naissance mystique.
Par une de ces nombreuses coïncidences si bénévolement attribuées au hasard, « le huitième ciel, nous dit-il, peut être comparé à la physique (science des corps), et à la métaphysique (science des
icKics). » En conséquence, le corps et l'idée où Dante et Béatrice se trouvent réiuiis dans le ciel des Gémeaux, où ils reproduisent la fiction de Castor et de Pollux, passant alternativement des ténèbres à la lumière. C'est donc à cette «glorieuse constellation, à cette lumière féconde en grandes vertus, lumc pregno digranvirtù, » cju'il se déclare redevable de tout ce qu'il a de valeur sous le rapport de l'esprit. Car c'est de son initiation que dériva pour lui la doctrine dont il se constitua Tapôtre inspiré. Aussi met-il sa confiance dans ce bienheureux signe, pour en obtenir la force d'arriver au terme de sa tache, al passo forte che a se lo tira. Il a ses raisons pour en agir ainsi, et le commentateur anonyme, son ami, les explique à sa manière en ces termes : « Le seigneur des Gémeaux est Mercure (qui lui-même est géminé sous le nom d'FIermathéné), et il induit les hommes à l'art d'écrire et aux subtilités de l'esprit, soitilizzare dfingegno. L'auteur veut démontrer que les causes secondes, c'està-dire les influences du ciel, lui ont conféré ses dispositions et son aptitude à la science des lettres qui lui fait faire ce voyage à l'aide de l'allégorie. Les Gémeaux sont donc la maison de Mercure qui est significatore di scrittura, di scienza, e di cognoscibilitade. »
Conformément à l'usage constant des mystères, où l'initié parvenu à un certain degré d'instruction est invité à jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les divers grades qu'il a parcourus, Dante, sur l'ordre de Béatrice, plonge ses regards au-dessous de lui ; il passe en revue les sept sphères qu'il a franchies, et ne peut s^'empêcher de sourire de mépris à l'aspect misérable du monde des profanes, puis ses yeux et sa pensée se reportent sur Béatrice.
Chant XXIÏL Tout à coup le ciel devient de plus en plus resplendissant, et Béatrice s'écrie : « Voici les phalanges du triomphe du Christ et avec elles le fruit précieux que récoltent ceux qui ont \ traversé ces sphères. >^ Alors Dante aperçoit un soleil dont les clartés \ illuminent tout ce qui l'entoure. « Là, reprend Béatrice, est la sa- \ gesse et la puissance qui ouvrit la route si longtemps désirée entre le ^j ciel et la terre. » Dante est inondé de bonheur, mais il ne décrit pas le spectacle qui s'offre à ses yeux, il n'y tente même pas; s'il s'agissait pourtant, comme le pensent les commentateurs, de l'humanité de Jésus-Christ, il semble que les couleurs ne lui auraient pas fait défaut. Mais non, « en dépeignant le paradis, il faut, dit-il, c[ue le poëme
sacré saute comme un homme qui trouve son cbemm coupé; mais si l'oa songeait à ce que pèse un sujet si lourd sur l'épaule vwriclle Cjui eu est chargée, on ne kii reprocherait pas de trembler sous la faix. Uue petite barque ne tiendrait pas sur l'onde que feùd ma proue hardie, ni un nocher qui redouterait le péril. » Groirotis-uous que pour le génie de Dante ces obstacles iie sont que des difficultés d'exécution, le danger qu'il a l'audace d'affronter, que celui de resier au-dessous de sa tâche ? Non certes. Il a bien voulu donner à eiitcndre sa fiction dans le sens indiqué parles commentateurs, mais pour lui le triomphe du Christ était le triomphe de l'Empire sur l'Éghse, l'humanité du Christ, c'était l'Empereur sur la terre, et l'on conçoit qu'il tremblât en abordant un pareil sujet, qu'il se contentât d'y glisser rapidement.
Comment n'a-t-on pas fait attention à ces paroles de Béatrice : « Voilà le fruit que récoltent ceux qui ont traversé ces sphères, uato il frutto ricolio ciel girar di cjueste spere? » Dans quel texte sacré trouve-t-on qu'il faille passer par les sept planètes pour contempler le Sauveur dans sa gloire ? Les textes ne manquent pas au contraire, notamment chez lesOphites et dans la maçonnerie, pour nous apprendre qu'on ne voit la lumière qu'à cette condition ; que le salut de l'humanité, sa régénération religieuse et sociale est le but de ceux qui sont admis à la contempler, la moisson qu'ils espèrent récolter. Pour Dante, l'Empereur était l'oint du Seigneur, Je Christ sur la terre, et c'était par lui que devait s'accomplir la réformation dont son triomphe serait le signal. Comment ne pas voir dès lors que la moindre allusion à ces espérances était grosse de tempêtes , c|ue le plus sage était de laisser une lacune où il y aurait eu tant à dire et, quand le terrain devenait par trop brûlant, de sauter à pieds joints, encore que l'cpaule fût lourdement chargée ?
De son Christ, dont il vient à peine d'indiquer la présence, Dante passe donc « au beau jardin qui fleurit à ses rayons, » c'est-à-dire à la secte elle-même dans son ensemble. Ce jardin se résume dans la rose, sa plus belle fleur, et l'Église romaine donnant elle-même le nom de Rose mystique à la mère du Sauveur, le poêle ne manque pas de lui emprunter une métaphore qui s'adapte .'■i bien à son sujet ; il s'en sert donc pour désigner l'église dont il est menibre, celle dans laquelle ses coreligionnaires voyaient la fille et la mère de leur Christ,
que par cette raison ils appelaient aussi du nom de Marie ; pouvant ainsi .ilïirmer, en toute sûreté de conscience, qu'ils croyaient au divin Rédempteur et à sa sainte mère. Les pauliciens, d'où dérivèrent les cathares et les albigeois des x« et xi* siècles, ne procédaient pas autrement, et leurs métaphores nous expliquent celles de Dante : « lis disent que tous ceux des leurs dans lesquels habite l' Esprit- Saint, sont mères de Dieu et désignés par ce nom, Dei parentes esse etnominari, attendu qu'ils conçoivent le Verbe de Dieu et le portent dans leur sein, concipiant et in utero gèrent^, et qu'ils le mettent an jour, pariant, en enseignant les autres, et niliil amplius quam ipsi habeanl liabere priinam illam genetricem (1). Si l'on veut retrouver des figure analogues, on n'a qu'à ouvrir la vie de Benvenuto Cellini ; on y verra comment, après avoir gravi dans une vision plusieurs hauts degrés, scaglioîii, le soleil (figure de l'initié) lui parut se gonfler et se transformer en Christ, puis en Vierge (2). On pourra lire aussi dans les rituels auxquels nous sommes si souvent ramenés, des dialogues comme celui-ci : « Comment allez-vous? — Je vais bien, quoiqu'en état de grossesse et prêt à mettre au monde un enfant mâle (3). » Dans cette symbolique , qui remonte si haut , chaque adepte, figurant la mère du Verbe, devient lui-même une rose mystique, et toutes ces fleurs « du beau jardin fécondé par les rayons divins » se résument dans la grande rose , c'est-à-dire l'assemblée qui usurpe le nom d'Église et qui se cache sous celui de Marie.
C'est donc la secte personnifiée que célèbrent les chants célestes, c'est elle que vient ceindre, sous forme de couronne, une flamme venue d'en haut, dont les commentateurs font l'ange Gabriel, que le poète s'est gardé de nommer. « Je suis, dit cette flamme, l'amour angélique et je tourne la haute joie émanée du sein où séjourna notre désir, giro i'alta letizia che spira del ventre clie fii albergo ciel nostro disiro. » Explique qui pourra ces paroles dans le sens catholique. Or c'est en tournant que cette flamme forme la couronne, couronne impériale ; est-il besoin que nous ajoutions l'épithète absente ? Et la joie qu'elle fait naître chez les sectaires émane pour eux du sein de
(1) Moine de Zigabène, om>r, cité.
(2) Ch. Xllf, p. 251. Éd. de Milan, in-12, 1824,
(3) Les Francs-Maçons.
cette Église, dont l'oint du Seigneur, objet de leurs désirs, est le fils bien-aimé. l.a flamme ajoute : « Et je la tournerai, dame du ciel (cette joie ou cette couronne), tant que tu suivras ion fils, et rendras plus radieuse cette sphère suprême, parce que tu y entres. » Il était certes facile d'être mieux inspiré pour parler de la Reine des anges, et surtout beaucoup moins obscur pour exprimer une idée orthodoxe ; mais il n'était pas aisé d'expliquer plus clairement que le dévouement des anges, ou des chefs de l'ordre secret, ne manquerait ])as à la puissance impériale, et que, pourvu que l'égHse sectaire, dame du ciel régi par ces anges humains, continuât à suivre fidèlement son fils, la couronne impériale rayonnerait dans tout son éclat et répandrait partout la joie.
A la suite de cet hymne embarrassé de l'angélique ardeur, Dante trouve moyen, à l'aide d'une métaphore, d'appliquer à l'Empyrée l'épithète qu'il n'a osé donner à la couronne , et pour cela il en fait un manteau royal s'éployant sur les orbes de l'univers, lo REAL manto di tutti ivoiumi delmondo. Il voit la flamme couronnée s'élever il son tour vers les hauteurs célestes à la suite de son fils, et l'Italie entière, dont l'élan, comprimé par Rome, fait enfin explosion, per l'animo che'n fn di fiior s'infiamma, tendre les bras vers cette Jérusalem nouvelle, comme l'enfant à la mère dont le sein vient de l'allaiter, corne fantolin che' nver la mamma tende le braccia. Alors, l'âme inondée de bonheur, il se récrie sur la fécondité de cette église albigeoise, qui a fourni tant et de si zélés laboureurs empressés à semer le bon grain ; et pour qu'on n'ait pas à se méprendre sur ceux qu'il désigne, il fait allusion à une cérémonie du rituel sectaire, en rappelant l'exil de Babylone « où, dit-il, on laissa l'or, nell' esilio di Babilonia ove si lascio l'orna. » Comme on ne trouve nulle part mention d'un pareil fait dans les Saintes-Écritures, il faut bien chercher ailleurs ; et nous trouvons précisément dans les rituels maçonniques, que l'on commence par faire dépouiller au récipiendaire toute monnaie, tout bijou d'or ou d'argent qu'il peut avoir sur lui (1), de même que les Tempfiers, dans leurs réceptions secrètes, ne gar-
(1) « L'aspirant reçoit ordre de meUre bas tout métal. » Ln Fmncs-Maçoiis, p 137.
claicnt que la chemise et le haut-de -chausses. Quant à l'exil de Babylonc, nous savons qu'il signifie la domination romaine.
Ainsi ce chant débute par une fête analogue à celle qui se célèbre dans les loges maçonniques à l'époque du solstice d'été, où le soleil, figure de la lumière intcllecludie, est à son apogée ; on l'appelle fêLe du Triomphe de la lumière (1) , et nous avons ici le triomphe du Christ , qui lui-même est un soleil , sopra migliaia di lacerne un sol. Il se termine par une allusion empruntée aux rites secrets de la secte. C'en était assez pour indiquer aux inities quelle en était la signification intime; c'en est aussi assez pour nous, profanes, qui osons soulever laborieusement des voiles si longtemps impénétrables.
Chant. XXÏV. Nous approchons de la fin du Paradis que nous allons voir dépeint sous la forme d'une grande rose. Eh bien ! le grade le plus élevé de la franc-maçonnerie est celui de rose-croix. Ceux auxquels il est conféré sont qualifiés Princes Rose-Croix, et lors de leur réception, ils sont admis à une Cène mystique, où ils preunc.it leur part de V agneau bciii, du pain des anges et du vm d'amour (2). Quelles sont maintenant les premières paroles que Béatrice adresse aux âmes bienheureuses restées dans le huitième ciel après l'ascension du Christ et de sa mère?« 0 convives élus à la grande Cène de l'agneau béni, qui rassasie tous vos désirs, permettez à celui-ci de recueilhr les miettes tombées de votre table , accordez-lui quelques gouttes de la source où vous vous abreuvez. » C'est là , certainement, une requête ayant pour but de faire participer le postulant à la Cène rituelle. Mais comme ceux à qui elle est adressée sont les trois grands apôtres Pierre, Jacques et Jean, elle est formulée ici, on le voit, dans les termes les plus humbles, de manière à être intelligible pour les uns sans trop scandaliser les autres.
Que se passe -t-il alors? Ce n'était pas assez pour Dante d'avoir fait ' pivoter ces âmes bienheureuses « comme des sphères sur leurs pôles», en témoignage de leur joie , à celte requête adressée aux plus grandes splendeurs du ciel par l'hérésie elle-même , prenant le langage et le costume catholique ; saint Pierre, le grand apôtre , se met à tourner par trois fois en chantant autour de la Dame-Vérité , comme
[i] Foy. R.eglîellini et Ragon.
(9; Voy. :)Jaco/!/icrle Jflonh.^ et Reghellini , oiiv.cité.
pour lui rendre hommage, et la reconnaître pour la foi véritable, tre fiate intorno di Béatrice si volse. Son chant est si divin que « la plume saute et cesse d'écrire. /> On le voit , c'est toujours le même procédé dès que le sujet devient brûlant, et que la couleur risquerait d'être trop vive, en reproduisant, même parliellement, la pensée du sectaire, qui du reste ne se fait pas faute d'en convenir , che l'imaginar nostro a cotai pieglie è troppo color vivo.
Revenons, maintenant, aux cérémonies du grade de rose-croix. Le récipiendaire est censé voyager trente-trois ans, nombre des années que Jésus-Christ a passées sur la terre , puis on lui demande ce qu'il a appris dans le cours de ses voyages. — Trois vertus , répond-il , la Foi i V Espérance et la Charité, il lui est déclaré qu'elles sont la base des principes de l'Ordre et ses trois colonnes. On voit, en effet, le nom de ces trois vertus inscrits sur trois colonnes dont la Loge est décorée. Il prêle , ensuite , serment de garder un silence inviolable , sous peine de mourir sur la croix; puis on le revêt d'une chasuble de satin blanc bordée de noir , à laquelle on substitue ultérieurement un drap noir couvert de cendre et de boue ; dans cet état, il est censé parcourir l'enfer et contempler les tourments des damnés; on le ramène enfin à l'orient du chapitre , et lorsqu'il a répondu aux questions qui lui sont adressées qu'il vient de Judée , qu'il a passé par Nazareth , sous la conduite de Raphaël , et qu'il est de la tribu de Juda, on s'écrie que le mot sacré du Temple est retrouvé, et l'assemblée répèle en chœur Hosanna, saint , saint , saint (1).
Dante a terminé le cours de ses épreuves , il a parcouru l'enfer et contemplé les supplices des damnés , il est au moment d'atteindre le plus haut degré de perfection et il convient de s'assurer qu'il possède les trois vertus, base des principes de l'Ordre qui cherche le mot nécessaire à la reconstruction du Temple. Le comble de l'audace et de la dérision, c'est de lui avoir donné pour examinateurs saint Pierre , saiiit Jacques et saint Jean, dont il est dit dans la seconde épître aux Galales : « Jacobus et Cephas et Joannes, qui videbantur columnœ esse. On voit combien le poëte avait juste raison de trembler en abordant cette dernière partie de son œuvre et de craindre qu'il ne fût trop lourd pour ses épaules mortelles. Mais l'extrême
(1) LigJit ou iiJasonry^ p. 220, Fof. aussi Maçon. .•/<-///., grade de rose-croix.
habileté de Dante consiste h n'avoir mis dans la bouche des trois apôtres et à n'avoir employé lui-même que des paroles de la plus stricte orthodoxie, sans blesser, toutefois, ses opinions secrètes. Aussi , dit-il , qu'il s'est armé de toutes pièces pour se trouver en mesure avec un pareil interrogateur sur une telle profession de foi. « M'armava io d'ogiii ragione, pcr esscr presto a tal querente e a tal professione.
Saint Pierre ne lui demande pas s'il est bon catholique, ce qui l'aurait fort embarrassé; il l'invite seulement à se faire reconnaître pour bon chréiien , car les gnostiques , les manichéens , les ariens, comme les dissidents de toutes les sectes postérieures, n'ont jamais cessé de se proclamer tels; et, à ce titre , qui le met à l'aise, il peut répondre, et répond sans se compromettre. Il ne saurait s'empêcher, pourtant , de décocher un Irait contre Rome , en rappelant à saint Pierre qu'il y vint, « pauvre et souffrant de la faim, pour planter la vigne dans le champ où il ne croît plus que des ronces. »
Son examen sur la foi terminé, saint Pierre en est tellement satisfait, qu'il procède à son égard comme il a déjà fait à l'égard de Béatrice. Il ne le revêt pas de la chasuble, mais il y supplée grandement par ce que l'on peut considérer comme une véritable imposition des mains. Voici les paroles de Dante : « La lumière apostolique m'enceignit par trois fois , en me bénissant dans son chant, comme un maître satisfait embrasse son serviteur. » Il est bien difficile de ne pas reconnaître, dans cette triple bénédiction, les paroles destinées à consacrer le prêtre, et, dans le triple embrassement, un manière détournée d'exprimer le signe caractéristique de la consécration. En dire plus, était révéler le mystère si soigneusement gardé jusque-là. Or se refuser à voir, dans les termes employés, le cérémonial du rituel ecclésiastique , parce que l'imposition des mains ne s'y trouve pas clairement exprimée , c'est se retrancher derrière une impossibilité. Que serait-il arrivé, en effet, si Dante eût osé clairement se donner comme investi, par saint Pierre lui-même, d'une mission religieuse en hostilité évidente contre l'Église établie? Il eût été appréhendé au corps, livré à l'Inquisition, et rien n'aurait pu le sauver du bûcher. S'il a échappé à un pareil sort, c'est à force d'art et de génie, mais partant, à grand renfort de ruse et de dissimulation. Qu'on se rappelle, toutefois, que Virgile, en le couronnant et en le miirant, l'a
déjà déclaré roi et pontife, et l'on sera moins étonné que l'idée soit venue au novateur politique , au réformateur religieux de se faire consacrer à ce double titre par saint Pierre lui-même, afin de braver de plus en plus celte Église romaine , dont il était l'ennemi le plus acharné (1).
Le titre de prince souverain rose-croix comporte à la fois la souveraineté et le sacerdoce ; tel est, en effet, d'après divers écrivains de l'illuminisme mystique, le terme de toute l'initiation. Si, comme tant d'indices, plus frappants les uns que les autres, se réunissent pour le démontrer, Dante appartenait à une association secrète organisée sur des bases analogues à celles de nos jours, et s'il a été promu aux plus hauts grades , rien de plus logique que la fiction sacrilège à laquelle îl a eu recours pour proclamer son apostolat, en se donnant précisément pour parrains les trois disciples du Christ , par qui l'apostolat fut conféré à saint Paul. On aurait eu donc très-grand tort de se récrier, comme ou le fit dans le temps, contre cette assertion de Hugues Foscolo, toute dénuée de preuves qu'elle était : « Dante voulait fonder en Europe une nouvelle école de religion, et il y aspirait, tout du moins, en Italie (2). »
Chant XXV. La vérité échappe à Dante comme malgré lui, mais non sans déguisement; écoutez : « S'il arrive jamais que le poëme sacré, auquel ont mis la main le ciel et la terre, ait à vaincre la cruauté y ciui me retient hors du bercail, où je dormis agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre , j'y rentrerai avec une autre toison (avec l'habit sacerdotal de l'hérésie , qui admet le mariage de
(1) Que l'on rapproche ce passage de celui du chant suivant, où Béatrice déclare à saint Jacques, que l'Église militante n'a pas de fils animé d'une plus vive espérance que Dante, venu à^ Egypte dans Jérusalem, avant qu'il lui soit ordonné de combattre ; puis de ces paroles de saint Jacques : « Notre empereur veut que tu comparaisses devant nous avant la mort^ dans le pourpris le plus secret de sa cour, pour qu'après avoir contemplé la vérité, tu fortifies en toi, et là-bas chez les autres^ l'espoir de son triomphe. v On reconnaîtra alors que la mission apostolique est aussi complètement désignée que possible, et que c'est pour la remplir, lorsqu'il lui sera prescrit , que Danie est assumé au ciel, comme saint Paul ; ce qui raUache celte scène au début de la Comédie, io non Paolo sono ; enfin , qu'il est comme Paul institué par les 3 apôtres et consacré par leur chef, pour propager la vérité. Notez qu'au ch. XXIII, les élus sont appelés candori.
(2) Foy, H. Foscolo cl Mary Lafon, Hist. du midi de la France, t. II, p. 403,
pes ministres) , et, sur les fonts baptismaux, où j'ai reçu le baptême (d'initié), je prendrai le chapeau (de haut dignitaire de notre église, de grand-maîlre en théologie, chapeau qui éclipsera celui des cardinaux). » Il s'agit bien, vraiment, d'une couronne de lauriers pour le poëie théologien , transformé d'humble agneau en redoutable apôtre de la réforme ; pour celui qui, si la chance des armes eût favorisé l'hérésie, ne s'en serait pas tenu, certes, où dut s'arrêter, deux siècles après lui, Martin Luther!
L'examen sur l'espérance est fait par saint Jacques, que Dante a soin d'appeler « le baron en l'honneur duquel on visite la Galice, » afin de remettre en mémoire les trois pèlerinages caractéristiques des trois branches delà secte; et, pour qu'on ait bieii à comprendre qu'il s'agit des plus hauts mystères de l'école arcane, ayant son ciel, ses anges, ses saints, son Christ et son Dieu à elle, le saint baron dit notre empereur; il le montre, entouré de ses comtes^ dans la salle, Caula, la plus secrète de son palais. Pour lui, cette cour est la seule où l'on voit la vérité; et l'espérance, qui en dérive, encourage les affiliés dans leurs efforts , parce que c'est l'espérance qui énamoure bien, che bene inamora, autrement dit, celle des fidèles d'Amour.
Béatrice se rend caution de la vive espérance de Dante, qui, en sa qualité de Templier, commilùo Christi, est un membre de l'Église militante, et porte au fond de son cœur ce qui est écrit dans le soleil de la raison, dont la phalange sectaire est illuminée, com'è scritto net soi che raggia tutto nostro stuolo. On n'en saurait douter, puisqu'il a secoué l'esclavage de l'Egypte (Usez de Rome , en vous rappelant ces âmes du Purgatoire chantant in exitu Israël de jEgypto), et répudié ainsi ses erreurs idolâtres, pour venir contempler la nouvelle Jérusalem, objet de tous ses vœux, avant de prendre les armes pour son triomphe, atizi che 'Imilitar gli sia prescritto.
Non-seulement Dante est rempli, à cet égard, de la plus vive espérance, mais il ne néglige rien pour l'inspirer aux autres, lui-même le déclare, en nous reportant ainsi à son apostolat, i?i altrui vostra pioggia riplub. Ses psaumes, paraphrasés dans le sens des espérances de la secte, en sont un témoignage éloquent. Aussi, dit-il : « Qui l'ignore, s'il professe la même foi que moi ? Chi nol sa^, s'egli ha la fede mia? » Puis, il cite Isaïe pour avoir occasion de lappeler que les personnages qui figiu'ent dans sa Comédie sont revêtus de deux
costumes : l'un, catholique et apparent; l'autre, sectaire, soigneusement dissimulé, ciascunavestitadïdoppiavesta. Mais saint Jean, nous rendant la chose plus manifeste, assai vie pïù digeste^, lorsqu'il parle des habits blancs, délie biancke stole, la conclusion à en tirer, c'est que le vêtement des véritables saints, celui qu'ils cachent sous leur vêtement d'emprunt, est la tunique blanche, c'est-à-dire le costume rituel des Templiers, VabitOj,à!Q\\ vient que les élus sont dits candori.
Cela est si vrai, que la profession de foi do Dante, grâce au commentaire qui raccompagne, est accueillie par des transports de joie dans son Paradis; au-dessus de lui, on chante: Sperent in te , on compte sur toi, et, autour de lui, les rondes bienheureuses répètent : Spereyit in te. Attendu qu'il est dit , dans ce psaume neuf, si confonne aux espérances de la secte : « Seigneur, vous avez renversé mon ennemi ; ceux qui me haïssent tomberont dans la dernière faiblesse et périront devant votre face. Vous vous êtes assis sur votre trône , vous qui jugez selon la justice. Les armes de l'ennemi ont perdu leur force pour toujours. Le Seigneur demeure éternellemenl; il a préparé son trône pour exercer son jugement. Que ceux-là espèrent en vous, qui connaissent votre saint nom. Chantez des cantiques ;<u Seigneur , qui demeure dans Sion , parce qu'il s'est souvenu du sang de ses serviteurs pour en tirer vengeance. Le Seigneur sera reconnu en exei'çant ses jugements ; le pécheur a été pris dans les œuvres de ses mains. Que les pécheurs soient précipités dans lV«/er. Levezvous, Seigneur; quel'/iomme ne s'affermisse pas dans sa puissance; que les Liations soient jugées devant vous. Établissez , ?)^\%\\^m , nn législateur sur eux, afin que les naiions connaissent quils sont ho-nriiies. » Aussî, Dante se garde-t-il de nous dire que le chant s'arrête à ici ou tel verset.
li a bien soin, au contraire, de nous faire remarquer que saint Jean s'etQp'.Cbsa de faire chorus avec les élus qui chantaient ces paroles î-'goincaiîves, misesi li nel canto e nella nota, et de nous montrer ainsi l'apoue de la charité s'associant lui-même à ces vœux de haine et de vengeance. Il n'y a pas à s'en étonner néanmoins, saint Jean est ie patron de l'Ordre secret, dont son Évangile et son Apocalypse sont le code ostensible. Les seclaires du moyen âge en avaient fait comme le porte-éiendard de l'hérésie ; il était le patron des Templiers, et c'est pour cela sans doute que Dante affecte tant de dévotion pour
son beau saint Jean, dans lequel il avait reçu le baptême, mais non ii pas celui qui fait le chrétien catholique. Comment ne pas le penser ici, où Tarrivée du disciple bien-aimé est annoncée à l'aide d'une métaphore mystique encore en usage aujourd'hui, et précisément dans le même grade auquel \ient s'adapter si justement l'examen de Dante sur les trois vertus théologales ?
Au moment où le chant d'espoir et de vengeance est terminé, une vivanie Splendeur, dans laquelle rayonne l'âme glorieuse de saint Jean, se détache de la ronde céleste; Béatrice désigne ainsi l'apôlrc à son attention : « Voici celui qui reposa sur le sein de 7îot7'e Pélican; celui qui fut choisi du haut de la croix pour un sublime office. » (l'est la m seule fois, dans tout le pcëme, que ce nom de pélican est appliqué ï au Sauveur, et nous ne trouvons aussi cet emblème employé dans la n maçonnerie, que pour le grade de rose-croix; il y figure non-seulement sur le bijou représentant « une croix sur laquelle est une rose, et, au bas, un pélican donnant la pâture à ses petits^ » mais encore rj dans le catéchisme du grade, où l'on voit qu'il s'agit d'un terme rituel : ;( Comment etes-vous arrivé à la connaissance de ce grade ? — Parles trois vertus théologales : Foi, Espérance, Charité. — Connaissez-vous le Pélican? — Oui, très-sage. — Que signifie-t-il? — Il est le symbole du Rédempteur du monde et de la plus parfaite \ humaniié (1). » Sans nous arrêter à rechercher ce qui peut ôlre exprimé par cette perfection de l'humanité mise en regard de la perfection divine, et figurée par le même symbole, il nous sera du moins permis de demander d'où peut provenir ce parallélisme, se ii continuant dans une reproduction fidèle des mêmes mots, des mêmes idées, des mêmes figures, et dans une progression qui ne se dément pas? Et au cas où l'on n'aurait aucune bonne raison à mettre en t avant pour expliquer l'étrange fatalité qui veut que Dante, animé \ d'un zèle ardent pour l'ordre des Templiers, aspirant à le voir vengé de ses ennemis, parle, pense, espère comme les Templiers d'aujourd'hni , nous nous estimons fondé à croire qu'une telle conformité de sentiments, de langage et d'allégories, atteste des liens étroits de parenté et la communauté d'origine.
Nous avons déjà eu occasion de remarquer que Lucie et saint Jcaii
(1) Maçonnerie Adhon. — L't^ht on Mmonry.
]! ou l'aigle du Christ, ne font qu'un, Lucie étant la lumière révélée, autrement dit la personnification de l'Apocalypse se résumant dans son auteur. Lucie ou la lumière est la puissance motrice de tout le I poëme, c'est elle qui donne l'éveil à Béatrice et l'envoie au secours de son fidèle, c'est elle qui, sous la forme de l'aigle, affectée à saint Jean, lui fait franchir les hauteurs du purgatoire , et il est bien probable que, dans cette splendeur où Dante cherche en vain les traits de l'apôtre bien-aimé, c'est elle qu'il a voulu faire apparaître encore une fois, comme semble l'indiquer le nom d'aigle du Christ, agiiglia di CrùtOj qui ne revient pas là sans dessein. Lucie ou la hiinière dominerait ainsi tout le poëme, elle l'ouvrirait et le clorait pour ainsi dire; enfin, elle éclipserait Béatrice elle-même, par cette raison qu'elle serait la lumière suprême, la charité ou l'amour, ou plutôt elle l'absorberait en elle, puisque Béatrice est toute lumière et amour. Nous aurions ainsi l'explication de cet éblouissement, qui fait disparaître Béatrice aux yeux de Dante à l'instant même où cette lumière, Lucie, vient resplendir devant lui sous la figure de saint Jean.
Ce grand apôtre qui, par une sorte de manie contagieuse, fut considéré par tous les sectaires du moyen âge comme le héraut de l'école d'amour, est le premier à prendre la parole; il semble expliquer à Dante, qui le regarde curieusement, qu'il est en âme seulemeiit dans le paradis, et il lui dit en effet : « Mon corps est resté terre sur la terre, et il y restera tel tant que notre nombre ne sera Plis en rapport avec le but constamment poursuivi, con l'eterno-proposito ; les deux seules lumières (i) qui soient montées dans le bienheureux séjour y sont avec les deux tuniques. Tu rapporteras cela dans le monde. » Or, le monde auquel s'adressait Dante s'inquiétait peu de savoir si saint Jean était en corps ou en âme dans le paradis ; il lui importait bien plus d'atteindre son but constant, l'eîerno proposito. Aussi, Dante lui signifie-t-il, par la bouche de l'apôtre, que le corps de la doctrine, dont il est la plus sublime expression, restera sur la terre à l'état de cadavre, jusqu'au moment où le nom-
(1) Qu'on veuille bien réflécliir que les Jeux seuls yeux montés dans le ciel avec les deux luniques , le due luci sole che saluo ^ sont ceux de Danle, qui se confondrait ainsi avec l'apôlre , comme il se confond avec Lucie , membre de la Irinilé féminine. Quelle complication deCgriresî
brc de ses adhérenls leur permettra de se lever en masse, pour voir le jour de la justice et le triomphe de la Jérusalem nouvelle. A eux donc de se compter et de se recruter ; mais ils peuvent en croire le poëte, qui a entendu ces paroles dans le ciel, où il est monté avec les deux tujiicjues, catholique et sectaire, corporelle et spirituelle ; oii seuls ses yeux, duo luci sole, ont contemplé les merveilles du paradis.
Chant XXVI. « C'est par des arguments pliilosop/iiques et par l'autorité dérivant du ciel (sectaire), que V amour s'est imprimé au cœur de Dante. » Nul n'en saurait douter, car nous connaissons la nature de cet amour, qui a pour objet « le bien, compris comme il l'entend, corne s'intende^ » et pour base la « vérité, » telle qu'on la voyait dans le Temple. Mais quelque embarrassée et obscure que soit la profession de foi du récipiendaire sur l'amour, nom qui rentrait mieux dans ses idées que celui de charité, et qui d'ailleurs faisait depuis longtemps partie essentielle du vocabulaire de la secte, l'assemblée céleste s'en tient pour complètement satisfaite ; si bien que le ciel retentit de chants, répétant saint, saint, saint.
Mais ne voilà-t-il pas que, par suite de celle fatalité qui semble s'acharner constamment sur le poêle catholique, pour incriminer ses moindres paroles, cette triple exclamation du cantique sacré s'élève également dans les loges maçonniques lors de la réception d'un rosecroix ; que l'on y répète aussi en chœur: « Saint, saint est le Seigneur dont le nom sacré est adoré (1). » Ainsi, dans ce haut grade, qui, selon les docteurs de l'Ordre, confère le caractère de prêtre sacrificateur et de lévite de la vraie lumière, nous retrouvons les trois colonnes apostoliques, les trois vertus théologales, la cène mystique et jusqu^au chant rituel qui termine la cérémonie. Le hasard n'est pas d'ordinaire d'une exactitude aussi mathémal'que.
Dante a subi son épreuve à la satisfaction de ses examinateurs, et il vient de prouver toute l'efTicacité du langage dont il fut le créateur. En effet, il lui a permis de s'acquitter sans faillir d'une tâche hérissée d'immenses difficultés, en faisant passer au crible de la doctrine apostolique des paroles habilement combinées pour dissimuler la pensée hétérodoxe qui les inspirait. On peut dire que, réunissant en lui
{\) L'iglit on Masonry ^ )i.1^%.
Jean Hus, Luther et Calvin, il csl arrivé à se faire délivrer un certificat d'ortodoxie par saint Pierre, saint Jacques et saint Jean. C'est à ce moment de triomphe pour le sectaire et pour le langage artificieux qui en a été l'instrument, qu'il fait apparaître Adam, le père du genre humain.
Il n'est pas dit et l'on ne saurait deviner par quel motif Adam arrive là en quatrième, quario liniie, avec les trois grands apôtres, auxquels rien ne semble le rattacher, .^jais Dante le donne à comprendre à l'aide d'une équivoque : Me chc dinauzi vidi poi. Je me vis moi-même devant moi. Les mêmes mots, en écrivant me' avc' l'apostrophe, qui n'était pas usitée de son temps, permettant de hre : Je vis mieux qu'auparavant. C'est donc probablement lui encore qu'il a voulu faire ligurer ici comme créateur du langage dogmatique, dont nous venons de signaler le triomphe; de même qu'il lui a plu de se représenter dans l'Enfer tantôt sous le nom de Jason, tantôt sous celui deCurion, tantôt sous celui d'Ulysse; aussi compare-t-il l'Adam qu'il met en scène à un animal couvert, animal coverio, dont les imprecsions se révèlent sous la housse qui l'enveloppe.
Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il répète par deux fois, dans le Purgatoire, qu'il est c revêtu de la chair d'Adam, qu'il lient d'Adam, » et qu'au moment où il approche de l'arbre symbolique d'Éden, tout le cortège de Béatrice s'écrie : Adam 1 Enfin, il entre dans le paradis terrestre à la première heure du jour (l), il en sort après-midi, ce qui donne à peu près sept heures, et il se fait dire par Adam, qu'il a séjourné dans Eden juste le même espace de temps, c'est-à-dire depuis la première heure du jour jusqu'à celle « où le soleil change de cadran après la sixième, corne 'l sot muta quadraj all'ora sestâ (2). » Il est encore plusieurs nombres significatifs dont rexplication nous mènerait trop loin.
Maintenant, que lui apprend notre premier père? Que la langue dont il fit usage (la langue erotique) était entièrement éteinte avant que les gens de Nembrod (les Florentins) entreprissent leur œuvre
',1) Piir^., XXVII, V. 133, XXTIII, v. 16.
(2) Il est bon de uoler que le Yénérable qui préside les Chevaliers de l'A'igU ou du Soleil^ du grade de la Clè est cippelé Adam, Voy. Light on Masomy ^ p. 233. Utlca (New-Tork), 1829.
inachevée; qu'avant la descente dans l'enfer (avant qne le poème fût commencé), le souverain Bien s'appelait I (initiale de Dieu, Iddio et iV imidcratore) y qu'il a été depuis EL {Enrico Luccmburghese). Telles sont les choses importantes sur lesquelles le vif désir qu'il a d'en être informé appelle les explications, fort restreintes du reste, comme on le voit, du père commun des hommes. Que l'on rapproche ce passage de celui du Traité sur la Langue vulgaire, dans lequel Dante parle aussi d'Adam, du premier mot qu'il prononça, delà tour de Babel, etc. , et l'on sera à même déjuger jusqu'à quel point notre supposition se présente avec les caractères de la vraisemblance. Chant. XXYïI. Il faut que les paroles adressées par Adam au poëte aient été en réalité plus explicites qu'il ne veut le dire, ou que le sens en soit tellement profond qu'il nous échappe, car, au moment où il cesse de parler, tout le paradis se met à chanter : Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit; puis, tout à coup, saint Pierre rougit d'une sainte indignation, motivée sans doute par le mot magique d'iilL, indignation qui, dit-il en l'entendant, va se répandre dans tout le paradis, et soudain il s'écrie :
L'intrus qui sur la terre est assis en mon lieu , A ma place , usurpant mon Siége-Saint , qui vaque Au conspect du Sauveur , unique lils de Dieu, Des murs où dort ma cendre a fait un vrai cloaque , Plein d'ordure et de sang ; si bien que le pervers Rejeté par le Ciel en rit dans les Enfers.
A cette véhémente apostrophe du prince des apôtres, tout le paradis s'empourpre à son exemple, comme il l'a annoncé, et la pudeur même de Béatrice en est émue. Saint Pierre poursuit en déplorant l'avidité pontificale : « Il ne fut jamais dans notre intention que le peuple chrétien fût divisé en deux camps, ni que les saintes clefs eussent h armorier des étendards, pour porter la guerre à des frères baptisés, ni que ma ligure servît à sceller des privilèges menteurs, vendus à prix d'argent, qui souvent me font rougir et lancer des éclairs. Mais bientôt la Providence y pourvoira comme je l'entends. »
Saint Pierre seul pouvait, à cette époque, se permettre une pareille sortie contre la croisade albigeoise, les guerres d'Italie, auxquelles prenaient part les troupes pontificales, et la vente des indul-
genres; encore voit-on qu'il se sert de circonlutions, afin !de ne pas oulre-passer les limites de la prudence, et qu'il se garde bien d'exprimer comment il sera fait justice de cette Rome pervertie.
Lorsque saint Pierre et tous les bienheureux composant le cortège du Christ ont repris leur essor vers l'Empyrée, les regards de Béatrice transportent Dante dans le premier ciel mobile, qui renferme en lui tout l'univers corporel, et là elle se met à tonner à son tour contre la cupidité, déclarant à son fidèle, que si la race humaine s'égare si déplorablemcnt, c'est qu'il n'y a personne au gouvernail, saj)i clin terra non c cki governi. Ce qui revient à dire que Tautorité, disputée entre les deux puissances, n'est exercée par personne, et que la faute en est à TÉglise, qui ne veut pas subir la suprématie de César ; mais une révolution est prochaine, les astres l'annoncent, elle ne saurait se faire attendre, tel est le refrain habituel des révolutionnaires; elle sera sociale et tellement radicale que la poupe prendra la place de la proue, moyen infaillible de faire voguer droit le vaisseau de l'État, si che la classe correrà diretta^ et de le mettre à l'abri des tempêtes.
Chant XXVIII. Comme les yeux de Béatrice resplendissent tout à coup d'un plus vif éclat, Dante se doute bien qu'ils reflètent des feux qu'il n'aperçoit pas encore ; il se retourne donc et il voit un point lumineux, ardent, d'une vivacité si poignante, qu'il est obligé de baisser la paupière. Autour de ce point enflammé se meuvent neuf cercles concentriques avec une rapidité qui décroît en proportion de la distance. C'est le monde spirituel, dont Dieu est le centre, et Béatrice lui explique qu'il correspond, dans l'ordre inverse, au monde corporel, où les sphères vont s'élargissant et tournant d'un mouvement plus rapide, à mesure qu'elles s'éloignent de la terre, qui en forme le centre.
Cette figure du monde spirituel, eu harmonie avec la grande rose qui va lui succéder et à laquelle elle nous prépare, est la reproduction de l'Ensoph des kabbalistes, adopté et modifié par les gnostiques, et dirivé lui-même de la cosmogonie du Zend-avesta (1). Selon Philon, l'Être suprême est la lumière primitive, la source, l'archétype de la lumière, d'où émanent d'innombrables rayons. Son image
(1) Zend-avesta, t. I, part. II, p. 80,414 ; t. II, p. 6,343.
est le Logoa, forme plus brillante que le feu, véhicule existant en Dieu, par lequel rintclligence suprême agit sur l'univers (1). Le monde idéal ou spirituel a été créé directement par Dieu, puis le monde matériel ou des corps a été l'œuvre du Logos, qui a réalisé le type fourni par la création première.
Dans cette doctrine, l'Etre suprême est un foyer de lumic'.e do;U les rayons ou les émanations pénètrent l'univers, dans lequel les ténèbres, principes ennemis, s'efforcent de prédominer. La plus pnre essence de l'âme humaine est l'image de Dieu ; elle a préexisté au corps, et le but de son existence terrestre est de se dégager de ce corps, qui n'est que sa prison, pour s'élever, dès qu'elle sera purifiée, dans les régions supérieures.
Ces idées, puisées tout à la fois dans les systèmes de Zoroastre, de Platon et de Pythagore, dans les codes sacrés des juifs et dans les traditions mystérieuses de la Grèce et de l'Egypte, se rattachent étroitement aux théories des gnosliques et à celles des kabbalistes, chez lesquels nous allons trouver l'Être suprême, infini, YEnsoph, représenté sous les deux formes où il nous est offert successivement par Dante.
L'Être suprême ayant résolu de manifester ses perfections, il se retira en lui-même et laissa tomber sa première émanation, rayon de lumière, cause et principe de tout ce qui existe. Cette première émanation, désignée par le nom d'Adam Kadmon, homme primitif, réunissant, avec les trois forces de la divinité, lumière, esprit et vie, les deux principes générateur et conceptif, est aussi appelé Jéhovah. Adam Kadmon ou Jéhovah s'est révélé en dix émanations ou séphiroth (de spliaïra, sphère), types de création ou plutôt attributs de la toute-puissance qui se manifeste par eux (2). Tout étant émané de l'Être suprême, plus un être se trouve rapproché de lui, plus il est parfait; plus il s'en éloigne sur l'échelle des émanations, plus il perd en pureté, en activité. Le monde d'émanation, uni immédiatement
(1) Philon , De Somniis, I, p, 576. — De M. Opificio, p. 2, 6, 89. — De Vila Mosis, I, j). 12.
(2) iJra Rabba. Liùcr mysterli, §§ 58, 495. Idra Suta , § 530. A. Cohen Irira, Porta cœlor'iir,^ p, 31. Voy. MaUer, ouv. cité ^ t. [, p. 62 et suiv. Foy. aus^i Knorr à Rosenllia! , Kabbala denudata.
avec Adam Kadnion, est le ()Ius pur; les autres vont de déchéance en déchéance. Le monde de fabrication est le monde matériel ; mais tout venant de Dieu par irradiation, tout subsiste par le rayon divin qui pénètre la création, tout subsiste par l'esprit de Dieu, qui est la vie delà vie; tout est Dieu (l). Aussi les kabbalistes considèrent-ils l'eiisemble des choses comme une grande et unique chaîne d'intelligences. Et c'est parce que tout ce qui est émané de l'Être suprême est encore lui en quelque sorte, que ce mot EL, auquel Dante attache tant d'importance, comme le premier de l'idiome d'Adam, entre constamment dans les noms des génies protecteurs mentionnés dans le ïalmud (2), et dont un grand nombre se retrouve chez les gnostiques.
Comment les kabbalistes représentaient-ils cet ensemble d'émanations premières? Sous la forme de dix cercles concentriques, dont Jehovah forme le point central. Ses dix attributs, puissances ou vertus, dynameis, sont ainsi exprimés par auiant de sphères émanées les unes des autres, comme les ondulations produites dans une eau calme par une cause motrice quelconque; Dante n'a donc fait autre chose que substituer des noms orthodoxes à des noms qui ne l'étaient pas, et appeler ces émanations chérubins, séraphins, trônes, vertus, puissances, principautés, etc. , au lieu de gloire, sagesse, intelligence, etc., substitution déjà faite sans doute, soit par les gnosliques, qui, en s'appropriant les idées et les symboles de la kabbale, les modifièrent d'après leurs systèmes propres, soit dans les écoles de Toulouse et de la Lombardie, dérivées de celles de Manès (3).
Béatrice n'a garde d'aborder dans ses explications la doctrine des émanations, mais lorsqu'elle dit à Dante : « C'est de ce point que dépend le ciel et toute la nature; si ce cercle qui s'en rapproche le plus se meut avec tant de rapidité, c'est qu'il est embrasé d'un plus ardent amour, » elle en reproduit l'esprit aussi fidèlement qu'il était possible de se hasarder à le faire.
(t) Idra Rabba, oui>. cité, §32.
(2) T'oy, Seel, Die Miihra-Geheîmn'use , p. 52 et siiiv.
(3) La doctrine des puissances de Dieu, distinctes de Dieu, mais essentiellement unies à lui , se rallache évidemment à l'idée qui fait le monde émanation de Dieu. On la retrouve dans Plolin , comme aussi dans Proclns, où elle e^t plus abstraite enccse et plus syllogisliqiie. Voy. H. Hiiter, Ilis', de la Philosophie^
Aussi Dante ne la prcsse-t-il pas de trop de questions dans cet « admirable temple angclique, n'ayant d'autres limites que la lumière et l'amour. « Il se contente même de réponses qui sont loin de briller par la clarté sur la correspondance et la différence des deux mondes spirituel et corporel.
Ce qu'il lui importe, c'est de faire comprendre à ses coreligionnaires qu'il est loin d'adopter les croyances de Rome, et que la théogonie qu'il suit diffère notablement de la sienne; c'est dans ce but qu'il déclare, au sujet de la classification des anges, se ranger à l'avis de Denis l'Aréopagite , contre celui de Grégoire-Ie-Grand , qu'il représente riant de lui-môme en entrant dans le paradis.
Dante avait trop d'érudition pour croire à l'authenticité de l'ouvrage qu'il cite. Versé comme il l'était dans l'étude des différents systèmes philosophiques, il n'avait pu lui échapper que les ^crits attribués à l'Aréopaî^ite remontaient au nliis au IV' ou au m'' siècle. Mais ce qui les rendait précieux pour lui, comme pour tous les mystiques du moyen âge, c'est qu'il y trouvait l'application au Christianisme des idées néoplatoniciennes et surtout de la doctrine de l'émanation (Ij. De là, sa prédlieclion pour le faux Denis qui, disait-il, en quahté de disciple de saint Paul, avait appris de lui , après son ravissement au ciel, beaucoup d'autres choses vraies sur les émanations sphériques. Con altro assai ciel ver di questi giri. iMais prudemment il a cru devoir garder par devers lui ces vérités puisées à si bonne source.
Chaint XXIX. « Dans son éternité, en dehors du temps et de tout ce qui se mesure, l'éternel amour, selon qu'il lui plut, s'épanouit en de nouveaux amours; s'aperse in nuovi amori l'eterno ^ amore. » C'est en ces termes que Béatrice explique la création des 1 anges ; or, cet épanouissement n'est, on le voit, qu'une véritable émanation ; mais le mot est esquivé, ce qui était beaucoup. Béatrice explique bien à Dante comment la forme, la matière et l'ordre hiérarchique de ces puissances ou vertus, jaiUirent instantanément d'un même foyer, « comme une triple flèche d'un arc à trois cordes; » mais elle se tait prudemment sur l'origine du mal moral et physique ; se bornant à dire « qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour comp-
(1) Voy. Tenneiiianii, Manuel de lliist. de (a Phii., p. 328.
ter vingt, » une partie des anges tomba par suite de l'orgueil de Satan, et que l'autre demeura dans le devoir. Ce silence complet sur la lutte des deux principes, cette pierre de touche de l'hérésie, ne laisse pas d'avoir son éloquence, et l'absence de toute question s'y rattachant de près ou de loin de la part de Dante, si curieux de s'enquérir au sujet de la langue que parlait Adam, indique assez combien il lui aurait été difficile de faire cadrer les doctrines de son école avec celle de l'Église catholique.
Arrivée à ce point délicat, Béatrice tourne donc court, et si elle parle encore des anges, c'est pour dire qu'ils n'ont pas besoin de se souvenir, voyant en Dieu le passé, le présent et l'avenir ; puis elle se donne carrière au sujet de la prédication, ce qui lui permet de s'épancher un peu, car c'est par la prédication que l'Église s'est fondée, c'est par elle qu'elle a lutté longtemps avec succès contre l'iiérésie, c'est pour la répandre plus abondamment que deux ordres religieux, les Franciscains et les Dominicains, avaient été institués. En reprochant donc aux prédicateurs de viser à l'effet, de mettre à l'écart la divine Écriture ou de la torturer, c'est à l'Église même qu'elle s'attaque ; mais comme il ne s'agit pas là du dogme, elle se donne carrière et parle clairement. « Le Christ n'a pas dit à ses apôtres : Allez et prêchez au monde des balivernes, predicate ai mondo ciancie, » et comme on ne fait pas autre chose en chaire, c'est bien à tort qu'on prend les pardons de pareilles gens, et qu'on engraisse le pourceau de saint Antoine. Car ceux dont on achète les indulgeiices, pires eux-mêmes que des pourceaux, ne payent leurs dupes que de fausse monnaie, son peggio che porci, pagando di moneta senza coiiio.
Mais Béatrice savait que le danger n'était pas là, que l'Éghse était indulgente pour les critiques qu'un zèle vrai ou faux pouvait se permettre conire certains abus, aussi les siennes s'élèvent, clairement articulées, avec plus de portée qu'elles ne semblent en avoir, dirigées qu'elles sont contre l'arme la plus puissante de l'autorité pontificale.
Chai'xT XXX. Les dix cercles concentriques s'effacent par degrés aux regards du théosophe. Il les reporte alors sur Béatrice, dont les beautés dépassent en ce moment tout ce c[ui s'est manifesté jusquelà; car il a passé du ciel premier mobile, dernière enveloppe du
monde corporel, dans le ciel empyréo, qui, dit-il, «est pnrc lumière, cli'è pîiraluce; lumière intellccliiello pleine d'nmonr, amour du bien véritable, plein d'allégresse, allégresse dont la douceur dépasse tout. » Béatrice lui annonce qu'il va voir l'une et l'autre milice du paradis, les anges et les élus , ces derniers sous la figure avec laquelle il les verra au jour de h justice, ce jour qu'il appelle de tous ses vœux, dont il nous a donné une représentation à la (in du Purgatoire, et qu'il espère voir arriver prochainement.
L'éblouissement qu'il éprouve en arrivant dans ce monde de lumière voile ses yeux d'un bandeau qui le prive momentanément de la vue, allusion évidente à l'usage rituel débander les yeux du récipiendaire, lorsqu'un nouvel arcane doit lui être révélé ; aussi dit-il que V c'est le salut par lequel on est accueilli dans ce dernier ciel, o Puis il se sent doué d'une nouvelle vue, dinoveila vùtamiraccesi\ de facultés surnaturelles, me sormontar disopra a mia viriiite, et, ainsi élevé audessus de lui-même, il aperçoit une lumière en forme de fleuve, vidi lume in forma diriviera; de vivantes étincelles en jaillissent en foule, allant s'abattre dans les fleurs qui cmaillent les deux rives , puis se replongent de nouveau dans les flots célestes, d'où s'élancent d'autres étincelles aussi nombreuses.
Béatrice dit à son fidèle qu'il lui faut s'abreuver à cette onde, en ajoutant que « le fleuve, ainsi que les topazes qui en sortent et qui y rentrent, et le sourire des fleurs du rivage sont des avant-propos ombrifères de leur vérité, di lor vero ombriferi prefazii. » L'ami de Dante nous avertissant que ces topazes radieuses sont les anges , et les fleurs les élus, nous sommes autorisé à voir dans le fleuve la grande chaîne des intelligences, dont la houppe dentelée est la figure parmi les adeptes de la maçonnerie, d'autant plus que l'onde de ce fleuve se boit par les yeux, si comc di lei bevve la gronda dette patpebre mie. Or à peine la vue intellectuelle de Dante a-t-elle effleuré cette onde mystique, que le fleuve, qui se déployait en longueur, prend soudain la forme circulaire, sua longhezza divenuta tonda ; image qui réunit les deux extrémités de la houppe dentelée, pour former le cercle, symbole particulier de la première des Sephiroth, qui, conjointement avec le serpent Ophis, paraît avoir donné lieu au serpent anneau si cher aux gnosliques (I). Ainsi la forme circulaire
(1) Foy. Matler, ouvr. c!te\ i>. 104, en note.
sous laquelle nous avons déjà vu se produire la diffusion des émanations divines, représenterait leur retour et leur concentration à leur source pour former la grande rose du Paradis.
Aussitôt cette merveilleuse transformation accomplie, les étincelles et les fleurs mystiques se métamorphosent en anges et en bienheureux, c'est-à-dire en dignitaires de l'Ordre secret, intelligences d'élite ayant mission de propager la parole et d'en féconder le germe dans les bienheureux esprits des fds de la lumière, comparés à autant de fleurs. Grâce donc à cette allégorie toute sectaire, le mystagogu«i peut contempler les deux cours du Paradis, qu'il se décide à dépouiller de leur masque, conie gente stata sotto larve ; Béatrice alors de s^écrier : « Vois combien est nombreux le couvent des habits blancs î Miraquanto cl convento délie bianclie stole. Vois quelle est l'étendue de noD'e citè^ vois nos sièges tellement garnis qu'il y reste bien peu de places vacantes. » Dante ne pouvait employer de termes plus explicites pour nous donner à connaître que la scène se passe dans la nouvelle Jérusalem, édifiée eu haine de Rome, dans l'enceinte même du Teniple, reconstruit dans l'ombre, dont les lévites, revêtus de l'habit blanc, costume distinctif des Templiers, sont prêts h se montrer triomphants; dont les aflîliés, portant les mêmes insignes, sont en si grand nombre qu'il est peu nécessaire de faire de nouvelles recrues, che poca gente ornai ci si désira. Cette dernière phrase qu'il est impossible d'appliquer au paradis catholique toujours ouvert aux âmes touchées de la grâce, toujours désireux de voir s'augmenter le nombre des élus, a d'ailleurs pour commenlaire les vers qui la suivent immédiatement. « Sur ce trône élevé, surmonté d'''..ie couronne, siégera l'âme du grand Henri, venu pour remettre l'Italie dans la voie droite avant qu'elle y soit disposée. « La pensée sectaire tendant à arracher l'Italie à la domination pontificale qui la dirige dans le mauvais chemin, à la révolutionner à l'aide de la société secrète, se trouve ainsi personnifiée dans Henri de Luxembourg. Ce prince est le seul sur lequel Béatrice appelle l'attention de Dante ; elle le lui désigne spécialement comme le champion de cette nouveUe Jérusalem, rivale haineuse de Rome, comme celui qui devait tirer vengeance de la destruction du couvent délie bianche stole. Pourquoi, autrement, dans le séjour de la paix et de l'amour, faire aUusion k l'hostilité de Clément V contre îlen.ri et menacer ce pontife de la
damnation, élcriicllc eu compagnie de Simon le Magicien et de Boniface VIII?
Chant XXXI. Les dernières paroles de Béatrice à Dante, il est important de le remarque!", ses adieux au moment où elle va le quitter, sont la glorificalioii du christ impérial et une malédiction contre l'antechrist pontifical, contre celui qui avait signé la destruction du Temple. Puis le poëte revient aussitôt à l'image qui lui est chère à plus d'un titre, en disant que « cette sainte milice dont le christ (ilenri) fit son épouse au prix de son sang » s'offrait à lui sous la forme d'une « rose blanche. » Cette milice blanche, composée des chevaliers d'Orient et d^Occident et de leurs affiliés, est pour lui la véritable Église, et il se complaît à la dépeindre sous l'emblème et la couleur qui peut mieux la faire reconnaître des siens sans dissiper l'illusion des profanes qu'il faut- abuser jusqu'à la fin.
Ceux qui peuplent ce Paradis, dont les rangs s'étagent circulairement, n'ont tous, tant anciens que nouveaux, gente anticaei novella, qu'un même but, qu'un même amour, heureux de contempler la liiple lumière dans une étoile unique. Émerveillé d'abord du spectacle qui s'offre à lui, Dante s'est borné à embrasser du regard la forme générale du paradis ; mais lorsqu'il veut interroger Béatrice sur ce qu'il lui est difficile de comprendre, elle a disparu. A sa place il voit un vieillard qui la lui montre assise au troisième rang, correspondant au troisième Ciel ; « Regarde lui dit-il au troisième rang supérieur, tu la reverras dans le trône auquel ses mérites l'ont réservée, net trono, a che suoimertila sortiro. » En effe^ les Trônes, êtres augéliques, sont au troisième rang du Ciel ; il n'est' donc pas question ici d'un siège pour Béatrice, mais bien de son apothéose sous forme de Trône, c'est-à-dire de miroir réfléchissant la divinité, car Dante nous l'a dit précédemment « là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, su sono specchi, voi dicete Troni (1). n
Ainsi Béatrice, trinité par similitude sur la terre, réfléchit au Ciel les trois personnes divines. Sans se montrer autrement surpris d'une séparation si brusque, Dante adresse en ces termes ses remerciements à cette bienheureuse Béatrice : « 0 àdim^ en qui vit mon espérance et qui, pour mon salut, as daigné laisser en enfer (dans le
(1) Paradis, IX.
inonde catholique) la trace de tes pas, je reconnais devoir à ta puissance et à ton mérite ce que j'ai vu de choses si pleines d'intérêt et d'enseignements; d'esclave que j'étais tu m'as rendu libre, tu m' liai di servo tratto a libértate^ par toules les voies, par tous les modes qui pouvaient y contribuer. Conserve en moi l'aptitude à faire de grandes choses, afin que mon âme que tu as purifiée, te soit agréable lorsqu'elle se détachera du corps. »
C'est en ces termes que le poëte prend congé de cette personnification de sa pensée intime, de son Logos, de sa Sophia, à la puissance et aux mérites de laquelle il a dû de parcourir les trois royaumes et de passer de l'esclavage, que Rome faisait peser sur sa raison, à la liberté philosophique. Rien de mieux fondé que la gratitude qu'il lui témoigne, car elle a eu recours à tous les artifices du langage, à toutes les ruses de la sophistique pour lui procurer le salut, en l'aidant à déguiser des opinions et des croyances dont la révélation l'aurait conduit à sa perte. Elle lui a fait produire de grandes choses sans doute, puisque le poëme sacré a pu traverser les siècles sans trahir le secret qui lui était confié, et il n'y a pas de doute que les deux parts que le poëte sut faire de son âme, ne se soient complues réciproquement pour avoir si bien opéré chacune de leur côté, lorsque la mort vint les réunir en les dégageant de son corps.
La seconde âme du poëte, celle qu'il s'est créée en dehors de luimême, comme une sizygie gnostique émanée de lui et ne faisant qu'un avec lui, a eu ses motifs pour se faire remplacer à l'épopsis par un dernier hiérophante et pour faire choix de saint Bernard, qui pourtant était Français. De tout temps l'hérésie s'est rattachée de gré ou de force à ce que la sainteté et la doctrine comptaient de plus illustre. Les gnostiques se vantaient d'une tradition qu'ils faisaient remonter à Jésus-Christ. Ils avaient enrôlé saint Jean dans leurs rangs et trouvaient dans ses écrits, dans ceux des autres Evangélistes, interprétés à leur manière et souvent même interpolés, des explications pour leurs systèmes, des autorités pour leurs élucubrations mystiques. Il n'y a donc pas à s'étonner que leurs successeurs aient procédé de môme à l'égard de ce grand abbé de Clairvaux, animé d'un zèle si ardent pour la défense de l'orthodoxie. La voix de saint Bernard avait tonné contre les abus ecclésiasliques ; il s'était élevé contre le luxe déployé à profusion dans la maison du Seigneur. « O
vanité, ô folie, s'ccriail-il, l'Église est brillante dans les édifices et désolée dans les pauvres ! elle couvre d'or les pierres du Temple et laisse ses enfants nus! » Bien plus, deux siècles avant Dante, saint Bernard, s'élevant contre des abus qui affligeaient toutes les âmes chrétiennes, s'était écrié que la vision de l'Apocalypse se trouvait accomplie, que Kome était la Babylonieet le pontife l'anteclnisl (1). Il avait écrit le livre De gradibus, dans lequel il retiace son voyage spirituel vers les hauteurs du Ciel à l'aide de Vcclielle de Jacob, et où il dit : Le royaume de Dieu est en nous, licgnuni Dei inira nos est. Il avait proclamé dans son traité De inleriore doino que, « l'homme doit s'efforcer de se connaître lui-même » et que « nous sommes, selon l'âme, faits à l'image de Dieu. » Thèse qu'il développe avec autant d'éloquence que de doctrine : « Selon l'homme intérieur il y a trois choses dans l'esprit, la mémoire, l'intelligence et la volonté au moyen desquelles je me rappelle Dieu, je le comprends et le désire. . . Ainsi, pour quiconque y porte toute son attention, il n'est rien d'aussi semblable à la sagesse divine que l'esprit rationnel qui, par la mémoire, l'intelligence et la volonté coexiste dans la bienheureuse trinité. . . Or il ne peut exister en elle qu'autant qu'il se souvient d'elle, qu'il la comprend et qu'il l'aime. . . De cette manière je trouve dans mon esprit l'image de la Trinité suprême. . . Par la mémoire nous sommes semblables au Père, par l'intelligence au Fils, par la volonté au Saint-Esprit... Toute la bienheureuse Trinité cohabite et coexiste avec nous. »
Ces paroles, inspii^ées par la plus pure orthodoxie , étaient commentées à un point de vue tout différent, et il en lésultait des combinaisons mystiques dont la Vie Nouvelle nous fournit un exemple saisissant, car nous y voyons les trois facultés del'àme, mémoire, intelligence et volonté, dialoguant dans le for intérieur de Dante, in
(i) Foy. Son sermon au Concile de Rlieiras, celui q;;i comr.uiice par ces iiiots: Ecce nos relinquiinus omnia, son Exposition du Canlicjue dts Ciinticjues, ses Coiisidéralious au pape Eugène, son Apoloijie de l'aljbé Guillaume eî, parmi ses Icl- Ires, celles qui portent les numéros 42, 23G, 235, 237, 249, 290,
« Il est certain que des abus déplorables s'étaient introduits pendant le moyen âge et rendaient des réforu»es nécessaires. C'est une vérité certifiée j)ar des témoins irréprochables, saint Pierre Uamien, Grégoire VII,. '■ami BeiuarJ, » Balmès, le Protest, comp., t. I, p. 24.
5 intcriorc douio, et sa Béatrice ou son âme, assimilée à la Sainte -Trinité, assumée au ciel, où elle le conduit ensuite à l'aide de l'échelle i de Jacob. Emprunter ainsi ses figures et ses symboles à l'une des 1 lumières do l'Église catholique, était pour l'hérésie un double avanî tage : die se mettait à l'abri derrière son nom et elle se l'appropriait, i elle en faisait un des siens. C'est ainsi ([ue saint Bernard était devenu pour les membres de l'Église sccrèle, un de leurs premiers adeptes^ imbu de leurs doctrines et professant leurs croyances dans le fond de son âme. Comme il avait été en effet le rédacteur des statuts de l'ordre du Temple, avec lequel il avait eu dès lors des relations intimes, c'était un motif de plus pour l'associer à leurs mystères et à leurs projets subversifs.
Dante ne fit sans doute que se conformer à une tradition déjà ancienne parmi ses corehgionnaires , et qui , du reste , est en rapport avec tous leurs antécédents; mais il est remarquable que cette tradition s'est conservée, qu'elle subsiste encore, car nous la trouvons consignée dans plusieurs ouvrages maçonniques : « Saint Bernard lui-même s'était fait initier, dit entre autres A. Lenoir, aux mystères de la franc-maçonnerie ; et, en conséquence, il dressa une règle pour l'organisation des TempUers, qui étaient eux-mêmes francs -maçons (1). »
Le choix desaint Bernard comme hiérophante final était donc dans l'ordre logique du poëme. Son apparition sur la scène indique le passage de la pensée à la réalisation, de la conception mentale à la mise en pratique, du système individuel, personnifié dans Béatrice, à l'organisation politique et religieuse personnifiée dans le législateur des Terjpliers. C'est !à ce que nous révèle, aussi clairement qu'il pouvait le faire , l'ami de Dante , son plus ancien commentateur , celui qui avait reçu de sa bouche les confidences de l'intimité. Après avoir dit que le poète se choisit trois guides pour accomplir son voyage, à savoir : Virgile, par lequel il entend la science humaine (se déguisant à l'aide du langage de Tinitiation ) ; Béatrice, par laquelle il entend la science divine (selon la secle, se dissimulant sous la forme catholique), et saint Bernard pour clore le cours de l'initiation, il ajoute : Ecosï [il bisogno aW aiitore cke non solo avesse Béatrice perduce^
(1) Vuy. Ori^\ de la luanc- Maçonnerie -^ Paris, 1S14, in-4o, p. 235,
ch*è ta SCIENZA ALLO INTELLEïTO, ma fil bisocjno d'avcr santo Bcrnardo per duce, accio clic avcsse /'operazioixe d'cssa scicnza na- TURALE; c tcologia convenue in esso esser religione, sccondo (jiicti* ordine di santo Bernavdo^ clCello si elesse per suo duce (1). » Dans leur construction embarrassée et incorrecte à dessein, ces quelques mots expliquent complètement la pensée secrète du poêle , et nous prouvent combien elle était comprise par celui qui l'interprétait en termes si obscurs à la fois ei si concluants. On ne saurait, en effet, traduire la phrase ci-dessus, à la condition de lui donner un sens inlelligible, qu'en la rendant comme suit : « 11 était nécessaire pour l'auteur d'avoir pour guide non-seulement Béatrice, qui est la science à l'état inteliectuel, mais encore saint Bernard, afin que celte science eût son opération naturelle ; et il fallait que chez lui (Dante) la théologie (science divine selon la secte, ou Béatrice) devînt religion, selon f cet ordre de saint Bernard dont il fit choix pour son guide. » Voilà bien l'indication du moment où la théologie spécuiative, science à l'état de théorie , de conception intellectuelle, scienza allô inielletto, doit passer à l'état d'organisation pratique, d'institution régulatrice, de rehgion; ce passage est formulé aussi ueilement qu'il élait possible de le faire sans trop risquer ; et il n'y a pas à se tromper sur la religion dont l'opération naturelle, c'est-à-dire la réalisation, élait \ le but final de toute cette série de fictions, quand le commentateur déclare formellement, quoiqu'avec une réticence artificieuse, qu'elle est selon l'ordre de Saint-Bernard, car on ne saurait entendre ces mots que de l'ordre du Temple, dont il rédigea la règle et les statuts, non de celui de saint Benoît cju'il réforma; on a bien voulu faire du poëte florentin un affilié au tiers-ordre de Saint-François, mais nul jusqu'ici ne s'est avisé de voir en lui un bénédictin ; et quand le commentateur ajoute : « La fin que Dante se proposa au terme de sa vie (nouvelle), fut d'être un des suivants dudit saint et de marcher sur ses traces, ad essere de' seguaci in vestigie in vita del predetto santo , il entend bien le désigner comme imbu de la doctrine du Temple, comme animé du désir de relever de ses ruines cette religion proscrite , d'en être même , en vertu de la consécration de saint Pierre, le législateur et l'apôtre.
(1) Préambule an cli. XXXI du Paradis,
Chant XXXII. Revêtu de la robe blanche , bianca stola, comme les clicvalieis du Temple, saint Bernard se montre plein de dévotion pour Marie, nom sacré sous lequel est entendue la Jérusalem céleste, ou l'église hétérodoxe; elle est la reine à laquelle tout; le royaume du ciel obéit avec dévotion, suddiio e devoto ; elle en est l'impératrice, Aiigtista, cur il faut que la pensée secrète se révèle de temps à autre sous tous les voiles dont elle se couvre. Ici, plus que jamais, les paroles sont pesées; c'est à raison même de l'extrême hardiesse dont le poète fait preuve en substituant tout à coup un des plus grands saints du moyen âge , calomnieusement transformé par lui et par les siens en hérétique, à la personnification de l'hérésie sanctifiée dans sa Béatrice, qu'il met le plus grand soin à lui prêter un langage irréprochablement orthodoxe. Il ne lui fait entamer, au surplus , aucune discussion dogmatique , et cessant le motif secret que nous avons assigné, preuves en main, à celte substitution de personnages on ne saurait apercevoir pourquoi un pareil jeu de scène.
Béatrice, en effet, se serait acquittée aussi bien que saint Bernard de la lâche de démonstrateur, et il ne lui aurait pas été plus difficile de désigner par leur nom , dans l'ordre de leurs rangs , au sein de la grande rose mystique, ceux des saints de l'ancienne et de la nouvelle loi dont , à raison de certains rapports arcanes , il était nécessaire de faire une mention spéciale. Aussi bien que saint Bernard, elle aurait pu rendre compte du motif pour lequel les enfants non baptisés ne jouissent pas de la béatitude céleste et comment il se fait que les mérites de leurs proches décident de leur place dans le Paradis ; peut-être même aurait-elle su éviter qu'on pût supposer dans son explication une arrière-pensée de blâme contre la doctrine de l'Église romaine.
Chakt XXXIIL Le seul acte capital de saint Bernard, dans son rôle si court , est la prière qu'il adresse à Marie pour qu'elle procui'c à son protégé la vision de Dieu ; voyons donc si cette oraison solennelle ne nous révélera pas, jusqu'à un certain point , sous ses expressions si bizarrement combinées, la pensée qui l'inspira :
« Vierge , mère et fille de ton fils (le christ impérial) , humble et sublime plus que toute créature (humble comme proscrite et réduite à se cacher, subhme dans son essence) , terme arrêté du vouloir
(Hcriiol (qui est le Iriomphe de la secte), lu es celle par (pii la nature humaine s'est Icllenicnt ennoblie (les sectaires deviennent des saints et des anges) , que son auteur (l'empereur, père conmiun des hommes, Dieu et Christ pour la secte), ne dédaigna pas de se faire son œuvre (de devenir le fils de celle qui existait par lui et pour lui), c'est dans ton sein que s'est rallume Camour (mot d'ordre de la secte), dont la chaleur a fait germer ainsi celte fleur dans la paix éternelle (la grande rose des rose-croix). Tu es ici pour nous un ardent foyer de charité (vertu recommandée dans toutes les loges) et, parmi les mortels (les adeptes des grades inférieurs) , tu es là-bas une source vive d'espérance (autre vertu ou colonne du Temple dont la reconstruction était ardemment attendue). Dame, tu es si grande et tes mérites son tels que vouloir grâce (être pardonné, sauvé lors de la vengeance à tirer des destructeurs de l'Ordre) , et ne pas recourir à loi, c'est prétendre voler sans ailes. Ta bonté ne vient pas seulement en aide à qui demande, mais souvent elle devance librement la requête (l'aumône est prônée dans les loges où l'on quête pour les frères malheureux). En toi miséricorde, en toi piété, en loi magnificence (aptitude aux grandes choses), en toi se réunit tout ce qu'il y a de perfection dans une créature. Or celui-ci (Dante), qui, du gouffre le plus bas de l'univers (des infimes régions cathohques) jusqu'ici, a vu les vies spirituelles une à une (a passé par tous les grades) , te suppUe en grâce de lui accorder assez de vertu pour pouvoir élever ses yeux plus haut vers le terme du salut {verso Cultima salutej, le but final , le grand arcane de la doctrine). Et moi qui n'ai jamais désiré de voir pour moi-même plus ardemment que je ne le fais pour lui (tant de charité de la part du saint pour Dante tend à établir la communauté de doctrine) ; je t'offre toutes mes prières en te suppUant de les exaucer. Dissipe, par les tiennes, tous^ les nuages de sa morlahlé (toutes les erreurs dont son esprit a éié^ abusé parmi ceux qu'on appelle les morts), afin que se révèle à lui' le souverain bien , il somma placer. Je te conjure aussi, reine quil peux ce que tu veux (sur ceux qui relèvent de toi, et n'ont qu'une i volonté qui est la tienne), de faire qu'il conserve, après cette visionj' sublime, la droiture de ses affections (sa fidélité inviolable à ses fières) ;jj qu'il triomphe sous ta sauvegarde des mouvements humains (de crainte ou de l'intérêt qui pourraient le faire aposiasier comme lan
cVaulrcs) ; vois Béatrice et Ions ces hienhcnrcux qui, l 's mains joiiUes, s'associent à mes prières.
Est-ce que saint Bernard, réduit à se réclamer de Béatrice pour se rendre la Sainte-Yieige favorable , n'aclièvc pas d'imprimer le sceau sectaire à cette étrange adjuration ? Est-ce que tout son contexte,«si laborieusement tissu, dans lequel l'expression est si sèche, la pensée si aride , ne trahit pas l'embarras du poète pour faire que les deux sens, résultant d'une même phrase , puissent marcher parallèlement jusqu'à la fin sans se heurter ni se trahir ? Que l'on compare avec quelque prière à la Sainte-Vierge cjue l'on veuille choisir, dans les formulaires ou dans les œuvres des docteurs de l'Église, et l'on reconnaîtra quelle est la différence des élans de la foi véritable , avec tout ce que peuvent produire les efforts réunis de l'art et du génie. On verra surtout s'il est possible , à l'aide de quelques annotations , de donner à des paroles dictées par une piété sincère un sens diamétralement opposé au sentiment profond dont elles sont émanées.
Dante a du moins la discrétion de ne pas faire parler celle qu'il nous donne pour la mère du Sauveur; il la représente seulement abaissant ses yeux aimés et vénérés de Dieu vers l'orateur, puis les reportant vers « l'étemelle kunière dans laquelle il n'est pas à croire, dit-il, qu'une créature plonge un œil aussi clair. » Ce C[ui s'accorde parfaitement avec la prétention de ceux qui proclamaient leur Église la seule dépositaire de la gnose et de la tradition évangélique. Cependant la vue du poète illuminé se fortifie et s'épure, venendo sincera^ « si bien qu'elle pénètre de plus en plus dans le rayon de la haute lumière , alla luce , qui par elle-même est la vérité , clie da se c vera. >^ C'est constamment par ce mot de Lumière qu^il s'obstine à désigner Dieu, et lorsqu'il l'invoque quelques vers plus loin, il l'appelle encore somma luce, puis luce eterna ; il consume ses yeux, la veduta vi consunsi, à contempler cette lumière-vérité dont il a soin de dire que ses regards ne se sont pas détournés un moment, sans qu(ji il se serait égaré , io sarei smarrito se gli occlii miei da lui fossero avversi.
Que voit-il dans cette lumière? Écoutons-le lui-même : Nel suo 'profondo vidi elle s'interna, legato conamore in un volume cid, clie per l'uîiiverso si squaderna: sustanza ed accidente e lor costume.
liilli conflaii imicnic par talc modo c/ie cib cliio dico à nn simplicc lumc. Cette définition de la divinité, en la prenant dans le sens litléraî, est entièrement panthéiste, car si tout ce qui est répandu par l'univers est en Dieu, tout est Dieu; mais peut-être a-t-elle encore un autre sens et le poëte sectaire s'est-il arrangé pour qu'il en fût ainsi. Rien n'empêche, en effet, de la traduire comme suit : « Je vis dans ce qu'elle a de plus profond (de plus arcane), la doctrine que noire église va répandant par le monde, reliée par l'amour en un volume (la Comédie), où les substances et les accidents et leurs modes divers (le corps de la doctrine et les personnages fictifs mis en action dans le poëme qui, comme l'amour dans la Vie Nouvelle, sont des accidents dans la substance, et apparaissent sous des aspects divers) tous groupés de telle sorte que ce que j'en dis ne jette (à dessein) qu'une siujple lueur (sur le théâtre de la Comédie). Je crois bien avoir vu la forme générale du nœud (de l'intrigue), dont je dominais le spectacle, la forma universal di'questo nodo, car en m'exprimant ainsi, je sens que je me réjouis plus largement, più di largo mi sento ck'iogodo (d'être arrivé sans encombre au dénouement). Puis aussitôt, afin qu'il n'y ait pas de doute sur le sujet de la Comédie, «dont les vers feront mieux comprendre le triomphe de la lumière, che per somire un poco in questiversipiù si concepei'à di tua victoria, » des hauteurs du Paradis nous sommes replongés tout à coup en pleine mythologie.
C'est au moment où Dante se trouve, pour ainsi dire, face à face avec le Très-Haut, que ce voyage des Argonautes, que nous savons figurer le cours de l'initiation aux anciens mystères, lui revient tout à coup à la pensée et qu'il l'emploie comme mesure de temps. N'y a-t-il là qu'une inconvenance, un tribut payé au goût du temps ? Ne faut-il pas voir plutôt dans ce navire Argo si souvent cité dans le poëme, un signe de reconnaissance, un de ces termes conventionnels désignés par le nom de mot du grade ? Tout porte à le supposer. Dante aurait ainsi obéi à une prescription impérieuse, et l'évocation en pareil lieu de « l'ombre d'Argo, admirée par Neptune, » n'aurait eu pour objet que de mettre en évidence un mot cabalistique et rituel dont la portée devait être comprise de ses coreligionnaires.
Ceux-là savaient quelle était « celte lumière dont il est impossible de consentir à se détourner pour tout autre aspect, le bien qui est
l'objet de la volonté clant tout entier rassemblé en elle, tout s'olTrant parfait en elle et défectif en deliors d'elle. » Est-il besoin de dire quel est l'autre aspect qui ne saurait détourner les regards de cette lumière, et où il faut chercher surtout ce qui contraste essentiellement avec sa perfection ? Cette vivante lumière est toujours la même, mais la vue de l'initié acquérant plus d'énergie et de puissance en la contemplant, il la voit successivement sous des aspects différents, selon les symboles divers qui lui sont présentés, per la vista mutandom'io, a me si travagliava. Cette lumière se travaillait donc si bien qu'après s'être montrée d'abord sous la forme d'un point lumineux entouré de neuf cercles concentriques, qui nous ont rappelé les Séphiroth de la Kabbale, elle apparaît en dernier lieu sous celle de « trois cercles de trois couleurs et d'une même contenance. » Il n'est pas besoin de dire que ces trois couleurs sont celles dont nous avons vu revêtue Béatrice-Trinité, comme aussi la Térité chez les maçons, à savoir le vert^ le blanc et le rouge, arborés par la jeune Italie. « Ces cercles se réfléchissent l'un l'autre, comme une îris une autre Iris, » et deviennent ainsi tricolores, ce qui nous ramène au nombre neuf, chaque arc-en-ciel se composant des trois, nuances rituelles.
L'extrême habileté du poëte consiste à avoir combiné tellement ses images qu'il a été possible de voir dans ces cercles se réfléchissant réciproquement, et dont le dernier, « qui semblait tout de feu, était émané des deux autres, quinci e quindi igualmente si spiri, « l'image de la Sainte-Trinité, confoj-mément au dogme catholique. La prétention de tous les sectaires, depuis Simon de Samarie et les gnostiques jusqu'aux Mormons, a été de professer le Christianisme le plus pur ; c'était aussi celle des albigeois et des cathares ; ce devait être celle de Dante, mais son christianisme synchrélique, différant essentiellement du dogme catholique, il ne pouvait espérer d'en faire passer l'expression affaiblie qu'à la condition de se conformer, au moins extérieurement , à l'enseignement orthodoxe, et de mettre surtout en relief ce qu'il pouvait y avoir de commun, quant à certaines formules, entre deux systèmes si opposés.
Si l'on a retrouvé dans Platon le dogme de la Sainte-Trinité, comment Dante, imbu des doctrines dérivées de Pythagore et de Platon par l'école d'Alexandrie, profondément versé de plus dans l'étude de
la lI)('()Iogic catholique, ne serail-ii pas |)arvonu à donner le change sur le fond de ses croyances, (jnand ni l'art, ni la science, ni le génie ne lui manquaient pour y réussir? l>asc du Cnrisiianisine , le dogme de la Sainte-Trinité n'était pas répudié par ses coreligionnaires, qui tenaient à honneur de suivre la loi du Christ; mais ils l'adaptaient à leur point de vue, d'après un certain ordre d'idées; il lui a donc été possihle de l'exprimer à sa manière au moyen d'images propres h donner satisfaction tout à la fois à l'Église et au Temple. Ainsi dans les trois cercles lumineux composant le plérome divin qu'il vient de décrire, Dante finit par apercevoir la ressemblance humaine, au point que son propre aspect y semble entièrement reproduit : « Ml parve pinta délia nostra eficjc ; per che il mio viso in lei tulto era messo. » Rien de plus orthodoxe pour l'Église , qui voit là une figure poétique de l'humanité de Jésus-Christ. Et pourtant les disciples de la Kabbale pouvaient y reconnaître leur Adam Kadmon, les gnosliques leur Anthropos, tandis que les mystiques des diverses branches du manichéisme ne demandaient pas mieux que d'y montrer à leurs adeptes le microcosme ou l'humanité divinisée, image et révélation de Dieu, considéré comme mégacosme ou graïuî tout universel.
Tel est le dénouement de la Comédie^ et le rideau tombe sur la meî^veilleuse vision annoncée dans la Vie Nouvelle. Elle finit pai* un coup de tonnerre, daun fulgore, et la volonté du poêle, dont l'imagination, l'cdta fantasia^ a mis en œuvre tout ce qu'elle avait de puissance et de trésors, suil l'impulsion que lui imi^rime « l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ; » cet Amour qui a son ciel sur la terre, où le soleil est la figure de l'initié^ et où les étoiles sont des nymphes, et au besoin des anges.
On le voit, quel que soit l'artifice du langage, l'obscurité calculée des expressions, le prestige de la forme, le déploiement de l'appareil orthodoxe, l'essence du poëme est anti-catholique, et elle se révèle à chaque instant dans cette prodigieuse fantasmagorie. Dante donne trop ouvertement carrière à ses sympathies pour tout ce qui tient de près ou de loin à l'hérésie, à sa haine contre tous ceux qui sont demeurés fidèles et dévoués à l'Église romaine; pour qu'il y ait à se méprendre. sur le fond de sa pensée L'inimitié politique, au temps où nous vivons , peut exister en dehors de l'atmosphère religieuse,
il n'en était pas ainsi aux xirr et xW siècles, où !a société avait pour base la Religion, où la puissance suprême était exercée par l'Église, et où nul changement politique ne pouvait s'opérer, nulle opinion doctrinale se faire jour sans sa sanction. Tonte opposition à son autoril î infaillible était donc nécessairement entachée d'hérésie.
Nous ne nous sommes pas proposé pour but de rechercher, et encore moins de formuler en quoi consistait l'hétérodoxie de Dante, nous reconnaissant tout à fait incompétent en pareille matière. Mais sa sympathie déclarée pour la Provence et pour sa littérature, le zèle passionné qu'il ne cesse de déployer en faveur de l'ordre du Temple, nous donnent la conviction cjue son hérésie ne différait en rien de celle des albigeois, à laquelle tout semble indiquer que se rattachait celle des Templiers, le seul Ordre monastique dont les troubadours aient chanté les louanges, quand leur poignante satire se déchaînait contre tous les autres.
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