LE BANQUET
(GONVIÏO).
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Lorsque la nature sectaire de l'amour, objet des extases de tous les chantres gibelins, eut éveillé à si bon droit les soupçons des guelfes et ceux de la cour de Rome, Dante sentit qu'il y avait urgence à modifier profondément le langage dont ceux de son parti et lui-même s'étaient servis jusque-là avec succès; à chercher un autre déguisement à des doctrines qu'il était impossible de laisser apparaître au grand jour. Il conçut donc l'idée de sa Comédie dans laquelle l'amant sectaire s'efface sous le théologien catholique, en même temps que l'amante devient une sainte pénétrée des divines vérités de l'Église romaine. La Vie Nouvelle fut composée, on l'a vu, pour préparer les esprits à un changement de langage qui devait les frapper, surtout dans les derniers chants du Purgatoire et dans tout le Paradis. Malgré cette précaution, les intentions du poêle furent méconnues : ses fictions produisant une illusion trop complète, elles furent accueillies, dans son propre parti, avec défiance par les uns, avec indignation par les autres, bon nombre de gibelins, se méprenant sur la véritable essence de cette figure mystérieuse qu'il appelait Béatrice. Et qui pourrait en être surpris ? De là pour lui la nécessité d'expliquer son œuvre, de la justifier, de prouver que si elle paraissait, quant à la forme, en opposition avec ses principes politiques et religieux, elle ne s'en écartait en rien quant au fond; de là une nouvelle transfo'^mation, dans laquelle le théologien qui avait succédé à l'amant, fit place au philosophe et lui céda la parole.
Sous ce nouveau déguisement, Dante se ménageait le moyen de donner aux siens tous les éclaircissements propres à leur ouvrir les yeux, sans tirer de leur illusion ceux dont il lui importait d'entretenir l'erreur. En empruntant à Platon le litre d'un de ses Traités, il imprimait à son nouvel ouvrage le caractère philosophique, ce qui dissimulait d'autant son hut. L'amour qui avait dicté ses chants y devenait l'amour de la philosophie, dénomination générale employée de tout temps pour dissimuler les doctrines les plus opposées à la ReUgion. En assumant ce rôle de philosophe scolastique, il disait aux guelfes : Vous avez été induits en erreur en supposant que des doctrines hétérodoxes se cachaient dans mes poésies erotiques, car celle que j'aimais, que je célébrais, dont je proclamais les incomparables mérites, n'est autre que la philosophie, et cette philosophie m'a conduit à la contemplation des plus hautes vérités du Christianisme. Il disait aux gibelins : Votre erreur est profonde à mon sujet. J'ai
changé de langage, mais non de doctrines et de culte, car la philosophie qui a inspiré mon poëme ne diffère en rien de celle qui dicta mes compositions lyriques dont l'essence vous est connue. Mes croyances restent donc au fond ce qu'elles étaient, elles ne varieront jamais.
Voilà dans quel but Dante a écrit son Convito ou Banquet. Un coup d'œil rapide jeté sur ce livre, dont la contexture est des plus étranges, suffira pour s'en convaincre. On y chercherait en vain la moindre mention de la Comédie; mais on sent qu'elle est constamment présente à la pensée de l'auteur. Les digressions dans lesquelles il semble se perdre, le jargon scolastique dont il fait étalage, sous prétexte de commenter des chansons sur lesquelles ses explications ne répandent, en définitive, aucune clarté, ne sont que des expédients employés pour égarer l'attention de ceux qui doivent rester dans l'erreur sur la véritable nature de son poëme.
Il a la prétention d'être clair; c'est même pour se mettre à la portée de tout le monde qu'il dit avoir écrit dans la langue vulgaire; et pourtant on croirait qu'il s'est proposé de mettre à l'épreuve la pénétration de ses lecteurs en leur soumettant, sous forme d'argumentations et de déductions , une série d'énigmes indéchiffrables. Ceux-là seuls qui avaient la clef d'un pareil style pouvaient évidemment s'y reconnaître. Mais ils devaient être en assez grand nombre, 49,
aulronicnt à quoi bon cnircprcndrc un travail aussi long et y (](';pen.ser tant de savoir?
Le Banquet, à en croire l'aulenr, devait être divisé en quatorze livres. Mais il est probable qu'il n'eut jamais l'intention de pousser son travail au delà des quatre que nous possédons, et qui, déjà, font la matière d'un gros volume. C'en était, sans doute, assez pour exposer tout ce dont il avait intérêt à donner connaissance aux siens ; d'autant plus, que les trois seules chansons qu'il ait commentées paraissent se rapporter, en ordre inverse, aux trois parties du poëme. Si donc il a annoncé un travail plus étendu, il l'aurait fait avec l'intention de laisser croire que ses compositions lyriques étaient réellement l'unique objet qu'il eut en vue.
Voici le début de cet ouvrage, dont nous reproduirons, de temps à autre , les passages les plus iinportants à connaître textuellement , mais en abrégeant beaucoup les autres, pour ne pas avoir à nous étendre indéfiniment.