TRAITÉ I
Chapitre premier. « Tous les hommes désirent naturellement savoir, car la science est la dernière 'perfection de notre âme^ et c'est en elle que réside notre suprême félicité. Des causes internes et externes peuvent empêcher d'y parvenir; mais elles sont telles, que bien peu atteignent le but des désirs de tous , cette nourriture de l'âme dont la plupart sont privés. « Bienheureux les rares élus siégeant à cette table où se mange le pain des anges^ et misérables ceux qui partagent la pâture des troupeaux (pécore) l »
Voilà déjà la distinction établie entre les anges qui se repaissent du pain de la science dans les divers cieux de la rhétorique, de la physique, de la métaphysique, etc., et les brebis de l'Église, privées de l'instruction véritable.
Mais la charité voulant que ceux dont les vœux sont comblés viennent en aide « à ceux qu'ils voient réduits à se repaître d'herbe et de gland , moi , qui ai repoussé la pâture du vulgaire , et qui , sans être assis à la bienheureuse table, recueille les miettes aux pieds de
ceux qui y sont admis, j'ai réservé, pour les inaUieiireux , certaine chose qui, offerte à leurs yeux il y a quelque temps {h Comédie) , a excité d'autant leur faim : je me propose de les traiter aujourd'hui. Mon intention est donc de faire un banquet général de ce que je leur ai déjà montré, « Il faut avoir l'esprit bien prévenu pour appliquer ces mots aux Canzoni ou à la Vie Nouvelle^ comme le fait Pederzini, de préférence au poëme , offrant une suite de scènes entremêlées d'un vaste déploiement de doctrine. « Je joindrai aux mets le pain nécessaire , et sans lequel , tels que je les entends^ ils ne sauraient être mangés. Que ceux-là ne viennent pas s'asseoir à ce banquet, dont les organes sont mal disposés ou qui sont les sectateurs des vices, les uns n'ayant ni dents, ni palais, ni langue, et l'estomac des autres étant rempli à! humeurs vénéneuses et contraires, tellement qu'il ne supporterait pas mon menu. Mais sera bienvenu quiconque, empêché jusqu'ici par des soins de famille ou de cité, a conservé la faim humaine. Pour ceux que la paresse (l'insouciance) a retenus jusqu'à présent, qu'ils se placent à leurs pieds, étant indignes d'un siège plus élevé. Le menu de ce banquet sera de quatorze services, c'est-à-dire qu'il se composera de quatorze chansons, dont la matière est tout à la fois V Amour et la Vertu , si di Amore corne di Virtii materiate. Sans le pain que je me propose d'y joindre, ces compositions offraient quelque ombre d'obscurité ; aussi, beaucoup étaient-ils plus frappés de leur beauté (apparente) que de leur bonté (intrinsèque) ; mais ce pain, c'est-à-dire la présente exposition, sera la lumière, qui fera apparaître chaque couleur et ressortir le sens caché.
« Si, dans le présent ouvrage, c^ue j'intitule Banquet et auqueiye veîux que ce titre soit donné , la matière est traitée plus virilement que dans la Vie Nouvelle, je n'entends déroger à celle-ci en aucune partie, mais bien lui venir en aide de plus en plus par ce dernier. (Nous sommes donc prévenus que l'essence des deux ouvrages est la même.) Autant l'une est ardente et passionnée (on a pu en juger), autant celle-ci doit être tempérée Qi virile (attendu que la forme philosophique y est substituée à la forme erotique). En effet, il ne convient pas de parler et d'agir de même à des âges différents. Or, j'ai fait la première au commencement de ma jeunesse (dans la ferveur du néophyte, censé âgé de neuf ans), et celle-ci, lorsqu'elle est déjà passée (lorsque le dignitaire auquel on demande son âge, répond : « Je ne
compte plus »). Or, vioii intention étant toute autre qu'elle ne semble extérieurement (qui en doute?), je me propose de la démontrer par l'exposition de l'alicgorie , après avoir parle du sens littéral. Ce banquet sera ainsi doublement savoureux pour ceux qui y sont invités. »
Chapitre II. A la suite de ce premier chapitre, qui promet des éclaircissements, quand l'auteur est bien résolu à épaissir les ténèbres pour ceux qui n'auront pas la clef de son langage, il s'excuse d'être obligé de parler de lui-même, contrairement au précepte de la Rhétorique; mais il s'y croit autorisé par l'exemple de Boëce et de saint Augustin. « Je suis mû, dit-il, par la crainte de l'infamie et par le désir de donner des enseignements, dottrina dare, que tout autre ne peut véritablement procurer. Je redoute l'infamie ,^owy 2iS0\Y èi^ dominé par la passion , au point où le supposent les lecteurs de mes chansons (où l'on cherche en vain trace de passion, et même de sentiment). Or, parler de moi entièrement, est le moyen de faire cesser cette infamie, en démontrant que j'ai eu pour mobile , non pas la passion, niais la vertu. Je me propose aussi de faire ressortir le véritable sens de mes Canzoni , sens que personne ne peut apercevoir, si je ne le dis moi-même, parce qu'il est caché sous la figure et l'allégorie. »
Que l'on substitue Cantiques à Canzoni , et l'on comprendra que Dante ait eu à cœur de se laver de l'infamie attachée au titre de renégat ; car ses compositions lyriques, fussent-elles en réalité aussi brûlantes et passionnées qu'elles nous paraissent froides, graves et alambiquées, on n'admettra jamais qu'elles aient pu attirer l'infamie sur leur auteur; tandis qu'il en était tout autrement de la Comédie: son apparence catholique donnant, à ceux qui s'en tenaient à l'écorce, motif de le croire passé dans le camp ennemi, après avoir abjuré ses convictions.
Chapitres III et IV. Cela est si vrai, que, dans les deux chapitres suivants, il revient à dire qu'il s'est montré vil à presque tous les Italiens (n'appelant , bien entendu , de ce nom que ceux de son parti). Mais, chose singulière, il y voit un motif pour ne pas s'exprimer clairement, lorsqu'il semblerait, pour être logique, devoir sentir le besoin de faire connaître avec franchise et netteté sa manière de penser. Mais non, tout au contraire, « Cet écrit, dit-il, qu'on peut
appeler un commentaire , quoique destiné à faire disparaître de mes chansons le défaut qu'on leur reproche, sera peut-être un peu difficile à entendre dans certaines parties (à moins qu'on ne préfère traduire dans mon parti); mais cette obscurité, diirezza^ est suggérée ici à l'auteur par la nécessité d'éviter un plus grand inconvénient (lequel, sinon le danger de se trahir?), et n'est pas le résultat de l'ignorance. »
Qu'on n'ait donc pas h s'étonner si ce commentaire destiné à expliquer, dans le but d'échapper à l'infamie, le sens de poésies inintelligibles, ne leur cède en rien pour l'obscurité ; mais trouvez, si vous le pouvez, ailleurs que dans la certitude d'être entendu par ceux auxquels il s'adressait, dans des principes religieux dont la révélation aurait mis son existence en péril, une cause raisonnable à des con tradictions aussi palpables et aussi choquantes.
Chapitres V, YI et VII. Veut-on savoir maintenant pourquoi ce commentaire ténébreux de compositions italiennes n'est pas écrit en
I latin? C'est que le langage doit être un serviteur obéissant pour celui qui remploie, et que le latin, à raison de sa noblesse et de sa beauté, aurait été bien plutôt un maître : qu'il n'aurait pas été assez souple pour se plier à sa guise , « ce qui n'advient pas de l'idiome vulgaire qne l'on transforme artificiellement à son gré, che a piaci-
I^mento artifîciato si transmuta. » Voilà le mot de l'énigme, mais il * est noyé au milieu de phrases redondantes qui le font perdre de vue. C'est parce que la langue italienne, encore dans l'enfance, se prêtait à une foule de formes, de constructions, d'équivoques, auxquelles le latin ne permettait pas d'avoir recours, que l'italien devait avoir la préférence.
Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit pas que le langage comme le serviteur, soit obéissant à son maître, il faut encore « qu'il connaisse sa nature et celle de ses amisj sans quoi il ne pourrait leur faire honneur ni leur être complètement utile, » Il faut que son I obéissance soit toute commandée et non point spontanée; « ainsi au cas où l'on m'ordonnerait de porter sur moi deux casaques, due guarnacche, s'il m'arrivait d'en porter une seule sans ordre, je dis que mon obéissance ne serait pas entièrement commandée, maison partie spontanée et telle aurait été celle d'un commentaire latin. » On croit rêver en lisant de semblables argiunents mis sérieusement
en avant par un si grand génie. Mais Dante se souciait peu de paraître absurde à ceux qu'il avait besoin d'abuser, pourvu que son absurdité même appelât l'attention des siens sur ce qu'il voulait leur signaler particulièrement. Et ici il leur déclare, à l'aide de cette bizarre comparaison, qu'il lui sera facile de donner un double sens à l'idiome vulgaire, de lui faire porter comme une double casaque, tandis qu'il n'aurait pu y réussir aussi bien avec la langue latine. Elle aurait eu en outre cet autre inconvénient, par rapport à ses chansons, c'est que, « contrairement à leur volonté^ elle aurait exposé leur sens là où leur beauté (leur forme extérieure) ne pouvait le comporter sans disparaître, car rien de ce qui est harmonisé -par un lien mosaïcfue ne saurait passer d'une langue dans une autre sans perdre toute sa douceur et son harmonie. » Cela est fort bien, mais un commentaire n'est pas une traduction, et ce qui reste de cette proposition, c'est que, de l'aveu de Dante, ses poésies sont combinées de telle sorte que leur beauté répugne à laisser apparaître le sens qu'il a su y cacher à l'aide d'un lien mosaïque.
Chapitres YIII-XIII. C'est encore pour être à la portée du plus grand nombre qu'il a adopté l'idiome vulgaire, dans un sentiment de hbérahté envers ceux qui sont étrangers à la littérature latine, et il vient de nous dire qu'il serait obligé d'être un peu obscur, ce dont il s'acquitte au delà de sa promesse. Mais il a été mû surtout par l'amour qu'il porte à sa langue maternelle, et par le désir de prouver qu'elle est au moins aussi belle et aussi riche que la langue d'oc (qui avait fait ses preuves avec les troubadours albigeois). L'idiome vulgaire lui est cher et il voue « à une perpétuelle infamie les hommes pervers de l'Italie qui l'ont en mépris » (le latin étant la langue de l'Église et de tous ceux qui se rattachaient à elle de près ou de loin). C'est lui d'ailleurs « qui a rapproché ceux qui l'ont engendré (à la Vie Nouvelle), fu congiugnitore dellimiei generanti, comme le feu prépare le fer pour l'ouvrier qui forge le couteau. » C'est lui « qui l'a introduit à la vie de la science (secrète), qui est la perfection suprême ; car c'est avec son aide qu'on lui enseigna le latin (à comprendre Boëce, Cicéron et Virgile dans tout ce qui se rapporte à l'initiation) ; ce qui lui permit de pousser plus loin. » Mais il y a plus : {' Chaque chose tend naturellement à sa conservation, c'est ce (|ue ferait l'idiome vulgaire s'il pouvait agir dans ce but, en eher^
chant, à l'aide du nombre et de la rime, à se procurer plus de stabilité. Or tel a été constamment le but de mes efforts, ce c|ui a produit entre nous la bienveillance, qui naît de l'habitude, et le bon accord, qui produit l'amitié. Cette amitié réciproque n'a fait que s'accroître, si bien que ce n'est pas seulement de l'affection que j'ai pour lui, mais un amour très-parfait. » Il n'y a rien à objecter sans doute à de si bonnes raisons. Le commentaire des chansons italiennes sera donc en italien et ce langage « sera le pain de gruau, orzato, dont on se rassasiera par milliers; il sera la lumière nouvelle, le soleil nouveau qui surgira quand Y ancien disparaîtra ; il donnera la lumière à ceux que laissent dans les ténèbres et dans l'obscurité le soleil ordinaire, usato. qui ne luit pas pour eux. » (Attendu qu'il ne répand que ténèbres quand Béatrice-Lucie est le soleil-raison.)
Telle a été dans tous les temps la prétention des novateurs, éclairer les masses, meure l'enseignement à la portée de tous; telle est aussi la pensée de Dante, qui n'aurait pas terminé avec autant d'emphase son premier Traités'il eût voulu dire simplement : L'italien remplacera un jour le laiin. On conçoit au contraire qu'il s'exalte dans l'espérance du moment où la langue officielle suivra dans sa ruine la puissance qui en maintient l'usage, où l'hérésie triomphante, faisant prévaloir à son tour l'idiome national, le substituera au latin dans l'enseignement, dans les actes du gouvernement et dans les cérémonies du culte. Les albigeois n'avaient-ils pas traduit en langue vulgaire, l'Ancien et le Nouveau Testament? N'est-ce pas ainsi que procédèrent les disciples de Luther et de Calvin ?