TRAITÉ IL
Sur la canzone : Voi che intendendo il ter^o ciel movete.
« Vous dont le troisième ciel a pour moteur la volonté intelligente,
I! écoutez les paroles cfui vont s'échanger dans mon cœur, car je ne saurais
les dire à d'autres ([u'à vous, tant c'est pour moi chose nouvelle. Le
■ ciel qui cUrige votre haut mérite, valorcj m'entraîne en l'état où je
suis; il semble donc que j'aie à m'adresser convenablement à vous, pour parler de la vie qui m'est faite. Je vous prie donc de ra'entendre; je vous dirai ce qu'il y a de nouveau dans mon cœur, comment mon âme attristée pleure en lui, et comment elle a pour adversaire un esprit venant par les rayons de votre étoile.
« Un doux penser était habituellement la vie de mon cœur. Il s'en allait souvent aux pieds de votre Sire, et là il voyait, entonnant des chants de gloire, gloriar, une dame dont il me parlait si doucement que mon âme disait : Je veux partir, i'menvo'gire. Soudain un autre ap'paraît, qui le met en fuite, et son empire sur moi est tel que mon cœur en tremble au point d'être visible au dehors. Il me fait regarder une dame en me disant : Celui qui veut voir le salut n'a qu'à contempler les yeux de cette dame, pourvu qu'il ne craigne pas Y angoisse des soupirs.
« V humble penser qui me parle habituellement d'une dame angélique couronnée dans le ciel, se trouve combattu par un autre qui le détruit. L'âme pleure, tant elle en est affligée, et s'écrie : Malheureuse que je suis, comment s'est enfui ce penser compatissant, pietosOj, qui m'a consolée ? Et tout éplorée elle dit, en parlant de mes yeux : En quel moment furent-ils vus par cette dame ? et pourquoi ne s'en rapportaient-ils pas à moi à son sujet? J'avais raison de dire : Dans les yeux de cette dame doit résider celui qui tue mes pareilles. A rien ne m'a servi de m'en être aperçue, pour qu'ils n'eussent pas à la regarder, aussi en suis-je morte.
« Tu n'es pas morte, ô notre âme, qui te lamentes ainsi, mais tu es hors de ta voie, ma se' ismarrita, dit un noble esprit d'amour, car cette belle dame a tellement transformé ta vie que tu en as peur, tant tu es devenu lâche, si se* fatto vile. Regarde combien elle a de piété et d'humilité, de sagesse et de courtoisie dans sa grandeur, et songe désormais à l'appeler ta dame. En effet, si tu ne te trompes i, pas, tu verras ce qui la pare, adornezza, produire de tels miracles que tu t'écriras : Amour, véritable maître et seigneur, voici ta servante, fais ainsi qu'il te plaira.
« Chanson, je crois que ceux-là seront rares qui entendront bien :. ta signification, tant ton langage est obscur et laborieux, tanto lor parli faticosa e forte; si donc il t'arrive de te trouver en présence de personnes qui te paraissent ne pas bien la saisir, prends courage, je
t'en prie, ma chère nouvelle née, et dis-leur : Faites du moins attention à ce que j'ai de beauté. »
Nous nous sommes borné à traduire littéralement, sans rien ajou- '' ter au texte et en nous abstenant de toute réflexion pour laisser à ■ Dante le soin de répandre quelque clarté sur cette composition. On va voir s'il est possible d'admettre qu'il ait jamais eu l'intention de la rendre accessible au commun des lecteurs, c'est-à-dire à tous ceux qui parlaient l'idiome vulgaire ; s'il n'est pas évident, bien loin de là , que le pain de son commentaire , purifié avec tant de soin , était destiné uniquement à ces anges qui , habitués à un pareil aliment , pouvaient s'en nourrir avec profit.
CHxVPITre premier. Dans le premier chapitre , il pose en principe que toute composition écrite « peut être entendue et exposée selon quatre sens : littéral , allégorique ^ moral et anagogique... » Le sens allégorique est « celui qui se cache sous le manteau des fables , il est une vérité cachée sous un beau mensonge. Quand Ovide dit d'Orphée qu'il apprivoisait les bêtes féroces et faisait se uiuuvoir arbres et pierres, il veut dire que le sage adoucissait les cœurs cruels et faisait agir à son gré ceux qui n'ont pas la vie de la science et de l'ai^t , car ceux-là sont comme des pierres qui n'ont pas la vie de la science rationnelle.,. » Le sens moral est celui
auquel les lecteurs doivent apporter toute leur attention ainsi,
lorsque dans l'Évangile le Christ gravit la montagne pour se transfigurer, en n'emmenant avec lui c[ue trois de ses apôtres, on peut entendre, moralement parlant, (\VLaux choses très-secrètes nous devons avoir peu de compagnie. Le sens anagogique ou supérieur, sovra senso , est celui qui , ayant trait aux choses d'en haut , explique spirituellement un fait vrai dans le sens littéral. Ainsi quand le prophète dit, en parlant du peuple d'Israël, que sa sortie d'Egypte rend la Judée sainte et libre, on applique ces paroles à Vâme affranchie du péché. Au surplus le sens littéral, dans lequel les mots conservent leur signification propre, « doit toujours marcher en avant, comme étant celui dans lequel sont renfermés les autres , car sans lui il serait impossible et déraisonnable de vouloir les entendre. Il en est ainsi surtout du sens allégorique ; en effet, dans toute chose ayant le dedans et le dehors^ il est impossible d'arriver à V intérieur si l'on n'aborde en premier V extérieur. . . Je commencerai donc par traiter
du sens liiléral, ensuite j'exposerai l'allégorie, c'est-à-dire la vérité cachée, et parfois je dirai incidemment un mot des autres sens, selon le lieu et le temps. «
Chapitre IL « Je dis donc que l'étoile de Vénus avait parcouru deux fois le cercle qui la fait paraître le soir et le malin , selon les deux temps divers, depuis le trépassement de cette bienheureuse Béatrice, qui vit dans le ciel avec les anges, et sur terre avec mon chue, quand cette noble dame, (jcniUc (païenne) dont j'ai fait mention à la fin de la Vie Nouvelle (il n'est fait nulle mention de cette dame à la fin de l'opuscule, mais seulement de Béatrice, Dante s'arrange ici pour amener une confusion dont il a besoin), apparut pour la première fois à mes yeux en compagnie de l'Amour et prit quelque place dans mon esprit. Il advint, comme ce petit livre l'expose, que, par sa noblesse (on sait le sens de gentile) plus que par mon propre choix je consentis à être sien ; car elle se montrait si touchée de compassion pour le veuvage de ma vie, que les esprits de mes yeux se firent extrêmement ses amis, gli spiriti degli occki miei a lei si fera inassimamente aiiiici; puis, devenus tels, ils opérèrent au dedans d'elle, dentro di lei, de manière que mon bon plaisir fut satisfait de se marier à cette image, clie'l mio beneplacito fu contento a disposarsi a questa immagiyie. (Cette seconde dame n'était donc qu'une figure ; mais attendu qu'il s'agissait d'affubler cette figure d'un costume orthodoxe, il eu résultait, dans sa Vie Nouvelle, un pencliant TRÈS-VIL en apparence. Voir notre page 64. )
« Mais comme l'Amour, une fois né, ne grandit pas et ne devient pas parfait tout à coup , qu'il y faut du temps et la nourriture des pensées, surtout lorsqu'il se trouve empêché par des pensées contraires, ce nouvel amour ne put pas atteindre sa perfection sans qu'il y eût une grande lutte entre la pensée qui le nourrissait et celle qui lui était contraire, cette dernière tenant encore la citadelle de mon esprit pour la glorieuse Béatrice. Or l'une avait pour elle le secours de la vue, dont l'action en avant était continuelle, l'autre, celui de la mémoire, qui opérait en arrière. Chaque jour le secours en avant gagnait en force, ce que ne pouvait faire l'autre ; puisque son adversaire m'empêchait en quelque sorte de regarder eu arrière. Cela me parut si étonnant (cet étonnement n'est-il pas des plus naïfs chez un fidèle d'Amour?) et en même temps si pénible à endurer, que, pour
m'excuscr de ce conflit dans lequel il me semblait manquer d'énergie, je m'adressai, dans une sorte d'invocation, du côté d'où procédait la victoire de la nouvelle pensée, qui était très-vertueme, comme venant du ciel, (Il nous faut prendre acte de cette déclaration relativement à ce qu'il y avait de vertueux dans cette pensée presque céleste, et de la victoire qu'elle remportait sur l'autre, non moins vertueuse et céleste qui combattait en faveur de Béatrice.) Ce fut alors que je m'écriai : Vous dont le troisième ciel a pour moteur la volonté intelligente. »
Chapitres III et IV. Dante nous dit ensuite que sa chanson se divise en trois parties, et il établit, à grand renfort d'érudition, en citant Aristote et Ptolémée, qu'il y a neuf cieux, « en dehors desquels, dit-il, les catholiques placent le ciel empyrée.... C'est la demeure des esprits bienheureux, selon que le veut la sainte Église, qui ne peut point dire de mensonges. (Ne semble-t-il pas entendre Voltaire?) Et Aristote, qui s'y entend bien, paraît l'avoir ainsi compris dans son premier livre Du Ciel et du Monde. » Vient ensuite une digression sur la mécanique céleste, pour arriver à dire c{ue le ciel dont il veut parler dans sa chanson est le ciel de Vénus. « Or il faut savoir d'abord cj[ue les moteurs de ce ciel sont des intelligences séparées de lamatière, c^està-dire des intelligences auxquelles le vulgaire donne le nom d'anges. » Il cite ensuite l'opinion d'Aristote touchant ces moteurs célestes, et de Platon, qui les appelait idées, « ce cjui équivaut à dire formes et natures universelles, « et il arrive à conclure cjue ces créatures célestes sont plus nombreuses qu'on n'en peut juger par les effets apparents. Elles jouissent d'un bonheur complet dans leur état de perfection : « Or la nature humaine n'ayant pas seulement une béatitude, mais deux, à savoir celle de la vie civile et celle de la vie contemplative, il serait contraire à la raison de croire qu'elles ont la béatitude de la vie active ou civile dans le gouvernement du monde, et non pas celle de la vie contemplative, plus excellente et divine que l'autre. » Il doit donc y avoir un certain nombre de « ces créatures presque spirituelles » en dehors de celles qui ont un ministère à remplir, dont la vie est purement spéculative, clie solamente vivono speculando. On voit donc bien que ces êtres séparés de la matière orthodoxe, réunissant les fonctions de la vie active et contemplative, et vivant de la vie de l'esprit, sont les hauts dignitaires de l'Ordre,
donnant l'impulsion à la rhétorique et à la dialectique sectaires.
Chapitre V et VI. L'antiquité resta dans l'erreur à leur sujet, et cela faute d'enseignements suffisanls ; mais nous avons été instruits par « l'empereur de l'univers, qui est le Christ, Fils du Dieu souverain, né de la Yicrgc Marie, femme en vérité, fille de Joachim et d'Anne, Christ, qui est homme en vérité ; nous l'avons mis à mort parce qu'il nous apporta la vie. » De plus, l'Église, « épouse et secrétaire du Christ, dit, croit et prêche que ces très-nobles créatures sont presque innombrables, » Elle les divise en trois hiérarchies, dont chacune, au dire de Dante, composée de trois ordres, contemple Dieu sous différents aspects. Les anges, les archanges et les trônes forment la première hiérarchie, en commençant par les rangs les plus rapprochés de nous, viennent ensuite les dominations, les vertus et les principautés, puis enfin les puissances, les chérubins et les séraphins.
« Comme le Psalmiste a dit : Les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l'œuvre de ses mains, il est selon la raison de croire que les moteurs du ciel de la lune appartiennent à l'ordre des anges, ceux du ciel de Mercure à l'ordre des archanges, et ceux du ciel de Vénus à l'ordre des trônes (auquel appartient Béatrice). Ces derniers, dont l'essence est l'amour, tel qu'il est dans l'Esprit saint, font leur opération conformément à sa nature, c'est-à-dire qu'ils donnent le mouvement à ce ciel rempli d'amour, c'est de là que prend sa forme une ardeur vertueuse qui porte ici-bas les âmes à aimer, selon qu'elles y sont disposées. » En conséquence, les anciens, dans leur erreur, ont fait l'Amour fils de Vénus, comme on le voit dans Virgile et dans Ovide. Tout cela noyé dans une exposition confuse, où l'Écriture, la fable et l'astronomie sont mises à contribution pour arriver à déclarer que sa chanson est adressée aux trônes, moteurs du ciel de Vénus, mère de cet Amour, objet du culte sectaire.
Chapitre VIL C'est par Tintelligence seule qu'ils opèrent ; aussi, leur dit-il : Voiche intende ndo ; comme ils n'ont point nos sens humains, iidite signifie comprenez. Quant à son cœur, il prévient que « dans toute cette chanson, 5e/o?z l'un et l'autre sens, le cœur est pris pour le secret intime, secreto dentro^ et non pour aucune partie spéciale de l'âme ou du corps. » Il s'adresse aux trônes « parce que
les autres hommes n'ayant pas l'expérience de ce qu'il éprouve (personne à ce qu'il paraît ne s'étant jamais trouvé combattu entre deux amours), ils ne sauraient le comprendre comme les auteurs de l'opération entendent ses effets. » Si l'on désire savoir quel est cet Esprit qui vient, parles rayons de l'étoile de Vénus, lui parler contre sa dame, voici son explication : « Pour que cela soit bien compris, a pieu intendimcntOy je dis qu'il s'agit ici uniquement d'une pensée fréquente tendant à louer et embellir cette dame (la seconde) ; l'àme triste qui pleure dans mon cœur est une autre pensée qui, accompagnée de volonté et répugnant à la première, se propose de louer et d'embellir la mémoire de cette glorieuse Béatrice. » S'il a dit que cet esprit venait par les rayons de l'étoile, c'est parce que telle est la voie que suit l'influence de chaque ciel pour descendre icibas, « et telle est l'exposition littérale de la première partie de la chanson. »
Chapitre VIII. La seconde, relative au conflit des deux pensées rivales, se subdivise en deux. Or, la douce pensée qui était la vie de son cœur souffrant, est ainsi appelée parce c[ue « les choses doivent être dénommées d'après ce qu'elles ont de plus noble dans leur forme ; ainsi, l'homme tire sa dénomination de la raison et non des sens. En effet, dire de l'homme qu'il vit, c'est entendre qu'il a l'usage de la raison, car telle est sa vie propre et l'action de ce qu'il a de plus noble en lui. Celui-là donc qui s'écarte de la raison et n'agit que d'après l'impulsion de la partie sensitive, ne vit pas en homme, mais en brute. Je le dis sans métaphore, avec l'excellent Boëce, car la pensée est l'acte propre de la raison; les bêtes, dépourvues de raison, ne pensent pas. Or, je ne parle pas seulement des bêtes des dernières classes, mais de celles qui, avec l'aspect humain, n'ont que l'esprit des BREBIS ou cf AUTRES bêtes HAÏSSABLES. » Voilà pourquoi il dit que la vie de son cœur était une pensée douce qui s'en allait aux pieds de Dieu, « une gracieuse révélation lui ayant appris que sa dame était au ciel. » Il est donc tout simple c[u'il « désirât la mort pour aller où était cette dame. » Telle est « la racine d'une des oppositions, diversitadi, qui étaient en lui. » La racine de l'autre opposition est « une pensée nouvelle et contraire qui met la première en fuite. Puissante à s'emparer de moi, elle domine tellement l'âme vaincue, que mon cœur, c'est-à-dire ce qui est eu moi, tremble, et
mon extérieur le manifeste dans certains aspects nouveaux, m alnmn nuova sembianza. Je montre ensuite la puissance de cette pensée nouvelle par son effet, en disant qu'elle me fait regarder une dame et m'adresse des mots flatteurs, c'est-à-dire qu'elle cherche à séduire mon intelligence en lui affirmant que la vue des yeux de cette dame est pour elle le salut. Et, afin de mieux persuader l'âme expérimentée, elle lui dit que personne, pour peu qu'il redoute l'angoisse des soupirs, ne doit regarder celte dame dans tes yeux. Or, quand la chose paraît perdre extérieurement en beauté et s'embellir réellement à l'intérieur, c'est là un beau mode de rhétorique. Cette pensée d'amour ne pouvait mieux amener mon esprit à consentir, qu'en traitant profondément de la vemi des yeux de cette dame. »
Nous avons déjà dépassé les deux tiers du deuxième Traité, puisque nous sommes à la fin du chapitre VIII, et la clarté est loin de se faire. Mais on doit être frappé de la manière embarrassée dont il est parlé des deux dames rivales, entre lesquelles il est extrêmement difficile d'établir une distinction, tant le commentateur semble s'appliquer h les faire confondre l'une avec l'autre. C'est qu'en effet elles ne font qu'une. La première, Béatrice erotique, ne différant de la seconde, Béatrice dogmatique, que par l'apparence extérieure. Embellie extérieurement, aux yeux des catholiques, sous ses vêtements d'emprunt, elle a perdu toute sa beauté pour les dissidents, pare la cosa disabellirsij mais elle s'est embellie en réalité pour ceux qui, pénétrant au delà de l'apparence , savaient lire profondément dans ses yeux et reconnaître que, anti-catholique dans son essence, le déguisement qu'elle devait à la rhétorique était au demeurant un moyen de salut.
Chapitre IX. Dante, qui se figure avoir démontré comment et pourquoi l'amour prend naissance, se pose cette objection : « L'amour étant produit par les intelligences auxquelles je m'adresse, et mon premier amour (pour Béatrice erotique) en dèrivani comme le secoiul (pour Béatrice dogmatique, tous deux étant des artifices de rhétorique sectaire), comment se fait-il que leur influence détruise l'un et engendre l'autre ? Elle devrait, ce semble, conserver d'abord le premier ; car toute cause aimant son effet, elle pourrait aimer l'un et sauver l'autre. Il est facile de répondre à cette objection que l'effet de ces moteurs célestes est l'amour ; or, comme ils ne peuvent le
conserver que dans les sujets soumis à leur circulation, ils le transmuent de la partie qui est hors de leur influence dans celle qui la subit, c'est-à-dire de l'âme séparée de cette vie que domine l'influence poniilicale) dans celle qui y est encore. »
S'il faut s'en rapporter à Pederzini, ce galimatias double signifierait que « l'âme de Béatrice, objet de l'amour de Dante, ayant Ciuitté cette vie, les intelligences du troisième ciel ont transporté cet objet dans l'âme de la nouvelle dame. » Mais alors ce serait une au Ire Béatrice, sauf la forme extérieure, puisqu'elle aurait son âme, et nous n'entendons pas dire autre chose.
Ici, Dante nous annonce qu'il va traiter incidemment de l'immortalité de l'âme, attendu, ajoute-t-il, qu'il « sera beau de terminer ainsi ce que je voulais dire de cette bienheureuse Béatrice, dont je n'entends plus parler dans ce livre. « C'est-à-dire que de propos délibéré, per proponimento, il renonce à la fiction de Béatrice, âme erotique, d'essence immortelle, attendu qu'elle finira par triompher de la mort, pour lui substituer, quant à présent, celle de la philosophie, fille immortelle de Pythagore, voire même de « l'Empereur du ciel, bien plus son épouse et sa sœur, non solamente sposa, masuora e figlia dilettissima ; et tout cela afin que l'esprit des profanes ait à se perdre dans ces transformations successives.
Chapitre X. Après celte digression, il reprend son commentaire à la troisième strophe de la chanson. « La pensée contraire, dit-il, est celle qui était la vie de mon cœur affligé ; mon âme pleurait tristement, parce qu'elle était encore de son parti; elle se lamentait comme étonnée d'une transmutation subite ; cette pensée, quimontait an ciel, lui avait donné beaucoup de consolation. Elle s'excuse ensuite et parle contre les yeux en blasphémant l'heure où cette dame les Vît, ce qui signifie qu'il y eut échange de regards; elle leur reproche leur désobéissance, etc. » Nous abrégeons, car tout ce qui suit est aussi concluant pour qui s'en tient à l'explication httérale, et nous passons à la quatrième strophe.
Chapitre XI. Le sens de la partie dans laquelle l'âme parle, c'est-à-dire l'ancienne pensée qui s'effaçait, si corruppe, est ainsi expliqué. « Il s'agit maintenant de mettre en lumière le sens de la partie dans laquelle s'exprime la pensée nouvelle qui lui est contraire. » Or, Dante nous apprend c[ue c'est celle-ci qui dit : Tu n'es
pas morte, noire âme, « lu parais seulement telle par suite d'un égarement dans lequel l'apparition de cette dame t'a fait tomber lâchement. » Cette pensée est appelée esprit d'amour « pour donner à entendre que mon consentement inclinait de son côté. » S'il dit notre âme, « c'est une manière de parler familière qui indique sa victoire; » s'il appelle son attention sur la piété et l'humililc de cette dame, c'est que la première « fait resplendir toute autre bonté par sa lumière, aussi Virgile dit-il, à la plus grande louange d'Énée, qu'il était pieux ; la piété, pietà, ne consiste pas, comme le croit le vulgaire, à s'affliger du mal d'aulrui ; c'est là, au contraire, un de ses effets particuliers, appelé miséricorde, et qui est un sentiment passionné. Mais la piété n'est pas un sentiment, c'est une noble disposition de l'âme préparée à s'ouvrir à l'amour, à la pitié et aux autres sentimenls tendres. » La dame que l'âme est invitée à regarder a sagesse et courtoisie, rien n'étant plus beau pour une dame que de savoir, et rien ne lui convenant mieux que la courtoisie, mot qui, dérivé des coiiri, s'applique à ceux chez qui se montre l'habitude de la cour, uso di corte. « Si l'on- empruntait aujourd'hui cette expression aux cours, et surtout à celles d'Italie, elle équivaudrait à turpitude. »
La grandeur de la dame doit s'entendre temporellement (cette dame, au dire de Dante, serait donc une princesse), « car la grandeur temporelle est la lumière qui fait apparaître clairement dans la personne le bien et le mal. Combien ne voit-on pas à cette lumière ce qui mangue en savoir et en vertu I Combien de folies et de vices elle met en relief ! Bien mieux vaudrait pour les misérables grands , foîis, stupides et vicieux qu'ils sont, vivre dans une humble condition , ta7it d'infamie ne les atteindrait pas dans ce monde et dans l'autre. C'est pour eux qu'il est dit dans l'Ixclésiaste : J'ai vu sous le soleil un autre mal funeste , c'est-à-dire , les richesses conservées au détriment de leur maître. »
Peut-être, penserait-on que si l'Église eût été moins riche et moins puissante, Dante ne se serait pas élevé avec autant de violence contre les grands de la terre, à propos de la grandeur temporelle de sa dame, et que ses coups portent en réalité plus haut qu'ils ne paraissent.
Chapitre XÏI. L'envoi nous vaut cette déclaration du poète : « La bonté et la beauté sont partagées et diverses dans tout discours ; en effet ; la bonté est dans la signification et la beauté dans l'ornement
(les paroles. Il y a du plaisir à l'un cl à l'autre , mais la bonté surtout en procure extrêmement. » Puis il avoue que cette chanson exigeant de nombreuses distinctions , à raison des divers personnages qu'il y fait parler (et qui se réduisent à lui-même), il aime autant, pour les autres (les profanes), que leur attention se porte sur sa beauté que sur sa bo?ité. « Carie rhétorlcien est dans l'usage de parler indirectement à autrui , en adressant ses paroles non pas à celui pour qui il les dit , mais à tout autre ; c'est le mode qu'on a suivi ici, car les paroles vont à la chanson, tandis que l'intention s'adresse aux hommes. . . . Je dis donc à ceux qui ne peuvent saisir le sens de cette chanson (la Comédie) : Ne la repoussez pas pour cela , faites attention à sa beauté ; elle est grande, en effet , tant pour sa construction, qui est du ressort du grammairien, que pour l'ordre du discours , qui concerne les rhétoriciens, et pour le nombre de ses parties qui est du domaine des musiciens. Qui bien y regardera pourra voir combien tout cela est beau chez elle. Or, tel est tout le sens littéral de la première chanson que j'ai entendu offrir pour premier service. »
Chapitre XIII. Et sur ce, il passe a l'exposition aiicgoriqae e^t véritable, alla sposizione allegorica e vera. (L'autre serait donc fausse?) « Quand j'eus perdu les premières déhces de mon âme, dontj'ai fait mention ci-dessus (quand le jargon amoureux fut éventé et qu'il y fallut renoncer), je restai tellement atteint de tristesse que nulle consolation n'y faisait. Enfin, après quelque temps, mon esprit, qui s'efforçait de guérir , songea à mourir, moyen qui avait réussi à un autre affligé. Je me mis donc à lire un iivro, connu de peu de personnes, celui de Boëcequi, prisonnier et condamné, lui dut l'adoucissement de ses peines. Informé , en outre, queCicéron avait écrit un traité de l'amitié pour consoler Lœlius de la mort de Scipion, je me mis aussi à le lire. Quoique j'eusse , d'abord , assez de difficulté à en saisir la signification (ses esprits parlent latin dans la Vie Nouvelle , ouvrage de sa première jeunesse , nous assure-t-oa , il écrit une lettre latine aux princes de la terre sur la mort de Béatrice, et le voilà embarrassé pour comprendre Cicéron et Boëce) , je finis par les entendre autant que me le permirent Y art de la grammaire que je possédais et mon peu d'intelligence. Or , mon esprit apercevait déjà , comme en rêvant , beaucoup de choses , ainsi qu'on peut
le voir dans la Vie Nouvelle Dans mon désir de me consoler, je
trouvai non-sculcinciU un romèdc à mes larmes, mais des îîowï^ d'ailleurs, des fermer de science et des titres de livres. Mu y réfléchissant, je jugeais que la philosophie, qui était la dame de ces auteurs^ de ces sciences, de ces livres, était quelque chose de sublime. .Je me la représenlais comme une 7ioble daine {:\ius\ faisaient les anges de Swedenborg. Foir notre page 102) et je ne pouvais me la figurer que sous un aspect compatissaiit, aussi n'en pouvais-je détourner mes regards. Il en résulta qu'il me prit désir d'aller où elle se démontrait véritablement, c'est-à-dire, dans /e^ écoles des religieux et aux discussions des philosophes ; si bien que , dans l'espace de trente mois environ, je commençai à lui trouver tant de douceur qne son amour chassait et détruisait toute autre pensée. C'est pourquoi , sentant que je m'élevais de la pensée de mon premier amour à la venu de celui-ci , comme étonné de ce qui m'arrivait , je m'en exprimai dans la chanson qui précède ^ en donnant à entendre quelle était ma condition , sous figure d'autres choses. En efl'et , aucun idiome vulgaire n'était digne de parler ouvertement en vers de la dame dont ]e m'éprenais ; d'autro part , tues auditeurs n'étaient pas tellement bien disposés qu'ils eussent à accueillir facilement des paroles non fictives. Ils n'auraient pas non plus donné croyance au sens vrai , comme au sens fictif, car il est certain qu'on ne pensait pas du tout que je fusse disposé à cet amour, tandis qu'il en était bien autrement du premier. C'est alors que je fis ces vers , vous dont l'intelligence fait mouvoir le troisième ciel.
« Or cette dame étnnt, oin»! que je l'ai dit, la fille de Dieu, la reine de toutes choses, la très-noble et très-belle philosophie, » il convient de voir quels sont ces moteurs et ce troisième ciel.
Les deux ouvrages mentionnés par Dante comme ayant opéré sa conversion auraient dû suffire pour ouvrir les yeux, non des aveugles volontaires, mais de ceux qui ne demandaient pas mieux que de voir. Quelle est en efl'et la philosophie de Cicéron ? Il suffit de lire le commentaire de Macrobe sur le songe de Scipion, pour reconnaître que c'est celle de Platon, se rattachant aux mystères de l'initiation. Lui-même nous le dit : Reminiscere, quoniam initiatus es : dénique intelliges quod laie hoc pateat (1). Quelle est celle de Boëce? Il
(1) r«ia//., 1,13.
s'en explique assez clairement. C'est une femme aux yeux ardents, ocidis ardeniibns^ qui se manifeste au sommet de sa tête, siipraverticem, d'où elle sort, nouvelle Minerve, comme Béatrice jaillira du cerveau de Dante, pour être son âme, sa pensée intime. Cette femme est d'une stature ambiguë, siauira discretionis AMBiGUiE, car tantôt elle ne s'élève pas au-dessus de la taille ordinaire chez les hommes, tantôt elle touche le ciel du front ; son vêlement, tissé &q ses propres mains, se compose de fils très-déliés à! \x\\q matière indissoluble, mélangés avec le plus subtil artifice. A la partie inférieure de sa robe est un n, à la partie supérieure un 0, lettres initiales de pratique et de théorie, double allusion à la vie civile, active, et à la vie contemplaiive , dont l'ensemble constitue la vie mystique ou vie nouvelle. Entre ces deux lettres symboliques se déploie l'échelle des grades de l'initiation, inier iitrasqiie litteras, in scalarum modiim^ GRADUS QUIDAM insicjnitividebantiir. Mais il est à remarquer que des mains violentes ont déchiré cette robe , eamdem tamen vestem violentorum (fuorumdam sciderunt maniis^ A peine cette dame mystérieuse at-elle touché de sa robe les paupières de Booco qnp sps yeux sont dessillés et que les ténèbres qui l'enveloppaient se dissipent.
Telle est celle qui vient en aide à Boëce dans ses afflictions, sa consolatrice; qu'on la compare maintenant à la dame de Dante, à celle qui fait son bonheur, sa béatitude, à sa Béatrice et l'on comprendra qu'il ne pouvait mieux faire reconnaître en elle la philosophie de l'initiation, objet d'un culte mystérieux chez les néoplatoniciens, les gnostiques et les sectes dérivées de la même source, qu'en renvoyant à Cicéron qui l'avait proclamée et, à Boëce qui l'avait si bien dépeinte. Le sens secret de ces deux auteurs lui échappait d'abord, mais il le comprit parfaitement une fois parvenu aux grades supérieurs et alors, comme ces disciples qu'au dire d'ivon de Narbonne, les hérétiques de la Lombardie envoyaient aux écoles de Paris pour se former à toutes les subtihtés de la dialectique, il fréquenta celles des religieux et des philosophes , avec l'intention de s'y munir de toutes les armes nécessaires pour attaquer et pour se défendre au
besoin.
Chapitre XIV et XV. Les deux chapitres suivants sont consacrés à expliquer dans le jargon scoiastique le plus alarabiqué, en s'appuyantsur l'autorité de Platon, d'Avicenne, d'Algazel, d'Aristote,
(riùjclidc, de Ploléméc, de Dcnysl'Aréopagite que les différents cieux coriespondcnt à autant de sciences, dans le même ordre cl en nombre égal ; que si les cieux tournent autour de leur centre, les sciences tournent de même autour de leur sujet; que les choses visibles sont éclairées par les cieux et les choses intellectuelles par les sciences; que notre première perfection, sous le rapport de l'existence, dérive des cieux, et que nous devons la seconde aux sciences qui, par la spcculation, nous conduisent à la térité. Nous avons déjà vu en portant notre examen sur les chants du Paradis dans quel ordre les sept premiers cieux correspondent aux sept sciences du Trivium et du Quadrivium et sur quelles bases Dante établit cette correspondance. Il suffira donc d'ajouter ici que la physique et la métaphysique sont, selon lui, en rapport avec la huitième sphère, la science morale avec la neuvième, le Ciel empyrée avec la théologie. La conclusion de tou-t ce déploiement d'érudition scolastique c'est que « d'après celte comparaison des cieux avec les sciences, on peut voir que, par le troisième Ciel, il entend la rhétorique, dont la similitude avec ce troisième Ciel a pté prpréderament démontrée. » Mais il n'a garde de nous dire quels sont en réalité ces rhéioricieus auxquels il adresse sa chanson , ces intelligences ou trônes du troisième Ciel qu'il consultait dans un style si nébuleux sur certains cas de conscience, eu fait de métaphysique amoureuse.
Chapitre XVI. Ce qu'il y a de certain, à l'en croire, c'est que « Boëce et Tullius, par la douceur de leur langage, l'amenèrent à l'amour, c'est-à-dire à L'étude, de cette dame, la très-noble Philosophie, par les rayons de leur étoile qui est Vécriture philosophique. Car dans chaque science l'écriture est l'étoile plei?ie de lumière qui répand sur elle la clarté de sa démonstration. » La dame qu'il regardait était donc la philosophie « qui vraiment est une dame remplie de douceur, ornée d'honnêteté, admirable de savoir, glorieuse de liberté. Quand je dis : Celui qui veut voir le salut n'a qu'à regarder les yeux de cette dame, c'est que les yeux de cette dame sont ses démonstrations qui, perçues par les yeux de l'intelligence, éprennent d'amour l'àme affranchie des conditions terrestres (du joug pontifical), liberata nelle condizioni. 0 très-doux, ineffables attraits, sembianti, larrons instantanés, rubatori subitani, de l'esprit humain, qui vous révélez dans les yeux de la philosophie lors-
qu'elle devise avec ses amants ! C'est véritablement en vous qu'est le J salut qui béatifie ceux qui vous regardent, qui les sauve de la mort t de Cignorancc et les préserve des vices. Quand je dis, s'il ne craint pas l'angoisse des soupirs, il faut entendre s'il ne craint pas le travail de l'étude et le conflit des doutes en sens contraire, lite di dubitazioni. »
L'âme pleure, est l'expression « d'une moralité à remarquer, « à savoir : qu'on « ne doit pas mettre en oubli pour un ami plus grand les services rendus par un ami dans une position moins élevée ; (comprenez-vous ? ) que s'il faut suivre l'un et laisser l'autre, le mieux est de le faire en adressant à celui que l'on quitte d'honnêtes paroles de regret, d'où résulte pour celui qu'on suit un motif de plus grande affection.
« Quand je dis, de mes yeux, cela signifie que l'instant où la première démonstration de cette dame pénétra dans les yeux de mon intelligence , fut une heure solennelle , forte, puisqu'elle fut la cause très-prochaine de mon amour. Mes pareilles, doivent s'entendre des âmes qui, affranchies des misères, des méprisables voluptés et des habitudes de la foule (de la croyance commune}, votifui i ^oot,,^,^ sont douées d'esprit et de mémoire. Les mots , tue et je suis morte , semblent en contradiction avec le salut que procure cette dame , mais ici parle une des parties et là l'autre, parties qui soutiennent une cause différente. Si donc , on fait attention à celle qui descend et à celle qui monte il n'y aura pas à s'étonner que l'une dise oui et l'autre non. Un esprit d'amour doit s'entendre d'une pensée naissant de mon étude ; car il faut savoir que dans cette allégorie Y amour signifie toujours cette étude , qui est V application de l'âme à la chose dont elle est éprise. Les hauts miracles qui font sa parure signifient l'étonnement que l'on éprouve en voyant les causes de ses merveilleux effets , causes que la philosophie fait connaître. C'est ce que le philosophe paraît avoir entendu au commencement de la Métaphysique lorsqu'il dit que la vue de cette parure commença à rendre les hommes amoureux de cette dame. Tout ce qui vient ensuite est suffisamment expliqué par ce qui a déjà été exposé. En conséquence, ] affirme , en terminant ce second Traité, que la dame dont je m'épris après mon premier amour fut la trôs-belie et très-honnête fille de Vcmpereur de l'univers (on voit que très-honnêîc équivaut ici à
irès-parée , ornatissima), à laquelle Pylhagorc a donné le nom de pkilosoplue. Et ici finit le second Traiic que j'offre comme premier service. »
Comme il est des esprits paresseux qui pourraient ne pas se trouver complètement satisfaits d'un si docte commentaire, nous essaierons de traduire pour eux en vile prose celle mystérieuse poésie.
« Dignitaires du troisième degré, membres du comité où s'élal)()rent les artifices de notre rhétorique sectaire, c'est à vous que je dois nalurellement confier l'embarras où je me trouve pour subsliiuer une figure à une autre, figure de rhéiorique produite par les rayons de votre étoile , mais que je ne regrette pas moins d'elre réduit à employer.
« Il m'était on ne peut plus commode d'exprimer mes pensées sous la forme amoureuse et de parler de notre croyance sous le nom d'une dame ; mais il me faut, hélas ! renoncer à cet expédient, à moiiïs de donner à celte dame un travestissement qui me répugne et me fait trembler tout à la fois. Mais, c'est là ma seule voie de salut. Le salut est dans les yeux d'une certaine dame, sa rivale, dans ses yeux que vci^o n'jj^norez pas être ses enseignemenls. Or, si je sais bien mettre à profit les doctrines orthodoxes, qui sont les siennes, et ne pas craindre de paraître soupirer pour elle dans une longue série de vers, je suis certain d'échapper au péril.
« j'ignore comment notre ennemie a pénélré notre secret; toujours est-il que c'est elle qui conduit à une mort réelle ou fictive les âmes qui pensent comme nous; aussi considérons -nous comme morts ceux qui suivent ses inspirations. Je vais donc passer pour mort aussi, moi qui suis décidé à feindre d'être un de ses adorateurs.
Mais soyez bien convaincus que ma mort ne sera qu'apparente ; ce sera pour arriver plus sûrement au but que je marcherai hors de ma voie ; que je m'exposerai à passer pour lâche en transformant ma vie et en paraissant fléchir le genou, par peur, devant celle eu cjui je réunirai toute piété et toute Immilitéj en y joignant sagesse, courtoisie, grandeur, enfin en l'appelant ma dame. Je n'en aurai pourtant pas d'autre que notre philosophie occulte, c{ue je revêtirai de SCS habits, et ce déguisement, adornezza, produira de tels miracles d'illusion, que nos coreligionnaires, lorsqu'ils reconnaîtront ce
lie
qui s'identifie avec l'Amour, notre maître, seront dans Ja joie de leur cœur.
« Je vous donne avis de tout cela en termes tellement obscurs que la foule n'y comprendra rien. Il en sera de même de ma Comédie, chère nouvelle-née, qui n'en fera pas moins son chemin, si Dieu lui prête vie, n'eût-elle à attirer les regards que par la beaiité de ses formes extérieures. »
Qu'importe que l'oji crie à la profanation? Je dévoile l'idole, continuez à l'adorer, si vous voulez, mais sachez du moins à qui s'adresse votre encens.
TRAITÉ ÎII.
Amor che nella mente mi ragiona.
« L'Amour qui devise de ma dame dans mon esprit, se fait souvent un plaisir de soulever à son sujet des choses qui mettent mon intelligence en défaut, lo' inteUeito disvia. Son parler résonne si agréablement, que l'âme quil'écoute et l'entend s'écrie : Malheureuse que je suis, de ne pouvoir reproduire ce qui m'est dit de ma dame ! Il est donc certain, si je veux parler de ce que j'en entends dire, qu'il me faut renoncer à traiter de ce que ne comprend pas mon intelligence, et même d'une grande partie de ce qui lui est accessible , faute de 'pouvoir l'exprimer. Si donc les vers que je consacrerai à sa louange ont quelque défaut, qu'on en accuse la faiblesse de mon intelligence et l'insuffisance de notre idiome, auquel il n'est pas donné de rendre TOUT CE QUE DIT L' AMOUR.
« Le soleil, dont le regard embrasse le monde, ne voit rien d'aussi noble que la dame dont l'Amour me fait parler, à l'instant où il éclaire le lieu qu'elle habite. Toutes les intelhgences de là-haut la contemplent; et ceux qui sont épris d'elle ici-bas la retrouvent dans leur pensée quand l'Amour leur fait goûter sa paix. Elle plaît tant à Celui qui lui donne l'être^ qu'il lui infuse constamment sa vertu au delà de ce que requiert notre nature, Son âme pure, qui reçoit de
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lui ce saliity se manifeste dans ses ciïcls. Car ce que l'on voit de ses beautés fait que les yeux de ceux pour qui brille sa lumière , envoient au cœur des messages pleins de désirs qui, en preiiani l'air, deviennent des soupirs.
« La vertu divine descend en elle, comme elle fait dans l'ange qui la contemple à sa source. Que toute noble dame qui ne m'en croira pas se rende auprès d'elle et observe ses actes. Là où elle parle, descend un ange du ciel, portant témoignage des hautes qualités, alto valor, qu'elle possède au delà de ce que comporte notre nature. Les actes pleins de douceur dont tous sont témoins font appel à l'Amour dans un langage qui le fait naître et à l'épreuve duquel n'est personne. On peut dire d'elle : tout ce qui se trouve en elle est noble chez une dame et d'autant plus beau qu'il lui ressemble davantage. On peut ajouter que son aspect contribue à faire croire à ce (jui semble merveilleux. Elle vient ainsi en aide à NOTRE foi; c'est en efîet à CETTE FIN qu'elle fut conçue de toute éternité.
« Dans son extérieur apparaissent des choses qui révèlent des délices du Paradis, j'entends parler de ses yeux et de son doux sourire ^ ^c ..Viii resplendir l'Amour comme eu sa véritable place. Notre intelligence n'a pas moins de peine à les supporter, qu'une vue faible les rayons du soleil. Pour moi, comme je ne puis y fixer mes regards, il me faut me contenter d'en parler brièvement. De sa beauté pleuvent des étincelles enflammées qu'anime un noble esprit, et ces étincelles, semblables au tonnerre, se déchaînent contre ces vices innés qui dégradent certaines personnes, altrui. Que telle dame donc qui entend blâmer sa beauté parce quelle ne paraît pas assez humble et calme, jette les yeux sur celle-là qui est un modèle à' humilité, quand pourtant c'est elle qui humilie tout pervers; elle est La pensée de celui qui créa l'univers (dantesque).
« Il semble, chanson, que les paroles sont en contradiction avec celles d'une de les sœurs, car elle appelle cruelle et dédaigneuse celle que tu fais si remplie d'humilité. Or tu sais que le ciel, toujours brillant et clair par lui-même, ne se trouble jamais, ce qui n'empêche pas que, les yeux abusés par mille causes, nous disons parfois du soleil qu'il est ténébreux. De même quand ta sœur l'appelle orgueilleuse, elle ne la considère pas selon la vérité, mais selon qu'e//e lui paraissait. Le fait est que souvent mon âme était atteinte de frayeur
et qu'elle craint encore, tant il mo semble être en péril, miparfiero, en quelque lieu que j'aille où elle puisse me voir. Excuse-toi dans ce sons, s'il t'est nécessaire, puis dès que tu le pourras, présente-toi à elle et dis-lui : Madame, s'il vous est à gré, je parlerai de vous de l'un et de l'autre côté, in ogni lato (sous un double aspect). »
Est-ce que cette composition lyrique, l'une de celles à raison desquelles Dante redoutait, à l'en croire, d'encourir le déshonneur, ne semble pas, du commencement à la fin, inspirée par Béatrice? Est-ce qu'on n'y retrouve pas la même admiration pour ses vertus et pour ses charmes? N'est-elle pas comme elle toute noblesse, toute humilité, toute pureté, l'adversaire de tout vice; n'est-elle pas aussi un miracle (alsunt croire à tout ce qui est merveilleux, et procurant comme elle le salut? Elle n'est pas comparée à la Trinité, mais la vertu divine descend en elle, elle est la pensée de son créateur. Mais ce qui doit surtout frapper, c'est l'effet produit par le resplendissement de ses yeux et de son sourire, procurant les délices du Paradis. Ainsi, rien n'est oublié de ce qui peut identifier la dame dont cette chanson proclame les hauts mérifps, .-ivpr. la bienheureuse Béatrice. Eh bien, Dante va nous prouver, à sa manière, que cette dame est en réalité ta philosophie qui lui a succédé dans son cœur. C'est bien elle en effet, il n'y a qu'un changement de toilette : enlevez le voile, vous retrouvez Béatrice.
Chapitre I. Écoutons donc le commentateur dans son exposition littérale : « Les dehors miséricordieux de la dame dont il est parlé dans le traité précédent (la philosophie), donnèrent naissance à mon second amour qui ne fit qu'aller en augmentant. Je pensais à cette dame dans la veille et dans le sommeil. L'amour m'inspirait un tel désir de la voir que non-seulement je l'éprouvais pour elle, mais encore pour toute personne ayant avec elle quelques rapports, quelques liens d'cunitié ou de parente. » Le Banquet n'étant que la continuation de la Vie Nouvelle, puisque loin de vouloir y déroger en rien, Dante nous a prévenu que ce livre était destiné au contraire à la corroborer de plus en plus , c'était bien le moins que dame philosophie ou la foi sectaire sous forme théologique, eût amis et parents dans le Banquet, puisque dame Béatrice ou la foi sectaire, béatitude de l'âme sous forme erotique, avait les siens dans la Vie Nouvelle (Voir nos pages lil et 61). Les deux dames sont donc de la même nature et re-
lèvent de rallcgorie ainsi que leur famille ; c'est Dante lui-même qui nous en fournit la preuve.
Il se montre du reste autrement passionné pour celle qui n'est, au demeurant, qu'une figure, de son propre aveu, que pour celle qui, aux yeux de gens jouissant pourtant de toutes leurs faciiUés , serait une réalité. Dans l'impossibilité où il était de contenir le feu de son amoui-, qu'il n'y avait pas moyen pour lui de cacher, dit-il, plus que les llammes d'un incendie, il se décida à chanter les louanges de celle qu'il aimait. Trois motifs lui firent prendre ce parti. Le premier fut « l'amour de moi-même (l'instinct de la conservation, l'utilité. Voir nos pages i^O et 78), principe de tous les autres; le meilleur moyeu de se faire honneur étant d'honorer ceux qu'on aime,., le second fut le désir de voir durer cette affection; car étant inférieur à cette dame, et me voyant l'objet de ses bienfaits, je m'efTorce de la louer selon mes facultés, ce qui lui prouve mon bon vouloir, et me rapproche ainsi d'elle en quelque sorte. Le troisième fut un motif de prévoyance... car beaucoup, arrière de moi, m'auraient peut-être accusé de; légèreté d'âme, vour m^nir passé à un second amour. ur, pour écarter ce reproche, le meilleur parti à adopter était de déclarer quelle était la dame qui m'avait fait changer. Car son exceU lence met en relief ce qu'elle a de vertu, et l'excès de sa vertu fait comprendre que l'homme le plus constant puisse changer pour elle. D'où suit qu'on ne peut me dire léger et inconstant. J'entrepris donc de louer cette dame en disant : L'amour qui parle en mon esprit. »
Chapitre IL Non content de diviser cette chanson en trois parties, il la subdivise encore dans chacune d'elles. Nous ne le suivrons pas dans toutes ses divagations, entendant nous borner à relever seulement ce qu'il nous paraît important de noter. Ainsi : « L'amour, nous dit-il, à le bien prendre et à le considérer subtilement, est l'union spirituelle de l'âme et de la chose aimée ; union qui est de la propre nature de l'âme, et à laquelle elle s'empresse tôt ou lard, selon qu'elle est libre ou empêchée... Cette union étant ce qu'on appelle amour, on peut reconnaître ce qu'il y a dansl'àine, en voyant ce qu'elle aime en dehors d'elle. Or, cet amour, c'est-à-dire l'union de mon âme avec cette noble dame, dans laquelle la lumière divine se révélait à moi en grande partie, est le discoureur, ragiona-
tore dont je parle. En eiïet, c'est de lui que naissaient des pensers continuels au sujet de cette dame qui, spirituellemetit, était devenue une seule et même chose avec mon âme. Le lieu dans lequel devise cet amour est l'esprit, or il s'agit de voir ce que signifie esprit, à proprement parler... Selon Arislote, l'âme a trois facultés principales, vivre, sentir et raisonner... La faculté végétative, par laquelle on vit, est la base de la sensibilité, et elle peut être âme par elle-même, comme nous le voyons dans les plantes. La faculté sensitive, qui ne peut exister sans elle, est à sou tour le fondement de la faculté intellective, c'est-à-dire de la raison... L'âme dans laquelle ces trois facultés sont réunies, est plus parfaite que les autres. L'âme humaine, ennoblie qu'elle est par la raison, participe de la nature divine comme une intellige/ice éternelle, aussi l'homme est-il appelé, par les philosophes, animal divin. La raison a plusieurs facultés, selon Aristote, qui les appelle scientifique, rationnelle, inventive, judicative. Ces facultés et d'autres encore sont comprises dans le mot esprit. D'où suit qu'il faut entendre par esprit là dernière et la plus noble partie de l'âme... L'esprit étant donc cette précieuse et suprême partie de l'âme,, QUI EST DiiiTÉ, c'est là le lieu où je dis que l'Ainour me parle de ma dame. »
Le sentiment qu'il éprouve pour la philosophie est donc identiquement lemêmeqne son amour pour Béatrice, puisqu'elle est, comme elle, la dame de sou esprit, et qu'elle ne fait aussi (\\x\ine seule et même chose avec son âme.
Chapitre IIL " Je dis, non sans motif, que cet amour fait son opération dans mon esprit, pour donner à entendre rationnellement quel est cet amour, par le lieu où il opère... Il s'agit, en effet, de l'amour véritablement humain, c'est-à-dire angélique et rationnel, que l'homme a pour la vérité et la vertu,... amour d'où naît la véritable et parfaite affection... Je dis qu'il discourait dans mon esprit, pour donner à entendre que sa nature est très-noble^, et qu'il a pour objet la vérité et la vertu, afin d'exclure toute fausse opinion à mon égard, tendant à me faire soupçonner d'aimer dans un but de plaisir sensuel. »
Chapitre IV. Dante nous apprend ensuite qu'on ne saurait le blâmer de son impuissance à proclamer les mérites de dame philosophie, « attendu qu'il n'y a de louable et de blâmable que ce quon a la fa-
cuttà de faire ou de ne pas faire. » Or, il est évident qu'il lui était interdit, comme à tous autres, de prêcher quelque doctrine que ce fût en dehors de celle de l'Église, fût-elle décorée du nom de philosophie.
Chapitre V et VI. Après une longue digression à propos de la mai'chedu soleil à l'entour du globe terrestre et de deux villes antipodes qu'il appelle Lucie et Marie, dans une intention qu'il serait trop long de mettre complètement en lumière (1), le docte commentateur nous explique qu'il a voulu louer sa dame philosophie, tant sous le rapport du corps que sous celui de Tàme, « celte dame étant nonseulement très-parfaite, selon ce qu'il y a d'humain dans sa génération, mal^ plus que très-parfaite, en tant qu'elle reçoit de la divine bonté bien au delà des dons accordés à la nature humaine. » Il en conclut qu'elle est plus chère à Dieu.
Chapitre VII. Puis s'attachant plus spécialement à ce que l'âme de cette dame révèle d'excellence, il met à contribution Albert le Grand et Aristote, en passant du soleil aux anges, des anges aux singes, et aux perroquets, désignations dont on comprend la valeur se-
(1) Tâclions d'en donner une idôe en deux mois. Dante a dit , de son nouveau langage dogmatique , (ju'il était le Soleil nouveau , et aîln d'indiquer la marche à suivre pour comprendre la f^ie Nouvelle , dont la première partie traite de Béatrice vivante , vérité, lumièie ou Lucie, la dernière de Béatrice morte , moulée au ciel orthodoxe où elle est allée gioiier sous l'enseigne de Marie , ce qui équivaut à nuit , eireur ou catholicisme, il se met à parler de la marche du Soleil autour du globe terreslre. « Figurez -vous, dit-il , deux villes à égale distance de Pvomej l'une au pôle méiidional, que nous appelerons Lucie; l'autre au pôle sepleulrional que nous désignerons par le nom de Marie ; quand celle-ci sera dans les ténèbres, la clarté inondera celle-là. Les habitants de la région moyenne entre ces deux cilés verront \q soleil diversement, selon qu'ils en seront plus ou moins éloignés. » Or, Béatrice-Lucie est aussi éloignée de Kome que Béatrice-Marie , et le Soleil , qui éclaire l'une et l'autre se trouve au milieu de la Fie Nouvelle , comme au milieu de la Comédie , c'est-à-dire , dans la chanson centrale et dans les derniers chants du Purgatoire. « Comme peut le voir tout noble esprit à qui il est bon de laisser quelque peine à deviner l'énigme, ni quale è bello un j)oco difatica lasciare. Et vous, s'écrie-t-il , apiès celle longue et captieuse explication, pour V utilité elle ùonhcur de qui j'écris, dans quel aveuglement Tivcz-ioiis , pour ne pas élever les yeux et voir ces choses (.■./ évidentes) au lieu de les tenir fixés dans la fange de votre soUisCj tencndoli Jlsii nel Jango dclla vos t va stoltezzal
crèle, pour établir que rexcellcnce de sa dame se manifeste dans ses actes et dans ses discours. Mais auparavant il explique comment descend en elle la vertu divine au moyen de cette citation du livre des Causes : « Le premier bien envoie ses vertus, bontadi (puissances, dynameis), sur les choses au moyen d'un épancliement, discorrimenio. » (Aristote est moins dangereux à invoquer que les docteurs de la Gnosis.) « Chaque chose participe à cet épanchement selon sa nature et son être ; » l'ange plus que tout autre et par suite « cette dame. « (Elle est donc, comme l'ange, une émanation, un Eon.)
Enfin il en vient à cette interprétation du cinquante-troisième vers : « J'avance qu'elle est utile atout le monde, en disant c[ue so?i aspect vient en aide à notre foi, qui, plus que tout autre chose est utile à la race humaine ; puisque par elle nous échappons à LA MORT éternelle, et acquérons l'éternelle vie. Elle vient en aide à notre foi, car celle-ci a pour base les miracles de Celui qui fut crucifié, et qui, créateur de notre rawow^ voulut qu'elle fût inférieure à sa puissance, comme aussi les miracles faits en son nom par SES saints. Or il en est beaucoup de tellement obstinés qu'ils doutent de ces miracles^ à raison de certain brouillard, et ne peuvent croire à aucun miracle à moins du témoignage de la vue. Cette dame étant donc une chose visiblement miraculeuse, dont les hommes peuventchaque jour avoir l'expérience par leurs yeux, ce qui rend les autres possibles pour nous, il est manifeste que, par son aspect merveilleux, celte dame (miracle d'audace et de génie) vient en aide à notre foi. (Et que Dante son père, son créateur est un saint comme ceux de Cromwell.) J'en conclus donc qu'elle fut ordonnée de toute éternité dans l'esprit de Dieu, en témoignage de la foi pour ceux qui vivent en ce tempsci. Ainsi se termine la seconde partie de la deuxième subdivision principale, en ce qui concerne la signification littérale. » Et nous avons ainsi l'explication de la dame-neuf, qui, dans la Yie Nouvelle, était « un mkaide ayant pour racine l'admirable Trinité. » (Voyez notre page 55.)
L'ironie est trop manifeste dans cette fin de chapitre pour qu'il faille s'arrêter à la mettre en relief. Elle indique suffisamment où se rencontraient ceux qu'un certain 6roza"//a?^t/ empêchait de croire aux miracles. C'était à eux que s'adressait Dante lorsqu'il disait notre foi, et la philosophie qui , pour les merveilleux effets de son aspect
extérieur devait venir en aide à celte loi , n'était autre au fond que celle qu'on affublait astucieusement du manteau de la théologie catholique. Quant à s'imaginer que Dante ait jamais avancé sérieusement que les merveilleux: attraits d'une philosophie quelconque étaient de nature à convertir les incrédules en fait de miracles , il y faut toute la complaisance de certains esprits.
Chapitre VIIl. C'est en hésitant et non sans crainte , temorosamente ^ non sieur o , que Dante entreprend de traiter en partie de la beauté sensible du corps de dame Philosophie, « beauté dans laquelle se manifeste la bonté de son âme. » Il ne se flatte pas de débrouiller totalement un nœud si compliqué , tanto nodo disnodare. Si on lui demande où apparaissent , dans l'aspect de dame Philosophie , des choses qui mettent en lumière des joies du paradis, « il distingue en sa personne deux parties , dans lesquelles se manifeste davantage ce qui plaît et ce qui déplaît à la race humaine. » Ces deux parties sont « les yeux et la bouche, où se fait sentir principalement l'opération de l'âme ; attendu que ses trois natures y exercent jusqu'à un certain point leur juridiction..., aussi peut-on les appeler par une belle similitude les balcons de la dame qui habite l'édifice du corps, c'està-dire de l'âme; car c'est là qu'elle se montre quelquefois, encore bien que ce soit comme voilée. Elle se montre dans les yeux , puisqu'à bien observer on peut y reconnaître ses passions présentes.... Elle se montre dans la bouche comme la coideur sous un verre. Or, qu'est-ce que le rire, sinon un resplendissement, corruscazione, de la jouissance de l'âme , c'est-à-dire une lumière apparaissant au dehors selon qu'elle est à l'intérieur ?.... Ah ! rire admirable de ma dame qui jamais n'a été perçu que par l'œil (1). » Il explique ensuite que cette dame dépasse Jiotre intelligence parce qu'on ne peut la regarder fixement, « l'âme étant tellement enivrée qu'à peine at-elle cessé de la contempler, elle s'égare dans ses opérations. » Les étincelles enflammées qui pleuvent de sa beauté signifient l'ardeur de l'amour et de la charité. Elles sont animées d'un noble esprit,
(1) Perticari nous affirme que sentla dans le sens de voir, n'est pas ici une calacbrèse , et Fralicelli qui le cite est de son avis , liisum teneatls. Que de rames de paj)iers employées à des aunotallons de celte valeur : le tout pour écîaircir ce que nous [)rélendons rendre inlclligihle à chacun dans moins de 500 pages.
c'ost-à-(]irc d\m désir droit , donnant naissance aux bonnes pensées et détruisant de plus ce qui leur est contraire , c'est-à-dire les vices iiuiés. » La beauté de dame Pbilosopbie que doit regarder telle dame qu'on blâme, a été créée pour servir de paifait exemple : « or, il faut entendre par là qu'elle fut faite non-seulement \)our amétiot'er ce c/iii est bien, imis encore pour rendre bien ce qui est mal. » Notez que cela est exprimé « sous forme d'avertissement à autrui , soito colore d'ammonire altriii. En disant , elle fut dans la pensée de celui qui créa l'univers , autrement Dieu , je veux donner à entendre que la nature (Dantesque) a produit un tel effet en exécution de la volonté divine. Et ainsi se termine toute la partie principale de celte chanson. »
Chapitre IX. Le commentaire nous apprend ensuite que l'envoi est sous forme de prosopopée et que les œuvres d'un même auteur peuvent être appelées sœurs j, comme les filles d'un même père, « l'opération de notre esprit étant en quelque sorte une génération » {Voyez notre page 88 , sur son credo). Si le poëte a dit dans une ballade que sa dame était dédaigneuse et s'il vante son humilité dans la chanson, « c'est que la vérité diffère souvent de l'apparence et que ion peut en traiter sous divers aspects; » et, à ce propos, une longue dissertation sur la vision. Le fait est que la ballade a parlé selon l^ipparence et la chanson selon la vérité.
Chapitre X. Maintenant Dante va nous expliquer pourquoi il a dit : en quelque lieu qu'elle me voie, au lieu de que je la voie : « J'ai voulu donnera entendre la grande puissance, viriii , que ses yeux avaient sur moi ; en effet, leur rayon me traversait de part en part comme si j'eusse été diaphane , j'en pourrais donner maintes raisons naturelles et surnaturelles, mais il suffit que j'en aie tant dit. » La recommandation faite à sa chanson de s'excuser, s'il en est besoin, par les motifs qu'il déduit, sur ce qu'elle paraît en opposition avec la ballade est « une figure de rhétorique très-louable et même nécessaire, qui consiste à adresser la parole à zm^ personne, quand l'intention est delà faire arriver ci une autre... Or, cette figisre très-belle et très-utile peut s'appeler Dissimulation. » Il est impossible d'y mettre plus de franchise. Mais à quoi bon crier j'ai voulu vous prendre pour dupes , à gens qui s'obstinent à être dupés ?