Chapitre XL Nous passons à présent à l'explicalion du sens ailê
gorique qui sera, s'il faut s'en rapporter à Dante, conforme à la vérité, scguendo verùù; mais qui n'en sera pas plus claire ni moins diffuse. Il débute ainsi : « Je dis que la dame que j'ai chantée est cette dame de l'intelligence qu'on appelle Philosophie. « Puis pour en venir à dire que ce nom est formé de philos^, amant, et de sopliia, sagesse ou savoir, et qu'il lui fut donné par Pythagore, il remonte à Numa et aux sept sages de la Grèce. Il invoque l'autorité d'Aristote pour établir qu'on n'est point amant de la philosophie à moins d'une affection réciproque, laquelle résulte de l'amour pour la science, et d'un zèle studieux et empressé, solleciiudine , par lequel on mérite d'être aimé d'elle. Mais « on ne peut appeler véritables philosophes ceux qui aiment la sagesse dans un but de plaisir, ou dont l'amour ne se porte que sur quelqu'une de ses parties, car les sciences sont toutes des membres de la sagesse. On ne peut appeler ainsi ceux qui sont ses amis par utilité, comme les légistes, les médecins, et presque tous les religieux, qui étudient non pour savoir, mais pour acquérir de l'argent ou des dignités si bien que, leur donnat-oa ce qu'ils veulent acquérir, ils laisseraient là l'étude. . . .
* La véritable et parfaite philosophie est celle qui est engendrée par la seule honnêteté, sans autre considération, et par la bonté de
l'âme qui aime, c'est-à-dire par un désir droit et un juste motif
Le véritable philosophe aime toutes les parties de la sagesse, et la sagesse chaque partie du philosophe, en tant qu'elle le ramène tout entier à elle et ne laisse sa pensée se porter sur nul autre objet qu'elle. La cause efficiente de la philosophie est la vérité, sa fin est cette jouissance qui, surpassant tout, est la féhcité véritable, et que l'on acquiert par la contemplation de la vérité. On peut voir désormais quelle est celle que j'appelle ma philosophie. ... » A quoi servirait un commentaire ?
Chapitre XII. « J'entends par V Amour qui devisait dans mon esprit, le zèle studieux dont je m'employais à acquérir l'amour de cette dame. /> Quant au soleil , il signifie Dieu , « attendu que nul objet sensible n'est plus digne d'être pris pour image de Dieu que le
soleil (raison) Or je dis que Dieu ne voit rien d'aussi noble que
la philosophie, lorsqu'il regarde là où elle est ; car bien que Dieu voie toutes choses à la fois, il les voit aussi séparément, en tant que la distinction des choses est en lui. Il voit donc absolument cette très-
noble philosophie, on tant qu'il ia contemple irès-parfaitement en lui et dans son essence. En eflet, pour peu qu'on se rappelle ce qui a été dit ci-dessus, la philosophie est un amour habituel, usa amoroso, de la sagesse; or cet amour est au plus haut degré en Dieu, parce qu'en lui est la suprême sagesse, le suprOme amour, et la suprême action, sommo atio, qui ne j)eut être ailleurs qu'en ce qui procède de lui. La philosophie est donc de l'essence divine, v'wn ne pouvant L'Ire en Dieu qui soit distinct de son essence: elle e>t très-noble, parce que telle est l'essence divine, et qu'elle est en Dieu par un mode parfait et véritable, par l'eiïet d'un mariage éternel, oua>i per eterno matrimonio. Elle est dans ki aiiires intelligences à un moindre degré, et comme une amante, druda, dont aucun de ses adorateurs n'obtient une jouissance complète, réduits qu'ils sont à satisfaire leur ardeur dans la contemplation. On conçoit donc que Dieu ne voit, c'est-à-dire ne comprend rien d'aussi noble que la philosophie. Oh! quelle est la noblesse et rcxceiience du cœur épris de celle qui est l' épouse de C empereur de l'univers', non-seulement son épouse, mais sa sœur et sa f.Ue bien-aimée. »
Qu'on relise celle tirade mystique en Thonneur de celle que Dante appelle philosophie, et dans laquelle il voit, il comprend, il adore la doctrine mystérieuse à laquelle il n'ose donner son vérirable nom. Tout l'enthousiasme du sectaire ne s'y retrou ve-t-il pas? Et sans parler des propositions panthéisliques qui sautent aux yeux, est -il possible de ne pas voir que cette philosophie, qui a pour but la vérité, est ici déifiée en opposition à la doctrine catholique de l'Église, source de vérité? De là cette affectation à l'appeler comme l'Église, l'épouse du Très-Haut, ou plutôt du chef suprême de la monarchie uni\erselle, ce christ, ce dieu des gibelins, sa sœur et sa fi'le bien-aimée. C'est d'elle que Dante se dit exclusivement épris, c'est à elle qu'il doit ce que son cœur a de noblesse et de vertus par excellence; d'où il suit que ses coreligionnaires seraient bien aveugles s'ils ne restaient convaincus de sa constance dans l'amour qu'il lui a voué, et s'ils ne la reconnaissaient pas dans le fantôme cpi'il a déguisé en Théologie, faute de pouvoir la montrer sous ses véritables traits.
Chapitre XIII. Les intelligences d'en haut, qui contemplent la philosophie de Dante, sont les esprits célestes (nous savons qui sont les anges), à l'exclusion des esprits exilés du ciel (sectaire), c qui ne
peuvent philosoi)her, fdosafarc non possoiio^ el son! privés de l'aspect de cette Irès-noblc dame ; or comme elle est la héaliludo de l'intelligence (sa Béatrice), sa privaiion est très-amère et plciuc de tristesse. » Les iiilelligences humaines (les initiés des grades inférieurs) qui s'éprennent d'elle, « la s(Mitcnt dans leur pensée quand l'Amour leur fait sentir sa paix. » Or il est nécessaiie de distinguer dans la race humaine, « car, parmi les hommes, un très-grand nombre vit plus sous l'impulsion des sens (jue sous celle de la raison, et il est impossible que les premiers s'éprennent d'elle.... Seules les intelligences séparées de la matière (qui ont dépouillé le vieil homme) la connaissent incessamment, ce que ne peut faire la nature humaine... Aussi quand notre âme ne fait pas acte de spéculation, on ne peut dire avec vérité qu'elle se donne à la philosophie qu'en tant qu'elle en a l'habitude.... Sa paix^ que l'Amour fait sentir, indique la spéculation actuelle.... Néanmoins, celui qui l'a pour dame peut s'appeler vraiment philosophe, quoique ses regards ne la contemplent pas sans cesse , l'acte habituel entraînant cette dénomination.... L'Amour étant la forme de la philosophie, je dis qu'elle se manifeste dans ses effets, c'est-à-dire que Dieu met toujours en elle quelque chose de sa lumière. L'Amour est donc appelé ici l'âme de la philosopiiiCc Il se manifeste dans l'usage habituel de la sagesse, qui a pour effet de faire mépriser, en présence d'admirables beautés, les choses dont les autres font leurs divinités, LOR SiGNORi. D'où il arrive que les malheureux qui voient ce qu'elle produit de merveilles sont pris du désir de la perfection, en réfléchissant à ce qui leur manque, et tombent dans la fatigue des soupirs. » Ils font des vers ou cherchent à saisir le sens des poésies obscures.
Chapitre XIV. Aux louanges générales de la philosophie succèdent ses louanges spéciales. « Comme elle a pour sujet matériel la sagesse et pour forme l'amour, la contemplation habituelle la fait voir dans son ensemble ; quand je dis donc que la vertu divine descend en elle, j'entends louer l'amour, qui est partie de la philosophie. Or, il faut savoir que faire descendre la vertu d'une chose dans
une autre équivaut à ramener cette dernière ci sa ressemblance,
comme le soleil dont les rayons, en descendant ici-bas, ramènent les objets disposés à recevoir son influence lumineuse à lui ressembler pour la lumière, a sua similitudine di lume. Je dis donc que Dieu
raincnc cet amour à sa ressemblance , autant que cela est possible. » Béatrice-philosophie sectaire se trouvait ainsi ramenée, comme nous l'avons vu dans la Vie Nouvelle^, à la ressemblance de Dieu, a être la trinité même, par similitude {Voyez notre page 55). 11 faut avouer que la rhétorique, aidée de la dialectique, est une bien belle chose ! Or, l'amour étant « l'union spirituelle de l'âme et de la chose aimée, » et cette dame aimée de lui « ne faisant qu'une seule et même chose avec son âme, » nous laissons tirer la conséquence.
La vertu divine opère ainsi sans intermédiaire, sanza mezzo, et « elle descend chez les hommes dans cet amour, à la manière d'un ange, a guisa cl'angeio ; c'est pour en donner la preuve que le texte dit : Que toute noble dame qui ne le croit pas aille vers elle et regarde, etc. Par noble dame on doit entendre Yâme à l'esprit noble, a/franchie dans sa propre puissance ^ qui est la raison. En effet, les autres âmes ne peuvent être appelées dames, mais servantes, ancille, attendu qu'elles ne sont pas par elles-mêmes, mais par autrui (elles subissent le joug de l'autorité). »
Pour être réduite à ne se manifester qu'au milieu d'un verbiage confus et souvent incohérent, la pensée du rationahste en rébellion contre l'autorité ne s'en fait pas moins jour de temps à autre. Ainsi, elle se manifeste ici assez clairement. C'est la raison qui doit être la souveraine de l'âme, elle est la puissance qui doit rester libre et ne pas se laisser asservir par autrui, en acceptant pour vérité ce qui ne lui est pas démontré tel.
Il est dit que l'ange qui descend où elle parle vient du ciel « pour donner à entendre que non-seulement elle, mais les pensées qui se rattachent à elle sont dégagées des choses basses et terrestres. » Au sujet de ces mots : On peut dire que son aspect est secourable, giova (comme Giovanna, Primevère), « il faut savoir que la contemplation de cette dame nous a été si largement accordée, non-seulement pour que nous ayons à voir l'extérieur, la faccia, qu'elle nous montre, mais encore pour que nous ayons à désirer et à nous efforcer d'acquérir ce qu'elle nous tient caché. Or, de même que l'on voit par elle la raison de beaucoup de choses, d'où suit que V apercevoir sans elle aurait lieu de surprendre, de même on croit par elle que tout ce que la plus haute intelligence a produit de miraculeux peut avoir sa raison, et dès lors a pu être. ]Noïi\E roi, en tirant de là son oii-
gino, est bonne, onde la nosîra buona fcde lia sua origine ; elle produit rcspt'rancc de ce que le désir a en vue, et de celle-ci dérive l'opéraiion de la charilé ; trois vertus à l'aide desquelles on monte philosopher dans cette A//ic«<?5 céleste où les stoïciens, les pcripatàiciens et les épicuriens, éclairés par la vérité éternelle, n'ont qu'une même pensée et une même volonté. » (Car ce n'était qu'une même secte.)
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit de cette prétention de prêter à la foi le secours de la philosophie, d'autant plus que ces mots : nosira buona fede, expliquent suffisamment qu'il ne s'agit pas ici de la foi catholique, mais bien de celle que Dante était en droit d'appeler nôtre, et qui avait bien plus pour base les théories philosophiques et théurgiques de la Grèce, de l'Asie et de l'Afrique, que les enseignements de l'Église. Il n'y a donc pas à s'étonner si Dante ouvre ici le paradis à ces mêmes épicuriens qu'il relègue en enfer dans sa Comédie. Nous nous sommes du reste expliqué ailleurs au sujet de ces étranges citoyens de l'Athènes céleste.
Chapitre XV. « Dans le chapitre précédent, cette glorieuse dame est louée selon l'une de ses parties élémentaires, à savoir, l'amour, j'entreprends maintenant de la louer sous le rapport de la sagesse. » Nous avons vu que les yeux et la bouche de dame Philosophie sont, « dans sa face, les lieux où se révèlent des plaisirs du paradis; » il nous reste à apprendre ce qu'il faut entendre par ses yeux et sa bouche : eh bien , « les yeux de la sagesse sont ses démonstrations, à l'aide desquelles on voit la vérité avec toute certitude ; par son sowrire il faut entendre ses persuasions, dans lesquelles se manifeste la lumière intérieure de la sagesse, tempérée à l'aide de quelque voile, sotto alcun velamento. Or, dans ces deux choses on ressent ce sublime plaisir de béatitude qui est, en paradis, le bien suprême. » Il est clair que le paradis dont il s'agit ici, le même qu'il nous dépeint dans la Comédie, est celui des philosophes. « Chaque chose désirant naturellement sa perfection, sans laquelle elle ne peut acquérir le contentement qui constitue sa béatitude, et la perfection humaine, c'est-à-dire celle de la raison, d'où dépend toute notre essence, comme de sa partie la plus importante, principalissima, ne s'acquérant que par la contemplatation de cas yeux et de ce sourire, il en résulte que l'homme dont cette contemplation satisfait tous les désirs est complètement heureux et jouit de la béatitude. » Que de-
viennent avec cette belle théorie, appuyée de citations du livre de la sagesse, les préceptes et les enseignements de l'Église catholique, assez mal disposée de tout temps pour la philosophie, qui ne prétend s'éclairer que du flambeau de la raison ?
Les choses qui dépassent notre intelligence, dans ce que montre la phiiosopliie, sont celles qui mettent en défaut notre intelligence, et sur lesquelles elle ne peut se fixer à l'aide de la vue, à savoir : « Dieu, réternilô et la première matière, qui très-certainement ne tombent pas sous le sens de la vue, et que, dans la plénitude de sa foi, on ne croit pas moins exister. »
Les étincelles enflammées pleuvant de la beauté de la philosophie sont relatives à une félicité secondaire qui en procède. « La beauté de la sagesse, qui e:it le corps de la philosophie, résulte de l'ordre des vertus morales, par lesquelles elle plaît sensiblement. C'est donc de cette moralité que pleuvent les étincelles enflammées, c'est-à-dire un désir droit, engendré par le plaisir que procure la doctrine morale. » C'est à la louange de la philosophie que telle dame dont on blâme la beauté est invitée à la suivre, « car en la suivant chacun devient bon. Je dis donc que telle dame, c'est-à-dire telle âme que l'on blâme pour ne pas se montrer ce quelle devrait être^ ait à se régler sur cet exemple. » Avis à l'Église catholique de prendre pour modèle dame philosophie, et d'adopter sa morale de préférence, à celle de l'Évangile, « car les mœurs sont la bonté de l'âme, les vertus surtout, dont souvent la vanité et l'orgueil ternissent l'éclat. »
S'il est dit de la philosophie : C'est elle qui humihe tout pervers, entendez « qu'elle ramène doucement celui qui s'est écarté du droit chemin. » Tandis que l'Inquisition a une toute autre manière de procéder. Mais reportez-vous à la Comédie, et vous jugerez de la douceur avec laquelle le philosophe Dante prétendait ramener ceux qu'il humiliait et damnait comme pervers, malgré « l'exemple d'humilité que lui donnait sa dame dans celle de ses parties qu'on appelle philosophie morale. »
Salomon disant de la sagesse qu'elle était présente quand Dieu disposait les cieux, Dante se croit fondé à dire que celle qu'il appelle sa philosophie était alors dans sa pensée, aussi s'écrie-t-il : « Vous êtes pires que des morts, vous qui fuyez l'amitié de cette dame : ouvrez les yeu.v, ou, si vous ne pouvez venir tous à elle, honorez la
(îaiis SCS (unis et suivez leurs commandements, comme ceux de gens qui vous annoncent la volonté de ccile étemeUe impératrice. » Nous retrouvons là le langage de l'apôtre, consacre par saint Pierre, après avoir été couronné et miiré par Virgile.
Le commentaire de l'envoi est un peu moins intelligible que le texte, car si d'abord la philosophie lui « paraissait fière, quant à la partie de son corps, quoiqu'elle lui sourît, c'est qu'il n'entendait pas bien encore ses persuasions, et si elle lui semblait dédaigneuse, c'est qu'elle ne tournait pas ses yeux vers lui, c'est-à-dire qu'il ne pouvait voir ses démonstrations. » Et cela dit, il trouve la signification littérale, ainsi que l'allégorie suffisamment expliquée, manifesta, et il met iin à son troisième Traité.
TRAITÉ lY.
■>>' Le dolci rime cramor ch' i' solia-
« Il me faut laisser les douces rimes d'amour que j'étais accoutumé à chercher dans mes pensées : non que j'aie perdu l'espoir d'y revenir, mais parce que les actes dédaigneux et cruels que j'ai remarqués dans ma dame m'ont fermé la voie que suivait mon langage habituel. Comme il me semble qu'il convient d'attendre, quant à présent, je mettrai de côté le doux style dans lequel je traitais de l'amour^ et dans des vers après et subtils je parlerai du haut mérite, valore, qui rend l'homme vraiment noble, en réprouvant le jugement faux et avilissant de ceux qui font de l'opulence le principe de la noblesse. Je commence donc par invoquer ce maître et seigneur qui liabite dans les yeux de ma dame, d'où résulte qu'elle est amoureuse d'ellemême , perch'ella di se stessa s'inamora.
« Un empereur déclara, taie imperd, selon qu'il le croyait, que la noblesse consistait dans une antique possession de biens jointe à de beaux faits et gestes, belli reggimenti ; un autre, plus léger de savoir, retrancha la dernière condition, faute peut-être d'y satisfaire luimême. Il a pour adhérents tous ceux qui font noble celui dont la race a longtemps joui d'une grande richesse. Celte fausse opinion a tant duré parmi nous qu'on appelle gentilhomme quiconque peut
dire: Je suis petit-liis ou fils de tel personnage de valeur, di cotai vaiente, bien qu'il n'en ail aucune par lui-même. Rien de plus vil, au couiraire, pour qui sait reconnaîirc la vérité, que l'homme qui dévie du droit chemin, quand il s'est offert à ses regards. C'est un caditme louché par la mort, tocc'ha tal chè'morto , et qui va marchant sur la terre.
« Celui qui définit l'homme un morceau de bois animé, d'abord, ne dit pas vrai, puis, à une proposition fausse, il ajoute une idée incomplète, mais peut-être sa vue ne portait pas au delà. Celui qui tint les rênes de l'empire erra de même dans sa définition. Il posa d'abord un principe faux, et d'autre côté, il procéda imparfaitement. Eu eûet, les richesses ne peuvent donner la noblesse, comme ou le croil, pas plus que l'enlever; attendu qu'elles sont viles de leur nalure. Puis, celui qui peint une figure ne peut la représeîiler si elle n'existe dans sa pensée. Le fleuve qui court au loin ne fait pas fléchir la tour qui se dresse fièrement. La preuve que les richesses sont viles et défectueuses, c'est qu'on a beau eu amasser, efles ne peuvent procurer la paix de l'âme, au contraire, elles lui apportent plus de souci ; aussi celle où règne la droùureet la vérité ne s'abat pas pour leur perte.
« On ne veut pas cju'un homme de basse condition devienne noble, ni qu'une famille, considérée comme noble, soit descendue d'un père qui ne l'était pas ; c'est là ce que proclament maintes gens. Mais leur raisonnement semble ainsi se contredire, puisque, selon eux, le temps est nécessaire pour constituer la noblesse, et qu'd sert à la définir. Il résulte en outre de leur opinion, rapportée ci-dessus, que tous les hommes sont nobles ou que tous sont vilains, à moins d'admettre qu'ils n'ont pas eu une même origine. Ce que je n'accorde pas, ni eux non plus, s'ils sont chrétiens ; et dès lors il est manifeste à tout esprit sain que leur proposition est fausse. Je les réprouve donc comme adoptant l'erreur, et je m'éloigne d'eux. Or je veux exposer maintenant selon mon sentiment en quoi consiste la noblesse, d'où elle dérive, et à quels signes se reconnait l'homme noble (l'adepte delà doctrine occulte).
« Je dis que la noblesse vient principalement d'une racine, et par là j'entends la venu qui rend l'homme heureux dans son opération. La vertu selon l'Éthique gît dans l'habitude de bien choisir
en évilant constamment les exlrêmcs, telles sont ses paroles. Je dis que la noblesse emprunte toujours du bien lu son sujet, de môme que la bassesse, villa, emprunte toujours du mat au sien. La vertu qui en résulte donne toujouis d'elle une bonne opinion aux autres. Or, comme toutes deux se peuvent exprimer par un même mol et produisent le même effet, il s'ensuit que l'une doit provenir de l'autre ou que cbacune d'elles procède d'une troisième. Mais si l'une a la même valeur que l'autre et la dépasse même, c'est de celle-là que la seconde sera plutôt dérivée. Que cela soit entendu comme -établi.
« Là où il y a vertUy il y a toujours noblesse , mais non pas vertu dans tout ce qui est noblesse; de même que là où est le soleil il y a le ciel, quoique la proposition inverse soit fausse. Nous avons vu pour nous dans les clames et dans le jeune âge, in età novella, se révéler ce vrai salut, qiiesta sainte, en tant que s'y montrait une pudeur craintive, m quanto vergognose son tenute, qui pourtant diffère de la vertu. Toute vertu ou ce qui engendre la vertu, comme je l'ai dit précédemment, dérivera donc de la noblesse, comme le pers du noir. Que personne n'ait donc à se vanter en disant : J'appartiens à la noblesse par ma race; car ceux-là sont presque des dieux qui, exempts de tous méfaits, possèdent pareille grâce. En effet. Dieu ne raccorde qu'à l'ame dont il voit la perfection sous son enveloppe terrestre. C'est ainsi que la semence de félicité vient tomber, envoyée d'en baut, dans une âme bien placée.
« L'âme qu'embellit ce bien précieux , esta bontate, ne le tient pas caché ; elle le fait apparaître , au contraire , depuis le moment où elle épouse le corps jusqu'à l'heure delà mort. Obéissante, douce et pleine de modestie dans le premier âge, ses dehors sont ornés de beautés. Tempérée et forte dans la jeunesse, remplie du désir de mériter l'amour et la louange, son bonheur est de faire preuve de Loyauté. Dans la vieillesse, prudente et juste, on ne parle que de ses largesses et elle se réjouit à raconter les prouesses des autres ou à les entendre redire. Arrivée enfin à la quatrième partie de la vie, elle se marie de nouveau à Dieu, en vue de sa fm prochaine, et elle bénit les temps écoulés. Voyez, maintenant, combien il y a de gens abusés !
(' Tu t'en iras, ma chanson, contre ceux qui sont dans l'erreur, contr'agli eiTanti (ceux qu'il a damnés), et une fois arrivée où se
.il'
trouve notre dame ^ ne lui cache pas la pensée qui t'a inspirée, 7ion le tencic il Uio mestier coverto. Tu peux lui dire bien certainement : C'est de votre amie que je vais ainsi parlant. »
Si celte composition avait besoin d'un commentaire, ce n'était pas à coup sûr pour sauver la réputation de Dante et le préserver de l'infamie, soit sous le rapport de la passion, soit sous celui de l'inconstance ; car le style est loin d'y être passionné, et la dame à laquelle elle est adressée étant anonyme, il pouvait tout aussi bien l'a- , voir faite pour Béatrice que pour l'objet prétendu de son second amour. On peut donc être convaincu, que tout en paraissant ne s'occuper que d'une question de morale politique, son auteur avait en vue un sujet d'essence sectaire ; et il y a d'autant plus lieu de le croire, que les passages les plus obscurs, ceux dont l'incohérence est la plus frappante, sont précisément ceux qu'il passe sous silence ou sur lesquels ses explications plus succinctes ne fournissent, en réalité, aucune lumière. Ce Traité est pourtant le plus long des quatre, le plus diffus, celui dans lequel il fait un plus grand étalage d'érudition.
Chapitre V. A l'en croire, il n'a pas employé l'allégorie dans celte chanson. Mais Pythagore ayant dit que « le propre de l'amitié est de faire de deux un, « et, selon le proverbe grec: « Tout devant être commun entre amis, » une fois devenu l'ami de la philosophie, il se mit « à aimer ceux qui suivaient la vérité (les patarins) , et à haïr ceux qui tenaient pour l'erreur et le mensonge, ainsi qu'elle faisait elle-même. » Parmi les erreurs qu'il déplorait, il en était une surtout dont il était révolté, « en ce qu'elle était préjudiciable et dangereuse, non-seulement pour ceux qui la professaient , mais encore pour ceux qui la condamnaient. » Et voici en quoi elle consistait : « On doit appeler noblesse l'humaine bonté, en tant qu'elle est semée en nous par la nature. » Mais la mauvaise habitude et le défaut d'intelligence avaient fait repousser cette définition, et il en était résulté que " les jugements se trouvant faussés, on voyait les bons en butte au mépris, les méchants honorés et exaltés. Ce qui était la plus détestable confusion, comme peut le voir quiconque observe subtilement ce qui peut en résulter. » Or, dame philosophie lui ayant fait un jour moins bonne mine lorsqu'il s'était mis à rechercher " si la première matière des éléments devait être considérée comme
Dieu (ou créée par Dieu, selon qu'on lit Dio ou da Dio iniesà), ce qui avait amené, de sa part, un moment de l)ouderic, il songea à relever celte erreur pour éviter loisiveté, très-mal vue de cette dame, se flattant ainsi de ramener ceux qui s'écartent du droit chemin. »
A qui pcrsuadera-t-on que Dante ait cru un moment qu'il redresserait l'opinion, non pas en écrivant un livre ex professa sur la matière , mais en adressant une chanson à sa dame ; que celle chanson fournirait c le remède qu'il jugeait si nécessaire » et que grâce à elle « la lumière de la très-vertueuse philosophie ferait reverdir et fructifier à ses rayons la véritable noblesse parmi les hommes?» Voilà pourtant ce que prétendent nous faire accepter tantd'éplucheurs de syllabes , pour qui les mois sont tout, vérilables manouvriers de la littérature dont les intelligentes fatigues n'ont pas su, jusqu'à présent, tirer une étincelle du rocher sur lequel ils s'acharnent sans relâche et toujours en vain.
Chapitre II. Le préambule de la chanson sur laquelle roule ce quatrième Traité se divise en trois parties, ce qui nous importe peu. Il y est dit que sison auteur renonce à faire des vers amoureux, c'est parce que sa dame philosophie lui enaôtétout sujet par sa nouvelle manière d'être à son égard; qui du reste n'est empreinte de dédain et de cruauté qu'en apparence ; s'il dit poiclie tempo mi par d' aspettare ^ c'est que « le temps, lit-on dans le iv^ livre de la physique d'Aristote, est nombre de mouvement selon d'abord et ensuite; il est nombre de mouvement céleste disposant diversement les choses d'ici-bas à recevoir une forme quelconque. » Or, la terre étant différemment disposée selon les saisons , « il en est de même de notre esprit pour qui les paroles sont comme une semence. Il s'agit donc de choisir convenablement le temps à l'égard de celui qui parle et à l'égard de celui qui doit écouter , car si le premier est mal dispose, ses paroles sont souvent nuisibles; si c'est l'auditeur, ce que le discours a de bon est mal accueillix » Dante jugea donc que le temps était pour lui d'attendre et de renoncer à son doux style d'amour, les auditeur.^ étant trop mal disposés, et « il ne s'agit pas, nous dit-il, dépassera pieds joints, apiede secco, sur ces deux mots tempo aspettare , attendu que c'ebL là qu'il faut chercher le motif très-puissant de ma délerminalion , potentissima cagione délia mia massa. »
Nous avons dit , il y a longtemps , comment les circonstances l'avaient contraint de renoncer au style erotique , il le donne à entendre ici à sa manière; c'est-à-dire, en noyant sa pensée dans un flux de vaines paroles , sur lesquelles passaient ceux qui avaient la clef du langage mystérieux.
Il entend donc traiter ici « de ce haut mérite , valorCj, qui rend un homme véritablement noble, et, bien que ce mot de valore puisse être entendu de plusieurs manières, il est pris là comme faculté naturelle , poteîizia di natura , ou bonté donnée par la nature. » Il en traitera en vers âpres parce que « en pareille matière le son ne saurait être doux , et il dit subtils à raison du sens des mots qui procèdent par argumentation et par discussion. » Nous ne saurions douter, quant à nous , que dans la chanson comme dans le commentaire il procède par dérision. Mais dans cedeinier, il imitera Aristole, en réprouvant d'abord ce qui est faux pour mieux faire apparaître ensuite la vérité. Car c'est à la vérité qu'il a fait appel ; on ne le soupçonnerait guère , à le voir invoquer ce maître et seigneur qui habite dans les yeux de sa dame , c c'est-à-dire, dans les démonstrations de la plnlosopliie. Il est vrai de dire qu'il est seigneur , car l'àme qui lui est mariée est dame suzeraine autrement elle est servante et privée de toute liberté. J'ajoute qu'elle devient amoureuse d'ellemême, attendu que la philosophie étant un amour habituel, amoroso uso , de la sagesse, elle se regarde elle-même quand lui apparaît la beauté de ses yeux. Cela ne revient-il pas à dire que l'âme philosophante non-seulement contemple la vérité , mais encore contemple sa contemplation même et la beauté de celle-ci ; faisant ainsi retour sur soi-même et s'éprenant d'elle-même, à raison de la beauté de ce qu'elle a d'abord regardé ? «
Qu'un pareil amphigouri signifie quelque chose nous le voulons bien , mais aucun de ceux qui nous vantent la philosophie catholique de Dante ne s'est encore mis en mesure de l'expliquer. Nous ne pouvons donc qu'y voir un jargon analogue à celui où Béatrice dans les yeux de laquelle habite l'Amour, auquel elle ressemble, tellement qu'on pourrait lui donner son nom , s'éprend d'amour pour ellemême , en se mirant dans les yeux du grififon. Or toute théorie philosophique ou scientifique s'enveloppant de triples voile ^ à cette époque nous paraît véhémentement suspecte d'hérésie patarine.
Chapitre III. Danlc nous déclare « avoir en mains dans ce Traité une oeuvre grande et haute , grande e alta opéra , dont les auteurs se sont peu occupés. » De là celte multitude de divisions et de subdivisions à l'aide desquelles il procède , car il est obligé d'être « long et subtil pour débrouiller parfaitement le texte , » et pour que ses coreligionnaires aient à comprendre que la noblesse dont il traite est celle qui fut définie par Frédéric II, de Souabe , qu'il appelle « le dernier empereur des Romains par rapport au temps présent. ;> Venant de pareille source , il y a tout lieu , ce semble , de se défier du sens caché renfermé dans cette définition, malgré son apparence honnête, d'autant plus que Dante s'abstient de nommer celui qui, retranchante seconde partie delà définition impériale, aurait réduit , selon lui , la noblesse à une ancienne possession de richesses. Mais comme ceux qui « vont aboyant » à sa suite (véritables suivants de Plu tus criant Sata7i aleppe), sont très-nombreux , qu'il est impossible, au dire d'x\ristote, que ce qui paraît vrai à la plupart soit entièrement faux, Dante croit devoir rechercher « les racines de l'autorité impériale ^) qu'il entend opposera l'auteur de la définition tronquée.
ÇîîAPlTRE IV. Selon lui « le fondement radical de la majesté impériab est la nécessité de la civilisation humaine ordonnée à une seule fin véritable, la vie heureuse. » La prédominance de l'Eglise cailiolique ne procurant pas cette vie heureuse à l'humanité, l'autorité pontificale doit faire place à la puissance impériale, seule prédestinée à régner dans Rome en souveraine, Dante ne dit pas cela en propres termes, mais c'est ce qui résulte logiquement de toute son
argumentation
L'homme étant un animal sociable, la cité a dû se former pour qu'il eût maison, famille et voisinage. Pour le besoin de sa défense, de sa production, la cité fut amenée à commercer, puis à s'unir fraternellement avec les cités circonvoisines, d'où naquit le royaume ; mais les rivalités des royaumes entraînant des guerres, qui sont un | obstacle à la félicité, il est nécessaire qu'il y ait une monarchie dont ; la puissance s'étende sur toute la terre, « et un seul prince qui, possédant tout, n'ait rien à désirer. » Les rois seraient retenus par lui '^ dans les limites de leurs États, la paix régnerait entre les cités, l'amour {' entre voisins, et « Phommejouirait ainsi du bonheur pour lequelil est
né. Il en serait de la société régie par un seul monarque, comme d'un navire sur lequel commande un seul nocher /< à la voix duquel tous doivent obéir. C'est ce que l'on voit dans les Ordres religieux et dans les armées. C'est aussi ce qu'il faut pour rendre parfaite la religion universelle de l'espèce humaine. » L'office du régulateur suprême s'appelle Empire, et Empereur celui qui en est investi, « attendu qu'il commande tout ce qui est ordonné, que ce qu'il dit est la loi pour tous, doit être obéi de tous et que tout autre commandement tire de lui sa force et son autorité. Il est donc manifeste que la majesté impériale est ce qu'il y a de plus élevé dans la société liu^ maine. » Que si l'on voulait chicaner, cavillare, sur ce que la puissance romaine n'a pas eu pour origine la raison, ni un contrat social, decreto di convento universale, mais qu'elle s'est établie par la force, Dante répondrait que ['élection à cet office suprême vient de Dieu, ce en quoi il est d'accord avec Virgile et que la force employée par la nation romaine fut la cause efficiente, non la cause motrice de sa domination universelle. {Voyez son livre De Monair/iia.)
Chapitre V. Mais il y a plus, « il fallait que la terre fût dans une excellente disposition pour que le Sauveur vînt au monde » et c'est pour cela qu'il est né au temps de la monarchie romaine. David dont la Vierge Marie devait descendre « naquit en môme temps que naquit Rome, c'est-à-dire lorsque Enée vint de Troie en Italie. D'où résulte évidemment que l'empire romain a été l'objet du choix divin... Lors de la naissance du Sauveur, le ciel étant parfaitement disposé, il en était de même du monde, régi par un seul prince; partout régnait la paix, et le vaisseau de la société humaine suivait doucement sa route vers le port. O ineffable et incomparable sagesse de Dieu qui prépares tellement toutes choses à l'avance pour ton avènement, tant en Syrie qu'en Italie ! 0 très-stupides et très-ignobles brutes, bestiuole, dont la pâture est pourtant celle de l'homme, vous qui osez parler contre notre foi, vous qui voulez savoir eji fdant et en bêchant ce que Dieu a ordonné avec tant de prudence; maudits soyez-vous avec votre présomption ai avec ceux qui vous croient. » f A l'adresse de qui va cette malédiction ? A l'adresse des incrédules? mais il n'y en a guère parmi ceux qui bêchent et qui filent. Ils n'étaient pas là surtout au moyen âge. Il faudrait donc les chercher parmi le grand nombre de ceux qui aboyaient contre la définition gibeline
de la noblesse, or ceux-là apparienaicMil à l'opinion guelfe, c'étaient les partisans de Taulorilé pontificale, les adversaires de l'opinion opposée que Dante appelle notie foi, pour en faire passer la manifestation à l'aide de l'amphibologie.
CHAPtTRi'; YI. Non content d'avoir mis l'iiistoire romaine à contribution pour établir que la main de Dieu se fait sentir dans ions les événements qui ont amené l'empire des Césars, il entreprend d'établir que l'autorité de la philosophie n'est pas moins respectable que celle de l'empire et, à cet effet, il passe en revue les diverses philosophies, stoïcienne, épicurienne, péripatéticienne, pour arriver à conclure, en s'appuyant d'un passage du livre de la Sagesse, que la réunion des deux autorités impériale et philosophique, est indispensable pour constituer un gouvernement parfait. « [Malheureux , s'écrie-t-il, ceux qui régnent aujourd'hui, plus malheureux encore ceux qui sont gouvernés par eux, car aucune autorité philosophique ne se joint à celle que vous exercez. . . » Faites attention aux paroles de l'Ecclésiaste vous, ennemis de Dieu, qui vous êtes emparés du poiwoir et dominez sur l'Italie, che le vcrghe de' reggimenti d'Italia prese avete. »
Qui dominait alors en Italie ? Non pas l'autorité philosophique sans doute, celle qui l'excluait était donc la cause des maux de l'humanité ; ainsi lorsque Dante désigne nommément Charles II de Naples et Frédéric d'Arragon, il est évident qu'il cherche à faire prendre le change, sachant bien du reste qu'en frappant sur ces deux princes, dont la poHtique était subordonnée entièrement à celle du Saint-Siège, ses coups atteignaient plus haut.
Chapitre VII. A la suite de cette longue digression , où la double autorité de l'empire et de la philosophie est exaltée en opposition à celle de l'Église, dont le nom n'est pas prononcé et pour cause, l'écrivain sectaire se décide à aborder la question de la noblesse qui ,j paraît le préoccuper extrêmement. « Que c'est une grande entre- ! prise de ma part , dit-il , de vouloir sarcler un champ envahi depuis ! si longtemps, faute de culture, par les plantes parasites. » Ceux-là; pour qui la noblesse consiste à avoir eu pour aïeul ou pour père un ! homme de valeur, lorsque lui-même n'en a aucune personnellement, professent « une opinion horrible et d'une intolérable malice ; » car celui-là est « non-seulement vil, mais très-vil, cjui , né de gens dei
bien, n*a rien que de mauvais. » Il ne parle, au surjilns , que pour ceux <« auxquels il resle un éclair de raison, car pour les autres il y a autant à s'en soucier que de brutes. » L'indigne fils d'un noble père n'est qu'un cadavre ; « il est mon quoiqu'il chemine et paraisse vivre. » Or vivre, « pour les plantes, c'est végéter, pour les animaux, c'est végéter, sentir et se mouvoir; pour les hommes, c'est en outre raisonner ou comprendre. Chaque ciiose devant emprunter sa dénomination à ce qu'elle a de plus noble, il en résulte que, chez les brutes, vivre c'est sentir, et chez les hommes, faire usage de sa raison. Se départir de cet usage est donc cesser d'exister, et cesser d'exister c'est être mort. »
Dans l'explication qu'il donne de ce mot gît tout le commentaire de la Comédie ; on peut dès lors comprendre quelle est cette mort personnifiée, dont le nom revient si souvent dans les poésies de Dante et quels sont ces morts qu'il a relégués en si grand nombre dans son Enfer. Ils cheminent et vont même habillés de drap, comme Branca Doria; chacun d'eux « est mort en tant qu'homme, et il n'est resté que la brute, èmorto uoino ed è rimasto bestia. »
Chapitres V{ir,IX et X. L'auto-commenlateur s'arrête à prouver longuement, 1° qu'il ne manque pas de respect à Aristote en combattant, contrairement à ce qu'il pose en principe, l'opinion du grand nombre ; ce philosophe n'ayant pas voulu parler de l'opinion relative à V apparence extérieure ^ conive laquelle seulement, lui, Dante , il entend s'élever ; 2° qu'il n'est pas irrévérencieux envers Frédéric II en contredisant sa manière de voir sur la noblesse , attendu que la définition qu'il en a donnée ne rentre pas nécessairement dans les attributions de la puissance impériale. Il ne réprouve pas , au surplus , ce que dit ce prince au sujet « des beaux faits et gestes habituels, belli costumi, mais bien en ce qui concerne l'ancienneté des richesses, ou la double condition du temps et de l'opulence. Il soutient en effet que les richesses, méprisables qu'elles sont j, ne peuvent donner la noblesse plus qu'elles ne peuvent l'enlever ; « car la noblesse est comme une tour élevée , et les richesses comme iin fleuve courant loin d'elle. » Comprenne qui pourra , car c'est là toute l'explication qu'il veut ou peut nous donner.