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Chapitre XXIV. La vie humaine se divise en quatre âges qui

sont « l'adolescence, c'est-à-dire accroissement de vie ; la jeunesse, c'est-à-dire qui peut être profitable , giovare , donner la perfection; l'âge mûr, scnettute, et la vieillesse, se7iio. » La première finit à vingt ans, la seconde à quarante-cinq, noire auteur ne dit pas quelle est la limite de l'âge mûr après lequel « il ne reste guère que dix ans, plus ou moins, » cependant Platon ayant vécu quatre-vingt et un ans, il est probable que « si Jésus-Christ n'avait pas été crucifié, il aurait atteint le même âge, » c'est-à-dire l'âge des princes de Merci, nombre très-parfait.

Chapitre XXV. La noblesse se manifeste diversement par ses effets à ces différentes époques de la vie. « Notre bonne et droite nature procède rationnellement en nous comme celle des plantes procède en elles, aussi certaines règles de conduite^ certains actes sontils plus convenables à un âge qu'aux autres, car l'âme anoblie, nobiiitata^ procède avec ordre par une voie simple, agissant selon le temps et l'âge, en vue du dernier fruit qui lui est destiné... La jeunesse est la porte et la route par laquelle on entre dans notre bonne vie. .. La bonne nature lui dispense quatre choses nécessaires à son entrée dans la cité du bien vivre. La première est Vobéissance, la seconde la douceur, la troisième la vergogne, la quatrième les agréments corporels, adornezza. «> Les mots ne faisant guère défaut à notre auteur, lorsqu'il veut expliquer franchement sa pensée, ce qui ne lui arrive pas souvent, nous serions bien tenté d'entendre par cette adornezza, qui signifie ornement, parure, le costume et les bijoux dont les adeptes sont revêtus, selon leurs grades, dans les cérémonies mystérieuses célébrées dans le temple, la cité du bien vivre, en même temps que toutes les finesses du langage conventionnel qu'il désigne dans le Canzoniere pai l'expression équivalente de leggiadria, que nous avons traduit par belle parole. D'autant plus que noire esprit se prête difficilement à croire que la nature soit tenue d'être tellement bien disposée en faveur de Vâme noble, qu'elle ait à lui dispenser non-seulement les qualités morales et intellectuelles, mais encore les perfections physiques. Socrate était loin de posséder les agréments extérieurs, et Dante, qui le cite souvent, ne se serait pas refusé à reconnaître chez lui la noblesse de l'âme, dans le sens le plus général.

« L'adolescent qui entre dans la forêt si pleine d'erreurs de cette vie, selva erronea, ne saurait suivre constamment le bon chemin,

s'il ne lui 6lait enseigné par ses aines, cl il ne sufTirnit pas de le lui montrer, s'il n'obéissait pas à leurs prescriptions ; Y obéissance est donc nécessaire à cet âge. » Aussi, en exigeait-oîi le serment du néophyte. La douceur n'est pas moins nécessaire à l'adolescence, « attendu que nous ne pouvons avoir de vie parfaite sans amis, comme le veut Aristote au VHP livre de YEtliique ; » et Salomon pense de même, comme aussi les chefs des associations secrètes, qui recommandent au récipiendaire d'être bienveillant et doux avec ses frères.

« Une passion est aussi nécessaire à cet âge, c'est la vergogne, qui comprend la stupeur, la pudeur et \?^YQ\.Q\m^, stupore, piidore e verecundia ; en effcl, il est nécessaire à cet âge d'éîre respectueux et désireux de savoir, d'être refréné pour ne pas franchir les bornes, d'être repentant pour ne pas tomber en faute ; et c'est là ce que produisent les trois sentiments susdits. » Lorsqu'il est dit dans la chan- 1 son : Elle orne sa personne, c'est pour indiquer que « cette condition est nécessaire aussi à Jiotre bonne vie, notre âme accomplissant une grande partie de ses opérations à l'aide d'un organe corporel ; et elle opère bien selon que le corps est bien ordonné et disposé, ce qui le rend beau dans toutes ses parties. »

Chapitre XXVL Dans la jeunesse, la nature de l'âme noble « devient tempérée, forte et amoureuse, courtoise et loyale : cinq choses qui sont nécessaires à notre perfection.... îl convient de se [ rappeler ici ce qui est dit, au XXIP chapitre, de V appétit qui surgit en nous dès notre naissance. Cet appétit ne fait autre chose que poursuivre (ce qu'il aime) et fuu' (ce qu'il hait), et l'homme est dans les termes de sa perfection lorsque cet appétit est dirigé par la raison. » La raison emploie à cet effet deux freins , la tempérance et la force ou la magnanimité, comme on le voit dans Énée (figure de l'initié), aux hvres iv, v, et vu de V Enéide.

« Cet âge a encore besoin, pour atteindre h sa perfection, d'être amoureux, car il lui faut regarder en avant et en arrière, comme celui qui est au milieu du cercle. {Egotanquam centrum cijxidi, dit l'Amour dans la Vie Nouvelle. (Voir notre page UO.) Or, nous ne sachions pas que la prévoyance et la contemplation rétrospective du passé soient précisément l'apanage des amoureux.) H doit aimer ses j, aînés, dont il a reçu l'être, lanourriture et la doctrine, pour n'avoir pas à paraître ingrat (singulier motif, s'il s'agissait réellement des

père et mère). Il doit aimer ceux qui sont plus jeunes, afin de leur faire du bien et d'être ensuite soutenu et honoré par eux en cas de mauvaise fortune. >' Toujours le calcul, comme on le voit, jamais le sentiment; quant au catholicisme, néant; il n'apparaît que dans les citations et comme enseigne, encore est-ce en compagnie des philosophes grecs ou arabes et des poètes latins, de Virgile notamment, qui est de nouveau pris ici à témoin comme chantre de l'initiation.

« La courtoisie est aussi nécessaire à cet âge (aussi l'Amour est-il appelé, dans la Vie Nouvelle^ siRE DE LA. Courtoisie), » et c'est encore ce que prouve Énée, comme aussi la loyauté, « qui consiste à suivre (a loi; » et savez-vous la preuve signalée qu'en donne Énée? Ce fut, lors des funérailles de son père, de distribuer loyalement à chacun des vainqueurs des jeux les prix qu'il avait promis, « comme le voulait leur ancien usage, qui était leur loi. » En effet, pour les gnostiques, la loi était dans la tradition.

Chapitre XXVII. La prudence, la justice, la générosité et l'affabihté sont l'apanage de l'âge mûr, senettuie. De même que la prudence ne va pas sans la sagesse, la générosité doit s'allier à la justice. « Ah ! malheureux et 'pervers, qui laissez à l'abandon les veuves et les orphelins, qui exercez vos rapines sur de moins puissants, qui volez la propriété d'autrui {des Templiers) et vous y installez, puis, qu'on voit, à ce prix, donner de somptueux banquets, faire des présents de chevaux, d'armes, de riches habits et d'argent ! Vous portez àe7nagnifiques vêtements, vous é\e\ezd' admirables édifices, et vous croyez déployer votre largesse. Que faites-vous pourtant? Rien autre chose qu'enlever le drap de dessus l'autel pour en couvrir le voleur et sa table ! On ne doit pas moins rire de vous, tijrans, et de vos libéralités, qu'on ne i^rûi an voleur qui, amenant chez lui ses convives, mettrait sur sa table la nappe dérobée sur l'autel, et croirait qu'ils ne s'apercevraient de rien quand tous les signes ecclésiastiques'^ seraient encore visibles. » Il est sans doute inutile de rechercher quels sont les tyrans contre lesquels Dante, dépouillé de ses biens, dirige cette sortie amère ; il suffît que l'on sache qui élevait à cette époque de magnifiques édifices. Que l'on compare, pour le surplus, les idées et les expressions du publiciste du moyen âge avec celles des élucubrations socialistes de nos jours, et l'on ne pourra qu'être frappé de l'extrême ressemblance dans le fond et dans la forme.

Chapitre XXVllI. Aucune vertu n'est spécialement attribuée à la vieillesse, où, une fois arrivée, « l'àme noble, attendant avec impatience la fin de cette vie, a bàle de fjuilter la mer pour entrer au port. Oli ! misérables et vils ceux qui courent à ce port les voiles hautes!... Ainsi ne firent pas le chevalier Lancelot ni notre trèsnoble latin Guido de Montefeltro (que nous avons pourtant vu dans l'Enfer). Ces nobles hommes cargucreni les voiles et à la fin de leur longue carrière ils entrèrent en religion. . . (Ainsi fait Dante, il est Templier, et il entre en religion en faisant de Béatrice une sainte.) L'âme noble bénit, dans la vieillesse, les temps passés ! . . . l^lie fait comme le bon marchand, qui, arrivé près du port, examine son bénéfice eu disant : Si je n'étais pas passé par tel cliemin (par l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis cathoHque) , je ne posséderais pas ce trésor, qui me permettra d'être heureux dans ma ville natale. Il bénit donc la route qu'il a suivie. C'est là ce que figure Lucain au IP livre de sa Pliarsale^ lorsqu'il dit que Marcie revint à Caton et, arrivée au quatrième âge, le pria de la reprendre. Par Marcie il faut entendre l'dme noble ^ ai nous pouvons ainsi ramener à la vérité ce qui est figuré. » Soyons donc attentifs; l'explication en vaut la peine. « Marcie, jeune fille, fut d'abord dans l'état de virginité, état dans lequel elle signifie Tadolescence, puis elle vint à Caton et en cet état elle signifie la jeunesse. Elle eut alors des enfants, qui signifient les vertus que nous avons dit convenir aux jeunes gens. Elle se sépara de Caton et épousa Hortensius, ce qui signifie que la jeunesse s'en alla et que l'âge mûr arriva. Elle eut de celui-ci des enfants, qui signifient les vertus que nous avons dit convenir à l'âge mûr. Hortensias mourut, ce qui signifie la fin de l'âge mùr : Marcie alors, devenue veuve, revint dès le commencement de son veuvage, qui signifie la vieillesse, à Caton, son premier époux, ce qui signifie que Vàme wo6/c revient à Dieu lorsque conmience la vieillesse. Et quel homme sur la terre plus digne que Caton d'être la figure de Dieu, di significare Iddio? Aucun certainement. Or que dit Marcie à Caton? Tant que le sang fut en moi, c'est-à-dire la jeunesse, tant que j'eus la fé- '■. condité maternelle, c'est-à-dire la maturité de l'âge, qui est bien la mère des autres vertus, je me suis conformée à tes commandements. ^ C'est-à-dire que l'âme resta ferme dans les opérations de la lie sociale. J'ai pris deux maris, c'est-à-dire j'ai été féconde durant deux ;

époques (le mon exislcnco. Maiiiteuanl que mon sein ost las, et qu'il est épuisé par renfaiitemcnt, je reviens à toi, ne pouvant plus être donnée à un autre époux. C'est-à-dire qucràme noble reconnaissant que son sein est devenu infécond, autrement dit (juc, sentant ses membres affaiblis, elle revient à Dieu, à celui qui n'a pas besoin des membres corporels. Marcie dit donc à Caton : Donne-moi les conditions des anciens lits, ii patti degli aniiclii letti, donne-moi le nom seul du mariage. C'est-à-dire que l'ame noble dit à Dieu : Seigneur, accorde-moi désormais le repos ; accorde-moi d'être au moins appelée tienne dans cette vie et dans l'autre. Marcie ajoute : Deux motifs me portent à le parler ainsi : l'un, c'est qu'on puisse dire après moi que je suis morte la femme de Caton ; l'autre, c'est qu'on ait à dire après moi que je ne fus pas chassée par toi , mais que tu m'as mariée en me portant affection , di buon animo. Ces deux motifs dirigent aussi l'âme noble ; elle veut quitter cette vie épouse de Dieu, et montrer que celle qu'il créa ne perdit point sa grâce. Oh! gens misérables et de perverse nature, vous qui voulez quitter cette vie en portant le nom d'Hortensius plutôt que celui de Caton ! Nom par lequel il est beau de terminer ce qu'il nous paraît convenable de dire touchant les signes de la noblesse, puisqu'à tous les âges ils se sont montrés en lui. »

Où, demanderons-nous encore, trouverait-on je ne dis pas le catholicisme, mais le Christianisme dans cette glorification du stoïcien Caton donnant ou prêtant sa femme, comme il aurait fait d'un meuble, à son ami Hortensius, afm qu'il ait d'elle des enfants, et la reprenant ensuite sans plus de façon ? Cette assimilation du philosophe païen à Dieu n'est-elle pas faite pour révolter ? Puis une noblesse dont Caton serait le type n'est-elle pas toute philosophique et ne se résumet-elle pas, comme nous l'avons dit , dans une doctrine à laquelle il était interdit de se manifester au grand jour? Plus nous avançons dansée travail, plus cette vérité acquiert la clarté de l'évidence. Mais que dirait-on si nous démontrions que la figicre de Marcie, ramenée à la vérité, n'est autre chose que l'âme noble de Dante ? Et pourtant rien n'est plus vrai. Traduisons , puisque c'est la méthode de démonstration la plus saisissante.

L'âme vierge de Dante produisit d'abord des compositions qui conviennent à la jeunesse du sectaire, puis elle se maria au Dieu phi-

losopliiquc qui la féconda et lui fit produire dans ses Canzoni des fruits hétérodoxes. Elle se sépara ensuite de lui (rictivemcnt) pour épouser ïlortensius, le représentant du Dieu des catholiques, mais en conservant toute son alTeciion à son premier époux. Les personnages de la Comédie sont les nombreux enfants qu'elle eut de ce second lit. Mais à peine eut-elle la liberté de le faire, elle revint à sou premier époux, à l'amour sectaire et lui dit : Je suis restée ferme dans les opérations de la vie sociale, conformément à tes commandements. Maintenant, épuisée par mes enfantements multipliés, je te demande de me reconnaître pour tienne et de proclamer ainsi que je me suis séparée de toi de bonne amitié, et en faisant ainsi même preuve de dévouement à ton égard. Maudites les âmes qui préfèrent quitter cette vie sous le signe de la rédemption catholique lorsqu'il est si doux de mourir sous la loi philosophique !

Ainsi voilà le Caton du Purgatoire expliqué par Dante lui-même. Nous aurions révélé plus tôt que Tx^mour, l'Amour albigeois et gibelin , était caché sous cette austère figure, le représentant de Dieu au seuil du Purgatoire, qu'on ne nous aurait pas cru.

Chapitre XXX. Les gens abusés par notre poëte , gli i?igannati, ne sont pas en réalité ceux qui faisaient consister la noblesse dans une suite de générations plus ou moins anciennes ; mais bien ceux qui s'obstinent à voir en lui un fervent catholique. Eu veulentils encore une preuve , lui-même va la leur donner, eu commentant l'envoi de sa chanson. « Elle est faite contre ceux qui sont dans l'erreur, dit-il, contra gli erranti, et tel est son titre. Je l'emprunte au bon Frère Thomas d'Aquin, qui intitula un livre, fait par lui à la confusion de tous ceux qui dévient de notre foi : Contre les Gentils. C'est donc contre ceux qui devient de sa foi qu'il a composé sa chan- il son, non pas contre ceux qui tiennent pour la noblesse de race, ce | dont il s'occupe peu au fond, contre ceux dont les convictions religieuses réprouvent sa doctrine arcane, ses projets de réforme, ses théories rationalistes, révolutionnaires et hétérodoxes. Ceux-là sont pour lui des païens, des idolâtres, nom sous lequel les catholiques ont été si souvent désignés , rien donc de plus logique que d'emprunter, pour les désigner clairement à ses corehgionnaires, le titre du livre de saint Thomas d'Aquin, contre les Gentils (1).

(1) Le temps nous manque pour consulter ce livre j mais nous trouvons dans

S'il recommande à sa chanson de manifester à sa dame, lorsqu'elle la trouvera, la pensée qui l'inspira, c'est parce que Noire-Seigneur a ditqu'jY ne faut pas jeter les perles devant les pourceaux. Or, on se rappellera que celte maxime était en grand honneur parmi les hérétiques, au témoignage du moine de Zigabène, pour exprimer qu'il ne faut s'ouvrir de sa foi que devant des frères. {Voir notre page 80.) Il invite donc sa chanson à ne se découvrir, par prudence, a cautela, que là où se trouvera sa dame, c'est-à-dire la philosophie ; et il ajoute : « On trouvera cette très-noble dame, lorsqu'on aura découvert sa demeure, c'est-à-dire l'âme dans laquelle elle habite ; elle n'est pas seulement chez les doctes, sapienti, mais encore, comme il a été prouvé dans l'autre Traité, en quelque lieu que ce soit, où l'on a de Vamour pour elle. C'est donc à ceux-là que ma chanson doit se manifester, parce que sa signification leitr sera utile et qu'ils sanro&t la recueillir. Je dis : Je parle de votre amie. En effet, la wobiesse est bien Vomie de la Philosophie. Elles s'aiment tant l'une l'autre que la noblesse est sans cesse en quête (Telle el que la Philosophie ne détourne pas de la noblesse son très-doux regard. Oh ! que c'est un bel éloge faire de cette dernière, bello adornamento (c'est-àdire beau déguisement), que de l'appeler Tamie de celle dont la source se dérobe dans les profondeurs de l'esprit divin î »

Et, ici, finit tout à la fois le quatrième Traité et le Banquet luimême, qui, bien qu'annoncé comme devant se composer de quatorze services, ne dut très-probablement en avoir jamais plus de quatre. Cela paraîtra certes bien suffisant, si l'on se fait une idée de ce qu'aurait pu être une série de quatorze traités se continuant sur ce ton.

En effet, dès le quatrième, le but de Dante se trouvait atteint. Ce

un aarrage trèi-hostile.aa Satnt-Siége que saiiit Thomas avait eu peur maître Albert le Grand, auteur d'un traité de Secretis Mtdierum^^i qvie son livre ctjnti'e les Getxlils est cocnposé , comme !a f^èe Notevelte , dans un système de cirronvohrtîoas alternatives de droike et de gauctie , rappelant le plan des Malebolge ; qoe Dante a voulu y faiie alluson , chant XIV du Paradis, en comparant le langage du saint docteui- au mouvement de l'eau dans un vase rond. Jusqu'à plus ample examen, nous ne saurions voir encoie dans ces rapprocheiueuls que le désîr de rattacher à la cause de l'opposition ce que l'Église compte de plus flïustre.

but est la glorification de sa doctrine secrète, de hi foi (ju'il avait embrassée, et la répudiation absolue de la foi catholique, je ne dis pas de la foi chrétienne, laissée entièrement à l'écart. Afin de ne ])ns encourir tache d'infamie parmi les siens à raison de ses chants précédents (entendez par ces mots la Comédie elle-même), en passant pour avoir changé d'amour, pour avoir adopté sincèrement les couleurs et les symboles du catholicisme, en donnant la main à liortensius, une profession de foi était nécessaire : mais il fallait qu'elle fût conçue de manière à désabuser ceux dont il avait à cœur de conserver l'estime, en laissant dans leur illusion ceux qu'il était parvenu à décevoir. De là un style confus , obscur, entortillé , des divagations sans fm, et tout cet appareil scolastique déployé à l'appui des plus incroyables systèmes.

Que résulle-t-il du Banquet en dernière analyse? C'est que Béatrice, la philosophie et la noblesse, se réduisent à trois dénominations exprimant une même chose : la doctrine arcane, politique, religieuse et sociale, ne faisant qu'une avec l'àme de Dante. Cette proposition ne saurait surprendre lorsqu'on a vu sa manière de procéder en fait de rapprochements et d'allégories ; comment il arrive aux plus étranges expHcations, en faisant sortir d'un sens littoral les significations les plus inattendues, ce qu'il appelle « dégager des figures la vérité. « Or on conviendra que Béatrice, philosophie, noblesse ou âme, est bien aussi admissible au moins, dans l'ordre d'idées et sur le terrain où nous nous trouvons, que Marcie-Ame et Caton-Dieu.

Qu'on nous permette d'argumenter ici d'après la méthode de Dante lui-même. Béatrice signifie qui rend heureux, qui béatifie ; si ce nom, formé d'un adjectif, avait un masculin, ce serait Bèateur. Or, il nous l'a dit lui-même, la philosophie est l'usage de notre raison, cet usage est essentiellement délectable, et ce qui nous est délectable est notre Béatitude. Voilà donc Béatrice et la philosophie identifiées ; lors donc que Dante passe de l'amour de Béatrice à celui de la philosophie, l'objet de son culte ne change pas, il n'y a qu'un nom substitué à un autre. Comment attôint-on les plus grandes hauteurs de la philosophie? Par la pratique des vertus morales et par la spéculation intellectuelle , c'est-à-dire par la vie active d'abord, puis par la vie contemplative ; or, nous avons vu que les deux vies ne sont pas moins indispensables à la noblesse qu'à la philosophie ;

que, par elles, la noblesse, comme la philosophie, conduit à la béatitude. Connue Béatrice, si chère à Lucie et à Marie, la noblesse et la philosophie sont deux dames se chérissant nuUuellement, ne pouvant se passer l'une de l'autre, dont les regards ne se quittent pas; or, il nous l'a dit encore, celui qui aime s'identifie avec l'objet aimé, et de même que son âme ne fait qu'une avec Béatrice qui n'est autre que la philosophie sous un autre nom ; de même la noblesse, telle qu'il l'entend, s'identifiant avec la philosophie, son amie, elle ne fait comme elle et comme Béatrice qu'une avec son âme.

Ajoutez à cela que la noblesse est le véritable salut, comme Béatrice est la dame du salut, qu'elle comprend toutes les vertus de l'ànie et toutes les beautés du corps, ni plus ni moins que Béatrice ornée de toute beauté et de toute vertu ; qu'elle est le rayon divin tombant dans l'âme disposée à la recevoir, comme l'éclat des yeux de Béatrice, ou la clarté des démonstrations de la philosophie, répandant la lumière dans l'esprit de Dante, et il sera impossible de méconnaître que Dante n'a eu, en écrivant le Banquet, d'autre but que celui que nous venons de signaler, c'est-à-dire de ramener le personnage de Béatrice, travestie en théologie, à sa signification philosophique ou sectaire, et cela, en faisant ressortir, dans un langage tout conventionnel, sa véritable essence, en paraissant exclusivement préoccupé de ce qu'on entend vulgairement par philosophie et noblesse.

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