‹ Dante hérétiqueChapitre 22 sur 37 · COMPOSITIONS LYRIQUES · texte numérisé non relu

COMPOSITIONS LYRIQUES

(CANZONIERE)

Si Dante s'enveloppe d'obscurité dans tout le cours de sa Comédie et dans son Banquet , obscurités que ne sont pas encore parvenues à éclaircir toutes les gloses des commentateurs , il s'entoure de ténèbres non moins épaisses dans ses compositions lyriques. Il ne faut qu'y jeter un coup d'œil pour reconnaître qu'elles sont écrites dans un langage où le sens affecté aux mots employés est tout différent de celui qu'ils ont dans l'usage ordinaire, puisqu'il est le plus souvent impossible de leur donner une signification raisonnable. Jamais femme réelle n'a pu inspirer des vers pareils, où ce qui fait surtout défaut est le sentiment ; à bien plus forte raison, jamais une femme ne fut en état de comprendre ces arguties quinlessenciées , ces pensées bourrées de scolastique, de mythologie et de métaphysique. Malgré la richesse des images et les beautés poétiques de premier ordre, on peut défier hardiment l'Italien le plus érudit, de donner en prose une traduction satisfaisante de plusieurs de ces productions bizarres. Il n'en existe qu'une version partielle en français, et M. Delécluse, qui l'a publiée dans son livre sur la Poésie amoureuse, ne cesse de se récrier sur les difficultés d'un texte tellement ininteUigible, qu'il est obligé de s'arrêter devant des strophes entières, dans ce qu'il a espéré pouvoir faire passer d'une langue à l'autre. Tant de mystère dans des compositions si frivoles en apparence, tant de soin appoité à ne pas le laisser pénétrer sous le voile dont

on s'étudiait à le couvrir, indique bien chez ceux qui cultivaient en même temps que Dante ce genre de poésie, le sentiment du danger qu'ils couraient, s'il leur arrivait de se trahir. Puis, leur frayeur à ce sujet est trop souvent manifestée, pour qu'il y ait à douter que ce danger résultât de la seule cause qui pût alors entraîner la ruine ou la mort du coupable, c'est-à-dire de leur dissidence avec Rome, de leur hostilité contre la foi catholique. *

Rien de mieux que d'être discret en amour. Mais lorsqu'une fois on en vient à se proclamer hautement amoureux, rien n'empêche à coup sûr, tout en taisant le nom de l'objet de sa flamme, de parler de manière à se faire entendre de lui et de ceux qu'on veut avoir pour confidents. C'est ainsi que les choses se passent d'ordinaire, lorsqu'il ne s'agit, en effet, que d'un sentiment vrai, d'une passion profonde. Mais il en est bien autrement avec Guido GuiniceUi, Dante, Cino de Pistoie, Guido Calvacanti, et tous ces chantres d'amour^ soupirant à l'envi pour une dame douée des perfections les plus merveilleuses, dont ils n'obtiennent jamais que des regards et des sourires, dont ils n'implorent même rien de plus. Il n'existerait donc que cette obscurité affectée dans l'expression d'un amour aussi irréprochable, que l'on serait fondé de suspecter, chez ceux qui l'ont employé , de tout autres pensées que celles dont ils semblaient être animés, un but tout différent de celui qu'ils semblaient poursuivre. La Comédie et le Banquet nous ont déjà prouvé qu'un tel soupçon conduisait promptement à la certitude ; l'examen complet du Chansonnier ne saurait qu'ajouter à la conviction, mais nous nous bornerons, pour abréger, à analyser ou à traduire quelquesunes de ces compositions, soit en totahté, soit en partie, en les accompagnant d'un petit nombre d'annotations. Il n'en faudra pas davantage pour démontrer que les passages qui paraissent les plus impénétrables, lorsqu'on se tient au sens littéral, à celui qui s'oflVe le plus naturellement à l'esprit, deviennent, sinon très-clairs, au moins assez transparents, du moment où, cessant d'accepter la fiction erotique , on en vient à voir dans le poète un homme de parti, contraint, par une nécessité impérieuse, de déguiser sa pensée sous de triples voiles.

SOiNNET ADRESSÉ A CINQ DE PISTOIE.

Poichè non trovo chi mcco raffioni.

« Puisque je ne trouve porsoJinc pour discourir avec moi du maître que nous servons tous deux, il me faut satisfaire mou extrême désir d'épancher mes bonnes pensées. IN'impulez mon long et pénible silence qu*au lieu où je suis ; il est si j^ervers que le bien n^y trouve personne pour lui donner asile. Il ne s'y rencontre pas une dame dont le visage révèle l'amour, che amor le venga al voltOj, pas un homme qu'il fasse soupirer. On traiterait de sot qui s'en aviserait. Ah ! messire Cino, combien le temps est changé à 7iotre détriment et à celui de notre manière de dire, e délit nostri diri, depuis que le bien récolté s'est réduit à si peu de chose ! »

Pour refuser de reconnaître dans ce sonnet un langage chiffré, dans lequel les mots amour, bien, hommes et dames ont un sens mystérieux différent de celui qu'on leur attribue d'ordinaire, il faut admettre qu'à une époque donnée, on aurait vainement cherché dans Florence ou en toute autre ville d'Italie un ou deux couples d'amants; qu'un pareil phénomène aurait excité la bile de Dante et fait naître en même temps chez lui de bonnes pensées qu'il aurait eu hâte de confier à un ami; enfin que pour deux hommes graves, comme le jurisconsulte de Pisioie et le sévère Alighieri, cette disette d'amoureux aurait été un symptôme de perversité, ne tendant h rien moins qu'à bannir tout ce qu'on appelle bien. Il faut admettre cjue cette révolution dans les mœurs, dans les penchants les plus naturels, en aurait opéré une dans la manière de s'exprimer.

On nous permettra de n'accepter aucune de ces suppositions, dont l'absurdité saute aux yeux et d'y substituer une interprétation des ()lus simples, après les développements dans lesquels nous sommes entré au sujet de la Vie Nouvelle, de la Comédie et du Banquet. Ce sonnet fut composé évidemment au moment où le jargon erotique de la secte anticatholique avait éveillé les soupçons de Rome ; ou conçoit qu'alors ni homme (initié), ni dame (dignitaire), ne s'avisât

dans Florence guelfe, perverse dès lors et ennemie du bien, de soupirer d'amour (défaire des vers sectaires sous forme erotique). Ainsi s'expliquent les plaintes et les rci^rets de Dante au sujet d'un changement si préjudiciable à leur parti et au langage conventionnel à l'abri duquel ses membres correspondaient entre eux.

Onant aux bonnes pensées, pensamenti buoni, dont il est fait mention au quatrième vers, comme il n'en existe pas trace dans ce qui suit, nous en conclurons que ce sonnet accompagnait un écrit beaucoup plus explicite, et penl-ètre même relatif aux moyens à employer pour suppléer, par une nouvelle manière de dire, à celle qui lui faisait défaut. Ce serait alors vers la même époque qu'il aurait composé son Credo ^ en déclarant qu'il « renonçait à écrire davantage sur un faux amour, » dont tu ut était liclii en effet, « pour parler de Dieu cciiiiine un chrétien. ■■>

BALLADE

Voi che sapete ragionar d'amore.

« Tons qui savez discourir d'amour, écoutez ma ballade dolente, pietosa traitant de dame Piété, autrement quel sens aurait cette épithète donnée à une composition dont le sujet n'a rien de triste ?) Elle parie d'une dame altière , disdegnosa. (Béatrice sous les traits et les habits de dame Piété.) Cette dame a tant de dédain pour quiconque la regarde qu'elle fait baisser les yeux de peur (comme fait Dante dans le Purgatoire), car à l'entour des siens (dans son aspect extérieur) se montre sans cesse une peinture de toutes les cruautés, d'ititorno da' siwi sempre sigira d'ogni crudelitate iina pinttira ; mdâs au dedans ils portent la douce figure (d'aînour ou du griffon à la dou- ! ble nature) qui fait crier merci (pitié ou piété) à l'âme noble (de Dante). Elle a tant de vertu que lorsqu'on la voit (telle qu'elle est dans son essence) , elle fait s'exhaler les soupirs (les vers) du fond I dn cœur. Il semble qu'elle dise : Je ne serai humble (catholique) pour I aucun de ceux qui me regardent dans les yeux , che negli occhi mi j guarda (parce qu'ils y verront ce que je suis en réalité) , car j'y porte

ùucrieurement ce noble maître (Amour) qui m'a fait sentir ses traits. Je crois qu'elle le garde eu elle-même pour le voir lorsqu'il lui plaît, ainsi que fait une dame se mirant, dans son désir d'attirer les hommages. Je n'espère pas que jamais elle daigne jeter un peu ses regards sur un autre (dans son rôle de Piété), tant est fière en sa beauté celte dame qui sent V amour dans ses yeux. Mais qu'elle le cache et le contemple tant qu'elle veut, à tel point que je me voie parfois moins en sûreté, cli'io non veggiatalor tanla salulc ^ il n'importe , car mes désirs seront forts, avran virtiite, contre le courroux que me vaut l'amour (soit de la part des miens , soit du côté opposé). »

L'amour tel que nous le connaissons n'a jamais, dans aucun temps, dans aucun pays , inspiré , certes , pareille poésie , et vouloir y méconnaître un langage mystérieux se rattachant à de bien autres intérêts que des affaires de cœur , c'est vouloir fermer les yeux à l'évidence. Supprimez les annotations, puis cherchez un sens.

GANZONE.

Posciach' Amor del tutto m'ha lasciato.

« Puisque l'Amour m'a abandonné, non de mou plein gré , car rien n'était pour moi plus fécond en joie , chè stato non avea tanto gioioso, mais parce que je montrais un cœur tellement ami de dame Piété, ta7ito pietoso, qu'il ne put souffrir mes démonstrations catholiques , ckenon sofferse d'ascoltar suojjianto. »

A ceux qui n'accepteraient pas cette traduction, je demanderai très-humblement de vouloir bien nous expliquer comment celui à qui l'Amour procurait fétat le plus joyeux pouvait l'importuner par ses pleurs au point de le forcer à battre en retraite , soit de pitié , soit d'indignation.

« Ainsi resté sans amour, disamorato , je m'élèverai en chantant contre le péché, né chez nous, de donner, à l'inverse delà vérité, a ritrorso , un nom honorable , nome di valore , à tel qui est vil et nuisible (qu'on se rappelle les respects affectés du poète envers la sainte dignité pontificale) , c'est-à-dire , contre Belle-Parole. (Le

mot de iegcjiadria qui correspond à peu près à grâce extérieure, élégance , Vadoniezza du Banquet , el que le Tasse fait dériver iVeleggère (1) devrait se traduire par forme ou apparence, Dante le mettant en opposition avec virtk , verità, bontà ^ qui pour lui sont le fond , l'essence, la réalité. Sa beauté est si trompeuse (celle de Belle- Parole) que là où elle règne , elle fait passer celui-là pour digne du manteau impérial. Elle est pourtant Venseigne véritable qui indique où réside la vertu (mais il faut savoir pénétrer ce que cache Belle-Parole). Je suis donc certain que si je la défends bien , en disant comment je l'entends , I'AiMOUR me fera la grâce de revenir à moi.

Il faut bien que cette élégance décevante de la parole , ce Verbe revêtu d'ornements éblouissants , en un mot le travestissement de Béatrice , soit le tort du poëte envers l'Amour , puisque , s'il défend bien la cause de Belle-Parole, en disant comment il l'entend , il espère qu'il ne lui gardera pas rancune. Ainsi la même voix qui devait s'élever contre le péché d'appeler les choses à rebours se déclare prête à soutenir la thèse diamétralement contraire.

Traduisons maintenant Httéralement, afin qu'on puisse décider si un tel verbiage a pu sortir de la plume de Dante avec l'intention de donner aux mots employés leur signification ordinaire, et si tout n'y révèle pas au contraire un langage accessible seulement à ceux qui en avaient la clef. Mais auparavant disons que Belle-Parole et Béatrice- . Vérité sont la contrefaçon de la p/iilocalie et de la philosophie de saint Augustin, qui s'exprime ainsi : v Philosophia et philocaUa prope similiter cogyiominatce siint, et quasi gentiles inter se videri volunt ctsunt. Ouidestphilosophia? Amor sapientiae. Quid philocalia? Amor pulcbritudinis. Ouasre de Graecis. Quid ergo sapientia ? Nonne ipsa vera est pulchritudo ? Germanae igilur istae sunt prorsus , et eodem parente procreatae (2). Voici fidèlement les paroles du poëte:

(1) P'oy. les notes sur ses Canz. 4 et 32.

(2) Saint Augustin , Contra Acadeni,^ lib. ii, c. 3.

Page 1