DÉFENSE
Que répondait Dante h ces accusations contre Belle-Parole , sa leggiadria ? « Qu'il y a deux sortes de vertu ou de vérité, l'une mixte, c'est-à-dire voilée sous le symbole, l'autre pure et sans mélange de fictions ou d'ornements étrangers. Si la première doit être considérée comme s'écartant de la voie droite , comment se ferait-il qu'il fallût la louer dans le chevalier (du Temple, d'Orient , du Soleil , de l'Aigle, dont la réception est constamment symbolique), et la blâmer dans la Comédie chez les personnages qui vivent de la vie de l'esprit, ou qui tiennent leur costume de la science secrète, ïn génie onesta, dî vita spintale o d'abito che di scienza tene ? Pourquoi cette vertu ou cette vérité mixte siérait-elle aux uns et messiérait-elle aux autres, di se resta l'un bene e l'cdiro mcde ? » La vertu pure se trouve également chez les uns et chez les autres quand le symbole disparaît pour faire place à la vérité. Belle-Parole est un mérite de plus pour le poëme en son entier , qui a pour essence la vertu ou la vérité pure, sous l'inspiration de l'amour sectaire par qui Belle-Parole est dirigée, retta è leggiadria , et vivra dans son essence , car elle est comme le soleil qui , dans sa parfaite figure , réunit , tout à la fois , la lumière dont l'éclat éblouit et la chaleur cjiion n aperçoit pas. »
Dante continue sur ce ton et dans ce style, en affirmant ^< qu'il est trop redevable à Belle-Parole , à cause de Béatrice , qui ne s'est fait faute d'y avoir recours, che la mostrava in tutti gli atti suoij, pour garder un lâche silence (1) , attendu que Belle-Parole déroute l'en-
(1) Dans le roman de la Rose , Beau-Parler et Doux-Regard rorrespondenl ;iux deux beautés de Béatrice, à sa bouche el à ses;pa.r.
nemi plus qu'il ne peut dire, disvia cotanlo epiii quant' io ne conto. Il jure donc, par l'Amour qui procure le salut , ch'è pien di satute, que nul n'est digne de louange, s'il n'opère selon la vertu ; mais que la matière (delà Comédie) est bonne, quoi qu'on en dise, attendu qu'elle a pour essence la vertu, « quoique la fiction y déguise la vérité pure. Et sa Comédie, dans laquelle Belle- Parole joue un si grand rôle, est, comme elle, h comparer au soleil, « qui, dans sa marche à' Orient en Occident, distribue la vie et la puissance à la matière, selon qu'elle est préparée à les recevoir. Elle en agit de même, en effet, pour les jiobles cœurs, ({m en reçoivent force etvie/a raison du charme qu'ils trouveront aux figures nouvelles, aux belles scènes qui s'y succèdent constamment. Quant à ceux qui n'ont que l'aspect d'hommes , elle n'en tient compte : ce sont de faux chevaliers (du Temple), dont la méchanceté s'élève contre celle qui rappelle le prince des étoiles. »
Celui qui a fait de Béatrice sa dame « donne et reçoit à la fois; il n'a pas plus à s'en repentir que le soleil de donner la lumière aux astres et de recevoir d'elles aide dans son action. » Des deux côtés, c'est un échange de services qui procure à l'un les lumières , à l'autre une assistance nécessaire. Quant à lui , « il ne s'irrite pas pour des mois, non s' induce ad ira per parole, ne tenant compte que de ceux dont il reconnaît la justesse, quelle sole ricole clie son buone ; mais, au résumé, toutes ses fictions sont belles, sue novelle tutte quante son belle. Il est aimé et estimé des personnes éclairées (des lumières de l'Ordre) -, quant aux autres, l'altre selvagcje (les ignorants et les guelfes), il n'a pas moins de mépris pour leur louange que pour leur blâme. Il ne s'enorgueillit point de ce qui peut le grandir , mais il sait se montrer franc du collier, lorsqu'il y a lieu de faire ses preuves. Malheureusement, ceux qui l'accusent parmi les siens, les vivants, color clie vivon, font tout le contraire. »
Cette chanson, si ténébreuse, interprétée ainsi, a du moins un sens logique qui ne se dément pas jusqu'à la fin. Le texte est là; qu'on veuille bien le comparer avec la version qu'en adonnée M. Delécluze, et que l'on juge qui de nous deux a mieux pénétré dans la pensée du poète. Nous allons, du reste, la voir se manifester assez visiblement dans les vers suivants.