SONNET
Due tîomie in cima délia mente mia.
« Deux dames (deux conceptions idéales de la nature de Béatrice) sont venues discourir d'Amour au plus haut de mon esprit: l'une a eu elle courtoisie et mérite (la vérité politique et la vérité religieuse dans leur pureté, la première dérivant des cours, la deuxième du souverain bien, sommo valore); l'autre, dont la beauté et l'élégance, leggiadrïa. sont le partage (la vérité mixte n'apparaissant que voilée sous la fiction ou les ornements extérieurs) , se fait honneur de sa noble parure, adorna gentilezza. Pour moi, grâce à mou doux maître (dont elles relèvent toutes deux), je suis le très-humble serviteur de leurs seigneuries. On s'enquiert comment il est possible à un cœur de se partager entre deux dames avec un amour parfait; la source du noble parler (l'amour sectaire, d'où dérive le langage conventionnel sous sa forme erotique) répond qu'on peut aimer la beauté (extérieure ou vérité mixte) pour l'agrément (de la fiction), et la vertu (la vérité pure) à raison du but élevé qu'on se propose dans ses œuvres , per alto oprare. »
Il est évident que ce sonnet a été inspiré par la même pensée qui a dicté la Canzone précédente, et que, s'y rattachant étroitement, il en est comme le commentaire.
CANZONE
Amor dacchè convien purch'io mi doglia.
« Amour, puisqu'il faut que je prenne le ton dolent (le style catholique), pour pouvoir me faire entendre, et que je me montre (par là) comme si toute vertu était éteinte en moi, enseigne-moi à pleurer (à feindre l'orthodoxie) comme j'en ai le désir, tellement que ma douleur (ma feinte componction) , en se donnant carrière,
fasse passer mes paroles en ra])j)()rl avec ce que je sens. Tu veux que je meure (que je paraisse subir la loi de Rome), el j'y consens; mais qui prendra ma défense si je ne sais pas exprimer (dans ce langage nouveau pour moi) ce que tu me fais éprouver (mes sentiments véritables) ? Qui croira maintenant que je sois si forlemenl atteint (que ma conversion soit sincère) ? Si pourtant tu me donnes autant d'éloquence que j'ai de peine, fais en sorte, ô mon maître, que celle qui est cruelle pour moi (Rome) n'en puisse rien savoir, car si elle se doutait de ce qui se passe dans mon âme, dame Piété se montrerait moins belle dans tous ses traits (où son courioux éclaterait).
« Je ne saurais éviter qu'elle se présente à mon imagination, mais elle y vient telle que la pensée l'y amène. Mon âme, en sa folie, s'ingéniant à ce qui fait son mal , la peint belle et cruelle (sous les traits de Béatrice le gourmandant à la fin du Purgatoire), et prépare ainsi sa peine ; puis elle la regarde, et lorsqu'elle est bien remplie du grand désir (d'atteindre son but) qu'elle puise dans ses yeux, elle s'irrite contre elle-même pour avoir allumé le feu où elle se consume (pour avoir si bien réussi que la fiction a passé pour vérité même aux yeux des siens). Quel raisonnement à opposer à la tempête qui roule en moi (par suite du regret de voir les siens abusés et de sa satisfaction comme poëlc) ? Mon angoisse , en débordant, fait s'exhaler de ma bouche un oui qu'elle entend bien (quoiqu'il y faille le secours de la vue, Purg. XXXI) , et qui rend aussi hommage à ses yeux. »
Le reste de cette composition est tellement hyperbolique qu'il faudrait un volume pom' le rendre intelligible; il suffira de remarquer que Béatrice y devient une figure ennemie, la nemica figura, à raison de son travestissement catholique, et que les allusions à la grande scène du Purgatoire y sont nombreuses , ainsi : le coup de tonnerre qui retentit au moment où Béatrice va paraître sur son char, la comparaison de la neige se dissolvant au soleil , les cimes alpestres, la vallée du fleuve (dont les deux bras s'appellent le Lethé et l'Eunoë). Enfin l'épithète même de il/oma?2i??a ^ montagnarde , donnée à cette Canzone , indique qu'elle a trait à la cantique du Purgatoire , où toute l'action se passe sur le mont d'épreuves. Quant à vouloir y trouver l'expression d'un sentiment tendre , d'un amour véritable,
le style même dans lequel elle est conçue repousse bien loin une pareille supposition.
CANZONE
Doglia mi reca ncUo corr ardire.
K La douleur m'inspire une volonté hardie qui est amie de la vérité. Ne vous étonnez donc pas, dames (membres de l'Ordre secret), si je semble parler contre presque tout le monde , et reconnaissez ce qu'il y a d'ignoble dans vos intentions. î.a beauté que vous devez à l'Amour (l'argot sectaire, équivalant à Belle-Parole, leggiadria), a été créée pour la vertu seulement (pour la réforme politique et religieuse). Ainsi Ta voulu son antique décret, auquel vous contrevenez traîtreusement (en dévoilant les mystères du langage erotique pour vous faire bien venir du parti guelfe, car ces Florentines éboulées, montrant impudemment leur gorge, ne sont autres, comme on l'a vu dans la Comédie j, que les déserteurs de l'Ordre). Vous que l'Amour a enrôlées, je vous le dis, puisqu'il vous a donné la beauté (le langage symbolique, vérité mixte) , et à nous (dignitaires), la vertu (ou vérité pure), en se réservant le pouvoir de ne faire qu'une, des deux (dépouillées du voile symbolique , la vérité mixte et la vérité pure ne font qu'une). Vous devriez renoncer à aimer (à vous dire fidèles d'amour) et couvrir ce qui vous a été donné de beauté (couvrir votre gorge), attendu que vous n'avez pas la vertu qui était son but. Hélas ! que vais-je dire ? Je déclare que ce serait l'effet d'un beau dépit chez une dame, et louable avec raison, de mettre volontairement en oubli ce qu'elle a de beauté ( ce qu'elle sait du langage mystérieux).
« Il est un homme qui a rejeté loin de lui toute vertu, non pas même un homme , mais une brute ressemblant à l'homme. Chose étrange, mon Dieu, que de vouloir descendre de la condition de maître et seigneur à celle d'esclave (de cet homme assimilé à la louve et à pis encore) , c'est-à-dire passer de la vie à la mort. Dames, la vertu (soit mixte , soit pure) , est toujours le vêtement dont le
poëte s'enveloppe dans son œuvre, virtutc ai siio fattor sempre sottcina, elle lui obéit et lui fait honneur (sous la figure de Béatrice), à tel point que l'Amour l'admet marqué de son signe (ocpapa^-.?), parmi les siens dans la bienheureuse cour ; il sort joyeusement par les belles portes (des Ophites), va, s'arrête et accomplit joyeusement son grand vassclagc. Durant son court voyage, il conserve (dans sa mémoire) , il embellit, il développe ce qui s'ofîre à lui. Il prend la MORT en mépiis au point de n'en avoir nul souci (lorsqu'elle lui apparaît, dans l'Enfer, sous la forme de Lucifer, dans le Purgatoire, sous celle d'une femme difforme et sous celle de la prostituée). O Vertu, chère et pure suivante (de l'Amour) , tu es à la hauteur du ciel , toi seule fais seigneur suzerain (même prince et pontife), ce qui prouve que ta possession est toujours une aide puissante.
« Celui-là se fait Vesclave non d'un seigneur, mais d'un ignoble serviteur {serviis servorum), qui se détache d'un tel maître (de l'amour sectaire). Apprenez ce qu'il en coûte lorsqu'on s'éloigne de lui. Combien il est arrogant ce serviteur prince, servo signor ! En effet, les yeux de l'inicUigencc sont fermés pour lui, et il nous faudrait nous diriger par cette volonté étrangère c[m n'a en vue qu'extravagance ! AU' altrui posta ctiadoccliia pur f allia.
C'en serait assez sans doute pour faire juger dans quel esprit a été composée cette Canzone, l'une des plus longues de Dante. Il nous faut pourtant en donner encore quelques traits. Il continue de s'y récrier contre ceux qui se mettent en aveugles à fa suite de cet avare qui règne sur tous, ch'a tutti signor eggia (Satan Aleppe). « uiaudite soit la couche, s'écrie-t-il, o\xi\\l'Q?> bercé de songes vains ^ maudites soient les richesses auxquelles tu te cramponnes des deux mains, et qui bientôt t'échapperont I » Puis, s'en prenant à la Raison qui se laisse asservir ; « La faute, ajoute-t-il, en est à elle, qui ne le châtie pas. Si elle dit pour excuse : Je suis captive^ ah ! qu'il y a de faiblesse chez un maître qui se laisse dominer par un serviteur, ah corn' poca difesa mostra SIGNORE, a cui SER\0 sormontal C'est ici que la honte redouble, si Ton regarde bien à ce que je montre du doigt, se ben si guarda la dove io addito. n Mais on n'a pas voulu regarder où il montrait.
Il n'y a pas à dire, c'est bien là la révolte du rationalisme contre l'autoriié, en maiiiTC de foi. Ceux qui i^ont tentés de se rallier au
Saint-Siège sont traités « d'animaux se faisant illusion à eux-mêmes et cruels envers les exilés, hommes devant lesquels le vice s'enfuyait, maintenant errants nus par les montagnes et les marais, lorsqu'une fange vile est revêtue de riches habits. C'est en vain que la vertu (sous la forme de Béatrice) se produit hardiment au conspect de Vavare lui-même et de ses adhérents, invitant ses ennemis à h paix par la matière bien travaillée, materia pidita (dans le sens calholique), afin de l'attirer à elle en lui faisant illusion, per alletarlo a se. » Il en est pour ses peines; puis, parmi ses coreligionnaires eux-mêmes, son poëme n'est pas accueilH comme l'auteur était en droit de l'espérer : les procédés dédaigneux de certaines personnes à son égard, leurs froideurs le blessent, et il s'en plaint avec amertume. Il termine en disant aux clames, si bien admonestées par lui, qu'il leur a révélé dans certaines parties (de sa Comédie), in alcun membro, la nature ignoble de ceux qui leur font des avances ; mais qu'elles devraient bien plutôt les prendre en haine, attendu que tous les vices sont réunis en eux.
L'envoi a cela de remarquable qu'on y trouve la preuve qu? cette dame, si chère aux fidèles d'amour, était la même pour tous, de quelque nom qu'ils l'appelassent, c'est-à-dire leur pensée intime, leur âme personnifiée, cette /b/ pour laquelle ils se proclamaient brûlants à.\imour et sur laquelle ils fondaient de si belles espérances, d'où leurs trois vertus théologales.
" Chanson, une dame n'est pas loin qui est de notre pays, et que tous proclament belle, sage et courtoise, mais personne ne la reconnaît sous les noms de Blanche (comme la pure lumière et comme l'habit du Temple), de Giovamia (dérivé de giovare, aider, assister, selon Dante), de Courtoise (ou Gibeline, de coite, cour, encore selon lui; quant à Béatrice, qui béatifie, il n'a garde d'en faire mention). Va-t-en vers elle close et honnête (en langage dus et orné ou car), révèle-lui d'abord qui tu es et à quelle fin je l'envoie, puis tu feras selon qu'elle ordonnera. »
BALLADE
Morte iiUnna , di Pietà nimica.
Ballade dans laquelle Dante, nous dit l'annotateur, déplore la mort d'une belle jeune fille, qui avait été l'amie de Béatrice. Voyons donc de quelle nature seront les fleurs qu'il va jeter sur sa tombe.
« Mort vilaine, dont la piété est ennemie, mère antique des douleurs (de l'Italie), aux jugements indiscutables et lourds à endurer (pour la raison) , giudizio incontrastabilc e gravoso ; tu es cause que mon cœur endolori s'en va pensif, aussi ma langue est-elle fatiguée de te jeter le blame. Avant que tu aies à mendier grâce de moi, il faut que j'aie retracé (dans la Comédie) la série de tes méfaits, qui comprend tous les crimes, lo tiio failir, d'ogni torto tortoso (nous les avons vus accumulés dans les trois cantiques). Non pas qu'ils soient cachés aux gens, mais pour accroître encore le courroux de ceux qui se nourrissent (de la science) d'Amour. Tu as banni du siècle Courtoisie (la puissance impériale) et la vertu (fidélité à l'empire), qui est le plus à priser chez une demie (ayant barbe au menton). Tu as détruit dans la gaie jeunesse (initiés à la gaie science) l'élégance amoureuse, Vamo7'osa leggiadria (le beau parler erotique remplacé par le jargon dogmatique). Je ne veux pas en dire davantage, ni découvrir de quelle dame il s'agit ici, autrement que par ses propriétés connues (manifestées dans la Comédie), che per le proprietà sue conosciute. Que ceux-là qui ne méritent pas le salut (de Béatrice et par Béatrice) n'espèrent pas avoir jamais sa compagnie (être admis dans son intimité au point de connaître tousses secrets), 7ion speri mai aver sua compagnia.
Cette ballade n'est pas trempée de larmes assurément, et l'amie de la défunte, Béatrice ou toute autre, aurait conçu une pauvre idée de la sensibilité de son amant, s'il lui avait apporté de pareils vers en témoignage de la part qu'il prenait à sa douleur. Tous ses regrets sont, au résultat, pour Courtoisie et pour Belle-Parole , exilées du siècle par cette vilaine Mort dont la piété est ennemie ; charmantes
personnes en effet, très-amies de Béatrice et de Nohlcsso, mais non pas très-jeunettes. Et voilà pourtant quelle a été la belle besogne des commentateurs ; je ne parle pas des traducteurs, et pour cause.
CANZONE
Tre donne intortw al cor mi son venutc.
Trois dames sont venues à l'entour de mon cœur et se tiennent au dehors, car l'amour en occupe intérieur, où it rèyne en maître sur ma vie. Elles sont si belles et ont tant de vertu que c'est à peine si celui qui domine sur mon cœur se hasarde à parler d'elles. Chacune paraît triste et abattue, comme une personne poursuivie et lasse h qui tout le monde fait défaut, sans égard pour sa vertu et sa noblesse. Il fut un temps où le langage qu'elles parlaient les faisait chérir ; tous maintenant n'ont plus pour elles que haine ou indifférence. Ainsi délaissées elles sont venues à moi comme au foyer d'un ami, sachant bien y trouver celui que j'ai dit (l'amour albigeois). »
Ces trois dames ne sont autres que les trois dames bénies de la Comédie, à savoir la secte elle-même ou Marie , Lucie ou la lumière sectaire, et Béatrice, la foi incarnée de Dante, son Verbe personnifié. Elles viennent se plaindre à lui de leurs misères, comme les déesse» d'Eleusis apparaissant à Numenius, dit Macrobe, sous la figure de trois prostituées pour reprocher à ce philosophe d'avoir parlé trop clairement de leurs mystères. Lucie a la tête penchée comme une rose détachée de sa tige, corne succisa rosa, allusion à la rose, nom sous lequel était désignée dans l'origine la dame idéale objet de l'adoration des fidèles d'amour, elle est sans ceinture, et sa robe déchirée laisse voir des choses dont il est plus convenable de ne point parler, che'l tacere è bello. L'irritation des uns à l'apparition de la Comédie, et l'erreur des autres en croyant que Danle désertait leur cause, avaient eu pour résultat des indiscrétions graves, trop de voiles avaient été déchirés et la lumière, cachée jusque-là.avec tant de soin, se laissant voir presque à nu, se trouvait en péril. « L'Amour ému de pitié, et irrité de voir la belle dame en cet état, s'enqniert de ce qui
— ZIU —
cause SCS peines. « Sœur de ta mère, lui répond-elle, je suis Justice, Driuura, et bien malheureuse, comme tu le vois à mes habits et à ma ceinture. »
Lucie n'est pas plus sœur de Venus que la Justice, à coup sûr, mais l'Amour tel que l'entendait Dante étant né de la doctrine secrète qui pour lui était la vérité, il en résultait que cette doctrine- Vérité, mère de l'Amour sectaire, avait pour sœur non-seulement la Justice, mais encore toutes les autres vertus, lant cardinales que théologales. Il ne saurait en être autrement puisque les deux compagnes de Lucie sont Marie et Béatrice. Pour qu'il n'y ait pas à en douter, laissons-la parler elle-même.
« ^'on loin du ÎNil où la grande lumière affranchit la terre de toute ombre, cloveH gran liime togh'e alla terra ciel vinco la fronda, j'ai donné naissance h celle qui, là, près de moi, essuie ses larmes avec sa tresse blonde; et celte belle personne, ma fille, questo mio bel poriato, en se mirant dans la source claire, engendra celle qui est nlus loin. »
Qu'on se reporte à la Comédie, où l'éveil est donné à Lucie sur le péril que la louve fait courir à Dante, par Marie qui est près d'elle, et où elle va ensuite réclamer pour son fidèle l'intervention de Béatrice qui est plus loin; on comprendra alors que ces trois personnages se trouvent ici dans la même position l'un par rapport à .l'autre.
C'est de V Orient que vient Lucie ou la lumière, il n'y a pas à en douter d'après sa déclaration, c'est laque la gnose, la kabbale et tout le syncrétisme alexandrin ont eu leur origine ; c'est sur les bords du JNil que les chevaliers du Temple furent initiés, par les prêtres cophtcs, dit la tradition maçonnique, aux mystères qu'ils rapportèrent en Europe, et dont le sanctuaire principal est encore appelé le Grand- Orient. Il est donc tout simple que Lucie dise avoir enfanté dans ces parages une religion, et qu'elle nous la représente sous les traits d'une belle personne blonde, pour indiquer que ses premiers adeptes dans l'Occident ap])artenaient à la race des Francs, et Béatrice est bien la fille légitime de cette rehgion ou plutôt de cette secte personnifiée, se mirant à la source de la doctrine-vérité dont elle était émanée .
L'Amour verse des-larmes et salue les sœurs désolées , le germane
scûnsolatet sœurs de qui? Des trois dames bénies de la Comédie évidcmnicnt, qu'elles reproduisent ; en effet ces trois belles éplorécs sont mères et filles l'une par rapport à l'aulrc ; et on se rappelle que celle qui seule a porté la parole a dit être la sœur de la mère de l'Amour. Quoiqu'il en soit, celui-ci leur montre deux dards, figure des deux clefs relatives aux deux vies active et contemplative, ainsi qu'aux deux langages symbolique et doctrinal. « Ces deux dards sont, dit-il, les armes sur lesqueiles je compte j, elles sont rouillées faute de servir. Si c'est uu mal que générosité, tempérance et les autres vertus du même sang que nous, s'en aillent réduites à mendier, à ceux-là de le déplorer et de s'en plaindre qui ont atteint jusqu'aux rayons d'un certain ciel, clie sono ce raggi di cotai ciel giunti (il n'a garde de le designer). Non pas à nous qui appartenons à la cité éternelle (à la nouvelle Jérusalem). Que si nous avons à souffrir maintenant, nous ne saurions -périr et nous trouverons des gens pour rendre à ce dard tout son lustre (pour faire briller la vérité doctrinale cachée sous le langage symbolique). »
C'est parce qu'on n'a pas compris parmi mes coreligionnaires les fictions dont j'ai fait usage, que nous avons à déplorer des désertions et des indiscrétions dans les grades inférieurs ; mais on ne s'est pas mépris sur mes fictions en plus haut lieu, et le moment viendra où il sera possible de les faire voir sous leur véritable jour. Telle est en substance la pensée de Dante. Il conclut en déclarant qu'il tient son exil à honneur, CesiliOj che mèdato, onor mi tegno, et que le monde dût-il voir les fleurs passer du blanc au noir (ceux des Florentins qui suivaient le parti gibelin passer aux guelfes), tomber avec les gens de bien est un sort glorieux. « Sans l'éloignement qui prive mes yeux de la belle image qui m'a enflammé (l'aigle impériale), ce qui me pèse tant me paraîtrait léger; mais celle ardeur m'a tellement consumé que la Mort a appuyé ses clefs (temporelle et spirituelle) sur ma poitrine.... Au surplus si j'ai péché (en composant h Comédie dans le sens catholique apparent), assez de lunes se sont passées pour que ma faute soit effacée, s'il suffît pour cela de se repentir. »
L'envoi ne fait que confirmer tout ce que nous avons avancé sur l'interprétation à donner à cette composition, dorit le sens littéral n'ofiVe que contradictions et ténèbres. « Cînuson, que nul homme (profane) ne porte la main à tes vêtements pour voir ce que cache une
belle daiDc. Que les parties nues suffisent (ses beautés apparentes). Refuse à tout ie monde le doux fruit (de la doctrine), vers lequel chacun étend la main. Mais si tu rencontres quelque ami de la vertu (un adepte d'une discrétion éprouvée) qui t'en j)rie, montre-toi à lui sous des couleurs nouvelles (livre-lui Ion sens véritable), et fais désirer aux cœurs amoureux celte fleur qui est belle au dehors (celte poésie figurée bien plus à priser pour ce qu'elle recèle que pour ce qu'elle déploie de mngni(icence). (1) »
(1) Danle désignant assez clairement dans celle Canzone ceux de son parti , sousle nom de blanches fleurs, nous résumerons ici brièvement un ancien fabliau, qui prouvera que nos vieux Iromères entendaient assez bien son langage ligure. Il est inlilidé: le Jugement d'amour, ouFlorenccet Blaric/ic-F/eur.uSon auteur y estil dit , eut assez de courioisie, mais il défendit qu'on eût à le raconter aux lâcbes, aux indiscrets e.l aux vilains. Révéler les mystères d'amour à celte canaille-là, c'est les profaner. "Florence et lUanche-lHeur étaient deux dames s'aimant comme deux sœurs. Un malin du mois de mai que, toutes deux assises près d'un ruisseau , elles y regardaient liuir à tour leur \'isa^e (\n*amour altérait , elles en vinrent à se confier réciproquement leurs sentiments secrets. L'une aimait un Chevalier , l'autre un Clerc. De là débat entre elles sur le point de savoir lequel était à préférer pour ami. Elles se dirigent donc vers la Cowr c^'^/wowr pour qu'il ait à prononcer. Le rossignol , messager du dieu et préposé à la garde de son jardin , à qui elles demandent leur chemin , examine d'abord attentivement si elles portent le sceau de l'Amour, puis il exige un baiser de chacune (signe et mot de passe). Elles entrent alors et trouvent l'Amour couché sur un lit de roses. Il convoque ses barons, qui sont tous des oiseaux (chantres d'Amour) : Florence choisit pour son champion le papegai; (perroquet, eu haWen pappaga/lo , traduit par Pape gaidois, équivalant à Pape français, Clément V). Blanche-Fleur confie son bon droit au rossignol (Dante). Ce dernier est vainqueur, l'habileté prudente triomphe des vaines paroles, Florence, l'amie du Chevalier (du Temple) qui s'est con— fiée au papegai, tombe expirante, elle est morte l'amie du Clerc ; (versé dans la science d'Amour) jouit du triomphe de son défenseur, et sa t^ie n'est qu'une suite d'heureux jours. Les oiseaux élèvent un tombeau à Florence « au Chevalier qui Jut amie, »
Nous ne ferons que mentionner une messe solennelle chantée par les oiseaux ; messe dans laquelle le rossignol est l'officiant et le papegai fait un sermon sur l'Amour, f^'oy. Legrand d'Aussy , t. I, p. 306 et 33. — Boccace donne aussi dans son Fdocopo une histoire de Florio et nlanche-Fleur. Ce roman, dans lequel on uppreiid comment on va de Ilome en GoUcc en passant par Toulouse^ est un commentaire biéroglyphicpiede la Vie -Vof/cr/Zt? et de la Comédie.
BALLADE
Quando il consiglio degli augei si tenue, etc.
Nous essaierons de donner ici une Iraduclion en vers de celte fable sous forme de ballade :
Quand s'assembla le congrès des oiseaux,
Il fallut, sans avis nouveaux.
Que chacun parût en personne.
La corneille, d'humenr félonne.
Songeant à changer de jupon, Eut la malice aux hôtes du canton
D'attraper mainte et mainte plume,
Et, s'en parant, dans ce costume Vint au congrès; mais son espoir fut vain. Comme sur tous elle apparaissait belle,
On chuchotait : Qui donc est-elle ?
Si qu'on la reconnut enfin.
Or écoutez ce qu'en advint.
Tous les oiseaux en foule l'entonrèrent Et de leur mieux tellement l'accoutrèrent,
En la déplumant sans façon. Qu'en un instant elle se trouva nue.
L'un s'écriait : Voyez le beau tendron ! Tiens , faisait l'autre, on dirait qu'elle mue. Elle resta pelée , en grand aft'ront.
Chaque jour autant en arrive A qui se fait des mérites d'autrui, De son renom, une gloire furlive.
Sous un harnais qui n'était fait pour lui. Souvent il sue et de froid tremble ensuite. Heureux donc qui les a par son propre mérite!
On a déjà deviné que cette 7îoire corneille, d'humeur malicieuse et félonne^ maiiziosa e fella^ est le clergé roiuain, désigné d'ailleurs par la soutane, gonnella. C'est lui qui comparaît devant les chantres d'Amour, que nous savons être autant d'oiseaux au doux ramage. Les plumes dont elle s'est parée font allusion aux œuvres de saint Augustin, de saint Clément, de saint Bernard, de saint Thomas, (i^
saint Bonaventurc, et d'autres encore que revendiquait Thérésie comme siens, nous avons dit pourquoi, saint François lui-môme peut-être. Peut-être même Dante, qui a fait figurer plusieurs de ces bienheureux dans son Paradis, a-t-il voulu également reporter la pensée sur les livres de l'Ancien et du i\ouveau Testament, délournés de leur sens au profit de l'Église catholique, toujours selon l'hérésie. Or le moment viendra où celle-ci triomphera et où les chantres d'Amour, dépouillant le clergé romain de ses plumes d'emprunt, surtout de ses richesses, le feront transir, agghiacciare, à son tour, et le rétribuant selon ses mérites, se réjouiront de le voir en mue, ella muda. Nous serions bien trompé si tel n'était pas le sens de cet apologue, qui s'écarte jusqu'à un certain point de la manière habituelle du poëte.
GANZONE.
lo son venuto al punto délia ruota.
« Je suis arrivé à ce point du cercle où nous voyons l'horizon (personnifié dans Léda) enfanter le ciel géminé (des gémeaux), quand l'étoile d'amour nous est cachée par le rayon lumineux qui, la prenant de biais, l'enveloppe, clie lanforca, au point de la voiler; quand cette planète, qui rend le froid plus intense, che conforta il gelo (la lune, ou l'influence ecclésiastique, d'où dérive la terreur qui glace, dans l'obscurité, les cœurs amoureux, en opposition au soleil, source de lumière et de chaleur vitale), se montre à nous toute entière par le grand arc dans lequel chacune des sept (étoiles ou nymphes du Paradis) fait peu d'ombre (loin de là, la foi, l'espérance et la charité rayonnent du plus vif éclat lorsque Dante a passé le ciel des gémeaux). Et pourtant, pas un seul des pensers d'amour qui abondent en moi, oîid'ïo son carco, n'abandonne mon esprit, plus ferme qu'une fièvre di retenir fortement une image ([t Pierre. »
Tout ce phébus astrologique signifie qu'arrivé au signe des Gémeaux, presque au terme de son cycle poétique, où il a donné à sa Béatrice un déguisement emprunté à cette Église, dont le prince des
apôtres fut la première pierre, selon la parole du Sauveur, Dante croit nécessaire de déclarer aux siens qu'il est toujours inspiré par les mêmes pensers d'amour, qu'il leur reste fidèle malgré les apparences contraires, et qu'il persiste plus que jamais dans sa fiction, la considérant tout à la fois comme un moyen de salut et de propagande.
Dans « le vent voyageur venant d'Ethiopie troubler l'air que le soleil réchauffe, et poussant sur cet hémisphère à'èpaisses nuées, s'il n'est contrarié par un autre courant d'air; dans ces nuées, se résolvant en neige et en pluie funestes, qui assombrissent l'air^ tandis que l'Amour,' qui retire ses fiicts au ciel, à cause du vent qui soufjle, n'abandonne pas le poète, tant est belle (sous les traits de Béatrice) cette cruelle (Piété), » dont il a fait sa dame; on ne saurait entendre autre chose, ce me semble, qu'un redoublement de persécutions, d'obstacles et de périls pour le parti de la réforme politique et religieuse. Il est tout simple alors qu'il faille opposer au vent funeste d'où proviennent tant de maux un autre courant d'air ou d'idées, et que l'Amour soit obligé de se retirer au ciel avec ses fdetSy destinés à pêcher des âmes.
« Les oiseaux qui, suivant la chaleur (et la lumière), s'éloigîient de l'Europe, » sont les troubadours de la Provence forcés de s'expatrier, ceux qui, c faisant trêve à leurs chants, attendent le retour du printemps, » sont les poètes italiens réduits à se taire jusqu'à de meilleurs jours, ce qu'indiquent assez clairement les vers qui terminent la strophe. « Enfin tous les animaux qui sont gais de leur nature (tous ceux qui cultivent la gaie science) restent sans amour, parce que le froid (exhalé de la lune, astre de l'erreur) amortit leur esprit, peroccliè il freddo lorspirito ammorta ; td^ndh que le mien n'est que plus emporté par l'amour, car mes pensers sont les mêmes, que le temps soit rigoureux ou non. Ils me viennent de ma dame, toute jeune encore qu'elle est, ch'lia picciol tempo. »
Cette jeune personne, cette fillette, pargoletta, comme il l'appelle plus loin, met les commentateurs dans un grand embarras. Mais ils auraient dû réfléchir que la création de Béatrice datait de la Comédie, dont la publication était toute récente, puisque les deux premières cantiques avaient précédé la Vie Nouvelle. Ce dernier opuscule, écrit pour expliquer comment son auteur avait été réduit à se jeter dans
— isoles bras de diiinc Piclé, son ennemie, venait elle-même de paraître. Béatrice, qui y est mise en scène à neuf ans, pour monler au ciel à dix-huit, n'avait que peu de temps d'existence, comme personnage principal de la Comédie; elle en avait e/icore moins comme héroïne de la Vie Nouvelle ; dans l'une comme dans l'autre, elle pouvait être considérée comme une toute jeune personne, paryoletta.
Les feuillages qu'a fait pousser l'influence d'Ariès (signe sous lequel se faisait l'initiation), les fleurs et les herbes ciid ne -peuvent endurer les frimas, sont les religionnaires vulgaires, dénués de force et de courage pour faire face au danger les sapins; et les lauriers gardant leur verdure sont les hommes dont la constance, l'énergie sait résister aux coups du sort. Et, pour se montrer tel, Dante déclare que « dût-jl vivre éternellement, il conserverait dans son cœur le trait dont il a été atteint par l'Amour. » Combien ne fallait-il pas que son œuvre eût été accueillie avec défaveur et soupçon dans son propre parti, pour qu'il se crût obligé de revenir si souvent à la charge en protestant de son invariable fidélité !
Il a voulu incontestablement faire allusion à l'JEnfer et h la puissance qu'il y fait régner en souverain, en parlant de ces eaux fumifères produites par les vapeurs de l'abîme, et envahissant sa route durant le grand assaut de l'hiver (en opposition au triomphe du soleil et de la lumière). » Ce sol de pierre, cette eau morte convertie en verre par le froid qui la condense, rappellent trop fidèlement les images de h première cantique où il fait, à l'aide de l'Apocalypse, une guerre si haineuse à l'autorité pontificale, pour qu'il soit possible de s'y méprendre, surtout lorsqu'il s'écrie : Pour moi, dans la guerre que je fais, je n'ai pas reculé d'un pas, « E dio délia mia guerra non son perd lornato un passo arretro, ni ne veux faire un seul pas en arrière, car si le martyr est doux (pour sa cause) la mort (feindre le catholicisme pour n'être pas martyr), doit avoir bien plus de douceur. »
« Chanson, qu'adviendra-t-ildemoi, quand reviendront des temps plus doux? neW altro dolce tempo novello^ \ovsqueV amour pleuvra de tous les cieux sur la terre (de ces neuf cicux en rapport avec autant de grades sectaires, lorsque la lumière triomphera des ténèbres), puisque par ces te})ips glacés l'amour ne vit qu'en moi et non ailleurs? Il en sera de iiroi comme d'un homme de marbre, si une jeune fille a pour cœur un morceau de marbre. »
De même que nous disons, liomme de guerre, homme de loi, homme de pkuiie , pour guerrier, légiste, écrivain , l'homme de marbre auquel Dante se compare n'est autre que le statuaire ; le sens des deux derniers vers s'explique ainsi de lui-même :
Il en sera de moi comme de Pygmalion pour sa statue, comme du statuaire épris de son œuvre, auquel l'Amour a donné la vie. Qu'en disent nos commentateurs déroutés? Cette composiiion si nébuleuse, interprétée ainsi, n'acquiert-elle pas enfin, pour eux, une transparence qui leur permet de discerner la pensée inspiratrice ? Ils répondront que Dante aurait dû, pour les aider un peu, écrire da marmo.
Prolonger encore cette revue laborieuse et monotone des poésies secondaires de Dante serait aussi inutile que fastidieux, puisqu'elle continuerait de ne nous offrir que la même phraséologie bizarre, produisant par moments de magnifiques clîels rhylhmiques, mais laissant constamment dans les mêmes ténèbres ceux qui, s'en tenant au sens littéral, se demandent ce qu'a voulu exprimer l'auteur. C'est toujours, de sa part, le même abus des mots : ainoui-, piété, lumière, soleil, pierre, étoiles, pleurs et sourire; c'est toujours une dame tantôt humble, tantôt dédaigneuse ou cowroucéej, parce que, en réalité, cette dame a deux aspects bien distincts. Quant à des idés simples et naturelles, à des sentiments vrais et s'exprimant avec spontanéité, il faut renoncer à les y rencontrer. On y trouve, en revanche, les imaginations les plus étranges, quelquefois les plus disparates et les déductions les plus illogiques, sans parler des contradicuons sans fin.
C'est là ce qui a causé l'étonnement de tous ceux qui se sont occupés du chansonnier de Dante, ce qui a fait se récrier les Millot, les Ginguéné , les Fauriel, les Delécluze , sur le caractère phénoménal d'un genre de compositions qui n'a d'analogue que chez les Provençaux (1). Quoi de plus simple, cependant, que l'adoption
(1) Quei U-avail intéressant ei fécond à entreprendre, si j'avais quelques années de moins, dans ceUe iiiassed'ou\rages en langue romane 'et en langue d'o//, poésies, romans, fabliaux, chroniques! que de documents pour l'histoire et la critique, fourvoyées depuis si longtemps, cl tout cela pour un caractère méconnu !
Combien d indices significatifs auraient dû pourtant mettre sur la voie ! Ces Cours d'Amour composées de ^«we^ et présidées par des <:/n,'«<'^; Pierre Vidal allant
d'un langage mystérieux accessible aux seuls initiés, de la part de religionnaires contraints de se cacher dans l'ombre, on présence d'une autorité toute-puissante? Quoi de plus innocent en apparence et de plus propre à écarter les soupçons que de se montrer uniquement absorbé par l'iimour, de ne parler et de n'écrire que pour épancher des pensées d'amour, à la condition de donner à chacun des mots du vocabulaire erotique une valeur conventionnelle à la portée des seuls adeptes ? Les poésies des troubadours albigeois, celles des prédécesseurs de Dante et de ses contemporains, toutes conçues dans le même style et dans le même esprit, c'est-à-dire in-
affublé, durant des années, de la peau d'un loup et se travestissant en loup pour se faire bien venir de madame Louve , poussant l'imitation jusqu'à se laisser donner la chasse par les siens; madame Louve courtisée aussi par Raymond de IWiraval , le comte de Foix , les seigneurs de Scissac, deMirepoix, de Montréal; Bernard de Ventadour appelant sa dame Bel-Vezer et disant : Je l'aime depuis le temps où nous étions enfants elle et mol; Giraud de Borneil craignant de louer la sienne de peur des méchants et de se rendre suspect ; la Tenson entre Giraud et Bonfils dont la. m\e ne veut pas adorer la croix ; le moine de Fossan amoureux sans l'être; Fouquet de Lunel maudissant la noire maîtress<: du comte de Rhodez ; la 'vieille trompeuse prostituée de Bcrenger de Puyverl ; l'admirable dame de Guillaume de Cabestaing, semblable à Dieu ; celles d'Arnaud Daniel et de Boniface Calvo, parfaite image de la Divinité. Arnaud de Marsan donnant à un néophyte des leçons de gai savoir et lui disant : Les yeux et les mains sont les signes par lesquels on juge souvent d'un homme ; Aymeric de Péguilain regrettant le bon vieux temps où Vemplrc d'Amour était dans toute sa vigueur {yoy, Millot) ; Armadio d'Esca recommandant de colorer ses paroles par un semblant de ceV/Ve; l'histoire de Wibert que le prêtre Gérard veut empêcher de faire un pèlerinage à »Sa//?/e-Fo/, et qui le surprenant en habit de pèlerin lui arrache les deux yeux (\w''\\ jeite à terre ; ce qui n'empêche pas Wibert d'exercer la profession de yo/^^/e://- , jusqu'au moment où Sainte-Fol lui rend ses yeux qu'une colombes, ramassés; enfin , les aventures de Ralmond^ seigneur du Bousquel, pris par des pirates qui lui font boire une potion d'oubli et, après maintes traverses, voyant apparaître Sainte-Foi, qui lui fait recouvrer sa selgnerle et prendre vengeance de sa femme infidèle, {f^oy. Fauriel, t. I, p. 435 et suiv.) Ajoutez à tout cela la longue liste des chants divers sur Y Amour et des traités sur V Art d'Amour, La bibliothèque du Vatican en possède une masse énorme dépassant tout ce qu'on pourrait en réunir 'dans l'Europe entière. Les PP. Mabillon et Monlfaucon ne purent obtenir communication de ces manuscrits provençaux. Il fallut à La Curne de Sainle-Palaye un bief du pape pour les consulter. ( Voy. Millot et Ginguéné.) Mais ils n'y. comprirent pas plus que les autres , ou n'en dirent rien.
intelligibles, le plus souvent, en s'en tenant à la lettre, ne laissent pas douter que les sectaires du moyen âge n'aient eu recours à cet artifice. Il serait à supposer, quand les preuves nous feraient défaut, car telle a été à toutes les époques la tactique des partis et des associations occultes. Le travail auquel nous venons de nous livrer sur les poésies prétendues amoureuses de Dante n'a pas eu d'autre but que de démontrer jusqu'à quel point on a été abusé à leur égard.
En effet, on a pu voir que l'amour proprement dit y est complètement étranger; que ces compositions diverses se rapportent toutes aux graves intérêts qui préoccupaient Dante, aux circonstances difficiles dans lesquelles se trouvait son parti, aux périls qu'il courait lui-même. Elles donneiit la preuve que son poëme fut pour lui une source de déceptions cruelles, et lui valut, de la part de ses coreligionnaires, des reproches, des accusations, contre lesquels il lui fallut protester; qu'il en résulta même des désertions dans leurs rangs. La conséquence à en tirer, c'est que la Comédie a été conçue dans un système différent de celui qui faisait la base du langage conventionnel, qu'elle l'a modifié en y introduisant un élément nouveau, l'élément dogmatique, qui, destiné à tromper l'autorité dominante, faisait aussi illusion à un certain nombre de sectaires.
Ainsi s'expliquent les déclarations réitérées de Dante sur la constance de ses convictions, et sur sa ferme résolution de continuer la guerre contre la puissance dont il avait insidieusement arboré les
insignes.
Mais ce qui ressort surtout de ses déclarations sur son invariable fidélité au culte d'amour, qu'il avait répudié cependant pour parler de Dieu comme chrétien, sur sa ferme volonté de continuer la guerre contre l'ennemi commun, c'est que tout l'appareil catholique déployé dans son poëme n'était, en réalité , qu'une comédie, comme l'annonçait du reste le titre qu'il lui avait donné.