‹ Dante hérétiqueChapitre 26 sur 37 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Dante attachait la plus grande importance au langage et au style , autrement dit, à la manière de s'exprimer verbalement et par ([^crit. Rien de plus concevable , quand pour lui ce véhicule de la pensée était un instrument de propagande , en même temps qu'un moyen de salut; quand pour lui l'art de parler et d'écrire, l'éloquence et la rhétorique, se réduisaient à l'art de manifester sa pensée en la déguisant complètement , à l'aide d'ornements dont il fallait connaître la combinaison pour pouvoir l'en dégager. Aussi le voit-on revenir fréquemment sur le mérite du style , sur les merveilles opérées par le poëte et le rhéteur , louer Yirgile de sa manière de parler or?iée, comme aussi Arnaud Daniel, Sordello et d'autres encore; mettre dans la bouche de G. Guinicelli une comparaison entre l'ancien et le nouveau style, toute à l'avantage de ce dernier; s'étendre longuement sur les motifs qui lui ont fait adopter l'idiome vulgaire, que parlaient ses générateurs y de préférence au latin, et, enfin, écrire un livre tout exprès pour traiter la matière ex pofesso.

Pourquoi composer ce livre en latin et se mettre ainsi en opposition avec les motifs énoncés dans le Banquet, pour exclure cette langue de tout ce qui a trait à l'instruction du plus grand nombre ? C'est ce qu'il importe peu de savoir, et ce qu'il serait assez difficile d'indiquer d'une manière certaine , l'ouvrage étant resté inachevé.

Mais comme on y retrouve les mêmes préocciipaiions, les mêmes préférences de la part de l'auteur, et qu'il y donne certaines iiidications précieuses à recueillir, nous ne saurions le passer sous silence, malgré ce qu'il présente d'aride et de pédantesque, d'autant plus qu'il vient en plus d'un endroit à l'appui de ce que nous avons précédemment exposé.

Chapitre pre>iier. > L'éloquence étant nécessaire à tous, » c'est pour éclairer et diriger le vulgaire que Dante se propose de traiter en latin un sujet qui intéresse, « non-seulement les hommes (les initiés), mais encore les femmes et les enfants ( les dignitaires et les néophytes) , qui vont cheminant comme les aveugles sur les places, et se figurent souvent que des choses postérieures existaient antérieurement, anteriora posteriora piitonteSj » (quand le temps présent est bien autrement difficile.) Il se propose donc, verbo aspirante de cœlis (c'est-à-dire en empruntant son langage aux cieux, notamment à celui de la rhétorique) , de les abreuver d'un « très-doux hydromel, a

Pour lui , l'idiome vulgaire est le dialecte parlé dans les diverses contrées et même les différentes villes de l'Italie. « J'appelle langage vulgaire, dit-il, celui dont les enfants sont habitués à faire usage par ceux qui en prennent soin , lorsqu'ils commencent à distinguer les mots. » Autrement dit , celui qu'on apprend en nourrice. Vient ensuite un second langage , « que les Grecs appellent grammaire , et auquel peu de gens parviennent , car il demande du temps et une étude suivie. » Mais le langage vulgaire ayant plus de noblesse, parce qu'il est parlé par tout le monde et qu'il nous est naturel, tandis que l'autre est artificiel, c'est de lui qu'il s'occupera particulièrement.

Ces mots , verbo aspirante de cœlis j, ne paraissent-ils pas bien ambitieux , lorsqu'il s'agit de traiter un pareil sujet , et ne donneraient-ils pas heu de supposer ce sujet plus élevé qu'il ne semble ? Voyons donc si, dans les deux seuls hvres que l'auteur ait écrits, nous ne trouverons rien qui vienne confirmer ce soupçon.

Chapitres II et III. L'homme seul a l'usage de la parole, les anges n'en ont pas besoin , attendu qu'ils se comprennent parfaitement d'intelligence à intelligence (puis ils ont leurs signes cabahstiques) ; il est inutile aux animaux , aucune société n'existant entre eux, m/lliim amicabile commercinm. Ce fut le démon qui parla à Eve

clans le serpent, et un ange dans Tanossc de Balaani. Quant aux pies (les croyants) , elles no font qu'imiter le son de la voix humaine, comme les autres oiseaux parleurs. (Voyez le moine de Zignhène.)

L'homme n'étant pas mû par l'instinct naturel , comme les bêtes, mais par la raison^ qui varie d'individu à individu dans ses opérations , et ne pouvant entrer dans la pensée d'autrui par la spéculation, comme les anges, la race humaine a besoin, pour communiquer ses pensées , d'employer un signe tout à la fois sensitif et rationnel, qui est le langage.

Chapitres IV et V. L'homme dut parler avant la femme , puisqu'il fut créé le premier. « Nulle personne , dont l'esprit est sain , ne saurait hésiter sur la première parole qu'il prononça ; pour moi , je ne doute pas que ce ne iùtEli ou Dieu. » Et pourtant on se souvient que, dans le Paradis, il fait dire à Adam que ce fut I; mais, comme dans le Banquet, il s'abstient dans cet écrit de faire la moindre mention du poëme, sans se soucier d'expliquer des contradictions sur lesquelles il aurait été naturel de donner quelque éclaircissement. Il semble, par cela même, qu'elles sont volontaires et qu'elles ont pour but d'appeler l'attention sur certains passages du livre ou de la Corné' die. Mais, au demeurant, ces contradictions ne sont qu'apparentes; il n'y en a aucune dans le fond. En effet, I , imperator ; EL , Enrico Lucembiirghesey et ELI, Enrico Liicemburghese imper ator^iio, diffèrent guère, quant à leur signification réelle.

EL fut donc la première parole prononcée par Adam, comme interrogation ou comme réponse , per modum interrogationis vet responsionis (mot de passe). « De même , qu'après la prévarication de l'espèce humaine (après le massacre des Albigeois et le supplice des Templiers) , tous les discours commencentparAcz^^ hélas! il est rationnel de croire qu'ils commençaient auparavant d'une manière joyeuse , a gaiidio , c'est-à-dire par Dieu, qui est toute joie (c'est-à-dire par les chants du gai savoir). » C'est à Dieu que l'homme parla le premier, non que son Créateur eût besoin du secours de la parole, puisqu'il lisait dans sa pensée, mais il voulut ainsi se faire gloire de son œuvre.

Chapitres V et VI. A propos de la langue dans laquelle l'homme s'exprima d'abord , Dante met en avant Pietramala , « ville trèsconsidérable, dit-il, sons ce rapport ^comma sous beaucoup d'autres,

et patrie de la majeure partie des enfants d'Adam. » De quel rapport enlend-t-il parler ? Quelle est cette grande ville de Pietramala, lorsqu'on ne connaît sous ce nom qu'une bourgade de la Toscane? C'est ce qu'il est impossible d'éclaircir en s'en tenant au sens littéral, d'autant plus que, immédiatement après cette simple énonciation , Dante se met à parler de la préférence que chacun est disposé à donner à sa langue maternelle , au point de vouloir qu'elle ait été celle dont Adam aurait fait usage. Mais si l'on se rappelle les jeux de mots sans fin auxquels l'auteur sectaire a recours sur ce mot de pierre, qui revient si souvent dans le poème et dans les chansons, ses males-poches, ses males-grifîes, etc. , on comprendra que la cité de Pietramala, ou male-Pierre , mauvaise pierre, n'est autre que la Rome des papes, bâtie sur une toute autre base que celle sur laquelle le Sauveur entendit bâtir son Église ; que la véritable Église , celle qui s'est élevée sur la bonne pierre, est celle à laquelle Dante appartient. Et l'on ne sera plus surpris en lisant que Pietramala est une ville très-vaste, amplissivia, dont l'importance est grande, tant sous le rapport de la langue que sous beaucoup d'autres, et qu'elle est la patrie du plus grand nombre des fUs d'Adam; car le latin était la langue officielle de l'Église et, au point où en était alors la science géographique, Dante avait raison de considérer la religion catholique comme celle qui réunissait le plus grand nombre de fidèles.

Chapitre VII. Malgré tout l'amour qu'il porte à Florence, Dante proclame que les premières paroles furent prononcées en hébreu. I^îais la rougeur lui monte au front en songeant à la confusion des langues, amenée par la criminelle ingratitude de ceux qui voulurent bâtir la tour de Sennaar. Il pousse à ce sujet de douloureuses exclamations, et les détails dans lesquels il entre peuvent le faire considérer comme en ayant été témoin. En effet, nous ne voyons pas dans la Bible que les langues se soient fractionnées par corps d'état parmi les nombreux ouvriers de Babel, ni que l'idiome de chacun ait été d'autant plus grossier et plus barbare que le travail dont ils s'occupaient était d'un ordre plus élevé. Nous serions donc très-porté à considérer la confusion des langues dont il est ici question comme un événement contemporain, arrivé lors de la descente de l'empereur Henri VII en Italie, et ayant entraîné le mauvais succès de son entreprise. Car on ne saurait voir là qu'une allusion à la division qui se

mit dans le parti impnial, aux révollos qui s'ensuivirent contre le dieu des gibelins; et ainsi le Nembrod que nous avons vu, dans l'Enfer, se dresser comme unelour au bord du puits de l'abîmo, ne sera plus, comme nous l'avons dit, que la figure d'un des premiers adonner le signal de la révolte, de Guido de la ïorre, entraîné par les instigations de Florence. En effet, à partir de ce moment, la confusion se mit dans le parti impérialiste, les uns criant : Vive le pontife! et les autres : Vive l'empereur! Mais, pour lever tout doute à cet égard, qu'on relise ces mots de Dante : Misera miserum maluisti venire ad cquum, en se rappelant ciu'au lieu de se ranger sous la bannière de Vaigle, Florence s'était alliée à Naples, qui arborait un cheval dans son blason. En conséquence, l'ingrate cilé, trois fois rebelle envers Henri, et mise par ce prince au ban de l'empire, avait perdu tous ses droits, quidquid siii juris yerierat, à l'exception de la seule famille des exilés, unica resei^ata domo. Eu effet, la sentence fulminée par cet empereur se termine par ces mots : « / qiiali sbanditi e loro famiglie sotto la noslra proiezione e del Romano ùnperio reserbiamo. 23 décembre 1311.» On a vu la trompe au son de laquelle cette sentence fut proclamée suspendue , dans l'Enfer, au cou de Nejnbrod.

Chapitre VIII. Aux détails dans lesquels il est entré déjà, Dante en ajoute dont il n'indique pas la source, mais qui ne méritent pas moins attention; ainsi, il nous dit: « Ceux auxquels l'idiome sacré demeura en partage n'étaient pas présents et n'approuvaient pas la manière d'agir des autres ; nec aderant^ nec exercitium commendabant; mais ils la détestaient grandement, et se riaient de leur sottise. Ceux-là, en moindre nombre^ étaient de la race de Scm. » Nous nous croyons en droit de conclure de ce passage que la vraie doctrine et le langage sacré de la secte restèrent le partage d'un petit nombre de fidèles, parmi lesquels il faut compter Dante, qui en effet ne se trouvait pas près d'Henri VII lors de son entrée eu Italie, et qui était loin d'ai)prouver les lenteurs de ce prince, ainsi que son obstination à s'emparer de Brescia, lorsqull aurait dû, selon lui, tomber résolument sur Florence.

Quoique nous paraissions être remoulés bien avant le déluge, on voit que nous sommes réellement eu plein moyen âge. Et en effet, bien qu'on nous parle de l'origine de l'espèce humaine et de sa dis-

persioii sur la terre, il s'agit eu réalité du point de dé])art de la doctrine gnoslique-manichéenne et de sa marche d'Orient en Occident. Qu'on veuille bien réfléchir sur les lignes suivantes : « Nous ne croyons pas à la légère que les hommes aient été, aussitôt la confusion des langues, dispersés par tout le monde. La racine de la lignée humaine fut plantée d'abord dans les contrées de l'Orient j, puis NOTRE RACE s^étcudit en poussant d'un et d'autre côté des rejeton multipliés, palmites, et elle atteignit enfin les extréniitcs de l'Occid.enty d'où résulta que des gosiers raisonnables s'abreuvèrent pour la première fois aux fleuves de l'Europe, à quelques-uns du moins, sinon à tous. Mais soit c[uc ce fussent des étrangers y venant pour la première fois, soit que nés en Europe, ils y retournassent, ils apportèrent avec eux un triple langage. »

Voici le texte de ce passage déjà si singulier, entendu dans le sens littéral :

Ex prœcedenli memorata confusione linguaruni non leviter opinaniiir per universa miindi climata... tune honiines primuni fuisse dispersos. Et cum radix liumance propaginis principaliter in oris orientalibus sit plajitata ; nec non ab inde ad iitrumcjue lattis, per diffusos midtipliciter PALIMITES, iNOSTRA/enY extensa PROPAGO : de^ mumque ad fines occidentales protracta, unde primitus tune vel totius EuropcB, vel salteni quœdam, RATIONALIA GUTTURA potave^ runt. Sed sive ADVEIS-E tune PRUIITUS ADYENISSENT, sive ad Europam INDIGENTE REPEDISSEÎNT , idioma secum trifarium liomines attiderunt.

Pour peu qu'on se rappelle maintenant qu'au dire de Dante ceuxlà seuls sont des hommes qui font usage de leur raison, les autres étant des brutes à ses yeux; que, déplus, il a pris soin de nous expliquer dans la Vie Nouvelle que le nom de palmiers, palmieri^ était affecté à ceux qui avaient fait le pèlerinage de Jérusalem, on reconnaîtra que le véritable sens de ce passage est tout différent de celui que nous lui avons donné, et qu'il en recèle un autre que voici :

« Notre doctrine a pris naissance en Orient ; ses sectateurs, constituant la véritable Hgnée humaine, ne se sont pas d'abord répandus par toute la terre : c'est peu à peu c^ue notre race sectaire, nostra propagoj s'est multipliée à l'aide des pèlerins de Syrie, palmites, palniiéri, qui ont porté la lumière jusqu'aux confins de l'Occident,

et alors des gosiers rationnels, des hommes faisant usage de leur raison, s'abreuvèrent aux fleuves de l'Europe. Ces missionnaires de la secte étant ou des Orientaux ou des Européens retournant au pays de leur naissance, ils apportèrent avec eux un langage à triple sens, allégorique, moral et anagogique. »

Pour repousser une interprétation si claire et si bien en rapport avec tout ce que nous avons vu précédemment, il faudrait s'expliquer comment il a pu tomber dans la pensée de Dante que des hommes fussent nés en Europe, lorsque nul gosier raisonnable ne s'était encore abreuvé à ses fleuves, que ces Européens eussent été en Orient apprendre un triple langage, pour le rapporter dans leur pays, qui avait sans doute le sien, et que la race humaine originaire d'Orient ait eu à peupler l'Occident, déjà habité par des hommes, raisonnables ou non. Or, cette explication n'est pas des plus faciles.

Toujours est-il que ces importateurs du triple langage se divisèrent en trois bandes, ayant chacune leur idiome propre : l'une eut en partage le Midi de l'Europe, l'autre le Nord, la troisième la partie de l'Asie et de l'Europe occupée par ceux qu'on appelle Grecs aujourd'hui, qiios nunc Gracos vocamus, comme s'ils ne portaient pas ce nom depuis des siècles. Mais expliquons-nous : il s'agit ici des transfuges de la secte, des Sinon du parti, que nous avons vus si maltraités en Enfer, dont il est aussi question dans la Monarchie, sous le nom de pasteurs grecs. Ceux-là tiennent du blanc et du jaune, comme l'une des faces de Lucifer; ils ont un pied sur le sol européen des catholiques, l'autre sur la terre d'Orient des manichéens et, ce qui est très -inquiétant, ils comprennent, en majeure partie, les artifices du vocabulaire conventionnel. Les trois idiomes se subdivisèrent ensuite dans chacune des régions indiquées ; mais les septentrionaux, comme les Hongrois, Esclavons, Teutoniques, Saxons et Anglais, conservèrent le monosyllabe io comme signe de leur origine commune. Pour le reste de l'Europe, il y eut un troisième idiome, « quoiquW ne s'aperçoive pas qu'il est triple, licet nec videahir trifariuni. »> Parmi les habitants de cette région, « les uns disent, pour affirmer, oc, les autres oil, et d'autres encore si, à savoir, les Espagnols, les Français et les Italiens. Mais ce qui prouve l'origine commune de leur idiome, c'est qu'ils se servent des mêmes mots pour exprimer beaucoup de choses, comme Dieu, ciel, amour, mer, terre, vivre.

mourir^ aimer ^ et d'autres encore, » Dante savait fort bien que les Espagnols ne disaient pas oc pour affirmer, qu'ils se servaient du si comme les Italiens, mais il voulait appeler l'attention sur le principal foyer de la doctrine albigeoise, sur les pays de langue d'oc, et n'osant nommer Toulouse, il avait recours à cet artifice assez visible, surtout lorsqu'on reconnaît que les mots dont il fait mention comme révélant l'origine comiiiune du langage dans les trois contrées sont précisément ceux dont les poètes sectaires font un si fréquent usage dans leurs compositions mystérieuses.

Chapitre IX. Après avoir donné ces renseignements préliminaires, dont il aurait été bien embarrassé d'indiquer les sources, Dante se hasarde , non sans crainte de mettre sa raison en péril, quam kabemiis rationem periclitari^ comment il se fait qu'un mémo langage devienne ainsi différent de ce qu'il était à l'origine : mais, pour rendre sa tàclie r.îoios laborieuse , il ne s'occupera que de notre idiome , c'est-à-dire do celui daiis lequel ou dit , selon les divers pays, oc, oïl ou si. Or la cause de cette divcrsilé est, à son avis, l'effet du temps et du besoin de changement chez les hommes. Voici ce qu'il nous dit à ce sujet : « Si nous examinons attentivement îîos autres œuvres^ nous nous trouverons beaucoup plus différents de nos concitoyens les plus reculés , que des gens du même siècle que nous, dont nous sommes le plus loin. ^^ Il semble que la proposition va d'elle-même, et pourtant l'auteur juge à propos de l'étayer d'un exemple que voici : « C'est pourquoi j'affirme hardiment, audacter affirraamur, que si les anciens papiens, papienses , ressuscitaient à l'heure qu'il est , ils parleraient un langage différent de celui des papiens d'aujourd'hui. »

Dante est rarement naïf, et pourtant il est difficile de pousser plus loin la naïveté que dans cette insistance à fournir la preuve d'un fait de toute évidence. Mais si , au lieu d'entendre par papienses les habitants de Pavie , qui en vérité n'ont jamais eu assez d'importance, philologiquement parlant, pour faire autorité en pareille matière, on traduit les habitants de Rome papale, la naïveté disparaîtra pour faire place à une insinuation malicieuse , à savoir que la différence est immense des chrétiens de la primitive Église aux catholiques de son temps.

« Le langage change comme les mœurs et les habitudes, ce chan-

geniciu se fait à la longue et imperceplibleineiil; mais il n'y a pas à s'étonner que des hommes peu dijférenls des brutes pensent qu'on ait toujours parlé le même langage dans la même ville (de Rome). » Or c'est pour empêcher que la langue ait à s'altérer à raison du temps et de la distance d'un lieu à un autre, qu'a été inventé Van de la ijnimmaire. On peut la définir « une inallèrable conformité de manière de parler en divers temps et lieux. Comme elle est réglée d'an commun accord entre un certain nombre d'individus , on voit qu'elle n'est soumise cl l'arbitraire de personne en particulier, et, par suite, qu'elle ne peut être variable. La grammaire a donc été inventée afin qu'on n'ait pas, par suite de la variation du langage, livré à l'arbitraire, à nous enlever en totalité, ou à ne nous donner qu'imparfaitement^ les autorités et les faits des anciens et de ceux dont nous se pare diversité des lieux. •>

Si nous ne savions déjà que la grammaire a son ciel et que l'on s'y occupe activement du langage, non moins que dans celui de la rhétorique, nous apprendrions ici de quelle importance est un art où la valeur de chacjue mot est fixée dans un synode secret, et paraphée ne varietur, afin de conserver la tradition ou gnosis, la pureté des textes et l'authenticité des Saintes-Écritures, longtemps livrées à l'arbitraire de l'Église. Par bonheur, les gnostiques et les manichéens, dont on connaît l'exactitude en celte matière, ont eu des grammairiens qui ont pris soin de mettre ordre aux suppressions et aux interpolations intéressées.

Chapitre X. Dante n'ose se prononcer entre les trois langues composant ce qu'il appelle îiotre idiome, parce que les mêmes allusions, les mêmes jeux de mots, étaient inlcliigibles dans les trois pays où l'on parlait les langues cVoilj, d'oc et de si. « La première, dit-il, invoque en sa faveur que son usage est plus facile et plus agréable, ce qui fait qu'elle peut revendiquer tout ce qui a été traduit ou composé en prose vulgaire, c'est-à-dire la Bible^ les faits des ïroyens et des Romains, les très-belles ambiguïtés du roi Arthur, Arturi régis pidclwrrimce ambages (1), et maintes autres histoires

(1) Lancclot du Lac, le p!iis ancien des romans connus, csl pi'écisémenl d'Arnaud Daniel. Il serait curieux de consulter celui de Be.rlr<jnd de Pans, du llouergue, sur Onstantiii, où il e.Npliquc la l'oudalion de Conslautinople et la retraite

et docivincs. La seconde se prévaut , comme étant plus parfaite et plus douce, des premiers poëmes écrits dans un vulgaire cloquent . par Pierre d'Auvergne et beaucoup d'autres anciens docteurs, La troisième, c'est-à-dire la langue italienne, cjuœ latiiiorum est, prétend remporter, comme privilégiée sous deux rapports : 1° Ceux qui ont écrit des poëmes avec le plus de douceur et de subiHité, à savoir Cino de Pistoie et son ami, lui appartiennent, familiarcs et domestici sunt; T ils paraissent s'appuyer davantage sur la grammaire^ qui est commune, quœ communis est, à ces trois langues, considéra lioa

de l'Empereur daus ceUe ville , par le désir de se soustraire au cliagrin et au dcslioniieiir que lui causaient, à Fwmc , les infidélités de sajemme. Nous le répétons, toutes ces productions des troubadours, véritables missionuaiies de l'hérésie, que le sujet soit historique, mythologique ou romanesque, n'ollriront, lorsqu'on les entendra, que des diatribes contre l'Église et la foi calbolique.Le fameux roman de Renard et Isangrin est-il autre chose? Comment ne pas compiondrc ce que signifient dans tous ces récils la lutte des Chevaliers courtois et des Chevaliers félons , de ceux que les épopées anglaises sur le Graal appellent célestes et de leurs adversaires, les Chevaliers terrestres? {^VoirVdMntX , t. II , p. 340.)

C'est dans cet arsenal de l'anticatholicisme que puisa l'Arioste , qui connaissait au mieux de quelle trempe étaient les armes enchantées dont il sut faire un si brillant usage, avec la prétention de les faire bénir par un cardinal. C'est cette mine si riche qui, largement exploitée, lui fournit les tante scimunaggini dont s'étonnait Hijjpolyle d'Esté qui , sous la liberté de l'expression, dissimulait ce qu il apercevait de sérieux daus ces balivernes. De là surgissaient maints personnages de' son épopée chevaleresque, en même temps qu'il empruntait à Dante la ligure d'Alcine, reproduisant la syrèue et la prostituée ; puis à leur suite venaient Angélique avec son anneau miraculeux, la géante Eriphile, chevauchant son loup le magicien Allant ou plulôl Allas, celui de Pétrarque daus son Afrique, l'homme de pieire^ au bouclier fascinateur , montant l'hippogriphe , à la double nature , terrestre et céleste ; l'italien Ario-Dante ou Dante- Arius , amoureux de Ginevia, etc., etc. {^Foycz, à la fin, les preuves sur la poésie chevaleresque.)

Or, le fidèle d'Amour qui créait toutes ces ligures , dont les voiles sont désormais si transparents, trempait sa plume dans une écriloire soutenue par des sphinx et surmontée d'un Amour , le doigl sur ses lèvres, comme Harpocrale.

Peut-être publierai-je, avec quelques annotations, une traduction en vers du Roland furieux Qi des satires àe l'Arioste faite en Italie, que je garde en portefeuille depuis douze ans, faute d'un éditeur , mais aussi, pour être juste , sans doute , faute de lecteurs à espérer. On écrit si bien aujourd'hui et si vile sur des sujets bien autrement intéressants !

très-grave pour quiconque voit les choses rationnellement , rationa- Liter inspicientibus gravîssimiim argumentum. »

Oui, certes, c'était là un très-grave argument, cpr il était très-important pour les sectaires de correspondre malgré la distance", et de s'entendre malgré la diversité des langages; or ils ne pouvaient y réussir qu'en donnant à leur argot des règles fixes, et en les suivant fidèlement. Dante nous a dit comment on tombait d'accord de ces règles dans une sorte de concile ou de couvent, et il nous apprend ici, que Cino et lui, son ami, se sont conformés scrupuleusement, dans leurs compositions, à \di^v^\\\md^\Yii commune aux trois idiomes. Il faut l'en croire , puisqu'il l'affirme ingénument, mais il est permis de douter qu'à aucune époque, le français, la langue d'oc et l'italien, aient eu la même grammaire, dans le sens que comporte ordinairement ce mot. Rien ne saurait mieux prouver que celte incroyable assertion de Dante, à laquelle personne ne s'est arrêté jusqu'ici, l'cxislencc d'un langage conventionnel commun aux hérétiques de France et d'Italie.

C'est dans ce langage, divers quant à h forme, mais identique quant au fond et à la pensée inspiratrice, que fut composé tout ce qu'ils écrivirent dans les deux pays; Dante n'a garde d'en donner le catalogue complet, mais ce qu'il cite suffit pour le compléter. Ainsi dans la langue d'ozY, c'est la traduction de la Bible, qui livre au vulgaire l'interprétation des Saintes-Écritures, et permet à la raison de s'exercer en dépit de l'autorité. Tiennent ensuite les faits et gestes des Troyens et des Romains, dont il y a tout lieu de se douer, malgré l'innocence apparente du titre, puis ces romans de la Table ronde, dont le double sens constitue la beauté, pulclierrimœ ambages, et qui, nous l'avoiïsdit, n'ont dû leur vogue, comme tous ceux du cycle de Charlemagne, qu'aux allusions hostiles dont ils sont remplis contre Rome, et qui s'y dissimulent sous la fable et l'allégorie (l).

(1) Il faut ajouter tous les vieux romans traitant du Saint-Graal , qui ne sont, Fauriel le reconnaît après M. de Hageu , que la glorification de l'ordre du Temple ; mais son erreur est grande lorsqu'il suppose que ces compositions ont été écrites sous l'influence de Rome ; qu'on en juge d'après son propre résumé.

«c Le Graal est le vase daus lequel Jcsus-Clirist célébra la cène avec ses disciples, la veille de la Passion. Ce vase , doué des vertus les plus merveilleuses, lut emporté et gardé par les anges , dans le ciel , jusqu'à ce qu'il se trouvât sur la

Pour la langue d'oc, il n'est fait meniion que de Pierre d'Auvergne, probablcmeiit comme l'un des moins suspects parmi les troubadours, et il y a une extrême prudence à ne désigner les autres que par ces mots : Beaucoup d'autres anciens docteurs ;, qualification qui, adaptée à des chantres d'amour, pourrait surprendre si nous n'en savions la portée. Enfin pour la langue italienne, Cino et son ami nous sont assez connus pour n'avoir pas à insister : il est singulier sans doute de les voir mis seuls en avant, et surtout par l'un d'eux; mais une tactique prudente est encore là pour beaucoup, et justice sera bientôt rendue à leurs prédécesseurs.

Il ne sera question quant à présent que de la diversité du langage

terre une lignée de héros digne d'clre préposée à sa garde. Le chef de celte lignée fut un prince de race aiiaiique ^ nommé Pérille, qui vint s'établir dans la Gaule. Tilnrel l'ut la souche de celle à laquelle les anges apportèrent le Graal pour en fonder le culte dans la Gaule, Ce prince fit bâtir, sur le modèle du temple de Salomon , à Jérusalem ^ uu magnifique Temple dans lequel fut déposé le Graal, il régla ensuite le service de la garde du saint Vase et tout le cérémonial de son, culte.

c Ily a dans la formation extérieure du Graal quelque chose de mystérieux et d'ineffable que le regard humain ne peut bien saisir, ni une langue humaine décrire complètement. Pour jouir de la vue, même imparfaite, du saint Vase (renfermant la lumière)^ il faut avoir été baptisé (par l'esprit). Il faut être chrétien (du Grand-Orient). Il est absolument i/n>isiùlQ a.nx païens , aux infidèles.

a. Le Graal rend de lui-même des oracles , des sentences , par lesquels il prescrit tout ce qui , dans les cas imprévus , doit être fait en son lionEcur et pour son seri'ice. Ces oracles ne sont point exprimés à l'oreille par des sons, ils sont miraculeusement figurés à la vue , en caractères écrits sur la surface du vase, et disparaissent aussitôt qu'ils ont été lus.

tt Les biens spirituels attachés à la vue et au culte du Graal se résument tous en une certaine joie mystique, pressentiment et avant-coureur de celle du ciel. Les biens matériels , beaucoup plus faciles à énoncer, l'ont été avec plus de détails et de clarté. Tout est symbolique dans la construction du sanctuaire où est gardé le Graal et du Temple, dont ce sanctuaire forme la partie la plus secrète et la plus révérée , et chacun de ces symboles se rapporte à quelqu'un des mystères ou des dogmes du christianisme. Ainsi , pour u'en citer qu'un seul trait , le Temple a trois entrées principales , dont la première est celle de la foi , la seconde , celle de l'amour , et la troisième celle des œuvres (que produit l'espérance).

a II existe une milice guerrière instituée pour la garde , la défense et l'honneur du Graal, pour en écarter tous ceux qui mènent une vie impie, tous ceux dont la présence serait une offense envers lui (les païens et les infidèles). Les

cil llalie, résultant de la configuration du pays, dont partie s'clcnd ù la droite de l'Apennin et partie à la gauche. Dante n'y compte pas moins de quatorze idiomes différents, se subdivisant encore de ville à ville, et même de quartier à quartier. Tout cela, on le conçoit, ne constituait que des patois, Dante le savait fort bien ; cela n'cmpôcbait pas tous ceux qui composaient en vers ou en prose, Lombards, Toscans, Napolitains ou Romagnols, d'écrire dans une même langue, comme le prouve tout ce qui nous est resté de ce temps. Il n'y avait donc pas à se mettre tant en peine au sujet d'un idiome général, qui existait déjà malgré son imperfection. Que Dante ait été le père de la langue sectaire en Italie, en tant qu'il lui fit revêtir l'apparence catholique, rien de plus vrai, et sous ce rapport il fut bien l'Adam qui la parla le premier. Mais qu'il ait créé d'unjet la langue italienne proprement dite, il suffit de savoir lire et comparer pour reconnaître qu'il n'en est rien, lors même qu'on ignorerait comment se forme et se perfectionne le langage : celui dont il entend parler n'est donc pas l'italien parlé et écrit, avant comme après lui.

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