LIVRE II
Chapitre premier. Il semble dans nos idées actuelles qu'il convienne à tout le m^nde de bien parler et de bien écrire; mais telle n'est pas l'opinion de Dante, et son idiome illustre ne doit être employé que par certaines personnes, chez lesquelles se trouvent les conditions requises. Cela peut surprendre les gens qui s'en tiennent à la lettre, non pas ceux qui reconnaissent la nécessité, chez quiconque est affilié à une association secrète, d'être bien pénétré de son esprit et d'avoir fait ses preuves d'inteUigence, de discrétion et de dévouement pour être initié à toutes les combinaisons de son langage mystérieux, « Il semble, dit-il, à considérer les choses superficiellement, que tous ceux qui font des vers dans la langue vulgaire doivent se servir de l'idiome illustre, qu'on puisse aussi le mélanger avec un idiome inférieur, et qu'il soit licite à tout versificateur de l'employer. Mais cela est très-faux, hoc faisissimum est, car les meilleurs poëtês eux-mêmes ne doivent pas toujours le revêtir, nec semper clebent illud indiœre (la pensée n'étant pas toujours à déguiser). L'idiome illustre veut des hommes qui lui soient assimilés, consimiies viros, et il exige, en outre, l'esprit et la science au plus haut degré, excellentes ingenio et scientia cjuœrù,,. Les excellentes pensées ne
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pouvant être |quo là où il y a esprit et science, le meilleur langage ne convient pas à ceux qui traitent de choses grossières, rusiicann tractaiitibiis. Pour que les conceptions soient excellentes, il y faut la science du philosophe et le génie du poëte, ainsi le langage excellent ne convient pas à tous les versificateurs, non omnibus versificantibus optima loquela convenit. » Il faut savoir, en outre, proportionner l'ornement à la matière, et ne point parer d'or et de soie une fcnnne hideuse, Uirpis millier anro, vel serico, à moins qu'on ne sache séparer au besoin l'ornement du sujet, car, la séparation faite, ce qui est vil devient plus vil encore, et il y a profit {utilité) à en tirer ; au cas contraire, ce qui est vil s'avilit encore, comme lorsque de //e/Ze^ /;ersonnes sont mêlées à des femmes difformes.
Tout est de la même force. Libre aux admirateurs enthousiastes de Dante de préférer pour lui l'absurdité à l'hérésie, mais ils trouveront peu de gens disposés à croire que l'auteur du poëme sacré ait professé d'aussi étranges doctrines à propos de la langue italienne proprement dite ; lorsque ceux qui se donneront la peine de réfléchir reconnaîtront combien ses propositions les plus choquantes deviennent naturelles et logiques, dès qu'on admet l'existence d'une manière de parler et d'écrire propre à certaines associations ^ont les principes religieux et politiques leur commandaient le plus profond mystère. De là, en effet, cette nécessité de réunir la science et le génie poétique pour faire, sans danger pour soi ni pour sa cause, des vers dans lesquels la doctrine pût se cacher sous les ornements, puis s'en dégager lorsque le poëte philosophe jugeait à propos de déshabiller sa poisée pour les fidèles, et de séparer l'admirable Béatrice de la hideuse prostituée.
Chapitre II. Quels sont les sujets dignes d'être traités dans l'idiome illustre? Il convient de distinguer à cet égard, car il y a différents degrés de dignité, selon que l'objet dont il s'agit a plus ou moins de mérite, aliud dignum, aliud dignius, aliud dignissimum esse comtat. « Or, l'idiome illustre dépassant tous les autres en excel lence, il eu résulte que les matières excellentes sont seules dignes d? lui. Mais quelles sont-elles ? Il faut savoir d'abord que de même qu'il y a dans l'homme trois esprits, sicut liomo tripliciter spirittiatns est (1),
(l) C'i'sl pour cela qu'au comp.uDcemcnl de la Fie Nourel/e, trois espriispar-
à savoii' : le végétal, l'animal et le rationnel ; de môme il parcourt un triple chemin, triplex iier pcrambulat : selon le premier il recherche ce qui lui est mile (1), selon le second ce qui lui est agréable,, selon le troisième il recherche V honnête. » Dans chacune de ces trois catégories, ce qu'il y a de plus grand doit elre traité dans l'idiome le plus élevé en dignité, c'est-à-dire dans l'idiome illustre. Or, en ce qui touche la première, « si nous considérons judicieusement l'intention de tous ceux qui recherchent l'utilité, nous ne trouverons rien au-dessus du salutj » ou de la conservation. De même pour ce qu'il y a de plus délicieux, « rien ne l'emporte sur les plaisirs de V amour ; et la vertu est ce qu'il y a de plus élevé dans l'ordre de l'honnêteté. C'est donc là aussi ce qu'il convient de traiter dans l'idiome illustre, à savoir : la prouesse guerrière, l'ardeur amoureuse et la volonté bien dirigée (dans sa liberté), armarum probitas^ anioris accensio et directio voluntatis. Tels sont les seuls sujets traités par les hommes illustres dans l'idiome vulgaire ; ainsi, Bertrand de Born a chanté les armes, Arnaud Daniel, l'amour, Géraud de Borneil, la droiture, Cino de Pistoie, l'amour, et son ami, la droiture. » Vient ensuite le premier vers d'une composition lyrique de chacun d'eux, comme preuve à l'appui ; or, Dante citant, en ce qui le concerne, sa chanson : Doglia mi reca nello core ardire^, nous y renvoyons pour qu'on ait à reconnaître ce qu'il entend par la droiture rèsidtant d'une volonté bien dirigée, {Voyez notre page 369.)
« Je ne trouve pas, ajoule-t-il, que jusqu'ici aucun Itahen ait chanté les armes; » il oublie ici volontairement toutes les allusions que renferme sa Comédie à l'expédition de Henri VII en Italie et à la
lent en lui , qu'au dél)ut de la Contédle , trois dames bénies s'occupent de lui dans le Ciel, et qu'il dit dans le chausonnier , Tre donne intorno al cor mi son icnute. Ainsi correspondance parfaite. De même avec Swedenbourg. {Foir noire page 102.)
(1) ^ussijdans la Tic Nouvelle, l'Amour lui dit de ne rien demander au delà de ce qui est utile , pI le miàne de Zigabène rapporte cet axiome des Panliciens : Saluti vcslrœ ccnsuii/c. [Foir nos pages 40 et 78.) Dans son épître dcdicatoire, Dante dit compter sur la bienveillance à raison de \' utilité de son but. Or ce but, ce bien que lui procure Viigile, // ben cJie ci trovai^ que le langage orné du pcëte lui ■^xomt\\B\\, il mio parlar tonte bex V imprometle ^QchxQU c'est le salut, la chose la plus mile pour accomplir toutes les autres. Ou voit que l'école utilitaire n'est pas née d'hier.
inilicc des Templiers; mais c'est chez lui un parti pris de n*en pas plus parler dans cet ouvrage que dans le Banquet, bien qu'il ne fasse aucune difficulté de rappeler ses autres écrits. Il oublie, de plus, qu'il a constamment eu pour but le salut, sa conservation propre et celle de ses coreligionnaires, ce salut qu'il attendait de Béatrice, et qu'elle lui procura en effet ; il oublie enfin qu'il n'a cessé de chanter Vamoiti\ ou le zèle ardent pour la doctrine secrète : c'est à la seule droiture qu'il entend se rattacher ; mais si l'on réfléchit que la volonté bien dirigée est inspirée par l'amour, qu'elle engendre la justice et a pour but le salut, on reconnaît qu'il s'cxpHque suffisamment pour ceux qui savent le comprendre à demi-mot ; d'autant plus que Béatrice-Amour, revêtue de la robe du juge, se rend l'organe de la justice souveraine en prononçant la sentence de la prostituée dans la dernière scène du Purgatoire. Et voilà comment Dante a chanté drittura.
Chapitre III. Il s'agit maintenant de savoir dans quelles formes le vulgaire illustre doit resserrer la pensée, coarctare, en traitant de si hautes matières. Ces formes sont diverses, car il y a la chanson, la ballade et le sonnet, puis d'autres encore qu'il faut considérer comme illégitimes. « Mais de ces différents modes nous estimons que celui des chansons l* emporte en excellence, » et par suite c'est en chansons que doivent être traitées « les matières dignes de l'excellent vulgaire. » On pourrait s'étonner que Dante ne fasse pas mention du mode épique, mais il a ses motifs pour comprendre les divers genres dans une même dénomination, ce qui lui permet déparier de son poëme en ne paraissant s'occuper que de ses compositions lyriques; il nous dit donc avec l'air de la plus grande bonne foi, que « tout ce qui s'écrit en vers est chanson, cum quidquid versificamursit cantio. »
Chapitre IV. Les chansons ont plus de noblesse que les ballades, « parce qu'elles font par elles-mêmes tout ce qu'elles doivent, » à la différence des ballades qui ont besoin d'accompagnement ; elles procurent en outre plus d'honneur à ceux qui les composent ; on les conserve plus précieusement, « comme peuvent le voir ceux qui feuillettent les livres, ut constat visitantibus libros. » Mais il y a plus, « dans les choses artificielles, ce qui comprend tout l'art est noble au suprmêe degré ; or les choses qui se chantent étant artificielles, et L'art tout entier étant compris dans les chansons seules, elles sont
nobles par-dessus tout le reste. Et qu'il en soit ainsi, résulte manifestement de ce que tout ce qu invente l'art est en elles, mais ne peut recevoir une autre forme, sed non converiitur, » En effet, la combinaison des mots est telle qu'elle ne peut que très-difficilement passer d'une langue dans une autre, et même des vers dans la prose, ce qui rend les compositions de ce genre presque intraduisibles; mais c'est là un mérite de plus pour Dante. De tout cela il conclut que « les sujets dignes du très- haut vulgaire doivent être traités dans les chansons, car c'est en elles seules (.[xjC on retrouve tout ce qui, des hauteurs de la pensée des plus illustres poètes, est descendu à leurs lèvres. »
Chapitre V. Ceux qui font des vers dans l'idiome vulgaire sont à coup sûr des poètes comme ceux qui les font en latin, « si nous considérons sainement en quoi consiste la poésie. Elle n'est autre chose en effet qu'une fiction de rhétorique mise en musique, nihîL aliud est quam fictio rhetorica^ in musicaque posita. » Il s'agit donc de dégager la vérité de la fiction qui la dérobe aux regards; c'est à quoi tous nos efforts ont tendu jusqu'ici; mais la fiction ne se rencontre pas uniquement dans les vers, et ce traité, de même que celui qui le précède, nous en fournit assurément la preuve. Les poètes en langue vulgaire diffèrent des grands poètes, « c'est-à-dire de ceux qui ont composé dans un noble langage, magno sermone, et d'après un art régulier, car les premiers procèdent au hasard » et sans règles fixes. Il faut donc imiter et suivre de près les anciens, « c'est pourquoi nous qui voulons mettre (jUelqiie doctrine dans nos œuvres^ nous devons imiter leurs doctrines poétiques. » Aussi n'a-t-il pas manqué de prendre pour guide le chantre de l'initiation et de l'Empire, lorsqu'il a entrepris de traiter des sujets analogues.
Il y a plusieurs styles entre lesquels il importe de savoir faire un choix. « La tragédie requiert le style supérieur, la comédie le style inférieur; aux malheureux convient celui de l'élégie. Pour les sujets à chanter dans le mode tragique, il faut adopter le vulgaire illustre, et en conséquence composer une chanson, cantionem liyare. Si le sujet comporte le mode comique , le vulgaire médiocre ou môme humble est à employer, mais ce dernier seul est à mettre en œuvre pour l'élégie. Pour ne traiter ici que du style tragique , c'est dans ce mode, le plus élevé de tous, que doivent être chantés le
salut, Vamour et la vcriu, ainsi que les autres choses conçues clans noire esprit à leur occasion ; pourvu que md accident n'ait à les avilir, dmn nidlo accidente vilescant... IMais la difTicuitc et le labeur sont extrêmes à faire cette chanson et à choisir le style convenable^ car on n'y réussira jamais sans pônétration (['esprit, sans un art constant et sans cire versé dans les sciences. Ceux que Virgile appelle dans X Enéide fils bien -aimés des dieux, élevés au ciel par une ardente vertu, sont ceux qui ont r empli toutes ces conditions. »
L'allusion à la Comédie, aux divers styles dans lesquels elle est écrite, à l'art qui s'y montre et s'y cache à la fois, à la science de l'iniiiateur qui s'y déploie, est trop visible pour qu'il y ait rien à ajouter aux paroles de Dante, et pour qu'il y ait à douter que les Cantiques sont comprises dans la définition de ces chansons, dont la composition exige tant d'art, de science et d'efîorts laborieux.
Chapitre V. Le vers le plus noble à employer dans la chanson est, on s'en doute bien, celui de la Comédie c'est-à-dire le vers de onze syllabes ; il a d'ailleurs été reconnu tel « par tous les illustres docteurs (du Languedoc et de la Provence) , qui s'en servirent pour composer leurs chansons illustres. » C'est-à-dire celles dans lesquelles ils concentraient le plus artificieusement leur pensée secrète, et il cite de nouveau, à l'appui de ce qu'il avance, une chanson de Giraud de Borneil, puis successivement six autres, la première du roi de Navarre, la deuxième de Guinicelli, la troisième du juge de Messine, la quatrième de Renaud d'Aquin, la cinquième de Cino, la sixième de lui-même, toutes ayant pour sujet l'Amour, « d'où dérive sens et bonté, selon le roi de Navarre » et tous ceux de la même école.
Après l'hendécasyllabe viennent, en diminuant successivement de noblesse, les vers de sept, de cinq et de trois syllabes, toujours en nombre impair. « Le vers hendécasyllabique étant donc le plus superbe de tous, supcrbissimum carmen, il s'agit maintenant de rechercher quelles sont les constructions élevées et les termes de choix. »
Chapitre VL « On appelle construction, une combinaison de paroles d'après certaines règles.... il est des constructions congrues et d'autres incongrues ; mais nous n'avons à nous occuper que des premières. » Une autre division « pleine d'urbanité, urbanitate pie-