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nïssïnam, » est à faire entre les constructions insipides et celles qui sont savoureuses, insapidœ ci sapidœ. » Que l'on se reporte aux exemples qu'il eu donne, et l'on reconnaîtra que la construction insipide est celle qui n'offre qu'un sens accessible à tout le monde, que la savoureuse renferme une allusion qu'il faut savoir saisir; que pour être savoureuse à la fois et belle, il lui faut offrir une ironie sous la forme d'un éloge, et que lexcellence résulte d'une métaphore et d'une allusion réunies. Les dix chansons citées pour corroborer ces exemples pourraient en apprendre beaucoup plus h ce sujet, s'il avait plus d'importance. jJais Virgile, Ovide, Stace et Lucaiu, auxquels Dante nous renvoie ensuite, sont bien plus faciles à consulter.
Chapitre VII. Le choix des mots est plus ardu encore cpe celui des constructions. En effet, « il y en a de puérils^dQ fc'minim et de virils; parmi ces derniers, quelques-uns sont sylvestres, d'autres urbains^ il en est aussi que nous appelons, ceux-ci peignés, ceux-là coulants j lubrica; il en est encore de hérissés et de boursouflés, hirsuta et reburra. Or, dans ce nombre, nous ne reconnaissons pour grandioses que ceux que nous nommons peignés et hérissés. Les mots coulants et boursouflés sont ceux cjui résonnent inutilement. » Ce n'est donc pas une petite besogne que de passer au crible toutes les expressions que fournit la langue, pour n'employer que les plus nobles. » Ainsi « il faut exclure les mots puérils, à raison de leur simplicité, comme mamma et babbo, les termes féminins, à cause de leur mollesse, les sylvestres pour leur âpreté. On ne saurait admettre non plus, dans le style tragique, les mots urbains, lorscfu'ils sont, soit coulants, soit boursouflés. Il faudra donc s'en tenir uniquement aux termes peignés et hérissés, lesquels sont très-nobles et appartiennent au vulgaire illustre. Or, nous appelons peignés les mots de trois syllabes ou qui en approchent beaucoup, vel vicinissima trisyllabitatij, sans aspiration, sans accent aigu ou circonflexe, sans Z niX doubles, sans liquide géminée, etc., des mots enfin qui font rester celui qui les prononce comme éprouvant une certaine douceur. Tels sont amore, donna, dizio^ virtuie, doîiare, letizia sainte, securitate, difesa, c'est-à-dire tout le vocabulaire de l'hérésie, en prenant les mots isolément; mais réunissez-les, et vous lirez : «L'Amour (sectaire) procure désir (de bien faire), et vertu;
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il donne monarque {doua re), joie, salut, sécurité, défense. » Si le hasard a produit celte phrase, il faut dire qu'il a produit de mcnic la Comédie.
« Nous appelons hérissés tous les mots qui, en outre de ceux-là, sont nécessaires au langage illustre ou lui servent d'ornement; et ceux-là sont si nécessaires qu'on ne peut les changer, comme si^ vo^ me, iCy se, a, e,i, o, u, les interjections et beaucoup d'autres. Nous considérons conime servant à l'ornement tous ceux qui, composés de plusieurs syllabes, produisent, par leur mélange avec les mots peignés, une très- belle harmonie dans la construction, et cela malgré l'àpreté de l'aspiration, l'accent, les consonnes et les liquides doubles, et enfin leur longueur. Tels sont terra, onore, speranza, gravilate , benavventuratissima. . . sovramagnificcntissimamente , mot qui est de onze syllabes. » Et il en cite un de douze à la suite.
Malgré toute la gravité que nous pouvons supposer chez Dante , un rire sardonique devait certes éclore sur ses lèvres, au moment où il jetait sur le parchemin de pareilles élucubrations ; car la pensée qu'une foule de gens les prendraient au sérieux et y chercheraient, de la meilleure foi du monde, les règles du beau style « qui lui fit honneur, » devait être pour lui des plus divertissantes. D'un autre côté, il ne doutait pas que ceux auxquels il s'adressait ne prendraient pas le change et ne perdraient nullement le fil de son discours, au milieu des épithètes baroques dont il se complaisait àl'émailler. Pour nous, qui avons déjà reconnu, en scrutant sa Comédie^ que « dans les grandes œuvres, comme il nous le dit ici, certaines parties sont le résultat de hautes pensées, tandis que les autres ne sont que fumée, qucedam magnanimitatis siint opéra, qiiœdam finni ; » nous qui savons qu'à « regarder seulement à la surface, » on est dope d'un mirage, qui fait qu'en croyant s'élever, on va s'enfonçant de plus en plus dans l'erreur, 7ion adscensus sedper alta de ciivia ruina, \\ nous suffit, pour nous reconnaître dans cette bizarre logotechnie, de relever le petit nombre d'indications qu'il y jette çà et là.
Ainsi, les mots peignés et hérissés en opposition se rapportent aux antithèses d'expressions et d'idées si fréquentes dans le poëme. Il cite donc les mots amour, dame, désir, vertu, donner^ joie et salut, avec les synonymes, dont il fait un si fréquent emploi, en s'abstenant de citer aucun exemple des mots hérissés, parce qu'il aurait
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fallu designer liaine^ prostituée, crainte, vice, retenir comme l'avare, tristesse, mort, et qu'il aurait ainsi en partie livré son secret Les mots coulants et boursouflés sont ceux qui, n'ayant aucune valeur réelle, pour l'intelligence du sens arcane, servent uniquement à faire illusion aux profanes, à les envelopper de fumée. Il faut glisser sur les uns, lubrica, et ne tenir aucun compte des autres, attendu qu'ils sont vides, in superfluum sonant, et n'ont pour but que d'égarer le lecteur , en lui faisant prendre pour louange ce qui est satire , pour respect ce qui est dérision , pour dévotion ce qui est impiété. Dante se réservait d'indiquer ultérieurement « comment les mots peignés et hérissés devaient s'harmoniser dans les vers. » Mais si la mort vint l'empêcher d'accomplir sa promesse, il est possible de suppléer aux préceptes du maître en se reportant à ses écrits; car il n'en est peutêtre pas une page où l'on ne puisse trouver un exemple de cette marqueterie savante et compliquée.
Chapitre VIII. « La chanson, selon la véritable signification de son nom , est l'acte même de chanter , ipse canendi actus. » Nous passons les distinctions oiseuses pour arriver à la définition de la chanson par excellence. « C'est l'assemblage tragique de stances égales, sans dialogue, dont une sentence est le but final, e^f cequalium stantiarum sine responsorio ad iinam sententiam tragica conjugatio. Nous en avons donné un exemple en disant : Dames, qui avez Tintelligence de l'Amour Nous disons que la chanson est un assemblage tragique, attendu que, si cet assemblage est fait comiquement, nous l'appelons par diminution cantilène. »
La stance contient tout l'art de la chanson, de même que la chanson en contient toute la sentence , et c'est de là que lui vient son nom de stance, stantia, « c'est-à-dire vaste chambre ou réceptacle de tout l'art, hoc est mansio capax, vel receptaculum totius artis. »
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse , car il nous importe peu de savoir en quoi consiste le chant de la stance , les différents modes qu'elle admet, le nombre des pieds et des syllabes, la mesure et la qualité des vers, l'ordre et le rapport des rimes, toutes choses sur lesquelles Dante s'étend très-longuement et surtout trèsobscurément dans les cpatre derniers chapitres de ce second livre, dont peut-être nous n'avons pas même la fin. Malgré l'aridité du sujet, il esta regretter que l'ouvrage n'ait pas été terminé ou poussé
(lu moins aussi loin que le Banquet, qui nous a fourni des renseignements si précieux. En effet, l'un et l'autre étaient destinés à servir de commentaire et de justification au poëme; entrepris à la même époque , ils avaient évidemment un but commun , mais ils étaient adresses à des lecteurs différents. Le Banquet était destiné aux frères en général , sans distinction de grades et d'instruction , c'est pour cela qu'il était écrit en italien , l'auteur ayant à cœur de se disculper aux yeux de tous, et d'établir qu'il n'avait point encouru l'infamie en désertant leur cause, en abjurant ses convictions. Mais il composait en môme temps pour les doctes, pour les dignitaires de l'ordre, le livre sur l'idiome vulgaire , et il l'écrivait en latin, parce que ceux-là seuls devaient être mis au courant de ses procédés de style, et de ce qu'il y avait de plus intime dans son œuvre. Non content de leur avoir donné à entendre que son poëme, composé de trois cantiques, de trente-trois chants chacune, était une chanson par excellence, inspirée par une pensée profonde, smtentia, que chacun de ces chants était une stance, une station ou « vaste chambre » dans laquelle il avait concentré tout son art, il se proposait, autant qu'il est permis d'en juger par les quelques jalons disposés sur sa route, de leur expliquer dans ses détails tout son système poétique. Ainsi il leur eût appris comment , à l'aide de certaines combinaisons de mots, de certaines constructions habilement calculées, on donne au vers une signification toute différente de celle qu'il paraît offrir ; comment, à l'aide de certaines consonnances, de lettres ou de syllabes symétriquement disposées, on fait revenir en acrostiche, au commencement ou dans le corps des vers , les mots cabalistiques pape et Henri, à moins qu'on ne préfère les rejeter à la rime (1). Il leur eût, en un mot, donné la clef de toute son œuvre, et l'on ne serait pas à se demander aujourd'hui comment un
(1) Voyez les 6'^, 7^, S^, et 9e tercines du eh. VII de l'Enfer, débutant par Pnp'c salan , où six rimes consécutives en ta donnent la Iraduclion jéiléiée de CCS paroles. Peut-élre même la rime en acca contiendrait-elle également une allusion injurieuse à la nourrice de Romulus et Rémus, nommée Acca et surnonmiée la Lnnce ^ à raison de son incon Juite. Vojez aussi la 6® tercine du XXXI^ ch. du Purg. et les 39^ el 40*^ du dernier ch. du Paradis. La première vous donnera carco , soip'iRi et varco, ou Arrico , les autres contini-iaza, /ar el/oco, ou Enrico. Yéritables misèies de l'esprit départi.
esprit aussi vaste , un si sublime génie a pu descendre dans d'aussi misérables détails, et se complaire à traiter, soit de l'éloquence, soit de l'art poétique, dans un style incompréhensible. Enfin l'on ne verrait pas l'un des plus brillants écrivains de la critique hebdomadaire formuler, dans sa bonne foi , un jugement lel que celui-ci : « En consultant le Traité de l'éloquence vulgaire , on apprendra au prix de quelles profondes études, de quels savants et consciencieux travaux s'est formée cette langue de bronze qui , mise en fusion à la flamme du génie, reçoit de la pensée une empreinte fidèle et indestructible. »